Les Fantômes de l'Opéra
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La radio enchantée diffusait de très anciens classiques dans un son grésillant du passé, mais ce n'était pas ce que l'on entendait le plus dans le vieil appartement ce soir-là : divers ustensiles et couverts s'étaient entrechoqués sur la table du coin cuisine, comme ravis de pouvoir sortir de leurs placards. Chop, chop, chop, le couteau s'affairait à trancher une carotte devant un sorcier qui pleurait à chaudes larmes en dépiautant son oignon. A côté de lui, l'Oncle Typhus remuait une mixture huileuse, un peu hilare devant les manières que faisaient son neveu. C'était presque à croire qu'il pleurait réellement de devoir participer aux tâches quotidiennes. « Snif... Ah, qu'est-ce que ça fait du bien de pleurer ! déclama soudain le sorcier en donnant son oignon au couteau inarrêtable. Ça me ramène à l'instant où mes parents m'ont fichu à la porte. Je n'ai pas réussi à pleurer sur le moment, mais ce n'était pas l'envie qui me manquait ! — Placido... modéra le vieux sorcier en secouant la tête, habitué à ce genre d'exagérations. Tu sais bien que ce n'est pas tout à fait ce qu'il s'est passé. » Tripplehorn haussa les épaules, récupérant sa baguette magique pour allumer un petit feu sous la poêle. Peu importe ce qu'affirmait son oncle, c'était ainsi que lui avait vécu les récents événements. De sa perspective de garçon préféré et chouchouté, il s'agissait d'une disgrâce, ne voyant pas réellement le fait qu'il s'agissait d'un mal pour un bien : par exemple, il n'avait plus cuisiné depuis de très longues années... A vrai dire, il n'avait jamais cuisiné seul. Son oncle surveillait donc ses gestes de très près, aidé par les conseils toujours avisés de son épouse dans son portrait accroché dans le petit salon. « Moi qui pensais m'occuper d'eux pendant leurs vieux jours ! continuait Placido en secouant une baguette magique menaçante. C'est ce que fait ma collègue... Mademoiselle Vermillon. Elle passe les vacances avec sa mère pour l'aider à entretenir sa serre. L'infirmier aussi - Diarmuid, je t'en ai parlé ce matin, le grand bosseur - il a l'air proche de son frère. Et leurs parents sont sûrement bien plus jeunes que Papa et Maman ! » finit-il par exhorter. Il était tellement rare de le voir se confier autant sur ce qu'il avait réellement sur le cœur que ni l'oncle ni le portrait au-dessus de la cheminée n'osaient l'interrompre. Pour libérer ainsi sa parole, il devait forcément se sentir à l'aise. Peut-être bien que ces dernières heures en leur compagnie lui avaient fait du bien. C'était bien entendu désagréable de le voir si remonté, mais c'était déjà bien plus supportable que son silence inquiétant. « Je croyais qu'on avait des souches italiennes du côté de grand-maman... Les vraies familles italiennes, elles, ne laissent personne derrière elles ! Comment pensaient-ils que j'allais réagir après cet abandon ? Tu sais, Oncle Typhus, je me demande si au fond ils n'auraient pas préféré un fils Médicomage... » Son hôte ne put garder le silence plus longtemps, il fallait intervenir avant que ces mensonges n'envahissent complètement une vérité tout de même bien plus supportable à vivre : « Il me semble que tes parents demandaient juste que tu fasses la vaisselle de temps en temps. » Placido se figea un instant, comme pour trouver rapidement un autre reproche à inventer pour justifier son petit éclat. Il savait bien que ses parents ne lui avaient jamais mis de balais dans les roues au regard de ses choix parfois douteux, il pouvait au moins leur accorder cela. Peut-être qu'il était souvent resté enfermé dans sa chambre à attendre qu'on le serve sans bouger le petit doigt... aussi. « En tout cas, ils ne demandent pas de mes nouvelles... Je pourrais très bien avoir attrapé quelque chose dans cet horrible grenier... Sans vouloir t'offenser mon cher oncle. » L'oncle leva les yeux au ciel, visiblement pas blessé pour une noise. « Tu m'as dit qu'ils étaient partis en weekend chez l'une de tes sœurs, je ne sais plus laquelle des six à vrai dire. » Il ajouta, un peu plus ferme : Et je t'ai proposé plusieurs fois de dormir dans la chambre ou dans le salon, c'est toi qui m'a dit... Qu'est-ce que tu m'as dit, déjà ? — Les artistes ont besoin d'un grand espace vital pour laisser exprimer leur génie, surtout la nuit, dicta Placido en plaçant les rondelles de carottes dans la poêle. — Hmph, toi alors... » se retint de rigoler le vieux sorcier. Le bruit de cuisson accorda un court moment de répit aux locataires, sorciers, tableaux et souris. Toutefois, une fois le silence revenu, au lieu de reprendre une tirade dramatique, le sorcier marmonna quelque chose qui sortait du cœur : « J'espère que mes sœurs ne seront jamais au courant de tout ça, ce serait l'attraction du siècle... » Elles avaient toujours été jalouses de la façon dont il avait été traité différemment par rapport à elles. Même si on ne pouvait pas dire que les sœurcières avaient eu de quoi se plaindre en grandissant, il était certain qu'être le seul garçon dans une si grande sororité avait apporté son lot d'avantages auprès des Tripplehorn. Son oncle s'approcha de lui et, après avoir laissé tomber les morceaux d'oignons dans la poêle, tapota son épaule. « Ne t'inquiète pas, il n'y aurait de toute façon pas de place pour toutes les accueillir ici. » S'occuper d'un seul enfant Tripplehorn était en effet déjà de trop pour le sorcier qui ne demandait pas tant de compagnie. Une odeur agréable commença à titiller les narines, effaçant toute trace de mauvaise humeur. « Secouez un peu la poêle pour bien cuire tous les côtés », dictait la Tantine Charmille, imperturbable. Le sourire dans sa voix indiquait qu'elle ne s'en faisait pas de trop pour son neveu. Il avait toujours réglé ses problèmes ainsi, d'une façon un peu chaotique. Comme un chat, il retombait sur ses pattes - le plus souvent. Ce qui pouvait aussi être réjouissant, c'était de le voir se préoccuper de ses parents - même s'il ne s'agissait que de maintenir l'opinion qu'ils avaient sur lui. Dans tous les cas, cette situation ne le rendait pas indifférent, et il semblait même inconsciemment vouloir corriger ce qui le maintenait à distance d'eux : lui-même. Bien qu'il ne s'agirait sûrement pas d'une promenade de santé, il paraissait déjà se trouver sur le bon chemin. Chers @Mia Vermillon et @Diarmuid O'Belt, vos oreilles peuvent siffler |

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Les Fantômes de l'Opéra
![]() | IL Y A LE BON ET LE MAUVAIS SOUVENIR | ![]() |
Retournant près de la cheminée toujours éteinte, installés dans leurs fauteuils maintenant attitrés, les deux sorciers avaient hâte de goûter ce qu'il se trouvait dans leurs bols en bois. On ne pouvait pas dire que leur dîner à base de carottes et d'oignons était très recherché, mais l'appétit n'était pas au rendez-vous lorsqu'il faisait trop chaud et, surtout, il ne fallait pas faire trop compliqué si l'on voulait que Placido participe à la cuisine. La prochaine étape consisterait sûrement à le voir préparer ce plat tout seul. Après les premières bouchées silencieuses, une sorte de sourire contenté apparut sur leurs visages. « Alors..? N'est-ce pas plus gratifiant de manger ce qu'on a cuisiné nous-même ? » Le sorcier approuva timidement, sûrement pour ne pas risquer qu'on lui demande de cuisiner tous les jours et à tous les repas. « La prochaine fois, on devrait peut-être mettre moins de sel et de poivre... C'est trop épicé. - Trop épicé..? répéta l'oncle, ahuri. Le vieux sorcier sembla tester le goût, il était catégorique : Tu rigoles ? On n'a pas ajouté de sel et de poivre ! Et à part l'oignon, il n'y a rien d'autre qui relève le goût des carottes... » Placido reprit une bouchée. Pour quelqu'un qui aimait autant avoir raison, c'était une étonnante évolution. « Tu as peut-être raison... J'ai la gorge fragile, tu sais, c'est sûrement pour ça. » Soudain, les voix qui sortaient de la radio enchantée s'intensifièrent, comme si les sorciers chantants avaient laissé place à des commentaires frénétiques bien peu mélodieux... La finale de la Coupe du Monde de Quidditch se tenait ce soir, inondant les ondes magiques des événements qui avaient lieu en Asie. Son oncle écoutait d'un air faussement distrait, se souvenant sûrement de ce que son neveu lui avait dit à ce sujet : "Je ne veux plus rien entendre à ce sujet, ils en parlent partout, tout le temps". Celui-ci se disait aujourd'hui qu'il ne pouvait décemment pas tenir éloigné son agréable hôte de cette distraction, d'autant plus qu'il avait lui-même ses propres plans pour ce soir : il avait rendez-vous avec la pensine du grenier. Comme pressé de s'éloigner de la ferveur - souvent dangereuse - des sorciers pour leur sport favori, il s'occupa de débarrasser son bol et celui de son oncle qui n'en crut pas ses yeux. Tripplehorn approcha la radio magique du fauteuil, inonda ses oiseaux de mots d'amour et monta l'escalier craquant. C'était comme changer entièrement d'atmosphère : il faisait encore plus chaud sous les charpentes mais l'obscurité refroidissait le lieu, lui donnant cet air lugubre auquel le sorcier ne parvenait pas à s'habituer. Ce n'était cependant pas si grave pour le moment, puisqu'il allait pouvoir de nouveau s'échapper d'ici un court instant. Placido sortit sa baguette magique, oubliant dans l'empressement de s'habiller pour la nuit. L'halo lumineux qui apparut à son extrémité se déplaça jusqu'à l'Armoire à mémoires. A peine sa main eût frôlé la poignée de son casier qu'un son se détacha du silence relatif imposé par les exclamations lointaines des commentateurs. « Psst ! Placido... Psst ! » Le sorcier s'immobilisa, cherchant une logique à cette voix sortie d'outre-tombe. Il comprit heureusement plus rapidement que la première fois. « Tantine Charmille, tu es là ? » Il s'approcha des portraits posés les uns contre les autres près de la pensine. Comme s'il faisait la revue, il choisit celui qui l'intéressait : celui qu'occupait en demeure secondaire sa Tantine. « Ouf, je commençais à étouffer contre la lavande de Shoreham... Ça ne te gêne pas si je reste ici un moment ? » Placido plaça le portrait en premier plan devant les autres, face à lui. Elle non plus, ne semblait pas très réceptive à l'engouement sportif. Il hésita toutefois : sans vraiment savoir pourquoi, il avait le sentiment d'être interrompu. La sorcière, sous ses traits naturellement attentifs, essaya de le convaincre : « Je sais très bien ce que tu t'apprêtes à faire, on y prend trop rapidement goût... Laisse-moi au moins veiller un peu sur toi ! » Elle avait fait mouche, il avait acquiescé sans difficulté, le regard pétillant. Lors de sa première remontée parmi les vivants, il s'était senti bien seul et quelque peu perdu. Être réaccueilli par un visage familier ne pouvait que constituer une sécurité supplémentaire, après tout. « Je peux même te conseiller des flacons de souvenirs inoffensifs... Tiens, cherche celui-là : La Sérénade de la Prima Donna ! » Dans l'éclairage de sa baguette magique, Placido pouvait constater que le portrait de sa Tantine exprimait quelque chose de malicieux. Il était étonnant qu'elle n'essayait pas de le dissuader plus que cela, après l'avoir sermonné sur l'utilisation de la pensine. Peut-être bien qu'elle avait une idée derrière la tête... « La Sérénade de la Prima Donna , répéta-t-il d'un air fasciné. Tu avais un certain talent pour trouver les titres... Il éclaira son propre visage, soudain sérieux et concerné : Ça ressemble à un souvenir de mes années à l'Opéra, et je ne me souviens pas avoir rempli des flacons à cette période... Tu es bien sûre qu'il est inoffensif ? » Le titre se référait assurément à la Grande Renata, la cantatrice qui l'avait pris sous son aile pour démarrer sa carrière. Ce n'était pas qu'il ne voulait pas la revoir mais... Sa perte demeurait trop récente, jusqu'à ne pas arriver encore à prononcer son nom. « Fais-moi confiance, je te promets que tu iras très bien après cette petite remembrance... » Placido plissa les yeux mais finit par s'exécuter. Tout le monde était au courant dans sa famille : la disparition de sa protectrice était un sujet tabou. Est-ce que les tableaux savaient ? Mais s'il était tombé sur cette étiquette de lui-même, nul doute qu'il aurait choisi ce flacon... « De toute façon, tu as tout intérêt à ne pas me rendre fou... Je dois te rappeler qu'il me reste plus de deux semaines de cohabitation avec ton époux », s'autorisa-t-il à plaisanter pour ne pas se lamenter, en tirant la poignée de son casier vers lui. Il farfouilla parmi les nombreux flacons, éclairant les étiquettes une à une. Tomber sur elle en particulier avait quelque chose d'effrayant. Ce n'était pas ainsi qu'il avait imaginé son second tête à tête avec la pensine... Seule la curiosité lui permettait d'accepter cette tentative dirigée par le souvenir de sa Tantine imprimé dans la toile. |

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Les Fantômes de l'Opéra
![]() | RENDEZ-VOUS À L'OPÉRA | ![]() |
Agenouillé devant le bain aux oiseaux, Placido Tripplehorn versa le flacon du souvenir, laissant échapper un filet argenté. Certes il n'avait cette fois-ci pas choisi sa destination, mais il n'en restait pas moins toujours fasciné devant cette magie si particulière... La voix lointaine de sa Tantine continuait de lui dicter les précautions habituelles : garder en tête qu'il ne s'agissait que d'événements passés, apaiser son esprit, se laisser porter sans lutter, se détourner dès l'instant que les émotions devenaient trop fortes... Tout cela ne faisait que lui confirmer que ce souvenir, choisi à sa place, ne se trouvait pas si inoffensif que cela. « Ne tarde pas trop avant de te lancer, la clef est sûrement de ne pas traiter cette pensine comme quelque chose de trop subversif... Bien qu'elle soit réellement dangereuse. — Je me passerai bien de ces conseils, tu sais, j'ai plutôt bien supporté ma première virée dans le passé. » C'était assez faux, ce souvenir le travaillait toujours même après sa confession à son oncle et sa tante. Le portrait continua comme si la sorcière n'avait pas entendu : « Si tu penses que quelque chose va mal se passer, les chances qu'il se passe réellement quelque chose augmentent... Comment appelle-t-on cela, déjà ? Une prophétie autoréalisatrice. » Voilà un conseil qui lui paraissait intéressant : se lancer, tout simplement. Il acquiesçât, l'œil complice, avant de s'approcher du voluptueux bassin. La caresse de son contenu l'emporta jusque dans ce nouveau décor, encore plus lumineux que celui du précédent souvenir. Placido observa autour de lui, timide et recroquevillé, identifiant rapidement cet élégant lieu qu'il se voyait traverser à présent : l'Opéra sorcier de Londres. Il n'y avait plus remis les pieds depuis une quinzaine d'années, ayant même évité la compagnie de ses anciens partenaires de scène et autres collaborateurs depuis tout ce temps - ils semblaient l'avoir très vite oublié de toute façon. Ce n'était pourtant pas un sentiment de nostalgie ou de mélancholie qui l'envahissait à cet instant, mais bien de la fierté. Cette sensation lui était bien plus agréable que l'appréhension et l'effroi à l'idée d'observer la robe de sa sœur prendre feu. A vrai dire, c'était l'exacte reproduction de son état d'esprit d'alors qui l'assaillait : il s'agissait assurément de son propre souvenir cette fois-ci. Il suivait à travers le luxueux hall un jeune garçon dont il avait gardé la posture un peu hautaine, le regard perçant et l'allure romantique des héros dramatiques. Son nez ne se rappela d'aucun parfum, ce qui était de fort mauvais goût pour le sorcier qui aujourd'hui ne se serait jamais rendu dans un tel endroit sans en porter. Le gigantesque lustre, le dôme de verre, les bustes sur leurs présentoirs en bois... Il fallait tripler d'efforts pour rester concentré face à ces visions si familières. A cette époque, Placido avait déjà perdu les airs bohèmes qu'il avait attrapé durant sa cavale adolescente : il venait tout juste de quitter sa troupe itinérante pour retrouver sa sédentarité - riche de son expérience dans un monde du spectacle bien différent - et cela faisait moins d'une semaine qu'il avait été accepté dans une classe préparatoire de l'Opéra. On ne lui avait pas laissé le temps de s'y attarder de trop car, à vingt ans, il montait déjà sur scène - tout talentueux et empli de rêves qu'il était. S'agissait-il d'une journée d'étude ? Ou bien s'apprêtait-il déjà à monter sur scène le soir venu ? Empruntant de grands escaliers entourés de lumières resplendissantes, le sorcier suivait le jeune garçon plein d'assurance qu'il avait été. Même les couleurs ne l'effrayaient pas, sa longue cape violette en satin virevoltait derrière lui. Arrivé au milieu de l'escalier, il croisa un groupe de chanteurs qu'il ne connaissait que de loin pour la plupart. L'intru de ce souvenir, lui, savait identifier l'une des sorcières sans difficulté. « Le chat sauvage sous son ombrelle... » murmurait la Petite Renata, mal dissimulée derrière son éventail. Sa mère, la Grande Renata, n'était pas moins que la Prima Donna de l'Opéra durant cette période, une cantatrice au grand réseau qui pouvait lancer ou terminer les carrières en un claquement de doigts. La Petite Renata s'était positionnée comme une rivale personnelle avec lui, dès lors que la Grande Renata avait choisi de s'occuper de la carrière du garçon plutôt que de celle de sa propre fille. Les tensions avaient toujours eu lieu entre les chanteurs lyriques, de toute manière. Placido avait beau essayer de se remémorer ces instants, il n'arrivait pas à deviner où tout cela le menait, ne pouvant que suivre ce garçon aussi naïf que lui à ce sujet : ils n'allaient sûrement plus tarder à obtenir le fin mot de ce souvenir. Le couloir rouge et boisé qui donnait accès à la salle principale de l'Opéra le ramenait à des émotions contradictoires. Ouvrir n'importe laquelle de ces portes lui aurait permis de jeter un œil à cette scène qu'il avait toujours fui depuis la tragédie qui l'avait frappé. « Piccolo... Piccolo ! » Un sorcier dégoulinant de sueur le rattrapa et s'arrêta devant lui. Il allait visiblement avoir du mal à lui parler : « Respire mon bon Sganarelle, c'est très important tu sais... On ne peut rien faire avec sa voix sans un peu de souffle », lui expliquait avec beaucoup d'insolence le jeune sot qu'il était. Ce sorcier était le valet de tous les artistes qui se produisaient ici : il savait toujours qui devait être présent à chaque instant et surtout à quel endroit. Pour les yeux d'un jeune Placido qui n'avait jamais fait partie d'une grande œuvre de premier plan à l'Opéra, il était assez étonnant que ce Sganarelle ait quelque chose d'important à lui dire, lui qui faisait davantage figuration dans ce bâtiment. « C'était ta pause déjeuner ? Ne retourne pas en classe. Le sorcier observa sa montre à gousset. Il faut... Il faut que tu te dépêches. Ecoute moi bien : La Grande Renata t'a remarqué durant la répétition de ce matin... Elle veut te rencontrer... Maintenant. » Tandis que le garçon à ses côtés se défiait légèrement de cette information, Placido perdait son sourire. Il venait de comprendre de quel jour il s'agissait et la raison pour laquelle ils avaient croisé la Petite Renata... Les chanteuses, mère et fille, revenaient de Paris pour reprendre leurs marques à Londres - et surtout pour renégocier le salaire de la Prima Donna à la hausse, évidemment... C'était donc le jour où sa carrière avait décollé. Placido, aussi bien dans le présent que dans le passé -, n'eut pas le temps de réfléchir à ses états d'âme. « Elle t'attend sur le premier balcon, tu la reconnaitras directement. Allez, cours ! » Il pouvait ressentir l'adrénaline de cet instant. Avant qu'il ne puisse partir à la suite du jeune damoiseau, le décor fondait comme une peinture mise au feu. |

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Les Fantômes de l'Opéra
![]() | LA SÉRÉNADE DE LA PRIMA DONNA | ![]() |
Les volutes de fumée dessinaient un décor semblable au précédent : Placido se trouvait toujours à l'Opéra, mais cette fois-ci en son cœur. Perché sur le premier balcon, le grand rideau dissimulait à sa vue la scène en contrebas. La fosse de l'orchestre qui habituellement accueillait quelques musiciens et leur chef à toute heure de la journée était vide. Le sorcier observait d'un œil plein d'appréhension la version jeune de lui-même s'apprêtant à rencontrer une sorcière qui allait intervenir dans le cours de son destin. Sur la pointe des pieds, le jeune homme encapuchonné cherchait la cantatrice parmi toutes ces places vides. Même le Placido du présent observait les alentours, comme s'il souhaitait l'aider un peu : il pouvait sentir son cœur palpiter dans l'écho du passé. Au lieu de l'apercevoir en premier lieu, ils l'entendirent : « Si rien ne doit me séparer de toi, Tu dois me promettre une chose : Tu ne dois jamais me questionner, ni vouloir connaître D’où je suis venu, ni mon nom, ni ma lignée ! »1 Sa puissante voix lui faisait dire qu'elle se trouvait juste à ses côtés, mais il n'en était rien : il devait effectuer encore plusieurs mètres pour atteindre son siège. « Comme tu me protèges dans ma détresse, ainsi je serai fidèle à ton commandement... » répondit-il dans sa voix d'adulte, amère, suivant son jeune homme miroitant. Placido s'observa lisser sa cape, réajuster ses manches et reformer autour de son doigt une bouclette sur son front. L'aspect assez shakespearien à son goût, le jeune sorcier s'approchait avec la fausse assurance d'un jeune homme en réalité terrifié par cette rencontre. « Aaaah~AaAaAAh~, vocalisait avec facilité la Grande Renata dans les aigus avant de s'interrompre, constatant une certaine présence d'un œil ouvert. Elle semblait retenir un sourire. Oh, c'est toi... Le petit Piccolo. » Emu, le grand sorcier au corps émacié se détourna un instant de cette vision. La dernière fois qu'il avait vu la Grande Renata, elle n'avait en rien ressemblé à cette dame si vivante et vivifiante... En sa présence, on ne remarquait personne d'autre : pour preuve, il n'avait pas tout de suite remarqué qu'un petit elfe de maison perruqué à ses côtés éventait la sorcière avec un objet emplumé. Elle tendit sa main vers le jeune Placido, faisant mine de ne plus l'observer de la tête aux pieds. Si à l'époque, il s'était forcé à réaliser ce baise-main, aujourd'hui il n'aurait pas hésité. Ils en auraient bien rigolé, comme deux vieux amis. « Hi, hi, hi. Bien, trêves de galanteries ! » l'interrompit-elle en enlevant sa main. La Grande Renata parut quitter sa posture droite dans les deux sièges qu'elle occupait, s'étalant quelque peu d'un air plus détendu. « Alors mon petit Piccolo, que dirais-tu de goûter un peu au succès ? » Le jeune sorcier manquait terriblement de répondant en compagnie d'inconnus - d'autant plus si ces inconnus s'avéraient être des personnalités importantes dans leur milieu. Heureusement, son visage avait parlé pour lui. Il ne s'était jamais vu ainsi, si intimidé, comme s'il rêvait tout en étant éveillé. Il y avait quelque chose de déroutant à se voir perdre pied sans pouvoir intervenir d'une quelconque manière. « On m'a informé que tu étais arrivé ici il n'y a même pas un mois et que tu suivais déjà la même classe préparatoire de ma petite Renata ! Face au silence de ce garçon aux yeux étoilés, elle continua : Ce n'est pas commun. A vrai dire... Il n'y a rien de bien commun chez toi. Les ténors se ressemblent tous... Mais toi... Oh toi... » Ils s'observaient avec cette complicité déjà présente dès leurs premiers échanges. Le sorcier spectateur derrière le jeune Placido remarquait toutefois quelque chose : la Grande Renata prenait un air déçu. Lui qui s'était toujours souvenu d'une embauche rapide et fulgurante aux allures de coup de foudre, remarquait à présent que ce n'était pas vraiment le cas. « C'est peut-être tes jolis yeux qui m'ont eu... C'est ce qu'on m'a dit quand j'ai annoncé vouloir te prendre sous mon aile. Tu n'es pas très bavard... Et moi j'aime la discussion. — Ah... Je... Oui... » balbutiait-il, triturant ses mains. C'était douloureux à regarder. Même avec tous les efforts du monde pour paraitre plus assuré qu'il ne l'était - chose qui lui avait souvent réussi -, Placido était cette fois-ci trop intimidé. Comment la Prima Donna avait-elle fini par l'accepter dans son sillage ? « ...Mais il y a quelque chose que j'aime bien plus que la discussion. » Elle récupéra l'éventail des mains du petit elfe et se releva, enflammant l'atmosphère de sa présence avec sa longue et large robe de sorcière qui oscillait avec froufrous et rubans, sans compter sa perruque rousse qui défiait la gravité, surmontée d'un chapeau tordu fleuri. Il paraissait petit à ses côtés, autant dans le passé comme dans le présent. Agitant frénétiquement son éventail et dans des gestes d'enluminures, la Prima Donna gratifia l'Opéra de sa voix presque inhumaine depuis ce balcon : « CE SOIR LA SCÈNE EST MISE NOS CHANTS SE MÊÊÊLENT... MA MAIN, MES MOTS, MA VOIX, JE T'ENSORCEEELLE..! ET SI TON DOUX REGARD, SE PERD PARFOOOIS... TU SAAAIS QUE LE FANTÔME DE L'OPÉRAA EST LÀ EN TOOOI ! »2 Placido rigolait dans sa main, trop heureux de réentendre sa protectrice donner de la voix au moment où elle se trouvait au sommet de son art. Il savait qu'il devait imprimer ce chant si éclatant dans sa tête pour ne plus penser à la déchéance qui s'en était suivie. Aujourd'hui, maintenant, il n'en voyait aucune trace, pas même latente. La seule déchéance dont il était témoin, à vrai dire, c'était la sienne : quel petit homme insignifiant était-il, face à elle... Mais soudain, comme pour lui faire du tort, ce petit homme grimpa sur un siège et laissa échapper une voix de prince charmant : « CEUX QUI VOUS VOIENT EN FACE, SONT PRIS D'EFFROI... JE SUIS UN MASQUE POUR VOUS... — JE SUIS TA VOOIX ! » reprenait la cantatrice, une fois passée la surprise de cette démonstration transformée en duo. Tripplehorn observait ce jeune homme devenu Roi dans ce château et sa brillante tentative de convaincre la sorcière d'aller au bout de son idée. Il se souvenait parfaitement à présent : il n'avait plus hésité, saisissant immédiatement l'opportunité de servir cette grande dame qui avait posé ses yeux experts sur lui. Il se remémorait à quel point il s'était senti important. « MON ESPRIT ET MON CHANT S'ENVOLENT OU PLOIENT, JE SAAAIS QUE LE FANTÔME DE L'OPÉRAA EST LÀ EN MOOOI ! » Alors que les deux chanteurs lyriques s'harmonisaient, son regard se concentra davantage sur la cantatrice. Il n'avait pas remarqué, à l'époque, à quel point elle l'observait avec une sincérité que l'on retrouvait rarement chez ces dames aux vies théâtrales. Il n'était peut-être déjà plus un énième protégé à ses yeux, mais un véritable partenaire de jeu... Après tout, c'était ce qu'ils avaient partagé tout le long de leur étrange amitié : l'amour du chant qui libérait. Il se souvenait de nouveau : la Grande Renata le rejoignait en grimpant elle aussi sur un siège. Au fil de la mesure, l'elfe de maison se recroquevillait, pétrifié d'effroi devant ce comportement si inhabituel. Placido, lui, se laissa tomber au sol. Installé contre le rebord du balcon, étourdi par cette réminiscence enfouie, il observait ce spectacle avec la sensation que son deuil pouvait enfin prendre fin. |
1 Lohengrin, Opéra de Richard Wagner
2 Le Fantôme de l'Opéra, Comédie musicale d'Andrew Lloyd Webber

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Les Fantômes de l'Opéra
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Brouillard dans la pensine, brouillard dans le cerveau, Placido quitta peut-être l'image la plus représentative de son expérience aux côtés de sa chère protectrice, la Grande Renata. Qu'il s'agisse du lâcher prise ou de la rigueur, tout était une histoire de rythme avec elle : la cantatrice lui avait appris à calculer et à toujours estimer le bon moment pour agir. Une fois sa conscience partiellement retournée dans le grenier, le sorcier n'essaya pas cette fois-ci de mettre de la distance entre lui et le bain à oiseaux. Ses bras quittèrent le rebord de la pensine, abattus, essayant de composer ce qu'il voulait garder de ce souvenir. Il sentait que le portrait de sa Tantine le fixait. « Respire... Prend ton temps... essaya-t-elle de conseiller avant d'être brusquement coupée : — Snif... Elle... Elle me manque tellement ! », s'entendit-il soudain pleurer sans pouvoir stopper l'hémorragie. De véritables larmes s'abattaient comme une petite pluie dans la pensine. Il essaya de récupérer le précieux filet de souvenir. Il l'observa d'un air incertain, encore suffocant, pendre de sa baguette magique. « Je croyais qu'il avait suffi de quelques secondes pour qu'elle m'aperçoive au fond de la scène et qu'elle ressente l'envie de me garder auprès d'elle... Que tout était allé trop vite pour qu'elle se soit intéressée à autre chose de plus profond que ma présence scénique... Alors qu'en réalité, elle n'aurait jamais voulu de moi si je ne m'étais pas mis à la rejoindre dans son chant, expliqua-t-il au fur et à mesure qu'il remettait de l'ordre dans ses pensées. — Une sacrée sorcière, ta protectrice... Effrayante pour beaucoup, mais pas pour toi. On la sentait authentique à tes côtés... sembla approuver le portrait. — Notre... Notre amour n'était pas superficiel... » acquiesçât-il sans plus rougir devant la mention de la Grande Renata. Elle n'était plus de ce monde mais sa magie et ses enseignements perduraient en lui. Un sourire fit son apparition sur le visage pâle de Placido. Il épongea un peu ses joues avec la manche de sa blouse soyeuse. « Tu avais pourtant affirmé qu'il s'agissait d'un souvenir tout à fait inoffensif... rouspéta-t-il, presque amusé par ce coup de poignard dans le dos. Habituellement, il était celui qui assénait les coups-bas. — Eh bien... commença-t-elle de son air timide. A vrai dire, il n'y a pas beaucoup de souvenirs inoffensifs, dans cette armoire ni dans celles des autres sorciers. Ton oncle m'a parlé de... De ton deuil difficile. En sachant que tu commençais à toucher à ces flacons, il savait que ce souvenir en particulier te serait plus utile que tous les autres... Ils doivent servir à conclure quelque chose qui sommeille en soi et jamais être utilisés pour satisfaire une quelconque curiosité, tu comprends ? » Une nouvelle fois, le sorcier acquiesçât. Son Oncle Typhus avait dépêché le portrait de son épouse pour le modérer dans son utilisation de la pensine et, par la même occasion, l'aider en quelque sorte à surmonter l'un de ces blocages que la vie éphémère nous imposait parfois. Les voix qui s'échappaient d'une façon lointaine de la radio magique continuaient de commenter le match de Quidditch, habillant quelque peu le silence du grenier. Arriverait-il à trouver le sommeil, après tant d'émotions ? Il se sentait incroyablement fatigué, en réalité. Comme si tout son corps venait de subir un exorcisme de longue haleine. « Est-ce que... commença Placido, très hésitant. Il avait une demande à formuler mais il avait peur de l'impression qu'il pouvait donner - même à un tableau. J'ai grand besoin de sommeil mais si jamais tu souhaites rester ici encore un moment, ça ne me dérangerait pas du tout. » Est-ce que le regard perçant de la Tantine Charmille signifiait qu'elle comprenait le message sous-jacent ? Son neveu ne souhaitait pas s'endormir seul. Sous ses airs grandiloquents, il avait toujours été ce garçon qui avait besoin de se sentir protégé et guidé. Affronter une nuit hantée par ses fantômes du passé lui paraissait sûrement insurmontable. « Ce serait pour moi un honneur de continuer de veiller sur toi... Laisse-moi seulement souhaiter une bonne nuit à ton oncle et tes perruches, je reviens. » La sorcière très apprêtée du tableau se décala sur la gauche, disparaissant du cadre. La pensine recouverte de son drap fantomatique, les habits suspendus au fil à linge tendu entre deux poutres apparentes, les cheveux surmontés d'un drôle de filet protecteur, le matelas accueillait à présent un sorcier certes plus léger, mais sûrement pas débarrassé de ses trop nombreux états d'âme. Il s'agrippait à son drap, les yeux de nouveau rivés sur la pensine. Le tableau, lui, avait été déplacé et se trouvait à présent contre le mur juste à ses côtés. Est-ce que sa Tantine avait finalement décidé de rester en bas ? Sa silhouette ne tarda plus à réinvestir le cadre. « Psst, Placido..? Tu dors ? — Tantine ? sursauta le sorcier, se tournant pour observer le portrait dans l'obscurité... — Typhus s'est endormi dans son fauteuil et la radio enchantée est restée en marche. Les jolis oiseaux n'ont pas l'air d'apprécier cette drôle de berceuse... » l'informa-t-elle, dans l'expectative. Cette nouvelle ne le réjouissait pas : il allait devoir sortir du lit qu'il venait d'investir de son honorable présence. Prendre soin des autres était parfois si coûteux... Quoi qu'il ne voulait pas non plus risquer d'être soudain réveillé en pleine nuit par un sorcier chanteur à la voix trop puissante. Soupirant, il ramassa la baguette magique à sa portée. |

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Etourdi par la fatigue, essayant de ne pas perdre son équilibre, le sorcier enfilait son long peignoir en soie par-dessus sa blouse de nuit. Il allait régler cette affaire de radio magique allumée très vite. Sa Tantine était déjà repartie du tableau pour rejoindre le petit salon en bas, en éclaireuse. De sa baguette magique, il éclairait le chemin jusqu'à l'ouverture du grenier d'où il put entamer la descente des marches. Un vieux groupe de sorciers célèbre commençait à entonner l'une de leur chanson phare : il était effectivement grand temps que cette radio se taise. D'un coup, il sentit son pied manquer la marche et descendre dans le vide, entrainant tout son maigre corps dans la gravité du plancher. « AAAAAAAAAAH ! » s'époumona-t-il dans une note parfaite en tombant à la renverse, réveillant aussi bien l'Oncle Typhus que tous ses voisins alentours. Les mains sur la bouche, la Tantine Charmille poussa elle aussi un cri de surprise. Son époux se levait en sursaut du fauteuil où il s'était assoupi, déboussolé par ce réveil brutal. Il observait son neveu qui, les quatre fers en l'air, ne laissait à présent qu'échapper de légers gémissements au sol. Ni une, ni deux, le vieux sorciers essaya de lui porter assistance : « Corne de Bicorne, tu as mal quelque part ? — PARTOUT..! J'ai mal partout ! » rétorqua Placido qui avait visiblement encore assez d'énergie pour crier. Il n'osait même pas bouger, à vrai dire, sentant que chaque millimètre de son corps pouvait potentiellement le faire souffrir après cette chute. Son oncle s'éloignait de lui, s'empressant sûrement d'aller déterrer sa baguette magique. Le pauvre ne pourrait pas faire grand chose avec sa magie, son acuité n'était plus la même et pouvait même empirer la situation. Les perruches s'agitaient de tous les côtés dans la cage dorée comme si elles souhaitaient bien signaler que leur maître était à terre. Et cette chanson sortie tout droit des Enfers qui continuait inlassablement de casser ses oreilles... « Je ne veux pas mourir ici... » pleurnicha Tripplehorn dramatiquement. Sa Tantine cessa immédiatement de s'inquiéter pour lui, l'air goguenard. Il y avait des choses qui changeaient difficilement. L'Oncle Typhus revint depuis la salle d'eau armé de divers flacons de toutes les couleurs et de toutes les formes entre les bras. Il les disposa au sol près du corps allongé et un peu débraillé pour avoir une vue sur toutes leurs étiquettes. « Heureusement que tu es conscient, tu vas pouvoir boire un remède..! Alors, alors... Quelle potion serait plus efficace ? » commenta-t-il tout haut, ses doigts hésitant entre deux flacons. A l'entente de cette tentative de lui faire boire un élixir inconnu, Placido essaya de se détourner, encore plus agité : « Nooon, nooon ! Infamie ! Je ne boirais aucune de tes potions..! — Peut-être que tu devrais lui administrer un Philtre de Paix, pour commencer ? » proposa la Tantine dans son portrait. Le vieux sorcier qui démontrait une attitude aux antipodes de celle de son neveu, ajusta ses grosses binocles et trouva rapidement la potion au liquide blanc. « Allons mon grand, fais-moi confiance... C'est pour ton bien - et peut-être même celui de tout le monde. » Il s'approcha pour lui faire boire ce remède qui pouvait agir contre l'agitation, mais le visage du grand blessé ne cessait d'osciller à gauche et à droite pour éviter le goulot. « Veux-tu bien cesser tes manières ! Personne ici ne désire t'empoisonner », mentit légèrement la Tantine depuis la cheminée, qui commençait effectivement à imaginer que ce serait une bonne façon de retrouver une certaine tranquillité. Encore reniflant - combien de ses larmes avaient coulé en cette journée pleine de réminiscences ? - Placido se laissa enfin faire. La montée d'adrénaline provoquée par la chute commençait à disparaitre, le laissant à sa fatigue du soir. A vrai dire, il n'avait pas si mal que cela... D'ailleurs, il n'arrivait pas à identifier réellement un endroit où il avait mal. Tripplehorn se redressa sous les gros yeux attentifs de son oncle. Aux anges, tous les autres locataires de l'appartement appréciaient ce calme retrouvé - cependant relatif si l'on considérait les sorciers dont le rock n'en finissait plus. « Heureusement que tu as seulement raté la dernière marche... lui informa la Tantine. — Ah..? Ah bon. » La chute lui avait paru très longue et impressionnante mais sa génialissime tête n'avait par chance pas heurté le sol. Progressivement, il se décida à bouger tous ses membres - sans aucun mal. Il aurait au moins quelques bleus disgracieux aux épaules, c'était certain. Une fois assuré que ni baguette magique ni os n'étaient cassés, il put enfin mettre fin au fonctionnement de la radio magique d'un geste sec : Placido Tripplehorn était très énervé. Sans un regard pour ses sauveurs, il refaisait le nœud de sa ceinture de robe de chambre tandis que l'Oncle Typhus ramassait tous les flacons. Ces potions ne s'étaient finalement pas montrées très utiles. Le neveu avait refusé silencieusement toutes les propositions qui lui avait été faites pour le soulager de la pensée de sa chute - même celle de prendre un bain chaud, très étonnamment. De nouveau seul avec sa Tantine, il ne lui accorda pas même un regard, s'attardant plutôt sur la cage avant de remonter les maudites marches - un peu tremblant. Sa silhouette avait presque disparu dans le grenier quand elle put entendre sa voix fâchée - malgré le Philtre de Paix qu'il avait dans le corps : « Ne monte pas, je n'aurai pas besoin de toi pour trouver le sommeil. » C'était assez insensible de sa part, lui-même pouvait l'entendre. Peut-être avait-il subi trop d'émotions en une seule journée, ou bien était-il en réalité fâché contre lui-même... Sa terreur à l'idée de boire les potions de son si gentil oncle lui avait fait dire des choses insensées, après tout. Ce n'était pas qu'une simple terreur, en réalité, mais une vision du passé qui semblait avoir pris possession de son bon sens. L'exorcisme était apparemment loin d'être terminé, mais son corps ne pouvait plus supporter aucune maltraitance pour une très longue période. |

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![]() | LA PETITE LOCATAIRE DU GRENIER | ![]() |
En sueur, la silhouette du sorcier ne cessait de tourner et de retourner sur le matelas au fond du grenier. La chaleur n'aidait pas à soulager la migraine qui s'installait tranquillement dans le coin de sa tête. Il avait déjà abandonné son filet à cheveux qui lui avait donné petit à petit une certaine impression d'emprisonnement. S'endormir énervé et inquiet n'était jamais bon... Peut-être avait-il l'une de ces lésions internes silencieuses et qu'il mourrait à présent dans l'indifférence générale ? Personne n'avait dénié appeler un Médicomage pour vérifier s'il allait réellement bien... Le rideau final tombait le plus souvent sur les artistes lorsqu'ils se trouvaient au plus bas de leur carrière. Placido étreignit l'oreiller, il n'arrivait pas à chasser toutes ces pensées négatives. Je ne veux pas mourir ici... avait-il imploré dans son incroyable gentillesse. Est-ce que l'Oncle Typhus l'avait entendu ? Un bruit fendit soudain le silence... Il fallait se concentrer pour l'entendre, mais il était certain que ce n'était pas un son habituel dans ce grenier, pour preuve son cerveau restait à l'affût. Les petits "scouiii scouiii scouiii" s'arrêtaient et reprenaient à intervalles réguliers. « Il ne manquait plus que ça... » laissa échapper Tripplehorn, somnolent. Ce n'était décidément pas une araignée. Trop fatigué et encore malade des derniers échanges avec ses hôtes, il n'avait plus l'âme à se battre contre un rongeur cette nuit. C'était comme s'il avait accepté son sort : une souris pouvait bien grimper sur son visage si elle en ressentait soudain l'envie. Absent le chat, les souris dansent. Il était pourtant toujours là, mais... sans réellement être là. Son esprit oscillait entre les souvenirs, les pensées, les appréhensions, entrecoupés par des grattements et des couinements au loin. Cette bestiole le fit soudain penser à ses vieux inséparables. Il avait toujours voulu leur offrir une grande volière, rien que pour eux. Sa plus vieille tante disposait d'un grand espace fermé et vitré dont le dôme était presque aussi beau que le dôme de l'Opéra... Prendre le thé au son d'une jolie fontaine, en compagnie de Romeo et Juliet, voilà qui avait des airs de paradis. Les oiseaux n'auront jamais pu goûter à tout cela... Cette sorcière, brouillée de longue date avec le reste des Tripplehorn, n'aurait jamais proposé de l'accueillir, songeait-il amèrement. Sans compter qu'il ne pouvait décemment pas troquer un hôte pour un autre... Qu'est-ce que cela ferait de lui, un vulgaire saltimbanque ? Ou bien était-ce entièrement de sa faute, le démon qui ne voulait jamais réaliser de concessions... Le visage presque enfoui entièrement dans l'oreiller, il sentit quelque chose lui chatouiller l'oreille droite. « Scouiiii scouiiii », faisait la chose. Reprenant vie d'un seul coup, dans un réflexe mal négocié, le sorcier essaya d'attraper la baguette magique qui longeait son matelas. Il tâtonna à l'aveugle et quand il eût enfin trouvé ce qu'il recherchait, rien d'inhabituel ne fut mis sous les projecteurs... Peut-être s'agissait-il d'une petite souris qui n'acceptait pas sa présence dans ce grenier ? Elle avait probablement élu domicile bien avant lui, après tout... Perdait-il la tête ? La migraine continuait de le lanciner... Il se rendit soudain compte que l'endroit n'était plus plongé dans l'obscurité : le soleil s'apprêtait à se lever. Déjà ? Son regard essaya de vérifier le velux mais le rideau dissimulait la vue. Il n'avait pas eu l'impression d'avoir dormi... Peut-être faisait-il l'une de ces expériences où l'on pouvait comme sortir de son corps ? Le sorcier se dégagea de ses draps pour aller tirer le rideau et constata en effet que, même si le ciel n'était pas encore illuminé, il s'apprêtait à l'être assurément. Ce rongeur, il ne l'avait sûrement pas imaginé couiner dans son oreille. C'était comme s'il l'avait réveillé d'un sommeil très agité... Resserrant ses bras contre lui, Placido Tripplehorn continua de se perdre dans l'immensité du ciel londonien. Tous les mauvais moments prenaient fins. |

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![]() | DESTINATION N'IMPORTE OÙ | ![]() |
Le silence de l'aube régnait dans le vieil appartement. Cette fois-ci, Placido ne s'était pas contenté d'enfiler l'un de ses longs peignoirs : il était déjà tout habillé, prêt à sortir dans la fraîcheur éphémère du matin. A vrai dire, il ne sortait pas... Il partait. Ses affaires s'étaient rangées dans ses valises et les draps s'étaient pliés au pied du matelas qui ne lui manquerait pas. A présent, il allait devoir faire face au tableau de sa Tantine. Un dernier regard songeur en direction de la pensine, et il ensorcelait ses bagages pour les faire descendre le long du maudit escalier. Quand il parcourut les marches craquantes, il sentit directement un regard appuyé sur son dos. « Ça va mieux mon chéri ? Fais attention à la dernière marche, surtout », commentait le portrait au-dessus de la cheminée. Ce ton enjoué l'étonna. Elle avait peut-être oublié à quel point il s'était montré acariâtre la veille... L'Oncle Typhus n'était pas encore assis dans son fauteuil à lire une vieille édition de la Gazette du Sorcier. Tripplehorn s'approcha des oiseaux qui commençaient à s'agiter en le voyant. Il laissa tomber une petite quantité de graines d'alpiste dans leur mangeoire dorée. Ses compagnons l'avaient toujours accompagné, il était hors de question de les laisser derrière lui même s'ils s'apprêtaient à réaliser un véritable pas dans l'inconnu. « Tu... Tu retournes chez tes parents ? s'inquiéta la Tantine en s'attardant sur la présence des valises. — Je pars en vacances. » D'un air détaché, il fit un rapide tri dans le sac restant, n'en tirant que deux livres. Ce n'était pas réellement un mensonge, même s'il ne connaissait pas réellement le sens du mot vacances. A l'aide de la magie, il put rétrécir la cage des inséparables au maximum. « Tu ne préfères pas économiser un peu pour ton installation ? » Tripplehorn garda le silence, le sujet était trop épineux à aborder dès le réveil. Il ne voyait aucune installation à l'horizon, toujours rebuté à l'idée d'abandonner l'un de ses critères de sélection. Sa Tantine croisa les bras, le regard perdu. Si elle devinait que ce départ précipité était lié à ce qu'il s'était passé la veille, elle ne savait par quel moyen elle allait le convaincre de rester près d'eux jusqu'à la fin du mois. Elle pouvait deviner toutefois que le souvenir de son empoisonnement planait quelque part au-dessus d'eux dans cette étrange affaire de départ précipité. Son neveu revenait à cette attitude à laquelle il les avait habitués : garder le silence et espérer que les autres comprendraient par eux-mêmes. « Dans ce cas... Est-ce que je peux connaitre ta destination ? tenta le portrait. Rassure-moi, tu ne comptes pas transplaner avec toutes ces affaires ? — J'emprunte le réseau de cheminée pour... Eh bien, le Chaudron Baveur serait un bon commencement. » Son regard s'arrêta sur sa radio magique. Il préférait la laisser ici, son oncle en aurait sûrement meilleure utilité... Sa Tantine paraissait vouloir continuer de creuser un peu. Elle n'allait pas tarder à comprendre qu'il ne savait absolument pas ni la bonne manière de prendre des vacances, ni ne connaissait de bons lieux où il pouvait passer des vacances. « Et ensuite..? — Ensuite..? Je serai officiellement en vacances. — En vacances... Au Chaudron Baveur ? demanda-t-elle confirmation en fronçant les sourcils. — Absolument. » Son aplomb avait quelque chose d'irritant, il le savait lui-même. Rassemblant ses dernières forces, il porta la cage et entra dans l'âtre de la cheminée tel un Don Quichotte grimpant sur la selle de son cheval : destination n'importe où ! Il lui manquait au moins une main en plus pour pouvoir annoncer sa destination. Entre une valise remplie de paires de chaussures de secours et la cage de ses perruches, le choix était vite réalisé. Il sembla toutefois délaisser son précieux bagage à reculons. On ne pourrait plus dire qu'il n'avait pas l'esprit de sacrifice... Avant de retourner dans l'âtre, il leva les yeux sur la Tantine Charmille. « Je... Je vous remercie pour votre hospitalité. — Ha, pas besoin d'être aussi formel, balaya d'une main la sorcière. Peut-être pouvait-elle tenter sa chance pour le retenir..? Placido... Reviens voir ton oncle plus souvent. Tu sais, ta présence lui a fait beaucoup de bien... » Le sorcier parut surpris. A vrai dire, il semblait même réfléchir... Partout où il se rendait, le chaos suivait. Est-ce qu'il était finalement toujours le bienvenu ? Il ne pouvait décemment pas faire subir ses états d'âme à son pauvre vieux oncle... Si en se levant de sa nuit fiévreuse son départ lui avait paru nécessaire, à présent il se mettait à douter. Placido acquiesçât, le front transpirant, semblant toujours maladif, et se résigna à retourner dans l'âtre avec la valise et la cage qu'il serrait contre lui pour pouvoir piocher dans le bol en bois une poignée de poudre verte... Il rouvrit presque aussitôt son poing dans le contenant, se mettant soudain à pleurer à chaudes larmes. Dans son cadre, sans même pouvoir le voir, la Tantine comprenait qu'il s'agissait de l'un de ces faux départs assez dramatiques. « Placido... » laissa-t-elle échapper tendrement. Le sorcier, la main sur sa bouche, essayait de pleurer plus silencieusement. « Il n'y a pas le feu, tu veux vraiment partir comme un voleur..? Dépose donc toutes tes affaires et sers-toi un peu de thé. Ton oncle ne va pas tarder à se réveiller... Je crois qu'il sera très heureux de te retrouver dans ce fauteuil. » Il s'exécuta, toujours larmoyant. Trop agité émotionnellement pour préparer du thé, il resta assis dans le fauteuil comme un voyageur patientant à une gare, la cage sur ses genoux à écouter le portrait sans relancer la discussion. |

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![]() | LA CHALEUR D'UNE FAMILLE | ![]() |
L'Oncle Typhus s'arrêta au pas de sa chambre : la présence de son neveu dans le petit salon à cette heure si matinale avait de quoi interpeller. Les yeux encore embués par son réveil, il s'approcha en trainant ses pantoufles sur le plancher. Quelque chose n'allait pas, on le sentait dans l'atmosphère qui les entourait et encore plus lorsqu'il passa devant Placido pour atteindre son propre fauteuil. La cage rétrécie des perruches lui donnait un premier indice sur ce qu'il se tramait ici. « Tu as passé une mauvaise nuit », affirma-t-il comme s'il avait été témoin en personne de sa dépérition dans le grenier. Le vieux sorcier se figea sur le chemin, remarquant à présent plus précisément les valises, la cape de voyage et les joues humides de son neveu qui se dessinaient dans ses énormes binocles. Il soupira. « Un peu de thé ? » Comme hésitant, Placido releva lentement la tête pour observer cet hôte qu'il avait voulu quitter en douce et dont il n'osait apparemment toujours pas affronter le regard. Il acquiesçât finalement, tout en gardant le silence. Ses étranges habitudes l'obligeaient à se lever pour observer la préparation du thé, à défaut de le préparer lui-même. L'oncle observa un instant la présence de son neveu par-dessus son épaule alors qu'il remplissait une vieille bouilloire rouillée et sifflante. « Tu veux bien m'allumer un feu avec ta baguette magique ? » Tripplehorn s'exécuta sans faire de manières, comme s'il était trop heureux qu'on lui donne une occasion de se racheter... Pourquoi ressentait-il ce besoin ? L'Oncle Typhus devinait facilement, connaissant un peu son neveu. Il posa la dodue bouilloire par la anse sur le feu et se retourna pour lui faire face. « Tout va bien, personne ne t'en veut pour... hier. Il secoua les mains pour l'écarter, cherchant à atteindre un placard. Je ne t'en voudrais pas non plus pour ce départ précipité. Je sais bien que ce n'est pas vraiment un endroit idéal pour un jeune sorcier en vacances... » Concentré, Placido ne semblait pas vouloir rater une miette de sa lecture de réactions sur le visage de son oncle. Si ces paroles avaient eu pour optique de le rassurer, elles n'atteignirent pas leur objectif - l'empirant même. « Cette gentillesse... laissa-t-il échapper dans un murmure. Je ne suis pas certain de la mériter. » Il croisa les bras, s'appuyant sur l'évier. Son hôte sembla le lire à son tour, avec un sourire toutefois : « Tu n'as pourtant rien fait de mal... Il lui coupa la parole : Il y a des réactions qu'on ne peut pas maîtriser... C'est comme ça. Je savais bien à quoi je m'exposais en voulant te faire boire une potion inconnue. » Placido décroisa les bras. Quel imbécile il faisait à présent... Ses yeux croisèrent ceux du portrait au-dessus de la cheminée, émus et rassurés. A vrai dire, il se sentait de faire autre chose, pour classer cette affaire définitivement. Alors que la bouilloire commençait à fumer et siffler, le vieux sorcier approcha avec sa boîte à thé mais fut stoppé par un obstacle de taille : son neveu s'était agrippé à lui, l'étreignant de toute sa maigreur et sa froideur. |

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![]() | LA FROIDEUR D'UN CORPS ABANDONNÉ | ![]() |
Dans les bras de son vieil oncle, son malheur semblait s'évaporer. Il restait maintenant à devoir se réinstaller complètement... Ni une ni deux, Placido se dégagea pour agrandir de nouveau la cage de ses oiseaux, laissant son oncle un peu décontenancé. Il ne s'était pas rendu compte que son neveu était si maigre, sous ses habits larges... Son corps si pâle paraissait si froid, comme s'il contenait un cœur de givre. Il l'observa attraper ses valises dans une agitation bien plus joyeuse que le nuage gris du réveil, puis essaya de retourner à sa préparation de thé comme si de rien n'était. Soudain, le silence se fit. L'Oncle Typhus s'arrêta alors qu'il servait les deux tasses de thé, interpellé par le fait que son neveu restait en bas de l'escalier, le visage levé vers l'ouverture comme s'il redoutait d'y retourner. « Peut-être qu'il serait plus judicieux que tu dormes dans le petit salon... » lui proposa-t-il. Ils étaient déjà passés par-là et son neveu lui avait répondu que cet espace demeurait trop confiné pour son talent. Visiblement, il avait changé d'avis : « Je suppose qu'un matelas peut très bien loger devant la cheminée, si on décale les deux fauteuils... » songeait-il tout haut sans quitter des yeux l'ouverture du grenier. — Sage décision, tu te sentiras bien mieux en bas, avec les vivants... — Dans ce cas, je suppose que je dois partir... » intervint une voix féminine depuis le portrait. Si la Tantine Charmille ne semblait pas récalcitrante à cette idée, elle apparaissait incertaine, triturant ses doigts. Placido reposa ses valises et se saisit de la tasse que son oncle lui apportait en trainant toujours ses pantoufles. Outre sa motricité déclinante, il avait aussi apparemment beaucoup de mal à garder l'équilibre, renversant d'un côté et de l'autre un peu de thé. Tripplehorn sembla noter quelque chose dans sa mémoire, l'œil soudain vif, avant de souffler sur son eau chaude. Revoir une nouvelle fois l'Oncle Typhus sortir un exemplaire de la Gazette du Sorcier qui datait de plus de dix ans scella sa décision. Il abandonna sa tasse après une seule gorgée et resserra sa cape autour de son cou. « Maintenant que je suis préparé à sortir, autant en profiter pour trouver l'inspiration dans les rues du Chemin de Traverse... » L'oncle fronça des sourcils derrière ses binocles : "trouver l'inspiration" paraissait assez grandiloquent comme mission, mais il s'agissait du langage de son neveu... A vrai dire, il voulait peut-être simplement observer les cygnes glisser sur l'étang du vieux parc Hampstead Heath, comme quand il était petit. Il se contenta de sourire tandis que Placido effaçait rapidement les stigmates de ses larmes, regagnant l'âtre - sans aucun bagage cette fois-ci. « Tu n'as pas fini ton thé, Placido, s'inquiéta la Tantine. Peut-être avait-elle peur qu'il ne revienne pas, chose qui était prévue juste avant l'arrivée de son époux ? — File avant que le Soleil décide de tous nous faire fondre », autorisa ce dernier, plus confiant. Placido disparut derrière de grandes flammes vertes tandis qu'oncle et tante s'échangeaient l'un de ces regards silencieux chez les couples de longues dates. L'Oncle Typhus remarqua alors quelque chose dans son décor, qui n'était pas rangée dans les valises : « Tiens, il comptait partir sans sa radio magique..? — Il allait délaisser beaucoup de choses derrière lui, tu sais... Même sa valise de chaussures ! Je crois qu'il n'osait pas utiliser sa magie pour rétrécir tout ça, dans l'état où il se trouvait... Mais il avait gardé ses perruches ! » informa le portrait. Les deux sorciers s'accordaient bien sur ce point-là : leur neveu était sûrement le plus empathique des enfants Tripplehorn, bien qu'il restait encore une sacrée marge pour une amélioration. Heureusement qu'il n'était pas parti... Ses parents auraient été dévastés et auraient mis fin à l'intervention, permettant à Placido de retourner à ses habitudes d'enfant gâté dans leur maison familiale. |

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