Punctus Organon

Ses traits tout comme son sourire lui échappent, des fragments de gestuelle autour du carnet ou de subtils changements d’orientation sont aperçus en fond alors que ses Perles-de-Nótt errent sans pouvoir se poser sur l’instrument dont l’image a été invoquée par ses paroles, présent en de rares exemplaires sur le continent européen mais absent sur son Île. L’hydraule, l’orgue dont le souffle musical est nourri à l’eau, découvert morcelé à Avenches, au point les archéologues n’ont su d’emblée identifier le véritable usage de ces pièces, les attribuant à la cuisine avant de comprendre qu’elles appartenaient au mécanisme d’un instrument. Le concours des éléments naturels à la mue en notes, une idée fort ancienne et toujours séduisante. Une voix couvre doucement le clapotis que produit l’orgue hydraulique dans son esprit et un écho mental répond spontanément *réconfortant* à ‘beau’ en songeant à son récit, de ceux dans lesquels l’on peut se blottir. La récurrence du chiffre est questionnée, puis la contrepartie. Contrairement à ce que transmet la Genèse, la semaine en sept jours n’apparaît pas toujours comme la référence symbolique d’où découlent autant de vertus ou de péchés, leur trinité rejoint néanmoins une conception présente dans les mythes. Lentement, Hjúki partage son cheminement.

« Neuf jours et neuf nuits, cette durée sépare Ouranos de Gaïa de Tartare, aussi longtemps Déméter chercha sa fille et Léto tenta d’enfanter. Ainsi Zeus, Odin engendre neuf Valkyries. Neuf se comprend sans doute comme trois au carré. Trois Parques, Moires ou Nornes tissent le destin, les Euménides et les Charites sont autant, la Lune se décline en Hécate triface, Séléné et Artémis ; Bil et Hjúki accompagnent Máni. Musica mundana, musica humana et musica instrumentalis. L’Harmonie se décline en trois niveaux, celui du monde des sphères, celui des hommes et celui de l’audible par les voix et instruments présenté ici. Trois groupes de trois dans un corps de ballet forment par ailleurs une harmonie visuelle plus charmante encore que l’unité habituelle de huit à mon goût. »

Sans quitter sa poitrine, ses trois doigts centraux comme frappant la touche imprimaient en tapotements des grilles de neuf points alors que son visage se laissait gagner par le trouble suscité en affrontant la dureté du prix des poètes. L’enfant se souciait bien vite du revers passé à première vue sous silence. Les blessures… quand les notes et parfums ne s’accordent plus et deviennent un douloureux Capharnaüm. De là, trouver le fil, la juste mélodie pour émerger. L’équilibre, quelque soit son nom, exigeait rétribution. Soit.

« Un sens, la vue chez les aèdes au profit de leur musicalité. Homère est représenté comme frappé de cécité. Odin a dû sacrifier un œil. Pour les filid, la contrée de Manannan Mac Llyr est un Autre-Monde, ayant sa propre temporalité. Qui y est invité et accède à cette fontaine ne peut retourner chez soi si aisément, il arrive qu’une courte visite se traduise en années ou générations dans la dimension d’origine. »

Punctus Organon
Once de regret s’emparant de ma gorge à peine les syllabes évadées. Flottement, un instant incertain. Les angoisses de briser la douceur, par l’évocation du Tranchant du monde. Brièvement enserrée, je ne peux que clore mes lèvres et attendre, laissant l’air suivre son cours. Transmission des vibrations. Chant, questionnement, hurlement, mélodie, sons réverbérant entre les atomes jusqu’à atteindre un tympan prêt à les recevoir. Il m’est inconcevable de tourner la tête, d’ignorer les réalités contrebalançantes. Ces derniers cycles lunaires, l’emprise du Carcan m’a appris à observer les douleurs. À contempler sans ciller les entailles. Chaque douceur revêtant un versant d’agonie, je me suis familiarisée avec les souffrances dissimulées. Les voiles tombent. Ceux sensoriels pourtant s’étaient évanouis il y a bien longtemps. Les sens n’ont pas attendu la pierre emprisonnante pour me dévoiler les blessures infligées par leur soin ; la roche, cependant, m’a acclimatée à ces lésions sensibles. Inimaginable désormais de songer aux fragments du Sublime transmis par les corps sans être bouleversée par les réminiscences des tourments quotidiens. La douleur devenue banale, les caresses des sons et couleurs ne peuvent qu’être fugaces, emplies d’une dimension d’inquiétude tant je crains le retour à la suffocation. Ce voyage pourrait être une opportunité de réapprendre la douceur, j’aimerais qu’il le soit ; mais les revers, les prix à payer, se présentent à mon esprit avec une hâte troublante. Quelques secondes pour respirer, certes, mais en prévision seulement de la noyade à venir. S’ouvrir à la sagesse, peut-être, mais quelle porte ce mouvement clôt-il donc ?

Les motifs en neuf se suivent, et m’emportent dans leur course. Tant de résonances dans ce discours, mon souffle meurt en tentative de ne point perturber l’air. Laisser ces phrases s’immiscer en moi et s’y délier, offrant leur message.
*Trois par trois*, réalisation soudaine, certes naïve. L’évidence aurait dû se présenter plus tôt, mais les chiffres habitent une contrée bien lointaine de la mienne. Mes pensées les repoussent et les évitent habilement. Cette approche détournée permet une assimilation nouvelle, étant toujours prête à appréhender les mythes. Par leur biais, je découvre ce symbolisme numérique, le neuf en ultime trois. Si les triades sont familières, leur rythme triplé pour se conclure en neuf ne l’était pas. D’aucuns se fustigeraient d’avoir manqué l’évidence, je ne fais que m’accrocher à la découverte avec une vague de ravissement. Le cheminement de la Silhouette est étrangement aisé à comprendre, là où des variantes inconnues —noms nordiques et domaines d’harmonie— devraient donner à l’ensemble une teinte impénétrable. Ce qui est englobé paraît étonnamment immense, reflétant des liens entre tant de connaissances qu’un frémissement me prend. Mes mains débutent un rythme, doigts suivant la révélation nouvelle, neuf tapotements décomposés en triades, marquant l’harmonie contre les pages du carnet à gauche et contre le tissu rêche de mon pantalon du côté droit. Ceci en arrière plan, je m’imprègne des mots. En vagues revient perpétuellement une pensée, *tant de mondes* contenus dans une voix, dans un corps.

Une réponse est apportée et je ne peux réprimer la légère grimace déformant un instant mes traits. Cette évidence-ci n’a rien de mathématiques, et m’aurait apparue plus tôt si mes songes se portaient à la réflexion harmonieuse au lieu d’effectuer un retour incessant au Carcan et aux traces des heurts sensoriels. Les aveugles-voyants sont omniprésents. Un hochement de tête pour acquiescer, suivant le fil des pensées qui se déroule encore. Temporalité qui s’échappe, les années perdues ou jamais perçues... les autres mondes, ou les mondes liminaux, arrachant aux êtres une part précieuse de la mortalité. Ces mentions de retour chez soi ne peuvent que me voir projeter mon cas en filigrane ; les sagesses révélées du Château en contrepartie de l’enfance volée, de la liberté dérobée. Mais la pierre ne m’offre que des connaissances frustrantes, enferme le corps sans ouvrir l’esprit. Se poursuit le rythme de mes doigts, mon oscillation corporelle s’amenuisant en parallèle. Rassembler les mots est complexe, je suis encore perdue entre des pensées hors du langage et une écoute attentive.


« Je crois comprendre, maintenant, un souffle. *Merci* non-dit, incertitude ; aurais-je réussi à voir ces évidences sans ses mots ? Je ne peux m’en persuader, je ne tente donc pas de le faire. La cécité comme marque de sagesse. Attention sensorielle laissée aux autres sens, ou don prophétique laissant l’esprit voir ce qui ne pouvait être perçu auparavant... L’aède mythique, ou le devin aveugle. Tirésias. » Doté d’une clarté se poursuivant dans la mort. Des figures qui apparaissent et transparaissent, souvent insaisissables. Les aèdes implicites au sein même de l’Iliade faisant preuve d’une prévoyance tragique. « Ou le sage... l’aveuglement d’Œdipe coïncidant avec l’instant où il ouvre métaphoriquement les yeux. » Intensité nécessitant d’être punie, révisée, contrebalancée. Les prophéties apportant la cécité pour ceux qui savent et portent leur poids, qu’il s’agisse des âmes les proférant ou de celles les recevant. Motif mythique.

Demeure l’interrogation portée par les vagues qui s’échouent encore sur mes rivages. Une hésitation, tant ces mots qui viennent semblent teintés d’un échec personnel ou d’une potentielle ignorance, de celles qui sont ardues à accepter.


« Pardonnez-moi si cela semble– idiot, mais vous évoquez une multiplicité de motifs. Musique, ballet, divers univers mythiques. » Surface qui se plisse, visage gravé de l’incertitude quant à la pertinence d’une question pourtant sincère. « Comment ? Comment appréhender tant de versants de ce monde, je veux dire. Sans se perdre dans la superficialité tant le temps manque pour tout découvrir... »

premier cycle
solit[air]e

Punctus Organon
L’Atlantique constituait un infini familier accessible du rivage de Galway, où Hjúki se noyait depuis que ses jambes commençaient à peine à le tenir. Collé à la chaleur d’Opa, son regard d’enfant glissait librement des nuées ailées aux ondes maritimes. Depuis sa résolution d’appréhender le bout de son histoire attaché à l’Irlande, de sa stature s’étant bien développée, l’adulte contemplait désormais le même horizon en songeant au légendaire palais par-delà l’Océan. Sa relation avec le Liffey est plus jeune, il n’y pense avec une affection semblable. Ses suppositions semblent admises par l’enfant qui poursuit en notant une relation avec la divination, ce à quoi sa tête acquiesce. Le nom de Tirésias posé, en complémentarité s’impose le souvenir des trois sœurs grises que Perseus consulta pour sa quête, réputées pour se partager un unique œil et accéder ainsi à des connaissances cachées. Que de tels êtres soient capables de décréter l’inévitable avait de quoi provoquer des frissons.

Les frères Grimm reprennent plutôt le motif d’Œdipe pour châtier les sœurs d’Aschenputtel ; les éléments de mythe se trouvaient parfois transformés au point de la défiguration lorsqu’ils étaient transférés vers les modèles littéraires du conte. Les instruments savaient traverser toutes les formes de récit. La harpe façonnée par Hermès, celle celte et enchantée de Dagda, celle dorée et autonome du monde des géants de Jack. La flûte d’Athéna, de Pan, du Hamelin. En cela le jeune Anastase n’a pas l’impression de côtoyer des motifs si distincts en louvoyant entre les notes et les lettres. Tous les contextes ne sont propices à ses univers et il est vrai qu’en filigrane, l’adolescent s’était demandé si son propos aurait dû être plus uniforme, moins épars. En ces lieux, environnés de témoins de l’histoire organologique irlandaise, se raccrocher à la musique sonne convenablement.

La curiosité ne vient précisément pas chercher dans sa propre superficialité. Le Conte justifiant le besoin d’en connaître autant est le sien ; la Musique justifiant le besoin de s’enivrer de mélodies est la sienne. Sa main gauche s’ouvre et s’éloigne de son buste pour se reconfigurer graduellement. Les quatre derniers doigts se resserrent en anneau, le pouce désaxé, comme s’agrippant autour d’un garde invisible, celle de sa baguette. Comprenant qu’il ne serait de bon ton de parler magie en terrain moldu, ses phalanges pivotent et se décalent tout en conservant un certain arrondi, correspondant à la position propice à faire résonner un arpège ou accord sur des cordes, ainsi que Hjúki l’a vu dans un ancien traité ; avant de complètement se détendre pour revenir à un agencement neutre.


« Je les appréhende car il s’agit de mon histoire. J’ai grandi auprès de mon Opa qui m’a transmis son monde germanique, ses contes et les récits des scaldes. Plus tard, j’en ai été éloigné et il m’a envoyé divers récits, dont les épopées, pour me tenir compagnie et m’aider à comprendre mon environnement. Enfin, mon ascendance irlandaise m’a versé auprès des Cycles, qui tout comme les Eddas exigent une culture biblique rudimentaire pour se laisser comprendre du fait d’une composition plus tardive. Quant à la musique, mon répertoire s’est enrichi par nécessité. Les émotions m’étaient insaisissables, or il faut pour bien maîtriser son instrument, en outre de la technique, comprendre les pièces et ce qu’elles attendent sensiblement de nous. J’ai découvert que certaines mélodies avaient le pouvoir se réveiller exactement l’état émotionnel correspondant à l’interprétation d’un morceau. »

Enchantement, incantation, tant de dénominations des charmes et sortilèges crient leurs racines musicales ; néanmoins son discours fonctionne tout autant si l’adjectif magique ne qualifie l’instrument.

« Le ballet fait le pont car il a l’art de raconter en musique et gestes ces histoires plus clairement encore que les mots… Cette construction de nos couches d’histoire ne se fait en un jour. Il n’y a pas de secret, le temps donne consistance à ce qui point balbutiant et fragile. »

Punctus Organon
La problématique du temps qui s’écoule entre mes doigts tourbillonne dans mes songes depuis quelques cycles lunaires. Je plonge la main dans la clepsydre et ne peux qu’observer l’eau se troubler. Sous mes yeux embués, les instants m’échappent, me fuient. Jamais Chronos n’a semblé plus linéaire que depuis la réception de la lettre ; d’une spirale familière, son chemin s’est soudain fait rectiligne. Mes pas me portant droit vers le gouffre. La pierre du Château me vole ma vie, et cela passe par le temps arraché. Plus d’une vingtaine d’heures sont monopolisées, chaque semaine, dans des salles qui m’immobilisent au cœur de leurs murs et dérobent à mon esprit sa liberté. À cela s’ajoutent les contraintes des travaux à réaliser, et la nécessité d’étudier sans cesse si je ne souhaite pas perdre le rythme. Si je rêve de Sens, c’est seule que je dois plonger pour le dénicher entre les pages et les flux, tant le programme me restreint et impose son ordre frustrant et, bien souvent, inadapté.
Lors des longues années d’enfance, ces offenses scolaires étaient inexistantes. Seul persistait mon désir. Ma recherche de Sens et la poursuite exaltante de son impossible assouvissement me guidaient au fil des méandres de ce monde. Mes passions déterminaient le rythme, établissaient l’harmonie. Qu’il soit possible de ne pas vivre au fil des songes et des révélations de mon propre esprit n’avait jamais été considéré, avant que ce brusque changement ne me soit imposé. Tout est ébranlé, tremblement démolissant les fondations mêmes de mon être. Prise dans les remous de ce nouveau courant temporel, celui de la Foule et de la roche écossaise, je lutte pour ne pas céder à l’asphyxie. Il serait si simple de laisser mon corps se faire malmener par les vagues de cette nouvelle existence. D’attendre péniblement d’être entièrement submergée. Mais dans les ondulations naissent des interrogations aux nuances intrigantes. Enveloppée par elles, je ne peux que chercher, armée de ma détresse nouvelle, à renouer avec le temps de l’enfance, les harmonies évanouies. En recherche du Sens s’impose alors le questionnement incessant : la moitié de mes jours m’étant volée, mon être meurtri par les limitations d’un institut qui me rejette autant que je le repousse, comment atteindre les savoirs ? Exigence de l’âme face au monde, la recherche d’un Sens inexistant par le biais de savoirs inatteignables : le désir s’éparpille, son cœur immuable mais ses manifestations bien diverses. D’un domaine à un autre, dévorer les livres et manier les flux semble une entreprise soudainement colossale. Auparavant, cela ne me faisait pas frémir. Le temps semblait fluide, et je le crois toujours ainsi, mais ma vie est régit par un temps écossais, un temps sorcier, et non plus celui de l’enfance qui explore les ères archaïques.

Ainsi, entendre une même voix tisser des liens certains entre tant de domaines, certes proches mais demeurant vastes, est source de fascination. Les explications intriguent plus qu’elles ne répondent ; nulle aide n’est apportée, mais je découvre un pan de cette silhouette inconnue. L’opportunité est précieuse, et chaque mot est soigneusement mémorisé. Appréhender son histoire ; il s’agit bien de ce à quoi je tends. Les origines mêlées ne surprennent pas, mon propre sang provenant de contrées encore à explorer. Si la Grèce accueille mon cœur, je dérive également vers les mondes arabes et ceux juifs, tout autant inscrits en moi. Un bref arrêt est pourtant marqué lors de la mention de nécessité à propos de la musique. Pause dans la respiration, le rythme reprenant avec une légère incertitude. Cette notion émotionnelle, je la contemple, pensées frémissantes face à la nouveauté. Mes sens sont si peu accordés à l’univers musical, sans quoi ces propos m’auraient semblé évidents. Ils apparaissent ici comme un miroir à ma propre approche d’autres Arts ; entre écriture et dessin, j’éveille les sensations propices à l’interprétation du monde, et à ma propre compréhension. Ce répertoire nouveau, celui de l’art musical, me paraît encore trop sensible pour moi, susceptible de blesser. Reste pourtant ma constatation récente quant à la nécessité absolue du sensible. Le Château m’apprend la violence, et les flux en moi ont une nature terriblement sensorielle, que je ne peux esquiver.

Cette confiance placée en l’entité temporelle m’est toute aussi frustrante qu’apaisante. Je me sens balbutiante, mes connaissances teintées d’une fragilité certaine, chacune de mes tentatives d’exploration se heurtant à des univers vastes que je ne peux parcourir dans leur entièreté. Cette assurance quant à la consistance à venir fait naître un soupir léger, soulagement qui déborde. Un bref tremblement s’empare de mes doigts.


« Je suis aussi arrachée– éloignée– de ma famille, la plus grande partie de l’année. Et si les récits me tiennent compagnie, toute exploration que je mène me semble souvent insuffisante. Le monde impose ses contraintes, m’empêche de dédier mon temps au savoir. J’appréhende le monde grec depuis l’enfance, et tant reste encore à découvrir, bien que Ma me transmette sans cesse ses propres connaissances. Le reste de mon histoire s’étend vers plusieurs contrées, et je tente faiblement de renouer avec chacune, en découvrant le Tanakh tout en m’instruisant à propos de cultures africaines et arabes. De même, les langues me fascinent, mais un choix doit toujours être effectué. L’immensité des connaissances à appréhender est exaltante, mais les choix ne le sont pas. S’intéresser à un domaine semble nécessiter d’en délaisser un autre, et avec les contraintes extérieures vient la frustration de ne jamais pouvoir en apprendre autant que je le souhaiterais. »

Instant de pause. Ces mots qui naissent en murmure sont calmes et pourtant inhabituels ; il est rare que mes cordes vocales vibrent si longtemps. Qu’elles m’autorisent la vocalisation prolongée en ce jour est approprié, au cœur des instruments muets.

« Je crois avoir davantage perçu le temps en adversaire qu’en allié, ces derniers mois. Il est rassurant d’entendre qu’il demeure propice au développement des connaissances diverses. Que tout ne reste pas si fragile. »

premier cycle
solit[air]e

Punctus Organon
La réserve. L’attitude à adopter, calcule le mage, une assimilation attentive des éléments que l’enfant délivre, sans engagement personnel. Hjúki n’est pas là pour lui apprendre ou prodiguer quelque conseil décisif. Ce n’est pas sa place ni son rôle. Il serait irresponsable de laisser son Conte bousculer celui d’autrui, il faut garder mesure et ne pas s’étendre sur certaines pensées, notamment sur ce qu’il ferait à la place de… N’ayant plus dix ans, sa conception de comment faire bon usage de son temps à cet âge est sans doute déplacée. Ses propres conceptions de ce qui importe et de ce qui se néglige, son radicalisme n’est pas compatible avec l’enfance et la tournure de l’échange le force à la prudence. En sous-texte, l’internat se comprend derrière l’arrachement, un mode d’éducation britannique pas si rare, mêmes les universités de Galway et Dublin logent les étudiants sur leurs campus. Cette reconfiguration de la scission entre la vie académique et la vie libre n’arrivant qu’aux congés et non dès la dernière heure obligée de chaque journée éveille raisonnablement la frustration du temps volé. Le jeune Anastase ne peut pas tout à fait comparer avec la façon dont Opa l’avait éveillée, certaines explorations avaient un aspect ponctuel ou évènementiel induisant un autre rapport au temps. Même en scrutant l’activité culturelle à l’échelle des Îles britanniques, certaines œuvres ne sont programmées qu’occasionnellement. Lire et écouter lui apportaient une forme de sécurité ou réconfort, contribuaient à épaissir le fil de son existence de funambule en corde. Hjúki ne se reconnaissant pas tant dans la recherche pure de savoir ou connaissances ; les sensations, vraisemblablement, le touchaient plus. Les parfums puissants de la lutherie, atténués dans le musée, ou les vibrations physiques et acoustiques d’une salle de représentations. Des expériences plus rares que la documentation, plus difficilement accumulables que les histoires.

« Déterminer la répartition de son temps est plus subtil qu’il n’y paraît, il s’agit de percevoir clairement ce qui revêt le plus de valeur et ce qui est dispensable en composant jusqu’à une mesure personnelle avec ce qui est de l’ordre du devoir et du convenable. »

Il était communément attendu des enfants que leur vie gravite autour de l’école, se permettre de centrer son attention sur d’autres pôles était un privilège quasiment hors de portée. Conscient de parler à une très jeune personne, il savait qu’il serait indécent de formuler à voix haute la possibilité de passer ses propres intérêts avant les obligations scolaires. Il est inutile de pointer à un prisonnier ses chaînes sans ne rien suggérer de concret pour les briser, du moins en sachant que la porte restera close. Sa tête pivotant pour couvrir un panorama des pièces exposés, il complète calmement.

« Je trouve aussi rassurant de savoir qu’il a toujours à apprendre. À travers les âges de la facture d’instrument, même en connaissant les techniques existantes, il y a toujours une nouvelle matière, une nouvelle forme, un nouvel agencement à expérimenter. »

Punctus Organon
Tant de mots qui m’emplissent, de façon si instinctive. Il est étrange de renouer avec les syllabes cohérentes, étant habituée à mes pensées fragmentées en images et sensations, s’écoulant puis se brisant à leur guise sans que leurs vagues ne puissent être retracées. Que le sens s’organise ici avec une aisance inhabituelle serait perturbant, si l’espace-temps n’était pas lui-même inhabituel. En instants liminaux, entre la maison et le carcan, entre le repos et le tourment, je ne suis plus surprise des variations que prennent mes expressions. Dans ce lieu de silence dédié à la musique, le barrage au fond de ma gorge cède doucement. Et sous les vocalisations aux flots subitement fluides, c’est bien moi que je reconnais. Ce qui existe entre les temps définis, entre les contrées habituellement fréquentées, n’est qu’en partie réel. Une faille au sein de laquelle je reprends mon souffle. Je m’y inscris en des nuances nouvelles, plus fugaces, mais tout aussi honnêtes. Comme les murmures offerts au crépuscule, ou les prières de l’aube, ces paroles-ci me paraissent aussi profondes qu’intangibles. Dans un musée de silence. L’être parle du temps, sans que celui-ci ne reprenne son fil — je me trouve encore suspendue entre deux mondes, le corps pris dans les murs rocheux. Les termes résonnant sont simples, le tissage qui en résulte m’est pourtant étranger. L’idée même d’une répartition du temps m’échappe, inconcevable lorsque le temps n’est pas quelque chose qui est mien. ‘Mon’ temps n’est pas imaginable : seule une entité est perçue, Chronos s’étant morphé de cycles à linéarité sans que je ne puisse le retenir. Jamais je n’ai imposé mes contraintes sur le temps, celui-ci s’étant de lui-même adapté à moi pendant des années, avant de me refuser si brutalement.

Nos rythmes ont divergé, sans que je ne sache comment y remédier. Le temps m’est autre, et si je pouvais me méprendre à ce propos lorsque le cadre de l’enfance permettait un entremêlement complexe de ma vie et de la temporalité, il n’y a plus de place pour le doute. Je ne sais l’apprivoiser, et je peine à appréhender l’idée qu’il serait possible de me l’approprier et de le répartir. Avant même la détermination que la silhouette qualifie de subtile, ces étapes de réconciliation avec le temps doivent être franchies. Les jugements à mettre en place sont quant à eux parfaitement accessibles, je perçois déjà certains domaines comme méritant ou non d’occuper une place dans ma vie. Mais c’est la collision avec le devoir qui bouscule tout. Le convenable. Tout ce qui remet en question mon cheminement solitaire. Je ne sais pas composer avec cela. L’équilibre que j’ai faiblement mis en place, entre l’envie d’ignorer tout ce qui n’est pas pertinent et la nécessité d’obtenir des résultats parfaits me permettant en parallèle de me pencher sans encombres sur mes passions, est un équilibre fragile. Je peine à le maintenir, il menace à tout instant de s’effondrer. C’est cela qui est subtil, ou du moins c’est ce que je perçois dans ces propos, mais je ne parviens pas à maitriser cette subtilité-ci. La perception première est simple : tout ce qui ne possède pas un direct intérêt en vue de mes projets doit être ignoré, peu importe ce qui est jugé convenable ou nécessaire. Mais cette perception ne tient plus dès lors que le carcan s’empare de moi, puisque me conformer au convenable devient alors une condition pour poursuivre mes propres songes. Je ne suis pas certaine qu’un équilibre existe entre le sens du monde et le mien.

Mon regard suit le sien pour voyager entre les âges de cette facture instrumentale dont je ne sais rien, mais dont je peux remarquer l’évolution. L’aspect rassurant ne m’est pas inconnu, au contraire. La certitude de pouvoir me diriger inlassablement vers des Sens infinis est douce. Mais les choix ont revêtu un aspect angoissant qu’ils ne possédaient pas auparavant ; cette anxiété qui est née avec le constat que mon temps m’est dérobé peu à peu, et qu’il me faut justement composer avec ces nouvelles contraintes. Elle apporte l’envie de réagir en contradiction face au carcan, le désir de m’emparer de tout, d’emprunter chaque voie de façon simultanée. Je garde le silence un instant, sans cesser d’observer les instruments exposés autour de nous.


« Il me semble que les subtilités de cette répartition du temps m’échappent encore... ou plutôt, ce qui me paraissait naturel est devenu complexe depuis que les contraintes scolaires se sont imposées. Je suppose– non, j’espère que cela finit par devenir plus simple. Le fait de devoir s’adapter à ce qui est jugé convenable ou nécessaire par les autres. De se plier à la volonté du monde, malgré tous les efforts pour ne pas y céder. »

Je secoue légèrement la tête, une légère grimace s’emparant de mes traits, entre inquiétude et répulsion. Mes espoirs sont peut-être vains, et dans ce cas, il me faudra subir les années d’emprisonnement avant de façonner ma propre liberté, loin des murs contraignants, loin du monde. Je suis patiente. J’ai simplement peur d’étouffer avant de ne pouvoir me soustraire aux chaînes du Château. Cette idée me terrifie — que ces pierres m’arrachent à mon enfance, qu’elles me dérobent sept années de mon existence, je peux le supporter, mais la possibilité qu’elles me brisent avant la fin de ces années ne semble pas invraisemblable. Quelques mois déjà, et je suis si changée, perdue dans un état d’emprisonnement en asphyxie. Mes refus n’importent que peu, les contraintes restant immuables.

« L’infinité d’apprentissages possibles reste rassurante, oui. Entre les chemins déjà empruntés et ceux encore à découvrir, impossible de détenir des connaissances absolues... » Cet absolu serait une impasse. Face à l’entièreté du monde, possédant tous les secrets envisageables, sans rien à découvrir, il n’y a plus qu’à mourir. Mieux vaut alors ma recherche de Sens comme composition progressive de moi-même et de mon univers. Tendre vers l’idéal du savoir, avec la certitude de ne jamais pouvoir l’atteindre. Vers les voies parcourues par les ancêtres, jusqu’à celles qui s’esquissent au fil de mes songes. Le Sens me guide, effleuré mais jamais saisi. « J’aime l’idée d’avoir toujours quelque chose à explorer. C’est d’en être empêchée, d’être restreinte dans l’apprentissage, qui est insupportable. »

premier cycle
solit[air]e

Punctus Organon
Un rictus déforme fugacement ses traits quand les contraintes scolaires sont pointées. Se remémorer cette période n’est guère difficile, le temps y était si précisément fractionné en unités régulières et répétées en boucle, façonnant une grille où chaque expérience s’insérait dans une case nettement définie. Chaque année, chaque session, chaque semaine, tous ses souvenirs sont remarquablement bien triés et balisés ; Hjúki pourrait difficilement en dire autant de sa vie hors de Poudlard. Bien que leur rappel soit aisé, l’adolescent y retrouve rarement des saveurs dignes de s’y attarder. De ternes perles égrenées où la vivacité et la couleur font figure d’exception. Cet égaiement n’est néanmoins pas tout à fait absent, tel est l’enjeu. Il est rarement proposé aux enfants d’apprendre de mille façons différentes, un cadre standardisé leur est le plus souvent imposé, et l’adulte peut deviner que le maître-mot de l’éducation de cette jeune personne n’est probablement pas la liberté. Devenait-ce plus simple ? Rien n’était moins sûr, l’oppression allait plutôt crescendo, les enfants étaient confrontés à des demandes plus raisonnables que les adolescents attendus sur plus en plus de fronts. D’un autre côté, une prise d’autonomie, une affirmation s’opérait plus aisément en grandissant.

« Je ne peux pas promettre que cela devienne plus aisé. Certaines obligations sont croissamment envahissantes, on discerne parallèlement de mieux en mieux ce qui importe, des choix restent délicats. On peut apprendre à protéger certains moments, des respirations pour soi ou avec des personnes qui ne sont imposées par un emploi du temps. »

Même lorsque les enseignants n’avaient que le mot examen à la bouche et surchargeaient les élèves, le jeune Anastase n’avait jamais manqué son rituel de jonction avec Opa ; à l’heure où les aspics devaient dévorer chaque once de sa disponibilité à en entendre certains adultes, il n’avait cessé les réunions régulières avec sa Sœur-de-Cœur pour se ressourcer, apprenant à son contact sans doute plus pertinemment encore que par de pures révisions. Ses Perles-de-Nótt restèrent figées sur un clavier alors que les derniers mots prononcés par l’enfant continuaient à résonner, le laissant indécis sur la nature de sa réponse. Les touches étaient adaptées à l’impromptu, à la fantaisie, à la cadence virtuose et tant de formes d’expression libre ; tout comme aux cadres extrêmement rigides répondant à des règles arbitraires. Plusieurs musiques de sa mémoire auditive se succédèrent et mélangèrent, toutes du même compositeur stimulant parfois sa magie et synthétisant les concepts en conflit de la restriction et de la liberté, éveillant un attristant constat.

« Wolfgang Amadeus Mozart était un musicien que son père Leopold a introduit au public très jeune. Enfant, il était encore très libre de ses propositions, il pouvait improviser, son expression musicale était peu contrainte, les auditeurs d’un enfant prodige sont plus conciliants que face à un adulte. En quittant l’enfance, il a été confronté aux attentes propres à un compositeur, assujetti à qui lui passe commande et le finance. Ce qu’il écrit doit répondre à des exigences précises, et un adulte qui n’en fait qu’à sa tête n’a pas le pouvoir attendrissant d’un enfant appelant à un pardon plus facile. Avoir goûté à une si grande liberté jeune a rendu la confrontation avec la contrainte d’autant plus rude pour lui… J’imagine que le cadre scolaire ne peut pas se permettre d’habituer les enfants à la liberté. »