19 févr. 2024, 21:10
La théorie de l'oubli
RUBY, 12 ans
17 juillet 2045 13h41
Fontaine du Triton et des Dryades, Regent's Park, Londres

Précédemment — L'été disait120 battements par minutes.


[hated because of great qualities]


À @Ashley Swan.

•••

Je me tords les mains depuis une éternité, me semble-t-il. Je n'arrête pas de les frotter entre elles, au risque de les rendre moites. Je ne peux tout simplement pas m'en empêcher : à cet instant, j'ai ce besoin impérieux de retranscrire par le geste toute l'agitation intérieure qui me persécute et me bouscule. En attendant sagement quatorze heures, je répète mon petit manège, une fois de plus.
D'abord, je balaie minutieusement du regard les alentours, pleine d'espoir. Et puis je m'attends à la voir surgir au détour d'un chemin, cachée par une haie, un buisson. Parfois, dans une sorte d'élan hallucinatoire, je crois l'apercevoir, mais ce n'est qu'une chevelure de jais qui n'a pas l'éclat de la sienne, rien qu'une imitation médiocre d'Ashley. La désillusion me prend alors aux tripes, je déchante, avant d'espérer à nouveau, de me tromper encore, tout ça pour tuer le temps.

Je consulte ma montre, suspendue à mon cou en pendentif. J'oublie toujours d'en attacher à mon poignet, et puis je n'aime pas la sensation d'y coller un bracelet, de toute façon. Le cadran indique treize heures quarante-cinq. Par automatisme, je me mords la lèvre inférieure, me demandant comment les minutes peuvent ainsi rallonger simplement pour me voir souffrir le martyre ; dix jours se sont écoulés depuis que j'ai reçu sa première lettre, mais l'attente n'a jamais paru aussi longue qu'à cet instant. Sa lettre, je la sens enfouie au fond de ma poche droite. Je ne sais pas très bien pourquoi je l'ai emportée avec moi. Sûrement le besoin de me rassurer, de me dire qu'Ashley m'accompagne même lorsqu'elle n'est pas avec moi, même lorsqu'elle n'est pas encore près de moi. Malgré la torture de cette insoutenable attente, je peine à réprimer un sourire en me figurant son arrivée, nos retrouvailles. Je me dandine sur mes deux pieds, prête à me précipiter vers elle à tout instant. Quatorze heures moins cinq. Le temps est clément, le bruit lent et régulier de la fontaine vient parfaire le tableau. Je souris poliment à un couple de personnes âgées, joliment habillées pour une promenade estivale. Le regard qu'ils me décochent est plutôt interrogateur : le spectacle d'une fillette raide comme un piquet, sondant frénétiquement la foule par intervalles de deux minutes a de quoi surprendre. Je détourne les yeux, observant le ballet des londoniens qui se joue devant moi. Et puis quatorze heures sonne, et mon cœur s'emballe. Près d'un arbre, un jeune homme semble attendre quelqu'un, lui aussi. Il tient une rose rouge à la main. Je suis partie de la maison il y a trente minutes, je crois, mais dans mon élan je n'ai rien emporté pour Ashley. Le geste de ce jeune homme est fort attentionné ; celui ou celle à qui la rose est destinée a bien de la chance et, dans mon égoïsme, je regrette de ne pas avoir cueilli quoi que ce soit pour mon amie. Mon regard dérive vers les parterres de fleurs, embellis par des bordées de myosotis. C'est bientôt la fin de la saison, pour eux, et la plupart commencent à incliner leurs pétales, rendent leur dernier souffle avant le grand sommeil. Si j'arrache quelques poignées de tiges, rien qu'une brassée, je suis certaine que personne n'y prêtera attention. Je rends même service à ces fleurs en les réservant à Ashley, en les destinant à une belle vie auprès d'elle, même courte. Un coup d'œil furtif aux environs, puis je me précipite pour dérober en douce de quoi faire un petit bouquet azuré. Quatorze heures cinq. Elle sera là d'une minute à l'autre, peut-être se sera-t-elle garée un peu trop loin avec son père. Peu m'importe, je sais être patiente. Là-bas, un homme a rejoint le monsieur à la rose, qu'il lui échange contre un baiser. Je les vois sourire, l'air un peu timide mais heureux à deux, surtout. Ils s'éloignent, et j'espère que leur journée sera belle. Je m'approche d'un banc pour reposer mes jambes. Quatorze heures dix. Quatorze heures vingt. Quatorze heures vingt-neuf.

Ce n'est plus qu'une question de secondes. N'est-ce pas ?


17 juillet 2045 15h57
Demeure des Everheart
Rothwell Street, quartier de Primrose Hill, Londres

•••


J'ai retenu mes sanglots sur le trajet du retour. Je n'arrive toujours pas très bien à comprendre ce qui s'est passé. Je l'ai attendue, longtemps, bien plus longtemps que je n'aurais pensé. Elle n'est pas venue. De retour dans ma chambre, j'ai jeté les myosotis et le bleu de mes yeux s'est embué de larmes. Je me suis enfoncée dans mon lit, j'ai pleuré, tempêté, victime de mes nerfs qui lâchaient. Maintenant, j'ai comme un gouffre au fond du cœur. Je me sens vide, j'ai perdu les mots, les gestes, je tremble un peu. Comme une babiole qu'on n'aime plus, un animal dont on se lasse, je suis à l'abandon.

Pourquoi préfère-t-elle être ailleurs plutôt qu'avec moi ? Où est-elle, à cet instant ? Qu'ai-je bien pu faire de mal, pour qu'elle me punisse ainsi ? Ashley qui m'avait fait croire au renouveau, Ashley qui n'était pas comme les autres, Ashley qui me laisse là avec pour seules compagnes mes angoisses et mes douleurs. Ashley qui veut disparaître de ma vie, Ashley qui avait sans doute choisi de s'éloigner il y a longtemps déjà, sans que je ne m'en rende compte, moi l'aveugle, et j'en paye aujourd'hui le prix. Je sais déjà qu'elle ne m'écrira plus ; les lettres qui avaient encore la trace de sa tendresse, c'est terminé.
Alors quoi, me voilà seule maintenant ? Comme au bon vieux temps, à l'ancienne ; comme je m'y étais habituée durant des années. J'aurais dû me douter que mon ivresse sentimentale ne durerait pas bien longtemps, cette fois. Elle était trop belle pour m'être vraiment accordée ; je crois que c'est là ma sentence. D'abord Pearl, maintenant Ashley. Quelle idiote j'ai été, après Pearl, de croire qu'on voudrait bien de moi, encore. De croire que j'étais digne d'affection, que l'on pouvait m'estimer, m'apprécier un peu. Il n'y a qu'à regarder maman et papa, qui ne se gênent plus pour moins m'aimer.
J'ai beau tenter de lui trouver des excuses, des raisons d'agir, la Ashley que je connais ne m'aurait jamais laissée tomber comme elle l'a fait aujourd'hui. C'est comme un seau d'eau glacée, un retour brutal à la case départ : je ne suis plus sa préférée. Et peu à peu, des sentiments nouveaux se répandent comme du poison dans mon crâne. Brutalement, trop brutalement, je me rends compte que je me mets à détester Ashley. La rancune, le dépit, le dégoût, tout y passe, tout ce que je n'avais encore jamais éprouvé à son égard jusque là. Je n'arrive plus à me souvenir assez bien de ce qui me faisait l'aimer. Mes souvenirs avec Ashley sont en train de m'échapper. Si j'avais su qu'elle me laisserait, j'aurais voulu lui dire une dernière fois « Ne m'oublie pas ».




fin.

belle, romantique, rouge (Paige 2026)