Archives d’un Deuil
“archives of grief I see falling upon this house”
— Sophocle, Antigone, traduit par Anne Carson dans Antigonick —
— Sophocle, Antigone, traduit par Anne Carson dans Antigonick —
I.
11 Août 2048, 12h33
[1er Μετᾰγειτνῐῶνος, Ol.706-4]
Domaine familial, Wyre Forest
Iphis, 11 ans
[1er Μετᾰγειτνῐῶνος, Ol.706-4]
Domaine familial, Wyre Forest
Iphis, 11 ans
« Iphis, le repas est prêt ! » lance Ma. Sa voix est amplifiée, et mes lèvres se tordent. Je le déteste, ce sort qu’elle se jette pour projeter les sons plus loin. La magie tord ses cordes vocales et modifie imperceptiblement les intonations. Je grimace. Le Sonorus, c’est le troisième appel, pour au cas où je suis planquée à l’autre bout du Domaine, trop loin pour avoir entendu les premiers. Comme si j’allais oublier l’heure. Si je ne descends pas, ils viendront me chercher. Le problème avec ma routine, c’est qu’il suffit de quelques incartades pour que tout le monde hausse un sourcil et me demande ce que j’ai. Mais je n’ai rien du tout. En fait, je n’ai surtout pas l’envie de sortir de sous le canapé. Je me suis réfugiée contre le plancher il y a quelques heures maintenant, mon carnet dans la main, trois traductions différentes d’Œdipe à Colone ainsi que la version originale étalées sur le sol devant moi. Il n’y a que peu d’espace ici, ma tête cognant contre le dessous du canapé lorsque je suis inattentive, mais la pièce est assez lumineuse pour que je puisse lire, même dans ce recoin. La Bibliothèque est mon refuge quotidien, avec ses immenses vitres par lesquelles la lumière se déverse en cascade, illuminant le lieu ; mais parfois, même cette lueur naturelle et familière brûle mes yeux, bien qu’elle soit adoucie par les étagères de livres et les plantes y dégringolant. Tout à l’heure, je n’avais pas le courage de descendre pour trouver une pièce sombre, pas la force d’aller chercher un arbre à l’ombre duquel m’allonger. Le sol a suffit. Et puis, je suis tout en haut, ici. Lorsque je sors la tête pour lancer un coup d’œil aux larges fenêtres, je vois la cime des arbres chatouillant la paroi du Domaine, et j’applaudis silencieusement dans un accès d’excitation. La fatigue pèse sur mes épaules, mon dos est courbé par des pensées que je fuis, la salle à manger est ma hantise en cet instant, mais les arbres sont là et ne bougent pas. Les arbres restent, la forêt m’attend. Elle et moi, nous nous retrouvons toujours. Il n’y a rien pour nous séparer.
C’est dans cette conviction que je puise le courage dont j’ai besoin pour m’extirper de mon refuge, laissant derrière moi les œuvres thébaines. Mon carnet trouve sa place habituelle dans ma poche. Il me serait impossible de l’oublier, ou même de l’abandonner volontairement ; je sais que je panique lorsque son poids familier ne repose pas dans mes mains, mon sac à dos, ou mes poches. Comme avec d’autres de mes possessions, ma panique a déjà été l’objet d’expérience, et personne n’est pressé qu’elle resurgisse. Alors, personne ne m’empêche de l’avoir avec moi, même si cela signifie me balader avec les poches remplies ou encore porter un sac à dos lourd constamment, qu’il s’agisse de passer d’une pièce à une autre, de sortir dans le jardin, ou d’aller au centre. Je jette un coup d’œil au plancher, vérifiant que je n’ai rien perdu, et saisis fermement le canapé afin de me hisser en position verticale. Une fois debout, je m’appuie aux divers meubles jusqu’à sortir de la bibliothèque ; je ferme les paupières un instant, adressant un remerciement muet au lieu qui m’a accueillie ce matin, avant de descendre prudemment les escaliers. Mes doigts serrent la rampe, et je sens mes articulations qui protestent. Trop de temps passé au sol, et voilà mon genoux gauche qui menace de se disloquer. L’escalier grince en même temps que mon corps, laissant savoir à ma famille que je suis bien en train de les rejoindre. Il me faut un peu de temps pour descendre les escaliers, et lorsque j’arrive au rez-de-chaussée, un soupir m’échappe en apercevant ma canne posée juste à côté des marches. La salle à manger n’est qu’à quelques pas, mais mes jambes tremblent déjà. Je pose mon sac au pied de ma chaise et me lave les mains et le visage sans un mot, mais je sens le regard de Jude posé sur moi. Elle me scrute et je me retiens de grimacer ; Maman sait bien que je déteste être observée comme ceci, et pourtant elle ne détourne les yeux que lorsque je m’assois enfin. Je lève les paumes et le visage vers le ciel en même temps que Ma, qui est encore debout derrière sa chaise, et je filtre mentalement ses paroles pour me concentrer sur ma propre prière silencieuse. Que ma voix vous atteigne, Ô déesses. Je te remercie pour ce repas, immortelle Demeter dont proviennent les aliments qui me nourrisse, et te suis reconnaissante pour le toit sous lequel je partage ces plats, Hestia, première et dernière des Olympiens. Ma main droite reste tendue vers les cieux, mais j’attrape le pichet d’eau de l'autre, et verse le liquide dans la phiale* vide au centre de la table. Lorsqu’elle est au deux-tiers pleine, je remplis le reste avec le pichet de vin dédié à cet effets, avant de quitter ma position, murmurant les premiers mots qui échappe mes lèvres depuis plusieurs heures : « Khairete, Ô Theai.** » À mes côtés, Ma s’assoit, et sourit.
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*phiale (grec ancien latinisé) : récipient creux utilisé notamment pour verser des libations (généralement de vin).
**Khairete, Ô Theai (grec ancien latinisé) : Réjouissez-vous (formule de salutations), Ô Déesses.
Dernière modification par Iphis Diotimē le 12 févr. 2024, 18:35, modifié 1 fois.
premier cycle
solit[air]e
solit[air]e
Archives d’un Deuil
« ‘Phi ? »
Une main s’agite à quelques centimètres de mon visage, et je sursaute. Mes bras remontent pour protéger mon corps, j’étale mes paumes face à celle qui s’approche si près. L’intruse s’éloigne. Soupir. Il me faut un instant pour reconnaître la main— la peau brune, interrompue par un sillon clair là où la chair a rencontré du métal il y a quelques années de cela. Une main fraternelle. En miroir, je laisse mes propres mains retomber sur mes genoux, fronçant les sourcils. Eyphah, mon Ombre, n’a pas pour habitude de me surprendre ainsi. Inaudible, je gémis. Je vois l’autre main en suspend dans l’air, les doigts hésitants à virevolter plus près de mon épaule. Mes paupières se ferment d’elles-mêmes, et je secoue la tête— trop fort, quelque chose me brûle dans mon cou. Réaction instinctive qui suffit pour que mon frère comprenne qu’il doit se reculer, reprendre sa place sur sa chaise. J’entrouvre les yeux pour suivre son mouvement, et l’aperçois qui penche la tête. Une attente perceptible. Quelques secondes me sont nécessaires pour fixer mon regard sur mon assiette à moitié vide, chassant le flou de mon cerveau, puis je souffle, « Quoi ? » Mais je sais déjà ce qu’il se passe : j’avais glissé vers mon propre Monde, m’étais perdue dans l’Océan intérieur. Ses vagues inondent encore mes pensées, il est dur de m’en extirper pour accorder mon attention à ma famille. Je sais ce qu’il se passe, mais je ne comprends pas pourquoi on m’appelle. Personne ne me dérange lorsque je dérive, habituellement, et nous n’étions pas en train de discuter. Je crois.
« T’as plus faim ? » est la réponse que m’accorde mon frère, mais ce n’en est pas une. Réponse en question : un Piège. Je mordille ma lèvre inférieure un instant avant de décortiquer la phrase. Je n’ai pas quitté la table, je n’ai pas dit que j’avais terminé : qu’est-ce qui déclenche son interrogation ? Mes yeux glissent sur mes couverts abandonnés dans mon assiette, et je tente de me remémorer les dernières minutes. Sans succès. J’ai dérivé en m’immobilisant, dans ce cas. La question n’a peut-être pour seul but celui de me ramener dans mon corps, de s’assurer que je suis bien présente dans la salle à manger, assise sur cette chaise. Ou bien, mon frère s’intéresse réellement à ma réponse— et dans ce cas, je ne sais pas ce qu’il cherche. J’hausse simplement les épaules, et Eyphah lève les yeux au ciel, mais n’insiste pas.
C’est Jude qui prend la parole, tandis que je bataille avec mes mains pour les forcer à se saisir des couverts. « Vous me rejoindrez dans l’atelier, cet aprèm ? Ou vous allez continuer de célébrer Noumenia avec Maïa ? » Je me hâte d’attraper une pomme de terre de ma fourchette, pour gagner un instant de réflexion. On ne parle pas en mangeant. *‘Sais pas*. Eyphah, lui, a la face illuminée. Même pour moi, il est évident qu’il va rejoindre Maman. Ces propositions ne nous sont pas offertes tous les jours, la porte de l’atelier est souvent fermée lorsque Jude travaille. Et puis, Eyphah ne participe aux rituels de Ma que de façon éparse, ici et là. Je ne sais même pas s’il célèbre les dieux, quand il est au Ch- *là-bas*. La nuit dernière, il s’est tenu debout devant l’autel principal à nos côtés, pendant que Ma déclamait les hymnes. Sa présence était douce. Le nouveau mois est moins terrifiant si mon frère se tient à mes côtés pour l’accueillir. Mais il reste monstrueux, ce mois qui est né lorsque le soleil s’est couché hier, ce mois qui va tout dévorer sur son passage. Dans les rites, je me retrouve. Je me recroqueville au cœur des hymnes, laissant les syllabes archaïques me bercer, et je m’imagine aussi immobile que les statues sur l’autel. Et pourtant, malgré la force qui s’empare de moi lorsque je célèbre, je n’ai pas envie de me tenir aux côtés de Ma aujourd’hui encore. Les deux premiers jours du mois lunaire : honorer le foyer. Mais mon foyer s’effiloche sous mes yeux. Je le vois déjà qui m’échappe. *Oἶκε*... j’peux pas t’perdre*. Les gestes familiers perdent de leur sens lorsque je me sens déjà éloignée de la maison. Encore et encore, je tente de me recueillir dans les mots et de me convaincre que le Domaine ne bouge pas. Mais moi, je bouge. Je m’éloigne, je pars à la dérive vers des rives inconnues. La forêt m’attendra, oui, mais la maison ? Tout se bouscule et être en présence de mes mères m’épuise. Je ne veux pas aller forger dans l’atelier, avec le bruit des machines et le rire de mon frère. Je ne veux pas aller prier devant l’autel, avec les litanies réconfortantes de Ma qui ne font que raviver mon désespoir. J’avale ma bouchée, et hausse de nouveau les épaules. « Non. » Trois secondes de silence, le temps de rassembler les mots dont j’ai besoin pour former deux phrases complètes. « J’serai occupée jusqu’au diner. J’suis en pleine traduction du cycle thébain d’Sophocle. » Ma acquiesce d’un murmure, et Maman me lance un regard inquisiteur sur lequel je ne m’attarde pas. Décrypter les signes, avec plaisir, mais je me plonge dans ceux archaïques, pas dans les symboles affluant sur les visages. Jude, contrairement à Sophocle, est vivante : si elle le souhaite, elle peut me dire exactement ce qu’elle pense. Alors je détourne le regard délibérément, et me concentre sur mon assiette. Je pousse le reste des pommes de terre sur le bord opposé, et me contente de finir la salade en quelques bouchées. Plus je passe de temps à table, moins j’ai faim. Ces derniers mois, je ne peux m’assoir ici sans songer au fait que bientôt, je ne pourrai plus caresser du bout des doigts le bois familier de la table, et que le dossier rembourré de ma chaise n’allègera plus mes douleurs lorsque je mangerai. La première solution qui surgit dans mon esprit est simple : je ne mangerai pas. Si je ne peux pas faire les choses comme à la maison, je ne les ferai pas du tout. C’est la seconde pensée qui m’est venue le jour de mon anniversaire civil, la première étant mon cri de refus. Depuis, je travaille à polir ces instincts bruts qui menacent de me déchirer. Sur l’initiative de Jude, je change deux chaises de place, ou je mange avec des couverts inhabituels. Mais ça ne marche plus, pas depuis que l’été s’est introduit dans la maison. Pas depuis que le futur menace de m’avaler d’une seconde à l’autre.
« Iphis, commence Ma, passer du temps avec Ju’ pourrait te distraire. »
Bien sûr, elle ne propose pas de nouveau que je me joigne à elle. Ma me connaît ; que ce soit à ses côtés ou non, je lèverai toujours les paumes vers la voûte céleste et dédierai des offrandes. Je préfère un silence peu caractéristique des temps archaïques, et cet écart devrait me déranger, mais mon Silence m’est propre et ne fait que me connecter aux Origines. Mes doigts s’agitent sous la table. Mon absence ponctuelle aux autels n’a rien de perturbant, et les rites n’ont jamais été une obligation familiale. Maman nous observe souvent, nous rejoint rarement, et Eyphah vacille dans son observation des coutumes de Ma. En revanche, les instants partagés en famille sont teintés d’un caractère tout autant sacré mais surtout essentiel, et il est bien plus ardu de les esquiver. Je comprends. Ce sont les habitants qui forment l’oikos*. Que je me dérobe ainsi à la proposition de Jude est inattendu, puisque, comme mon frère, je ne cesse de vouloir me glisser dans cet endroit qui me fascine. Maman n’est pas une sorcière, pas comme Ma et nous, mais sa magie est tout aussi puissante. Et pourtant. De nouveau, j’hausse les épaules. Du coin de l’œil, j’aperçois Eyphah qui ouvre la bouche, sans nul doute pour renchérir et me pousser à les rejoindre. Une moue étire mes lèvres.
« Nan, je réplique d’un murmure ferme. J’ai pas b’soin d’être distraite de Sophocle. Il a toute mon attention et c’est très bien comme ça. »
J’entends les soupirs, et je peux sans peine deviner les expressions affichées par mes proches, mais mon regard les fuit habilement. Je ne veux pas entrer dans l’antre de Jude aujourd’hui. Je ne veux que mes livres, et mon carnet— et les arbres.
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*oikos (grec ancien latinisé) : la maison, avec une dimension familiale.
Une main s’agite à quelques centimètres de mon visage, et je sursaute. Mes bras remontent pour protéger mon corps, j’étale mes paumes face à celle qui s’approche si près. L’intruse s’éloigne. Soupir. Il me faut un instant pour reconnaître la main— la peau brune, interrompue par un sillon clair là où la chair a rencontré du métal il y a quelques années de cela. Une main fraternelle. En miroir, je laisse mes propres mains retomber sur mes genoux, fronçant les sourcils. Eyphah, mon Ombre, n’a pas pour habitude de me surprendre ainsi. Inaudible, je gémis. Je vois l’autre main en suspend dans l’air, les doigts hésitants à virevolter plus près de mon épaule. Mes paupières se ferment d’elles-mêmes, et je secoue la tête— trop fort, quelque chose me brûle dans mon cou. Réaction instinctive qui suffit pour que mon frère comprenne qu’il doit se reculer, reprendre sa place sur sa chaise. J’entrouvre les yeux pour suivre son mouvement, et l’aperçois qui penche la tête. Une attente perceptible. Quelques secondes me sont nécessaires pour fixer mon regard sur mon assiette à moitié vide, chassant le flou de mon cerveau, puis je souffle, « Quoi ? » Mais je sais déjà ce qu’il se passe : j’avais glissé vers mon propre Monde, m’étais perdue dans l’Océan intérieur. Ses vagues inondent encore mes pensées, il est dur de m’en extirper pour accorder mon attention à ma famille. Je sais ce qu’il se passe, mais je ne comprends pas pourquoi on m’appelle. Personne ne me dérange lorsque je dérive, habituellement, et nous n’étions pas en train de discuter. Je crois.
« T’as plus faim ? » est la réponse que m’accorde mon frère, mais ce n’en est pas une. Réponse en question : un Piège. Je mordille ma lèvre inférieure un instant avant de décortiquer la phrase. Je n’ai pas quitté la table, je n’ai pas dit que j’avais terminé : qu’est-ce qui déclenche son interrogation ? Mes yeux glissent sur mes couverts abandonnés dans mon assiette, et je tente de me remémorer les dernières minutes. Sans succès. J’ai dérivé en m’immobilisant, dans ce cas. La question n’a peut-être pour seul but celui de me ramener dans mon corps, de s’assurer que je suis bien présente dans la salle à manger, assise sur cette chaise. Ou bien, mon frère s’intéresse réellement à ma réponse— et dans ce cas, je ne sais pas ce qu’il cherche. J’hausse simplement les épaules, et Eyphah lève les yeux au ciel, mais n’insiste pas.
C’est Jude qui prend la parole, tandis que je bataille avec mes mains pour les forcer à se saisir des couverts. « Vous me rejoindrez dans l’atelier, cet aprèm ? Ou vous allez continuer de célébrer Noumenia avec Maïa ? » Je me hâte d’attraper une pomme de terre de ma fourchette, pour gagner un instant de réflexion. On ne parle pas en mangeant. *‘Sais pas*. Eyphah, lui, a la face illuminée. Même pour moi, il est évident qu’il va rejoindre Maman. Ces propositions ne nous sont pas offertes tous les jours, la porte de l’atelier est souvent fermée lorsque Jude travaille. Et puis, Eyphah ne participe aux rituels de Ma que de façon éparse, ici et là. Je ne sais même pas s’il célèbre les dieux, quand il est au Ch- *là-bas*. La nuit dernière, il s’est tenu debout devant l’autel principal à nos côtés, pendant que Ma déclamait les hymnes. Sa présence était douce. Le nouveau mois est moins terrifiant si mon frère se tient à mes côtés pour l’accueillir. Mais il reste monstrueux, ce mois qui est né lorsque le soleil s’est couché hier, ce mois qui va tout dévorer sur son passage. Dans les rites, je me retrouve. Je me recroqueville au cœur des hymnes, laissant les syllabes archaïques me bercer, et je m’imagine aussi immobile que les statues sur l’autel. Et pourtant, malgré la force qui s’empare de moi lorsque je célèbre, je n’ai pas envie de me tenir aux côtés de Ma aujourd’hui encore. Les deux premiers jours du mois lunaire : honorer le foyer. Mais mon foyer s’effiloche sous mes yeux. Je le vois déjà qui m’échappe. *Oἶκε*... j’peux pas t’perdre*. Les gestes familiers perdent de leur sens lorsque je me sens déjà éloignée de la maison. Encore et encore, je tente de me recueillir dans les mots et de me convaincre que le Domaine ne bouge pas. Mais moi, je bouge. Je m’éloigne, je pars à la dérive vers des rives inconnues. La forêt m’attendra, oui, mais la maison ? Tout se bouscule et être en présence de mes mères m’épuise. Je ne veux pas aller forger dans l’atelier, avec le bruit des machines et le rire de mon frère. Je ne veux pas aller prier devant l’autel, avec les litanies réconfortantes de Ma qui ne font que raviver mon désespoir. J’avale ma bouchée, et hausse de nouveau les épaules. « Non. » Trois secondes de silence, le temps de rassembler les mots dont j’ai besoin pour former deux phrases complètes. « J’serai occupée jusqu’au diner. J’suis en pleine traduction du cycle thébain d’Sophocle. » Ma acquiesce d’un murmure, et Maman me lance un regard inquisiteur sur lequel je ne m’attarde pas. Décrypter les signes, avec plaisir, mais je me plonge dans ceux archaïques, pas dans les symboles affluant sur les visages. Jude, contrairement à Sophocle, est vivante : si elle le souhaite, elle peut me dire exactement ce qu’elle pense. Alors je détourne le regard délibérément, et me concentre sur mon assiette. Je pousse le reste des pommes de terre sur le bord opposé, et me contente de finir la salade en quelques bouchées. Plus je passe de temps à table, moins j’ai faim. Ces derniers mois, je ne peux m’assoir ici sans songer au fait que bientôt, je ne pourrai plus caresser du bout des doigts le bois familier de la table, et que le dossier rembourré de ma chaise n’allègera plus mes douleurs lorsque je mangerai. La première solution qui surgit dans mon esprit est simple : je ne mangerai pas. Si je ne peux pas faire les choses comme à la maison, je ne les ferai pas du tout. C’est la seconde pensée qui m’est venue le jour de mon anniversaire civil, la première étant mon cri de refus. Depuis, je travaille à polir ces instincts bruts qui menacent de me déchirer. Sur l’initiative de Jude, je change deux chaises de place, ou je mange avec des couverts inhabituels. Mais ça ne marche plus, pas depuis que l’été s’est introduit dans la maison. Pas depuis que le futur menace de m’avaler d’une seconde à l’autre.
« Iphis, commence Ma, passer du temps avec Ju’ pourrait te distraire. »
Bien sûr, elle ne propose pas de nouveau que je me joigne à elle. Ma me connaît ; que ce soit à ses côtés ou non, je lèverai toujours les paumes vers la voûte céleste et dédierai des offrandes. Je préfère un silence peu caractéristique des temps archaïques, et cet écart devrait me déranger, mais mon Silence m’est propre et ne fait que me connecter aux Origines. Mes doigts s’agitent sous la table. Mon absence ponctuelle aux autels n’a rien de perturbant, et les rites n’ont jamais été une obligation familiale. Maman nous observe souvent, nous rejoint rarement, et Eyphah vacille dans son observation des coutumes de Ma. En revanche, les instants partagés en famille sont teintés d’un caractère tout autant sacré mais surtout essentiel, et il est bien plus ardu de les esquiver. Je comprends. Ce sont les habitants qui forment l’oikos*. Que je me dérobe ainsi à la proposition de Jude est inattendu, puisque, comme mon frère, je ne cesse de vouloir me glisser dans cet endroit qui me fascine. Maman n’est pas une sorcière, pas comme Ma et nous, mais sa magie est tout aussi puissante. Et pourtant. De nouveau, j’hausse les épaules. Du coin de l’œil, j’aperçois Eyphah qui ouvre la bouche, sans nul doute pour renchérir et me pousser à les rejoindre. Une moue étire mes lèvres.
« Nan, je réplique d’un murmure ferme. J’ai pas b’soin d’être distraite de Sophocle. Il a toute mon attention et c’est très bien comme ça. »
J’entends les soupirs, et je peux sans peine deviner les expressions affichées par mes proches, mais mon regard les fuit habilement. Je ne veux pas entrer dans l’antre de Jude aujourd’hui. Je ne veux que mes livres, et mon carnet— et les arbres.
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*oikos (grec ancien latinisé) : la maison, avec une dimension familiale.
premier cycle
solit[air]e
solit[air]e
Archives d’un Deuil
II.
26 Septembre 2047, 8h08
[7e Πυανεψιῶνος, Ol.706-3]
Domaine familial, Wyre Forest
Iphis, 11 ans
[7e Πυανεψιῶνος, Ol.706-3]
Domaine familial, Wyre Forest
Iphis, 11 ans
Sur la table juste en face de moi, la statuette en bronze d’Athéna semble me suivre du regard. Peut-être qu’elle me demande de la replacer sur son autel, mais j’en doute sincèrement. J’ai toujours cette impression d’être observée par les instruments qui me relient aux Origines ; quand je lis du grec, quand je traduis du latin, quand j’observe des représentations de temples antiques, quand je récite les hymnes homériques, je sens la puissance du Temps qui transparaît dans ce monde et me coupe le souffle. Et les idoles ont un regard bien à elles, les Origines empruntant la pierre, le bronze ou le bois pour diriger les Représentations d’yeux vers moi. De gravure à réalité palpable. Je dépose la pulpe de mes doigts sur le bas de sa robe gravée, et souris. Oh, comme je déteste les regards ! Au centre, lorsque les intervenants me fixent trop longtemps, je cours m’enfermer aux toilettes ou je me glisse dans un recoin de meuble. Chez les médecins, être scrutée avec une intensité désagréable a déjà été cause de plusieurs accès de frustration ; je m’enfuis, refuse de répondre à leurs questions ou de retourner en salle de consultation tant qu’ils n’arracheront pas leurs regards de mon corps pour le poser à n’importe quel autre endroit. Dans la durée, les regards percent, blessent, déstabilisent. Mais le regard du Temps ? Je ne m’en lasse jamais. Je le poursuis s’il manque de faiblir. Je me place en plein dans le champ de vision des Origines, je les laisse me percevoir de leurs myriades d’yeux. Sous leurs sens, je me sens cohésive, ramenée à moi-même. Je ne peux pas m’éparpiller, je ne peux pas être tuée par le monde, si le Temps me tient dans son regard et ne me lâche pas. *N’me lâche jamais*. Je ne peux vivre que sous ce regard, réponse divine à ma propre contemplation. Athéna me regarde à travers la statuette, donc. Un regard au travers des temps.
De la main qui n’a pas effleuré la Représentation, j’esquisse mon croquis. Mon coude bloque mon carnet afin qu’il reste grand ouvert, me permettant de tracer les courbes et d’ajuster les ombres. Encore un sourire. Une Représentation d’une Représentation— et à chaque fois, l’image est perméable. Les Origines s’y manifestent. Si ce qui est Au-Delà m’observe à travers la statuette, cela m’observe également à travers le papier sur lequel je fais apparaître la déesse. Je me perds dans la tâche. Bientôt, je replacerai la statuette à sa place, au coin de l’autel situé sur mon bureau, aux côtés de celle d’Héphaistos et de ma coupelle d’offrandes décorée d’un gorgoneion. Bientôt, dès que ce dessin sera terminé. Il est encore tôt, et j’ai déjà pris le temps de prier ainsi que de m’exercer aux langues antiques pendant deux heures, avant de débuter ce croquis. Une journée qui commence joliment, donc. Je n’ai même pas besoin d’aller au centre aujourd’hui. Mentalement, je trace les contours des heures à venir. J’ai entendu Ma se lever il y a quelques instants, et Jude est certainement déjà en bas. Dans quelques minutes, j’irai donc les rejoindre pour prendre le petit-déjeuner. Ensuite, j’aurais le restant de la matinée pour me plonger dans l’Agamemnon d’Eschyle et le nouveau bouquin d’analyse que Ma m’a offert. Après le repas de midi, il faudra que je fasse une sieste ; j’ai peu dormi cette nuit, mais je ne sais pas pour quelle raison. J’ai beau fouillé mon esprit, je me heurte à une absence totale d’explication. Certes, nous avons fêté mon anniversaire en fin de journée hier, compromis entre calendrier lunaire et calendrier civil, mais je ne crois pas avoir été trop excitée pour que cela perturbe mon sommeil. *Mh*. J’hausse les épaules et souligne le regard de la statue d’un trait de crayon un peu plus appuyé. *P’t-êt’ qu’j’avais juste hâte d’lire le bouquin sur Klytaimestra*. De toute façon, une sieste rapide règlera tout cela. Et ensuite, je pourrai trainer Ma dans la forêt, en lui demandant de me parler de ce qu’elle veut. Je n’ai plus besoin qu’elle me raconte des mythes, mais il y a toujours des histoires de son enfance à apprendre, ou de nouvelles découvertes dans sa recherche. Ainsi, il me sera plus facile d’oublier qu’Eyphah n’est pas à mes côtés. C’est toujours lui qui insiste pour m’accompagner dans mes escapades. Lorsqu’il est à la maison, tout du moins. Une vague d’amertume me traverse. En moi commence à naître une impression de malaise. Mon regard se promène autour de la chambre et, lorsqu’il balaye rapidement l’espace de la fenêtre, j’aperçois trois rapaces filant au loin. Mes doigts tremblent. Je lâche le stylo. Un instant plus tard, mon esprit est trop brouillé pour que je parvienne à me souvenir de quel côté les oiseaux arrivaient-ils. Droite, ou gauche ? Je ne sais pas. *La fatigue ? Uh*. Penser est ardu, soudainement. Vaguement, je réalise que mon cœur bat un peu trop vite. Avaler ma salive me demande un certain effort. *Nan*. Un trio de rapaces, mon corps qui m’échappe, et un sommeil troublé. *Oh*. Du coin de l’œil, j’aperçois comme un mouvement derrière moi, mais il ne s’agit que du chat. Pourtant— sur mon étagère passe une ombre, sans doute celle de la branche de chêne juste à côté de ma fenêtre. Le mouvement créé une illusion étrange, comme si la statuette d’Hermès me faisait un clin d’œil et un signe moqueur de la tête. Mais elle n’a pas bougé, elle est parfaitement à sa place sur l’étagère, immobile aux côtés de celle d’Apollon.
« Iphis ? » C’est la voix de Maman. Mon cœur explose dans ma poitrine et je me lève trop rapidement, malgré les protestations de mes jambes douloureuses. Je laisse le dessin presque achevé, j’abandonne les signes derrière moi, et je sors. La porte fermée, j’ai un espoir passager que tout se calme et se résolve, mais mon souffle ne s’est pas stabilisé, et les bouleversements ne sont pas contenus dans ma chambre. Après tout, Jude m’a appelée, et elle est en bas. Personne ne m’appelle jamais les matins où rien n’est prévu.
•••
Ni le hibou perché sur la table, ni la lettre accrochée à sa patte ne me surprennent. À vrai dire, je n’ai pas en cet instant la capacité d’être surprise. Je me fige dans l’embrasure de la porte, et je dois me raccrocher à celle-ci pour ne pas chuter. Mes deux mères me regardent avec un air grave. Soudainement, l’oxygène semble s’évanouir de la pièce et je suffoque, visage tordu d’incompréhension. Le Domaine entier pèse sur mes épaules ; je deviens Atlas. Les visages de Ma et Jude se reflètent mutuellement, d’une sévérité qui m’est inconnue et qui pourtant semble teintée d’une ombre de sourire sincère. *Pourquoi ?* assènent mes pensées, mais rien en moi ne cherche à apporter une réponse. Comme si je connaissais déjà ceci. Ce qui est faux— ou peut-être pas. Ainsi, je ne suis pas surprise, simplement paralysée. Ni mes muscles ni mon esprit ne coopèrent, je suis arrachée au monde un instant. Je ne suis plus là.
Quand je reviens à moi, tressaillant brusquement, je réalise que j’ai beau être revenue au monde, je ne suis pas, malheureusement, revenue ici, dans cette pièce, dans mon Monde. Je suis déjà bien loin, et plus rien ne peut me ramener à mon ancrage précédent. Onze ans de certitude absolue me liant au Domaine. Onze ans envolés d’un coup, alors que je me tiens tout juste debout à l’entrée de la cuisine. *J’avais...*, je me perds en moi-même, sans pour autant parvenir à effacer de mon esprit ce hibou messager, *... oublié ?*. Mais je n’avais pas oublié. Je le savais, n’est-ce pas ? Je n’ai pas bien dormi la nuit dernière. Mon corps se dérobe à moi. Des oiseaux sacrés volent en trio devant ma fenêtre. Bien sûr. Quelque chose en moi se souvenait. Il me faut alors m’accroupir au sol, serrant les poings. Aucune de mes mères ne me quitte du regard. Sous le poids de leurs yeux, je crois imploser. *Oh*.
Ce que je fais est la chose la plus naturelle du monde.
Je ne réfléchis pas, je ne rassemble pas mes pensées, je ne croise pas les regards posés sur moi.
« Non ! » je gueule, et peut-être que toute la maison tremble. Ou bien il s’agit simplement de mon corps, instable.
Peut-être que Ma s’agenouille à côté de moi, ou peut-être qu’il s’agit de Jude. Je ne sais pas faire la différence en cet instant. Je ne sais plus rien du tout, rien d’autre que ce cri qui s’échappe de moi et me déforme de l’intérieur, afin de me modeler en son image, de fusionner avec ma chair. Le refus. Ça tambourine ; *j’irai pas, pas là-bas, j’pars pas d’la maison*. Mais je sais qu’il est déjà trop tard.
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solit[air]e
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Archives d’un Deuil
III.
11 Août 2048, 16h58
[1er Μετᾰγειτνῐῶνος, Ol.706-4]
Domaine familial, Wyre Forest
Iphis, 11 ans
[1er Μετᾰγειτνῐῶνος, Ol.706-4]
Domaine familial, Wyre Forest
Iphis, 11 ans
Le feuillage me chatouille les paupières et un éclat de rire m’échappe. Il est simple, ici, de me laisser aller. Mes mains s’agitent dans l’air et jouent avec les feuilles secouées par la brise. Le chêne m’accueille, sa large branche soutenant mon corps allongé. Mes pieds nus sont logés contre le tronc, et l’écorce râpe mon dos à travers mes vêtements. Tout va bien, en haut des arbres. Sauf, bien sûr, lorsque je réalise que je vais devoir quitter ce refuge— j’ai beau passer mon été au Domaine, entre mes pièces favorites et la forêt familière, le temps file entre mes doigts. Les cycles des astres me rappellent cette réalité inexorable. À P- *là-bas*, il n’y aura pas d’arbres en haut desquels me hisser. Eyphah m’a parlé du parc, évidemment. Mais je devine déjà que, même dans l’hypothèse où grimper serait autorisé, je ne vais pas pouvoir emporter mon échelle de corde dans ma valise. Et j’ai appris à mes dépends qu’il était risqué de me borner à effectuer des activités physiques, même minimes, sans aide matérielle allégeant l’effort. Vingt jours, donc. Vingt jours avant que l’Extérieur ne me rattrape et ne me dévore en quelques instants. Mes doigts quittent les airs pour venir serrer l’écorce, aussi fort que mon corps me le permet. *Chante, Ô déesse, le courroux du Péléide Achille, / Courroux fatal*–*. Le bois s’imprime dans ma peau, mais je ne relâche pas ma prise. *–qui causa mille maux aux Achéens / Et fit descendre chez Hades tant d’âmes valeureuses / De héros, dont...*. Mes paupières se pressent contre mes yeux jusqu’à ce que mon crâne se mette à bourdonner, des formes colorées dansant devant moi. *... –Ainsi Zeus l’avait-il voulu.*. Les mots tournent seuls dans ma tête désormais, se déversant naturellement et engloutissant mes pensées folles, mon cerveau Monstre. Les obstacles du futur s’évanouissent ; il n’y a plus que l’arbre, et les mots archaïques. Le soulagement détend mes muscles, mes lèvres s’entrouvrent en un soupir. Laisser l’océan du Temps me renverser ainsi est cathartique. Le passé peut alors revêtir le costume qu’est mon corps pour mettre en mots des phrases prononcées par des milliers d’êtres, durant des milliers d’années. Dans mon Silence, il m’est aisé de constater la puissance des Mots. La Magie, le Sacré, contenus dans de minuscules syllabes, des sons qui vibrent à travers l’espace et Sculptent le monde. Je ne suis qu’au bout d’une lignée ininterrompue d’individus à part entière, remontant aux Origines. Des corps qui ont parlé, bougé, aimé. En me taisant tant, j’ai appris à parler, délibérément, en projetant tout mon être dans mes mots. Le vent, le souffle est intimement lié à l’âme, depuis si longtemps— ψυχή ; רוּחַ. Alors je pense et je murmure et j’écris, jonglant entre les langages, balbutiant des sons insensés jusqu’à assembler des œuvres structurées. Homère me ramène à moi-même assez longtemps pour me recentrer sur l’écorce qui soutient mon poids, et quand j’ouvre doucement les yeux, les rayons de soleil jouant avec les feuilles ne m’éblouissent pas. Ils illuminent des zones de peau, et je recommence à mouvoir mes mains lentement, retrouvant ma place entre ciel et terre, au milieu des feuillages et de la lumière. Je peux alors quitter la Grèce archaïque afin de me pencher sur le cycle classique que j’explore cette semaine. Sophocle, la trilogie thébaine. Les tragédies sont lovées dans mon cœur, une place toute particulière leur est réservée. D’autant plus lorsqu’il s’agit de celles où je retrouve mon second prénom, en un écho familier. Je sais que ma famille m’a nommée selon deux enfants des mythes. Et je sais qu’il s’agissait de la voie à suivre. Un destin tracé dès mes premiers instants, inscrit dans mon nom. Pas celui de suivre les pas des héroïnes— mais celui d’avoir le passé dans les veines, le grec gravé dans l’esprit. Tout pour remonter aux Origines. Les mots les symboles les sorts les prières les œuvres ; Tout. Je donne mon âme pour me trouver moi-même quelque part dans les recherches, pour ramasser des morceaux de mon identité glissés entre les lignes rédigées par mes ancêtres, contenues entre les vers chantés par des aèdes.
Si je dois quitter ma maison à moitié perdue entre monde sauvage— forêt, biches, solitude— et antiquité— autels, livres, rites— pour me retrouver au cœur de la civilisation britannique, j’ai peur de perdre les mots. De me perdre moi. Restreinte par des horaires et des devoirs, comment me dédier à ma tâche infinie ? Comment faire, si je suis retenue dans mon Plongeon temporel ? Je veux explorer, mes atomes brûlent du besoin intense et profond de voyager à travers l’espace et le temps, et pourtant. *C’est comme—* tout abandonner, *des funérailles*.
Perchée en haut d’un chêne, sacré— comme mon prénom— au roi des dieux, j’attrape la dague que m’a forgée Maman, celle avec un gorgoneion sur le pommeau, et les Ephesia grammata gravées sur la lame, miroir de ma canne. Le tranchant rencontre ma chevelure, et je sélectionne une des mèches les plus longues, de celles qui ont trop repoussé et qui caressent presque mon épaule. D’un geste ferme, je la sectionne. Je continue sans hésitation, coupant légèrement plus court que ma coupe habituelle. Les boucles tombent sur mes genoux, et je les rassemble précautionneusement.
Mes cheveux trouvent leur place au sein d’un nœud du chêne, recoin leur offrant un nid protecteur. Mon souffle tremblote, et je pose des yeux fatigués sur ce symbole d’une Fin gisant devant moi. De mon sac, j’extirpe un bâton d’encens et un briquet, allumant le premier puis levant mes paumes vers la cime de l’arbre. Vers les cieux. « À Zeus Sōtēr, et à Artemis Hēmerasia. Protectrice des jeunes, présidant sur les transitions, veille sur moi— je vacille. Khairete. »
La fumée s’élève, et je presse mon front contre l’écorce.
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*les phrases auxquelles songe Iphis sont les premières lignes du Chant I de l’Iliade, ici retranscrites selon la traduction de Frédéric Mugler. Évidemment, il faut considérer qu’Iphis est plus exactement en train de réciter directement le grec ancien (“Μῆνιν ἄειδε θεὰ Πηληϊάδεω Ἀχιλῆος οὐλομένην...”) et/ou une traduction anglaise (“Goddess, sing of the cataclysmic wrath of great Achilles, son of Peleus,...” selon la traduction d’Emily Wilson).
— ἔξοδος —
premier cycle
solit[air]e
solit[air]e