4 avr. 2024, 11:28
Chambre 28  Recueil d'OS 
BLABLABLA
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Lundi 28 décembre 2048
1ère année à l’AESM



La porte de la chambre s’ouvre à la volée. Comme toujours. Ashley Rockfield ne sait pas ouvrir une porte normalement. C’est toujours à la volée, toujours bruyamment. Comme si elle avait absolument besoin que tout le monde sache qu’elle est rentrée dans sa chambre. Et quel tout le monde ? Je suis déjà à l’intérieur alors évidemment que je le sais, et le reste de l’école est vide, presque entièrement vide, ne se peuplant que très sporadiquement le soir lorsque les enfants esseulés ou colériques rentrent dormir pour éviter leur famille — ou peu importe leurs problèmes. Rockfield rentre donc, porte ouverte à la volée, et je ne me redresse pas ni n’enlève le bras que j’ai stratégiquement posé sur mon visage pour me cacher de la lumière et du monde entier.

Elle fait tant de bruit que je n’ai aucun mal à suivre ses déplacements à l’oreille : elle claque le battant derrière elle, lance son sac sur le sol à côté de sa chaise qui râcle sur le sol, se débarrasse de sa cape et la laisse tomber sur son bureau, le vêtement glisse moins d’une seconde plus tard pour rejoindre le sac par terre, faisant tomber ce que j’imagine être des plumes et elle ne fait pas mine de ramasser son bazar. Puis soudainement, plus de bruit. Je tends l’oreille, mais je suis incapable de déterminer où elle se tient dans la pièce. Va-t-elle me parler ? Non, impossible, incohérent, invraisemblable ! Rockfield fait tout pour m’ignorer depuis le matin de Noël. Depuis que nous nous sommes réveillées toutes les deux dans cette même pièce et que… Je n’ai pas envie d’y penser. Je reste immobile sur le lit, priant pour qu’elle reparte bientôt et surtout qu’elle ne remarque pas l’invité que nous avons derrière la fenêtre. Mais c’est trop espéré. Beaucoup trop.

« Mais t’es malade, Bristyle ! »

Merlin, elle l’a remarqué. Je soupire et consens à soulever mon bras et à ouvrir un œil. Elle se tient entre nos deux lits, plus près que ce que je pensais, et fait peser sur moi toute la force de son regard colérique. Ses cheveux solidement tirés en arrière et attachés sur le haut de son crâne m’indique qu’elle est allée s’entraîner. Cette coiffure lui fait une étrange tête : ses pommettes ressortent et son visage paraît plus dur que jamais. Je grimace en refermant mon œil.

« T’occupe, R’ckfield. »

Derrière les carreaux de notre grande fenêtre, gentiment installé sur l’avancée en brique, se trouve un grand hibou qui regarde la sorcière et tape du bec contre la vitre. Ce qui fait hurler Rockfield ? On entend ni le bruit de son bec, ni celui de sa tendre voix quand il hulule — oui, j’ai insonoriser la pièce, oui je connais ce hibou puisqu’il s’agit de celui de Narym et oui je l’ai empêché d’entrer car je n’ai pas envie de récupérer la lettre qu’il tient entre ses pattes, pas envie d’être tentée de la lire, pas envie de laisser la moindre chance à mon frère de s’excuser.

« Tu as insonorisé la fenêtre !
Toujours aussi bonne pour soulever les évidences, toi, répliqué-je d’une voix acide.
Finite Incantatem.
T’es sérieuse, là ?! »

Je me redresse sur mes coudes pour la foudroyer du regard. Sont de nouveau discernables les piaillements insupportables du piaf et le bruit de son bec qui frappe contre les carreaux. Si Zikomo avait été présent, aurait-il accepté de le chasser pour moi ? Non, songé-je, Zikomo n’aime pas tant les volatiles et n’en chasse d’ailleurs jamais. Rockfield ne me calcule pas, elle se penche en avant pour ouvrir la fenêtre.

« Ne fais pas ça ! » lui ordonné-je une seconde trop tard : voilà que l’oiseau entre dans la pièce dans un coup d’aile colérique.

Il tourne dans l’étroit espace en hululant de toute la force de ses petits poumons avant d’aller se poser sur le sommet de l’armoire de Rockfield. Celle-ci ne perd pas une seconde, elle traverse la pièce, lève la main, cajole Fehu et récupère la lettre. Elle lui jette à peine un coup d'œil avant de la jeter sur mon lit.

« Y’a ton nom écrit là-dessus.
Non, tu crois ? »

Elle s’immobilise au milieu de la pièce.

« Tu savais que c’était pour toi ? s’énerve-t-elle.
Ouais, marmonné-je sans faire mine de récupérer le courrier que j’aimerais bien incendier.
T’es vraiment… » Elle secoue la tête. « Il allait rester des heures, tu comptais lui ouvrir ?!
Il aurait fini par repartir, réfuté-je dans un long soupir.
Il n’en avait pas l’air !
Il l’aurait fait. »

Je ne comprends pas pourquoi elle est aussi en colère, mais si j’en crois le rouge sur ses joues pâles et les rides d’expression qui marquent son front au-dessus de ses sourcils froncés, elle est pire qu’en colère. Sans aucune raison. Et l’attention qu’elle me porte à cause de ce méchant sentiment me déplait particulièrement, c’est pour cela que je pose les yeux sur elle et lui dit avant qu’elle n’ait le temps d’ouvrir la bouche pour m’accabler de reproches :

« Je préférais quand tu faisais semblant de m’ignorer, c’était plus sympa. C’est finit ce temps-là ? Faut que je ravive les souvenirs de notre parfaite soirée de Noël pour que tu continues de faire la gueule ? »

Elle blêmit. Le spectacle est magnifique à voir, j’en oublierais presque que j’ai une lettre insupportable à lire et que cela me noue les entrailles d’angoisse. Ses lèvres pincées empêchent tous les mots qui doivent tourner dans son esprit de sortir. Je la regarde récupérer d’un geste brusque sa cape et son sac.

« Va te faire f… »

La porte claque derrière elle, avalant la fin vulgaire de sa phrase. Je ricane pour moi-même, fière d’avoir réussi à la faire fuir et persuadée d’avoir devant moi une bonne heure de tranquillité avant qu’elle ne tente de nouveau de rentrer dans notre chambre.

Le silence retombe, seulement entrecoupé par le bruit froissé que font les ailes de Fehu quand il les agite. Ses yeux me lancent mille reproches. Maintenant que la lettre est sur mon lit, mon sentiment de colère à son encontre retombe. Il n’est que le messager, après tout. Je soupire bruyamment et me lève dans un gémissement d’effort pour atteindre mon armoire. Je fouille dans les boîtes jusqu’à trouver un miamhibou que je dépose sur mon bureau. Un Accio et un Aguamenti plus tard, la friandise s’accompagne d’une coupelle d’eau. Je me décale pour présenter le tout au hibou de Narym que je connais depuis que je suis en âge de parler.

« Désolée de t’avoir fait attendre, Fe. »

Il ne réagit pas. Je hausse les épaules et retourne m’asseoir sur mon lit. Avec une grimace craintive, j’attrape le parchemin enroulé sur lequel se trouve effectivement mon prénom. Je reconnais sans surprise l’écriture de mon grand frère. Un nouveau soupir. Je me laisse tomber en arrière, le dos à moitié appuyé contre le mur et la tête positionnée dans un drôle d’angle. Je pourrais très bien la brûler et oublier toute cette histoire, mais une partie de moi est curieuse de connaître les excuses que s’inventera Narym pour expliquer le fait qu’il ne m’a pas parlé de son projet et qu’il m’a laissé dans l’ignorance pendant des mois alors que toute la famille était au courant. Mais à quoi cela servirait-il ? Je ne compte de toute manière pas l’excuser. Je n’ai pas envie de le voir, pas envie de lui parler, je ne veux pas retourner à Mochdinam ni discuter avec lui de son futur foutu enfant qu’il est si heureux d’adopter. Je me fiche de lui, je n’ai plus besoin de lui.

Un bruit d’ailes m’arrache à ma contemplation du plafond : Fehu est passé du haut de l’armoire au bureau et il trempe précautionneusement son bec dans la coupelle d’eau, non sans me lancer au passage un coup d'œil rancunier.

J’ai l’impression qu’il se passe une éternité avant que je ne trouve la force de soulever le bras pour positionner le parchemin devant mes yeux. Après un dernier soupir, je consens à le dérouler, même si mon cœur pèse une tonne dans mon corps et que j’ai la gorge nouée.

« Bla bla bla, commenté-je en commençant à lire, avec pour seul spectateur un hibou boudeur. Il est désolé, il s’en veut, il s’explique. Niah niah, j’aurais dû t’en parler avant, j’ai été irresponsable, je me sens… Putain, quel ramassis de conneries. »

Arrivée à la fin de ma lecture, je laisse retomber mon bras sur le lit. J’ai l’impression que le monde est encore plus difficile à supporter après la lecture de cette chose, comme si tout, absolument tout avait pris une teinte grisâtre. Je déteste Narym, je le déteste, lui et ses paroles idiotes, et ses excuses minables, et ses décisions merdiques. Évidemment, sa lettre était très bien présentée, les phrases bien tournées, il a même pris le temps de m’écrire : « Je comprendrais que tu ne répondes pas à ce hibou. Tu n’es pas obligée de me dire quoi que ce soit. Si tu veux, tu peux seulement revenir à la maison. Tu seras toujours la bienvenue. » Et puis c’est quoi, cette indication sur l’agrandissement de son appartement ? Comme si j’en avais quelque chose à faire qu’il prévoit une autre chambre pour le gosse, me permettant ainsi de garder celle qui n’est même pas la mienne, ce n’est qu’une chambre d’amis, et je n’ai aucune envie d’y retourner !

Je me redresse soudainement et froisse le parchemin dans un mouvement de colère. J’ouvre d’un geste vif le tiroir de ma table de chevet, arrachant un cri outré à Fehu, pour laisser tomber le courrier à l’intérieur. Puis je vais récupérer sur mon bureau mes carnets et mes grimoires. Le hibou bat des ailes avec colère quand je m’approche. Je l’ignore et le laisse repartir se camper sur le sommet de l’armoire. Pour ma part, je m’installe sur mon lit et me plonge dans mes recherches comme je sais bien le faire. Je m’y plonge tellement que j’en oublie la lettre de Narym, le hibou qui boude et même Rockfield lorsque celle-ci revient dans la chambre.

*

Aelle,

J’espère que tu accepteras de lire ce courrier. Telle que je connais, il y a de grandes chances pour que tu le brûles avant même de l’ouvrir. Je suis désolée d’en arriver là. Je comprends que tu ne souhaites pas me voir ni me parler, alors j’ai estimé qu’une lettre était le meilleur moyen pour te faire parvenir mes excuses. Parce que je t’en dois, je t’en dois tellement que je ne sais pas par où commencer.

Je m’en veux tellement. Je sais que je t’ai blessée, j’en suis sincèrement désolé. Je vais commencer par le début, non pas pour excuser ce que j’ai fait mais pour que tu puisses comprendre pourquoi je l’ai fait.

J’ai voulu te parler de l’adoption dès le début de l’année scolaire. Tu venais souvent à la maison, tu allais mieux et j’avais envie de te dire que j’avais pris cette grande et heureuse décision. J’ai été idiot : j’ai repoussé le moment. Je l’ai repoussé encore et encore, parce que je craignais ta réaction. Je n’avais pas envie de me disputer avec toi et je sais que tu n’aurais pas accepté la situation facilement. Ne grimace pas, Aelle, tu sais que c’est vrai. J’ai été irresponsable : j’ai continué de repousser parce que j’avais envie de profiter des moments joyeux que nous passions ensemble. J’adore t’avoir à la maison, je ne voulais pas prendre le risque de gâcher ça… Alors je n’ai rien dit, j’ai décidé de l’annoncer à la famille le jour où je l’avais prévu, même si tu n’étais pas là, me disant que je t’en parlerai quand on sera juste tous les deux. J’ai eu mille occasions de le faire. Toutes les semaines, quand tu passais en un coup de vent ou quand tu venais dîner. J’aurais pu le faire toutes ces fois-là mais je n’en ai jamais eu le courage. Je me sens terriblement idiot, à trente-trois ans, de ne pas avoir eu le courage de parler à ma petite soeur d’un projet qui me tient à coeur.

Je vais adopter un petit sorcier et j’en suis très heureux. Mais je n’aurais pas dû faire les choses comme je les ai faites. Je te présente mes excuses. Je sais qu’il te faudra du temps pour revenir et j’espère que tu reviendras. Je t’aime, tu es ma petite sœur, je veux que tu fasses partie de ma vie et de celle de l’enfant qui sera un jour le mien. Contrairement à ce que tu as dit la dernière fois, la chambre que tu occupais à la maison restera la tienne. J’ai prévu un agrandissement de l’appartement pour faire une chambre pour le petit, tu auras toujours ta chambre, même si tu ne veux plus revenir à la maison.

Je comprendrais que tu ne répondes pas à ce hibou. Tu n’es pas obligée de me dire quoi que ce soit. Si tu veux, tu peux seulement revenir à la maison. Tu seras toujours la bienvenue.

Narym