Solo Autobiographie – Envers

21 DÉCEMBRE 2048
[15e Ποσειδεῶνος, Ol.706-4]
King’s Cross, Londres
Iphis, 1ère année, 12 ans


Contre mon corps, la pression de la Foule manque de me faire chuter. Seule accroche : la main d’Eyphah, serrée contre mon avant-bras. Mon frère me guide, à travers une mer de corps. Secouée par les vagues humaines, je ne peux trouver mon chemin, je ne connais l’emplacement ni du train ni de la sortie. Eyphah, lui, sait. Incroyable, comme mon frère sait tout. Je le laisse me tirer en avant. Pour le suivre, je dois adopter une allure qui fait gémir mes genoux, et écraser quelques pieds du bout de ma canne ; pourtant, je suis contente qu’il se hâte. S’il ralentissait, je m’élancerais en avant sans son aide, un plongeon d’effroi— je veux fuir. Quelqu’un me bouscule et mon épaule tremble sous le coup, mon pouls résonant au poids d’impact. *Sors moi d’là*, je supplie silencieusement mon frère. Il navigue entre les élèves, trace un sillon dans lequel je m’engouffre. Dans ma tête, son nom en boucle, tentative de mes pensées de se recentrer sur ce qui est familier, sur ce qui m’extirpe de l’horreur de la Foule. *Eyphah* ; mon phare.

Je vois Ma quand je m’écrase contre elle. De plein fouet, ma face contre son épaule ornée d’émeraude. Jolie couleur, je songe. Sa main agrippe la mienne, et les doigts fraternels me lâchent pour lui laisser place. Je n’ai qu’une main pour la famille, l’autre est fixée sur le bois qui me sauve. Le morceau de bois qui tient le cœur de la plupart des sorciers dans sa paume de xylème est leur baguette ; moi, c’est ma canne. Je laisse les doigts de ma mère envelopper les miens dans leur obscurité réconfortante, et puis je la tire vers l’avant. Mes yeux n’ont pas rencontré les siens, n’ont pas effleuré non plus la silhouette qui se dessine derrière elle. Vaguement, j’y reconnais Maman. Mais nous sommes au cœur d’une tempête de couleurs, de sons et d’odeurs. Ma comprend : fermement, elle prend la tête et nous dirige vers ce que j’imagine être la sortie. Une large main se dépose sur mon épaule, et je me tends avant de reconnaître la pression familière de Maman, qui me soutient.

Perdue dans le mouvement, je vacille lors de l’arrêt brutal de Ma. Devant nous, le mur s’élève. Tout de pierre. D’un regard, je pourrais confondre celle-ci avec celle du Château. C’est étrange ; j’ai l’impression d’être entrée d’un pas ferme dans ce mur, le premier septembre, et de
*ne jamais en être ressortie*. Je suis égarée aux tréfonds de la pierre, étouffée par sa densité, attendant patiemment ma suffocation. Poudlard, ou l’Asphyxie. Je me suis oubliée quelque part entre les murs qui se resserrent autour de moi. Même ici, dans une illusion de fuite, je sais que je ne peux échapper au Château. Je ne m’en extirperai que dans de longues années, si mes cellules ne s’épuisent pas auparavant, si mon corps ne m’abandonne pas. Au moins, il n’est plus nécessaire de respirer. Je m’avance contre l’illusion, une partie de mon cerveau toujours persuadée que je vais m’écraser contre elle. Cela ne fait qu’augmenter ma vitesse, un élan irrésistible. J’aimerais heurter la pierre, sentir sa froideur et sa réalité contre ma peau. Mais je la traverse, trébuchant de l’autre côté, reprenant péniblement ma respiration. Ma gorge me brûle. Maman s’arrête à mes côtés, mais je secoue la tête, me libère des contacts que ma famille m’imposent. *Hors d’ici*, il faut que je sorte de la gare, cet entre-deux entre-mondes entre-corps. Le poids du lieu sur mes épaules me rappelle la loi de la gravité, manque de me faire rencontrer le sol— sale, sale, comme je hais les lieux publics, tant de chaussures foulent ce sol. De justesse, je me retiens à l’aide de ma canne, jetant un regard désespéré autour de moi. Peut-être est-ce un message lancé à Ma, ou à Maman, ou à Eyphah, ou au mur, ou encore à un parfait inconnu. Qui sait ? Je ne vois plus rien. Tout se brouille, mon corps incapable de lier mes yeux à mon cerveau, de rattacher ma vision à ma conscience.

« Iphis, » lance Ma. Je grimace. Une part de moi sait qu’avec le brouhaha ambiant, et le casque anti-bruit couvrant mes oreilles, Ma est obligée de hausser la voix ; une autre part de moi lui en veut malgré tout. « Respire, elle reprend. Récite tes déclinaisons, fais nous signe quand tu peux marcher. »

J’aimerais qu’elle ne soit pas au courant que je reprends les bases du grec dès que je panique. J’aimerais qu’il s’agisse d’un de mes secrets. Mais elle le sait, bien sûr, et je ne peux qu’avaler ma salive et accepter le goût amer que ce fait imprime dans ma bouche. *‘H εἰρήνη, εἰρήνη, τὴν εἰρήνην,* comme si la paix pouvait s’emparer de mon corps alors que je suis assaillie par la Foule, *τῆς εἰρήνης, τῇ εἰρήνῃ ; αἱ εἰρῆναι,...*. Ce n’est jamais bon signe, si je recommence à la première. Je reste bloquée dessus. Une litanie, à la limite d’une prière. Un nom seul compte-t-il comme une invocation ? Autour du mot et de ses cas, mon corps tremble et ma peau me brûle, mais mes pensées en boucle sont un refuge de calme passager. Juste assez pour me porter en sécurité, je crois. Tout juste assez. *Tῶν εἰρηνῶν,...*. J’hoche la tête sans un mot et m’appuie sur Maman à l’aveuglette, signe muet que je souhaite son aide. Infaillible, elle soutient mon avancée, me laisse répartir mon poids entre elle et ma canne, jusqu’à ce que les portes se dessinent enfin devant nous. L’air frais fouette mon visage et j’inspire avec abandon, manquant de m’étouffer sur l’oxygène. La ville est trop bruyante, toujours, mais je crois que, je sais que— la voilà. Je m’effondre presque contre la carrosserie, et me laisse tomber sur un siège arrière dès que les portes de métal se déverrouillent. Un gémissement m’échappe. Agacement ; ciment d’un renoncement, mon corps qui se délie.

« Impassibilis. » 

Cinq syllabes déclamées avec fermeté, fermant les fenêtres du monde. Enfin, le silence. Je soupire, paupières closes, et sens Eyphah se mouvoir à mes côtés sur la banquette arrière. Mes doigts se pressent contre mes yeux fermés, puis je retire prudemment mon casque. Aussitôt, mes épaules se détendent. Tout le monde me regarde, je sens leurs yeux sur moi. L’inquiétude les emplit, mais j’aimerais simplement qu’ils se détournent. Si on ne me regarde pas, je suis libre de ne pas exister. D’être irréelle pour un instant. Mais ma famille me fixe, alors j’articule un « Merci » silencieux. Ils m’ont tirée hors de la Foule. Je ne suis plus au Château. L’épuisement se déverse sur moi et engourdit mes membres, aucune pensée ne se fixe plus dans mon esprit, mais ce n’est pas grave. Ici, visible seulement par ceux que j’aime, je peux sombrer sans crainte.

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Solo Autobiographie – Envers
Trajet de Londres au Domaine Mēnēs


De corps en corps je dévie, de vie en vie je déraille. Submergée par l’incessant océan d’un monde Autre se rappelant à moi. En Oscillations, mon incarnation m’échappe. Vibrations : la pente de mon arcade sourcilière se heurte à la vitre. Un rythme s’instaure, résonne dans l’être. De verre à chair, le séisme. Mouvement // Son. Loi de l’être. La technologie bouleverse l’air en projetant nos corps en avant, les répercussions de l’acte se dispersent au creux de mes os. Des os creux, instruments de musique. Ossements de propagation sonore. Un sourire-grimace me défigure. Signification de mes lèvres étirées en courbe, dents pointant en dessous *sens dessus dessous* : balafre. Seule implication, l’horreur du monde infligée sur mon visage. Pas de joie dans cette courbe. La joie agite les doigts, illumine les entrailles. Mon sourire pressé contre la vite n’est qu’une blessure. Qu’une— l’entièreté d’une blessure, entaille menant aux tréfonds de mon trépas. *Regardez*, comment la pierre m’a coupée. Je suis réduite aux entailles. Je suis une Déchirure. De mon enfance, le Château façonne une blessure. Taille humaine. Chair humaine. Être mi-humain mi-Autre, c’est à dire moi. Dans la fracture de mon crâne se brisant contre la vitre à chaque secousse du véhicule, je me perds. Comme la douleur est familière. Engouffrée par elle, sous le joug de son infini soupir, il n’y a qu’à me laisser dériver. Souffrance, maîtresse de mon existence. Qu’elle me bouffe, plantant ses incisives dans les plaies laissées par la pierre. Avec tendresse. Sur la route, une pierre. Collision roc-roue, ma conscience qui s’envole et ne retombe pas. La voiture avance, je subis. Crocs indélogeables imposant leur règne. Entre le Temps, les dents et la pierre, je suis une déchirure tiraillée. Dans la plaie béante, je me laisse chuter. J’ai le temps de goûter à l’eau du Léthé avant de me fracasser au fond du Tartare.

« Iphis. »

*Ah*

« Iphis. »

*Mh-mh*. Dodeliner de la tête, selon le rythme de la mélodie du Gouffre.

« Phi. »

Vingt-et-unième. Mais vingt-et-unième quoi ? Faille ? Curieuse question que voilà. Je suis la deuxième de la fratrie, la quatrième de la maisonnée, la un-nombre-quelconque-dans-les-milliards-de-milliards de l’humanité. D’où vient le nombre vingt-et-un ? Je dis : du règne du langage. On m’a tirée droit de la bouche du langage, sans prêter attention aux dents lettrées qui me déchiraient la peau au passage. Les mots, la pierre, la Foule, le Château, le vacarme... tout en un. Vingt-et-unième : chose qui subit. Consonne aspirée : le souffle contenu jusque dans les termes du langage. Ma respiration, sa rythmique indépendante. Sur la partition d’une chose laissée au passé. Ce que je suis, donc : ravagée par le temps. Un fragment des Origines tentant de rassembler un présent qui s’est évanoui, d’édifier un futur qui ne verra le jour que lorsque mes paupières seront closes.

« Antigonē. »

Sursaut : mon nom qui n’est point le mien.
Souvent, je me suis questionnée sur le choix de mes syllabes. Ma, Maman, pourquoi ? Inlassablement, elles échangent un regard et secouent la tête. Absence de réponse : excuse d’une absence de raison, qui est fausse, car la raison est existante, et danse derrière les regards. Pas de mensonge, en revanche. Je crois que mes mères non plus ne parviennent pas à la déchiffrer. Une prophétie, alors. Non pas des mythes mais des sonorités.

Acquiescer de la tête, le menton se secouant légèrement. Il faut bouger, laisser les sièges de la voiture. Voyage achevé.
*Le voyage n’finit jamais*— différent signifié. Me réajuster au langage de mes pairs, donc. Chose irréalisable. La grimace, encore. Elle fait frémir un visage fraternel. Je suis Gorgone, peut-être. *Fuis donc, ça protège*. L’objet de la protection est indéterminé. Moi, horreur ; ou le monde, cruel ? À voir. Analyser la question, donc : si Iphis Antigonē Diotimē, un nom prophétisant de l’héroïsme ou de la tragédie (des synonymes), ne porte des sourires qu’en entailles, traces de blessures imposant le recul à ceux y déposant leur regard, qui est protégé ? Méduse à double-sens : je me pétrifie autant que le monde. Une protection mutuelle, peut-être. Précaution de modération sensorielle.

Entrons en collision, univers, mais jamais trop.

premier cycle
solit[air]e

Solo Autobiographie – Envers
« What is a country but a borderless sentence, a life ?
[...] What is a country but a life sentence ? »

— Ocean Vuong, On Earth We’re Briefly Gorgeous



Avertissement :
sensation d’emprisonnement, description de mal-être,
une certaine violence dans l’expression de cela.


22 DÉCEMBRE 2048
[16e Ποσειδεῶνος, Ol.706-4]
Chambre d’Iphis, Domaine Mēnēs
Wyre Forest, Worcestershire


Couverture lestée drapée autour du corps tremblant. Le poids de ma Demeure reposant sur mes épaules, s’ancrant dans mes os. Un Atlas trouvant consolation dans son Œuvre de soutien. Je ne porte point le ciel— si lointaine, cette Voûte ouranienne, arrachée à la Terre par le Temps. Non, je ne soutiens que moi. Enfant d’une maison, retrouvant l’empreinte de la Demeure qui lui fût refusée au profit de murs suffocants. Enfant du Domaine— Mēnēs. Petite-enfant de Séléné ? Sous le regard de l’Agathos Daimon, observation croisée des Dieux, je trouve mon refuge. Nul part ne puis-je déposer les armes portées face au monde, si ce n’est ici. Dans la sécurité de ma chambre, lit entouré de livres et d’autels. Les maisons ont des âmes et je n’en connais aucune autre que celle-ci. Que le Daimon de ma maison soit bon apparaît comme une évidence, contraste établi par rapport au Château où les fantômes émanant de la pierre rappellent incessamment une disharmonie étrange du lieu. Face à la complexité de la vie au Château, le retour à l’oikos est empreint de la simplicité d’un retour à l’enfance abandonnée. Entrer entre ces murs permet de revêtir un instant les robes de l’enfant que j’étais avant d’être arrachée à mon Monde, jetée dans l’altérité. La chambre un abri provisoire, recueillant mes cellules pour quelques instants. Avant que je n’en ressorte, suivant de mes pas le tracé irrémédiable de la Voie imposée à mon être. *Entre-deux*. Entre deux ruptures, entre deux plongeons. Non— ce jour est une transition vers l’Entre-Deux. Celui-ci résonne à coup d’instruments faisant vibrer les organes, mélodies étrangères ensorcelant mes songes. Espace liminal, le voyage. Pas encore enclenché.

Que nous nous dirigions vers l’Irlande est une nouvelle accueillie avec aise. La missive de Ma m’en a informée presque un mois entier avant les faits, délai suffisant pour tracer un cheminement mental de cette pause temporelle entre deux pans de l’horreur de pierre. Seule nécessité : fuir le Carcan. Entre les murs du Domaine ou sur un sol que mes pieds ne connaissent pas, cela importe peu. Le voyage est une chance que j’appréhende avec distance. Demain, j’arpenterai donc une contrée qui m’est étrangère. Elle me recevra toute entière, dépouille que je suis, vidée par le Château, saccagée par le Carcan. Je ne parviens toujours pas à le dire. Mes lettres se concluent par des formules de manque, mes songes sont dévorés par la suffocation que m’impose la pierre, des échos d’Antan remontent à la surface— ‘Non !’— ‘Maman, j’veux pas y aller !’ Je ne peux fuir ces implicites, mais mettre en mots l’amertume est si ardu. Elle refuse de passer de mes veines à l’encre sur le papier, de mes songes aux vibrations de mes cordes vocales. Glandes lacrymales se retournant contre moi, tournant mon visage en champ de bataille. Penser l’évidence me déchire la poitrine. Des entailles dans les entrailles. Les côtes qui menacent de se briser et de transpercer la chair, si seulement je songe l’Horreur du Carcan pure, telle qu’elle est. Cette chose à laquelle je ne peux remédier. Je ne peux que subir, et je hais subir, je veux résister. Me rebeller et briser le Carcan, revenir à moi— mais je m’échappe à moi-même.
Le ‘moi’ n’existe pas,
*n’a jamais existé*

Loin du Château qui me hante, recroquevillée dans ma chambre, je relève la tête. Embués de larmes qui ne couleront pas, mes yeux se posent sur mes autels. L’un après l’autre. D’Artémis à Zeus. D’Apollon à Hermès. Ces fragments d’un monde qui est mien et qui, partiellement, me rejette. Jamais les Theoi ne pourraient me rejeter. Atemporels, transcendant les époques et les contrées. Mais leur monde ? Je suis aux Origines, je leur appartiens, mais leur devenir ne veut pas de moi. Le présent de mon Monde me repousse. Me crache à la gueule, même. Une femme qui s’en va, et la lignée est *foutue en l’air*. Une mère qui s’en va, et une famille est déracinée à jamais. Vision si floue, mains tremblantes. J’ai si mal aux articulations que je ne peux serrer les poings. L’envie *d’hurler*. Briser. Les chaines. Le monde. Le corps. Dans le Château, je veux marteler de mes poings la pierre-prison jusqu’à ce qu’elle cède. Ici, je constate qu’elle m’enserre toujours. Je suis hantée par mon Carcan. Au-delà du Château, au-delà de la pierre, c’est un pays qui m’emprisonne. Condamnation à vie, à mort.

Regard fixé sur un nœud invisible, au centre d’un mur immaculé. Entourée des vestiges de mon enfance, je force l’ouverture. Je déglingue ma mâchoire et contrains ma bouche à se déformer autour de ma sincérité. Que mes cordes vocales saignent, que mes entrailles soient lacérées de cette vérité. Mon être-même me dégoûte, non par un défaut présent en moi, mais par des contraintes qui me brident et précèdent ma naissance. Les miroirs mentent tout comme les songes. Je me regarde et vois un visage en morceaux, en lambeaux. Mon corps un mensonge depuis la naissance. Un monde antique coule dans mes veines et je ne peux retrouver la Source de mon être. Loin de tout,
*comment être moi ?*

« Je déteste le Ch– Je déteste Poudlard, mots vomis dans l’air, je me détruis de paroles. Je déteste l’Angleterre, je déteste la Grande Bretagne, je déteste— tout. » Syllabes qui s’entrechoquent. La couverture pèse sur mes épaules et je la laisse m’ancrer. Matérialité du Carcan, pour une fois. Mes doigts rejoignent ma gorge. J’étouffe, tu sais. J’étouffe et je ne sais pas comment m’en sortir ici. « Je déteste Ma– Maïa, je déteste ma mère, je n’veux pas être ici. » Râle d’impuissance. « Je veux être chez moi, chez moi, chez moi— » Dissonance entre Moi et le Monde. Il n’y a de chez moi autre que ce lieu. Et j’aime le Domaine, par tous les Dieux, j’aime le Domaine. Pourtant. *Ram’nez-moi chez moi*. Il n’y a qu’une Source. Épicentre de mes rêves. J’agonise dans ce pays, ce pays qui m’a vue naître et grandir et qui n’est toujours pas mien. « Je hais c’foutu Poudlard ! » Un cri. Ma et Maman et Fehu sont sortis, dans le jardin je crois, ils font un tour. Eux qui peuvent marcher, eux dont le corps et l’âme ne cèdent pas à chaque inspiration de cet oxygène britannique. Cet air qui me brûle les poumons. Qui me force à me confronter, qui m’inflige mon existence.

Sanglot.


Demain, on part en Voyage. Aucun signe de ma ligne de vie. Le déracinement se poursuit, je suis à l’envers, je suis fragmentée. Depuis
*toujours* et, horreur suprême, *à jamais*. Je lutte. J’apprends et je dévore et je deviens. Mais le Carcan ? Il persiste.

[m] O n d e

premier cycle
solit[air]e

Solo Autobiographie – Envers
Avertissement :
Description de crise autistique (d’un point de vue externe)
entraînant des comportements auto-agressifs (morsure,...).
Iphis n’est, sur le moment, pas consciente de se faire du mal.


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Maïa Kleio Diotimē
44 ans


DIMANCHE 3 JANVIER 2049
[28e Ποσειδεῶνος, Ol.706-4]
Domaine Mēnēs, Wyre Forest, Worcestershire
Iphis, 1ère année, 12 ans



« Je– J’te– Je ne comprends pas, l’enfant murmure. C’est– je déteste ça. Être ang– britannique. »

Paroles entrecoupées, incertaines. Glaciales.

« Pourquoi est-ce que Jude n’est pas venue s’installer avec toi ? En Grèce ? Pourquoi ? »

Balancements brusques, heurtant l’œil qui les observe. Iphis recroquevillée, Iphis fermée au monde, Iphis qui accuse. La voix se fait plus acérée, après une pause marquant la réflexion. Elle se fait plus dure, également. Plus affirmée.

« Pourquoi m’avez-vous coupée de mes origines ? Si j’étais grecque, j’étudierais à Khímaira, comme toi. » Inspiration soudaine, étouffement sur l’air. « En même temps que Calypso et Cassiopeia. Chez moi. C’est chez moi. » Glacial. Oh, Iphis tient sa froideur d’une de ses mères, et tous savent de laquelle il s’agit. « J’ai toujours su que j’appartenais à la Grèce, et tu le sais aussi. Tu n’veux même pas me parler de ton école, Ma. Me gardes-tu seulement dans l’ignorance pour des raisons valables ? »

Trente-huit ans que Maïa Diotimē est entrée dans l’école de Magie qui la forgea toute entière. Vingt-six ans qu’elle en est sortie, âme emplie de songes divinatoires et d’espoirs historiques, suivant la voie limpide qui la dirigeait vers son futur : un institut grec d’histoire, cursus histoire antique et divination. Oh, comme elle a aimé cet institut. Mais surtout, comme elle a aimé son école. L’enfant qu’elle était ne pouvait que s’épanouir là-bas. Pourtant, elle n’a jamais regretté de s’être éloignée de son pays après y avoir terminé son cursus scolaire. Partir était alors une évidence. Maïa a suivi sa voie toute tracée, le chemin qui s’ouvrait devant elle. Tout était planifié, une attention méticuleuse accordée aux oracles du destin, prévoyant sans crainte son futur. Jamais les évidences de l’univers ne sont allées contre ses désirs profonds. Là où le monde la guidait, son cœur et son esprit l’envoyaient également. Les îles britanniques s’ouvraient à elle, l’attendaient. Incertaine de ce qu’elle y cherchait, mais sûre qu’elle le trouverait, elle s’y était dirigée avec confiance et calme. Là-bas, elle avait trouvé Judith. Que le reste de sa vie soit ancré dans ce nouveau pays n’est pas un fait dont elle a jamais eu à douter. Son cœur appartenait, et appartient toujours, à sa Grèce natale ; mais ses travaux l’y relient irrémédiablement, et elle peut s’y rendre fréquemment. Équilibre parfait d’une vie.

Voilà pourtant que son enfant, douze ans à peine, se tient devant elle avec les larmes aux yeux et les poings serrés. Iphis serre les dents si fort que sa mère est inquiète pour la mâchoire de sa fille. La gamine tremble, recroquevillée sur le tapis, regard fixé intensément sur les lattes du parquet. Des accusations comme celles-ci remettent en cause des fondations inébranlables de l’existence de Maïa. Son passé construit autour d’une balance exacte entre ambitions, certitudes, intuitions et compétences. Maïa devait se rendre en Grande Bretagne. Elle devait y rencontrer Jude. Il n’y a pas d’univers où elle ne s’est pas éloignée de son pays, ne s’est pas plongée dans un voyage vers l’étranger. Il s’agit de sa vie, telle qu’elle l’a toujours connue, telle qu’elle a toujours su qu’elle devait se dessiner. Mais la vie de sa fille ? Iphis est une enfant encore si étrange que même ses mères ne peuvent l’approcher autant qu’elles le souhaiteraient. Que leurs contacts physiques soient supportés par l’enfant, fait dont elles sont toutes deux profondément reconnaissantes, ne signifie pourtant pas qu’Iphis est à leur portée. Toujours, Maïa fait de son mieux. Entre raison et amour, elle se dévoue pour ses enfants. Mais si même Jude, si aimante, déversant son amour et sa protection sur tous ses proches, ne parvient pas à appréhender entièrement leur fille, comment Maïa, qui s’est construite sur des mesures de distance et de froideur certaines, le pourrait-elle ? Constamment hors de portée, son enfant existe dans ce monde. Là où Eyphah se fond si bien avec son environnement, épanoui dans sa vie, Iphis semble se fermer et résister. S’isoler. L’isolement n’a jamais dérangé Maïa. Ni le retard verbal, ni les difficultés sensorielles ne l’ont perturbée. Iphis est Iphis. Mais cette incompréhension est aiguisée, l’accusation qu’elle porte est tranchante. La proximité d’Iphis avec la Grèce est un trait que Maïa observe comme un don. Une passion qui ne vacille jamais, constante rendant la vie de son enfant si intense et douce. Avoir sa fille près d’elle lors des rituels est d’une beauté que la femme ne peut exprimer. Ravivant des souvenirs d’enfance, prière entre les murs de son école, rituels à huit ans, lorsqu’elle-même était gamine et entourée de sa fratrie et de ses amis. Si une crainte l’avait suivie lors de son départ, il s’agissait bien de l’étrangeté des rituels solitaires, de l’isolation au sein de sa croyance. Qu’Iphis l’ait rejointe et ait grandie en embrassant ses origines est source d’un bonheur infini. Pourtant, aujourd’hui, cela se retourne contre elles.

De nombreuses questions pourraient s’imposer. A-t-elle bien fait d’encourager sa fille à apprendre le grec, et le grec ancien ? Aurait-elle dû ne pas tant la guider lors de si nombreux rituels religieux ? Était-ce une bonne idée de l’imprégner des mythes et des croyances de son pays ? Aurait-il été plus avisé de lui inculquer une culture britannique ? De nombreuses questions pourraient s’imposer, mais aucune d’elles ne traverse l’esprit de Maïa. Il n’y avait pas de choix dans la façon dont l’enfance d’Iphis s’est construite, entremêlée avec l’histoire grecque. Pas d’autres possibilités. Chaque élément de l’évolution de l’enfant était une évidence. Rien n’était imposé.
Qu’Iphis accuse ainsi est donc imprévu. À peine cette réalisation traverse-t-elle l’esprit de Maïa, la femme réalise qu’il s’agit en réalité d’un paramètre qu’elle aurait pu, et dû, prévoir. La résistance de Phi face à l’école britannique a toujours existé, tension palpable dans l’air à chaque mention de ce futur qui serait le sien. De même, la curiosité de l’enfant envers les écoles où sa famille étudiait a toujours été dévorante. Naïvement, Maïa s’était persuadée que ses discrets refus de divulger trop d’informations à son enfant permettrait à celle-ci de ne pas se perdre dans les rêves. De se recentrer vers son existence bien réelle. Sous les pieds d’Iphis existe un chemin, qui la mène en Écosse. Protestations et crises ne peuvent remédier à cela. Il semblait alors évident que, après quelques mois au sein de l’établissement Poudlard, Iphis réaliserait que sa place était là-bas. Tout avait été mis en place pour rendre la transition aussi douce que possible pour une enfant si ancrée dans sa routine. Maïa avait eu peur. Jude aussi. Ensemble, dans leur chambre, des heures avaient été dédiées à la planification de ce qui aiderait leur enfant. Puis, dans l’ombre protectrice de la nuit, d’autres heures de confessions et inquiétudes suivaient— ‘et si, et si’. Tout cela était censé contenir précautionneusement des angoisses qui se révèleraient futiles.

En face de sa fille en larmes, poings et mâchoire serrés, muscles tendus, petit corps se balançant et esprit semblant au bord de l’effondrement, ces angoisses ne semblent pas se révéler futiles. Maïa inspire, lentement. S’agenouille en face d’Iphis. Lui présente ses paumes, que l’enfant saisit brusquement. Poigne si forte que les doigts de l’adulte protestent. Fureur qui broie les mains.


« Phi, respire. »

Le monstre de rage qui s’empare du visage de l’enfant s’effondre en expression de désespoir.

« Non, non, non, » refus entrecoupés de sanglots. Devant ceci, rien ne peut être prononcé. Rien ne peut consoler. Maïa, mère, tente des mots voués à l’échec.

« Phi. Tu reviens au Domaine en avril. D’ici là, tu auras étudié de nombreuses choses passionnantes, dont tu pourras me parler. »

Déni affiché en de brusques gestes de la tête, enfant refusant cette simple possibilité.

« Pas c’que j’ai demandé, balbutie Iphis entre deux respirations coupées par les larmes. J’ai dit, pourquoi ? »

D’un signe de tête, Maïa signifie sa compréhension. J’ai entendu, veut-elle dire. Pourquoi suis-je venue ici, pourquoi ne suis-je pas restée en Grèce, pourquoi n’y suis-je pas retournée avec ta mère, pourquoi ne te parlé-je pas de cette école qui m’a transformée, pourquoi dois-tu retourner à Poudlard. Il n’y a pas de réponses, ou plutôt, aucune qui ne satisferait l’enfant. Maïa sait : une partie était son propre destin, la nécessité de la fuite en avant, du changement. Le reste vient simplement de la vie. C’est ainsi. Point d’explication, de justification toute faite qui apaiserait sa fille.

Lorsqu’elle comprend qu’aucune réponse ne lui sera offerte, Iphis lâche les mains de sa mère et plaque les siennes sur son visage. Dissimulation des traits derrière le corps. Masque de mains. Si brusques sont les mouvements du corps que ce balancement effréné doit être douloureux. Une souffrance s’impose. Maïa observe. L’air s’emplit du silence, mutisme du monde face aux interrogations enfantines.


« Égoïste, souffle l’enfant. Tu m’as fermée tout ton monde. »

–––––––––––


Dans le bref espace de temps où Maïa transplane avec Eyphah, emmenant l’ainé sur le quai de la gare, Iphis se projette dans les bras de sa mère restante. Jude, figure d’immensité maternelle, protection assurée, lui offre son étreinte sans un mot.

Lorsque son tour vient de s’évanouir dans l’air, l’enfant place son poignet entre ses lèvres et se mord jusqu’au sang pour étouffer un dernier cri.



— ἔξοδος —

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