Des souvenirs couleur ocre
JOUR 1
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15 avril 2048, 16 heures
Uagadou — Ouganda
7ème année
Nous échangeons avec Zikomo un regard joyeux. À cet instant précis, je sais que nous songeons exactement à la même chose : nous y sommes enfin ! Et, effectivement, derrière la directrice de l’école africaine s’élève une montagne très différente de celles que j’ai déjà vues en Europe à la végétation intrigante. Une montagne imposante au coeur de laquelle deux immenses portes en pierre marquent l’entrée d’Uagadou.
Il y a quelques secondes à peine, nous ne voyions rien d’autre qu’une mare de brume opaque. Mais j’ai suffisamment entendu parler de l’école africaine pour savoir que ses couloirs se cachent au sein d’une montagne tenue à distance des yeux indiscrets par une brume alchimique.
« Ensorcelée par Mwanga Uteesa, » ai-je répliqué à Erza quand elle nous expliquait, à Cooper et à moi, la raison de la présence de cette brume.
Elle n’a rien dit mais je me persuade que l’œillade qu’elle a lancé dans ma direction et l’étirement de ses lèvres étaient un clin d’œil à toutes les fois où elle m’a dit que j’avais une curiosité insatiable — curiosité qui ne fait qu’expliquer l’étendue de mon savoir.
Nous avons marché pendant un certain temps pour atteindre les portes de l’école. J’ai soupçonné Erza de pouvoir nous y faire parvenir beaucoup plus vite mais de profiter de cette marche pour nous expliquer certaines choses. J’ai eu le temps de l’observer à la dérobée tandis qu’elle parlait. Sa longue natte, sa jolie tenue cousue de fils bleu et or, les nombreux colliers et bracelets dorés sur ses bras et autour de son cou, sa peau brune sur laquelle se reflétait le soleil et ses yeux en amande qui me rappelleront pour toujours la jeune femme que j’ai rencontrée durant ma première année. Je n’ai pas trouvé sa voix aussi douce que dans mes souvenirs mais j’ai mis cela sur le compte des années que j’ai gagnées depuis la dernière fois que nous nous sommes vues. Malgré tout, je sais cachés sous ce visage plus soucieux qu’il y a trois ans mais toujours aussi affable la douceur et la force dignes de l'élément qu’elle manipule. Elle est aussi forte et réconfortante que la terre.
Je ne retiens de ce voyage que le profil d’Erza vers lequel je n’avais cesse de me tourner. La femme est encore un peu plus grande que moi, mais guère, et à marcher à ses côtés comme cela, malgré la présence de Cooper, j’ai eu l’impression pour la toute première fois que je n’étais plus une gamine face à elle. Elle nous a raconté de sa voix passionnée qui a ravivé une foule de souvenirs en moi tout ce que nous allions faire ces prochains jours et comment se déroulerait notre séjour. Première étape : les retrouvailles avec nos correspondants et la visite de l’école. J’ai hâte, évidemment, de découvrir les couloirs d’Uagadou mais je préférerais rester en compagnie d’Erza. Maintenant que je suis près d’elle, j’éprouve comme une crainte à l’idée de la voir s’éloigner.
J’aurais aimé que la Serpentard marche loin, très loin derrière nous, et qu’elle me laisse parler avec la femme. J’ai eu envie de l’écouter parler durant des heures, malgré ma crainte qu’elle me questionne à propos de sujets gênants. D’ailleurs, si elle a salué Zikomo avec tout l’amour qu’elle lui a toujours montré, elle n’a absolument rien dit quant à l’absence de Nyakane et je lui en suis éperdument reconnaissante. J’aurais détesté devoir expliquer devant Cooper — chose que je n’aurais de toute façon pas faite — pourquoi je n’ai pas utilisé la dernière goutte d’Élixir de Longue-Vie sur le messager des rêves qu’elle m’a confiée. Je n’ai rien dit, elle n’a rien dit non plus et nous nous sommes mis en route sans évoquer nos souvenirs communs et en échangeant en tout pour tout que de très rares regards complices et sourires heureux. La seule raison pour laquelle je ne m’offusque pas qu’elle ne m’ait pas accueillie en grande pompe comme elle a pu le faire dans le passé, c’est la présence de ce sourire qu’elle m’a octroyée quand je suis descendue du train : j’ai compris qu’il y avait un temps pour tout et que ce temps-là n’était pas destiné aux retrouvailles.
Les portes devant lesquelles nous nous trouvons à présent sont immenses et épaisses. Zikomo me souffle à l’oreille que même avec un sortilège aussi puissant que ceux que je suis parfois capable de lancer, je ne pourrais pas les faire exploser. Aucune poignée sur ces mastodontes de pierre ni autre système d’ouverture. Mais à quoi servent les poignées quand on est une mage de la terre aussi fameuse qu’Erza Nyakane ?
Une impulsion magique de la part de la femme — que j’ai du mal à considérer comme une directrice, je préfère encore penser qu’elle n’est qu’une femme — et voilà que les deux pans de pierre s’écartent l’un de l’autre sous mon regard ahuri et les grands yeux heureux de Zikomo. Le raclement de la roche sur le sol émet un bruit assourdissant qui se répercute en écho dans la montagne. Le grondement qui grandit à l’intérieur de moi ne semble plus être un simple écho de cet immense bruit mais un râle d’impatience à l’idée de transformer les images que j’ai de cette école en réels souvenirs. Lorsque le grondement s’achève ne reste devant nous qu'une ouverture béante de laquelle s'expulse un courant d'air très frais qui fait danser les mèches de cheveux autour de ma tête.
Un sentiment grand comme le monde s'élève dans ma poitrine : je suis à Uagadou.
Cher·ères MJ, je reste à votre disposition pour retravailler les textes de ce solo si quelque chose ne convient pas.
Des souvenirs couleur ocre
Les portes se referment derrière nous dans un fracas assourdissant. Pendant de longues secondes, je suis plongée dans le noir, incapable de forcer mes yeux à s’habituer plus rapidement à l’obscurité des lieux. Petit à petit, ma vision s’éclaircit. Je lève la tête pour affronter dans les profondeurs de la montagne en me rappelant que Zikomo m’a raconté que là-haut se trouvait l’entrée de la bibliothèque — invisible de là où je suis. J’ai le souffle coupé de ne trouver sur le chemin de mon regard aucun obstacle. L’immensité s’offre à moi. Un hall colossal dans lequel pourrait entrer en hauteur et en largeur deux fois celui-ci de Poudlard. Loin au-dessus de nous, un pont sort de la montagne et relie deux couloirs qui me sont invisibles. C’est la seule coursive que j’aperçois d’ici mais je sais, grâce à Zikomo, qu’il existe dans l’école une centaine d’autres ponts suspendus de ce genre, en pierre le plus souvent.
Le hall de cette école est un endroit surprenant. Il n'est pas strictement rectangulaire, comme chez nous. C'est une ouverture qui suit les caprices de la montagne. Un hall en biais, plus haut que large, dont je ne parviens même pas à voir l'autre bout qui est caché derrière la roche. Malgré son immensité et les portes qui se sont refermées derrière nous, toute sa partie basse est baignée dans une douce lueur qui n’agresse pas les yeux. Aucune ouverture sur l’extérieur ici, aucune fenêtre et pourtant je peux y voir sans la moindre difficulté. L'austérité du lieu ne m'agresse pas, moi qui suis habituée aux pierres de Poudlard. Ici, tout est ocre et marron, des couleurs assez ternes et sombres. Les murs qui s'enfoncent dans les ténèbres sont nus de toute décoration. Il n'y a guère que quelques colonnes pour agrémenter l'endroit, de longues langues de terre qui permettent que la montagne ne s'effondre pas sur nous.
Maintenant que mes yeux se sont habitués, je remarque que nous sommes loin d’être seules. Ci-et-là, des étudiants. Certains sont habillés de tenues traditionnelles africaines mais d’autres portent ce qui ressemble à un uniforme : un pantalon ample et une tunique longue qui laisse apparaître les tatouages. Ceux-là se déplacent en groupe et semblent avoir une destination bien précise en tête. Ils ne nous calculent pas mais si leur regard croise celui d’Erza, ils la saluent respectueusement en nous jetant des œillades curieuses. C’est étrange que les étudiants africains aient l’air si semblables aux étudiants britanniques. Des grappes d’élèves sont disséminées ci-et-là. Ici, certains sont assis à même le sol et discutent ; là, dans un coin, deux étudiants s’amusent à se lancer une boule de feu de plus en plus rapidement. L’endroit est immense et plutôt peuplé mais il n’est pas bruyant, c’est à peine si j’entends les discussions des élèves qui passent près de nous. Le hall semble être un vrai lieu de vie. J’aperçois même une jeune fille qui s’est installée dans un coin reculé, avec ses livres et ses parchemins, sur une table qu’elle semble avoir elle-même fait sortir du sol — une mage de la terre.
Je parcours l’endroit des yeux en souhaitant tout voir, tout appréhender sans attendre. Là, une immense arche s’ouvre sur deux volées d’escalier : une qui monte et une qui descend.
« Les escaliers qui montent mènent au réfectoire, » m’indique Zikomo.
Et ici, et là, des ouvertures percées à même la roche qui s’enfoncent dans la montagne. Il en existe des dizaines rien que dans le hall, il y en a de tous les côtés, de toutes les tailles. Et toutes sont plongées dans l’obscurité : impossible de savoir où elles mènent. J’ai la tête qui tourne. J’ai l’impression qu’il suffirait que quelqu’un me fasse tourner sur moi-même pour que je sois déjà perdue dans le hall, avant même d’en avoir découvert davantage.
Erza n’a aucune envie de nous laisser nous perdre. Elle nous a dit que nous allions retrouver nos correspondants et c’est ce que nous faisons. Je reviens brutalement à l’instant présent, complètement arrachée à mes rêves et mes envies de découverte, lorsque mes yeux tombent sur une toute petite silhouette de l’autre côté du hall. Milya Araya Bogale. À côté d’elle, le gars à la paire de lunettes que j’ai déjà aperçu à Noël. J’ai oublié le nom du correspondant de Cooper. Tous les deux patientent contre un mur, calmes et silencieux, mais leurs yeux sont braqués sur nous.
Mes entrailles se nouent lorsque nous nous approchons. Araya et moi, on ne s’est pas écrit entre Noël et aujourd’hui. Aucune lettre, ni de sa part ni de la mienne. À vrai dire, il ne m’est pas venu une seule fois à l’esprit que je pouvais lui écrire — et pour lui dire quoi ? Son séjour à Poudlard ne s’est pas très bien terminé. Son séjour à Poudlard ne s’est d’ailleurs pas très bien passé tout court. Venir à Uagadou est comme la réalisation d'un rêve pour moi, et je suis heureuse d’être ici, sincèrement heureuse, heureuse comme je ne l’ai pas été depuis un moment. Mais être avec Araya n’a rien de naturel — nos futures confrontations m’agacent déjà.
Elle accueille sa directrice avec un très grand respect. Quand elle pose son regard sur moi, j’ai l’impression que son visage se referme. Pourtant elle me dit :
« Bienvenue, Aelle, j’espère que tu as fait bon voyage. »
Ses paroles s’accompagnent d’un sourire que je trouve peu sincère. Elle s’empresse de saluer Zikomo avec la même déférence qu’avec Erza. Je lui réponds de la même manière, le sourire en moins.
« Bonjour, Araya. Très bien oui, merci. »
Heureusement, Erza est là pour faire la conversation. Les choses se font rapidement. Quelques instants plus tard, elle tourne déjà les talons. J’essaie de capter sur son visage une trace d’une quelconque complicité mais elle ne m’accorde qu’un regard chaleureux — j’ai au moins le plaisir de constater que c’est moi qu’elle a regardé avant de partir, moi et personne d’autre. Je la suis du regard un long moment, le coeur serré, incapable de comprendre pourquoi la voir s’éloigner me fait ressentir ces choses-là. J’aimerais lui courir après et lui dire : « Montrez-moi votre école, emmenez-moi avec vous ! » Venez, on part tous les trois, avec Zikomo, et on oublie le reste du monde. Ça ne vous dit pas ? Mais non, ça ne dit certainement pas à la directrice de l’école africaine de partir visiter son école avec une gamine qui n’a même pas respecté l’unique demande qu’elle lui a faite.
Quelques secondes passent durant lesquelles Araya et moi nous regardons dans le blanc des yeux. Puis elle prend les choses en main. Le programme décide de la suite pour nous : nous devons aller déposer mes affaires là où je dormirai puis visiter l’école. C’est comme ça, c’est écrit sur le programme. J’essaie d’oublier Erza. J'ai encore des palpitations dans le coeur de l'avoir revue, d'avoir croisé son regard, d'avoir existé dans ses yeux, de m'être nourrie de son sourire et de sa douceur. Je n'ai jamais rencontré de femme plus douce qu'elle. Je crois que ses sourires m'ont perturbée. J'avais oublié que l'on pouvait me sourire de cette façon.
Araya salue l’autre élève — je me souviens que le correspondant de Cooper s’appelle Taysir. Ils visiteront de leur côté et nous du nôtre. Je ne sais pas si je dois m’en réjouir. Cela dit, je n’ai pas le choix. Je coule un regard neutre en direction de Lili Cooper et laisse Araya m’emmener sans les profondeurs de l'école.
Le hall de cette école est un endroit surprenant. Il n'est pas strictement rectangulaire, comme chez nous. C'est une ouverture qui suit les caprices de la montagne. Un hall en biais, plus haut que large, dont je ne parviens même pas à voir l'autre bout qui est caché derrière la roche. Malgré son immensité et les portes qui se sont refermées derrière nous, toute sa partie basse est baignée dans une douce lueur qui n’agresse pas les yeux. Aucune ouverture sur l’extérieur ici, aucune fenêtre et pourtant je peux y voir sans la moindre difficulté. L'austérité du lieu ne m'agresse pas, moi qui suis habituée aux pierres de Poudlard. Ici, tout est ocre et marron, des couleurs assez ternes et sombres. Les murs qui s'enfoncent dans les ténèbres sont nus de toute décoration. Il n'y a guère que quelques colonnes pour agrémenter l'endroit, de longues langues de terre qui permettent que la montagne ne s'effondre pas sur nous.
Maintenant que mes yeux se sont habitués, je remarque que nous sommes loin d’être seules. Ci-et-là, des étudiants. Certains sont habillés de tenues traditionnelles africaines mais d’autres portent ce qui ressemble à un uniforme : un pantalon ample et une tunique longue qui laisse apparaître les tatouages. Ceux-là se déplacent en groupe et semblent avoir une destination bien précise en tête. Ils ne nous calculent pas mais si leur regard croise celui d’Erza, ils la saluent respectueusement en nous jetant des œillades curieuses. C’est étrange que les étudiants africains aient l’air si semblables aux étudiants britanniques. Des grappes d’élèves sont disséminées ci-et-là. Ici, certains sont assis à même le sol et discutent ; là, dans un coin, deux étudiants s’amusent à se lancer une boule de feu de plus en plus rapidement. L’endroit est immense et plutôt peuplé mais il n’est pas bruyant, c’est à peine si j’entends les discussions des élèves qui passent près de nous. Le hall semble être un vrai lieu de vie. J’aperçois même une jeune fille qui s’est installée dans un coin reculé, avec ses livres et ses parchemins, sur une table qu’elle semble avoir elle-même fait sortir du sol — une mage de la terre.
Je parcours l’endroit des yeux en souhaitant tout voir, tout appréhender sans attendre. Là, une immense arche s’ouvre sur deux volées d’escalier : une qui monte et une qui descend.
« Les escaliers qui montent mènent au réfectoire, » m’indique Zikomo.
Et ici, et là, des ouvertures percées à même la roche qui s’enfoncent dans la montagne. Il en existe des dizaines rien que dans le hall, il y en a de tous les côtés, de toutes les tailles. Et toutes sont plongées dans l’obscurité : impossible de savoir où elles mènent. J’ai la tête qui tourne. J’ai l’impression qu’il suffirait que quelqu’un me fasse tourner sur moi-même pour que je sois déjà perdue dans le hall, avant même d’en avoir découvert davantage.
Erza n’a aucune envie de nous laisser nous perdre. Elle nous a dit que nous allions retrouver nos correspondants et c’est ce que nous faisons. Je reviens brutalement à l’instant présent, complètement arrachée à mes rêves et mes envies de découverte, lorsque mes yeux tombent sur une toute petite silhouette de l’autre côté du hall. Milya Araya Bogale. À côté d’elle, le gars à la paire de lunettes que j’ai déjà aperçu à Noël. J’ai oublié le nom du correspondant de Cooper. Tous les deux patientent contre un mur, calmes et silencieux, mais leurs yeux sont braqués sur nous.
Mes entrailles se nouent lorsque nous nous approchons. Araya et moi, on ne s’est pas écrit entre Noël et aujourd’hui. Aucune lettre, ni de sa part ni de la mienne. À vrai dire, il ne m’est pas venu une seule fois à l’esprit que je pouvais lui écrire — et pour lui dire quoi ? Son séjour à Poudlard ne s’est pas très bien terminé. Son séjour à Poudlard ne s’est d’ailleurs pas très bien passé tout court. Venir à Uagadou est comme la réalisation d'un rêve pour moi, et je suis heureuse d’être ici, sincèrement heureuse, heureuse comme je ne l’ai pas été depuis un moment. Mais être avec Araya n’a rien de naturel — nos futures confrontations m’agacent déjà.
Elle accueille sa directrice avec un très grand respect. Quand elle pose son regard sur moi, j’ai l’impression que son visage se referme. Pourtant elle me dit :
« Bienvenue, Aelle, j’espère que tu as fait bon voyage. »
Ses paroles s’accompagnent d’un sourire que je trouve peu sincère. Elle s’empresse de saluer Zikomo avec la même déférence qu’avec Erza. Je lui réponds de la même manière, le sourire en moins.
« Bonjour, Araya. Très bien oui, merci. »
Heureusement, Erza est là pour faire la conversation. Les choses se font rapidement. Quelques instants plus tard, elle tourne déjà les talons. J’essaie de capter sur son visage une trace d’une quelconque complicité mais elle ne m’accorde qu’un regard chaleureux — j’ai au moins le plaisir de constater que c’est moi qu’elle a regardé avant de partir, moi et personne d’autre. Je la suis du regard un long moment, le coeur serré, incapable de comprendre pourquoi la voir s’éloigner me fait ressentir ces choses-là. J’aimerais lui courir après et lui dire : « Montrez-moi votre école, emmenez-moi avec vous ! » Venez, on part tous les trois, avec Zikomo, et on oublie le reste du monde. Ça ne vous dit pas ? Mais non, ça ne dit certainement pas à la directrice de l’école africaine de partir visiter son école avec une gamine qui n’a même pas respecté l’unique demande qu’elle lui a faite.
Quelques secondes passent durant lesquelles Araya et moi nous regardons dans le blanc des yeux. Puis elle prend les choses en main. Le programme décide de la suite pour nous : nous devons aller déposer mes affaires là où je dormirai puis visiter l’école. C’est comme ça, c’est écrit sur le programme. J’essaie d’oublier Erza. J'ai encore des palpitations dans le coeur de l'avoir revue, d'avoir croisé son regard, d'avoir existé dans ses yeux, de m'être nourrie de son sourire et de sa douceur. Je n'ai jamais rencontré de femme plus douce qu'elle. Je crois que ses sourires m'ont perturbée. J'avais oublié que l'on pouvait me sourire de cette façon.
Araya salue l’autre élève — je me souviens que le correspondant de Cooper s’appelle Taysir. Ils visiteront de leur côté et nous du nôtre. Je ne sais pas si je dois m’en réjouir. Cela dit, je n’ai pas le choix. Je coule un regard neutre en direction de Lili Cooper et laisse Araya m’emmener sans les profondeurs de l'école.
Des souvenirs couleur ocre
L’ouverture par laquelle nous quittons le hall majestueux semble avoir été choisie au hasard. Nous nous enfonçons dans un boyaux fait de roche et de terre, beaucoup plus étroit que le plus petit couloir de Poudlard. De drôles de torches, comme des excroissances sortant des murs, sont installées à intervalle régulier mais cela n’empêche pas qu’il y fait beaucoup plus sombre que dans l’entrée de l’école. Je dois résister à l'envie de sortir ma baguette pour nous illuminer plus facilement. Ce n'est pas que toute cette obscurité m’effraie. Mais le sentiment de m’enfoncer sous une montagne immense me fait ressentir d’étranges choses : j’ai conscience du poids au-dessus de ma tête, comme si une main comprimait mon cerveau.
L’Éthiopienne surprend mon regard sur les torches qui zèbrent notre cheminement de rayures lumineuses tremblotantes. Sa voix chantante s’élève dans le couloir.
« Les mages du feu sont chargés de garder ces flammes allumées. Ils font des rondes régulièrement pour les surveiller. »
Arrive à cet instant en sens inverse trois étudiants en uniforme qui se chahutent et qui rient. Arya se pousse contre le mur et je l’imite. Ils m’observent sans détour lorsqu’ils passent devant moi et je soutiens leur regard sans sourciller, notant leur ceinture couleur bleue — des étudiants de l’eau ? Je me concentre sur Araya lorsque nous repartons, ma curiosité toute préoccupée par cette histoire de torches.
« Ils doivent passer des heures à faire ces rondes ! je m’exclame en hâtant le pas pour ne pas me laisser distancier. Il y a beaucoup de couloirs comme celui-ci. »
C’est une affirmation, pas une question : je sais qu’il y a énormément de couloirs du genre, c’est Zikomo qui me l’a dit. Araya me trouve-t-elle orgueilleuse ? Son regard s’attarde sur moi avant de se détourner.
« Ils y passent du temps, oui, acquiesce-t-elle, mais ce sont surtout les plus jeunes qui font ça, ou les punis. Pour les plus jeunes, ce sont des corvées. Et pour les punis…
— Des punitions.
— Voilà. »
Nous quittons le boyaux rocheux pour d’autres boyaux rocheux. Pendant un moment, nous ne faisons que cela. Suivre des chemins qui serpentent dans la montagne, qui s’entrecroisent, qui prennent des virages dans un sens puis dans l’autre. Nous tournons autant de fois à droite qu’à gauche, si bien que la route que nous empruntons me paraît tout à fait aléatoire. Ce n’est que succession de parois brutes et nues. Le fait-elle exprès pour me perdre ? Aucune idée mais le fait de ne pas savoir où je vais et d’être incapable de pouvoir revenir sur mes pas fait battre mon coeur un peu plus vite. Je n’aime pas beaucoup être perdue comme cela. Je ne peux que me contenter de suivre, la poche remplie à craquer de mes bagages. La seule chose qui me réconforte c’est de me dire qu’il y a pire endroit pour se perdre que les méandres des couloirs que cette école. Et puis Zikomo est avec moi. S’il y a bien une personne avec laquelle je ne risque rien ici, c’est Zikomo.
Enfin, nous débouchons dans une sorte de caverne. C’est bien plus qu’une caverne. Le bruit des discussions me bouche les oreilles. Il y a une bonne trentaine d’étudiants venant de tout le continent ici. L’anglais côtoie des langues que je n’ai jamais entendues. Il y a des fauteuils, des tables, des canapés. Ici, les murs sont lisses — entendre façonnés par des mains humaines. Les torches sont semblables à celles que l’on trouve en Écosse et une lumière claire inonde le centre de la grande pièce. De grandes étagères occupent l’un des murs.
Nous traversons la pièce de part en part. Je m’arrête au milieu pour lever les yeux vers le plafond et ouvre la bouche de surprise en croyant apercevoir, tout la-haut, l’éclat bleuâtre du ciel.
« C’est…
— Le ciel ! répond Zikomo d’une voix excitée avant de se répondre en excuse : excuse-moi, Milya, tu veux peut-être répondre !
— Non, rit-elle (elle rit !), je vous en prie, allez-y. Vous devrez être très heureux d’être de retour.
— Je le suis, assure Zikomo. Aelle, c’est l’une des rares pièces à avoir une ouverture naturelle sur l’extérieur. Par ici nous pouvons entrer dans le réfectoire. »
Je baisse les yeux sur la double porte toute simple qu’il me désigne. Je fronce les sourcils, perdue. Le réfectoire n’est-il pas de l’autre côté ?
« On vient de là, dis-je en désignant l’ouverture que nous venons de quitter, et on a laissé le réfectoire dans notre dos. D’ailleurs, on n'a même pas monté d’escaliers ! Comment ça peut être le réfectoire ? »
Un sourire d’enfant étire les lèvres d’Araya et cette fois-ci elle ne fait rien pour me le camoufler, comme si elle commençait à se dérider. Elle me répond sur un ton espiègle :
« Tu ne t’en es pas rendu compte, mais on est au-dessus du niveau du hall, maintenant. Cette porte n’est qu’un des nombreux accès qui mènent au réfectoire. Chaque pièce importante de l’école à plusieurs accès différents. Venez. »
Je la suis en échangeant des regards avec Zikomo qui contient difficilement son excitation. La plupart des étudiants se tournent sur mon passage. Au début, je pensais que c’était à cause de mon appartenance plutôt claire à une autre école mais je finis par comprendre que c’est le Mngwi qui attire les regards et les chuchotements.
« T’es plutôt connu ici, hein ? je lui murmure très doucement à l’oreille.
— La plupart d’entre eux ne savent pas qui je suis exactement, me répond-t-il sur le même ton. Mais oui, je suis plutôt connu. »
Araya s'arrête devant les grandes étagères aperçues plus tôt. Elles sont remplis de statuettes en tout genre, de toutes les tailles, de toutes les formes et de tous les styles. Je les observe avec attention, même si l’art ne m’a jamais vraiment passionnée. Je suis beaucoup plus intéressée par les talisman que l’on a installés sur l’une des étagères. Une dizaine de masques en bois africains qui me rappellent ceux que je garde précieusement depuis plusieurs années dans mes affaires — surtout celui de Nyakane que j’ai actuellement dans l’une de mes poches. Zikomo saute sur le sol pour mieux les observer et je m’accroupis à mon tour.
« Le tien pourrait être exposé ici ! m’exclamé-je sur un ton ravi.
— Tu as encore le talisman de Zikomo ? » intervient Araya en ouvrant de grands yeux ébahis.
Je me redresse pour être à sa hauteur — autant qu’il est possible d’être à la hauteur d’une fille qui mesure vingt centimètres de moins que moi. Apparemment, elle n'a pas envie de se dérider davantage.
« Évidemment que je l’ai encore.
— C’est un objet très précieux… »
Je suis persuadée qu’elle s’offusque qu’une anglaise comme moi soit en possession de l’un des trésors les plus importants de la culture de son école.
« J’en prendrai soin, » je rétorque sur un ton impertinent qu’elle n’aime pas beaucoup.
L’Éthiopienne surprend mon regard sur les torches qui zèbrent notre cheminement de rayures lumineuses tremblotantes. Sa voix chantante s’élève dans le couloir.
« Les mages du feu sont chargés de garder ces flammes allumées. Ils font des rondes régulièrement pour les surveiller. »
Arrive à cet instant en sens inverse trois étudiants en uniforme qui se chahutent et qui rient. Arya se pousse contre le mur et je l’imite. Ils m’observent sans détour lorsqu’ils passent devant moi et je soutiens leur regard sans sourciller, notant leur ceinture couleur bleue — des étudiants de l’eau ? Je me concentre sur Araya lorsque nous repartons, ma curiosité toute préoccupée par cette histoire de torches.
« Ils doivent passer des heures à faire ces rondes ! je m’exclame en hâtant le pas pour ne pas me laisser distancier. Il y a beaucoup de couloirs comme celui-ci. »
C’est une affirmation, pas une question : je sais qu’il y a énormément de couloirs du genre, c’est Zikomo qui me l’a dit. Araya me trouve-t-elle orgueilleuse ? Son regard s’attarde sur moi avant de se détourner.
« Ils y passent du temps, oui, acquiesce-t-elle, mais ce sont surtout les plus jeunes qui font ça, ou les punis. Pour les plus jeunes, ce sont des corvées. Et pour les punis…
— Des punitions.
— Voilà. »
Nous quittons le boyaux rocheux pour d’autres boyaux rocheux. Pendant un moment, nous ne faisons que cela. Suivre des chemins qui serpentent dans la montagne, qui s’entrecroisent, qui prennent des virages dans un sens puis dans l’autre. Nous tournons autant de fois à droite qu’à gauche, si bien que la route que nous empruntons me paraît tout à fait aléatoire. Ce n’est que succession de parois brutes et nues. Le fait-elle exprès pour me perdre ? Aucune idée mais le fait de ne pas savoir où je vais et d’être incapable de pouvoir revenir sur mes pas fait battre mon coeur un peu plus vite. Je n’aime pas beaucoup être perdue comme cela. Je ne peux que me contenter de suivre, la poche remplie à craquer de mes bagages. La seule chose qui me réconforte c’est de me dire qu’il y a pire endroit pour se perdre que les méandres des couloirs que cette école. Et puis Zikomo est avec moi. S’il y a bien une personne avec laquelle je ne risque rien ici, c’est Zikomo.
Enfin, nous débouchons dans une sorte de caverne. C’est bien plus qu’une caverne. Le bruit des discussions me bouche les oreilles. Il y a une bonne trentaine d’étudiants venant de tout le continent ici. L’anglais côtoie des langues que je n’ai jamais entendues. Il y a des fauteuils, des tables, des canapés. Ici, les murs sont lisses — entendre façonnés par des mains humaines. Les torches sont semblables à celles que l’on trouve en Écosse et une lumière claire inonde le centre de la grande pièce. De grandes étagères occupent l’un des murs.
Nous traversons la pièce de part en part. Je m’arrête au milieu pour lever les yeux vers le plafond et ouvre la bouche de surprise en croyant apercevoir, tout la-haut, l’éclat bleuâtre du ciel.
« C’est…
— Le ciel ! répond Zikomo d’une voix excitée avant de se répondre en excuse : excuse-moi, Milya, tu veux peut-être répondre !
— Non, rit-elle (elle rit !), je vous en prie, allez-y. Vous devrez être très heureux d’être de retour.
— Je le suis, assure Zikomo. Aelle, c’est l’une des rares pièces à avoir une ouverture naturelle sur l’extérieur. Par ici nous pouvons entrer dans le réfectoire. »
Je baisse les yeux sur la double porte toute simple qu’il me désigne. Je fronce les sourcils, perdue. Le réfectoire n’est-il pas de l’autre côté ?
« On vient de là, dis-je en désignant l’ouverture que nous venons de quitter, et on a laissé le réfectoire dans notre dos. D’ailleurs, on n'a même pas monté d’escaliers ! Comment ça peut être le réfectoire ? »
Un sourire d’enfant étire les lèvres d’Araya et cette fois-ci elle ne fait rien pour me le camoufler, comme si elle commençait à se dérider. Elle me répond sur un ton espiègle :
« Tu ne t’en es pas rendu compte, mais on est au-dessus du niveau du hall, maintenant. Cette porte n’est qu’un des nombreux accès qui mènent au réfectoire. Chaque pièce importante de l’école à plusieurs accès différents. Venez. »
Je la suis en échangeant des regards avec Zikomo qui contient difficilement son excitation. La plupart des étudiants se tournent sur mon passage. Au début, je pensais que c’était à cause de mon appartenance plutôt claire à une autre école mais je finis par comprendre que c’est le Mngwi qui attire les regards et les chuchotements.
« T’es plutôt connu ici, hein ? je lui murmure très doucement à l’oreille.
— La plupart d’entre eux ne savent pas qui je suis exactement, me répond-t-il sur le même ton. Mais oui, je suis plutôt connu. »
Araya s'arrête devant les grandes étagères aperçues plus tôt. Elles sont remplis de statuettes en tout genre, de toutes les tailles, de toutes les formes et de tous les styles. Je les observe avec attention, même si l’art ne m’a jamais vraiment passionnée. Je suis beaucoup plus intéressée par les talisman que l’on a installés sur l’une des étagères. Une dizaine de masques en bois africains qui me rappellent ceux que je garde précieusement depuis plusieurs années dans mes affaires — surtout celui de Nyakane que j’ai actuellement dans l’une de mes poches. Zikomo saute sur le sol pour mieux les observer et je m’accroupis à mon tour.
« Le tien pourrait être exposé ici ! m’exclamé-je sur un ton ravi.
— Tu as encore le talisman de Zikomo ? » intervient Araya en ouvrant de grands yeux ébahis.
Je me redresse pour être à sa hauteur — autant qu’il est possible d’être à la hauteur d’une fille qui mesure vingt centimètres de moins que moi. Apparemment, elle n'a pas envie de se dérider davantage.
« Évidemment que je l’ai encore.
— C’est un objet très précieux… »
Je suis persuadée qu’elle s’offusque qu’une anglaise comme moi soit en possession de l’un des trésors les plus importants de la culture de son école.
« J’en prendrai soin, » je rétorque sur un ton impertinent qu’elle n’aime pas beaucoup.
Des souvenirs couleur ocre
Je m’éloigne de l’étagère et Araya nous ouvre naturellement le chemin pour la suite de la visite.
« Par ici, il y a la salle d’entraînement de la cohorte du vent, indique-t-elle en me désignant un grand couloir que nous empruntons. Tu ne m’as jamais dit comment tu étais rentrée en possession du talisman de Zikomo.
— Non, je ne te l’ai jamais dit. »
Je garde les yeux braqués sur ledit Zikomo qui gambade à plusieurs mètres de nous. Il est vraiment tout petit mais il trottine au milieu du couloir comme s’il était propriétaire du lieu. C’est assez impressionnant de voir tous les élèves s’écarter de son chemin avec déférence. Zikomo n’est plus un esprit mais il a encore le statut de Messager des rêves et j’ai l’impression que ça, les élèves d’Uagadou le comprennent bien plus naturellement que les britanniques qui ne comprennent rien à rien et qui ne font que dire : « C’est un renard ?! ».
Je sens le regard d’Araya sur moi. Je devine qu’elle se retient de m’envoyer une réplique agacée au visage et je songe que je devrais peut-être faire la même chose — cela ne fait même pas une heure que nous sommes ensemble, après tout.
« C’est une longue histoire, consens-je donc à rajouter sans en dire davantage.
— J’ai cru comprendre, oui. »
Je doute qu’elle comprenne réellement mais je n’ai aucune envie de lui avouer que c’est sa directrice qui m’a offert le talisman de Zikomo, qu’elle a compté sur moi pour le protéger durant des années. Je n’ai pas envie de lui dire qu’Erza est mon amie. Ce sont des choses qui m’appartiennent. À moi et à moi seule.
Peut-être qu’Araya est capable de comprendre au moins cela car elle cesse de me questionner et se concentre de nouveau sur la visite. Elle me fait passer devant la salle de classe d’Alchimie et celle de Maîtrise de l'air (« J'ai beaucoup moins d'heures d'étude de Magie élémentaire depuis que je suis spécialisée en Chamanisme, » précise-t-elle), puis nous arrivons dans une salle impressionnante réservée aux entraînements de la cohorte du vent.
« Nous aurons l’occasion d’y revenir, dit-elle, je m’entraîne parfois ici. »
Et déjà, elle fait demi-tour pour repartir dans l'autre sens. Mon regard peine à englober l'immensité de la salle mais j'ai le temps d'apercevoir dans un coin là-bas, protégées dans un espace fermé, des armes inconnues qui s'alignent les unes près des autres. Mon estomac se noue étrangement au souvenir du duel qui m'a opposé à Araya et je ne rechigne plus à suivre la petite jeune femme qui s'éloigne à grands pas, suivit par un Zikomo surexcité qui parle sans s'arrêter et qui commente tout ce qu'il voit.
Les couloirs s'enchaînent. Les recoins, les petites salles et les plus grandes, les salles de cours devant lesquelles nous ne rentrons pas, les endroits qu'elle me désigne du doigt sans m'y emmener car « nous aurons l'occasion d'y revenir ». Là-bas l'Arène, dont m'a beaucoup parlé Zikomo, et son pont en extérieur, le plus grand de l'école, et le plus prisé aussi. Elle m'y emmène en me perdant dans de nouveaux corridors obscurs. Une fois sur le pont, elle m'autorise à m'arrêter sans pour autant me proposer de le traverser pour franchir l'espace entre deux pans de montagne qui mène à l'Arène.
Le pont est un grand édifice en pierre qui enjambe le vide. Des étudiants sont installés sur les rebords, leurs jambes qui pendent dans le vide. Certains s'amusent activer leur tatouage pour faire fuser des colonnes de feu dans le vide ou font souffler des bourrasques tièdes qui soulèvent nos cheveux.
« Qu'est-ce qu'ils font ?
— Ils s'amusent, répond Araya sur le ton de l'évidence avant de se détourner. On a un bel accès sur l'extérieur, les étudiants aiment bien y profiter de l'air, passer du bon temps ou s'amuser. Je ne m'arrête pas souvent ici. »
Et bien, nous voilà un point commun, songé-je intérieurement. C'est agréable d'être à l'air libre même si l'horizon est caché par la brume mais il y a beaucoup trop de jeunes gens prompts à s'amuser pour que je sois véritablement à l'aise sur ce pont. Ce n'est pas le cas de Zikomo. Il saute sur le garde-corps et gambade sans être effrayé à l'idée de tomber. Il blablate joyeusement sans se préoccuper du fait qu'il soit le seul à être surexcité.
« De tout temps ce pont a été pris d'assaut par les élèves. À une époque, les étudiants des cohortes s'affrontaient même pour savoir qui réussirait à en faire le plus rapidement le tour à l'aide de son élément.
— Le tour ? s'exclame Araya en se penchant devant moi pour mieux le voir. Comment ça, le tour ? »
Nous retrouvons l'obscurité des couloirs. Si j'ai bien compris, nous devons maintenant aller voir les espaces réservés à la nuit.
« Oui, le tour ! Ils devaient passer sous le pont et remonter de l'autre côté. Certains étudiants très doués créait des ponts en pierre qui passaient sous le vide, d'autres essayaient de se laisser porter par le vent. Ils créaient des équipes pour s'affronter. L'enjeu était simple : parvenir de l'autre côté sans tomber dans le vide.
— C'est... Cela parait dangereux, hésite Araya en coulant un regard vers moi.
— Surtout idiot, commenté-je.
— Ça l'était, oui ! Dangereux et idiot. Cette pratique n'a jamais été véritablement interdite mais disons qu'aujourd'hui, les étudiants ont un peu plus de jugeote. »
Si j'en crois la moue qui tire les lèvres d'Araya vers le bas et son absence de commentaire, je présume qu'elle est persuadée que ses petits camarades n'ont pas plus de jugeote que les miens, restés en Écosse. À croire que tous les adolescents du monde entre onze et dix-huit ans, qu'ils soient britanniques ou africains, sont insupportablement idiots. Étrangement, malgré toute la rancœur que je ressens pour Araya et malgré notre difficulté à communiquer, je ne la place pas avec tous les autres. Elle est un peu à part. Pas tout à fait dans la catégorie dans laquelle j'aurais aimé qu'elle soit, mais pas dans celle qui me l'aurait rendue insupportable.
« Par ici, il y a la salle d’entraînement de la cohorte du vent, indique-t-elle en me désignant un grand couloir que nous empruntons. Tu ne m’as jamais dit comment tu étais rentrée en possession du talisman de Zikomo.
— Non, je ne te l’ai jamais dit. »
Je garde les yeux braqués sur ledit Zikomo qui gambade à plusieurs mètres de nous. Il est vraiment tout petit mais il trottine au milieu du couloir comme s’il était propriétaire du lieu. C’est assez impressionnant de voir tous les élèves s’écarter de son chemin avec déférence. Zikomo n’est plus un esprit mais il a encore le statut de Messager des rêves et j’ai l’impression que ça, les élèves d’Uagadou le comprennent bien plus naturellement que les britanniques qui ne comprennent rien à rien et qui ne font que dire : « C’est un renard ?! ».
Je sens le regard d’Araya sur moi. Je devine qu’elle se retient de m’envoyer une réplique agacée au visage et je songe que je devrais peut-être faire la même chose — cela ne fait même pas une heure que nous sommes ensemble, après tout.
« C’est une longue histoire, consens-je donc à rajouter sans en dire davantage.
— J’ai cru comprendre, oui. »
Je doute qu’elle comprenne réellement mais je n’ai aucune envie de lui avouer que c’est sa directrice qui m’a offert le talisman de Zikomo, qu’elle a compté sur moi pour le protéger durant des années. Je n’ai pas envie de lui dire qu’Erza est mon amie. Ce sont des choses qui m’appartiennent. À moi et à moi seule.
Peut-être qu’Araya est capable de comprendre au moins cela car elle cesse de me questionner et se concentre de nouveau sur la visite. Elle me fait passer devant la salle de classe d’Alchimie et celle de Maîtrise de l'air (« J'ai beaucoup moins d'heures d'étude de Magie élémentaire depuis que je suis spécialisée en Chamanisme, » précise-t-elle), puis nous arrivons dans une salle impressionnante réservée aux entraînements de la cohorte du vent.
« Nous aurons l’occasion d’y revenir, dit-elle, je m’entraîne parfois ici. »
Et déjà, elle fait demi-tour pour repartir dans l'autre sens. Mon regard peine à englober l'immensité de la salle mais j'ai le temps d'apercevoir dans un coin là-bas, protégées dans un espace fermé, des armes inconnues qui s'alignent les unes près des autres. Mon estomac se noue étrangement au souvenir du duel qui m'a opposé à Araya et je ne rechigne plus à suivre la petite jeune femme qui s'éloigne à grands pas, suivit par un Zikomo surexcité qui parle sans s'arrêter et qui commente tout ce qu'il voit.
Les couloirs s'enchaînent. Les recoins, les petites salles et les plus grandes, les salles de cours devant lesquelles nous ne rentrons pas, les endroits qu'elle me désigne du doigt sans m'y emmener car « nous aurons l'occasion d'y revenir ». Là-bas l'Arène, dont m'a beaucoup parlé Zikomo, et son pont en extérieur, le plus grand de l'école, et le plus prisé aussi. Elle m'y emmène en me perdant dans de nouveaux corridors obscurs. Une fois sur le pont, elle m'autorise à m'arrêter sans pour autant me proposer de le traverser pour franchir l'espace entre deux pans de montagne qui mène à l'Arène.
Le pont est un grand édifice en pierre qui enjambe le vide. Des étudiants sont installés sur les rebords, leurs jambes qui pendent dans le vide. Certains s'amusent activer leur tatouage pour faire fuser des colonnes de feu dans le vide ou font souffler des bourrasques tièdes qui soulèvent nos cheveux.
« Qu'est-ce qu'ils font ?
— Ils s'amusent, répond Araya sur le ton de l'évidence avant de se détourner. On a un bel accès sur l'extérieur, les étudiants aiment bien y profiter de l'air, passer du bon temps ou s'amuser. Je ne m'arrête pas souvent ici. »
Et bien, nous voilà un point commun, songé-je intérieurement. C'est agréable d'être à l'air libre même si l'horizon est caché par la brume mais il y a beaucoup trop de jeunes gens prompts à s'amuser pour que je sois véritablement à l'aise sur ce pont. Ce n'est pas le cas de Zikomo. Il saute sur le garde-corps et gambade sans être effrayé à l'idée de tomber. Il blablate joyeusement sans se préoccuper du fait qu'il soit le seul à être surexcité.
« De tout temps ce pont a été pris d'assaut par les élèves. À une époque, les étudiants des cohortes s'affrontaient même pour savoir qui réussirait à en faire le plus rapidement le tour à l'aide de son élément.
— Le tour ? s'exclame Araya en se penchant devant moi pour mieux le voir. Comment ça, le tour ? »
Nous retrouvons l'obscurité des couloirs. Si j'ai bien compris, nous devons maintenant aller voir les espaces réservés à la nuit.
« Oui, le tour ! Ils devaient passer sous le pont et remonter de l'autre côté. Certains étudiants très doués créait des ponts en pierre qui passaient sous le vide, d'autres essayaient de se laisser porter par le vent. Ils créaient des équipes pour s'affronter. L'enjeu était simple : parvenir de l'autre côté sans tomber dans le vide.
— C'est... Cela parait dangereux, hésite Araya en coulant un regard vers moi.
— Surtout idiot, commenté-je.
— Ça l'était, oui ! Dangereux et idiot. Cette pratique n'a jamais été véritablement interdite mais disons qu'aujourd'hui, les étudiants ont un peu plus de jugeote. »
Si j'en crois la moue qui tire les lèvres d'Araya vers le bas et son absence de commentaire, je présume qu'elle est persuadée que ses petits camarades n'ont pas plus de jugeote que les miens, restés en Écosse. À croire que tous les adolescents du monde entre onze et dix-huit ans, qu'ils soient britanniques ou africains, sont insupportablement idiots. Étrangement, malgré toute la rancœur que je ressens pour Araya et malgré notre difficulté à communiquer, je ne la place pas avec tous les autres. Elle est un peu à part. Pas tout à fait dans la catégorie dans laquelle j'aurais aimé qu'elle soit, mais pas dans celle qui me l'aurait rendue insupportable.
Des souvenirs couleur ocre
Uagadou est une drôle d'école. Elle ne ressemble à rien de ce que j'ai déjà vu dans ma vie. Elle me fait songer à une immense fourmilière : les couloirs se croisent et s'entrecroisent. Il y a bien trois chemins différents pour se rendre dans chaque salle. Un chemin qui mène au réfectoire peut aussi mener aux dortoirs si l'on se rappelle qu'il faut tourner à gauche dans ce couloir-là puis à droite dans celui-ci, descendre cette volée d'escalier et remonter celle-là pour arriver dans la caverne immense qui tient lieu d'espace de nuit pour absolument toutes les âmes de l'école africaine : professeurs, étudiants, visiteurs, guerriers... J'abandonne l'idée de cartographier mentalement les lieux lorsqu'Araya me conseille de ne pas me promener seule pour le moment :
« Une fois, un visiteur s'est perdu pendant tellement longtemps qu'on avait oublié qu'il était en visite dans l'école. Si, je t'assure, insiste-t-elle en voyant mon regard dubitatif. Il est revenu au bout de deux jours : il a dit qu'il s'était retrouvé coincé derrière un mur de pierre. On a compris après que c'était un coup des mages de la terre. Quoi, Zikomo ne t'a pas dit ? » Non Zikomo ne m'a pas dit. Elle sourit d'un air un peu retors. « Parfois, certains étudiants s'amusent à créer des murs de pierre pour changer la disposition des couloirs. C'est évidemment strite... Stirct... Stitrement...
— Strictement.
— Merci. Strictement interdit.
— C'est pour ça qu'ils continuent de le faire, » intervient joyeusement Zikomo qui ne trouve pas choquante l'idée de pouvoir rester bloqué dans un couloir juste parce que des idiots s'amusent aux dépends des autres.
C'est la première chose que j'ai apprise à propos d'Uagadou : c'est une école militaire. J'ai donc toujours pensé que ses habitants étaient d'une rigueur excessive et absolument fascinante pour moi qui trouve qu'il en manque à Poudlard. En faisant la connaissance d'Erza, j'ai su que c'était vrai : c'est elle qui m'a appris que forme physique et magie sont liés et qu'il faut façonner son corps et en prendre soin pour ne pas gâcher son potentiel. Araya m'a appris qu'il existait en Afrique des étudiants aussi déterminés que moi à tout apprendre, tout savoir, peu importe les heures d'études nécessaires pour cela. J'étais donc persuadée de trouver à Uagadou des élèves sérieux et stricts, ce qui m'aurait beaucoup changé de Poudlard. Mais voilà que j'apprends que des étudiants s'amusent à bloquer les autres dans les couloirs ou à se lancer des défis idiots sur un pont qui enjambe le vide.
Araya est heureusement un exemplaire tout à fait conforme de ce que l'on peut trouver de plus rigoureux parmi les élèves d'Uagadou. Les anecdotes délirantes s'effacent rapidement au profit de commentaires plus sérieux sur les couloirs que nous traversons, les pièces que nous apercevons et l'histoire générale de l'école que je connais évidemment sur le bout des doigts, mais je la laisse parler pour ne pas avoir à supporter un silence outré.
La caverne naturelle dans laquelle se trouvent les dortoirs fait partie des rares espaces à avoir une ouverture sur l'extérieur, si j'en crois la cheminée qui culmine tout là-haut et de laquelle se déverse une marre de lumière. Sur les trois quarts des murs se trouvent des cavités, des ouvertures sombres qui occupent l'espace du sol au plafond. De là où nous nous trouvons, à l'entrée de la caverne qui est délimitée par une imposante arche de pierre, nous pouvons voir les différents espaces. Je finis par comprendre que les ouvertures sur les murs mènent aux différents dortoirs ; on accède aux niveaux les plus hauts par des escaliers taillés dans la roche. L'espace au centre de la grotte est occupé par diverses banquettes, tables, fauteuils, tapis, torches, étagères... Tout un espace pour vivre ensemble, à l'image de nos salles communes, sauf qu'ici, j'aperçois des élèves très jeunes, pas même dix ans, qui côtoient ce qui semblent être des guerriers beaucoup plus âgés, adultes, voire vieux — à moins que ce ne soit des professeurs ? Il ne semble pas y avoir la même barrière entre les âges ici qu'à Poudlard. Jamais je n'aurais l'idée de m'asseoir dans un fauteuil avec ma professeure d'Histoire ou de boire un thé avec celui de Métamorphose. Ici, cela semble beaucoup moins choquant.
« Viens, me dit Araya. Je vais te montrer mes quartiers. Tu dormiras avec nous. »
Elle nous dirige vers les escaliers qui montent vers le sommet et qui ne contiennent aucune rambarde pour nous empêcher de tomber dans le vide.
« Les étudiants qui font partie des cohortes sont dans des dortoirs et des chambres ensemble, mais les autres, ceux qui sont spécialisés dans d'autres domaines sont répartis au hasard. Il y a cinq autres élèves avec moi, poursuit-elle en grimpant lentement les escaliers, toutes spécialités et tous éléments confondus. »
Je me demande si ce sont ses amis. Ceux qu'elle m'a dit qu'elle me présenterait lorsque nous étions encore à Poudlard et qu'un duel fracassant ne nous avait pas encore opposé.
Nous nous arrêtons à cinq ou six mètres du sol. Un langue de terre fait le tour de la caverne et permet d'accéder aux dortoirs. Nous pouvons tout juste nous y croiser à deux. Araya bifurque par une ouverture que je doute parvenir à retrouver seule puisqu'elle est exactement semblable à la centaine d'autres qu'elle côtoie. Là, un couloir faiblement éclairé s'ouvre à nous. Deux ouvertures de chaque côté des murs. Dans chacune d'elles, un dortoir très sommaire s'étire contenant six lits, six armoires, une salle de bains. Voilà à quoi se résume l'espace de vie d'Araya : un couloir étroit, quatre chambres, vingt-quatre lits.
Le dortoir d'Araya ne comporte quasiment pas de trace de vie : les lits sont faits à l'identique, les draps bien pliés, le coussin parfaitement placé. Sur les tables de chevet ne traîne aucun objet personnel. Rien n'est affiché sur les murs sombres. Les armoires sont toutes fermées. Je serais littéralement incapable de deviner quel lit est le sien — ni même le mien. Ce qui me marque le plus, c'est l'absence totale d'intimité : aucun rideau entre les lits et surtout aucune porte à l'entrée du dortoir. En me retournant, je peux voir de l'autre coté du couloir la chambre située en face qui est en tout point semblable à celle dans laquelle je me trouve.
Araya n'est pas perturbée par mon étonnement. Je doute même qu'elle en ait conscience. Elle m'explique que mon lit est celui qui se situe le plus éloigné de la porte, juste à côté de la porte menant à la salle de bains. J'ai une armoire pour ranger mes affaires et une table de chevet pour ne rien y poser dessus puisque, m'explique-t-elle :
« Tout doit être en ordre. Avant l'entraînement du matin, nous prenons soin de ranger et de nettoyer la chambre, de faire nos lits. Les responsables de dortoirs sont moins durs avec les élèves les plus âgés mais nous devons montrer l'exemple. » Elle désigne le dortoir juste en face du sien. « Dans celui-là, il y a six recrues — comme vos premières années, si tu veux. Tout le monde doit respecter les règles, sinon rien ne fonctionnerait. »
Elle grimace en prononçant ces mots et je comprends que le fait de devoir ranger sa chambre et faire son lit au carré ne la réjouit pas tellement, même si le fait de donner l'exemple a l'air de lui tenir particulièrement à coeur. Elle me regarde bien en face, avec ses yeux noirs sérieux. Elle doit être persuadée que je ne fais pas mon lit le matin. Si j'avais eu un elfe de maison à la maison, peut-être aurais-je été comme ça. Mais je n'ai jamais eu d'elfe de maison et papa a toujours insisté pour que nous faisions nos lits le matin. « Moi, je n'ai pas grandi avec un elfe de maison, arguait-il quand on lui demandait pourquoi nous n'en avions pas alors que toutes les familles sorcières en avaient un. J'ai grandi à la moldu et ça ne m'a pas traumatisé. Allez faire vos lits. »
« Demain matin, je te montrerai tout ce qu'il y a à faire, conclut Araya sur un ton qui ne me plait pas — le genre qui veut dire : et si tu n'es pas d'accord, c'est la même chose. Je te laisse prendre tes marques. Tu peux utiliser la salle de bains. Dans une heure, nous devons être au réfectoire. »
« Une fois, un visiteur s'est perdu pendant tellement longtemps qu'on avait oublié qu'il était en visite dans l'école. Si, je t'assure, insiste-t-elle en voyant mon regard dubitatif. Il est revenu au bout de deux jours : il a dit qu'il s'était retrouvé coincé derrière un mur de pierre. On a compris après que c'était un coup des mages de la terre. Quoi, Zikomo ne t'a pas dit ? » Non Zikomo ne m'a pas dit. Elle sourit d'un air un peu retors. « Parfois, certains étudiants s'amusent à créer des murs de pierre pour changer la disposition des couloirs. C'est évidemment strite... Stirct... Stitrement...
— Strictement.
— Merci. Strictement interdit.
— C'est pour ça qu'ils continuent de le faire, » intervient joyeusement Zikomo qui ne trouve pas choquante l'idée de pouvoir rester bloqué dans un couloir juste parce que des idiots s'amusent aux dépends des autres.
C'est la première chose que j'ai apprise à propos d'Uagadou : c'est une école militaire. J'ai donc toujours pensé que ses habitants étaient d'une rigueur excessive et absolument fascinante pour moi qui trouve qu'il en manque à Poudlard. En faisant la connaissance d'Erza, j'ai su que c'était vrai : c'est elle qui m'a appris que forme physique et magie sont liés et qu'il faut façonner son corps et en prendre soin pour ne pas gâcher son potentiel. Araya m'a appris qu'il existait en Afrique des étudiants aussi déterminés que moi à tout apprendre, tout savoir, peu importe les heures d'études nécessaires pour cela. J'étais donc persuadée de trouver à Uagadou des élèves sérieux et stricts, ce qui m'aurait beaucoup changé de Poudlard. Mais voilà que j'apprends que des étudiants s'amusent à bloquer les autres dans les couloirs ou à se lancer des défis idiots sur un pont qui enjambe le vide.
Araya est heureusement un exemplaire tout à fait conforme de ce que l'on peut trouver de plus rigoureux parmi les élèves d'Uagadou. Les anecdotes délirantes s'effacent rapidement au profit de commentaires plus sérieux sur les couloirs que nous traversons, les pièces que nous apercevons et l'histoire générale de l'école que je connais évidemment sur le bout des doigts, mais je la laisse parler pour ne pas avoir à supporter un silence outré.
La caverne naturelle dans laquelle se trouvent les dortoirs fait partie des rares espaces à avoir une ouverture sur l'extérieur, si j'en crois la cheminée qui culmine tout là-haut et de laquelle se déverse une marre de lumière. Sur les trois quarts des murs se trouvent des cavités, des ouvertures sombres qui occupent l'espace du sol au plafond. De là où nous nous trouvons, à l'entrée de la caverne qui est délimitée par une imposante arche de pierre, nous pouvons voir les différents espaces. Je finis par comprendre que les ouvertures sur les murs mènent aux différents dortoirs ; on accède aux niveaux les plus hauts par des escaliers taillés dans la roche. L'espace au centre de la grotte est occupé par diverses banquettes, tables, fauteuils, tapis, torches, étagères... Tout un espace pour vivre ensemble, à l'image de nos salles communes, sauf qu'ici, j'aperçois des élèves très jeunes, pas même dix ans, qui côtoient ce qui semblent être des guerriers beaucoup plus âgés, adultes, voire vieux — à moins que ce ne soit des professeurs ? Il ne semble pas y avoir la même barrière entre les âges ici qu'à Poudlard. Jamais je n'aurais l'idée de m'asseoir dans un fauteuil avec ma professeure d'Histoire ou de boire un thé avec celui de Métamorphose. Ici, cela semble beaucoup moins choquant.
« Viens, me dit Araya. Je vais te montrer mes quartiers. Tu dormiras avec nous. »
Elle nous dirige vers les escaliers qui montent vers le sommet et qui ne contiennent aucune rambarde pour nous empêcher de tomber dans le vide.
« Les étudiants qui font partie des cohortes sont dans des dortoirs et des chambres ensemble, mais les autres, ceux qui sont spécialisés dans d'autres domaines sont répartis au hasard. Il y a cinq autres élèves avec moi, poursuit-elle en grimpant lentement les escaliers, toutes spécialités et tous éléments confondus. »
Je me demande si ce sont ses amis. Ceux qu'elle m'a dit qu'elle me présenterait lorsque nous étions encore à Poudlard et qu'un duel fracassant ne nous avait pas encore opposé.
Nous nous arrêtons à cinq ou six mètres du sol. Un langue de terre fait le tour de la caverne et permet d'accéder aux dortoirs. Nous pouvons tout juste nous y croiser à deux. Araya bifurque par une ouverture que je doute parvenir à retrouver seule puisqu'elle est exactement semblable à la centaine d'autres qu'elle côtoie. Là, un couloir faiblement éclairé s'ouvre à nous. Deux ouvertures de chaque côté des murs. Dans chacune d'elles, un dortoir très sommaire s'étire contenant six lits, six armoires, une salle de bains. Voilà à quoi se résume l'espace de vie d'Araya : un couloir étroit, quatre chambres, vingt-quatre lits.
Le dortoir d'Araya ne comporte quasiment pas de trace de vie : les lits sont faits à l'identique, les draps bien pliés, le coussin parfaitement placé. Sur les tables de chevet ne traîne aucun objet personnel. Rien n'est affiché sur les murs sombres. Les armoires sont toutes fermées. Je serais littéralement incapable de deviner quel lit est le sien — ni même le mien. Ce qui me marque le plus, c'est l'absence totale d'intimité : aucun rideau entre les lits et surtout aucune porte à l'entrée du dortoir. En me retournant, je peux voir de l'autre coté du couloir la chambre située en face qui est en tout point semblable à celle dans laquelle je me trouve.
Araya n'est pas perturbée par mon étonnement. Je doute même qu'elle en ait conscience. Elle m'explique que mon lit est celui qui se situe le plus éloigné de la porte, juste à côté de la porte menant à la salle de bains. J'ai une armoire pour ranger mes affaires et une table de chevet pour ne rien y poser dessus puisque, m'explique-t-elle :
« Tout doit être en ordre. Avant l'entraînement du matin, nous prenons soin de ranger et de nettoyer la chambre, de faire nos lits. Les responsables de dortoirs sont moins durs avec les élèves les plus âgés mais nous devons montrer l'exemple. » Elle désigne le dortoir juste en face du sien. « Dans celui-là, il y a six recrues — comme vos premières années, si tu veux. Tout le monde doit respecter les règles, sinon rien ne fonctionnerait. »
Elle grimace en prononçant ces mots et je comprends que le fait de devoir ranger sa chambre et faire son lit au carré ne la réjouit pas tellement, même si le fait de donner l'exemple a l'air de lui tenir particulièrement à coeur. Elle me regarde bien en face, avec ses yeux noirs sérieux. Elle doit être persuadée que je ne fais pas mon lit le matin. Si j'avais eu un elfe de maison à la maison, peut-être aurais-je été comme ça. Mais je n'ai jamais eu d'elfe de maison et papa a toujours insisté pour que nous faisions nos lits le matin. « Moi, je n'ai pas grandi avec un elfe de maison, arguait-il quand on lui demandait pourquoi nous n'en avions pas alors que toutes les familles sorcières en avaient un. J'ai grandi à la moldu et ça ne m'a pas traumatisé. Allez faire vos lits. »
« Demain matin, je te montrerai tout ce qu'il y a à faire, conclut Araya sur un ton qui ne me plait pas — le genre qui veut dire : et si tu n'es pas d'accord, c'est la même chose. Je te laisse prendre tes marques. Tu peux utiliser la salle de bains. Dans une heure, nous devons être au réfectoire. »
Des souvenirs couleur ocre
Une heure plus tard, nous entrons donc dans la grande salle qui tient lieu de réfectoire. La décoration y est sobre, à l’instar du reste de l’école. La partie la plus extravagante et impressionnante étant cette immense représentation d’une scène de guerre qui occupe un pan de mur. Les mages des quatre éléments y sont particulièrement bien dépeints, si bien que cela ne me paraîtrait pas étonnant de voir l’un des élèves assis près du mur se retourner, enjamber la reproduction et pénétrer à l’intérieur pour tenter de refermer les crevasses qui s’ouvrent dans le sol ou éteindre les flammes gigantesques qui semblent vouloir s’échapper du cadre.
Si je craignais d’être la cible de tous les regards à cause de Zikomo que j’ai refusé de laisser partir de son côté, je me rends compte que ces craintes étaient vaines : il y a tellement d’étrangers ici que personne ne songe à remarquer la tache bleue sur l’épaule de l’une des élèves de Poudlard. Je reconnais sans mal les drôles d’uniformes pour les avoir déjà aperçu à Noël. Les fourrures de Durmstrang, le joli bleu de Beauxbatons, les étoffes d’Albaldah, l’uniforme d’Ilvermorny ou encore les tenues plutôt sobres de Tawaneer.
Araya me laisse à l’entrée de la salle pour me permettre de rejoindre les correspondants des autres écoles. Je la suis du regard jusqu’à une petite table rectangulaire qui accueille quelques autres élèves qu’elle salue avec entrain en me désignant du doigt. Je me détourne pour ne pas avoir à grimacer une salutation ou quelque chose dans ce goût-là. Tous les correspondants sont rassemblés près des portes et nous nous saluons discrètement en attendant qu’Erza, dont la silhouette attire aussitôt mon regard, ne fasse le silence dans la salle afin d’ouvrir le banquet — ou quoi que ce soit qui est prévu.
Elle se trouve avec les professeurs, au centre de la pièce, près d’une table en U. Malgré sa grande taille et sa fonction qui fait d’elle la personne la plus importante de l’école, Erza Nyakane se fond particulièrement bien dans la foule. Elle se mélange aux professeurs sans se mettre en avant. Je me demande si c’est quelque chose qui lui est propre ou si cela lui vient de son éducation et de sa culture.
À l’instar des valeurs de l’école africaine, la cérémonie d’accueil des correspondants est parfaitement bien organisée et sobre. Le discours d’Erza, à commencer, n’a rien de protocolaire ou d’ennuyeux : elle nous accueille simplement, en souriant et en liant notre venue au contexte qui a secoué le continent africain ces derniers mois. Les Lignées, les batailles, les pertes. La victoire, très récente, et la disparition des Ramdani. J’entends de la fierté dans sa voix. Quand son regard parcourt la foule, il me semble ressentir chez la centaine d’africains qui se trouvent là, étudiants et guerriers mélangés, une émotion que je ne parviens pas à comprendre mais qui me rappelle celle qui a pu exister à Poudlard quand nous avons affronté les événements de mai et octobre 44, et ceux de mars 45. Il se dégage quelque chose de très solennel de cette partie du discours et personne parmi les correspondants ne songe à moufter.
Pour ma part, je suis heureuse d’arriver à Uagadou à un moment où les tensions s’apaisent. Par définition, un moment où Erza sera davantage disponible pour moi. Je me persuade qu’elle voudra fêter ces heureux événements avec moi à un moment ou un autre, et je m’en sens très fière — comme lorsqu’elle a souhaité ma présence lors de son dernier séjour à Poudlard pour que je la conseille à propos des décisions à prendre pour faire face à cette même guerre qui, alors, commençait à peine à se profiler.
Dans le creux de l’oreille, Zikomo m’abreuve de commentaires en tout genre pour que je puisse comprendre ce qui se déroule sous mes yeux. Il me parle des guerriers qui viennent régulièrement séjourner dans l’école et il me désigne certaines personnalités connues, il évoque également les stratégies qui ont permis ces dernières semaines de gagner du terrain sur les Ramdani — quand je lui demande comment il peut être au courant de tout cela puisqu’il était avec moi à Poudlard, Zikomo me lance un regard taquin :
« Je suis un Messager des rêves, Aelle, je suis au courant de tout. »
Et l’explication me convient même si j’y réponds en levant les yeux au ciel.
Une drôle de chose arrive ensuite. Je m’attendais à des démonstrations des cohortes, des discours des professeurs, des surprises préparées par les élèves mais rien de tout cela ne nous attend. Les démonstrations seront pour un autre jour, rappelle Erza. Elle nous invite à nous mélanger aux étudiants et aux professeurs, à lier nos cultures, à apprendre des autres et à apprendre aux autres. Pour moi qui proviens d’une école très stricte dans laquelle les cérémonies d’accueil se déroulent à table, et chacun à sa place s’il-vous-plaît, cette façon de faire me perturbe beaucoup et je vois bien que je ne suis pas la seule étrangère à l’être. Je jurerais avoir vu une grimace passer sur le visage d’un garçon de Beauxbâtons et avoir aperçu un jeune homme à l’uniforme de Mahoutokoro se pencher vers sa camarade pour lui murmurer des choses à l’oreille.
La salle est bientôt inondée de discussions. Il y a les étudiants africains courageux qui osent s’approcher de nous pour venir nous poser des questions et les autres qui nous regardent de loin, à table ; et aussi ceux qui ne sont intéressés que par le buffet installé au centre de la pièce et qui, comme l’a dit Erza, « propose toutes les spécialités de toutes les nationalités représentées parmi les élèves de l’école africaine ».
Je laisse quelques élèves m’approcher et dès qu’ils le font, ils remarquent aussitôt que la tache bleue sur mon épaule est en fait une boule de poil douée de parole — un grand élève à la peau basanée et à la voix grave comme l’orage ose même le tutoyer, l’appeler Zikomo et lui rappeler : « Tu te souviens ! C’était toi mon messager des rêves ! ». Zik se souvient très bien et le grand étudiant reste près de nous une bonne dizaine de minutes et je dois avouer être perturbée qu’il s’intéresse autant à moi qu’au Messager des rêves. Je ne parviens à me libérer qu’après avoir dû répondre à toute une ribambelle de questions : Uagadou ressemble-t-elle à Poudlard ? Est-ce vrai que les élèves britanniques ne s’amusent jamais et sont toujours sérieux ? Suis-je réellement capable de créer du feu, de manier de l’eau, de faire souffler le vent et d’ouvrir des crevasses dans le sol, tout ça grâce à ma baguette ? Notre directrice est-elle réellement une mage noire ? (cette question me fait particulièrement mal et je me dis que les informations doivent fort mal circuler en Afrique pour que cet élève ne sache pas que la mage noire a quitté notre château il y a plusieurs mois désormais) Est-ce vrai que nous allons à l’école sur le dos de créatures invisibles que ne peuvent voir que ceux qui ont déjà affronté la mort ? Mes réponses intéressent toutes les personnes aux alentours, étrangers compris :
« Absolument pas, Poudlard est un vieux château austère fait de pierres. Malheureusement, mes camarades s’amusent un peu trop… Oui, je peux faire toutes ces choses, et plus encore, avec ma baguette magique. Non. Non plus. »
Absolument pas troublé par mes réponses courtes, le garçon qui, je l’apprendrai plus tard, est l’un des meilleurs élèves de la cohorte du vent, insiste pour en savoir toujours davantage, et je lui aurais répondu avec plaisir s’il n’était pas aussi collant. Heureusement, il est bien vite alpagué par les autres correspondants qui se montrent tout aussi curieux que lui.
Je me promène un peu parmi toutes ces drôles de personnalités, curieuse d’en apprendre davantage sur toutes les écoles représentées ici. Je ne regrette pas de ne pas être allée rejoindre directement Araya car les professeurs rejoignent la partie — quel professeur agirait ainsi à Poudlard ? Évidemment, certains ne ratent pas l’occasion de venir questionner Zikomo qui a un véritable don pour dire les choses sans les dire. Aussi, si tout le monde comprend très vite qu’Aelle Bristyle est la personne à laquelle s’est liée Zikomo, personne n’en connaît la raison et personne ne semble vouloir insister auprès du si fameux Messager des rêves.
Je finis par être alpaguée par une discussion, fort passionnante je le reconnais, avec le professeur de la magie élémentaire de la terre dont je ne me souviens absolument pas du nom et auquel je pose de nombreuses questions sans avoir l’air de le faire afin de me renseigner sur la création des golem. Malgré le moment tout particulier que je passe et la chance de pouvoir enfin parler de cette magie que je tente de maîtriser depuis mes douze ans, mon regard ne cesse de se tourner vers Erza qui, comme tous les autres, se promène dans la foule pour discuter avec qui elle croise. J’aimerais que son chemin croise le mien mais il semblerait que Merlin ne le souhaite pas. Lorsque je quitte le professeur pour faire mine d’aller dans sa direction, voilà que des élèves de sa propre école viennent la déranger. Et quand j’interromps ma discussion avec deux petits élèves, des recrues — Merlin, ils doivent avoir neuf ans ! — qui voulaient que je leur montre ma baguette magique, quand je m’éloigne d’eux pour mettre le cap sur Erza, je prends la malheureuse décision de passer près de la table où est installée Araya. Évidemment, elle se lève aussitôt, persuadée que je suis venue la retrouver.
« Aelle ! Laisse-moi te présenter mes amis ! »
Pendant ce temps-là, Erza disparaît dans la foule.
Les amis en question, c’est une bande de six étudiants. Je ne sais pas plus en Afrique qu’en Écosse comprendre le regard des autres mais je ne peux m’empêcher de me poser la question en les voyant m’observer avec attention : Araya leur a-t-elle dit que nos rapports n’étaient pas des plus sereins ? Puisque je me fiche de ce qu’ils pensent de moi, je ne me questionne pas longtemps et me concentre sur les présentations. Il y a l’ami d’enfance avec lequel elle a fait “ses classes” — ils sont rentrés à l’école en même temps et ils étaient dans la même chambre durant des années — et qui fait désormais partie des cohortes du feu ; une petite fille qui pose sur moi un regard des plus impressionnés, la sœur du premier, « une future sorcière chamanique prometteuse ! » dit Araya avec une voix fière que je ne lui ai jamais entendue ; trois autres, « tu les verras souvent Aelle, ils sont dans ma chambre » ; le dernier est le cousin et c’est celui qui sourit le moins — à celui-ci, Araya a dû raconter que les britanniques, ou du moins sa correspondante, n’étaient pas des plus amicaux et cela ne me fait ni chaud ni froid.
Avec moi, Araya a toujours été une fille peu souriante, concentrée et bavarde seulement lorsqu’un sujet l’intéressait. J’avais déjà remarqué à Poudlard que ce n’était pas sa façon d’être naturelle : avec les autres élèves en Écosse, elle riait et s’amusait bien plus franchement qu’avec moi. Aujourd’hui, c’est la même chose. Si les heures que nous venons de passer ensemble dans les couloirs d’Uagadou ont été teintées de sérieux et d’apprentissage, les discussions autour de la table et la façon d’être d’Araya n’ont rien à voir : elle rit, elle discute, elle est attentive à ses amis et elle semble même s’amuser. Il n’y a que lorsqu’elle se tourne vers moi qu’elle se tend et qu’elle retrouve une voix posée.
La seule perspective de passer du temps avec un groupe d’amis dont je ne connais personnellement qu’une seule âme ne me plait guère et ne m’a jamais plu. Les rires, les conversations légères et les blagues amicales sont des choses avec lesquelles je n’ai jamais été familière et je suis aussi mal à l’aise ici que je l’aurais été en Écosse si je m’étais retrouvée au milieu d’une bande d’adolescents de bonne humeur qui préfèrent les commentaires insouciants aux conversations profondes à propos de la magie et du monde dans lequel nous vivons. Je réponds malgré tout aux questions que l’on me pose et commente ce que j’ai à commenter, mais pour l’essentiel je reste silencieuse et je fais mine d’écouter ce qui se passe autour de moi tout en surveillant Erza du coin de l'œil. Maintenant qu’elle est assise à la table en U au milieu de tous les professeurs, j’ai définitivement abandonné l’idée de lui parler personnellement ce soir et cela me fait ressentir une frustration qui ne me donne guère l’envie de sourire.
Je passe cette première soirée à Uagadou comme j’ai déjà passé beaucoup de moments dans ma vie, notamment ces derniers temps avec ma famille : j’attends que ça passe tout en songeant à toutes les choses que j’ai réellement envie de découvrir — les amis d’Araya n’en font pas partie, sauf s’ils me font une démonstration de leur talent.
Plus tard ce soir-là, je m’allonge dans le lit peu confortable qui m’est réservé, bercée par les conversations des adolescents excités et heureux de la chambre dans laquelle je me trouve, et je ferme les yeux avec un plaisir non dissimulé. Zikomo est partie chasser et je sais qu’il en profitera pour aller rendre visite à Erza. Je ressens malgré moi une jalousie dévorante que j’essaie d’étouffer en me tournant sur le côté, dos au reste de la chambre.
Plongée dans le noir au coeur d’une école que j’ai toujours rêvé de visiter, dans un pays dont je ne connais rien, sur un continent que je n’ai jamais foulé, je m’étonne que mes pensées trouvent encore et toujours le chemin vers la vieille Écosse — berceau de tous mes souvenirs qui me lient à une femme qui m’a déjà oublié. Je m'endors sur les plaintes mon coeur esseulé en ayant en tête l'éclat brutal et glacial de son regard bleu.
Si je craignais d’être la cible de tous les regards à cause de Zikomo que j’ai refusé de laisser partir de son côté, je me rends compte que ces craintes étaient vaines : il y a tellement d’étrangers ici que personne ne songe à remarquer la tache bleue sur l’épaule de l’une des élèves de Poudlard. Je reconnais sans mal les drôles d’uniformes pour les avoir déjà aperçu à Noël. Les fourrures de Durmstrang, le joli bleu de Beauxbatons, les étoffes d’Albaldah, l’uniforme d’Ilvermorny ou encore les tenues plutôt sobres de Tawaneer.
Araya me laisse à l’entrée de la salle pour me permettre de rejoindre les correspondants des autres écoles. Je la suis du regard jusqu’à une petite table rectangulaire qui accueille quelques autres élèves qu’elle salue avec entrain en me désignant du doigt. Je me détourne pour ne pas avoir à grimacer une salutation ou quelque chose dans ce goût-là. Tous les correspondants sont rassemblés près des portes et nous nous saluons discrètement en attendant qu’Erza, dont la silhouette attire aussitôt mon regard, ne fasse le silence dans la salle afin d’ouvrir le banquet — ou quoi que ce soit qui est prévu.
Elle se trouve avec les professeurs, au centre de la pièce, près d’une table en U. Malgré sa grande taille et sa fonction qui fait d’elle la personne la plus importante de l’école, Erza Nyakane se fond particulièrement bien dans la foule. Elle se mélange aux professeurs sans se mettre en avant. Je me demande si c’est quelque chose qui lui est propre ou si cela lui vient de son éducation et de sa culture.
À l’instar des valeurs de l’école africaine, la cérémonie d’accueil des correspondants est parfaitement bien organisée et sobre. Le discours d’Erza, à commencer, n’a rien de protocolaire ou d’ennuyeux : elle nous accueille simplement, en souriant et en liant notre venue au contexte qui a secoué le continent africain ces derniers mois. Les Lignées, les batailles, les pertes. La victoire, très récente, et la disparition des Ramdani. J’entends de la fierté dans sa voix. Quand son regard parcourt la foule, il me semble ressentir chez la centaine d’africains qui se trouvent là, étudiants et guerriers mélangés, une émotion que je ne parviens pas à comprendre mais qui me rappelle celle qui a pu exister à Poudlard quand nous avons affronté les événements de mai et octobre 44, et ceux de mars 45. Il se dégage quelque chose de très solennel de cette partie du discours et personne parmi les correspondants ne songe à moufter.
Pour ma part, je suis heureuse d’arriver à Uagadou à un moment où les tensions s’apaisent. Par définition, un moment où Erza sera davantage disponible pour moi. Je me persuade qu’elle voudra fêter ces heureux événements avec moi à un moment ou un autre, et je m’en sens très fière — comme lorsqu’elle a souhaité ma présence lors de son dernier séjour à Poudlard pour que je la conseille à propos des décisions à prendre pour faire face à cette même guerre qui, alors, commençait à peine à se profiler.
Dans le creux de l’oreille, Zikomo m’abreuve de commentaires en tout genre pour que je puisse comprendre ce qui se déroule sous mes yeux. Il me parle des guerriers qui viennent régulièrement séjourner dans l’école et il me désigne certaines personnalités connues, il évoque également les stratégies qui ont permis ces dernières semaines de gagner du terrain sur les Ramdani — quand je lui demande comment il peut être au courant de tout cela puisqu’il était avec moi à Poudlard, Zikomo me lance un regard taquin :
« Je suis un Messager des rêves, Aelle, je suis au courant de tout. »
Et l’explication me convient même si j’y réponds en levant les yeux au ciel.
Une drôle de chose arrive ensuite. Je m’attendais à des démonstrations des cohortes, des discours des professeurs, des surprises préparées par les élèves mais rien de tout cela ne nous attend. Les démonstrations seront pour un autre jour, rappelle Erza. Elle nous invite à nous mélanger aux étudiants et aux professeurs, à lier nos cultures, à apprendre des autres et à apprendre aux autres. Pour moi qui proviens d’une école très stricte dans laquelle les cérémonies d’accueil se déroulent à table, et chacun à sa place s’il-vous-plaît, cette façon de faire me perturbe beaucoup et je vois bien que je ne suis pas la seule étrangère à l’être. Je jurerais avoir vu une grimace passer sur le visage d’un garçon de Beauxbâtons et avoir aperçu un jeune homme à l’uniforme de Mahoutokoro se pencher vers sa camarade pour lui murmurer des choses à l’oreille.
La salle est bientôt inondée de discussions. Il y a les étudiants africains courageux qui osent s’approcher de nous pour venir nous poser des questions et les autres qui nous regardent de loin, à table ; et aussi ceux qui ne sont intéressés que par le buffet installé au centre de la pièce et qui, comme l’a dit Erza, « propose toutes les spécialités de toutes les nationalités représentées parmi les élèves de l’école africaine ».
Je laisse quelques élèves m’approcher et dès qu’ils le font, ils remarquent aussitôt que la tache bleue sur mon épaule est en fait une boule de poil douée de parole — un grand élève à la peau basanée et à la voix grave comme l’orage ose même le tutoyer, l’appeler Zikomo et lui rappeler : « Tu te souviens ! C’était toi mon messager des rêves ! ». Zik se souvient très bien et le grand étudiant reste près de nous une bonne dizaine de minutes et je dois avouer être perturbée qu’il s’intéresse autant à moi qu’au Messager des rêves. Je ne parviens à me libérer qu’après avoir dû répondre à toute une ribambelle de questions : Uagadou ressemble-t-elle à Poudlard ? Est-ce vrai que les élèves britanniques ne s’amusent jamais et sont toujours sérieux ? Suis-je réellement capable de créer du feu, de manier de l’eau, de faire souffler le vent et d’ouvrir des crevasses dans le sol, tout ça grâce à ma baguette ? Notre directrice est-elle réellement une mage noire ? (cette question me fait particulièrement mal et je me dis que les informations doivent fort mal circuler en Afrique pour que cet élève ne sache pas que la mage noire a quitté notre château il y a plusieurs mois désormais) Est-ce vrai que nous allons à l’école sur le dos de créatures invisibles que ne peuvent voir que ceux qui ont déjà affronté la mort ? Mes réponses intéressent toutes les personnes aux alentours, étrangers compris :
« Absolument pas, Poudlard est un vieux château austère fait de pierres. Malheureusement, mes camarades s’amusent un peu trop… Oui, je peux faire toutes ces choses, et plus encore, avec ma baguette magique. Non. Non plus. »
Absolument pas troublé par mes réponses courtes, le garçon qui, je l’apprendrai plus tard, est l’un des meilleurs élèves de la cohorte du vent, insiste pour en savoir toujours davantage, et je lui aurais répondu avec plaisir s’il n’était pas aussi collant. Heureusement, il est bien vite alpagué par les autres correspondants qui se montrent tout aussi curieux que lui.
Je me promène un peu parmi toutes ces drôles de personnalités, curieuse d’en apprendre davantage sur toutes les écoles représentées ici. Je ne regrette pas de ne pas être allée rejoindre directement Araya car les professeurs rejoignent la partie — quel professeur agirait ainsi à Poudlard ? Évidemment, certains ne ratent pas l’occasion de venir questionner Zikomo qui a un véritable don pour dire les choses sans les dire. Aussi, si tout le monde comprend très vite qu’Aelle Bristyle est la personne à laquelle s’est liée Zikomo, personne n’en connaît la raison et personne ne semble vouloir insister auprès du si fameux Messager des rêves.
Je finis par être alpaguée par une discussion, fort passionnante je le reconnais, avec le professeur de la magie élémentaire de la terre dont je ne me souviens absolument pas du nom et auquel je pose de nombreuses questions sans avoir l’air de le faire afin de me renseigner sur la création des golem. Malgré le moment tout particulier que je passe et la chance de pouvoir enfin parler de cette magie que je tente de maîtriser depuis mes douze ans, mon regard ne cesse de se tourner vers Erza qui, comme tous les autres, se promène dans la foule pour discuter avec qui elle croise. J’aimerais que son chemin croise le mien mais il semblerait que Merlin ne le souhaite pas. Lorsque je quitte le professeur pour faire mine d’aller dans sa direction, voilà que des élèves de sa propre école viennent la déranger. Et quand j’interromps ma discussion avec deux petits élèves, des recrues — Merlin, ils doivent avoir neuf ans ! — qui voulaient que je leur montre ma baguette magique, quand je m’éloigne d’eux pour mettre le cap sur Erza, je prends la malheureuse décision de passer près de la table où est installée Araya. Évidemment, elle se lève aussitôt, persuadée que je suis venue la retrouver.
« Aelle ! Laisse-moi te présenter mes amis ! »
Pendant ce temps-là, Erza disparaît dans la foule.
Les amis en question, c’est une bande de six étudiants. Je ne sais pas plus en Afrique qu’en Écosse comprendre le regard des autres mais je ne peux m’empêcher de me poser la question en les voyant m’observer avec attention : Araya leur a-t-elle dit que nos rapports n’étaient pas des plus sereins ? Puisque je me fiche de ce qu’ils pensent de moi, je ne me questionne pas longtemps et me concentre sur les présentations. Il y a l’ami d’enfance avec lequel elle a fait “ses classes” — ils sont rentrés à l’école en même temps et ils étaient dans la même chambre durant des années — et qui fait désormais partie des cohortes du feu ; une petite fille qui pose sur moi un regard des plus impressionnés, la sœur du premier, « une future sorcière chamanique prometteuse ! » dit Araya avec une voix fière que je ne lui ai jamais entendue ; trois autres, « tu les verras souvent Aelle, ils sont dans ma chambre » ; le dernier est le cousin et c’est celui qui sourit le moins — à celui-ci, Araya a dû raconter que les britanniques, ou du moins sa correspondante, n’étaient pas des plus amicaux et cela ne me fait ni chaud ni froid.
Avec moi, Araya a toujours été une fille peu souriante, concentrée et bavarde seulement lorsqu’un sujet l’intéressait. J’avais déjà remarqué à Poudlard que ce n’était pas sa façon d’être naturelle : avec les autres élèves en Écosse, elle riait et s’amusait bien plus franchement qu’avec moi. Aujourd’hui, c’est la même chose. Si les heures que nous venons de passer ensemble dans les couloirs d’Uagadou ont été teintées de sérieux et d’apprentissage, les discussions autour de la table et la façon d’être d’Araya n’ont rien à voir : elle rit, elle discute, elle est attentive à ses amis et elle semble même s’amuser. Il n’y a que lorsqu’elle se tourne vers moi qu’elle se tend et qu’elle retrouve une voix posée.
La seule perspective de passer du temps avec un groupe d’amis dont je ne connais personnellement qu’une seule âme ne me plait guère et ne m’a jamais plu. Les rires, les conversations légères et les blagues amicales sont des choses avec lesquelles je n’ai jamais été familière et je suis aussi mal à l’aise ici que je l’aurais été en Écosse si je m’étais retrouvée au milieu d’une bande d’adolescents de bonne humeur qui préfèrent les commentaires insouciants aux conversations profondes à propos de la magie et du monde dans lequel nous vivons. Je réponds malgré tout aux questions que l’on me pose et commente ce que j’ai à commenter, mais pour l’essentiel je reste silencieuse et je fais mine d’écouter ce qui se passe autour de moi tout en surveillant Erza du coin de l'œil. Maintenant qu’elle est assise à la table en U au milieu de tous les professeurs, j’ai définitivement abandonné l’idée de lui parler personnellement ce soir et cela me fait ressentir une frustration qui ne me donne guère l’envie de sourire.
Je passe cette première soirée à Uagadou comme j’ai déjà passé beaucoup de moments dans ma vie, notamment ces derniers temps avec ma famille : j’attends que ça passe tout en songeant à toutes les choses que j’ai réellement envie de découvrir — les amis d’Araya n’en font pas partie, sauf s’ils me font une démonstration de leur talent.
Plus tard ce soir-là, je m’allonge dans le lit peu confortable qui m’est réservé, bercée par les conversations des adolescents excités et heureux de la chambre dans laquelle je me trouve, et je ferme les yeux avec un plaisir non dissimulé. Zikomo est partie chasser et je sais qu’il en profitera pour aller rendre visite à Erza. Je ressens malgré moi une jalousie dévorante que j’essaie d’étouffer en me tournant sur le côté, dos au reste de la chambre.
Plongée dans le noir au coeur d’une école que j’ai toujours rêvé de visiter, dans un pays dont je ne connais rien, sur un continent que je n’ai jamais foulé, je m’étonne que mes pensées trouvent encore et toujours le chemin vers la vieille Écosse — berceau de tous mes souvenirs qui me lient à une femme qui m’a déjà oublié. Je m'endors sur les plaintes mon coeur esseulé en ayant en tête l'éclat brutal et glacial de son regard bleu.
Des souvenirs couleur ocre
JOUR 2
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16 avril 2048
La voix d’Araya s’infiltre dans mes oreilles et m’arrache brutalement à mes rêves. « Aelle ! » tonne-t-elle, et cela sonne comme un ordre. En ouvrant les yeux, j’ai un fugace moment d’angoisse : pourquoi est-ce que je ne reconnais pas les teintures moutardes qui ferment mon alcôve ? sous mes doigts ma couette n’est pas rugueuse et je ne trouve aucune pierre centenaire à laquelle accrocher mon regard. Pire encore : en me redressant, je tombe face à six étudiants africains habillés ou en train de s’habiller en tenue d’entraînement. Je peine à m’extirper de mes songes dont les filaments ténébreux et douloureux s'accrochent encore à mon esprit. Mes tempes pulsent désagréablement, signe d’un manque de sommeil et donc de l'heure matinale à laquelle j’ai été tirée du sommeil.
Je mets un temps infini à comprendre ce que me veut ma correspondante qui s’agite près de moi. Elle dépose une tenue semblable à la leur sur mon lit.
« Dans cinq minutes nous sommes partis. »
Ses mots prennent une teinte étrange dans mon esprit. Partis ? Partis où ? Cinq minutes ? Je sais que je suis plutôt rapide pour me préparer, mais cinq minutes alors qu'elle a parlé hier de tout un protocole de rangement de chambre, cela me paraît court. Si bien que j’en conclus qu’elle se moque de moi — après tout, j’ai découvert hier qu’elle était capable de s’amuser ! J’affiche une petite grimace affable qu’elle s’empresse de faire disparaître en récupérant la tenue et en me la fourrant entre les mains, geste qui achève de me réveiller.
Je me lève maladroitement et me change sans même songer à aller trouver un peu d’intimité dans la salle de bains. Dos au reste de la pièce, je me débarrasse de mon pyjama et remarque l’absence de Zikomo. Est-il seulement rentré ? Mon cœur se serre violemment et je profite de la tension qui règne dans la chambre pour m’extirper des pensées jalouses qui veulent m’entraver. Araya m’aide en me lançant des regards soucieux en coin. Je comprends rapidement que ce n’est pas moi qui l’inquiète, mais plutôt ma lenteur.
On m’explique comment tirer le drap du matelas, mettre la couette droite, rentrer les bords, se débarrasser des plis, tant de mouvements à effectuer qui ne m’ont jamais paru essentiels et qui ne me paraissent toujours pas essentiels. Mais les secondes s’enfuient, les minutes s’écoulent et je m’active parce que l’une des filles que m’a présentée Araya se dit être la responsable du dortoir pour le mois ; elle doit veiller à ce que toutes les chambres du dortoir terminent en temps et en heure.
Cinq minutes après mon réveil, alors que mes pensées ont encore le goût de mes rêves, le dortoir se vide chambre par chambre. Nous sommes les derniers à sortir. Je me tasse sur la petite bande de terre qui nous permet de longer le mur jusqu’aux escaliers ; j’aperçois en contrebas une bonne dizaine de groupes d'élèves. Zikomo m’avait déjà raconté mais le voir ce n’est pas la même chose. Des élèves, certains presque adultes et d’autres encore enfants, qui sortent au pas de course et qui défilent au rez-de-chaussée avant de disparaître dans les différents boyaux qui rejoignent les salles d’entraînement. Le “tap tap” des sandales sur le sol résonne dans la caverne, les visages sont tirés de fatigue mais brillent d’une détermination que je ne comprends pas. Araya qui me tire par le bras :
« Viens, Aelle, on doit y aller ! ».
Alors je suis le mouvement, perdue par toute cette agitation. Je trébuche, je me fais bousculer, j’essuie des regards impatients et j’essaie de ne pas perdre dans la foule d’inconnus les quatre élèves qui m’ouvrent le chemin, ainsi qu’Araya, si menue et si petite qu’elle ne m’est pas d’une grande aide. Pas de formation obligatoire pour les plus grands qui ne font pas partie des cohortes, me dit ma correspondante, alors nous nous contentons seulement (« seulement, » dit-elle !) de courir les uns derrière les autres. Nous sommes dépassés par des colonnes d’étudiants beaucoup plus rapides et organisés que nous qui courent au trot dans un rythme très précis. Un, deux, un deux ! Je trouve ça ridicule, si bien que je perds du temps à les regarder passer et qu’Araya me lance un regard impatient.
Ma fatigue se fait engloutir par la douleur physique liée à la course. Malgré mes entraînements quotidiens avec Nyakane qui ont évidemment façonné mon corps ces dernières années, l’exercice physique pur et dur ne m’est pas familier. Et surtout pas régulier. Ma dernière course à pied remonte à plusieurs mois. Je n’en ai même pas le souvenir. Si bien que cette course dans les couloirs d’Uagadou, qui dure moins de dix minutes, m’essouffle bien plus qu’Araya qui traîne tout de même derrière, avec moi.
Je me fiche d’avoir une moins bonne condition physique qu’elle, mais je n’aime pas l’idée qu’elle puisse avoir pitié de moi pour m’attendre de cette façon. Correspondante ou non, qu’elle reste à son niveau et moi au mien. Nous nous retrouvons côte à côte lorsque nous pénétrons dans la grande salle d’entraînement réservée à la cohorte du vent — nous avons laissé nos camarades de chambrée rejoindre leur propre salle, ne reste désormais que l’une des filles qu’Araya m’a présentée hier.
Mon souffle résonne bruyamment à mes oreilles, je m’essuie le front du plat de la main. Mes joues rougies par l’effort me brûlent. Je coule un regard vers Araya et souffle d’une voix unie :
« Pas besoin de m’attendre la prochaine fois. Va à ton rythme. »
Mon ton n’est pas désagréable mais il n’est pas non plus amical. Araya déglutit péniblement, arrange ses cheveux dans son dos et pendant une fraction de seconde, j’envie son pas vif malgré son visage qui montre des signes de mécontentement — liés à l’exercice, pas à moi. Elle m’étonne en ricanant et en secouant la tête :
« Je t’attendais pas, Aelle. Tu crois que je suis à leur niveau ? »
Elle désigne du menton ses camarades.
« Ça fait huit ans que je fais ça tous les matins mais je peux t’assurer que ce n’est pas avec plaisir. J’ai toujours détesté ça. »
Sa franchise me surprend. Je ne trouve rien à répondre et elle ne m’en laisse de toute manière pas l’occasion puisqu’à Uagadou n’existe aucun temps pour la paresse. Si personne ne nous surveille vraiment, nous devons malgré tout nous entraîner.
« Toute l’école fait la même chose en ce moment même, articule une Araya essoufflée, même la directrice. »
Et Zikomo ? Est-il en train de regarder la directrice faire un footing dans son bureau duquel je ne sais rien ?
Des souvenirs couleur ocre
La salle d’entraînement pour les mages du vent est une grande pièce aux murs recouverts de pierre. Pas de la pierre grise comme celle que nous avons à Poudlard, mais une pierre claire qui, grâce à un drôle de système magique qui me fascine car je ne le comprends pas, rend la pièce plus lumineuse qu’elle ne l’est réellement.
L’endroit est de taille suffisante pour accueillir tous les groupes différents. Dans un coin, un homme au visage dur a sous sa tutelle les recrues, les plus jeunes élèves. Ils ont déjà commencé leurs exercices et leurs cris d’effort parviennent jusqu’à mes oreilles. Près de l’armurerie se trouvent différents rassemblements d’étudiants plus âgés à l’expression très sérieuse : tous ont un genre d’épée se terminant en demi-cercle dans la main. Je n’ai jamais vu ce type de lame avant et ils la maîtrisent en faisant de grands mouvements et en effectuant ce que j’imagine être des arts martiaux. Plus tard, j’apprendrai de la bouche d’Araya qu'on l'on appelle cette arme un Khépesh.
La grande salle résonne de cris, de mouvements d’effort et d’une énergie que je n’ai jamais connu à Poudlard. Je n’ai rien à faire parmi ces étudiants qui transpirent allègrement et dont les muscles roulent sous mes yeux gênés. Néanmoins, je me plie à l’exercice. Si je ne me sens pas à l’aise dans l’entraînement de mon propre corps, je suis néanmoins passionnée par ce que je vois : tant de scènes de la vie quotidienne de l’école dont m’abreuve Zikomo depuis des années et que je vois enfin de mes propres yeux ! J’y participe donc avec un plaisir bien plus grand que celui d’Araya et une maladresse bien plus affirmée également. La jeune fille a beau dire qu’elle n’aime pas cela, elle a au moins acquis au bout de huit années d’étude une flexibilité et une aisance de mouvements que je doute avoir un jour.
Je suis certaine que le jour n’est pas encore tout à fait levé, dehors. Nous arrêtons une bonne heure et demie plus tard et mon corps ruisselle comme il n’a jamais ruisselé. Je suis épuisée, j’ai les muscles las et douloureux, mes poumons me font mal et un épuisement assez semblable à celui que je ressens après les entraînements magiques avec Nyakane frappe contre mes tempes. Les élèves ont retrouvé leur sourire de la veille. Le sérieux reste dans les salles d’entraînement : une fois dans les couloirs, à part les plus jeunes années (« ceux qui ne sont pas encore spécialisés sont soumis à des règles très strictes, » précise Araya), plus personne ne se déplace en formation. La bonne humeur semble être de mise et j’ai l’impression, pendant un moment très court, d’être de retour dans les couloirs de Poudlard — si bruyants, si agités. Je ne suis pas mécontente de retrouver le calme de la petite chambre que j’ai l’impression d’avoir quittée il y a une éternité.
En sortant de la salle de bains, je découvre que la chambre s’est vidée de ses occupants. À la place des cinq étudiants bavards qui n’ont cesse de me poser des questions se trouve un petit Mngwi assis paisiblement sur mon lit. Je me fige, une serviette à la main et les cheveux encore humides qui dégoulinent sur le sol. Je le regarde fixement, hésitant entre lui cracher ma jalousie au visage ou garder bouche close jusqu’à la fin de mes jours. Après quelques instants, je récupère ma baguette magique et me sèche corps et cheveux d’un sortilège.
« Comment était l’entraînement du matin, Aelle ? » consent-il à me demander pendant que j’enfile mes vêtements.
Je serre les mâchoires sans lui répondre. Je sais que je ne devrais pas lui en vouloir mais c’est plus fort que moi. Il a disparu toute la nuit ! Il n’était même pas là ce matin ! Suis-je donc si facile à oublier pour qu’il passe la nuit entière avec elle ? Je ne sais pas ce qui me met le plus en colère : qu’il ait disparu ou qu’il ne m’ait pas invité à les rejoindre. J’aurais bien aimé, moi aussi, discuter avec Erza durant des heures. Et cette pensée me fait suffisamment honte pour que je décide de ne rien dire du tout.
« Étonnant, me contenté-je donc de répondre, soucieuse d’économiser mes mots.
— Intéressant ?
— Éprouvant. »
Je récupère mon sac glissé sous mon lit et farfouille à l’intérieur pour m’assurer s’il contient tout ce dont j’ai besoin pour la journée. Je sens le regard de Zikomo sur moi mais je m’efforce de l’ignorer. Ma trousse, des parchemins, des plumes et de l’encre, un livre. Le premier cours me réjouit : Histoire de la magie — j’ai hâte de comparer leurs cours avec les nôtres. Mais avant cela, Araya m’a dit qu’elle me ferait visiter la bibliothèque ! Et cette perspective m'excite suffisamment pour que je sente mon coeur bondir dans ma poitrine. Pendant un instant, l’abandon de Zikomo me parait moins douloureux.
« Je suis allé chasser, ce matin, dit d’ailleurs celui-ci comme s’il pouvait entendre mes pensées.
— Ah, commenté-je en glissant la lanière du sac sur mon épaule. Où ça ?
— Mes vieux terrains de chasse ont disparu depuis longtemps… J’ai exploré la montagne. J’ai passé plusieurs siècles ici sans avoir besoin de trouver la moindre proie, c’est étrange de retrouver mes vieilles habitudes. »
Je prends la direction de la sortie. Il me suit naturellement. Et moi, je ne lutte plus contre la jalousie qui glisse sur moi comme une seconde peau.
« Étrange mais pas désagréable, répliqué-je. T’as aussi retrouvé tes marques dans le bureau d’Erza, c’est bon ?
— Tu m’en veux de ne pas être rentré cette nuit, » remarque Zikomo.
Comme moi, il s’arrête sur le palier du dortoir. En contrebas, j’aperçois ma correspondante qui lève la tête vers nous. En pleine discussion avec l’un de ses camarades, elle m’attend sagement pour que nous prenions le chemin de la fameuse bibliothèque d’Uagadou.
« Non.
— Erza et moi n’avons pas vu les heures passer, poursuit le Mngwi sans faire fi de mon mensonge.
— Super. »
Je m’éloigne sur la coursive, agacée par le manque de considération de mon compagnon. Ils n’ont pas vu les heures passer, bah tiens !
« Nous avons parlé de toi.
— Je m’en cogne.
— C’est faux.
— Si tu le dis.
— Elle m’a dit qu’elle avait hâte que vous trouviez du temps pour discuter.
— Une nuit contient beaucoup de temps, Zikomo.
— Arrête un peu de bouder ! » réplique-t-il sur un ton étrangement amusé.
Je me stoppe en plein milieu des escaliers pour le regarder. Je suis interrompu par un groupe d’étudiants qui montent en même temps. Je me plaque contre le mur pour les laisser passer et reste silencieuse le temps qu’ils s’éloignent, supportant sans ne rien dire les regards curieux qu’ils posent sur nous deux.
« Je ne boude pas ! » m’offusqué-je enfin en ramenant mon regard sur le Mngwi
Une jeune fille de dix-huit ans, bouder ! Dans quel monde vit-il ?
« Et tu n’as pas non plus besoin que je te mordille les oreilles et t’embête jusqu’à ce que tu tombes de fatigue, c’est toi-même qui me le dis régulièrement, tu te souviens ? »
Entendre : tu n'as pas besoin de moi pour dormir. Et même si je sais que c'est vrai, sa façon de le dire me déplaît. Ce n'est pas du tout le problème !
Il remue les oreilles, comme à chaque fois qu’il s’amuse follement. Son ton léger et ses moqueries amicales achèvent de faire disparaître une colère sur laquelle je n’avais de toute manière pas de prise. Je ne le montre évidemment pas, je garde une mine affligée et les sourcils froncés parce que tout au fond de moi, je sais que je leur en veux à tous les deux de ne pas m’avoir invitée à leur petite sauterie. Je m’étais bizarrement figurée qu’Erza n’attendrait pas une seule seconde avant de me convoquer, ou qu’elle cherche à me contacter.
Je continue de descendre les escaliers ; je préfère le mutisme aux mots vains. Mais ce n’est pas le cas de Zikomo. Il profite de la hauteur que lui confère une marche pour sauter soudainement sur mon épaule. Il me déséquilibre et je ne dois de tenir debout qu’au mur qui soutient vaillamment mon poids. Je grommelle dans ma barbe ; Zikomo n’y accorde aucune attention.
« Elle prendra du temps pour toi, préfère-t-il me souffler à l’oreille lorsque j’arrive au rez-de-chaussée de la caverne. Mais elle est directrice, elle fait comme elle peut. »
Ces mots sont comme un coup en plein estomac. Mon cœur se serre effroyablement, écrasé par le poids d’une tristesse que j’aurais préféré laisser en Écosse. Oui, elle est directrice, me souviens-je. Et j’ai suffisamment attendu que des directrices m’accordent leur attention, non ? Ce brutal rappel du lien qui m'unit à Celle-que-je-ne-nomme-plus me ramène sur Terre : je n'ai pas idée d'avoir des idées aussi pathétiques ! Le mot pathétique résonne un long moment dans mon esprit. J’efface Erza de mes pensées pour me concentrer sur ma correspondante et la suite de la découverte de cette école. Je me concentre si bien que je parviens à garder l’illusion quelque temps.
L’endroit est de taille suffisante pour accueillir tous les groupes différents. Dans un coin, un homme au visage dur a sous sa tutelle les recrues, les plus jeunes élèves. Ils ont déjà commencé leurs exercices et leurs cris d’effort parviennent jusqu’à mes oreilles. Près de l’armurerie se trouvent différents rassemblements d’étudiants plus âgés à l’expression très sérieuse : tous ont un genre d’épée se terminant en demi-cercle dans la main. Je n’ai jamais vu ce type de lame avant et ils la maîtrisent en faisant de grands mouvements et en effectuant ce que j’imagine être des arts martiaux. Plus tard, j’apprendrai de la bouche d’Araya qu'on l'on appelle cette arme un Khépesh.
La grande salle résonne de cris, de mouvements d’effort et d’une énergie que je n’ai jamais connu à Poudlard. Je n’ai rien à faire parmi ces étudiants qui transpirent allègrement et dont les muscles roulent sous mes yeux gênés. Néanmoins, je me plie à l’exercice. Si je ne me sens pas à l’aise dans l’entraînement de mon propre corps, je suis néanmoins passionnée par ce que je vois : tant de scènes de la vie quotidienne de l’école dont m’abreuve Zikomo depuis des années et que je vois enfin de mes propres yeux ! J’y participe donc avec un plaisir bien plus grand que celui d’Araya et une maladresse bien plus affirmée également. La jeune fille a beau dire qu’elle n’aime pas cela, elle a au moins acquis au bout de huit années d’étude une flexibilité et une aisance de mouvements que je doute avoir un jour.
Je suis certaine que le jour n’est pas encore tout à fait levé, dehors. Nous arrêtons une bonne heure et demie plus tard et mon corps ruisselle comme il n’a jamais ruisselé. Je suis épuisée, j’ai les muscles las et douloureux, mes poumons me font mal et un épuisement assez semblable à celui que je ressens après les entraînements magiques avec Nyakane frappe contre mes tempes. Les élèves ont retrouvé leur sourire de la veille. Le sérieux reste dans les salles d’entraînement : une fois dans les couloirs, à part les plus jeunes années (« ceux qui ne sont pas encore spécialisés sont soumis à des règles très strictes, » précise Araya), plus personne ne se déplace en formation. La bonne humeur semble être de mise et j’ai l’impression, pendant un moment très court, d’être de retour dans les couloirs de Poudlard — si bruyants, si agités. Je ne suis pas mécontente de retrouver le calme de la petite chambre que j’ai l’impression d’avoir quittée il y a une éternité.
En sortant de la salle de bains, je découvre que la chambre s’est vidée de ses occupants. À la place des cinq étudiants bavards qui n’ont cesse de me poser des questions se trouve un petit Mngwi assis paisiblement sur mon lit. Je me fige, une serviette à la main et les cheveux encore humides qui dégoulinent sur le sol. Je le regarde fixement, hésitant entre lui cracher ma jalousie au visage ou garder bouche close jusqu’à la fin de mes jours. Après quelques instants, je récupère ma baguette magique et me sèche corps et cheveux d’un sortilège.
« Comment était l’entraînement du matin, Aelle ? » consent-il à me demander pendant que j’enfile mes vêtements.
Je serre les mâchoires sans lui répondre. Je sais que je ne devrais pas lui en vouloir mais c’est plus fort que moi. Il a disparu toute la nuit ! Il n’était même pas là ce matin ! Suis-je donc si facile à oublier pour qu’il passe la nuit entière avec elle ? Je ne sais pas ce qui me met le plus en colère : qu’il ait disparu ou qu’il ne m’ait pas invité à les rejoindre. J’aurais bien aimé, moi aussi, discuter avec Erza durant des heures. Et cette pensée me fait suffisamment honte pour que je décide de ne rien dire du tout.
« Étonnant, me contenté-je donc de répondre, soucieuse d’économiser mes mots.
— Intéressant ?
— Éprouvant. »
Je récupère mon sac glissé sous mon lit et farfouille à l’intérieur pour m’assurer s’il contient tout ce dont j’ai besoin pour la journée. Je sens le regard de Zikomo sur moi mais je m’efforce de l’ignorer. Ma trousse, des parchemins, des plumes et de l’encre, un livre. Le premier cours me réjouit : Histoire de la magie — j’ai hâte de comparer leurs cours avec les nôtres. Mais avant cela, Araya m’a dit qu’elle me ferait visiter la bibliothèque ! Et cette perspective m'excite suffisamment pour que je sente mon coeur bondir dans ma poitrine. Pendant un instant, l’abandon de Zikomo me parait moins douloureux.
« Je suis allé chasser, ce matin, dit d’ailleurs celui-ci comme s’il pouvait entendre mes pensées.
— Ah, commenté-je en glissant la lanière du sac sur mon épaule. Où ça ?
— Mes vieux terrains de chasse ont disparu depuis longtemps… J’ai exploré la montagne. J’ai passé plusieurs siècles ici sans avoir besoin de trouver la moindre proie, c’est étrange de retrouver mes vieilles habitudes. »
Je prends la direction de la sortie. Il me suit naturellement. Et moi, je ne lutte plus contre la jalousie qui glisse sur moi comme une seconde peau.
« Étrange mais pas désagréable, répliqué-je. T’as aussi retrouvé tes marques dans le bureau d’Erza, c’est bon ?
— Tu m’en veux de ne pas être rentré cette nuit, » remarque Zikomo.
Comme moi, il s’arrête sur le palier du dortoir. En contrebas, j’aperçois ma correspondante qui lève la tête vers nous. En pleine discussion avec l’un de ses camarades, elle m’attend sagement pour que nous prenions le chemin de la fameuse bibliothèque d’Uagadou.
« Non.
— Erza et moi n’avons pas vu les heures passer, poursuit le Mngwi sans faire fi de mon mensonge.
— Super. »
Je m’éloigne sur la coursive, agacée par le manque de considération de mon compagnon. Ils n’ont pas vu les heures passer, bah tiens !
« Nous avons parlé de toi.
— Je m’en cogne.
— C’est faux.
— Si tu le dis.
— Elle m’a dit qu’elle avait hâte que vous trouviez du temps pour discuter.
— Une nuit contient beaucoup de temps, Zikomo.
— Arrête un peu de bouder ! » réplique-t-il sur un ton étrangement amusé.
Je me stoppe en plein milieu des escaliers pour le regarder. Je suis interrompu par un groupe d’étudiants qui montent en même temps. Je me plaque contre le mur pour les laisser passer et reste silencieuse le temps qu’ils s’éloignent, supportant sans ne rien dire les regards curieux qu’ils posent sur nous deux.
« Je ne boude pas ! » m’offusqué-je enfin en ramenant mon regard sur le Mngwi
Une jeune fille de dix-huit ans, bouder ! Dans quel monde vit-il ?
« Et tu n’as pas non plus besoin que je te mordille les oreilles et t’embête jusqu’à ce que tu tombes de fatigue, c’est toi-même qui me le dis régulièrement, tu te souviens ? »
Entendre : tu n'as pas besoin de moi pour dormir. Et même si je sais que c'est vrai, sa façon de le dire me déplaît. Ce n'est pas du tout le problème !
Il remue les oreilles, comme à chaque fois qu’il s’amuse follement. Son ton léger et ses moqueries amicales achèvent de faire disparaître une colère sur laquelle je n’avais de toute manière pas de prise. Je ne le montre évidemment pas, je garde une mine affligée et les sourcils froncés parce que tout au fond de moi, je sais que je leur en veux à tous les deux de ne pas m’avoir invitée à leur petite sauterie. Je m’étais bizarrement figurée qu’Erza n’attendrait pas une seule seconde avant de me convoquer, ou qu’elle cherche à me contacter.
Je continue de descendre les escaliers ; je préfère le mutisme aux mots vains. Mais ce n’est pas le cas de Zikomo. Il profite de la hauteur que lui confère une marche pour sauter soudainement sur mon épaule. Il me déséquilibre et je ne dois de tenir debout qu’au mur qui soutient vaillamment mon poids. Je grommelle dans ma barbe ; Zikomo n’y accorde aucune attention.
« Elle prendra du temps pour toi, préfère-t-il me souffler à l’oreille lorsque j’arrive au rez-de-chaussée de la caverne. Mais elle est directrice, elle fait comme elle peut. »
Ces mots sont comme un coup en plein estomac. Mon cœur se serre effroyablement, écrasé par le poids d’une tristesse que j’aurais préféré laisser en Écosse. Oui, elle est directrice, me souviens-je. Et j’ai suffisamment attendu que des directrices m’accordent leur attention, non ? Ce brutal rappel du lien qui m'unit à Celle-que-je-ne-nomme-plus me ramène sur Terre : je n'ai pas idée d'avoir des idées aussi pathétiques ! Le mot pathétique résonne un long moment dans mon esprit. J’efface Erza de mes pensées pour me concentrer sur ma correspondante et la suite de la découverte de cette école. Je me concentre si bien que je parviens à garder l’illusion quelque temps.
Des souvenirs couleur ocre
Après un passage obligatoire dans le réfectoire (« Le premier repas de la journée et le dernier sont obligatoires, précise Araya, même la directrice est présente ! »), nous poursuivons notre chemin.
« La bibliothèque d'Uagadou a un fonctionnement très différent de celle de Poudlard, me prévient Araya tandis que nous grimpons les escaliers. C'est beaucoup moins organisé. »
Elle est aussi essoufflée que moi. Comme me l'a déjà dit Zikomo, la bibliothèque se situe au point le plus élevé de la montagne. Pour l'atteindre, il faut monter plusieurs séries de marches — le plus compliqué étant de retrouver son chemin entre les différentes volées d'escalier puisque dans cette école, il n'y a pas de cage d'escalier principale, contrairement à Poudlard. Malgré les couloirs que j'ai eus l'occasion de parcourir depuis hier soir, je serais incapable de retrouver mon chemin toute seule. C'est sans doute pour cela qu'Araya ne me quitte pas d'une semelle.
Nous parvenons à destination après un bon quart d'heure à monter, descendre, encore monter, tourner, revenir sur nos pas et escalader une dernière série particulièrement raide. L'entrée est une grande ouverture dans le mur, qui grimpe jusqu'au plafond. Plus haute que les portes d'entrée de Poudlard. Sur le palier, en me penchant par-dessus une rambarde, j'aperçois le vide qui s'ouvre sur le hall de l'école. Mais nous sommes si haut que je n'en vois pas les détails. La hauteur me fait tourner la tête, je me redresse donc et continue d'écouter les explications de ma correspondante qui, aujourd'hui encore, se fait guide. J'apprends que la bibliothèque n'a pas de porte, qu'elle reste toujours ouverte — et évidemment que les étudiants peuvent venir étudier comme bon leur semble même au milieu de la nuit, pourquoi ne le pourraient-ils pas ? Je songe à Owen Locke et à la surveillance drastique de son domaine. Il désapprouverait certainement.
C'est en pénétrant dans la bibliothèque que je prends réellement conscience qu'elle n'a rien à voir avec celle de Poudlard. Pas d'étagère bien alignées ici ou de livres soigneusement rangés, pas de lourdes tables en bois, de chaises imposantes et de meubles vieux de plusieurs siècles. Araya respecte mon besoin plutôt clair de me promener seule entre les différentes travées. Les étagères mélangent des ouvrages tout à fait banals comme nous en avons en Écosse et des petites cavités dans laquelle reposent des parchemins soigneusement pliés. J’ai beau chercher, il n’y a sur ces étagères aucune indication que nous nous trouvons dans une section ou une autre. Pas de panneau, pas de titre, rien. Je parcours un long moment l’endroit étroit sans parvenir à m’y retrouver. Quelques tables sont installées là où il y a de la place et des élèves y étudient, grâce à de drôles de lampes. Je finis par m’arrêter au hasard et tirer un parchemin de son alcôve. Je découvre en le dépliant qu’il est rédigé dans une langue qui ne m’est pas familière, mais cela ne m’empêche pas de le parcourir.
Araya me retrouve après un long moment. Je me suis installée à une table, plusieurs ouvrages ouverts devant moi. Tous évoquent des sujets qui ne me sont pas familiers, mais au moins sont-ils rédigés en anglais, ce qui m'évite d'avoir à lancer un sortilège de traduction. Ma correspondante ouvre la bouche avant de s’interrompre, le regard braqué sur l’un des livres.
« Celui-ci est très bon, dit-elle en le désignant du doigt. Les pratiques chamaniques qu’il décrit sont très importantes.
— Oh. »
Un drôle de sourire nous étire les lèvres mais nous détournons très vite le regard. Je note le titre de l’ouvrage pour le retrouver plus tard, range soigneusement livres et parchemins, et suit Araya hors de la bibliothèque puisque, me dit-elle : « Le cours d’histoire va bientôt commencer ! ». Par bientôt, entendre une bonne vingtaine de minutes ; il nous faut au moins cela pour traverser la montagne.
Comme à Poudlard, Zikomo me quitte juste avant que je pénètre dans la salle de classe. J’ai déjà suffisamment attiré l’attention : dans le couloir où étaient réunis les étudiants du même âge qu’Araya, tous m’ont regardée étrangement en apercevant le Mngwi sur mon épaule.
Retrouver les tâches familières qui occupent tout étudiant qui se respecte me fait du bien. Certes, le cadre n'est pas le même qu'à Poudlard, mes camarades sont également très différents de ceux que je côtoie aujourd'hui, mais étudier, c'est étudier. Que ce soit en Écosse ou en Afrique, participer à un cours d'Histoire de la magie revient à écouter et à prendre des notes. Et à me rendre compte que je ne connais pas grand chose de l'Histoire magique de l'Afrique. Je ne suis pas totalement ignare, merci bien, je suis donc capable de suivre ce que la professeure raconte, mais je suis bien loin, très loin d'en maîtriser les tenants et les aboutissants.
Cette salle de classe ressemble assez à celles dans lesquelles j'étudie depuis sept ans. Des tables face à un tableau et à la professeure. Cette dernière, petite, vive et intéressée, parcourt la pièce de long en large et rend son cours vivant, si bien que j'en oublie jusqu'à ma vie en Écosse. Je ne suis plus qu'une élève parmi les autres qui écoute soigneusement ce qu'on lui enseigne.
Sauf que dans cette classe je ne suis pas une élève parmi tant d'autres. Je suis une étrangère et je sens les regards qui se posent sur moi. Parfois ils sont indiscrets, ils s'accompagnent de sourires que je ne comprends pas. Les élèves se penchent dans les rangs et me parlent. Ils me demandent si j'ai besoin d'aide, si j'arrive à suivre, comment cela se passe à Poudlard. Ils complimentent ma tenue qu'ils trouvent étrange, car j’ai de nouveau enfilé mon uniforme, et il y en a même un pour me parler de Zikomo. D'autres fois, les regards se font plus méfiants voire moqueurs. Ceux-là, je les ignore, ils me laissent de marbre. À Poudlard aussi il y en a eu pour critiquer les correspondants. Si j'avais été la seule étrangère, j'aurais été beaucoup plus mal à l'aise mais ce n'est pas le cas. Certains autres correspondants sont là et ils subissent autant de regards que moi. Et j'ai honte de l'avouer, mais je crois qu'ils subissent également les miens : j'observe leurs façons de faire différentes des miennes, leurs habitudes, leurs comportements.
Je savais qu'Araya était une jeune fille sérieuse et attentive en cours. Mais là où elle restait silencieuse durant mes cours à Poudlard, ici elle n'hésite pas à prendre la parole dès qu'une question est posée. Ce n'est pas parfois, c'est tout le temps. À chaque question. Je surprends même un garçon assis dans le rang en face du mien, celui-là même qui se penche vers moi avec un grand sourire toutes les cinq minutes pour me poser une nouvelle question inutile, qui lève les yeux au ciel à chaque fois que ma correspondante répond à une question. Je comprends à la façon dont la professeure s'adresse à elle que ce comportement est habituel. Araya est typiquement le genre d'élèves à aimer montrer qu'elle sait. Elle aime cela plus que tout. Il faut dire qu'elle en sait des choses, Araya, je lui accorde au moins cela.
« La bibliothèque d'Uagadou a un fonctionnement très différent de celle de Poudlard, me prévient Araya tandis que nous grimpons les escaliers. C'est beaucoup moins organisé. »
Elle est aussi essoufflée que moi. Comme me l'a déjà dit Zikomo, la bibliothèque se situe au point le plus élevé de la montagne. Pour l'atteindre, il faut monter plusieurs séries de marches — le plus compliqué étant de retrouver son chemin entre les différentes volées d'escalier puisque dans cette école, il n'y a pas de cage d'escalier principale, contrairement à Poudlard. Malgré les couloirs que j'ai eus l'occasion de parcourir depuis hier soir, je serais incapable de retrouver mon chemin toute seule. C'est sans doute pour cela qu'Araya ne me quitte pas d'une semelle.
Nous parvenons à destination après un bon quart d'heure à monter, descendre, encore monter, tourner, revenir sur nos pas et escalader une dernière série particulièrement raide. L'entrée est une grande ouverture dans le mur, qui grimpe jusqu'au plafond. Plus haute que les portes d'entrée de Poudlard. Sur le palier, en me penchant par-dessus une rambarde, j'aperçois le vide qui s'ouvre sur le hall de l'école. Mais nous sommes si haut que je n'en vois pas les détails. La hauteur me fait tourner la tête, je me redresse donc et continue d'écouter les explications de ma correspondante qui, aujourd'hui encore, se fait guide. J'apprends que la bibliothèque n'a pas de porte, qu'elle reste toujours ouverte — et évidemment que les étudiants peuvent venir étudier comme bon leur semble même au milieu de la nuit, pourquoi ne le pourraient-ils pas ? Je songe à Owen Locke et à la surveillance drastique de son domaine. Il désapprouverait certainement.
C'est en pénétrant dans la bibliothèque que je prends réellement conscience qu'elle n'a rien à voir avec celle de Poudlard. Pas d'étagère bien alignées ici ou de livres soigneusement rangés, pas de lourdes tables en bois, de chaises imposantes et de meubles vieux de plusieurs siècles. Araya respecte mon besoin plutôt clair de me promener seule entre les différentes travées. Les étagères mélangent des ouvrages tout à fait banals comme nous en avons en Écosse et des petites cavités dans laquelle reposent des parchemins soigneusement pliés. J’ai beau chercher, il n’y a sur ces étagères aucune indication que nous nous trouvons dans une section ou une autre. Pas de panneau, pas de titre, rien. Je parcours un long moment l’endroit étroit sans parvenir à m’y retrouver. Quelques tables sont installées là où il y a de la place et des élèves y étudient, grâce à de drôles de lampes. Je finis par m’arrêter au hasard et tirer un parchemin de son alcôve. Je découvre en le dépliant qu’il est rédigé dans une langue qui ne m’est pas familière, mais cela ne m’empêche pas de le parcourir.
Araya me retrouve après un long moment. Je me suis installée à une table, plusieurs ouvrages ouverts devant moi. Tous évoquent des sujets qui ne me sont pas familiers, mais au moins sont-ils rédigés en anglais, ce qui m'évite d'avoir à lancer un sortilège de traduction. Ma correspondante ouvre la bouche avant de s’interrompre, le regard braqué sur l’un des livres.
« Celui-ci est très bon, dit-elle en le désignant du doigt. Les pratiques chamaniques qu’il décrit sont très importantes.
— Oh. »
Un drôle de sourire nous étire les lèvres mais nous détournons très vite le regard. Je note le titre de l’ouvrage pour le retrouver plus tard, range soigneusement livres et parchemins, et suit Araya hors de la bibliothèque puisque, me dit-elle : « Le cours d’histoire va bientôt commencer ! ». Par bientôt, entendre une bonne vingtaine de minutes ; il nous faut au moins cela pour traverser la montagne.
Comme à Poudlard, Zikomo me quitte juste avant que je pénètre dans la salle de classe. J’ai déjà suffisamment attiré l’attention : dans le couloir où étaient réunis les étudiants du même âge qu’Araya, tous m’ont regardée étrangement en apercevant le Mngwi sur mon épaule.
Retrouver les tâches familières qui occupent tout étudiant qui se respecte me fait du bien. Certes, le cadre n'est pas le même qu'à Poudlard, mes camarades sont également très différents de ceux que je côtoie aujourd'hui, mais étudier, c'est étudier. Que ce soit en Écosse ou en Afrique, participer à un cours d'Histoire de la magie revient à écouter et à prendre des notes. Et à me rendre compte que je ne connais pas grand chose de l'Histoire magique de l'Afrique. Je ne suis pas totalement ignare, merci bien, je suis donc capable de suivre ce que la professeure raconte, mais je suis bien loin, très loin d'en maîtriser les tenants et les aboutissants.
Cette salle de classe ressemble assez à celles dans lesquelles j'étudie depuis sept ans. Des tables face à un tableau et à la professeure. Cette dernière, petite, vive et intéressée, parcourt la pièce de long en large et rend son cours vivant, si bien que j'en oublie jusqu'à ma vie en Écosse. Je ne suis plus qu'une élève parmi les autres qui écoute soigneusement ce qu'on lui enseigne.
Sauf que dans cette classe je ne suis pas une élève parmi tant d'autres. Je suis une étrangère et je sens les regards qui se posent sur moi. Parfois ils sont indiscrets, ils s'accompagnent de sourires que je ne comprends pas. Les élèves se penchent dans les rangs et me parlent. Ils me demandent si j'ai besoin d'aide, si j'arrive à suivre, comment cela se passe à Poudlard. Ils complimentent ma tenue qu'ils trouvent étrange, car j’ai de nouveau enfilé mon uniforme, et il y en a même un pour me parler de Zikomo. D'autres fois, les regards se font plus méfiants voire moqueurs. Ceux-là, je les ignore, ils me laissent de marbre. À Poudlard aussi il y en a eu pour critiquer les correspondants. Si j'avais été la seule étrangère, j'aurais été beaucoup plus mal à l'aise mais ce n'est pas le cas. Certains autres correspondants sont là et ils subissent autant de regards que moi. Et j'ai honte de l'avouer, mais je crois qu'ils subissent également les miens : j'observe leurs façons de faire différentes des miennes, leurs habitudes, leurs comportements.
Je savais qu'Araya était une jeune fille sérieuse et attentive en cours. Mais là où elle restait silencieuse durant mes cours à Poudlard, ici elle n'hésite pas à prendre la parole dès qu'une question est posée. Ce n'est pas parfois, c'est tout le temps. À chaque question. Je surprends même un garçon assis dans le rang en face du mien, celui-là même qui se penche vers moi avec un grand sourire toutes les cinq minutes pour me poser une nouvelle question inutile, qui lève les yeux au ciel à chaque fois que ma correspondante répond à une question. Je comprends à la façon dont la professeure s'adresse à elle que ce comportement est habituel. Araya est typiquement le genre d'élèves à aimer montrer qu'elle sait. Elle aime cela plus que tout. Il faut dire qu'elle en sait des choses, Araya, je lui accorde au moins cela.
Des souvenirs couleur ocre
Lorsque nous sortons de la salle, nous discutons de ce que nous venons d’apprendre sur le chemin du réfectoire. Araya répond à mes questions. Sérieuse et passionnée, la conversation prend une tournure que j’aime. Pendant ces quelques minutes s’effacent nos différences et je me souviens qu’Araya est censée être le genre d’élèves rares qui me manque à Poudlard : le genre sérieux, intéressant et passionnant ; c’est étrange que sa façon d’être me le fasse oublier la plupart du temps — étrange, mais surtout dommage.
Nous retrouvons dans le réfectoire ses amis : l’ami d’enfance, le cousin, la petite-sœur future prodige chamanique, les camarades de dortoir. C’est rare que je mange avec des gens. Parfois, je trouve une Herminie Peers ou un William Jefferson avec lequel discuter, un septième ou sixième année pas trop agaçant qui se trouve être devant moi et qui devient bavard, mais c’est rare. Ici, je ne vois pas grand monde manger seul. Des dizaines de petites tables sont dispersées dans la pièce, tout le monde s’assied là où il le souhaite et va se servir directement aux buffets installés à cet effet. La petite-soeur m’alpague durant tout le repas. Je craignais qu’elle soit aussi agaçante que les petits de chez moi, mais il s’avère qu’elle est seulement curieuse, tout en étant respectueuse. Je réponds à ses questions en sentant se poser régulièrement sur moi le regard de ma correspondante.
« Le cours de Magie chamanique a lieu dans l'une des salles les plus profondes de l'école, me dit Araya lorsque nous quittons le réfectoire. Il faut qu'on se dépêche. »
Si je la croyais capable de la moindre malice, je me serais persuadée qu’elle le faisait exprès pour me faire souffrir : maintenant que plusieurs heures sont passées depuis l’entraînement du matin, je ressens son effet dans les muscles de mes jambes, de mes bras et sur mes abdominaux. La fatigue rend mes gestes lents et lourds. Après chaque pause, recommencer à marcher demande un effort : je dois me rappeler comment pousser sur mes jambes pour me lever et quand je replace la lanière de mon sac sur mon épaule, je me souviens que mes bras me font mal. J’en éprouve une drôle de satisfaction, comme si j’avais fait du bon travail, sans savoir que demain matin les courbatures se chargeront de réduire ma fierté à rien du tout.
Le cours d’art chamanique n’a absolument rien à voir avec celui du matin. Pour commencer, la salle dans laquelle nous pénétrons avant même que la professeure arrive est plongée dans l’obscurité et une étrange odeur prend au nez. Les quelques élèves savent déjà quoi faire, ils ne restent pas là à attendre. Ils déposent leur sac dans un coin de la pièce et s’approchent du centre. Araya me fait signe de venir. Elle me désigne quelques objets. Des bâtons et des cônes d’encens à allumer — elle m’en explique l’utilité à voix basse tandis qu’autour de nous s’affairent ses camarades. Lorsque la professeure se présente enfin, une femme à l’aura imposante, tout le monde s'assied à même le sol en cercle autour de la pièce. Personne ne parle, l’ambiance est lourde et solennelle, l’odeur de l’encens me fait tourner la tête.
Ma curiosité me rend fébrile. Cela fait des mois que je veux découvrir cet enseignement. Araya m’en a refusé la démonstration. Je me demande si j’aurais l’occasion de voir ici ce qu’elle m’a interdit. La professeure ne perd pas de temps. Si elle salue les correspondants étrangers qui se trouvent dans la pièce, elle ne nous adresse pour autant pas la parole pour nous dire autre chose que de rester silencieux durant tout le cours et de ne pas interférer avec ce que nous verrons. L’ambiance est si grave que j’évite de sortir mon carnet pour prendre des notes. Assise au centre, la professeure Maïmounatou Mukala évoque un rituel sur lequel sa classe travaille semble-t-il depuis plusieurs semaines. Elle évoque les esprits, les danses, les dangers. Elle utilise des termes si spécifiques sans en expliquer le sens que je ne comprends pas grand-chose à ce qu’elle raconte. Araya ne prend pas la parole et la professeure ne pose d’ailleurs pas de question. Ici, on écoute et on apprend, on ne questionne pas. Difficile d’imaginer que tous ces étudiants habillés dans des tenues africaines de différents horizons sont des mages chamans en devenir ; ils ne ressemblent qu’à des élèves comme les autres.
Une bonne partie du cours se déroule de cette manière. Je comprends que les rituels chamaniques sont des choses bien trop importantes et sensibles pour être pris à la légère ou pour être brusquées. Ce n’est qu’à la fin du cours que les élèves se lèvent — mais pas les étrangers — pour s’adonner à une danse chamanique qui leur permettra, si j’ai compris ce qu’a dit la professeure, d’entrer en contact avec certains esprits. Tout le monde semble savoir quel esprit, pour quel utilité, quand et comment, et surtout personne ne se montre impatient à l’idée de devoir encore s’entraîner à une drôle de danse qu’ils répètent depuis des jours et des jours, voire des semaines. Si ces choses me semblent plutôt ineptes à moi, sorcière britannique qui ne connais rien des rituels et autres danses, pour eux ça leur est plus naturel que respirer.
Araya ne m’accorde pas le moindre regard durant les trois heures du cours. Moi, je la regarde souvent. J’observe son regard sérieux, le pli concentré que prend sa bouche. Je la vois hocher la tête à des choses que je ne comprends pas. Et quand il faut se lever pour la danse, quand la professeure et quelques étudiants frappent dans des tambours en psalmodiant au centre de la pièce et que les élèves s’agitent sous mes yeux écarquillés, je me rends compte pour la première fois depuis que je l’ai rencontrée du gouffre qui nous sépare, moi et elle. C’est une chose de savoir sur le papier ce qu’est un rituel chamanique, c’en est une autre de le voir sous vos yeux. Pour moi, les cours ont toujours consisté à apprendre derrière une table ou derrière ma baguette magique, à manier la magie, à la comprendre, à la façonner. Voir ces étudiants sauter, tourner, agiter les bras, se baisser, faire des pas chassés, se tourner et sauter encore, tous en rythme avec la musique qui bat, qui résonne dans mon coeur, qui fait pulser le sang dans mes veines, c’est une expérience qui choquerait n’importe quel étudiant venant d’une école si différente d’Uagadou.
Je ne ressens rien d’autre, durant les longues minutes que dure la danse, que les frissons qui me picorent la peau. Je ne ressens rien de magique ou de fascinant, d’exceptionnel ou de transcendant. Seulement mes yeux qui s’asséchent car je les écarquille sans réussir à battre des paupières, et les frissons qui deviennent douloureux sur mes bras, et mon coeur qui rate des battements quand mon regard rencontre celui, un peu hagard, des danseurs. Lorsqu’ils s’arrêtent, la professeure les reprend, parle de leurs erreurs que je n’ai pas vues, montre des mouvements à effectuer de cette façon-là et pas de celle-là, et les étudiants acquiescent, répètent, sans ce soucier des étrangers silencieux qui patientent dans un coin de la pièce.
En quittant le cours de Magie chamanique, le silence perdure pendant un moment entre Araya et moi. Je la devine plongée dans ses pensées comme je peux l’être parfois en quittant les cours de Sortilèges — songe-t-elle à tous les efforts qu’elle devra fournir pour s’améliorer ? L’odeur de l’encens nous suit tout le long du chemin censé nous ramener aux parties nocturnes. Ce n’est qu’une fois à l’abri dans notre chambre, chacune posée sur son lit à méditer ses pensées, qu’Araya retrouve la parole.
« Tu en as pensé quoi ? »
Je croise les mains derrière la tête, le regard perdu sur le plafond nu et brut au-dessus de mon lit. Je garde une impression étrange du moment que je viens de passer. À vrai dire, j’ai trouvé tout cela très bizarre. Intéressant, passionnant, mais bizarre et beaucoup trop éloigné de mes propres pratiques magiques. Ce n’est pas pour autant que je n’en éprouve pas un besoin ardent d’en savoir davantage, de comprendre, d’apprendre. Je ne peux m’empêcher de me questionner à propos des pratiques si différentes de la magie d’une région du monde à une autre — si j’étais née en Afrique, serais-je passionnée par la magie chamanique ? Sûrement pas.
« C’était intéressant, commencé-je prudemment, et déconcertant. »
Je me redresse sur un coude pour regarder Araya. Assise les jambes croisées sur son lit et le dos très droit, elle me rend mon regard.
« Je n’avais jamais rien vu de pareil. Je ne comprends pas comment les mouvements de votre danse, mêlés à ces chants et cette musique, peuvent influencer la magie, dis-je en plissant les yeux. C’est les mouvements qui sont importants ? La musique ? Les chants ? Il en existe des différents pour chaque esprit qu’on veut contacter c’est ça ? Et pour les contrats, c’est pareil ? Tu as fait des choses comme ça pour rencontrer Eqqo ? Toute seule ? Avec des chants, de la danse, des…
— Attends Aelle ! s’exclame soudainement Araya, et j’ai la surprise de la voir éclater de rire. Tu vas trop vite !
— Mais je veux savoir, la pressé-je en me redressant pour m’asseoir face à elle, sur mon propre lit. Pourquoi les danses sont-elles si importantes ? Un esprit peut refuser votre appel ?
— C’est plus compliqué que ça… »
Elle s’arrête et je me demande si elle est réticente à l’idée de m’en dire davantage. Ces savoirs sont peut-être sacrés, peut-être ne peut-elle pas m’en parler, pas avec une totale franchise, du moins. Ou alors elle ne me fait pas davantage confiance qu'à Poudlard et pense que je ne mérite pas de savoir, ce qui ne m’étonnerait pas. Je garde le silence tandis qu’elle me juge du regard. Puis d’une voix lente, un peu hésitante, elle commence à me répondre. Son regard brillant oscille entre moi et le reste de la pièce. Peu à peu, elle se déride, bouge davantage les mains pour appuyer ses propos, sa voix se fait plus forte — elle s’efforce de me faire comprendre une magie dans laquelle sa culture baigne depuis des milliers d’années et que je peux à peine envisager tant elle est différente de tout ce que je connais.
Le temps de quelques heures, nous oublions qui nous sommes. Il n’y a plus d’Aelle Bristyle, étudiante anglaise qu’Araya trouve un peu trop orgueilleuse et insolente ; plus de Milya Araya Bogale, que je trouve tout aussi insolente et trop coincée. Il n’y a que deux jeunes filles qui ont la même passion, le savoir, et qui parviennent enfin à trouver un terrain d’entente pour la partager.
Nous retrouvons dans le réfectoire ses amis : l’ami d’enfance, le cousin, la petite-sœur future prodige chamanique, les camarades de dortoir. C’est rare que je mange avec des gens. Parfois, je trouve une Herminie Peers ou un William Jefferson avec lequel discuter, un septième ou sixième année pas trop agaçant qui se trouve être devant moi et qui devient bavard, mais c’est rare. Ici, je ne vois pas grand monde manger seul. Des dizaines de petites tables sont dispersées dans la pièce, tout le monde s’assied là où il le souhaite et va se servir directement aux buffets installés à cet effet. La petite-soeur m’alpague durant tout le repas. Je craignais qu’elle soit aussi agaçante que les petits de chez moi, mais il s’avère qu’elle est seulement curieuse, tout en étant respectueuse. Je réponds à ses questions en sentant se poser régulièrement sur moi le regard de ma correspondante.
« Le cours de Magie chamanique a lieu dans l'une des salles les plus profondes de l'école, me dit Araya lorsque nous quittons le réfectoire. Il faut qu'on se dépêche. »
Si je la croyais capable de la moindre malice, je me serais persuadée qu’elle le faisait exprès pour me faire souffrir : maintenant que plusieurs heures sont passées depuis l’entraînement du matin, je ressens son effet dans les muscles de mes jambes, de mes bras et sur mes abdominaux. La fatigue rend mes gestes lents et lourds. Après chaque pause, recommencer à marcher demande un effort : je dois me rappeler comment pousser sur mes jambes pour me lever et quand je replace la lanière de mon sac sur mon épaule, je me souviens que mes bras me font mal. J’en éprouve une drôle de satisfaction, comme si j’avais fait du bon travail, sans savoir que demain matin les courbatures se chargeront de réduire ma fierté à rien du tout.
Le cours d’art chamanique n’a absolument rien à voir avec celui du matin. Pour commencer, la salle dans laquelle nous pénétrons avant même que la professeure arrive est plongée dans l’obscurité et une étrange odeur prend au nez. Les quelques élèves savent déjà quoi faire, ils ne restent pas là à attendre. Ils déposent leur sac dans un coin de la pièce et s’approchent du centre. Araya me fait signe de venir. Elle me désigne quelques objets. Des bâtons et des cônes d’encens à allumer — elle m’en explique l’utilité à voix basse tandis qu’autour de nous s’affairent ses camarades. Lorsque la professeure se présente enfin, une femme à l’aura imposante, tout le monde s'assied à même le sol en cercle autour de la pièce. Personne ne parle, l’ambiance est lourde et solennelle, l’odeur de l’encens me fait tourner la tête.
Ma curiosité me rend fébrile. Cela fait des mois que je veux découvrir cet enseignement. Araya m’en a refusé la démonstration. Je me demande si j’aurais l’occasion de voir ici ce qu’elle m’a interdit. La professeure ne perd pas de temps. Si elle salue les correspondants étrangers qui se trouvent dans la pièce, elle ne nous adresse pour autant pas la parole pour nous dire autre chose que de rester silencieux durant tout le cours et de ne pas interférer avec ce que nous verrons. L’ambiance est si grave que j’évite de sortir mon carnet pour prendre des notes. Assise au centre, la professeure Maïmounatou Mukala évoque un rituel sur lequel sa classe travaille semble-t-il depuis plusieurs semaines. Elle évoque les esprits, les danses, les dangers. Elle utilise des termes si spécifiques sans en expliquer le sens que je ne comprends pas grand-chose à ce qu’elle raconte. Araya ne prend pas la parole et la professeure ne pose d’ailleurs pas de question. Ici, on écoute et on apprend, on ne questionne pas. Difficile d’imaginer que tous ces étudiants habillés dans des tenues africaines de différents horizons sont des mages chamans en devenir ; ils ne ressemblent qu’à des élèves comme les autres.
Une bonne partie du cours se déroule de cette manière. Je comprends que les rituels chamaniques sont des choses bien trop importantes et sensibles pour être pris à la légère ou pour être brusquées. Ce n’est qu’à la fin du cours que les élèves se lèvent — mais pas les étrangers — pour s’adonner à une danse chamanique qui leur permettra, si j’ai compris ce qu’a dit la professeure, d’entrer en contact avec certains esprits. Tout le monde semble savoir quel esprit, pour quel utilité, quand et comment, et surtout personne ne se montre impatient à l’idée de devoir encore s’entraîner à une drôle de danse qu’ils répètent depuis des jours et des jours, voire des semaines. Si ces choses me semblent plutôt ineptes à moi, sorcière britannique qui ne connais rien des rituels et autres danses, pour eux ça leur est plus naturel que respirer.
Araya ne m’accorde pas le moindre regard durant les trois heures du cours. Moi, je la regarde souvent. J’observe son regard sérieux, le pli concentré que prend sa bouche. Je la vois hocher la tête à des choses que je ne comprends pas. Et quand il faut se lever pour la danse, quand la professeure et quelques étudiants frappent dans des tambours en psalmodiant au centre de la pièce et que les élèves s’agitent sous mes yeux écarquillés, je me rends compte pour la première fois depuis que je l’ai rencontrée du gouffre qui nous sépare, moi et elle. C’est une chose de savoir sur le papier ce qu’est un rituel chamanique, c’en est une autre de le voir sous vos yeux. Pour moi, les cours ont toujours consisté à apprendre derrière une table ou derrière ma baguette magique, à manier la magie, à la comprendre, à la façonner. Voir ces étudiants sauter, tourner, agiter les bras, se baisser, faire des pas chassés, se tourner et sauter encore, tous en rythme avec la musique qui bat, qui résonne dans mon coeur, qui fait pulser le sang dans mes veines, c’est une expérience qui choquerait n’importe quel étudiant venant d’une école si différente d’Uagadou.
Je ne ressens rien d’autre, durant les longues minutes que dure la danse, que les frissons qui me picorent la peau. Je ne ressens rien de magique ou de fascinant, d’exceptionnel ou de transcendant. Seulement mes yeux qui s’asséchent car je les écarquille sans réussir à battre des paupières, et les frissons qui deviennent douloureux sur mes bras, et mon coeur qui rate des battements quand mon regard rencontre celui, un peu hagard, des danseurs. Lorsqu’ils s’arrêtent, la professeure les reprend, parle de leurs erreurs que je n’ai pas vues, montre des mouvements à effectuer de cette façon-là et pas de celle-là, et les étudiants acquiescent, répètent, sans ce soucier des étrangers silencieux qui patientent dans un coin de la pièce.
En quittant le cours de Magie chamanique, le silence perdure pendant un moment entre Araya et moi. Je la devine plongée dans ses pensées comme je peux l’être parfois en quittant les cours de Sortilèges — songe-t-elle à tous les efforts qu’elle devra fournir pour s’améliorer ? L’odeur de l’encens nous suit tout le long du chemin censé nous ramener aux parties nocturnes. Ce n’est qu’une fois à l’abri dans notre chambre, chacune posée sur son lit à méditer ses pensées, qu’Araya retrouve la parole.
« Tu en as pensé quoi ? »
Je croise les mains derrière la tête, le regard perdu sur le plafond nu et brut au-dessus de mon lit. Je garde une impression étrange du moment que je viens de passer. À vrai dire, j’ai trouvé tout cela très bizarre. Intéressant, passionnant, mais bizarre et beaucoup trop éloigné de mes propres pratiques magiques. Ce n’est pas pour autant que je n’en éprouve pas un besoin ardent d’en savoir davantage, de comprendre, d’apprendre. Je ne peux m’empêcher de me questionner à propos des pratiques si différentes de la magie d’une région du monde à une autre — si j’étais née en Afrique, serais-je passionnée par la magie chamanique ? Sûrement pas.
« C’était intéressant, commencé-je prudemment, et déconcertant. »
Je me redresse sur un coude pour regarder Araya. Assise les jambes croisées sur son lit et le dos très droit, elle me rend mon regard.
« Je n’avais jamais rien vu de pareil. Je ne comprends pas comment les mouvements de votre danse, mêlés à ces chants et cette musique, peuvent influencer la magie, dis-je en plissant les yeux. C’est les mouvements qui sont importants ? La musique ? Les chants ? Il en existe des différents pour chaque esprit qu’on veut contacter c’est ça ? Et pour les contrats, c’est pareil ? Tu as fait des choses comme ça pour rencontrer Eqqo ? Toute seule ? Avec des chants, de la danse, des…
— Attends Aelle ! s’exclame soudainement Araya, et j’ai la surprise de la voir éclater de rire. Tu vas trop vite !
— Mais je veux savoir, la pressé-je en me redressant pour m’asseoir face à elle, sur mon propre lit. Pourquoi les danses sont-elles si importantes ? Un esprit peut refuser votre appel ?
— C’est plus compliqué que ça… »
Elle s’arrête et je me demande si elle est réticente à l’idée de m’en dire davantage. Ces savoirs sont peut-être sacrés, peut-être ne peut-elle pas m’en parler, pas avec une totale franchise, du moins. Ou alors elle ne me fait pas davantage confiance qu'à Poudlard et pense que je ne mérite pas de savoir, ce qui ne m’étonnerait pas. Je garde le silence tandis qu’elle me juge du regard. Puis d’une voix lente, un peu hésitante, elle commence à me répondre. Son regard brillant oscille entre moi et le reste de la pièce. Peu à peu, elle se déride, bouge davantage les mains pour appuyer ses propos, sa voix se fait plus forte — elle s’efforce de me faire comprendre une magie dans laquelle sa culture baigne depuis des milliers d’années et que je peux à peine envisager tant elle est différente de tout ce que je connais.
Le temps de quelques heures, nous oublions qui nous sommes. Il n’y a plus d’Aelle Bristyle, étudiante anglaise qu’Araya trouve un peu trop orgueilleuse et insolente ; plus de Milya Araya Bogale, que je trouve tout aussi insolente et trop coincée. Il n’y a que deux jeunes filles qui ont la même passion, le savoir, et qui parviennent enfin à trouver un terrain d’entente pour la partager.