C'est le mois de novembre, traître parmi les traîtres

RUBY, 12 ans
29 novembre 2045 10h05
Sous une arcade de la Cour de la tour de l'horloge, Poudlard


[rag #1]

•••

Depuis des semaines, une langueur terrible me prend aux tripes. Ça fait mal, ça me pèse, c'est deux mains qui s'enroulent autour de ma gorge et qui l'enserrent petit à petit. C'est ridicule mais c'est bien là et ça m'empêche de vivre.

Je frissonne à cause de la brume matinale qui s'étend dans la Cour. Je viens ici en solitaire, pour échapper aux piaillements qui règnent dans le Dortoir à cette heure. Assise entre deux piliers, les jambes qui se balancent sur un rythme lent, ma baguette repose au creux de mes mains. Je la laisse rouler entre mes doigts quelques instants avant de la poser à ma droite, en me repassant le film des dernières semaines dans ma tête, dérangée par le bruit du silence.

À vrai dire, les jours passés avaient été terriblement creux. Sans saveur, sans aucune étincelle ; seulement de quoi me laisser mourir d'ennui. Je me suis traînée jusqu'ici uniquement dans le but de pratiquer un peu mes sortilèges. Histoire de ranimer ce qui fait ma fierté : mes connaissances et ma magie.

Je n'ai pas beaucoup dormi, maltraitée par les angoisses et les doutes qui me rongent de l'intérieur depuis cet été. C'est encore pire depuis qu'Ashley s'endort à quelques mètres de moi et m'évite pourtant comme si des kilomètres nous séparaient. J'ai bien trop de fierté pour aller la voir et la questionner sans relâche, ou lui déverser tout ce que j'ai sur le cœur et que je ne cesse de ressasser nuit après nuit. Alors à la place, mes cernes trahissent mes insomnies un peu plus chaque jour. J'espère bien qu'elle me regarde, Ashley, qu'elle me jette des coups d'œil à la dérobée et que la culpabilité la mord lorsqu'elle contemple les dégâts qu'elle a laissés sur son passage et qui se lisent sur mon visage. Je l'espère terriblement.
Mes yeux commencent à me piquer et je les frotte vigoureusement, chassant de mon esprit toutes ces visions du passé. Elles ne servent qu'à remuer ce qui ferait mieux de rester enfoui. Je me sens bête, plantée là avec mes pensées. J'aurais besoin de pleurer ; mais je ne le fais pas.

D'un geste qui se voudrait alerte, j'attrape ma baguette du bout des doigts. Tant bien que mal, je rassemble ce qu'il me reste d'espoir au creux de ma poitrine, et avec l'habileté dont je fais toujours preuve, je lance « Hyacintus Flammas ».
Des gerbes de feu bleu plus petites que la moyenne jaillissent dans les airs. *Ça suffira*, je pense.

J'ai pleinement conscience du froid qui règne autour de moi, mais je me sens surtout gelée de l'intérieur. Point mort. Gryffondor pourrait avoir gagné la coupe des Quatre maisons que ça ne me ferait pas plus d'effet.
Je laisse mes yeux dériver sur le mouvement des flammes qui s'agitent en face de moi et me réchauffent en douceur. C'est comme si mon corps se dissociait lentement de mon esprit. Je pourrais ne plus exister que ça ne me ferait pas plus d'effet.

« Finite. Finite Incantatem », je répète, avec un peu plus de détermination. Les flammes s'éteignent, et je trouve ça beau.


29 novembre 2045 19h48
Dans un coin de la Cour de la tour de l'horloge, Poudlard

•••


Je suis revenue ici. La brume du soir aussi. Elle émerge doucement du sol, comme si des dizaines de fantômes se réveillaient d'entre les morts. Je goûte au calme d'une soirée humide et désertique. Le couvre-feu se rapproche et peu d'élèves osent encore s'aventurer à l'extérieur à cette heure.

J'ai erré dans les Couloirs toute la journée, un livre à la main. Je n'y ai pas touché. Comme toujours, c'est pour l'apparence, le paraître. Je ne me rappelle déjà plus avoir déjeuné. Je me sens comme un pantin sans nom et sans mémoire. Je suis en train de subir le cours de ma vie et le pire, c'est que ça ne me fait rien.
Maintenant, j'ai l'impression de ne faire qu'un avec le froid. Je passe ma langue sur mes lèvres et je les sens gercées. Je voudrais me réchauffer, encore.
« Hyacintus Flammas ». Et une boule de flammes bleues se forme devant moi. « Finite Incantatem ». Elle expire. « Hyacintus Flammas ». Je suis en train de créer un cycle, quelque chose qui va et vient, qui naît pour mieux mourir, et dont je suis la seule maîtresse du destin. J'aime cette idée de contrôle, de parfaite maîtrise de ce qui advient ensuite.
Je pourrais rester là des heures encore, à agiter ma baguette et à faire fleurir les flammes pour les voir faner sous mes ordres. Je pourrais.

« Finite ».

belle, romantique, rouge (Paige 2026)