À la veille d’une nouvelle ère
J-3
« Waw… chelou ton histoire.
— Le plus étonnant est que je sois la seule à m’inquiéter de ce qui peut se cacher derrière son acquittement. Ma famille maintient que la diatribe de mon père a effrayé les jurés… je ne suis pas de cet avis. »
Nath s’allongea sur la pierre, son regard pensif contemplant le ciel nuageux. « Ouais… et tu dis qu’ton frere a p’t’être quelque chose à voir là d’dans ? »
Alice repensait aux yeux larmoyants de son frère, à sa fureur lorsqu’il se livrait à son père. Elle revoyait aussi sa confiance lors du procès, puis son inquiétude lors de la diatribe. Cela avait pu être mimé… ses larmes, en revanche, Alice doutait que Thomas soit capable de les simuler.
La sorcière porta sa main à son front martelé de douleur. Elle fermait les yeux. Alice avait passé la nuit à réfléchir, incapable de trouver les bras de Morphée tant son esprit était occupé. « Je n’en suis pas certaine » admit-elle. « Je doute que mon frère ai un réseau capable de changer le cours du procès. Et en trompant à tour de bras sa fiancée, fille des représentants de la justice dans mon pays, il n’aurait pas pu accéder à leur aide. Thomas est hardi, mais pas à ce point. »
Et surtout, Thomas n’était pas idiot. Après avoir frôlé la mort en raison de son affection pour le stupre, il ne se risquerait pas se tenir devant les Harrison.
Alice sentit du mouvements dans ses boucles blanches. D’un regard par dessus son épaule, elle vit les doigts de Nath jouer avec ses cheveux. « Ils sont vraiment super blancs. On dirait d’la neige. » Alice sourit, amusée. « Cela m’a valu quelques moqueries lorsque j’étais enfant. Certains benêts me nommaient Boule de neige.
— C’pas très sympa.
— Les pasquinades de mes contemporains me sont dérisoires.
— Moi j’les aime bien, tes cheveux. Ils sont beaux, et tout doux. »
Cet aveu était sincère, et fit grandir le sourire d’Alice. « Merci », dit-elle. Une main sur la pierre, Alice s’appuya pour se pencher en arrière. Elle pivota pour enfoncer ses doigts dans les cheveux en bataille de Nath. Elle les fit basculer vers la droite, puis vers la gauche, le tout sous le regard pénétrant de Nath.
« Les tiens me rappellent ceux de mon cousin adoré. Aliosus. Si tu prenais le temps de les coiffer comme lui… »
Alice se redressa. Elle se glissa en arrière, jusqu’à s’asseoir à côté de la tête de Nath. De ses deux mains, elle s’employa à les plaquer à la manière d’Aliosus. Hélas, à l’image du Moldu, ses cheveux étaient indisciplinés. Le constat amusa Alice.
« Quoi ? Ils sont pas bien, mes cheveux ? » s’insurgea faussement Nath. Il se redressa sur un coude, et recoiffa ses cheveux blonds. « T’m’as décoiffé.
— Tu n’étais pas coiffé.
— Si. C’est un effet coiffé décoiffé. Et j’ai mis v’la l’temps à les faire. R’garde ça. J’dois avoir une tête de con. »
La vulgarité de Nath fit grincer les dents d’Alice. C’était un gentil garçon et, a bien des égards, sa présence était agréable à Alice. Mais par Circée, son langage…
Après avoir bataillé avec ses cheveux en désordre, Nath pivota vers Alice. Il contempla un long moment ses boucles blanches. Son regard coula le long de sa gorge dénuée, là où tombait le pendentif d’or que lui avait offert son père. Nath se souleva un peu pour le saisir entre ses doigts. Sa peau effleura celle d’Alice qui sentit des frissons naître sur ses bras. Il fit rouler la précieuse sphère entre ses doigts, l’air intrigué.
« Ça r’présente quoi ? » demanda t-il en détaillant le pendentif. Alice glissa son regard sur son bijou. Nath s’approchait un peu pour en saisir tous les détails. Le pendentif scintillait dans ses iris bleus.
« — C’est une tête de cerf ?
— C’est cela.
— Et c’est quoi, à l’intérieur de ton truc ?
— Un cristal de roche. »
Nath opina du chef, avant de relâcher le bijou. « Il est sympa » dit-il avant de s’allonger à nouveau. Alice le remercia d’un sourire. Elle attrapa le pendentif entre ses doigts. Il était tiède, chauffé par la peau de Nath. Elle le caressa silencieusement, un petit sourire aux lèvres.
•••
A mesure qu’elle s’approchait du domaine, le pendentif vibrait entre ses doigts. Alice le caressait avec tendresse, plongée dans des pensées qu’elle se refusait à nommer. Il lui semblait encore sentir la chaleur des doigts de Nath sous les siens. Un sourire fleurit aux lèvres d’Alice, bien vite ravalé par la décence qu’elle s’imposa aussitôt.
La forêt était épaisse, les branches jonchant le sol nombreuses. Sa robe pincée entre ses doigts, Alice passa au dessus de l’une d’elle. Un craquement lointain la fit sursauter. Alice s’arrêta. Elle écoutait, prenait conscience de son environnement. Son regard balayait la forêt redevenue silencieuse. Il devait s’agir d’un animal.
Alice reprit sa route, accélérant tout de même le pas. Non par peur, mais par nécessité de se retrouver en terrain connu. Bien que la forêt appartienne aux Sangblanc depuis des temps immémoriaux, il serait imprudent de penser que seule sa famille l’arpente. Preuve en était, Nath y passait fréquemment.
« C’est ainsi que tu t’entraînes ? »
Alice fit volte-face et manqua de choir. Elle se rattrapa in extremis au tronc d’un conifère.
Daniel s’avança, écrasant les branches sous ses pieds. « Élise exige ta présence. Cela fait des heures que nous te cherchons.
— Je te prie de bien vouloir m’excuser.
— Crois-tu que nous n’avons rien de plus important à faire ?
— Je t’ai présenté mes excuses, je ne le ferai pas une seconde fois. »
Plusieurs membres de sa famille occupé à la chercher, et il fallait inévitablement que le premier à la trouver soit Daniel. Alice se retint de tout soupir agacé. Il était hors de question de laisser la présence de son exécrable cousin lui arracher les dernières belles émotions faisant battre son cœur.
Alice poursuivit son chemin, Daniel à ses côtés. Il demeurait silencieux, son regard fixé droit devant lui.
Personne n’avait jugé nécessaire de parler du procès de Père. Du moins, ce qui en avait découlé. Comme souvent, les affaires fâcheuses étaient cachées sous le tapis. Tout ce qu’il fallait retenir était le positif : son acquittement. Alice n’était pas de cet avis. Alice aurait aimé en parler avec sa famille. Au moins avait-elle pu le faire avec Nath.
« Vous vous êtes bien fichus de nous », souffla Daniel. Alice lui lança une oeillade. La mâchoire de l’homme était crispée. « Jacob, introuvable… et vous le saviez. »
Alice ne souffla un mot. Elle s’efforça de conserver son regard sur le chemin, son attention sur le sol accidenté. « Grand-Père aurait dû vous punir pour une telle vileté. Mais, évidemment, si la précieuse dernière née est dans l’équation… »
Ne rien dire. Regarder droit devant soi. Surtout, ne pas prêter attention au venin de Daniel. Il n’attendait que cela. Une réaction. Alice ne devait pas lui faire ce plaisir.
« Laide, idiote, couarde et menteuse », poursuivit Daniel. « Enfin, il est dit que chaque famille à sa honte. Je pensais qu’il s’agissait de Pauline. J’avais tort. »
Forte et dignité, se répétait Alice en songe. Force. Dignité. Malgré tout, la sorcière sentait ses muscles se contracter de colère. Elle pressa le pas, sa robe pincée entre ses doigts. Daniel l’imita. Dieux, ce qu’elle pouvait regretter de ne pas être en âge d’utiliser sa baguette…
« Passer pour une idiote aux yeux d'un imbécile est une volupté de fin gourmet », lança finalement Alice sans se détourner de son chemin. C’était dit, et cela faisait du bien. Au diable la force et la dignité, au moins pour quelques secondes. Daniel méritait ces mots. Alice ne se souvenait plus vraiment d’où elle les tenait, sans doute d’un écrivain ou d’une philosophe. L’expression l’avait amusée.
Ce ne fut pas le cas de Daniel.
« La forêt est profonde et traîtresse. Une jeune fille pourrait aisément s’y perdre, faire une chute malencontreuse et se briser la nuque contre un rocher. »
L’œillade que lui jeta Daniel n’avait rien à voir avec celles de Thomas. Il n’y avait là aucune trace d’amusement. Une cascade d’eau gelée dévala le long son échine. Sa gorge lui devint sèche.
Ce n’était pas une plaisanterie douteuse, mais une menace.
Alice déglutit. Elle décoinça les boucles prises derrière son oreille pour les ramener devant elle, tentant de cacher sa cicatrice découverte par l’inquiétude qui l’avait saisie.
« Prends garde au ton que tu emploies avec moi », prévint Alice, la bouche sèche. Daniel lâcha un sourire. Il n’était pas dupe, et savait qu’ici, au fin fond de la forêt, il avait l’ascendant sur sa jeune cousine. Aussi glissa t-il son bras derrière ses épaules. Tel un serpent, il s’aventura s jusqu’à sa gorge. Alice se sentait déglutir contre ses doigts. « Et qu’arrivera t-il si mon ton ne change pas ? » murmura t-il en se penchant à son oreille. « Je pourrais aisément mettre un terme à ta misérable existence, ici et maintenant. Annihiler la vipère perfide qui souille la famille. Ils me haïront, mais finiront par me remercier lorsque la sensiblerie aura décliné à la faveur de la raison. »
Alice était horrifiée par la proximité de Daniel plus que par ses mots cruels. Il était trop près. Bien trop près. Sa respiration léchant sa cicatrice lui tordait le ventre.
De ses deux mains, Alice repoussa Daniel. « Ose a nouveau poser ne serait-ce qu’un seul doigt sur moi, et je te les ferais trancher ! » cracha Alice, sa voix tremblante. Daniel s’écarta, ses mains levées en signe de capitulation. « Je plaisantais… loin de moi l’idée de vouloir blesser la précieuse dernière née… Presse le pas. Notre tante n’a pas ton temps. »
Sur ces mots, Daniel lui désigna le chemin avant de reprendre la route. Sa main massant sa gorge, Alice observait le dos de son cousin, son coeur battant à tout rompre.
Hélas, ce genre d’excès de rage n’étonnait pas Alice. Pendant toute son enfance, Thomas et Daniel s’amusaient à la tourmenter ainsi. Mais Thomas avait cessé et, par son comportement presque trop paternaliste, il cherchait à se racheter. Daniel, quant à lui, ne changeait pas. Bien au contraire.
Finalement, Daniel avait réussi à remplacer ses douces pensées par d'autres bien moins féériques.
Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
À la veille d’une nouvelle ère
J-2
« Ne bougez plus, chère nièce. Nous déplorerions de voir votre précieuse peau percée par une aiguille. »
Debout sur l’estrade, Alice obéissait. Le satin duchesse coulait le long de ses courbes. Les aiguilles retouchaient tout ce qui pouvait l’être. Elles piquaient et repiquaient, agitées par la baguette du couturier. Il observait son ouvrage avec les sourcils légèrement froncés, la bouche plissée. Alice avait l’impression d’observer un peintre devant son tableau, et elle le senti plus vivement encore lorsqu’elle avait dû se tenir à moitié nue devant lui. Il tournait autour d’elle, s’imprégnant de ses formes pour créer la robe la plus somptueuse possible, celle qui rendrait grâce à chaque aspect d’Alice.
Le froissement de la soie donnait un rythme irrégulier à la mélodie que jouait la harpe diatonique d’Alice. Elle en souriait, amusée d’être là seule à le remarquer.
« Travailler sur les jeunes filles m’est toujours un plaisir », annonça le couturier. Il fit un pas sur le côté, se pencha de l’autre. D’un coup de baguette, il plaqua le tissu contre les hanches d’Alice. « Je vous suis reconnaissant d’avoir fait appel à moi pour œuvrer sur votre nièce.
— Tout le plaisir est pour moi. Vos talents ne sont plus à prouver. »
Le couturier - dont Alice ne parvenait pas à retenir le nom - remercia tante Élise d’une gracieuse révérence, avant de se remettre à son ouvrage.
La soie duchesse se resserrait autour d’elle, épousant ses formes. Elle coulait le long de ses jambes avec merveille. Elle effleurait ses délicates cheville. Sa clavicule dénuée lui semblait soudainement si frêle. Alice leva une main pour en toucher les os apparents. D’un clapotement de sa langue, le couturier lui défendit de bouger, aussi ramena t-elle ses bras contre son corps.
« J’aimerais que ma clavicule soit couverte », dit Alice en jetant une œillade au couturier. Ce dernier haussa les sourcils, avant de se tourner vers tante Élise. « Ma chère nièce n’est pas des plus à l’aise avec son corps. Un tourment propre aux jeunes filles, comme vous le savez sans nul doute.
— C’est une bêtise. Aucune femme ne devrait souffrir de complexe. »
Le couturier fit remonter le tissu au dessus des clavicules. En quelques coups de baguettes, il forma en col qui recouvrit la gorge d’Alice. « Le corps de la Femme est une œuvre d’art », dit-il en s’approchant d’elle. Il se pencha en avant pour contempler son nouvel effet. « Il est une symphonie de formes gracieuses et de courbes délicates, chaque ligne narrant une histoire unique. Chaque imperfection est une note qui compose une mélodie de beauté authentique. » Avec délicatesse, il fit tourner l’estrade sur lequel se tenait Alice. De sa main sur sa hanche, il lui assura stabilité. « Dans ce ballet qu'est la vie, chaque mouvement, chaque pli de la peau est une célébration de la diversité qui fait de chaque femme une œuvre singulière. Apprendre à chérir votre propre reflet, c'est accorder à votre corps la reconnaissance qu'il mérite. Chaque cellule, chaque fibre contribue à la symphonie unique qui résonne à travers le temps. » Le couturier brandit sa baguette. Les aiguilles s’agitèrent dans le dos d’Alice. Elle sentit le tissu remonter le long de ses omoplates. « Chaque sourire, chaque regard bienveillant que vous posez sur vous-même est une déclaration d'amour envers la merveille que vous êtes. C'est dans l'acceptation douce de chaque nuance, de chaque ligne, que se découvre la vraie essence de la beauté féminine. »
Avec délicatesse, l’homme de saisi de la main d’Alice. Il l’a porta à ses lèvres sans les y déposer. Ses yeux se levèrent sur le visage de la jeune fille, un sourire aux lèvres. « Alors… montrerez-vous votre clavicule, ou dois-je poursuivre votre momification ? »
Un léger rire secoua Alice, ses joues teintées de rose. Les mots de l’homme avaient su toucher son cœur. Faible chose sensible aux belles paroles mièvres.
Alice opina du chef dans un sourire. « En voilà une jeune fille intelligente », dit-il en s’écartant d’un pas. Aussitôt, le tissu se glissa à nouveau, révélant clavicule et omoplates.
Le couturier s’écarta de son chef d’œuvre enfin terminé. Il la fit tourner lentement pour apprécier chaque détail. « Qu’en dites-vous, Élise ? »
Tante Élise quitta le fauteuil pour s’approcher d’Alice. Elle extirpa sa baguette de son fourreau, et pointa les cheveux blancs de sa nièce. Son chignon se détacha. Les boucles se scindaient en trois parts égales, et se mêlaient douloureusement jusqu’à former une grande tresse en épi plaquée à son crâne. Après un temps d’analyse, tante Élise sourit enfin.
« Vous ne cesserez de m’épater, très cher. » Son bras contre son ventre, il s’inclina. « Vous m’honorez, Élise. Bien sûr, il restera certaines retouches à faire le jour J. Je vois de la dentelle de Venise pour habiller le buste. Peut-être même de la dentelle d’Argentan. J’ai récemment fait l’acquisition… »
Des coups à la porte mirent un terme à l’échange. Alice reconnaissait le poing de son Père. « Entrez », annonça Tante Élise.
Père poussa la porte de la chambre avant de la refermer derrière lui. Le couturier se plia en une révérence pour saluer Père en prononçant un fort poli « mes hommages, monsieur Sangblanc ». Père salua le couturier d’un signe bas de la tête, avant de lever les yeux vers sa fille. « Alice, j’ai à te parler. »
Un poids tomba dans le ventre de la jeune sorcière. Par Circée, son ton n’avait rien d’aimable. Il était faussement calme, Alice le savait, Alice connaissait son Père.
Tante Élise semblait le savoir aussi. Dans un geste gracieux, elle se tourna vers le couturier avec un sourire. « Nous avons également à parler, très cher ». Elle glissa sa main sur son avant bras et se pencha un peu sur lui pour poursuivre. « Je meurs d’impatience de connaître chaque détail du défilé que vous avez concocté pour Marjolaine Bochaton. » Tante Élise invita à le suivre en amorçant la marche vers la porte. Père et Alice s’observèrent jusqu’à ce qu’enfin, la porte se ferme derrière tante Élise et le couturier.
Alice sentait ses mains devenir moite à mesure que Père approchait. Thomas avait parlé. Thomas lui avait dit pour ce secret qu’Alice, dans un vœu de paraître plus mature, lui avait livré. Celui concernant le Merlin. Aucune fuite n’était possible. Aucun rond de jambe ne la sortirait de cette fosse dans laquelle elle s’était elle même jeté. Thomas n’était qu’un traître.
« Est-ce vrai que Daniel t’a agressée hier dans la forêt ? »
Le corps d’Alice se décrispa presque aussitôt. Merci, merci Fortuna ! Thomas était capable de garder des secrets autres que les siens.
Si Père venait à apprendre que sa fille adorée avait créé un mouvement visant à luter contre le Conseil pour œuvrer à sa libération d’Azkaban, que dans sa lutte elle avait été agressée par un manteau noir, que Carry l’avait mutilée pour ses idées… jamais il ne s’en remettrait. Il serait prêt à se mettre en danger, à mettre les îles britanniques à feu et à sang pour venger chaque tort fait à Alice.
Les mains de Père se saisissant des siennes ramena Alice à la réalité.
« — Est-ce que Daniel t’a agressée ?
— Il m’a menacée.
— De te blesser ?
— Entre autre. »
La mâchoire de Père se serra. De ses pouces, il caressa les frêles mains de son enfant. « Il peut dire adieu à son mariage en Espagne… je vais l’expédier dans l’Est. » La promesse de Père n’eut aucun effet sur Alice. Peut-être un brin de satisfaction à l’idée de voir le visage de Daniel se décomposer en réalisant qu’il ne marierait pas une espagnole a la peau dorée, mais une russe froide comme la glace. Mais le résultat était le même : son cousin la détesterait toujours pour quelque chose qu’elle ignorait. Cette vérité là existerait à jamais, quand bien même Daniel se trouverait au fin fond de la Sibérie.
Une vérité formée par un secret. Ce secret dont elle ne savait rien, si ce n’était qu’il en résultait la haine que Mère et Daniel avaient pour elle. Que Thomas avait eu jadis à son égard. Ces derniers jours, Alice n’avait pas cherché à le découvrir, ses pensées bien trop occupée par le procès de Père et les sacrifices inconnus de Thomas. Les événements ne l’avaient pourtant effacé de sa mémoire.
« Je suis navré d’avoir perturbé la création de ta robe » dit enfin Père. « — Je vais aller chercher Elise et le couturier.
— N’en faites rien. J’ai moi aussi à vous parler. »
Père ne feignit pas sa surprise. Il observa sa fille se soustraire à ses mains pour attraper les pans de sa robe et quitter son estrade. Elle le contourna pour rejoindre son petit salon. Elle y prit place, et ramena le bol de chocolat suisse dérobé à Thomas à côté d’elle. Il n’en restait plus qu’une petite poignet, alors Père n’en aurait aucun.
D’une oscillation de son poignet, Alice invita Père à prendre place. Le chef de famille sourit, manifestement amusé par les manières d’Alice. Qu’il en profite. Cela ne durerait pas.
Père joua le jeu. Il prit place sur le fauteuil en face d’Alice, son sourire dansant sur ses lèvres. Il devrait être soulagé de voir que sa chère fille ne lui en voulait plus pour sa prise de risque lors du procès et la dispute qui avait suivi après la découverte du mensonge du frère et de la sœur. Pauvre homme.
« — Alors, Alice… de quoi souhaites-tu me parler ?
— De la raison pour laquelle Daniel et Mère me qualifient d’engeance. »
Le sourire de Père fondit comme neige au Soleil. Voilà précisément la réaction à laquelle Alice s’était attendue. C’était un aveu silencieux. Il y avait bel et bien un secret.
« N’essayez pas de me tromper en me parlant des années où ils croyaient que j’étais une cracmolle », poursuivit Alice. « Je n’en suis pas une, et tout le monde en a la preuve aujourd’hui. La raison de leur haine et de leur dégoût à mon égard est toute autre, n’est-ce pas ? »
Alice ne le quittait pas des yeux, cherchant à capter chaque expression. Une perle de sueur naissant sur sa tempe, un tressaillement de sa mâchoire, une étincelle dans son regard, un hoquet de surprise… rien ne devait être négligé, au risque de se confronter à un nouveau mensonge.
Sur le visage de Père, Alice ne perçu rien. Il n’y avait que son regard plongé dans le sien, criant d’amour sincère pour son enfant. Dorian aimait sa fille, il l’aimait à en mourir, et cela Alice le savait. Elle n’avait que peu de certitude, mais celle ci, jamais Alice ne la remettrait en question. Aussi en déduit-elle quelque chose : ce secret existait pour la protéger d’une vérité qui la meurtrirait. Elle en avait déjà eu la preuve lorsque Daniel s’était servi de cette ombre mystérieuse pour tenter de la blesser.
Dorian s’avança sur son siège. Il tendit le bras, jusqu’à pouvoir caresser la joue de sa fille du bout de ses doigts. Alice posa sa main sur la sienne. Ses mouvements étaient légers, comme si il craignait de pouvoir la blesser. « Mon Alice, ma délicate, ma douce Alice », dit-il avec douceur. « Je sacrifierais le Monde entier pour te voir redevenir la fillette qui courrait pieds nus dans les champs de lavande, comme si la vie n’était que douceur et merveille. Je remonterais le temps pour effacer chacun de tes pleurs, chacune de tes peines. »
Dorian baissa la tête un instant. Sa gorge se serra. Lentement, ses doigts quittèrent la joue de son enfant. Il croisa les mains sur ses genoux.
Enfin, Père releva enfin la tête. « Change toi. Nous allons marcher un peu. »
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Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
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À la veille d’une nouvelle ère
J-2
Le cerf était un animal précieux pour chaque Sangblanc, qu’ils appartiennent à la branche principale ou à une secondaire. Contrairement à ce que de nombreuses personnes pensaient, ce n’était pas pour sa symbolique de puissance et de noblesse qu’il fut choisi comme emblème par la famille Sangblanc. La raison était tout autre, et méconnue de la plèbe.
Le cerf représentait la régénération et de renouveau.
Ce fut dans une clairière que l’arbre généalogique des Sangblanc avaient plantés ses longues racines. Il ne s’agissait pas là d’un parchemin ou d’une stèle, mais d’un cerf immense au buste et à la coiffe de bois blanc. Ses branches coiffées de roses rouges et d’autres blanches projetaient sur la clairière une ombre tutélaire.
Silencieux, Dorian et Alice ployèrent le genou au pied de l’arbre. Ils inclinèrent la tête, le poing fermé sur le coeur. « Force et dignité » murmurèrent-ils comme une seule voix. Père et fille respectèrent la minute de silence adressée aux aïeux.
Alice n’était que rarement venu se présenter au cerf blanc. Elle se souvenait s’y être rendue une fois, lorsqu’elle était enfant, pour ramasser les pétales chues à terre après la mort de Dimitrios Sangblanc, chef de famille de la branche grecque. Grand-Père l’en avait remercié, avant de reconstituer la rose blanche pour l’offrir à la veuve.
Lorsque Père se redressa, Alice l’imita. Sa gorge était sèche. Les pulsations de son cœur résonnaient dans ses poings.
D’une main tendue, Père désigna la branche la plus basse. Les fleurs étaient blanches. Sur les branches qui les portaient étaient gravés les noms de Thomas, Jacob et Alice Sangblanc. Elles étaient surplombées par une autre branche, l’une portant une rose blanche, l’autre une rouge. Dorian et Renesmée.
« Tes frères et toi êtes ce qui m’est de plus précieux », dit Père, son regard ne se détournant jamais de sa branche. « Mais l’amour d’un père, aussi fort soit-il, ne sera jamais celui qu’une mère éprouve pour ses enfants ». Père s’avança, sa main toujours tendue. Avec lenteur, la branche s’abaissa, jusqu’à frôler les doigts de Père. Il caressa le nom de Renesmée. Alice le suivit, silencieuse, quand bien même elle voulait lui dire que l’amour de Dorian était bien plus puissant que celui de Renesmée à l’égard de leurs enfants.
« J’ai rencontré ta mère peu après la mort de la mienne. Elle était un rayon de Soleil dans une tempête. Lorsqu’elle m’a sourit pour la première fois, j’ai su que mon coeur serait à jamais le sien. Je ne saurais comment l’expliquer. Ce fut une évidence, comme un murmure des Dieux eux mêmes. » Le doigt de Père suivait les contours du prénom de son épouse. Il souriait, nostalgique. « C’est une femme forte. D’aussi loin que je me souvienne, elle l’a toujours été. Elle a abandonné sa vie pour en créer une nouvelle, faisant fi des interdictions de ses parents. Elle voulait découvrir le monde, prouver à tous qu’elle était brillante, qu’elle ne serait pas qu’une épouse. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un avec une telle rage d’exister. D’aucun dirait que Renesmée est orgueilleuse, arrogante. Mais pour moi, il s’agit seulement de respect envers elle même. En cela, tu lui ressembles beaucoup. » Comme si il avait entendu le corps d’Alice se crisper, il se mit à rire avec tendresse. « Quelque soit ton avis sur la question, sache que c’est la vérité. Magnus te le dirait aussi bien que moi. »
Père abaissa la main. Son sourire disparu lentement à la faveur d’un rictus bien moins joyeux. Il se tourna vers sa fille pour la contempler. Il hésitait, Alice le voyait bien. Peut-être regrettait-il d’être ici, d’avoir choisi de lui annoncer une vérité qui la blesserait.
Dorian posa un genou à terre. Ses grandes mains attrapèrent celles de sa fille. Il lui embrassa, puis colla sa joue barbue contre elles. « Alice… avant que je ne poursuive, je veux que tu me promettes une chose. Et je souhaite que tu tiennes cette promesse. » Alice déglutit. « Tu dois me promettre que jamais tu ne prendras ces mots pour vérité. »
Alice haussa les sourcils. De quoi voulait-il parler, au juste ? Voulait-il lui mentir ? Si tel était le cas, sa demande était pour le moins saugrenu. Décontenancée, Alice ignorait qu’elle réponse il lui fallait donner. Aussi ne prononça t-elle aucun mot.
Père embrassa à nouveau les mains d’Alice avant de relever la tête pour regarder sa fille.
« Renesmée et moi n’avons pas eu trois enfants, mais cinq. »
Un poids tomba dans le ventre d’Alice. La poigne de Père se raffermi sur ses mains. « Quatre ans avant ta naissance, Renesmée est tombée enceinte. Malheureusement, ta soeur n’a pas survécu à la grossesse, et nous l’avons perdu trois mois avant le terme. Nous l’avions nommée Mona, comme la grand-mère paternelle de Renesmée. » La douleur de Dorian s’entendait dans ses mots. Il fit une pause nécessaire. Alice sentait sa gorge se nouer. Pourquoi ne lui avait-on pas parlé de cela ? Quel était le lien entre la haine de Mère et un bébé perdu ?
Dans un souffle tremblant, Père reprit. « Deux ans plus tard, Renesmée tomba à nouveau enceinte. Cette fois, notre Cordélia… nous quitta au bout de huit mois passé dans le ventre de ta mère. » Les doigts de Père serraient ceux de sa petite. Alice sentit des larmes couler sur sa peau d’albâtre. Aussitôt, elle se précipita à genoux pour étreindre son père. Elle le serra aussi fort qu’il lui était possible. Les mains de Père se perdirent dans les boucles d’Alice. Il lui caressaient avec lenteur. Sa respiration à son oreille était tremblante. Alice sentait des larmes poindre dans ses yeux. Il tremblait légèrement, assailli par ses souvenirs douloureux. Alice déglutit, ravalant ses sanglots. Elle devait être forte, protéger son père de sa propre peine. Lui qui était si fort, si digne, lui qui taisait ses peurs et ses chagrins. Il s’effondrait dans ses bras, sans bruit.
« Renesmée ne pleurait jamais », poursuivait-il dans un murmure tremblant. « Pour nos fils, pour moi, pour Magnus, Renesmée a fait preuve d’une telle force… d’une telle… dignité. Elle a porté la mort de nos filles, de tes soeurs, comme si il s’agissait de son propre fardeau. Elle disait que les Astres avaient choisi de les donner à d’autres femmes. A chaque fois qu’elle sentait que le fardeau était trop lourd, elle s’accrochait à ses croyances. » Alice serrait la mâchoire. Elle enfouie son visage dans le cou de son père. Ce récit qu’elle n’avait jamais imaginé n’aurait pas dû la toucher autant. Les souffrances de Mère auraient dû lui donner le sourire, elle qui avait tant tourmenté Alice. Mais ces souffrances là, elles ébranlaient son père adoré. Alice referma les yeux, se concentrant sur la respiration de Père.
« Renesmée ne fut pas la seule à subir ses fausses couches », poursuivit Père en se redressant. Il caressa les joues de sa fille, effaçant chaque larme. « L’ex femme de Léon, Maria, et Elise, ont perdu également les filles qu’elles portaient. Nous en avons déduit que la malédiction qui a frappé Elise et Pauline à la mort de notre mère a touché ses descendants. » Horrifiée, Alice sentit son souffle coupé. Tante Élise avait donc porté la vie, sans jamais pouvoir la donner. Alice aurait dû le savoir. Par Circée, ils auraient dû lui parler de cela ! Pourquoi Alice n’avait-elle aucun souvenir de tante Élise et son ventre arrondi ? Avait-elle seulement été enceinte après sa naissance ?
« Et, enfin, lorsque tu es née, nous t’avons accueilli comme le plus précieux des trésors. Toi qui avait réussi survivre malgré la malédiction qui s’était abattu sur nous. Notre belle Alice. Par ta simple naissance, tu as rendu le sourire à ta mère. Nous t’avons serré dans nos bras, louant ensemble la miséricorde des Astres et des Dieux. »
Père contemplait Alice, les yeux brillants de larmes. Il ne s’agissait plus de tristesse, mais de réelle joie. Il s’empressa d’embrasser le front de son enfant à multiple reprise avant de l’enserrer contre son torse. « Notre miracle », murmura t-il à son oreille.
Tout allait trop vite pour Alice. Elle se décrocha de Père, puis essuya ses yeux perlés du revers de sa manche. Non, tout cela ne collait pas. Rien de tout cela n’expliquait la haine de Mère. Si Père disait vrai, Mère aurait dû la chérir comme le plus précieux des trésors.
Cela n’avait pas le moindre sens.
Mais Alice compris que le récit n’était pas terminé lorsque Père détourna le regard. Il leva les yeux sur les branches s’épanouissant au dessus d’eux. « Après ta naissance, des mots malheureux ont été prononcés. Qui n’auraient jamais dû être ni entendu, ni formulés par qui que ce soit. » Père leva une main vers la branche de ses descendants. « Lors de ta présentation aux autres membres de la famille, principaux et secondaires, mon père qualifia chaque morts nés de la branche principale comme des Sacrifices nécessaires. Par ces mots, il te désigna silencieusement aux yeux de tous comme la précieuse héritière, la précieuse dernière née. Le joyaux qui ne devait son étincellement que par la mort de ses soeurs et cousines. D’un coup de baguette, il fit disparaître de notre arbre les noms de Mona, Cordélia, Louise, Rose, et Alma. »
Un mur venait de s’écrouler en Alice. Façonné brique par brique durant des années par ses certitudes, par l’amour de sa famille. Parfois partiellement détruit par la haine de sa mère, de Daniel ou de Thomas, mais toujours consolidé par Père, par Grand-Père, par Jacob.
Engeance.
Ce mot grandissait dans son esprit. Engeance.Précieuse dernière née. Les deux termes s’entremêlaient pour n’en former plus qu’un
Succédanée.
Celle qui, par sa naissance, avait anéanti le cœur de mères dont jamais le deuil ne serait respecté.
Alice sentit le souffle lui manquer. Elle porta sa main à son cœur. Elle le sentait se serrer douloureusement dans sa poitrine. Il se ratatinait.
Père mentait. Grand-Père n’aurait jamais fait cela. Pas sous les yeux de Mère, tante Maria et tante Élise. Il n’aurait jamais pu faire une telle chose. Il n’avait pas pu effacer l’existence de ses petites filles pour ne laisser que celle de la dernière née.
Les mains de Père se saisirent des épaules d’Alice. « Tu n’es pas coupable, Alice. Ce qui est arrivé à tes sœurs et tes cousines n’a rien à voir avec ta naissance. Je veux que tu te mettes cela en tête. Tu n’es pas coupable. »
La vision d’Alice se brouillait tant les larmes inondaient ses yeux. Elle ne parvenait plus à formuler le moindre mot, ni même la moindre pensée. Mona, Cordélia, Louise, Rose, et Alma. Oubliées. Effacées. Pour elle, pour Alice. La précieuse dernière née.
Père attrapa le visage d’Alice entre ses mains. Il vint coller son front contre le sien. « Les mots de Grand-Père ne sont pas la vérité, Alice. Renesmée l’a cru, et en a convaincu Maria. Thomas et Daniel se sont laissés gagner par les tourments de leurs mères. Mais aucun d’entre eux ne prennent les mots de mon père pour des vérités. Ils étaient maladroits, et ont causés beaucoup de tort. Tu n’as rien à voir dans cela. Si tu es née, si tu as survécu, ce n’est pas en raison de sacrifices. Est-ce que je suis bien clair, Alice ? Alice ! »
La voix de Père la fit sursauter. « Tu n’es pas coupable. Je veux te l’entendre dire.
— … je… je ne suis pas coupable… »
Père referma les yeux et prit Alice dans ses bras pour la serrer avec force.
Au dessus des Sangblanc, les bois du cerf blanc frémissaient sous la caresse du vent. Pendant un instant, Alice cru entendre les feuilles lui murmurer « Tu n’en seras jamais certaine ».
Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
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À la veille d’une nouvelle ère
J-1
Son pendentif serré entre ses doigts, Alice se perdait la contemplation des Alpes. Le vent balayait ses boucles libres, certaines s’accrochaient à ses lunettes. Alice ne les dégageait pas. Elle n’en ressentait ni le besoin, ni l'envie.
Alice dissimula un énième bâillement contre son épaule découverte. Une nouvelle nuit était passée sans qu’Alice ne trouve le sommeil. Elle avait repoussé Morphée et son étreinte, de peur qu’il n’apporte avec lui cauchemars et murmures insidieux. Recroquevillée sous ses draps de satin, ses cheveux caressés par la main de tante Élise, son corps enlacés par les bras de Père, elle avait seulement fermé les yeux. Lorsque, enfin, ils quittèrent sa chambre, Alice avait pu se laisser submerger par le torrent d’émotion qui l’étreignait. Fureur. Chagrin. Terreur. Trois entités matérialisés pour n’en former plus qu’une.
La rage.
Tout au long de sa vie, chaque épreuve avait mené Alice à ressentir une colère sourde. L’emprisonnement de son père. La mutilation de Carry. La disparition de monsieur Penwyn. Cette fois ci, rien n’avait changé.
Ils lui avaient menti pendant quinze ans. Quinze années durant lesquels Alice était convaincue d’avoir mérité d’être placée sur un piédestal, qu’elle devait le respect de sa famille non pas en raison du destin ou quelque soit le mot approprié, mais parce qu’elle était un parangon de vertu, de délicatesse, de finesse d’esprit.
Quinze années de confiance en elle balayée par une secret dévoilé. Peste soit de Grand-Père. Peste soit de tout ceux qui avaient accepté sa vérité.
Ils avaient créé la haine de Mère. Ils avaient continuer à la nourrir pendant quinze ans par leur protection. Le dégoût de Mère était justifiée, et ce fut cette vérité ci qui brisa Alice. Ils avaient sali le deuil de Mère. Daniel et Thomas, fils exemplaires, fils respectueux, avaient fait du tourment de leur génitrice le leur. Gardiens du cœur brisé de leurs mères adorées. Vengeurs dressés face à celle dont le nom serait à jamais tâcher du sang de leurs sœurs.
La succédanée.
« Ma dame Nerrah ! Fidèle au poste. »
Le ton de Nath, faussement solennel, aurait dû lui arracher un sourire. C’était ce qu’il attendait.
Alice prit une grande inspiration, avant de souffler longuement. Elle repositionna correctement ses lunettes sur son nez. Force et dignité. Exposer ses émotions est d’une grande impolitesse. Force et dignité. Enfiler son masque, pour garder cacher tant les joies que les peines. Enfile ton masque, Alice, enfile le.
La main de Nath vint se poser sur l’épaule nue d’Alice alors qu’il se pencha sur elle, les yeux plissés. « T’as pas ton ombrelle ? » Alice étira un joli sourire en tournant son visage vers son ami. « Un oubli dont je paierai le prix en me couchant ce soir », répondit-elle.
Avant de s’asseoir à ses côtés, Nath sembla poser quelque chose dans son dos. Quelque chose de suffisamment grand pour résonner derrière Alice. Lorsqu’elle voulu se retourner pour voir de quoi il s’agissait, Nath fit obstacle, son corps se dressant entre elle et l’objet de sa curiosité. Il souriait effrontément. « Ça, c’est une surprise et va falloir attendre avant d’la voir. »
A quelques centimètres seulement de son visage, Alice vit Nath son regard détailler les traits d’Alice. Son sourire disparaissait lentement à mesure qu’il observait Alice. Du bout de ses doigts, il vint soulever les lunettes de la sorcière. Alice détourna aussitôt le regard en récupérant ses lunettes pour les replacer contre ses yeux.
« Pourquoi t’as pleuré ? »
La question de Nath craquela le masque de décence d’Alice. Elle se redressa en ajustant ses cheveux sur son épaule. « Je n’ai pas pleuré.
— Arrête, ça s’voit. Et ça s’voit qu’t’as pas dormi. T’as des cernes. J’croyais qu’ça allait pour ton père.
— Tout va bien pour mon père, merci de t’en inquiéter.
— C’est pour toi qu’j’m’inquiète. Il s’est passé quoi, encore ? »
Alice se tût. Inutile de continuer à mentir. Qu’il s’agisse de ses yeux boursouflés, des sillons de ses larmes sur ses joues ou de ses cernes, tout indiquait qu’Alice était tourmentée.
Mais, quand bien même ce serait marqué au fer blanc sur son front, Alice n’en parlerait pas à Nath. Elle était prête à lui confier bien des choses, mais pas cela. Pas la vérité sur sa naissance. « Je ne souhaite pas en parler », répondit-elle sans brusquerie, d’un ton qui lui paru bien trop suppliant.
Nath la fixa un long moment. « D’accord. On en parle pas. » Il s’écarta d’Alice pour se réinstaller correctement. Alice le remercia d’un merci à peine audible.
Alice s’en voulait. Combien de fois ses rencontrer avec Nath étaient bercée par les pleurs, les colères ou les inquiétudes de la sorcière ? Nath ne méritait pas cela. Il méritait de voir Alice aussi rayonnante qu’une pleine lune.
Mais Nath n’était pas le genre de garçon à en vouloir à Alice pour ses tourments et leur mauvaise gestion. Il l’acceptait, quelque soit son état. Alice se sentait chanceuse d’avoir rencontrer ce moldu, d’être son amie.
La jeune fille laissa aller sa tête contre l’épaule du garçon pour lui avouer silencieusement tout ce qu’elle ne lui dirait jamais. Le bras de Nath se glissa derrière les épaules d’Alice pour l’attirer contre lui, sa tête se posant sur la sienne. « J’suis là », souffla t-il avec douceur. Cela suffisait à Alice.
Pendant de longues secondes, les deux amis se perdirent dans leur contemplation des montagnes. Alice essayait de se concentrer sur la respiration de Nath pour ne plus penser à ce qui étranglait son coeur. Elle se focalisait sur les mouvements du vent dans ses cheveux blonds, sur l’odeur de parfum qui émanait de lui. Une note de santal. Quelques touches de citron.
« J’avais quel’qu’chose pour toi », dit Nath en se redressant. Il se pencha en arrière pour récupérer ce qu’il avait cacher dans leur dos. Alice reconnu sans peine l’étui d’une guitare lorsqu’il passa au dessus d’elle. Elle sourit aussitôt, enchantée par ce qui se préparait.
Avec une délicatesse presque cérémoniel, Nath ouvrit son étui. Sa guitare était tout en simplicité, à l’image du garçon. Il en prenait soin, et ce constat plu à Alice. Elle en aurait voulu au Moldu si il n’avait pas montré du respect à son instrument de musique.
Nath plaça la guitare sur ses cuisses. « C’est con qu’t’ai pas pensé à prendre ton violon, mais c’pas grave. J’vais pouvoir jouer pour toi. Avec un peu d’chance, ça t’fera du bien. » L’attention toucha Alice qui se sentit aussitôt rosir.
Alice s’écarta un peu pour laisser de la place à Nath. Elle se positionna en face de lui, assise sur ses genoux, ses mains sur ses cuisses. « Si tant est que tu ne fasses pas de faux accords.
— Pas de risque, répondit-il en accordant son instrument. Celle la, j’la jouerais les yeux fermés. C’est ma mère qui m’l’a apprise. Elle me la jouait quand j’étais môme. Paraît qu’c’est avec cette chanson qu’elle a réussi a serrer mon daron… enfin, bref. » Alice plissa les yeux. Serrer mon daron… il devait s’agir de patois. La jeune fille aurait volontiers questionner Nath sur la signification de ces mots, mais le voilà qui se mit à jouer.
Ses doigts s’agitaient sur les cordes avec douceur. Alice contemplait leurs mouvements, plus qu’elle ne contemplait le visage de Nath, légèrement penché pour observer son jeu.
« Un jour viendra, tu me diras “je t’aime” », se mit-il à chanter. « Du bout du coeur, mais le dire quand même… »
Alice sentit son cœur rater un battement. La voix de Nath était douce, à peine chevrotante. Il articulait chaque syllabe, laissait danser sur sa langue les assonances.
« Un simple mot, et l'aveu d'une larme au bord de tes yeux feront de moi un homme heureux. » Les yeux de Nath s’étaient refermés. Ses pommettes se rosissaient, et Alice ignorait si il s’agissait de mésaise ou d’émotion. Elle même sentait son visage s’empourprer. Mais dans son cas, il s’agissait d’émotion pur. La douceur irradiait de son cœur, se propageait à travers ses veines en une chaleur bienfaitrice.
« Un jour viendra, tu sauras toutes ces choses qui ont fait ma vie bien plus noire que rose. Tu comprendras mes pudeurs et tous ces mots qui me font peur que j'ai cachés, comme un voleur. » Alice sentit des larmes naître au coin de ses yeux. Elle ne chercha pas à s’en débarrasser, focalisée sur les lèvres de Nath où roulaient tant de douceur que de merveille.
La voix de Nath se fit un peu plus puissante, une nécessité pour couler ces mots qui firent vibrer Alice. « Toi c'est le ciel qui t'a envoyée, vers moi pour me réapprendre à aimer. » Nath leva les yeux sur Alice. « Attends, laisse faire les jours. Laisse le temps au temps, et à l'amour. » Un sourire glissa tendrement sur ses lèvres, avant qu’il ne referme ses paupières. « Un jour viendra tu me diras "je t'aime". Et j'aimerai. »
Ce couplet résonna en Alice. Elle le comprenait. Elle le faisait sien. Ses doigts se crispèrent sur ses cuisses alors que coulait ses larmes silencieuses.
« Un jour viendra tu me diras "je t'aime". Du bout des yeux, mais le dire quand même. Dans le ciel de ton regard, lire ton désir est ma victoire. Un jour viendra, tu m'aimeras. Et je t’aimerai. » A nouveau, les doigts de Nath s’agitèrent différemment alors qu’il entamait le refrain avec puissance « Toi, c'est la vie qui t'a envoyée, vers moi qui n'ai jamais fait que passer a côté des choses essentielles, par défi pour brûler mes ailes. Un jour viendra tu me diras "je t'aime". Et j'aimerai. »
La Nature semblait s’épanouir autour d’eux, flattée par les douceurs que Nath leur offrait. Ses notes s’envolaient autour d’eux, portées par le vent. « Attends, laisse faire les jours. Laisse le temps au temps, et à l'amour. Un jour viendra, tu me diras "je t'aime". Et je t'aimerai. » Nath continua de gratter ses cordes comme on caresse la joue d’un être aimé. Jusqu’à finalement laisser mourir sa chanson en une note délicate.
Le temps s’était arrêté autour d’eux. Alors que Nath rouvrit enfin les yeux, Alice s’avança vers lui. Elle se pencha vers Nath, et vint enroulés ses bras autour de ses épaules pour le serrer contre elle. Son visage vint se nicher dans son cou, alors que se resserrait son buste contre le sien et la guitare. Nath se tétanisa. Alice n’en avait cure. Elle resserrait Nath contre elle pour que jamais il ne voit les larmes d’émotion qui liquéfièrent son masque de décence.
Les bras de Nath finirent par enserrer le corps d’Alice, jusqu’à la presser contre elle. Leurs deux cœurs fusionnèrent pour n’en former plus qu’un.
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Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
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À la veille d’une nouvelle ère
J-1
Un genou à terre, le poing refermé sur son coeur, Alice s’inclina face à l’arbre généalogique. « Force et dignité » murmura t-elle. Alice referma les yeux, sans omettre ni mot ni son.
Au bout d’une minute, peut-être plus, la jeune sorcière se releva. Elle s’avança, jusqu’à se tenir face à l’immense tête de cerf. Du bout de ses longs doigts blancs, Alice caressa son mufle de bois. L’écorce était rêche. Sous sa peau, Alice sentait affluer la magie, emprisonnée là depuis des générations.
Alice posa son front sur l’épais chanfrein du cerf. Ses doigts caressaient ses joues, puis remontaient jusqu’à effleurer ses meules.
« Vénérables anciens, estimés aïeux. Je vous implore de pardonner mes affres d’enfant égoïste. Ils sont indignes de ce sang que vous m’avez transmis, chargé de vos combats et sacrifices. »
Alice referma les yeux, laissant à sa gorge le temps de se dénouer.
Parler aux anciens, voilà une nécessité qu’elle n’avait jamais éprouvé. Sous le Soleil déclinant, son coeur battu par tant et tant d’émotions contraires, Alice réalisait à présent ô combien elle aurait dû se tenir face à Eux bien avant que ne frappe malheur et douceur.
« Je porte en moi votre héritage. Si autrefois je pensais en être digne, être tout ce que vous désiriez que je sois, je sais à présent que je ne suis pas à la hauteur. J’implore vos conseils. Par pitié, vénérables anciens, chair de ma chair. Guidez moi. Permettez à votre descendante de marcher dans vos pas sacrés. Je ne demande qu’un signe. Qu’une preuve que je ne suis pas cette succédanée que ma mère voit en moi. Donnez moi juste un signe… quelque chose… quelque chose pour me prouver que j’ai en moi la force de errer sur le chemin que vous nous avez léguez. »
Alice ploya les genoux, son poing refermé frappant sa poitrine. Elle inclina la tête en avant, jusqu’à ce que sa souplesse ne l’empêche de se courber plus. « Je n’aspire qu’à devenir une sorcière honorable, digne de vos sacrifices, digne de ceux de ma famille. Entendez moi. Au nom du sang que nous partageons, entendez moi. »
Le cœur au bord des lèvres, Alice resta dans cette position pendant longtemps. Malgré les tiraillements de ses muscles, Alice s’obligeait à conserver cette position. Elle serrait la mâchoire, se concentrait sur ses prières pour ne pas flancher. Elle devait tenir. Pour ses ancêtres, mais aussi pour ses sœurs et ses cousines. Mona, Cordélia, Louise, Rose, et Alma.
Le vent ne cessait de battre la clairière. Au dessus de sa tête, Alice entendait son chant dans les feuillages. Elle ne bougeait pas pour observer, consciente que si les Anciens devaient s’adresser à elle, ils le feraient autrement.
Mais le feraient-ils seulement ?
Alice n’était peut-être pas digne d’eux.
Alice ne méritait peut-être pas de se tenir là, elle qui avait remplacé cinq enfants pour n’en former qu’une. Faible. Incapable de voler parmi les oiseaux. Charmée par…
Alice déglutit, et se concentra à nouveaux sur ses prières.
La sorcière sentit quelque chose s’accrocher à sa chevelure. Alice se redressa lentement, sa main cherchant à tâtons l’objet de sa déconcentration.
Entre ses doigts, Alice observait le pétale rouge. Un coup de vent permis à un rayon solaire de percer le feuillage verdoyant. Sous sa caresse, le pétale était rougeoyant. Ses nervures lui apparaissaient clairement.
Le rayon de Soleil disparu, rendant au pétale son rouge sombre.
Comme on tient un oiseau au creux de sa main, les doigts d’Alice se refermèrent avec douceur sur la réponse des Anciens.
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À la veille d’une nouvelle ère
Jour J
« Entrez. »
Dans le reflet de son miroir à pied, Alice vit la porte s’ouvrir. Thomas, enfilé dans un costume blanc impeccable, referma la pièce sans quitter sa soeur des yeux. « — Il semblerait que le couturier ai enfin terminé son ouvrage.
— Il y a quelques dizaines de minutes seulement.
— Je l’ai croisé dans les couloirs en compagnie d’Elise. Il vient de partir… et nos estimés cousins sont arrivés. »
Alice ne dit un mot, ne poussa un soupir. Elle contemplait le reflet que lui rendait son miroir. Tante Élise avait caché ses cernes sous une poudre qui lui chatouillait le nez. Alice était parfaite, comme l’était une poupée de porcelaine. La soie duchesse, d’un bleu givré scintillant, coulait le long de ses courbes, sans les exposer mais tout en les suggérant. Du bout de ses doigts, Alice caressait la dentelle d’Argentan décorant son buste de motifs floraux. Alice était belle. Magnifique. Parfaite. Précisément ce que l’on attendait d’elle aujourd’hui.
Thomas prit place sur un fauteuil. Il se pencha pour accéder au miroir, et arrangea ses boucles blanches. « As-tu réfléchi à la Faveur que tu demanderas à Grand-Père ?
— Oui.
— Suffisamment ?
— Oui. »
Alice réajusta sa natte en épi dans son dos. Elle tira un peu sur son extrémité pour s’assurer qu’elle soit à équidistance de chaque omoplate. Satisfaite, elle se détourna enfin de son reflet pour faire face à son frère. Il l’observait, sans sourire. « Viens t’asseoir », commanda t-il. Alice obéit.
Thomas s’appuya sur ses genoux et se pencha sur Alice. « Lorsque ta Veillée prendra fin, tu ne seras plus une enfant aux yeux des nôtres. Il n’y aura plus de caprice, Alice. Plus de lutte contre Grand-Père. Plus aucun écart ne sera toléré. Est-ce que tu comprends ? » Alice opina du chef. Tout cela, elle en avait bien conscience.
Après sa Veillée, Alice sera officiellement considérée comme une adulte aux yeux des siens. Aucune liberté supplémentaire ne lui sera accordé, bien au contraire. Son collier d’or se resserra contre sa gorge, Père et Grand-Père auront tout le loisir de tirer sur sa laisse. Plus jamais elle ne devra se confronter à eux. Alice n’aura plus l’excuse de la jeunesse. Tout écart sera considéré comme un affront, une insulte au sang.
« Aujourd’hui, tu peux exiger une chose de Grand-Père », poursuivit Thomas. « La chose que tu souhaites le plus ardemment. Ne jamais te marier contre ta volonté, choisir tes options d’études à Beauxbâtons…
— Retourner en Grande-Bretagne… »
Thomas sourit. Il acquiesça. « Grand-Père ne te refusera rien. Absolument rien. Mais tu n’auras le droit qu’à une Faveur. Alors… réfléchis bien, et sois égoïste pour la dernière fois de ta vie. Mais…ne fais pas l’idiote en demandant un superbe voyage à Venise en compagnie de ta petite amie sang-mêlé…
— Je suis loin d’être aussi idiote que toi.
— Certes… mais quel beau voyage ce fut… »
L’ai rêveur de Thomas fit sourire Alice.
Sa Faveur était bien ancrée dans son esprit. Rien ne la ferait changer d’avis.
•••
Sa cape jetée sur ses épaules, sa capuche de soie retombant sur ses yeux, Alice s’apprêtait à pénétrer dans la clairière. Sangblanc de Grèce, de Finlande, de Russie, d’Espagne, d’Italie, du Danemark, tous étaient là, main sur le coeur, genou ployé face à leur arbre généalogique. Jeunes et anciens. Nés Sangblanc et épousés. Autant de différences rassemblées devant le grand cerf blanc pour célébrer la Veillée de la précieuse dernière née.
Les grandes branches de l’arbre tutélaire retombaient au dessus d’eux, les fleurs s’épanouissaient dans un bal de rouge et de blanc. Les dernières lueurs du Soleil perçaient à peine le vert feuillage.
Le menton dressé, Alice fit un premier pas et s’avança ça dans la haie d’honneur formée pour elle. A son passage, les corps se relevaient. Grand-Père l’attendait au pied du grand cerf. Force et dignité. Vêtu de sa toge immaculée, il observait l’avancée de sa petite fille, un fin sourire se dessinant sous sa moustache. Force et dignité.
Seuls le son de ses pieds nus s’enfonçant dans l’herbe tendre perturbait ce silence solennel. Leur fraîcheur caressait sa peau délicate. Alice ne faisait qu’un avec la terre de ses ancêtres. C’était ce que l’on attendait d’elle.
Sans adresser un regard à ses géniteurs, Alice passa à côté d’eux. Le regard de Mère était sur elle, Alice le savait. Elle le sentait, comme des serres plantés dans son échine. Père avait respecté sa promesse. Parfait.
Alice ploya le genou face au Patriarche, ramena son poing contre sa poitrine, et baissa la tête. Aucune prière n’était nécessaire aujourd’hui.
« Sang de mon sang, héritiers d’Abalanis. En cette soirée, sous le regard bienveillant de nos Anciens et guides, nous unissons le destin de notre ancestrale lignée à celui destin d’Alice, dernière née de la branche principale Sangblanc, troisième héritière de Dorian, petite fille d’Henri. »
Les mains d’Alice étaient moites, sa position inconfortable mais elle ne s’autoriserait aucun mouvement. Son regard planté sur l’herbe verdoyante, Alice accueillait et imprégnait les mots de Grand-Père.
« Ce fut ici, en ce lieu sacré, que naquit le premier héritier d’Abalanis, notre Père et Fondateur, le premier Sangblanc. Loué soit notre Fondateur, honorés soient ses sacrifices. »
Loué soit notre Fondateur, honorés soient ses sacrifices, répéta Alice du bout des lèvres, en chœur avec sa famille.
La main de Grand-Pére se posa sur l’épaule d’Alice.
« Descendante des premiers Allobroges, toi qui porte le sang sacré de ceux qui se sont levés face aux incursions romaines. Toi dont l’impétuosité héritée de Brennus sillonne les veines. Tends la main, et défais toi de ce sang souillé. »
Alice déploya son poing et le tendit face à elle. Avec douceur, Grand-Père se saisi du frêle poignet de sa petite fille. Il passa sa main à sa ceinture pour en extirper une dague ouvragée. Alice serra la mâchoire alors que la lame se rapprochait de sa petite main. Force et dignité, Alice, force et dignité.
La lame se posa contre sa peau. Dans un geste lent, Grand-Père déchira la chaire d’Alice.
« Honorables ancêtres, accueillez le sang de celle qui se détourne à présent et à jamais de celui qui, par ses désirs belliqueux, maudit ses enfants et descendants. »
Le sang jaillissait en fines lampées vermeille, maculant le blanc des doigts d’Alice. La douleur résonnait dans son corps tout entier. Il se propageait, pulsait à travers ses veines. Alice serrait la mâchoire sans se détourner du spectacle de son sang abreuvant l’herbe verdoyante.
Grand-Père, sans jamais lâcher le poignet de la dernière née, se tourna vers l’arbre. Il brandit sa dague et entailla la gorge du cerf. Le sang d’Alice se mêla à la sève, d’un blanc visqueux et épais.
« Accueillez le sang de celle qui embrasse à présent et jamais celui qui fit de notre malédiction une source de fierté. »
Grand-Père se retourna vers Alice. Du plat de sa lame, il étala la sève sur la blessure d’Alice. La douleur n’en fit que plus grande. Pourtant, Alice tint bon. Il le fallait. Tous la regardait, vivants comme morts.
« Accueille le sang de ceux qui te guideront à présent et à jamais. »
Alice resserra les doigts autour de la lame, sans se blesser, seulement pour laisser la sève imprégner ses chairs.
Grand-Père, du bout de ses doigts, abaissa la capuche d’Alice. Enfin, elle pu lever la tête et le regarder. Il souriait. Voilà des mois qu’il ne lui avait pas adresser une telle preuve de fierté. Alice s’était bien comportée. Elle n’avait fait aucun écart.
« Moi, Henri, Patriarche de la famille Sangblanc, t’accorde ta Faveur. Formule ton voeu, dernière née. »
Alice ferma les yeux un instant. Les battements de son coeur résonnait dans ses tempes.
Sa Faveur allait lui être accordée. Quel qu’elle soit. Les mots de Thomas dansaient dans son esprit. Ses idées de Faveur qu’elle pourrait demander.
Ne jamais être mariée contre sa volonté.
Choisir sa scolarité.
Ne plus cacher sa cicatrice.
Retourner en Grande-Bretagne. Retrouver Aliosus, Irisia, Orphéa.
Abandonner Beauxbatôns et partir à la recherche de Jacob.
Alice déglutit. Une Faveur. La dernière, et la plus importante de toutes. Celle qui scellerait à jamais sa liberté. Celle qui définirait à jamais celle qu’elle sera.
Alice rouvrit les yeux, dardant son regard dans celui de son Grand-Père.
« Mona. Cordélia. Louise. Rose. Alma. Je souhaite que mes soeurs et cousines retrouvent la place qui leur est due. Auprès de nos Anciens et guides. »
Le visage de Grand-Père se fendit de surprise. Dans son dos, Alice entendit quelques respirations se couper. Elle ne se détourna pas de Grand-Père pour contempler les regards interdits.
Grand-Père retrouva bien vite son stoïcisme. « Ainsi soit-il. »
Grand-Père extirpa sa baguette de son fourreau. Il la brandit au dessus de sa tête et, dans un geste ample, laissa sa magie s’élever au dessus d’eux.
Les feuilles se mirent à fourmiller. Le bois se craquelaient. Là, à côté d’elle, Alice entendit sa branche s’agiter. A côté de son nom, les noms de Mona et Cordélia se gravèrent dans le bois. Un peu plus loin, sur la branche de ses cousins, Alma regagna sa place auprès de Daniel et Samuel. Enfin, une petite branche s’extirpa de celle de tante Elise et feu Jurian Bergman, et laissa jaillir quelques feuillages. Louise et Rose apparurent enfin.
Alice desserra le poing, et Grand-Père récupéra sa lame. Le regard qu’il adressa à sa petite fille était tout d’abord dubitatif. A son tour, il ploya le genou face à sa petite, ses gestes plus lents, plus douloureux. Ses mains agrippèrent les épaules d’Alice. Un sourire fendit son visage, si grand qu’il en dévoila ses dents.
•••
Sous l’arche de feu créé par baguettes de sa famille, Alice et Corvenin avançait dans le pré. « Force et dignité » entendait-elle sur leur passage. Père souriait. Il marchait au côté du duo, la tête haute, le coeur empli de joie
« — C’est un noble sacrifice qui marque ta Veillée, dit-il à voix basse.
— Un sacrifice nécessaire.
— J’ai vu Daniel verser quelques larmes.
— Je ne l’ai pas fait pour lui, ni pour Mère. Je l’ai fait pour elles. »
Dorian se saisit de la main de son enfant pour lui embrasser avec douceur. « Je le sais, mon trésor. »
Alice adressa quelques regards aux siens. Elle reconnu les traits des chefs de famille des branches secondaires. « Force et dignité », glissa Søren dans un sourire. Le chef de la branche danoise inclina la tête plus bas que les autres, sans doute en raison des liens qui les unissaient l’un à l’autre. Après tout, il s’était occupé d’elle et Thomas pendant toute une semaine. Il avait pu observer Alice, la vraie Alice, non pas la poupée de porcelaine qu’elle était aujourd’hui.
La haie d’honneur touchait à sa fin, clôturée par Grand-Père, Mère et Thomas. Ce dernier, la baguette brandit pour formée l’arche de feu avec Mère, ne montrait pas le moindre signe de terreur. Quel bon comédien.
Père s’écarta d’Alice pour rejoindre Grand-Père. « Force et dignité, ma fille ».
L’heure était venue. L’heure de voler avec les oiseaux.
L’heure de montrer à toutes et à tous que le sang de ses glorieux ancêtres coulaient dans ses veines.
Alice prit une grande inspiration, et talonna les flancs de Corvenin.
Aussitôt, l’hippogriffe avança. D’abord au trot, puis au galop. Alice s’accrochait aux rênes avec force. Petit à petit, l’obscurité dans laquelle elle était plongée s’illumina. L’arche de feu dans son dos se brisa, et ses éclats se dispersèrent autour d’eux.
Plus que vingt mètres.
« Corvenin, je sais que tu ne me reconnais pas comme légitime, mais le moment est venu de prendre sur toi ! »
L’hippogriffe de jais galopait à vive allure, sans se détourner de son chemin. Alice resserrait ses mollets autour de lui. Le vent fouettait son visage.
Plus que dix mètres.
« Il s’agira du seul vol que nous partagerons ! Je ne te forcerai jamais à prendre les airs avec moi si tu ne le souhaites pas ! »
Alice caressa les runes gravée dans ses rênes avant de s’y agripper. Son coeur palpitait. Elle se concentra alors sur les lueurs émanant de Saint Gervais les Bains. Elle se focalisa sur les traits de Nath qu’elle se dessinait en songe.
Cinq mètres.
Les corps d’Alice et Corvenin se drapèrent de l’invisibilité de l’enchantement
Dans un bond, Corvenin déploya ses ailes et se jeta dans le vide.
Alice referma les yeux, son corps tétanisé.
Le battement des ailes de Corvenin, son corps pénétrant l’air, autant de chose sur lesquelles se concentrer pour ne pas flancher. Si Alice venait à perdre connaissance, elle mourrait. Père n’aurait jamais le temps de bondir à son secours.
Dans les airs, Alice était seule.
Force et dignité, Alice.
Force et dignité.
Corvenin obliqua sur le côté, ne laissant pas à Alice le temps de s’y préparer. Ses mollets se crispèrent. Son buste se colla à l’encolure de Corvenin. Il braqua sur de l’autre côté. Maudit volatile.
Alice inspira, puis expira. Ses épaules tremblaient. Ses mains étaient moites. Elle se cramponna plus fermement aux rênes.
A ses côtés, Alice perçu des scintillement. Elle s’autorisa l’ouverture d’un œil. Les flammes générées par sa famille dansaient autour d’elle, accompagnant silencieusement sa chevauchée. Cette attention fit sourire Alice
Non, elle n’était pas seule. Les vivants l’accompagnait. Les Anciens vivaient en elle. Aujourd’hui et à jamais.
•••
Dans un sourire radieux, Alice recevait les respects de ses lointains cousins. Ses rires polis teintaient l’albâtre de sa peau de touches pivoines. Sa main blessée par les rites barbares des Sangblanc fut bandée par Élise, et ne semblait plus la faire souffrir.
Ce constat fit sourire Renesmée. La petite capricieuse savait à présent taire ses douleurs.
« Notre petite fille est bien loin, à présent. Tu l’as remarqué, toi aussi. »
Renesmée ne se détourna pas pour accueillir Dorian. Il se posta à côté d’elle, et contempla leur enfant.
« Le peu de Nerrah qu’il y avait en elle a disparu », dit Renesmée. « Vous en avez fait une véritable Sangblanc. Élise doit être fière.
— Le sang Allemand ne s’efface pas en un coup de baguette. Il est pugnace. Teigneux. »
Il s’amusa de sa propre réponse, et se pencha pour voir le maigre sourire de Renesmée.
Yuri, le chef de la branche russe, s’inclina devant Alice, puis lui proposa son bras. La jeune sorcière accepta l’invitation dans une courbette, et posa une main délicate sur l’avant-bras du grand ours. Le duo s’avança dans le jardin pour rejoindre les autres danseurs.
« Je ne pensais pas que qui que ce soit lui parlerait de nos filles », avoua Renesmée, avant de porter son champagne à ses lèvres vermeilles.
Dorian garda le silence un instant.
« — Notre fille a hérité de ta finesse d’esprit. Elle l’aurait su tôt ou tard. J’ai donc préféré lui dire la vérité moi même.
— Et ainsi passer pour le père sincère et bienveillant… »
Entre les mains du russe, Alice semblait plus frêle que d’ordinaire. Elle ne semblait pas s’en inquiéter alors que, d’un geste trop brusque, Yuri la briserait.
« As-tu reçu les papiers du divorce ? » demanda Dorian. Renesmée acquiesça. « Je m’étonnes de les avoir reçu aussi rapidement après notre dernière rencontre. A quoi dois-je cette prestesse ?
— Ne te joues pas de moi, ma douce. Tu le sais. »
Oh oui, Renesmée le savait. Il lui avait suffit d’un regard de son époux depuis le banc des accusés pour connaître sa propre sentence.
« — Prendre sous ton aile Carry Harrison, le bourreau de notre enfant… pourquoi, Renesmée ?
— Les Astres m’ont rendue Cornélia. »
Renesmée termina sa coupe. Elle agita sa main vers Dorian dans un geste las. « Épargne moi ce regard plein de condescendance, veux-tu ? »
Dorian observa Renesmée en silence. Il finit par pousser un soupir, sa main passant sur son visage.
« — Renesmée…
— Carry est née le onze septembre 2030, coupa l’Allemande.
— Cela ne signifie pas que le Astres t’ont rendue Cornélia en faisant naître Carry.
— Tu n’as pas vu les autres signes. Les as-tu seulement cherché ? »
Alice semblait enchantée par les qualités de danseur de Yuri. Ses lèvres pâles s’agitait pour, sans doute, complimenter le Russe. Il la remercia d’un sourire carnassier.
« Les Astres parlent à ceux qui les écoutent », poursuivit Renesmée. « Mais toi, toi qui a toujours été obnubilé par cette enfant… comment aurais-tu pu voir les signes que nous offraient les Astres sur un plateau d’argent ? »
Dorian ne disait mot, considérant seulement Renesmée avec une indulgence qui l’avait toujours révoltée.
Mais pas cette nuit. Les étoiles brillaient avec trop de vivacité. Elles invitaient Renesmée à profiter de leur parole silencieuse.
Le nez levé vers Elles, Renesmée s’abreuvaient de leur lumière bienfaitrice. Les Sangblanc ne comprendrait jamais que seule Leur lumière était assez puissante pour éclairer le chemin de leurs héritiers. Le feu de leur baguette n’était en rien comparable à la puissance que le Ciel mettait à leur disposition.
Peste soit de ces gens dont seuls les manifestations visuelles et coruscantes comptaient.
Ils se pavanaient ça et là, tous de blanc immaculé, convaincus que la valeur de leur sang primait sur celui des autres. Ils n’avaient jamais connu la misère, les épreuves, la douleur. Dans leur infâme bouche, le mot sacrifice n’avait pas le moindre sens. Ils ne savaient rien. Rien
D’une révérence, Alice remercia Yuri pour la danse. Elle fut aussitôt accaparé par un autre cavalier, sans doute un cousin, peu importait ses origines. Un autre blafard.
« Lors de mon dernier souffle, je murmurerai ton nom. Dans les bras d’une autre femme, ce sont tes traits qui se dessineront devant moi. Ton parfum remplacera celui des plus merveilleuses fleurs, ta voix celui du chant des oiseaux. Je n’aimerais que toi, jusqu’à ma mort. »
Ses doigts tendus vers son épouse, Dorian s’inclina. « Offre moi une danse, mon épouse. La dernière, avant que tu ne redeviennes officiellement une Nerrah, et moi un amoureux dépouillé de sa raison d’être. »
Renesmée leva ses yeux bleus sur Dorian. Elle contempla ses cheveux blancs impeccables, ses yeux d’argent scintillants.
Elle déposa sa main dans la sienne. « Toi et ta mièvrerie… elle pourrait bien finir par me manquer. »
Dans un sourire, Dorian referma ses doigts autour de ceux de sa femme. Renesmée se laissa guider par le Sangblanc, caressant de son pouce le dos de sa main.
Une dernière danse sous Leur lumière bienfaitrice.
Une dernière danse, avant que ne commence une nouvelle ère.
• FIN •
Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050