L'été disait
RUBY, 11 ans
7 juillet 2045 • 7h15
Demeure des Everheart
Rothwell Street, quartier de Primrose Hill, Londres
[loved despite of great faults]
À @Ashley Swan. Coécrit, en quelque sorte.
•••
7 juillet 2045 • 7h15
Demeure des Everheart
Rothwell Street, quartier de Primrose Hill, Londres
[loved despite of great faults]
À @Ashley Swan. Coécrit, en quelque sorte.
•••
L'endroit est agréable. La brise me caresse le visage tandis que je fixe l'horizon, qui s'est drapé d'une mer de nuages. Je ne sais pas très bien comment je me suis retrouvée au sommet de cette falaise. Sans effort, sans peine, j'ai atterri assez haut pour tutoyer le soleil, qui brille d'une lueur faiblarde, là-bas au loin. J'ai l'impression que je pourrais voler, rien que par la pensée. Il me suffit d'ordonner au temps de se suspendre, de me laisser respirer avant que les nuées ne m'emportent au détour d'un courant d'air. Déjà, je me sens portée par les nuages ; je flotte bel et bien au milieu d'eux, bravant la gravité, me jouant des éléments pour préserver mon havre de paix. Je pourrais m'abandonner là pendant des heures. J'ai seulement l'impression d'enfin goûter à cette sérénité que j'ai tant désirée, des mois et des mois durant ; ce sentiment de plénitude que nulle crainte, nul chagrin ne saurait venir troubler. J'ai oublié les épines au cœur, j'en ai oublié les sensations. Je ne sais même plus très bien ce qui écorche encore les âmes des hommes restés sur Terre, en contrebas.
Mais voilà que mon corps tangue bien trop fort, brusquement malmené par la brume qui m'entoure. On le secoue de toutes parts, le tirant dans un sens puis dans un autre. On agrippe même mon bras ; et je sens toute la froideur de la main qui me serre se propager sur ma peau, en d'innombrables picotements.
Est-ce destiné à m'extraire de force du paradis où je me trouve ?
•••
« Dis ? Tu m'entends ? »Mes yeux se rouvrent tandis que je reviens à moi en un sursaut, le cœur battant. À ce spectacle, ma sœur, penchée sur moi, ne trouve rien d'autre à faire que de me jeter un regard moqueur, et je réplique en me dégageant de son emprise poisseuse sur mon bras. Son autre main me tend une enveloppe, que je m'empresse d'attraper, intriguée.
« Un Grand Duc a laissé ça pour toi. » me lâche froidement Amelia avant de s'enfuir vers l'escalier à petits pas.
Je fronce les sourcils, l'air hagard, particulièrement contrariée par ce réveil inopiné. Je n'ai pas manqué de remarquer à quel point son acte a satisfait ma perfide de sœur. Ma contrariété se dissipe pourtant bien vite à la vue du courrier que je tiens entre mes doigts. Bien sûr que je connais l'écriture qui a tracé avec une affection toute particulière les courbes de mon nom. Fébrile, je déchire le papier pour en extraire une unique lettre.
Très chère Ruby,
J'espère que ça va tu vas bien et que tu passes de bonnes vacances, malgré ce qu'il s'est passé à la fin de l'année. Il m'arrive de faire encore des d'horribles cauchemars, mais ce n'est pas grave. J'espère que tes nuits sont douces. Mon frère dit que ça finira par passer. On dirait que ça ne l'atteins pas, il est bizarre fort mon frère. D'ailleurs, il partira bientôt pour le Guatemala, avec ma tante. J'ai l'impression qu'ils m'abandonnent tous.
Enfin bref, on s'en fou un peu de tous ça, ce n'est pas de ça dont je voulais te parler. Logan, Mon père et moi sommes à Londres pour quelques semaines, et c'est bientôt ton anniversaire, alors je pensais qu'on pourrait se voir le 17. T'en dis quoi ? Qu'en penses-tu ? Donne-moi une adresse et une heure, si tu es ok libre, bien sûr, et on pourrait passer l'après-midi ensemble.
D'ailleurs Voudrais-tu un cadeau en particulier ? Tu me manques, hâte de te voir.
Au rev, gros bisous,
Ashley Swan.
Les battements de mon cœur ont repris leur course effrénée, alors que je réalise lentement ce que ces lignes veulent dire. Là, dans quelques jours, je pourrai de nouveau serrer Ashley dans mes bras. Je crois que son parfum me manque, et puis sa présence surtout, le genre de présence à me couper le souffle simplement parce que sa proximité me fait l'effet d'un remède, le remède à tous mes maux. Je vais pouvoir lui parler, tenter de lui arracher des sourires ou des rires, j'aime tant l'entendre rire, ça me soigne de l'intérieur aussi. Je la vois déjà approcher, hâter le pas pour me rejoindre tandis que je m'élance en courant vers elle, incapable de me tenir tranquille. Comme elle me manque.
Alors, l'esprit en ébullition, je m'extrais de mon lit en vitesse pour aller m'installer à mon bureau, une plume et du papier à lettre bien alignés face à moi.
Ma chère Ashley,
Je crois que ça ne va pas, comme début. Après tout, elle m'a appelée Ruby, et je ne veux pas paraître trop enflammée. D'un geste rapide et net, je barre les deux premiers mots.
Ma chère Ashley,
Merci pour ta lettre, elle me fait très plaisir. Tout va bien pour moi, j'espère que tes cauchemars s'apaiseront.
Est-ce bien utile de lui dire, pour la froideur d'Amelia, pour la distance avec maman, avec papa ? Je ne veux pas l'inquiéter. Tout va bien pour moi. En fait, je ne pense même pas à l'inquiéter ; je sais seulement que tout s'arrangera à la rentrée. Il me faut juste tenir quelques semaines de plus, et puis nous pourrons de nouveau tout affronter ensemble.
Je suis d'accord avec ton frère, je suis sûre que ça ira mieux. Tu pourras lui souhaiter un bon voyage de ma part.
Un temps, et ma plume se suspend dans les airs, tandis que je relis le second paragraphe de la lettre d'Ashley. L'émotion me reprend, chose qui me déstabilise beaucoup ; je n'ai pas l'habitude d'être émue par l'affection des autres, encore moins lorsqu'elle est dirigée contre moi. Pourtant, c'est bien ce qui semble se dégager de ces quelques mots qu'elle a couchés sur le papier.
Je suis tellement heureuse vraiment ravie par ta proposition. Rejoins moi à la fontaine du Triton et des Dryades, au cœur de Regent's Park. Je t'y attendrai à 14 heures, si ça te va. J'ai si hâte de te retrouver, tu me manques.
Je ne peux pas lui demander de venir chez moi. Elle est Née-Moldue : papa et maman n'accepteraient jamais de lui faire passer le seuil de la porte. À la place, je lui propose un lieu qui m'a toujours séduite par sa beauté et sa majesté. Secrètement, il me tarde de le lui faire découvrir. J'espère vraiment que ça lui plaira.
Ne t'en fais pas pour le cadeau, un après-midi avec toi te revoir est largement suffisant.
Je m'en veux d'enchaîner les ratures, mais j'ai trop de mal à exprimer mes pensées, à filtrer les bonnes phrases et les mauvaises ; trop de mal à lui dire ce que je voudrais pourtant lui faire savoir. Oh, j'aimerais lui dire davantage, lui dire mille choses encore, mais rien ne me vient, du moins rien qui ne sonne juste.
Je pense à toi. À très vite,
Ruby.
Je repose ma plume, tout en parcourant du regard le texte que je viens de rédiger. Demain, ou peut-être même aujourd'hui avec un peu de chance, Ashley l'aura reçu, elle aura ce bout de papier entre les mains, elle pourra lire mes mots, elle pourra penser à moi. Et moi, comme à chaque instant de ma vie, je penserai à elle aussi.
fin.
Suite — La théorie de l'oubli.
belle, romantique, rouge (Paige 2026)