La mer qui se balance PV

C'est un écarquillement d'yeux légèrement étonné que j'ai à offrir à cette femme qui ne semble pas décidé à partir pour vaquer à ses occupations. Mes yeux passent de son visage à son sourire, qui ne peut décidément être rien d'autre que moqueur, pour finir sur ses jambes dont la posture me parait assez bravache. Malgré toute ma méconnaissance du langage du corps, j'ai tout de même certaines bases ancrées en moi. Si je prends un ton moqueur, que je m'avachis ainsi sur ma chaise comme si j'étais dans mon salon, que je braque mon regard sur la personne en face de moi et que je souris de la sorte... C'est bien parce que j'ai envie d'être moqueuse, ou quelque chose dans ce goût-là. Et cette femme qui m'a mis le grappin dessus n'a pas l'air d'être autre chose, ce soir, que moqueuse et joueuse. « Qui ne devrait pas se réjouir de tomber sur moi... », réellement ? Est-ce une preuve flagrante de son énorme ego ou seulement une plaisanterie un peu douteuse ? Il faut dire que les phrases, elle a une drôle de façon de les enchaîner, cette barmaid. Elle parle de coupe budgétaire, de sa patronne avare, puis elle enchaîne sur ça... La suite est évidemment beaucoup plus étonnante, ce qui explique mon regard un peu écarquillé et les longues secondes de silence que je nous impose le temps d'essayer de comprendre ce qui peut bien se passer dans son crâne et si j'ai des raisons de croire que sa phrase voulait sous-entendre quelque chose... Mais quoi ?

Au final, je ne suis pas plus avancée après réflexion. Je plisse les yeux, méfiante, sans la lâcher du regard, ayant toujours en tête ce drôle de sourire qui a accompagné ses derniers mots.

Trop âgée pour Poudlard, a-t-elle dit. Je me redresse sans en avoir conscience. J'aime cette idée ! Jamais on ne m'a considéré trop âgée pour quoi que ce soit. J'ai plutôt l'habitude que l'on pose sur moi le regard qu'un adulte pose sur une enfant, sauf en de très rares occasions. Évidemment, je ne peux que rappeler à ma mémoire ce moment où Valerion m'a offert une cigarette, preuve évidente que pour elle je n'ai rien d'une gamine — c'était plutôt flatteur même si la suite de ce souvenir n'a absolument rien d'honorable.

« J'ai dix-huit ans, dis-je en haussant les épaules. Pas mal d'élèves atteignent cet âge-là avant de quitter les rangs de Poudlard. »

C'est à ce moment-là que je prends conscience que sa posture et ses paroles signifient qu'elle n'a pas l'intention de partir et de me laisser poursuivre ma lecture. Je me positionne en tant que victime de son attention depuis tout à l'heure. Je dois prendre une décision : je pourrais lui dire dès à présent que j'ai envie de calme... Ou laisser de côté ma lecture pour poursuivre sur cette conversation qui n'a, ma foi, absolument rien de bien passionnant, mais qui est suffisamment intrigante pour me faire oublier que ce soir je rentre chez moi.

Une demi-seconde de réflexion suffit. Je pose mon coude sur mon livre toujours ouvert et entoure ma joue de ma main, prête à offrir un peu plus d'attention à cette conversation. Malgré tout, je sens la méfiance qui s'insinue dans mon corps. Cette attitude nonchalante, cette façon de sourire... Je suis prête à parier qu'elle fait partie de ce genre de personnes qui profitent de la moindre occasion pour se moquer des autres — même si actuellement, je ne vois pas de quoi elle pourrait se moquer à mon propos. Mais je veille. Je suis prête à en découdre si le besoin s'en fait ressentir.

La mer qui se balance PV
Laissant le silence planer quelques secondes, le sourire aux lèvres, j'appréhendais avec impatience la réaction de l'adolescente. J'espérai une vive réaction, violente et colérique, avec une pointe de révolte et... Hein ? J'humai l'air, et ce qui se dégageait d'elle était bien loin de ce que je m'imaginais. De la satisfaction ?! Me voilà bien prise par surprise. Peut-être n'avait-elle pas saisie mon insulte dissimulée ? J'insinuais que si elle était trop âgée, c'était peut-être parce qu'elle avait redoublé, bon sang... Bah, mon esprit était bien trop fin et agile pour le commun des mortels, j'avais pu le constater mille et une fois. Mais j'étais malgré tout déçue...

Qu'elle n'ait pas saisi le double sens de ma phrase, quel dommage... Mais, mais, elle semble s'ouvrir, posant son livre, et m'accordant enfin son attention. Mon sourire s'élargit, carnassier, alors que je laissai glisser mes mains sur la table avant de les placer derrière ma tête, m'adossant au fauteuil.

- Voyez-vous cela... Bientôt la fin de Poudlard, pas vrai ?

Je passai ensuite une main dans mes cheveux, fermant les yeux un court instant.

- Où comptez-vous aller après cela ? Je suis curieuse.

Pour être tout à fait honnête, je voulais m'en foutre. Mais je fus surprise de constater que je m'y intéressait. Un tout petit peu, rien de bien inquiétant, mais que Stéphanie Lilith soit à ce point curieuse de la vie des gens, c'était une grande première. Et je n'étais pas certaine de comment je me sentais face à cette découverte... Je secouai imperceptiblement la tête, bien sûr que non je m'y prêtais aucune importance, je cherchai simplement une ouverture pour m'y engouffrer et appuyer là où ça faisait réagir, comme je savais si bien le faire.

Quelle autre explication ?

Quelque part, perdue avec Sixtine.

La mer qui se balance PV
Je hoche vaguement la tête. Très vaguement parce que sa question est plutôt logique et que je ne suis pas certaine que ma réponse soit bien essentielle — ou plutôt, je suis persuadée qu'elle ne l'est pas. Évidemment que c'est bientôt la fin de Poudlard puisque je suis en septième année, c'est logique ! Enfin, les gens ont souvent tendance à poser des questions qui manque d'utilité, j'y suis malheureusement habituée et c'est ce que j'aime le moins dans mes rapports avec les autres. J'attrape ma bièraubeurre pour faire passer le malaise que m'inspire cette discussion que j'ai finalement voulu mais dont je ne connais pas les codes. J'avale une longue rasade sans quitter des yeux la drôle de jeune femme dont je ne comprends pas les expressions du visage, notamment les sourires qui semblent vouloir dire tant de choses qui me sont inaccessibles.

Je me détends légèrement en entendant la suite. Une question sur l'avenir, voilà qui n'a rien de compliqué. J'aurais dû m'y attendre : il suffit d'évoquer sa septième année pour que l'on veuille discuter des écoles supérieures. Je repose ma chope en prenant le temps de réfléchir à ce que je veux lui dire. Une vérité simple qui avortera la discussion — à moins qu'elle ne soit du genre à rebondir sur le moindre mot ? Ou une vérité un peu plus détaillé puisqu'après tout, elle m'a posée la question, c'est donc l'occasion pour moi d'y répondre sans me restreindre.

« Je poursuis les études, réponds-je finalement en haussant nonchalamment les épaules. Je ne sais pas encore où je vais aller, l'envoi des dossiers ne se fait pas tout de suite. J'hésite encore avec la GEAD et l'AESM. »

Mes doigts pianotent sur le bar et mes yeux font l'aller-retour entre les clients qui passent près de moi et la jeune femme qui a l'air tellement à l'aise dans cet endroit.

« Avec la Grande École de l'Art du Duel et l'Académie d'Enchantement, des Sortilèges et de Métamorphose, je veux dire, » précisé-je avec une légère grimace désolée, persuadée qu'elle ne savait pas à quoi faisait référence ces sigles et voulant lui éviter de me poser une question gênante pour davantage de précision.

À l'autre bout du bar, plusieurs hommes et femmes lèvent leur verre pour trinquer à je ne sais quel événement insipide. Le bruit qu'ils font fait défaillir ma concentration et je leur accorde un regard sans doute un peu trop long avant d'en revenir à la femme qui s'est dit curieuse de ma réponse alors qu'elle ne me connait ni de Morgane ni de Merlin. Faut-il être curieux de tous les inconnus pour travailler dans ce genre d'endroit ? Peut-être est-ce une condition nécessaire, oui, sinon qui voudrait passer sa vie ici ? me demandé-je en parcourant l'endroit du regard. Servir des verres toute la journée, nettoyer des tables, gérer des sorciers trop imbibés d'alcool pour se souvenir comment transplaner... Il y a beaucoup plus passionnant comme job, tout de même.

Je ramène mon regard sur la femme et la détaille d'un regard qui se questionne. Et elle, pourquoi est-elle ici ? Peut-être est-elle incapable de faire autre chose ? Peut-être est-elle très peu douée en magie... Et dans tous les autres domaines, ce qui pourrait expliquer comment elle s'est retrouvée à travailler dans un bar ? Alors certes, il s'agit du bar le plus important de la communauté sorcière britannique... Mais ça reste un bar.

La mer qui se balance PV
Eeeeet... voilà mon intérêt évaporé. Mes émotions jouaient au yoyo dans ma poitrine et mon cerveau, au détriment de leur stabilité habituelle. Allant et venant sans parcimonie, ils anéantissaient tout espoir d'avoir une conversation sensée et stable. Qu'est-ce que j'en avais à foutre qu'elle poursuive ses études et qu'elle hésite ? Pourquoi avais-je même posé la question ? Dire qu'il y a encore dix secondes, j'étais persuadée d'être intéressée par la vie de cette adolescente... Peut-être l'avais-je réellement été, mais voilà mon cerveau qui hurlait tout le contraire.

Mais alors pourquoi avais-je demandé ?.. Ah oui, pour chercher une ouverture. Mais quel intérêt ? Il y avait mille autres questions bien plus pertinentes que ça ! Je passai ma main sur mon visage en soupirant longuement, rouvrant les yeux une fois mes doigts glissant sur mes lèvres et mon menton avant de tomber sur la table pour croiser les bras. Je fus prise d'une envie spontanée de tout simplement me lever pour tourner les talons, lassée, et c'est ce que je fis, murmurant entre mes lèvres.

- Punaise...

Quittant mon tabouret, je fis demi-tour en direction des étagères de l'autre côté du bar, poussant un soupir d'exaspération et d'ennui, incapable de faire preuve de la moindre politesse en m'éloignant, retournant à mes occupations. Puis je me figeai, fermant les yeux et serrant les dents, avant de tourner ma tête dans sa direction.

- Les boissons sont sur la maison.

Et je repris mon travail. J'étais à la fois exaspérée par mon impatience, ennuyée par cette discussion, frustrée de ne plus savoir contrôler mes émotions et anxieuse à l'idée que cela ne s'arrange jamais... Quant à l'idée que cette adolescente puisse être blessée par mon comportement, je m'en moquais comme de mon premier balai.


Oups... L'inconsistance émotionnelle de Lilith a de nouveau frappé :lol:

Quelque part, perdue avec Sixtine.

La mer qui se balance PV
Je n'aurais jamais de réponse à mes questions. C'est ce que je comprends avant que le comportement de la femme ne fasse flamber ma colère.

Il y a une minute, à peine une minute Merlin !, elle me posait une question et semblait sincèrement curieuse de ma réponse. Elle m'a littéralement dit : « Je suis curieuse ». Et voilà que sous mes yeux, devant moi, sans même s'en cacher elle montre son ennui. Je pose sur elle un regard interdit tandis qu'elle se frotte le visage... À moins que ce ne soit pas de l'ennui mais que ma réponse ne lui ait pas plu ? Mais pourquoi ? Une mauvaise réponse aurait été : « Je ne veux pas poursuivre mes études, je préfère travailler dans un bar », moi j'ai répondu quelque chose de censé ! Quoi, elle n'aime pas les réponses intelligentes, elle n'aime pas l'ambition, c'est ça ?

Mes doigts se resserrent autour de la chope lorsque je surprends le mot vulgaire sortir de sa bouche. Ce n'est pas tant sa vulgarité qui me choque que sa soudaineté incompréhensible pour moi. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi elle peut passer d'un intérêt assez marqué à... Rien. Pire que ça : je me persuade, car c'est la seule explication possible, qu'elle est en train de se moquer de moi.

Me poser une question, me forcer à répondre, à me dévoiler... Tout cela pour se tourner comme elle le fait ? Pour s'éloigner ? Mon agacement se transforme en véritable colère. Je peux accepter que l'on ne me comprenne pas, que l'on ne soit pas intéressé par ce que je raconte ou que l'on ne cherche pas à me parler, mais se moquer de moi ? Je n'ai jamais aimé que l'on me manque de respect et cela ne va pas changer maintenant. Mes doigts sont tellement crispés sur la anse de ma chope que je manque de la faire tomber. Lorsque je m'en rends compte, je la lâche en murmurant une injure.

Je ramène mon regard sur la femme qui est en train de s'éloigner de moi. J'aurais pu me contenter de la boisson qu'elle m'a offerte et repartir à ma lecture sans faire toute une histoire de son comportement irrespectueux mais le fait est que je n'y arrive pas. Je n'y arrive pas. L'angoisse liée à la soirée à venir n'aide pas, évidemment. C'est donc tout naturellement que je réagis, moins de dix secondes après sa dernière phrase, en lui balançant des paroles dans lesquelles il serait impossible de ne pas deviner ma colère :

« Sérieux ?! C'est quoi votre problème ! »

Mon éclat attire le regard des clients les plus proches de moi mais c'est à peine si je le remarque. Je ne vois que la barmaid et à cet instant, je brûle d'envie qu'elle se retourne, toute penaude, et qu'elle se mette en quatre pour mériter mon pardon.

« Si ça vous saoule1 ce que je dis, ou si ça vous plait pas, vous avez qu'à pas venir me parler ! »

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1en plus vulgaire dans le texte

La mer qui se balance PV
Je humai l'odeur de la colère avant même que le son de sa voix ne retentisse. Au fond de moi, je m'étais attendu à une réaction pareille, je l'anticipais. Et comble du ridicule, je l'espérais quelque peu. Stéphanie Lilith, 37 ans, majeure et employée au Chaudron Baveur, avait provoqué la réaction d'une adolescente tout aussi impulsive simplement pour se sentir vivre. Et là, un événement inattendu m'arriva : je souris. Imperceptiblement, brièvement, les commissures de mes lèvres tressaillirent, découvrant mes dents. Un frisson s'empara de moi, me prenant de la base du dos jusqu'à remonter le long de ma colonne vertébrale jusqu'à ma nuque. Je fermai les yeux, me sentant à nouveau en vie.

Mais à présent, un nouveau problème se posait à moi. Qu'allais-je faire de cette émotion surpuissante qui me transperçait de part en part ? La réaction sensée aurait été de me tourner, puis de m'excuser humblement pour éviter toute débandade dans mon bar. Peut-être aurais-je même eu une parole réconfortante pour cette jeune femme, si j'avais été dans un bon jour.

Sauf que voilà, je n'étais pas dans un bon jour. J'étais dans un jour exécrable même. Il y a encore une dizaine d'heures, je venais de passer une nuit blanche avoir tenté de sauter de mon balais dans la Tamise. J'avais par la suite pour la première fois de ma vie rabiboché les morceaux avec un autre être humain pour sauver ma relation avec ce dernier. Et j'avais à peine pu dormir, alors, non, je n'étais pas de bonne humeur, et ce n'était certainement pas une petite gamine insolente qui se croyait meilleur que tout le monde qui allait changer quelque chose. Elle n'avait simplement pas eu de chance de tomber sur moi à ce moment-là. Je penchai ma tête sur le côté, laissant échapper un craquement provenant de mes cervicales, avant de tourner mon regard vers elle.

Le sourcil arqué, je tournai lentement le reste de mon corps vers elle, avant d'avancer dans sa direction, tout aussi lentement, sans détacher mes yeux d'elle. Les clients autour pouvaient s'indigner, je n'en avais cure. Mes mains se posèrent sur le comptoir, et je me penchai vers elle, de toute ma hauteur, le visage froid, mais bouillante à l'intérieur. Qu'elle me tende une perche... Ne serait-ce qu'un geste trop vif, un réflexe mal placé, un regard malencontreux... Un sourire mauvais déforma mes lèvres.

- Je déteste les gamines.

De ma main gauche, je tirai une cigarette de la poche de ma chemise, que je glissai entre mes lèvres. J'hésitai un instant à l'allumer avec ma baguette, mais je n'aurais pas voulu mettre le feu aux poudres entre cette adolescente et moi trop vite. Je voulais me délecter encore un instant de cette tension... Alors je sortis mon zippo, et j'allumai ma cigarette, tirant une grande bouffée que fumée que j'expirai sans ménagement dans le visage de cette petite insolente qui avait simplement eu le malheur de croiser ma route dans un mauvais jour. Je penchai lentement ma tête sur le côté en remettant ma cigarette entre mes lèvres, voulant voir jusqu'où elle pourrait aller.

- Par conséquent, j'aurais tendance à dire que mon problème, c'est toi.

Quelque part, perdue avec Sixtine.

La mer qui se balance PV
Quand elle se retourne, ma décision est prise. Avant même qu'elle ne se mette à marcher vers moi, je sais que je vais persister dans ma colère, l'affirmer même. Parce que j'en ai besoin, d'une part, et parce que le jour où je laisserais qui que ce soit me manquer de respect n'est pas arrivé et n'arrivera jamais. Alors lorsqu'elle se dirige vers moi, je me lève. Les mains crispées sur le bord du bar, mon tabouret repoussé par mes cuisses. Je m'ancre dans le sol et dans ce moment, la colère rendant mon regard noir. Ce visage, ces yeux, tout chez cette femme me donne envie d'exploser et absolument rien ne peut me permettre calmer mes grands sentiments. C'est pour cela que nous nous retrouvons bientôt face à face, dans une tension extrême que toute personne censée pourrait ressentir.

Mes dents se dévoilent brièvement lorsqu'elle ouvre la bouche. C'est un spasme de colère comme j'en ai parfois et qui noie mon esprit sous des images qui font du bien : des images dans lesquels je dégaine ma baguette pour lui envoyer un sortilège qui lui brisera les os du visage — sera-t-elle encore capable de sourire après ça ? La vision s'enfuit tout aussi rapidement, comme d'habitude, et ne reste que des tremblements imperceptibles. Ma colère n'est pas flamboyante comme elle pourrait l'être dans d'autre circonstances. Elle est seulement palpable, présente et bien attachée à ce hurlement d'injustice qui gronde en moi : elle est en tort, je n'ai absolument rien à me reprocher ! C'est sans doute parce que nous sommes dans son bar, elle doit ressentir un fichu sentiment d'appartenance et maintenant, elle se croit tout permis. Il n'y a pas une règle de savoir vivre qui dit quelque chose par que les clients sont rois ? Et bien elle est très loin de me traiter comme une reine, cette vieille frustrée qui doit détester sa vie passée à travailler dans un vulgaire bar.

Je me retiens de toutes mes forces de réagir quand, sous mes yeux et littéralement à vingt centimètres de moi, elle sort une cigarette de ses poches et, comme Sixtine Valerion avant elle, elle l'allume avec son drôle de briquet. La fumée me fait froncer le nez, évidemment et je jure que je n'ai jamais ressenti un sentiment de frustration plus grand que celui que ce geste me fait ressentir. Je me vois lui arracher le tube des lèvres pour le glisser entre les miennes — pensera-t-elle toujours que je suis une enfant après ça ? Mais l'idée de m'étouffer comme la dernière fois est assez effrayante pour que je m'en abstienne.

« Vous savez ce qu'il vous dit, votre problème ?! » répliqué-je alors sans pouvoir m'en empêcher.

Évidemment qu'elle le sait et la force de cette question c'est bien de ne pas dire la réponse à voix haute mais de la laisser en suspension entre elle et moi.

C'est une pulsion toute autre qui me fait bouger. Une pulsion qui vient de mes entrailles en fusion et qui me martèle à l'intérieur de la tête : venge-toi, venge-toi, venge-toi ! Même si ma raison me souffle que je ne suis qu'une idiote. Je lève la main, aussi vive qu'un serpent, et je tends la main vers la cigarette qui dépasse des lèvres de cette femme dont le visage ne me revient plus du tout.

La mer qui se balance PV
Une délicieuse impression m'envahit, le monde s'effaça autour de moi, pour ne se concentrer que sur cette jeune adolescente soudainement emplie de fureur. Je m'en inspirai, humant les effluves que son corps dégagea soudainement sous l'impact des hormones se mettant brutalement à circuler dans son organisme. J'aurais juré pouvoir entendre son cœur s'accélérer. Sa frustration si grande, si puissante, elle aurait pu m'exploser entre les doigts, j'en étais certaine, il suffisait que je la pousse un tant soit peu plus loin... Sa réponse m'arrache un sourire et un petit rire, alors que je penche ma tête sur le côté, n'écoutant que le déchaînement d'émotions explosant en moi. Enfin, à nouveau, je me sentais vivante. Quel plaisir indicible de sentir son sang circuler dans ses veines, le monde retrouva un peu de ses couleurs et j'emplis mes poumons d'air avec un soulagement perceptible.

C'est là que je percutai finalement la puérilité de mon comportement, et mon visage se figea, mes joues brûlantes sous l'embarras qui m'envahit en un instant.

Mais c'était trop tard pour rectifier le tir, et je vis la main de l'adolescente jaillir en direction de mon visage. Comptait-elle me frapper ou simplement me gifler ? C'est en faisant pivoter le haut de mon corps que je me fit la réflexion que peut-être elle ne voulait que me retirer ma cigarette. Mais trop tard, encore une fois. Les mois que j'avais passé à m'entraîner auprès de cette moldue me revinrent aussi facilement que si je respirai. Elle m'avait bien formé, j'en étais encore aujourd'hui impressionnée. Tandis que le haut de mon corps pivotait pour esquiver, ma main droit s'empara du poignet de la malchanceuse, et suivant le mouvement initié par son geste, je plaquai son bras sur le comptoir, dans un angle peu naturel.

Si j'avais repris conscience une seconde trop tard, je lui aurais brisé le bras. Elle était plus faible que moi, plus petite, et surtout sans la moindre expérience de combat physique. Je demeurai un bref instant immobile, maintenant son bras plié sur le comptoir, forçant le haut de son corps à rester plaqué sur le bois, avant de prendre une inspiration compulsive. Je poussai un raclement de gorge s'apparentant à un grognement avant de venir frotter mes paupières.

- Merlin...

Je relâchai mon étreinte, croisant mes bras sur ma poitrine, mon index tapotant mon biceps alors que je réfléchissais à toute allure. Je tira ma cigarette d'entre mes lèvres, laissant mon bras retomber le long de mon corps, expirant un nuage de fumée à ma gauche. Les excuses, ce n'est pas ce qui suffirait. Non, je sentais l'arrogance de cette petite, et le seul moyen que j'avais de réussir à transformer cet incident en quelque chose de productif, c'était de lui pointer ses faiblesses et comment les compenser. Elle devait être dans une rage indescriptible, alors justifier de mon état n'aiderait pas.

- Désolée, c'est pas mon jour.

J'expirai en fermant les yeux, frottant ma nuque en étirant ma tête vers le haut, avant de replonger mon regard dans le sien.

- Écoute, t'es peut-être forte en magie, je le sens bien, mais tu vaux rien contre les attaques physiques. Si tu décides d'aller parcourir le monde avec une impulsivité pareil, il vaudrait mieux que t'apprennes à te défendre.

Je pointai vers elle un index moralisateur, avant de déposer ma cigarette dans le cendrier pour tirer ma baguette. Puis je la fis voler jusqu'à mes lèvres et fit venir une bouteille d'eau gazeuse entre les doigts de ma main libre.

- Perrier ?

Mon visage était neutre, mais ma position ne laissait aucun doute : attaque-moi à nouveau, et je te casse le bras. Je lui offrais une porte de sortie, et elle pouvait s'en aller en toute tranquillité, ou bien m'écouter, et gagner quelque chose. Le percevrait-elle ? Allez gamine, je t'offre une occasion unique là ! L'odeur de l'ambition que je perçois émanant de tous les pores de ta peau me tromperait-elle ?

Quelque part, perdue avec Sixtine.

La mer qui se balance PV
C'est une colère pleine d'un courage idiot qui me fait m'élancer en avant pour attraper la cigarette. Et c'est un profond sentiment d'humiliation qui me tétanise quand je me retrouve, je ne sais comment, la joue contre le bar collant et le bras coincé dans l'étreinte puissante de la femme. La douleur que je ressens n'est même pas suffisante pour apaiser mes émotions. Je pousse un cri de rage en essayant de me défaire mais plus je remue, plus la douleur grandit. Je n'ai jamais ressenti une douleur comme ça, qui se mêle aussi bien avec ce sentiment d'humiliation qui me donne envie d'exploser le monde entier pour le punir, lui et tous les regards qui doivent être à présent posés sur moi, d'assister à ma déconvenue.

Quand elle me lâche, je me relève vivement en récupérant mon bras. Automatiquement, ma main vient masser mon épaule pour tenter d'atténuer la douleur. Ma colère est si grande que je tremble de la tête au pied. Je ne vois que cette femme et son attitude nonchalante, son orgueil. C'est un sentiment puissant qui me noue la gorge, qui me tord les entrailles et qui fout le bazar dans ma tête. Je ne peux plus penser normalement, je ne peux pas écouter ce qu'elle me dit, je ne peux pas prendre conscience de l'endroit où je suis car j'ai envie, j'ai besoin de répliquer, maintenant, de me venger pour atténuer la honte qui me cloue sur place. La grande vague grandit en moi, elle monte, elle monte...

Et l'autre, elle me fait la morale ! Avec sa clope à la bouche et son ton de femme qui a tout vécu, de femme qui en sait tellement plus que les autres ! Alors qu'elle n'est rien, rien pour me dire ce genre de choses, rien pour me toucher, elle n'avait pas le droit de faire ce qu'elle a fait. Et elle m'humilie en rappelant bien au foutu monde qui nous entoure et nous écoute que je ne vaux rien en combat physique, qu'elle vient de me laminer, de me soumettre. J'en éprouve un sentiment de haine tellement grand que j'en suis moi-même surprise. Je crois que c'est un trop-plein de toutes les émotions ressenties ces derniers mois qui s'accumulent au point que je ne suis plus capable de réfléchir intelligemment.

La bouteille qu'elle me propose est la goutte qui fait déborder le chaudron. D'un mouvement vif, les traits tordus par la colère, j'attrape la boisson et la jette violemment sur le sol, à côté de moi. Le bruit du verre qui s'explose me fait un bien fou. Une seconde plus tard, ma baguette a trouvé le chemin vers de ma main.

« Allez-vous-faire-voir ! » rugis-je entre mes dents serrées, la respiration rendue difficile par l'afflux d'émotion soudain. « Accio cigarette. »

Le petit tube s'extirpe des lèvres de la barmaid qui ne savent que faire des sourires moqueurs. Je la rattrape de ma main libre et la réduit en cendre d'un coup de baguette. Je me recule d'un pas pour m'éloigner du comptoir.

« Je suis forte en magie, ouais, répliqué-je en serrant le poing, la prochaine fois que vous m'approchez, je vous explose les os du bras. »

Mes doigts se resserrent autour de ma baguette magique. Mon coeur bat tellement fort que mes oreilles bourdonnent. Je me vois lui lancer un Reducto en plein milieu du bar. Je la vois tomber par terre en se tenant le bras. J'entends ses hurlements de douleur et je vois le regret sur son visage. La seule chose qui m'empêche d'agir, c'est l'éducation que j'ai eue qui ne me fait rien ignorer des lois, notamment celles qui s'appliquent quand on engage un combat dans un lieu public. Mais à l'intérieur de moi, je la supplie de continuer de m'humilier, de continuer son petit jeu idiot de femme frustrée car j'ai envie d'exploser, de crier, de lui faire mal et de la punir de me faire me sentir aussi mal.

La mer qui se balance PV
Je ne bronche pas quand elle saisit ma bouteille pour la fracasser au sol. Je ne fléchis pas quand elle extirpe ma cigarette d'un sort habilement lancé -je me fais la réflexion qu'elle semble manier sa baguette avec davantage d'aisance que moi à son âge- pour ensuite la désintégrer. Mon regard demeure de marbre, ma main se referme très doucement dans le vide alors que je penche ma tête sur le côté jusqu'à faire craquer mes cervicales dans un bruit sourd. Je parcours la salle du regard, ma voix vibrait, usant de tous mes talents et de tout mon charisme pour insuffler autant d'autorité et d'assurance dans ma voix que je pouvais. Ma main levée se tendait doucement dans leur direction.

- Tout va bien. Restez à vos places, toutes mes excuses. Reprenez vos discussions.

Cette voix chantante et vibrante, je m'en servais peu, mais elle ne manquait jamais de faire son petit effet. J'avais à présent un tout autre problème à gérer : cette adolescente que j'avais un peu trop titillé et qui semblait encore plus instable que moi. Toutefois, le bon côté des choses est que je semblai stable. Mon cœur battait régulièrement, mes pensées étaient claires, et mon esprit vif. Je réprimai un sourire, les sensations fortes, rien de tel pour retrouver ses propres sensations.

Je hume toutes les senteurs de cette jeune femme. Elle est violente, agressive, elle a soif de violence. Une telle soif, inextinguible et malsaine, telle que nulle ne devrait jamais connaître. L'odeur âcre de sa colère envahissait mes narines. Mais je ne me laissai pas démonter, j'avais retrouvé toute ma contenance, et désormais, j'étais maîtresse de moi-même, et j'osai l'espérer, de la situation. Je dirigeai ma main tendue lentement vers elle, guettant le moindre geste trop vif, avant de lentement lever ma baguette en direction de la bouteille brisée.

- Reparo.

Le cliquetis du verre retentit, et j'agitai ma baguette dans un mouvement habile pour envoyer la bouteille sur le comptoir, avant de terminer dans un autre mouvement fluide :

- Recurvite.

Puis, je déposai ma baguette sur le comptoir, lentement, avant de m'asseoir face à elle, tout aussi lentement. Mon regard noisette ne se détachant pas du sien, je tirai une nouvelle cigarette pour la glisser entre mes lèvres, sans l'allumer. Je posai une main sur ma cuisse, l'autre sur le comptoir, mes doigts tapotant lentement le bois, non loin de ma baguette. Une inspiration, une expiration.

- Navrée, je ne suis pas dans mon assiette aujourd'hui, tu as souffert d'un contrecoup de ma... pathologie.

Je ne trouvai pas d'autres mots pour qualifier ce dont je souffrais depuis cette foutue statuette. Mon zippo se retrouva dans ma main, le cliquetis de la pierre frottant contre le métal, la lumière de la flamme éclairant le bas de mon visage, je tirai une bouffée. Je la glissai entre mes doigts, un petit sourire aux lèvres.

- J'ai la flemme d'enjoliver, alors je vais être totalement honnête.

Une nouvelle bouffée, je la laissai flotter en cascade entre mes marines et mes lèvres.

- Tu es intéressante. Et plutôt puissante. Mais...

Un sourire apaisant, mystérieux, l'appelant à gratter sous la surface, si cette petite était dotée de la moindre parcelle de curiosité, elle mordrait probablement à l'hameçon. Un esprit aussi instable que le sien, il me paraissait évident qu'elle chercherait ce que je lui offre à tout prix.

- Et si je te disais que tu pouvais l'être encore plus ? Tu as l'air d'aimer infliger la souffrance à autrui, les sentir à ta merci, que dirais-tu d'essayer une nouvelle forme de puissance ?

Mes dernières paroles, je les chuchotai presque, comme un souffle, y insufflant toute ma présence, ma personne. Deux choix s'offraient à elle, et je devais bien avouer que j'étais assez curieuse de voir lequel elle choisirait. Enfin, non, plus exactement, elle disposait de trois choix, mais j'osais espérer qu'elle disposerait d'assez de jugeote pour ne pas le prendre.

Quelque part, perdue avec Sixtine.