Aὐτονόμη
« you are autonomos
a word made up of autos “self” and nomos “law”
autonomy sounds like a kind of freedom
but you aren’t interested in freedom
your plan
is to sew yourself into your own shroud
using the tiniest of stitches »
— Anne Carson, introduction à Antigonick —
a word made up of autos “self” and nomos “law”
autonomy sounds like a kind of freedom
but you aren’t interested in freedom
your plan
is to sew yourself into your own shroud
using the tiniest of stitches »
— Anne Carson, introduction à Antigonick —
Avertissement :
Ces mots décrivent une forme de crise autistique, et contiennent
des mentions de comportements auto-aggressifs involontaires.
Ceci est valable pour l’ensemble des posts.
Ces mots décrivent une forme de crise autistique, et contiennent
des mentions de comportements auto-aggressifs involontaires.
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1er FÉVRIER 2049, 14h02
[28e Γᾰμηλῐῶνος, Ol.706-4]
Table à côté de l’étagère d’Histoire de la Magie,
Bibliothèque, Poudlard
Iphis, 1ère année, 12 ans
[28e Γᾰμηλῐῶνος, Ol.706-4]
Table à côté de l’étagère d’Histoire de la Magie,
Bibliothèque, Poudlard
Iphis, 1ère année, 12 ans
Si j’ignore mes jambes douloureuses et que je me précipite dans les couloirs, je peux encore assister au cours de Botanique. Il me suffirait de m’excuser de mon léger retard. Pourtant, je ne bouge pas de ma position. Tout comme je n’ai pas bougé à huit heures et demi, à l’horaire où débutait mon cours de Métamorphose. À vrai dire, je suis dans ce rayonnage depuis l’ouverture de la Bibliothèque. La chaise est coincée entre le mur et la table, et depuis un certain temps maintenant, mes genoux sont relevés. Ce n’est pas une posture correcte, me rappelle la part de mon cerveau qui a assidûment appris les règles de politesse et de conduite sociale que répétaient les éducateurs au centre. Ce n’est pas une posture correcte, en effet, mais c’est la seule que je parviens à maintenir. Mon visage est plongé dans le creux de mes coudes, eux-mêmes déposés sur mes genoux. Recroquevillée sur la chaise depuis plusieurs secondes— minutes— heures ?—, je demeure immobile. Il n’y a rien d’autre à faire, mes membres refusent de se mouvoir. Dans mon crâne, mon cerveau est un champ de bataille. Il s’auto-détruit ; se consume. Une autophagie infinie. *J’vais*, mes pensées sont embrumées, j’évolue dans un brouillard, *... disparaître*. Une impression persistante d’être au bord de l’abîme, ou peut-être déjà en pleine chute.
Avec du recul, tout était prévisible. Inévitable, même. Pourtant, je ne l’avais absolument pas vu venir. Rien de tout cela n’est envisageable, après tout. Hier, avant de me coucher, lorsque j’ai réalisé que nous étions dimanche soir, passé le couvre-feu, et que mon devoir de Métamorphose pour ce matin n’était même pas à moitié réalisé, je suis restée pétrifiée par l’incompréhension. Mes devoirs sont toujours effectués dans les deux ou trois jours après leur annonce, parfois des semaines entières avant la date de rendu. Après tout, je passe mes journées à la Bibliothèque, dévorant des livres, griffonnant des notes, réalisant mon travail scolaire en parallèle de mes recherches. Mon temps est consacré au savoir, toujours. Au Château, il s’agit même d’un refuge, me perdre dans la myriade de connaissances prêtes à se révéler à moi. Il n’y a aucune raison justifiant que mon travail ne soit pas achevé. Ce devoir de Métamorphose, il a été ouvert sur une table devant moi pendant des heures et des heures, depuis deux semaines. Je me suis penchée dessus de nombreuses fois. Ma mémoire ne me fait pas défaut, j’ai de clairs souvenirs d’avoir réfléchi à ces questions. Ce n’est même pas un sujet particulièrement complexe. Alors, face à l’impossibilité de cette chose inachevée, tout mon être s’est rebellé. Un déni puissant s’est emparé de moi. Mais ce matin, bien avant les premières lueurs de l’aube, alors que je m’extirpais d’un sommeil agité, mon parchemin était toujours à moitié vide. Immaculé, mon échec.
Bien sûr, lorsque je me suis résolue à saisir ma plume et mon encre afin de finir ce devoir avant le cours, mes doigts tremblaient en protestation. J’ai ignoré cependant cet avertissement corporel, signe prévenant le drame. Cinq ans maintenant que toutes mes mâtinées débutent invariablement par une prière, suivie de mon apprentissage attentif de langues antiques. Une journée ne peut pas s’enclencher sans cela. Un manquement à la routine, même un seul— et tout s’effondre. *Et je m’effondre*
Entre cette décision au réveil et l’instant présent, où je me retrouve recroquevillée entre deux étagères, un mur et une table, il est difficile de retracer mes cheminements. Cartographier la destruction progressive de mon âme est plus ardu encore que je ne l’aurais cru. Ma perdition se déroule dans les méandres de mon propre esprit ; je suis Dédale errant dans les tréfonds d’un labyrinthe construit par mes mains. Ou peut-être est-ce me donner trop de crédit. Je suis le Minotaure, dans ce cas. Astériōn enfermé depuis l’enfance entre d’étroits murs se resserrant autour de lui. Parce qu’il est monstrueux, menaçant dans sa simple existence. Le monde se résumant à mon âme, et la survie à la destruction et la consumation de tout ce qui tente d’y pénétrer. Y compris moi-même, si je suis la menace.
Je sais que j’ai fuit jusqu’ici— mais qu’ai-je fuit ? Moi-même, l’absence d’encre sur le parchemin, un monstre dans le dortoir, un hybride dans mon cerveau, qui sait ?
Je sais que— non, je ne sais pas. Mes entrailles sont nouées, mon estomac me lance, et je crois ne rien avoir avalé aujourd’hui, mais je n’en suis pas certaine. Mon uniforme est mal mis, manches retroussées laissant entrevoir mes avant-bras. Là, des sillons écarlates fendent la plaine de peau, et il me faut quelques secondes aux teintes de minutes entières pour réaliser que je me suis griffée. Violemment. Répétitivement. Mes cuisses brûlent d’une douleur étrangère à celle qu’elles subissent habituellement, des cratères de souffrance en surface plutôt qu’une agonie tentaculaire s’enroulant autour de mes membres. Vaguement, je comprends que j’ai dû me frapper. Cela m’arrive. Parfois. Trop souvent. Mais au Château, normalement, c’est contenu : le soir, dans le dortoir, ou bien dans la salle sensorielle de la psychomage. Jamais comme ça. Aujourd’hui, je déborde hors de moi-même, je m’écoule et me déverse dans le monde, j’implose et explose simultanément, n’importe où, *n’importe comment*. Des larmes de frustration ne cessent de dégouliner sur mes joues, et je sens que mes vêtements sont humides par endroits. Peut-être ai-je été animée par ces larmes depuis longtemps. Peut-être sont-elles tout juste naissantes. Je ne sais pas, je ne sais plus grand chose. Je ne fais que ressentir, et mes sens sont des bourreaux. Ce que je sais des larmes : rien, un abîme de néant creusé au fond de moi, dans lequel trébuchent toutes mes pensées. Ce que je sens des larmes : elles me brûlent la peau. Comme de l’acide. Sel sur chair à vif. J’aimerais qu’elles me laissent tranquille. J’aimerais qu’elles disparaissent. *J’aimerais disparaître.* Échapper à l’agonie, juste pour un instant. *Juste pour l’éternité*.
Au moins, je suis silencieuse. Seule. Personne ne me voit, personne ne m’entend.
Dernière modification par Iphis Diotimē le 4 mars 2024, 20:54, modifié 3 fois.
premier cycle
solit[air]e
solit[air]e
Aὐτονόμη
Avertissement :
Ces mots contiennent notamment l’idée que les neuroatypies sont
anormales et négatives. Plus précisément, est ici adopté un état d’esprit
de validisme intériorisé vis-à-vis de certains traits autistiques spécifiques.
Ceci sera également valable pour les posts qui suivront.
Ces mots contiennent notamment l’idée que les neuroatypies sont
anormales et négatives. Plus précisément, est ici adopté un état d’esprit
de validisme intériorisé vis-à-vis de certains traits autistiques spécifiques.
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La certitude de mon silence est un étau rassurant. Pas un son ne peut franchir mes lèvres, car celles-ci sont scellées. Un autre blocage est logé dans ma gorge, lourd et impénétrable. Une prison parfaite, ce corps. Personne ne sait que je subis des assauts que mon propre être m’inflige. Personne ne peut venir m’en libérer, mais même si la Foule m’entendait, elle ne pourrait que renforcer mes chaines. Cette chose pitoyable que je suis aujourd’hui, elle m’est, à mon plus grand désespoir, familière. Je me sens gamine. Je me sens quatre ans et forcée de passer une matinée à l’école. Je me sens six ans et demi au milieu d’une masse de sons affreux. Je me sens gosse et tiraillée par le monde. Mais petite, dans ces souvenirs de torture, je ne suis pas muette. Des cris passent sans mal la barrière de mes lèvres habituellement closes. Les hurlements façonnaient mon corps, alors. Il était aisé de crier jusqu’à ce que tout s’arrête. Aujourd’hui, je subis en-dedans, corps figé, voix évanouie. L’absence de spectateurs assistant à ma déchéance est une maigre consolation, sur laquelle mes pensées affolées ne peuvent s’attarder. J’incarne la tragédie, âme tragique corps tragique, Melpomenē me soufflant les répliques à l’oreille. Condamnée depuis le début, m’indique une Épine coincée sous ma chair. Toutes les illusions du monde ne pouvaient pas m’extirper de cette situation inévitable. Je peux travailler encore et encore, passer mes journées entre les livres et les manuels, me perdre entre l’encre et le parchemin. Cela ne me permet pas d’éviter l’irrémédiable : l’échec. Ma destination fatidique. Retour en enfance, au cœur des Impossibles. Au Chœur des Impossibles. *Ah*, voix de gamine, pensée de gosse, peut-être qu’au final je n’ai jamais réussi à échapper à mon enfance.*J’vois pas pourquoi j’y arrive pas*. Peut-être qu’au final je n’ai jamais réussi à enterrer la gosse que j’étais, à la recouvrir de graviers de Savoir, à lui ériger une tombe clamant ma victoire sur elle. *C’est pas si dur et j’suis pas moins douée qu’le reste d’la Foule*, de protestation à protestation, cycle n’aboutissant à rien. Une seule vérité : j’avance toujours droit vers l’échec, et l’Échec n’est nul autre que moi-même. Je manie seule les pièces sur l’échiquier et ma mort est inscrite depuis les prémices du jeu. On entre dans l’amphithéâtre connaissant déjà le mythe, mais cela n’empêche pas les personnages de lutter contre le destin. Je suis spectateur et personnage, Kassandra consciente de l’horreur vers laquelle elle marche. Pas de surprises dans le futur, mais toujours un étonnement nouveau face à la réalisation que, cette fois encore, je n’ai pas pu tromper ma nature, seulement mon esprit. Je peux me persuader que tout va bien jusqu’à être confrontée au mur de mes mensonges, c’est-à-dire à mon corps qui se fige et mon cerveau qui refuse. Les deux s’auto-incarcèrent au centre de la vie. M’emprisonnent entre leurs cris.
Le temps passe, je le sens dans mon corps-clepsydre, sang faisant son chemin dans le circuit de mes veines, sans interruption. Je peux m’écrouler mais le monde ne faillit pas. Même mon Monde ne m’attend pas, poursuivant la destruction infinie sans prêter attention à mon absence de réactivité. Même le regard que je porte vers l’intérieur de moi est vide. Certes, je chute, certes, je m’effondre, mais je n’ai plus de force à dépenser, pas même pour l’accorder au théâtre de mon esprit. Celui-ci ne fait que progresser dans son oppression, je suis pressée contre les limites de mon corps, coincée sous ma peau, maintenue au bord d’un hurlement qui refuse de naître.
Sans échappatoire, je ne peux que subir. Me subir. Alors je reçois les coups, la chair qui se resserre autour de mes os, la torture incessante d’être soumise aux lois cruelles de moi-même. De ma matérialité, et cela n’a rien de nouveau— douze ans que je subis ce corps et la douleur qui y règne. Mais me trouver en face du geôlier, mon reflet, les chaînes de l’être déchirant mon âme, me force à reconnaître la réalité de ces lois, qui ne sont pas confinées à la corporalité. Il y a un dysfonctionnement plus profond, plus radical, aux tréfonds de l’être, dans les mécanismes mêmes du cerveau. Oh, comme je déteste y faire face. Il ne s’agit pas de différence— je ne m’interprète pas comme différente. Je ne lis pas le monde comme multiplicité ; il y a le monde, qui est moi, et il y a la Foule. Point besoin de souligner l’incoordination entre la Foule et moi, puisque nous n’appartenons pas aux mêmes royaumes de l’être, puisqu’elle existe à peine tandis que je meurs de ma réalité si présente, si intense. Non, je ne me suis jamais attardée sur la différence.
C’est *l’impasse* que je refuse, à laquelle je tourne le dos. L’idée que le labyrinthe de mon esprit n’a ni fin ni fonction— il n’a pas besoin d’avoir les deux, uniquement une. Une fin, et je m’en libère. Une fonction, et je poursuis ma quête, collectrice de savoir. Mais s’il n’a ni l’un ni l’autre, s’il est construit dans le dysfonctionnement, je cours à ma perte. Je me heurte contre les parois avec pour seule issue possible le jour où le coup m’assommera pour de bon. Ce n’est pas envisageable. Que mon corps soit foireux, qu’il cède si aisément, et alors ? Je ne suis pas ma chair. J’ai toujours ma Magie et mon esprit. J’ai toujours ma passion, mon amour des mots et du monde et du savoir et des Origines. Mais si mon cerveau trébuche, lui aussi— s’il est défectueux depuis toujours, que me reste-il ? *Rien que la chute*. Ce n’est pas envisageable, mais cela se fiche de l’être ou non. Mon cerveau n’attend pas que j’envisage ses déficiences afin de refuser d’effectuer mon devoir de Métamorphose et de m’interdire de bouger de ma place dans la Bibliothèque pendant une journée entière. Mes joues me brûlent et, cette fois, les larmes ne sont pas les seules responsables. La honte se rue sur moi avec une ferveur nouvelle. Je ne sais pas esquiver ses attaques, ni les encaisser. Je ne la connais pas bien, cette soudaine ennemie. Il n’y a pas de place pour la honte dans mon univers de recherche et de passion, mais elle me dévore soudainement, vorace. En cet instant, je me fais peur.
Tout ce qui se passe en moi me terrifie.
premier cycle
solit[air]e
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Avertissement :
Ces mots contiennent des descriptions de comportements obsessionnels-compulsifs
ainsi que, comme précisé auparavant, de comportements auto-agressifs involontaires
dûs à une crise non-contrôlée. C’est-à-dire qu’Iphis se fait mal sans volonté
de se faire souffrir, par simple réflexe corporel et mental dû à son état.
Ces mots contiennent des descriptions de comportements obsessionnels-compulsifs
ainsi que, comme précisé auparavant, de comportements auto-agressifs involontaires
dûs à une crise non-contrôlée. C’est-à-dire qu’Iphis se fait mal sans volonté
de se faire souffrir, par simple réflexe corporel et mental dû à son état.
Pour une fraction de seconde, je relève la tête afin de m’essuyer les yeux. Au cœur de mon champ de vision brouillé, mes affaires de travail éparpillées sur la surface de la table. Un de mes carnets est tombé au sol. Un élan de panique soudain me traverse. Limpide à travers mon agonie persistante. Après des heures d’immobilité involontaire, mon corps me trahit de nouveau, mes mains se jetant sur mes possessions pour les organiser. L’ordre est un prétexte. Derrière, dissimulée : la quête effrénée de la familiarité. Mes plumes et stylos triés. Mes parchemins rangés à gauche. Mes carnets entassés à droite. Les livres ne m’appartenant pas dans un coin. Mes manuels dans un autre. Et le devoir maudit en face de moi. Comme si j’allais soudainement parvenir à le réaliser. Me pencher pour ramasser le carnet au sol manque de me faire chuter ; tout mon être proteste contre ces mouvements brusques venant perturber une période de pétrification absolue. De nouvelles douleurs se réveillent dans mes membres, s’entassant par-dessus mes tourments déjà existants.
Mes doigts tremblent, mais je ne peux plus les arrêter. Maintenant qu’ils ont échappé à leur état figé, ils virevoltent avec une lourdeur peu caractéristique ; chaque mouvement est un poids s’ajoutant à l’édifice qui m’écrase, mais ma volonté ne peut entraver mes gestes. Mon corps ne m’appartient pas, véhiculant tout de même une souffrance matérielle qui me torture. Du coin de l’œil, j’aperçois de nouveau mes manches mal-ajustées. Dès que mon regard les effleure, mes mains incontrôlables s’y dirigent, remontent la manche gauche, la boutonnent. Au moment d’ajuster la droite, la pulpe de mes doigts rencontre mon bras abimé, frôlant les griffures qui brisent ma peau brune. Il n’y alors rien d’autre à faire que de saisir cette peau du bout des ongles, tirant fermement sur les morceaux semi-arrachés autour des sillons inconsciemment creusés par mes soins. Je pince les cellules irritées, meurtris mes bras déjà déchirés.
Les mots homériens surgissent de leur propre volonté, émergeant des profondeurs pour m’offrir un cocon archaïque. *Lors un sombre nuage de douleur couvrit Achilles. / Il prit aussitôt de ses mains...*, pensées balbutiées, mains insensées se saisissant de la chair pour blesser la blessure, *... la cendre du foyer, / La versa sur sa tête et en souilla son beau visage*. Tourmenter la peau pour chasser la tempête, tornade concentrée sur un espace brun de surface corporelle. *La cendre noire s’étala sur sa fine tunique. / Ensuite il s’étendit...*. Défigurer pour mieux représenter. Tableau de souffrance, réalisation externe du champ interne. Ce n’est pas, cependant, ce à quoi s’affairent mes mains. Elles ne recherchent pas la mise en images. Nul besoin ici d’une douleur lisible inscrite entre les lignes du langage, déchiffrable par les soins des esprits humains. Non, seule la fuite est recherchée. Creuser une faille jusqu’au cœur de l’être, purger l’horreur. Évacuer. *... de tout son long dans la poussière / Et de ses mains souilla et arracha sa chevelure.* Tisser un lien, de l’épopée à la réalité, me recueillir dans les phrases et délier mon esprit— non. Refus de l’être, ongles se plantant plus profondément. La panique qui surgit, insurmontable. Changement de registre. De Kalliopē à Melpomenē. Recherche de celle qui partage le nom, assemblage de syllabes traversant le temps et défiant la traduction. *Regardez, citoyens de ma patrie...*, termes inconnus, inexistants dans mon monde, *... sur mon dernier chemin je m’avance, et je vois mon dernier soleil*. Lamentations antigoniques. Dernier soleil dernière lune dernier jour : mes yeux entre-ouverts sur lesquels la lumière se fracasse, brandissant une menace d’aveuglement. Mais c’est le père-frère qui devient aveugle, pas Antigonē, et je n’ai pas de père. *Puis jamais plus. Hades, qui tout endort,* — et je veux dormir, je veux sombrer — *aux bords de l’Achéron m’entraîne encore vivante*. Encore. Et encore. Dernier chemin – endort – l’Achéron – L’esprit qui tourbillonne. Presque inexistant, le gémissement qui cherche à passer outre la barrière de ma gorge mais se heurte aux remparts de mes lèvres. J’ai un corps-muraille, vois-tu. Destin antigonique : être emmurée vivante au sein de la chair prison. La chère prison. Ironie. Au lointain, la peau qui proteste. Mais il faut briser le mur. Il faut délivrer Antigone avant l’heure fatidique. Il faut—
Fracture
...
...
De déchirure à tapotement. Doigts contre la table. De plus en plus fort de plus en plus vite. Aucun contrôle nul part jamais abandon pensées virevoltantes pensées évanescentes pensées inexistantes— Silence. Le vide de l’âme. Chute au fond du gouffre. Ou bien, descente. Lente, flottante, chemin emprunté délibérément car il faut bien avancer. Où aller sinon vers le destin qui attend, ses crocs aiguisés se dessinant au lointain ? Ma perte de contrôle de ce jour est alors une entreprise minutieuse et calculée, impossible à dérégler car produite par une myriade de choix passés. Je marche vers ma tombe, comme celle qui m’est éponyme. Dernier soleil ou dernière illusion de perfection intouchable. Mes rêves qui éclatent en sanglots, explosent en morceaux, sous le poids de ma propre réalité. Le voilà de nouveau, ce destin antigonique. Être fidèle à moi-même— et comment ne pas l’être ? comment vivre sans être moi ?— signifie me diriger pas à pas vers ma Ruine. Les lois de mon être sont celles de ma chute. Déréglés, les mécanismes-mêmes de mon cerveau. Quelque chose qui sonne faux, que tout le monde perçoit et que je pourrai ignorer si seulement cela ne me menait pas à une situation irrémédiable comme celle ci : alternance de paralysie et de frénésie, toutes deux démontrant l’horreur de mon esprit et de mon corps qui m’échappent. Hors de ma volonté. Être moi-même est une prison. Je fuis les réalités médicales non car j’en ai honte mais car je ressens encore les horreurs de ces jours là, la voix appuyée des inconnus tandis qu’ils prononçaient des formules avec cet air fatidique. Condamnation à mort dans les rouages même de ma vie ? Non. Exagération. Certes, et pourtant— qu’est-ce que ce jour, si ce n’est la mort de mes espoirs ? Cette folie qui s’empare de moi, d’une main martelant le bois dans l’espoir d’y déceler une mélodie salvatrice, de l’autre gravant du bout des ongles des sillons dans ma peau et y semant des rêves déchus. Encore et encore, je me mène à ma perte. Car je ne peux ralentir. Je ne peux tourner la tête et décider de ne point poursuivre la raison de mon existence, je ne peux abandonner les mots et les livres et les pans entiers du Monde qu’il me reste à dévoiler. Je ne peux choisir de retourner chez moi, les murs de pierre me maintiennent ici si fermement, il n’y a plus de retour en arrière vers les lieux de mon enfance ; je ne retrouverai cette scène qu’après avoir joué selon les règles du Château. Mais je ne peux faire cela. Je ne peux soutenir ce rythme sans m’effondrer. Je ne connais point la partition de ce monde, je ne sais la déchiffrer, je ne sais articuler les sons. Comment, lorsque mon cerveau se défile ? Mes aptitudes premières— songer, analyser, découvrir, connaître, apprendre, créer— se dérobent à moi sans prévenir. Une injustice face à laquelle je ne peux que rester sans voix. Sans voie.
——————————————
Les premiers Mots auxquels Iphis tente de se raccrocher sont extraits du Chant XVIII de l’Iliade homérique, un épisode de deuil particulièrement frappant. Ceux qui suivent sont tirés de l’Antigone de Sophocle, une marche consciente vers un destin aussi brutal qu’inévitable. D’épopée archaïque à tragédie classique, donc.
Dernière modification par Iphis Diotimē le 12 févr. 2024, 17:51, modifié 1 fois.
premier cycle
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Aὐτονόμη
Quelques univers plus tard, nouvelles ères du corps et de l’esprit ayant eu le temps d’éclore et de faner, je sens mon pouls résonner dans mes tempes. Il est étrangement calme. Des instants précédents, il est complexe de former un souvenir fiable. Effleurer leurs formes est tout naturel, des réminiscences de douleur et de Cycles se présentant à moi. Mais saisir leur réalité, mesurer une durée ou affirmer des gestes est irréalisable. Fragments de ma journée s’évanouissant lorsque je cherche à les atteindre. Un certain malaise physique règne autour de mon visage, rendant la respiration douloureuse. Sourcils froncés par la concentration demandée, je sonde mon corps. *Oh*. Ma gorge est asséchée. Les larmes et l’incapacité d’émettre un son pendant des heures entières, sûrement. La déshydratation, peut-être. Inconsciemment, mes yeux se déposent vers la gourde d’eau au sol, dans une poche de mon sac. Tendre ma main vers l’objet est si aisé que je me fige. Stupeur— un corps qui m’obéit. Une certaine prudence m’habite. La terreur d’être happée par les vagues de mon esprit si tôt après leur avoir semble-t-il échappé. Que la fin de l’ébranlement soit une illusion est une éventualité plus terrible encore que le souvenir encore brûlant de honte et d’inconfort. Au cœur de ces Monstres, le temps s’étire si étrangement, en boucles et nœuds que je ne peux délier. Labyrinthes sans échappatoire autre que la patience, chose que je ne connais en rien lors de ces instants où je suis— Autre. Quoi que je sois alors. Je refuse qu’il s’agisse de moi. Et pourtant, dévier la pensée est impossible. Là-bas, dans ces instants de vie qui me sont volés par mon propre être, réside une part d’authenticité. Une étendue d’authenticité, même, le Réel pur, inaltéré par des mirages de l’esprit. M’attarder sur ce songe éveille une panique en moi, et je ne peux supporter son étau. Toute entière, je me plonge dans le mouvement enclenché auparavant. Mes doigts se referment sur la gourde, mes muscles l’amènent jusqu’à moi. La dévisser inflige une certaine pression sur mes articulations trop faibles, mais bientôt, l’eau coule au fond de ma gorge et soulage l’aridité intérieure.
Membres encore tremblants, j’étire mes jambes avec une fascination nouvelle. Un craquement résonne dans la droite, si bruyant que mes paupières se closent en vaine tentative d’échapper à ce son. Malgré l’articulation qui rechigne, je vois mon corps qui bouge lorsque je lui intime de le faire. Infini, ce soulagement qui s’empare de moi en bourrasques. Me voilà moi, de nouveau, libre d’habiter mon corps étrange— j’ai terriblement conscience que cette liberté ne dure que pour un temps, repos accordé par quelque chose en moi que je ne peux maitriser. Libre, au sein des frontières de mon être. Libre, jusqu’à ce que mes limites se réveillent dans les confins de mon esprit et décident de se rappeler brutalement à moi. Tout de même, le soulagement est vif. Enfin, la possibilité de reprendre mon souffle. De glisser la main dans les pans de ma robe sombre pour en extirper une barre de chocolat noir. Chose que je ne devrais certainement pas avoir en ce lieu, mais je sens mon estomac qui se tord autour du néant qu’il contient, et il me faut engouffrer le chocolat avec précipitation. Et prudence. Impossible de risquer une tâche, alors l’entièreté de la nourriture disparaît vite dans ma bouche. Soupir, de nouveau. L’éveil hors de l’horreur est ponctué de soupirs. La réalisation que, une fois encore, j’ai survécu aux mécanismes de la Tragédie. Souvent, je me demande quand est-ce qu’elle me rattrapera.
Risquer une évasion trop rapide est dangereux. Je ne me précipite pas hors de l’état s’évanouissant peu à peu, malgré l’envie puissante de fuir ce lieu qui a accueillie l’instant prolongé de la crise. Seul, mon corps trouve un mouvement fluide, balancement équilibré mouvant l’ensemble de mes muscles. Recherche d’une stabilité progressive. Apprivoiser de nouveau les gestes. D’avant en arrière, pendule. Le souffle se calque sur cette harmonie du corps. Peu à peu, je retrouve ma place dans l’espace, percevant de nouveau les livres m’entourant et la chaise sur laquelle je suis assise. De minutes en minutes, je me retrouve. Pour accompagner la résurgence de ma conscience, un seul guide possible : *ὁ λέων, λέον, τὸν λέοντᾰ*. Esprit concentré sur la berceuse familière de la déclinaison. Ironique choix, cependant, n’est-ce pas ? En boucle, *τοῦ λέοντος, τῷ λέοντῐ ; οἱ λέοντες*, mon guide. Emblème de ma ‘maison’, de l’espace arbitraire dans lequel j’ai été confinée. Une étiquette de plus qui colle à ma peau de façon désagréable, m’enferme dans des traits de caractère en rien recherchés— traits de flèches fichées en moi. Mais l’animal, lui, ne m’est en rien désagréable. Étrangement, la seule image qu’il éveille en moi, parmi la myriade d’évocations culturelles disponibles, est celle d’Artémis. Ἡ Πότνια Θηρῶν. Litanie qui continue, donc, prière de vaillance ou de reconnection à soi ; *τῶν λεόντων, τοῖς λέουσῐ*.
Lorsque je me sens vidée des remous de l’Horreur, je laisse mes pensées glisser à travers les répétitions, et se fixer sur le bois de la table. Une respiration profonde, réveillant mes poumons engourdis. Puis j’attrape la montre accrochée à mon mousqueton, et tord le cou pour déchiffrer l’heure. Dix-sept heures cinq. Vingt-et-une heures depuis que j’ai mangé un réel repas. Neuf heures depuis que je suis entrée ici. Trois heures depuis que j’ai regardé l’heure pour la dernière fois. Mes lèvres se tordent. Pour chasser la panique me menaçant, l’oscillation corporelle reprend. Régulation du souffle. J’accepte l’horaire, et les opportunités qui vont avec. Mon frère est encore en cours. Fait plus rassurant que dérangeant : je ne veux pas trouver refuge près de lui. La bibliothèque ne fermera que dans un peu moins de deux heures. Cent quinze minutes me sont offertes, l’esprit enfin apaisé. Avec hésitation, je dépose le regard sur les manuels déposés sur la table. Lentement, mes yeux virent vers le devoir inachevé. Expiration chancelante. Main droite de nouveau affairée à trouver un rythme des doigts contre la table, je dirige l’autre vers le déclencheur de ma perdition précédente. Saisir une plume, la tremper dans l’encre aux teintes nocturnes. Respirer.
Parchemin presque clôturé dans ma sacoche, je me lève. Ma démarche est prudente, faiblesse évidente de mes jambes. Mais que je vacille n’est en rien alarmant— qu’est-ce que l’état de mon corps, après tout, quand tout ce qui manque au devoir sont quelques lignes ? Elles seront bien vite rédigées depuis le dortoir. Vaguement, je suis consciente que cela ne résout rien. Les instructions en elles-mêmes n’ont jamais été ce qui m’arrêtait. Quelque chose de plus profond demeure en dormance, un monstre qui n’est en rien issu d’une métamorphose ratée, mais bien des tréfonds de mon propre labyrinthe. Mais je ne peux rien y faire, si ce n’est désespérer. Je déloge l’idée que le problème est en moi, et me perds dans les couloirs, esprit obnubilé par un nouveau songe qui m’est apparu durant la rédaction. J’ai survécu, et je respire— la honte et la fatigue saisissant mon être seront lavées par le sommeil. Demain, un nouveau jour. Un nouveau soleil.
— ἔξοδος —
Membres encore tremblants, j’étire mes jambes avec une fascination nouvelle. Un craquement résonne dans la droite, si bruyant que mes paupières se closent en vaine tentative d’échapper à ce son. Malgré l’articulation qui rechigne, je vois mon corps qui bouge lorsque je lui intime de le faire. Infini, ce soulagement qui s’empare de moi en bourrasques. Me voilà moi, de nouveau, libre d’habiter mon corps étrange— j’ai terriblement conscience que cette liberté ne dure que pour un temps, repos accordé par quelque chose en moi que je ne peux maitriser. Libre, au sein des frontières de mon être. Libre, jusqu’à ce que mes limites se réveillent dans les confins de mon esprit et décident de se rappeler brutalement à moi. Tout de même, le soulagement est vif. Enfin, la possibilité de reprendre mon souffle. De glisser la main dans les pans de ma robe sombre pour en extirper une barre de chocolat noir. Chose que je ne devrais certainement pas avoir en ce lieu, mais je sens mon estomac qui se tord autour du néant qu’il contient, et il me faut engouffrer le chocolat avec précipitation. Et prudence. Impossible de risquer une tâche, alors l’entièreté de la nourriture disparaît vite dans ma bouche. Soupir, de nouveau. L’éveil hors de l’horreur est ponctué de soupirs. La réalisation que, une fois encore, j’ai survécu aux mécanismes de la Tragédie. Souvent, je me demande quand est-ce qu’elle me rattrapera.
Risquer une évasion trop rapide est dangereux. Je ne me précipite pas hors de l’état s’évanouissant peu à peu, malgré l’envie puissante de fuir ce lieu qui a accueillie l’instant prolongé de la crise. Seul, mon corps trouve un mouvement fluide, balancement équilibré mouvant l’ensemble de mes muscles. Recherche d’une stabilité progressive. Apprivoiser de nouveau les gestes. D’avant en arrière, pendule. Le souffle se calque sur cette harmonie du corps. Peu à peu, je retrouve ma place dans l’espace, percevant de nouveau les livres m’entourant et la chaise sur laquelle je suis assise. De minutes en minutes, je me retrouve. Pour accompagner la résurgence de ma conscience, un seul guide possible : *ὁ λέων, λέον, τὸν λέοντᾰ*. Esprit concentré sur la berceuse familière de la déclinaison. Ironique choix, cependant, n’est-ce pas ? En boucle, *τοῦ λέοντος, τῷ λέοντῐ ; οἱ λέοντες*, mon guide. Emblème de ma ‘maison’, de l’espace arbitraire dans lequel j’ai été confinée. Une étiquette de plus qui colle à ma peau de façon désagréable, m’enferme dans des traits de caractère en rien recherchés— traits de flèches fichées en moi. Mais l’animal, lui, ne m’est en rien désagréable. Étrangement, la seule image qu’il éveille en moi, parmi la myriade d’évocations culturelles disponibles, est celle d’Artémis. Ἡ Πότνια Θηρῶν. Litanie qui continue, donc, prière de vaillance ou de reconnection à soi ; *τῶν λεόντων, τοῖς λέουσῐ*.
Lorsque je me sens vidée des remous de l’Horreur, je laisse mes pensées glisser à travers les répétitions, et se fixer sur le bois de la table. Une respiration profonde, réveillant mes poumons engourdis. Puis j’attrape la montre accrochée à mon mousqueton, et tord le cou pour déchiffrer l’heure. Dix-sept heures cinq. Vingt-et-une heures depuis que j’ai mangé un réel repas. Neuf heures depuis que je suis entrée ici. Trois heures depuis que j’ai regardé l’heure pour la dernière fois. Mes lèvres se tordent. Pour chasser la panique me menaçant, l’oscillation corporelle reprend. Régulation du souffle. J’accepte l’horaire, et les opportunités qui vont avec. Mon frère est encore en cours. Fait plus rassurant que dérangeant : je ne veux pas trouver refuge près de lui. La bibliothèque ne fermera que dans un peu moins de deux heures. Cent quinze minutes me sont offertes, l’esprit enfin apaisé. Avec hésitation, je dépose le regard sur les manuels déposés sur la table. Lentement, mes yeux virent vers le devoir inachevé. Expiration chancelante. Main droite de nouveau affairée à trouver un rythme des doigts contre la table, je dirige l’autre vers le déclencheur de ma perdition précédente. Saisir une plume, la tremper dans l’encre aux teintes nocturnes. Respirer.
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18h59
Parchemin presque clôturé dans ma sacoche, je me lève. Ma démarche est prudente, faiblesse évidente de mes jambes. Mais que je vacille n’est en rien alarmant— qu’est-ce que l’état de mon corps, après tout, quand tout ce qui manque au devoir sont quelques lignes ? Elles seront bien vite rédigées depuis le dortoir. Vaguement, je suis consciente que cela ne résout rien. Les instructions en elles-mêmes n’ont jamais été ce qui m’arrêtait. Quelque chose de plus profond demeure en dormance, un monstre qui n’est en rien issu d’une métamorphose ratée, mais bien des tréfonds de mon propre labyrinthe. Mais je ne peux rien y faire, si ce n’est désespérer. Je déloge l’idée que le problème est en moi, et me perds dans les couloirs, esprit obnubilé par un nouveau songe qui m’est apparu durant la rédaction. J’ai survécu, et je respire— la honte et la fatigue saisissant mon être seront lavées par le sommeil. Demain, un nouveau jour. Un nouveau soleil.
— ἔξοδος —
premier cycle
solit[air]e
solit[air]e