La sorcière qui avait des yeux de douceur
[Validé par les MJ]
Lundi 20 avril 2048
Terrasse des dortoirs — Uagadou
7ème année
Deux petits coussinets rugueux et tièdes s’enfoncent dans la peau tendre de ma joue. Je grogne et me retourne dans l’autre sens. L’obscurité qui s’abat sur moi est intraitable ; je suis incapable de soulever la moindre paupière. Je m’enfonce de nouveau dans un profond sommeil duquel je suis rapidement arrachée par la sensation d’un quelque chose, ou d’un quelqu’un, qui escalade mon crâne pour atteindre mon oreille. Je sens ses griffes épaisses sans en éprouver la moindre douleur. Je me laisse tomber dans mes rêves avec l’envie de retrouver ce monde onirique qui me berçait.
« Aelle ! Aelle ! »
Une fois, deux fois, trois fois. La voix insiste et puisque j’ai fini par reconnaître celle de Zikomo, je persiste à l’ignorer tant l’idée de me lever me parait insurmontable. Ce n’est que lorsqu’il plante ses dents dans le cartilage de mon oreille que je daigne ouvrir les yeux.
« Tu m’saoules, marmonné-je d’une voix pâteuse, tu veux quoi ?
— Chut ! »
Il se love tout contre moi et baisse davantage la voix. La chambre est silencieuse mais le ronflement provenant du lit en face du mien semble avoir diminué.
« Viens, suis-moi. Allez, tu ne seras pas déçue ! »
Je pousse un long soupir mais repousse malgré tout mes draps d’un geste maladroit du bras, les paupières encore à moitié fermées. Parce qu’il s’agit de Zikomo et parce que nous nous trouvons dans l’école que je veux visiter depuis quatre ans, je ne vais pas me plaindre d’être réveillée en pleine nuit. Mais malgré tout, c’est dur. Quand je glisse mes jambes en dehors du lit, je ne peux m’empêcher de gémir doucement : le moindre de mes muscles est douloureux. Je n’avais pas même conscience d’en avoir autant. Ces foutus entraînements matinaux ! Me lever est une souffrance et les gestes que je fais pour enfiler une cape par-dessus mon pyjama m'arrachent des grimaces. Je finis néanmoins par sortir de la chambre sans réveiller personne. Araya a grogné dans son sommeil quand je suis passée près de son lit mais elle n’a pas bougé.
Je rejoins Zikomo sur le palier du dortoir. Sans m’attendre, il se rue dans les escaliers. Je note qu’il ne prend pas la direction du rez-de-chaussée. Il se dirige vers la terrasse extérieure. Je le suis à un rythme plus raisonnable, le temps que mes muscles se réchauffent.
« Dépêche-toi, Aelle ! m’incite-t-il de sa petite voix lorsque je parviens au sommet.
— Si tu me disais ce qu’on fait, peut-être que je me dépêcherais, je grommelle.
— Tu sauras bien assez vite, crois-moi. »
Oui, je te crois, Zikomo. C’est pour cela que tu es le seul à pouvoir me réveiller de la sorte en pleine nuit. Le seul que je suis avec une confiance aveugle. Le seul que je laisse me surprendre.
Nous montons au sommet de la caverne dans laquelle se situent les dortoirs. Là, une ouverture sur le mur. Après un long couloir s’enfonçant dans la roche, la terrasse, la plus grande et la plus agréable de l’école : j’aperçois au fond du boyaux sombre l’éclat de la lumière de la lune. Je m’y dirige sans davantage de prudence. Je sais que je ne risque rien dans cette école.
C’est une grande et large terrasse confortable que l’on a creusé sur un côté de la montagne. Pour y être venue de jour, je sais qu’il y a des plantes et des fauteuils dans tous les coins. Mais cette nuit, rien de tout cela ne m’intéresse. Car dans le coin droit de la terrasse, assise sur le garde-fou en pierre avec les jambes qui pendent dans le vide, je reconnais la silhouette carrée d’Erza Nyakane.
Mon souffle se coupe. Le sursaut que fait mon coeur n’a rien à voir avec la surprise. C’est la joie qui se répand dans mes veines — et une certaine appréhension. Je baisse un regard halluciné sur Zikomo, peinant à croire à cette rencontre. Il se contente d’un coup d’oeil pétillant avant de galoper pour rejoindre son amie. Je le suis sans la moindre hésitation, le cœur battant à tout rompre contre ma cage thoracique.
Il y a des millions de choses que je souhaiterais lui dire, des centaines de questions que je voudrais lui poser, des dizaines d’idées et d’hypothèses que j’aimerais lui soumettre. Mais quand elle se retourne au moment où Zikomo saute d’un bon sur le parapet et que son regard croise le mien, mon cerveau se vide de sa substance et les mots se bloquent dans ma bouche.
Son joli regard entremêle à la perfection la douceur que je lui ai toujours connue et la douleur que j’étais persuadée d’y trouver, si bien que je ne parviens plus à savoir si c’est l’un ou l’autre qui prédomine. Je m’arrête à un pas d’elle, la gorge nouée. Elle se met à califourchon sur la rambarde et m’offre un doux sourire qui me donne envie de baisser les yeux.
« Bonsoir, Aelle. Je vois que Zikomo a bien rempli sa mission, dit-elle en qualifiant le Mngwi tout fier d’un regard complice. Excuse-moi de t’avoir arrachée du lit mais il n’y a que durant la nuit que l’école est paisible. »
J’avais oublié. J’avais oublié qu’Erza Nyakane avait une présence qui troublait mes sens. Ce n’est pas qu’elle m’intimide, ni même qu’elle m’effraie. Il n’y a rien, chez Erza, des autres femmes avec lesquelles me vient parfois l’idée de la comparer. Pas de regard qui glace chez elle, pas de traits coupés au couteau contre lesquels bute mon regard, pas de voix tranchante, pas de demi-vérité et de promesse bafouée. Cette femme a toujours été d’une douceur incompréhensible, tant dans les regards que dans les paroles. Et cette douceur fait palpiter mon cœur et rend mes mains moites.
« Bonsoir. »
C’est le seul mot qui parvient à dépasser la frontière de mes lèvres. Erza est suffisamment polie pour me laisser le temps de m’installer sans ajouter quoi que ce soit. J’enjambe donc à mon tour le garde-corps et m’assieds à sa gauche, Zikomo roulé en boule entre nous. L’horizon est barré par la brume épaisse qui entoure constamment l’école mais c’est un paysage suffisamment étranger pour occuper mon regard malgré la tension dans mon corps, due à la présence de la directrice.
C’est avec la sensation de manquer une marche, comme une chute brutale et douloureuse, que je me rappelle de tout ce qu’il s’est passé ces derniers jours. Ma joie d’être ici en est instantanément gâchée et je trouve enfin le courage de poser des yeux désolés sur la petite-fille d’Issa Sidiki.
« Je suis désolée, Erza, » chuchoté-je très doucement.
C’est effrayant de voir à quel point son prénom sort très facilement alors qu’un autre, que j’ai pourtant aussi été invitée à prononcer, n’a jamais franchi mes lèvres.
« Pour vo… » Dois-je la vouvoyer ? « …tre grand-père. »
Elle hoche la tête, le regard braqué quelque part sur le firmament. La nuit est belle, ce soir, avec un ciel très clair parsemé d’étoiles brillantes. Erza reste un moment silencieuse et je n’ose pas briser ce calme. Je ressasse ces derniers jours, l’ambiance morose des couloirs et les visages tristes que je n’ai cessé de croiser depuis que l’annonce a été faite. Je n’aurais jamais cru avoir l’impression de vivre un deuil pour une personne que je n’ai rencontrée qu’une fois dans ma vie. Pourtant, la peine que je ressens a quelque chose de très réelle. Plus fort encore que la lassitude qui a été la mienne après la mort de Dai Hong Dao.
Quand Erza reprend la parole, sa voix n’est pas aussi accablée que je m’y attendais. Je n’y entends pas de larme ni de sanglot retenu.
« C’était inévitable, tu sais. Il a pris la décision de me confier l’Élixir de Longue-Vie. Il savait qu’il allait mourir. »
J’ignore le sursaut douloureux de mon cœur à la mention du breuvage sacré dont l’ultime goutte est encore et toujours en ma possession.
« Pas qu’il allait mourir comme ça, dis-je à voix basse, peinant à croire que l’homme que j’ai rencontré quand je n’étais encore qu’une enfant, que cet homme à l’aura si étouffante soit mort.
— Non, en effet. Il n’aurait pas dû mourir comme ça. »
Et là, je l’entends. La gorge nouée, les larmes qui envahissent peut-être ses yeux. Je ne tourne pas la tête vers elle, pour éviter de l’obliger à se confronter à un regard alors qu’elle vit sa tristesse. Mais je crois qu’Erza est le genre de femme qui ne rougit pas de ses larmes, aussi ne suis-je pas étonnée de la voir essuyer ses joues sans tenter de me le cacher. Elle se redresse, le dos très droit, le regard toujours aussi vivant. Ce qui m’a toujours étonné chez elle, c’est cette capacité qu’elle a d’agir naturellement avec moi, comme elle le ferait peut-être avec ses proches. Depuis la première fois que je l’ai rencontrée, jamais elle n’a cherché à me cacher ses tourments.
« Plus que sa mort, je pleure la façon dont il a vécu ses derniers moments. Tout n’est que combat depuis tant de temps. J’aurais aimé qu’il puisse profiter de ses derniers jours paisiblement. »
Enfin, elle se tourne vers moi. Dans ses yeux amande, je trouve la douceur qu’il a manqué à tous les regards que j’ai croisés depuis un an. Je baisse la tête sur mes genoux et je garde la bouche close. Il n’y a rien à répondre à ça et je n’ai jamais été du genre à parler pour ne rien dire.
La sorcière qui avait des yeux de douceur
« Mais je ne t’ai pas conviée ici pour te parler de ça ! » s’exclame-t-elle soudainement sans chercher à défroisser le pli malheureux que sa bouche a pris.
Elle englobe la terrasse du regard et Zikomo aussi se retourne pour l’observer. Quand il lève le museau vers la femme, je comprends qu’ils partagent un souvenir dont je suis exclue. Je m’en sens blessée, mais aussitôt Erza se tourne vers moi.
« Sais-tu qu’il nous arrivait de nous rejoindre ici avec Zikomo lorsque je n’étais encore qu’une étudiante de ton âge ?
— Il m’a raconté, acquiescé-je dans un vague sourire qui prend une teinte beaucoup plus moqueuse lorsque je poursuis : Il m’a aussi dit qu’une fois, vous vous êtes cachée ici pour échapper à l’un de vos professeurs mais qu’il n’a pas été trompé par le mur que vous aviez créé pour vous cacher.
— Zikomo ! le gourmande-t-elle d’un air faussement colérique en passant un doigt sur le haut de son crâne. Tu n’as pas honte de raconter de telles choses à notre jeune amie ?
— Je pourrais t’en raconter de belles sur elle également, » plaisante-t-il en me lançant un regard complice.
Je grimace sans répondre, gênée qu’il puisse dépeindre à Erza une image de moi qui gâcherait sans doute les souvenirs qu’elle garde de nos rencontres. Cette idée me fait perdre mon amusement et je me referme doucement sur moi-même. Je sais déjà qu’après cette rencontre, nos rapports — plutôt rares ces dernières années — n’en seront que plus compliqués. Me pardonnera-t-elle un jour de ne pas avoir respecté sa demande implicite ?
« Aelle pourra me raconter tous ses déboires avec les professeurs de Poudlard si elle en a envie, mais jamais je ne trahirai ses secrets en te demandant de me les confier, mon cher vieil ami.
— Il n’a pas trahi vos secrets, interviens-je aussitôt, affolée à l’idée que la confiance qu'a Erza pour Zikomo soit bafouée. Il m’a seulement raconté quelques…
— Oh, ne t’en fais pas pour ça ! sourit l’africaine. Je n’ai pas beaucoup de secret que j’ai absolument besoin de camoufler — et je t’en ai déjà confié suffisamment pour savoir que tu sais les garder, tu ne crois pas ? »
J’affiche un sourire un peu tordu. Elle fait référence à ce drôle de moment passé dans les serres de Poudlard avec le professeur de vol. Encore une fois où j’ai été étonnée de découvrir en Erza Nyakane une femme prête à me faire confiance.
Je ramène mon pied sur le parapet pour entourer mon genou de mes bras. Je pose le menton dessus en observant l’horizon. Que c'est étrange d’être ici ! J’ai passé tant de temps à espérer être proche d’elle comme je le suis cette nuit ; tant de temps à imaginer parcourir les couloirs de son école. Et voilà que cela arrive très simplement, sans créer de grand bouleversement intérieur — seulement une bouffée d’émotions qui perturbe les battements de mon cœur. J’aimerais que le temps s’étire jusqu’à se transformer en éternité. J’aimerais pouvoir vivre deux, trois, quatre soirées comme celle-ci — des discussions jusqu’au bout de la nuit.
« Je suis heureuse que tu fasses partie des participants au programme AMICO. »
J’émerge de mes pensées avec plaisir.
« Moi aussi. » Un sourire. « Depuis Zikomo, je rêve de venir visiter cette école. La votre.
— Pas la mienne, réfute la femme avec un sourire confiant. C’est moi qui appartiens à Uagadou mais Uagadou ne m’appartient pas. »
Je tourne dans sa direction un regard dubitatif.
« C’est la même chose.
— Tu finiras par comprendre que non, me dit-elle doucement, avec ce ton qui jamais ne me blesse ou ne me vexe, ce qui m’encourage à ne pas cacher mes pensées.
— J’en doute : je ne serai jamais une directrice. »
C’est en prononçant cette phrase que je remarque son double-sens. Une vilaine crispation de mon cœur accompagne cette prise de conscience. Ne pas penser à l’autre directrice. Pas maintenant, surtout pas. Je prends une vive petite inspiration en tournant la tête pour ne plus voir le regard d’Erza posé sur moi. Elle rigole comme si j’avais dit une plaisanterie ; elle ne sait rien de mon passé avec les Directrices et elle doit continuer à l’ignorer. Et moi, je dois surtout ne jamais oublier qu’Erza sera toujours Erza. Elle ne sera jamais Erza Nyakane, Directrice d’Uadagou.
J’aimerais lâcher prise. Me laisser aller, faire danser mes pieds au-dessus du vide, sourire de mon bonheur d’être ici, avec elle, rire avec elle et Zikomo. J’aimerais lui poser mille questions, vraiment, j’en meurs d’envie. Mais j’ai ce spectre au-dessus de la tête. Je ne parle pas de la Directrice. Je parle de Nyakane, mon tuteur, mon professeur, cet être hybride que j’ai appris à apprécier, qui me manque quand il reste trop longtemps loin de moi. Celui qui me vexe encore parfois avec ses réflexions piquantes. Celui que j’ai invoqué il y a plusieurs jours et qui a répondu à ma proposition qu'il aille de lui-même voir Erza par cette phrase : « Tu assumes bien tes choix face à nous, Aelle. Assume-les aussi avec elle. ». Je n’arriverais pas à être moi-même tant que nous n’aurons pas crevé l'abcès. J’ai l’impression qu’elle n’attend qu’une chose : me réprimander pour mes mauvais choix. J’ai tellement peur de me retrouver face au même regard qu’elle m’a lancée quand nous sommes revenues du Japon : un regard lourd de déception. Je ne le supporterais pas, Merlin.
Ma gorge se noue, je serre fort mes mains l’une contre l’autre autour de mon genou. Ce n’est pas que je n’assume pas. Évidemment que j’assume ! Mais je ne pourrais supporter de voir nos liens se déliter. Je ne le pourrais pas. Pourtant, avant qu'elle ouvre la bouche pour poursuivre la conversation, je prends la parole et lui dis sans détour :
« Il faut que je vous dise quelque chose, Erza. »
En soutenant son regard curieux, je plonge la main dans la poche de ma cape pour attraper la talisman de Nyakane.
Elle englobe la terrasse du regard et Zikomo aussi se retourne pour l’observer. Quand il lève le museau vers la femme, je comprends qu’ils partagent un souvenir dont je suis exclue. Je m’en sens blessée, mais aussitôt Erza se tourne vers moi.
« Sais-tu qu’il nous arrivait de nous rejoindre ici avec Zikomo lorsque je n’étais encore qu’une étudiante de ton âge ?
— Il m’a raconté, acquiescé-je dans un vague sourire qui prend une teinte beaucoup plus moqueuse lorsque je poursuis : Il m’a aussi dit qu’une fois, vous vous êtes cachée ici pour échapper à l’un de vos professeurs mais qu’il n’a pas été trompé par le mur que vous aviez créé pour vous cacher.
— Zikomo ! le gourmande-t-elle d’un air faussement colérique en passant un doigt sur le haut de son crâne. Tu n’as pas honte de raconter de telles choses à notre jeune amie ?
— Je pourrais t’en raconter de belles sur elle également, » plaisante-t-il en me lançant un regard complice.
Je grimace sans répondre, gênée qu’il puisse dépeindre à Erza une image de moi qui gâcherait sans doute les souvenirs qu’elle garde de nos rencontres. Cette idée me fait perdre mon amusement et je me referme doucement sur moi-même. Je sais déjà qu’après cette rencontre, nos rapports — plutôt rares ces dernières années — n’en seront que plus compliqués. Me pardonnera-t-elle un jour de ne pas avoir respecté sa demande implicite ?
« Aelle pourra me raconter tous ses déboires avec les professeurs de Poudlard si elle en a envie, mais jamais je ne trahirai ses secrets en te demandant de me les confier, mon cher vieil ami.
— Il n’a pas trahi vos secrets, interviens-je aussitôt, affolée à l’idée que la confiance qu'a Erza pour Zikomo soit bafouée. Il m’a seulement raconté quelques…
— Oh, ne t’en fais pas pour ça ! sourit l’africaine. Je n’ai pas beaucoup de secret que j’ai absolument besoin de camoufler — et je t’en ai déjà confié suffisamment pour savoir que tu sais les garder, tu ne crois pas ? »
J’affiche un sourire un peu tordu. Elle fait référence à ce drôle de moment passé dans les serres de Poudlard avec le professeur de vol. Encore une fois où j’ai été étonnée de découvrir en Erza Nyakane une femme prête à me faire confiance.
Je ramène mon pied sur le parapet pour entourer mon genou de mes bras. Je pose le menton dessus en observant l’horizon. Que c'est étrange d’être ici ! J’ai passé tant de temps à espérer être proche d’elle comme je le suis cette nuit ; tant de temps à imaginer parcourir les couloirs de son école. Et voilà que cela arrive très simplement, sans créer de grand bouleversement intérieur — seulement une bouffée d’émotions qui perturbe les battements de mon cœur. J’aimerais que le temps s’étire jusqu’à se transformer en éternité. J’aimerais pouvoir vivre deux, trois, quatre soirées comme celle-ci — des discussions jusqu’au bout de la nuit.
« Je suis heureuse que tu fasses partie des participants au programme AMICO. »
J’émerge de mes pensées avec plaisir.
« Moi aussi. » Un sourire. « Depuis Zikomo, je rêve de venir visiter cette école. La votre.
— Pas la mienne, réfute la femme avec un sourire confiant. C’est moi qui appartiens à Uagadou mais Uagadou ne m’appartient pas. »
Je tourne dans sa direction un regard dubitatif.
« C’est la même chose.
— Tu finiras par comprendre que non, me dit-elle doucement, avec ce ton qui jamais ne me blesse ou ne me vexe, ce qui m’encourage à ne pas cacher mes pensées.
— J’en doute : je ne serai jamais une directrice. »
C’est en prononçant cette phrase que je remarque son double-sens. Une vilaine crispation de mon cœur accompagne cette prise de conscience. Ne pas penser à l’autre directrice. Pas maintenant, surtout pas. Je prends une vive petite inspiration en tournant la tête pour ne plus voir le regard d’Erza posé sur moi. Elle rigole comme si j’avais dit une plaisanterie ; elle ne sait rien de mon passé avec les Directrices et elle doit continuer à l’ignorer. Et moi, je dois surtout ne jamais oublier qu’Erza sera toujours Erza. Elle ne sera jamais Erza Nyakane, Directrice d’Uadagou.
J’aimerais lâcher prise. Me laisser aller, faire danser mes pieds au-dessus du vide, sourire de mon bonheur d’être ici, avec elle, rire avec elle et Zikomo. J’aimerais lui poser mille questions, vraiment, j’en meurs d’envie. Mais j’ai ce spectre au-dessus de la tête. Je ne parle pas de la Directrice. Je parle de Nyakane, mon tuteur, mon professeur, cet être hybride que j’ai appris à apprécier, qui me manque quand il reste trop longtemps loin de moi. Celui qui me vexe encore parfois avec ses réflexions piquantes. Celui que j’ai invoqué il y a plusieurs jours et qui a répondu à ma proposition qu'il aille de lui-même voir Erza par cette phrase : « Tu assumes bien tes choix face à nous, Aelle. Assume-les aussi avec elle. ». Je n’arriverais pas à être moi-même tant que nous n’aurons pas crevé l'abcès. J’ai l’impression qu’elle n’attend qu’une chose : me réprimander pour mes mauvais choix. J’ai tellement peur de me retrouver face au même regard qu’elle m’a lancée quand nous sommes revenues du Japon : un regard lourd de déception. Je ne le supporterais pas, Merlin.
Ma gorge se noue, je serre fort mes mains l’une contre l’autre autour de mon genou. Ce n’est pas que je n’assume pas. Évidemment que j’assume ! Mais je ne pourrais supporter de voir nos liens se déliter. Je ne le pourrais pas. Pourtant, avant qu'elle ouvre la bouche pour poursuivre la conversation, je prends la parole et lui dis sans détour :
« Il faut que je vous dise quelque chose, Erza. »
En soutenant son regard curieux, je plonge la main dans la poche de ma cape pour attraper la talisman de Nyakane.
La sorcière qui avait des yeux de douceur
À l’instant où mes doigts entrent en contact avec le vieux bois dans lequel est fait le masque de Nyakane, une boule de lumière blanche s’élève lentement dans les airs et laisse place à un esprit d’oiseau serpentaire qui s’ébroue et bat des ailes au-dessus du vide. À peine a-t-il ouvert les yeux qu’il claque du bec en direction d’Erza.
« Dame Erza ! Quel bonheur de vous revoir !
— Oh, Nyakane ! »
Tout son corps se penche en avant, comme si elle voulait serrer l’esprit dans ses bras, chose qui est bien évidemment impossible. Un sourire heureux lui étire les lèvres. N’importe qui saurait, en considérant le prénom que porte l’esprit, qu’il est très proche de la famille Nyakane ; pour Erza, il lui est aussi familier que Zikomo, même si je sais de source sûre qu’elle n’est pas aussi proche de lui qu’elle l’est du Mngwi.
« Vous voilà désormais directrice ! poursuit Nyakane en la regardant fièrement.
— Et toi, instructeur d’une jeune sorcière anglaise, réplique Erza en me souriant. Est-elle bonne élève ? Oh, ne dis rien… Je sais que c’est le cas.
— Vous savez ? »
Est-ce une façon de me dire qu’elle me connaît et qu’elle sait que je ne peux qu’être bonne élève ?
« Je sais. »
Elle a sur les lèvres un sourire mystérieux que je connais. Il fait briller ses yeux. Je plisse les miens en réponse. Impossible de ne pas voir les oreilles de Zikomo s’agiter, comme il le fait quand il est amusé, et de ne pas remarquer que Nyakane échange un regard complice avec sa dame. Disparue ma crainte de voir nos relations s’effondrer, pour un temps du moins. Je me redresse et, oubliant tout à fait avec qui je me trouve, je râle comme je sais bien le faire :
« Vous me cachez un truc ! Zik, tu pourrais me dire.
— Je ne peux pas dévoiler les secrets d’une vieille amie qui lui ont permis, à une ou deux reprises, de voir comment se passaient tes entraînements à Poudlard. »
Erza ne cherche pas même à s’offusquer de son secret d’ores et déjà à moitié dévoilés. Elle rit et je la regarde faire, étonnée qu’elle en soit encore capable après tout ce qu’elle a vécu. Je considère Zikomo un long moment : ce qu’il dit peut-il être vrai ? Je pense aussitôt à la centaine d’entraînements que j’ai eu avec l’esprit — a-t-elle vu mes échecs ou mes réussites ? Mais alors… Alors elle savait que Nyakane était encore un esprit ! Savait-elle ? Je n’arrive pas à m’en persuader. Je suis déchirée entre le plaisir de savoir qu’elle a voulu me voir moi et qu’elle l’a fait, peu importe comment, et la honte d’imaginer qu’elle a pu m’observer sans que je sois au courant.
« Tu ne pensais tout de même pas que j’allais te confier Nyakane sans m’assurer que tout irait bien pour toi ? »
Choquée, je garde le silence, la tête tournée vers l’horizon, la gorge nouée. Elle me dit ces choses sur un ton doux, comme si tout coulait de source. Mais elle, ne pensait-elle pas que j’allais me persuader qu’elle avait d’autres choses à penser ? Je n’ai jamais douté du fait que l’amitié qu’Erza me porte allait perdurer avec les mois et les années. Par contre, jamais je n’aurais pu imaginer qu’elle puisse m’observer de temps à autre, non pas pour me surveiller, mais pour s’assurer que tout allait bien. Non, je n’aurais pu l’imaginer et je me sens un peu trahie de l’apprendre que maintenant.
Je baisse la tête sur mes genoux et prends une grande inspiration avant de me redresser, le dos extrêmement droit. Je dois creuser très profondément à l’intérieur de moi pour trouver le courage de me tourner vers Erza et soutenir son regard. Je ne comprends pas pourquoi elle ne réagit pas, pourquoi elle ne dit rien. Ça y est ! c’est le moment ! ai-je envie de la presser, celui où vous me reprocher de ne pas avoir fait ce que vous vouliez, celui où vous récupérez votre amitié !
« Nyakane est encore un esprit, dis-je dans un souffle, le regard plus dur que ce que je voudrais réellement — mais je suis incapable de le rendre moins brusque.
— Je vois ça, oui, fait Erza, amusée, en décochant audit esprit une œillade complice.
— Mais c’est pas ce que vous vouliez. »
Il y a dans mon ton un quelque chose de pressé et de légèrement accusateur. Allez, mais réagissez au lieu de me faire croire que vous allez prendre tout ça sereinement ! Erza accueille la moindre de mes paroles avec le calme olympien et les sourires qui l’ont toujours caractérisée. De temps en temps, sa main passe sur le pelage de Zikomo qui est affalé contre ma jambe avec un naturel déconcertant.
« Et qu’est-ce que je voulais ?
— Vous savez bien, soupiré-je avec mimique mécontente. Que j’utilise la… » Je baisse la voix, même si je doute que qui que ce soit puisse nous entendre ici. « La goutte sur lui.
— C’est vrai, affirme-t-elle sans chercher à mentir ou à prendre des chemins détournés. Je pensais et pense encore que c’est la meilleure décision à prendre. »
Je pense encore ; mon coeur renâcle méchamment. Je me détourne, troublée à l’idée qu’elle affirme si clairement des opinions différentes des miennes. Troublée également à l’idée de devoir lui expliquer à quel point je ne partage pas sa façon de penser. J’observe Nyakane du coin de l’œil. Il est partit se poser non loin de nous, je le sais à l’écoute. Si j’avais le choix, je lui rendrais corps et chair, comme je l’ai fait pour Zikomo il y a des années. Sauf que je suis incapable de sacrifier une chose aussi précieuse que l’Élixir de Longue-vie.
« Pourquoi ne pas l’avoir fait ? »
La question d’Erza est d’une neutralité fascinante. Pourtant, je la prends comme un reproche. Parce que pour moi, il n’y a qu’une seule façon d’accepter le fait qu’une personne n’ait pas écouté le conseil qu’on lui a donné : avec colère. Je me persuade qu’au fond d’elle, elle m’en veut. D’ailleurs, bientôt elle sévira, je le sais. Elle me dira : « Pourquoi continuerais-je de te conseiller si tu n’écoutes pas ce que je te dis ? » d’une voix froide qui condamne. Elle va se lever, faire semblant d’écouter ce que je lui dirais pour me défendre, puis elle me plantera le cœur avec son regard de glace. « Épargne-moi tes ressentis ! Tu me déçois, Aelle ».
Quand je me tourne vers elle, avec une très grande réticence mais on a pas idée de parler à l’horizon quand on peut regarder la personne près de nous, je ne tombe pas dans des yeux bourrés de jugement ou de colère. Ce n’est que son regard à elle, et ce n’est aussi que son sourire. Elle cache bien son jeu, voilà ce que je me dis.
« Vous vous rendez compte de ce que c’est, Erza ? soufflé-je d’une voix altérée par la passion. L’Élixir de Longue-vie ! C’est l’une des Merveilles de la magie ! Je ne peux pas… Je ne peux tout simplement pas la détruire comme ça !
— Je me rends très bien compte de ce dont il s’agit, Aelle, me dit-elle avec un sourire triste, parce que c’est cet Élixir qui a détruit ma famille et qui a entraîné le combat qui a ôté la vie à Issa Sidiki. »
J’ouvre la bouche mais impossible de dire quoi que ce soit, impossible de répliquer face à une telle vérité. Je ne peux que supporter le regard lourd de tristesse de cette femme que je connais au final très peu mais à laquelle je me suis attachée. Je me rends compte qu’elle aussi me connaît peu. Elle me connaît beaucoup moins qu’une autre femme avec laquelle je partageais au moins quelques penchants.
« La magie peut créer de fabuleuses choses, Aelle. Nous sommes, nous sorciers, capables de fantastiques miracles. L’Élixir de Longue-vie a été une grande avancée pour la recherche magique, elle l’a été pendant de longues années. Mais ce n’est pas parce qu’une chose est fabuleuse ou qu’elle fait avancer le monde qu’elle est bénéfique. Tu comprends ça, n’est-ce pas ?
— Évidemment que je le comprends. »
Je comprends que la magie ne doit pas être entravée par nos peurs, voilà tout. Nous empêcher de créer des choses de crainte qu’elles soient utilisées à mauvais escient, cela revient à s’empêcher de créer tout court. Dans ce cas, autant rester dans nos petites vies simplettes sans ne jamais faire avancer le monde ! Dépasser les limites pour découvrir de nouvelles choses, c’est la seule façon d’assouvir nos passions !
« Mais tu n’es pas d’accord.
— Non, confirmé-je en secouant la tête. Je peux découvrir le secret de cet Élixir, je le sais ! Je peux comprendre, apprendre, et faire les choses bien. Je veux seulement apprendre et lorsque ce sera fait, lorsque je pourrais le faire, j’aurais suffisamment d’Élixir pour rendre à Nyakane son corps !
— Et le reste, qu’en feras-tu ?
— Je ne sais pas, je…
— Tu en consommeras ? »
Son air est grave. J'ai tellement peur de découvrir dans ses yeux le même éclat déçu que ce jour-là dans la Salle sur demande que je me détourne.
« Je ne sais pas ! m’exclamé-je avec un sourire insouciant. Peut-être, ouais ! Je ne sais pas ce que je ferai. Ce qui importe, c’est comprendre, c’est tout. C’est le savoir, dépasser les limites, apprendre. La magie est trop vaste pour que je commence à dix-huit ans à peine à faire le trie dans ce qu’elle m’offre à découvrir, vous croyez pas ? »
Elle me considère pendant un si long moment que je remue, inconfortable sous son regard.
« Je pense que certaines choses ne devraient pas être découvertes, Aelle. »
Je pourrais argumenter, dire qu'elle a tort, que toute découverte est bonne à prendre, que c'est la seule chose qui compte dans la vie, découvrir, apprendre et comprendre. Je pourrais lui dire que je n'ai pas peur, moi. Mais je ne dis rien parce que je crois qu'elle serait effrayée d'apprendre ce que j'ai déjà fait comme découvertes magiques — je ne crois pas qu'Erza Nyakane les approuve.
« Si je t’ai confiée cette goutte d’Élixir, c’est parce que je te pense capable de prendre les bonnes décisions. Je le pense encore et je ne te la reprendrai pas. Mais n’oublie que d’autres avant toi ont voulu faire ce qu’ils pensaient bien, et qu’ils ont fait tout le contraire. »
« Dame Erza ! Quel bonheur de vous revoir !
— Oh, Nyakane ! »
Tout son corps se penche en avant, comme si elle voulait serrer l’esprit dans ses bras, chose qui est bien évidemment impossible. Un sourire heureux lui étire les lèvres. N’importe qui saurait, en considérant le prénom que porte l’esprit, qu’il est très proche de la famille Nyakane ; pour Erza, il lui est aussi familier que Zikomo, même si je sais de source sûre qu’elle n’est pas aussi proche de lui qu’elle l’est du Mngwi.
« Vous voilà désormais directrice ! poursuit Nyakane en la regardant fièrement.
— Et toi, instructeur d’une jeune sorcière anglaise, réplique Erza en me souriant. Est-elle bonne élève ? Oh, ne dis rien… Je sais que c’est le cas.
— Vous savez ? »
Est-ce une façon de me dire qu’elle me connaît et qu’elle sait que je ne peux qu’être bonne élève ?
« Je sais. »
Elle a sur les lèvres un sourire mystérieux que je connais. Il fait briller ses yeux. Je plisse les miens en réponse. Impossible de ne pas voir les oreilles de Zikomo s’agiter, comme il le fait quand il est amusé, et de ne pas remarquer que Nyakane échange un regard complice avec sa dame. Disparue ma crainte de voir nos relations s’effondrer, pour un temps du moins. Je me redresse et, oubliant tout à fait avec qui je me trouve, je râle comme je sais bien le faire :
« Vous me cachez un truc ! Zik, tu pourrais me dire.
— Je ne peux pas dévoiler les secrets d’une vieille amie qui lui ont permis, à une ou deux reprises, de voir comment se passaient tes entraînements à Poudlard. »
Erza ne cherche pas même à s’offusquer de son secret d’ores et déjà à moitié dévoilés. Elle rit et je la regarde faire, étonnée qu’elle en soit encore capable après tout ce qu’elle a vécu. Je considère Zikomo un long moment : ce qu’il dit peut-il être vrai ? Je pense aussitôt à la centaine d’entraînements que j’ai eu avec l’esprit — a-t-elle vu mes échecs ou mes réussites ? Mais alors… Alors elle savait que Nyakane était encore un esprit ! Savait-elle ? Je n’arrive pas à m’en persuader. Je suis déchirée entre le plaisir de savoir qu’elle a voulu me voir moi et qu’elle l’a fait, peu importe comment, et la honte d’imaginer qu’elle a pu m’observer sans que je sois au courant.
« Tu ne pensais tout de même pas que j’allais te confier Nyakane sans m’assurer que tout irait bien pour toi ? »
Choquée, je garde le silence, la tête tournée vers l’horizon, la gorge nouée. Elle me dit ces choses sur un ton doux, comme si tout coulait de source. Mais elle, ne pensait-elle pas que j’allais me persuader qu’elle avait d’autres choses à penser ? Je n’ai jamais douté du fait que l’amitié qu’Erza me porte allait perdurer avec les mois et les années. Par contre, jamais je n’aurais pu imaginer qu’elle puisse m’observer de temps à autre, non pas pour me surveiller, mais pour s’assurer que tout allait bien. Non, je n’aurais pu l’imaginer et je me sens un peu trahie de l’apprendre que maintenant.
Je baisse la tête sur mes genoux et prends une grande inspiration avant de me redresser, le dos extrêmement droit. Je dois creuser très profondément à l’intérieur de moi pour trouver le courage de me tourner vers Erza et soutenir son regard. Je ne comprends pas pourquoi elle ne réagit pas, pourquoi elle ne dit rien. Ça y est ! c’est le moment ! ai-je envie de la presser, celui où vous me reprocher de ne pas avoir fait ce que vous vouliez, celui où vous récupérez votre amitié !
« Nyakane est encore un esprit, dis-je dans un souffle, le regard plus dur que ce que je voudrais réellement — mais je suis incapable de le rendre moins brusque.
— Je vois ça, oui, fait Erza, amusée, en décochant audit esprit une œillade complice.
— Mais c’est pas ce que vous vouliez. »
Il y a dans mon ton un quelque chose de pressé et de légèrement accusateur. Allez, mais réagissez au lieu de me faire croire que vous allez prendre tout ça sereinement ! Erza accueille la moindre de mes paroles avec le calme olympien et les sourires qui l’ont toujours caractérisée. De temps en temps, sa main passe sur le pelage de Zikomo qui est affalé contre ma jambe avec un naturel déconcertant.
« Et qu’est-ce que je voulais ?
— Vous savez bien, soupiré-je avec mimique mécontente. Que j’utilise la… » Je baisse la voix, même si je doute que qui que ce soit puisse nous entendre ici. « La goutte sur lui.
— C’est vrai, affirme-t-elle sans chercher à mentir ou à prendre des chemins détournés. Je pensais et pense encore que c’est la meilleure décision à prendre. »
Je pense encore ; mon coeur renâcle méchamment. Je me détourne, troublée à l’idée qu’elle affirme si clairement des opinions différentes des miennes. Troublée également à l’idée de devoir lui expliquer à quel point je ne partage pas sa façon de penser. J’observe Nyakane du coin de l’œil. Il est partit se poser non loin de nous, je le sais à l’écoute. Si j’avais le choix, je lui rendrais corps et chair, comme je l’ai fait pour Zikomo il y a des années. Sauf que je suis incapable de sacrifier une chose aussi précieuse que l’Élixir de Longue-vie.
« Pourquoi ne pas l’avoir fait ? »
La question d’Erza est d’une neutralité fascinante. Pourtant, je la prends comme un reproche. Parce que pour moi, il n’y a qu’une seule façon d’accepter le fait qu’une personne n’ait pas écouté le conseil qu’on lui a donné : avec colère. Je me persuade qu’au fond d’elle, elle m’en veut. D’ailleurs, bientôt elle sévira, je le sais. Elle me dira : « Pourquoi continuerais-je de te conseiller si tu n’écoutes pas ce que je te dis ? » d’une voix froide qui condamne. Elle va se lever, faire semblant d’écouter ce que je lui dirais pour me défendre, puis elle me plantera le cœur avec son regard de glace. « Épargne-moi tes ressentis ! Tu me déçois, Aelle ».
Quand je me tourne vers elle, avec une très grande réticence mais on a pas idée de parler à l’horizon quand on peut regarder la personne près de nous, je ne tombe pas dans des yeux bourrés de jugement ou de colère. Ce n’est que son regard à elle, et ce n’est aussi que son sourire. Elle cache bien son jeu, voilà ce que je me dis.
« Vous vous rendez compte de ce que c’est, Erza ? soufflé-je d’une voix altérée par la passion. L’Élixir de Longue-vie ! C’est l’une des Merveilles de la magie ! Je ne peux pas… Je ne peux tout simplement pas la détruire comme ça !
— Je me rends très bien compte de ce dont il s’agit, Aelle, me dit-elle avec un sourire triste, parce que c’est cet Élixir qui a détruit ma famille et qui a entraîné le combat qui a ôté la vie à Issa Sidiki. »
J’ouvre la bouche mais impossible de dire quoi que ce soit, impossible de répliquer face à une telle vérité. Je ne peux que supporter le regard lourd de tristesse de cette femme que je connais au final très peu mais à laquelle je me suis attachée. Je me rends compte qu’elle aussi me connaît peu. Elle me connaît beaucoup moins qu’une autre femme avec laquelle je partageais au moins quelques penchants.
« La magie peut créer de fabuleuses choses, Aelle. Nous sommes, nous sorciers, capables de fantastiques miracles. L’Élixir de Longue-vie a été une grande avancée pour la recherche magique, elle l’a été pendant de longues années. Mais ce n’est pas parce qu’une chose est fabuleuse ou qu’elle fait avancer le monde qu’elle est bénéfique. Tu comprends ça, n’est-ce pas ?
— Évidemment que je le comprends. »
Je comprends que la magie ne doit pas être entravée par nos peurs, voilà tout. Nous empêcher de créer des choses de crainte qu’elles soient utilisées à mauvais escient, cela revient à s’empêcher de créer tout court. Dans ce cas, autant rester dans nos petites vies simplettes sans ne jamais faire avancer le monde ! Dépasser les limites pour découvrir de nouvelles choses, c’est la seule façon d’assouvir nos passions !
« Mais tu n’es pas d’accord.
— Non, confirmé-je en secouant la tête. Je peux découvrir le secret de cet Élixir, je le sais ! Je peux comprendre, apprendre, et faire les choses bien. Je veux seulement apprendre et lorsque ce sera fait, lorsque je pourrais le faire, j’aurais suffisamment d’Élixir pour rendre à Nyakane son corps !
— Et le reste, qu’en feras-tu ?
— Je ne sais pas, je…
— Tu en consommeras ? »
Son air est grave. J'ai tellement peur de découvrir dans ses yeux le même éclat déçu que ce jour-là dans la Salle sur demande que je me détourne.
« Je ne sais pas ! m’exclamé-je avec un sourire insouciant. Peut-être, ouais ! Je ne sais pas ce que je ferai. Ce qui importe, c’est comprendre, c’est tout. C’est le savoir, dépasser les limites, apprendre. La magie est trop vaste pour que je commence à dix-huit ans à peine à faire le trie dans ce qu’elle m’offre à découvrir, vous croyez pas ? »
Elle me considère pendant un si long moment que je remue, inconfortable sous son regard.
« Je pense que certaines choses ne devraient pas être découvertes, Aelle. »
Je pourrais argumenter, dire qu'elle a tort, que toute découverte est bonne à prendre, que c'est la seule chose qui compte dans la vie, découvrir, apprendre et comprendre. Je pourrais lui dire que je n'ai pas peur, moi. Mais je ne dis rien parce que je crois qu'elle serait effrayée d'apprendre ce que j'ai déjà fait comme découvertes magiques — je ne crois pas qu'Erza Nyakane les approuve.
« Si je t’ai confiée cette goutte d’Élixir, c’est parce que je te pense capable de prendre les bonnes décisions. Je le pense encore et je ne te la reprendrai pas. Mais n’oublie que d’autres avant toi ont voulu faire ce qu’ils pensaient bien, et qu’ils ont fait tout le contraire. »
La sorcière qui avait des yeux de douceur
« Vous pensez que je vais faire de mauvaises choses, c'est ça ? »
La question m'a échappé. Si j'étais capable de regarder la vérité en face, je me rendrais compte que cette question m'a été soufflée par d'autres personnes. Ce sont les discours de Sarah Priddy que j'entends dans cette question, ceux de mon père et surtout, ceux d'une directrice qui était persuadée que j'allais faire les mêmes erreurs qu'elle. Ce sont les peurs d’autrui qui me forcent à pousser Erza à m’avouer qu’elle a peur que je fasse les mêmes erreurs que ses proches ont faites.
Moi, je n’ai pas peur. Je le sais. Je n’ai pas peur. Je sais exactement ce que je fais. Tout le monde pense que je me lance là-dedans sans savoir, mais personne ne comprend que je sais exactement de quels dangers il est question. Je ne suis pas aveugle et je ne suis pas idiote. Je ne suis pas un Cygnus Sidiki, enivré par l’envie de pouvoir ; je ne suis pas une K… Une femme obsédée par la puissance ; je ne suis pas Sarah Priddy et sa pulsion de violence qui l’a brutalement fait prendre conscience de quoi elle pouvait être capable. Je suis Aelle Bristyle et je suis consciente. J’ai la tête sur les épaules et les pieds sur terre, je ferai de grandes choses, sans me laisser dépasser par les événements.
Erza doit trouver quelque chose dans mon regard, ou peut-être dans ma posture déterminée, parce qu’elle sourit. C’est étonnant, de sourire à une telle question.
« Je pense que tu as les capacités de faire de mauvaises choses, Aelle… »
C’est comme si un rocher me tombait tout au fond de l’estomac. Un roc qui me coupe le souffle. Comment peut-elle affirmer une telle chose ? Elle enchaîne aussitôt, sans me laisser le temps de me faire à la raideur glaciale que la vérité a laissé dans mon corps.
« Mais que tu n’en as pas la moindre intention.
— Et pourquoi ça ? répliqué-je à la fois pour la provoquer et pour savoir si elle a vraiment réfléchi à la question.
— Parce que tu es bien trop curieuse pour perdre du temps à fomenter des plans machiavéliques, » dit-elle dans un petit rire.
La tension s’évanouit soudainement grâce à son ton léger. Je me surprends à lui sourire en retour, étonnée qu’elle agisse comme elle le fait avec moi. À chaque fois que je me persuade qu’elle va me donner telle ou telle réponse, elle trouve le moyen de me surprendre et de faire quelque chose de complètement différent — et de beaucoup mieux, beaucoup moins dur et méchant que ce que j’attendais.
Elle étire ses longues jambes au-dessus du vide comme elle doit en avoir l’habitude depuis une bonne vingtaine d’années. Ses muscles se tendent sous sa peau d’ébène, me rappelant qu’elle est autant sorcière que guerrière, cette femme qui fait palpiter mon coeur comme seule peut le faire une amie.
« Tu as changé, » déclare-t-elle après un silence, le visage levé vers le ciel, ses longs cheveux noués de façon complexe remuant dans son dos.
Je sais parce que je la connais qu’elle ne me dit pas cela comme un reproche, comme d’autres pourraient le faire. C’est étonnant la confiance que je lui porte. C’est dérangeant, anormal. Comme si je devenais aveugle en sa présence. Un jour j’ouvrirai les yeux et je me rendrais compte qu’elle m’a manipulé depuis le début. Mon regard trouve naturellement le chemin vers la petite forme bleue blottie contre la femme. L’une de ses pattes arrière est étirée au maximum pour frôler ma cuisse. Il le saurait, lui, si elle était manipulatrice et indigne de confiance, n’est-ce pas ?
Je me secoue pour éloigner mes doutes. Erza fait peser sur moi son regard profond.
« Je suis toujours l’enfant curieuse que vous avez rencontré, soufflé-je en invoquant les souvenirs vieux de six ans qui nous lient.
— Oui. Mais pas seulement.
— Ah bon ? »
Mon regard se plisse. Qui n’aimerait pas découvrir ce qu’une personne importante pense d’elle ou de lui ? Rares sont les gens qui me disent en face ce que je leur inspire. Le peu de fois où ça a été fait, ce n’était pas agréable ; enfin, pas toujours, puisque je suis bien forcée de reconnaître que Priddy a également fait preuve de sincérité avec moi et que ce n’était pas désagréable.
« Il y a quelque chose… » La voix d’Erza s’éteint, elle réfléchit. « D’avide en toi que tu n’avais pas avant.
— L’avidité, c’est ce qui permet d’avancer, assuré-je en la regardant droit dans les yeux. Oui, je suis avide de comprendre les choses et d’en apprendre d’autres.
— L’avidité, c’est ce qui nous fait nous précipiter, » me corrige-t-elle après un court silence.
Je ne parviens pas à déceler dans son regard onyx la moindre teinte colérique ou glaciale. Cela me paraît déplacé de soutenir de telles choses sans pour autant m’en faire le reproche.
« Quel que soit le chemin que tu choisis d’emprunter à l’avenir, ne te précipite jamais, Aelle. »
Mes lèvres s’incurvent en une moue. Je n’aime pas penser ce que je pense à propos d’elle : ses propos sont ceux des vieilles personnes, de celles qui ont vécu et qui ont peur que les plus jeunes vivent les choses qu’elles doivent vivre. Pourtant Erza n’est pas bien vieille, elle n’a que quelques années de plus que moi. Mais je pense qu’elle réfléchit ainsi car elle a vécu beaucoup de choses difficiles, dont j’ai été témoin à distance sans le vouloir ; sa fuite loin de son pays, cette histoire d’Amulette des Cinq Chamanes dispersée aux quatre coins du monde, la guerre qu’elle a aidé à mener, cette grande école qu’elle doit diriger… Encore une femme qui se retrouve entravée par toutes sortes de responsabilités.
« C’est un truc de Gryffondor de se précipiter, lui dis-je alors sur un ton léger, soucieuse de m’éloigner du risque de voir cette conversation se diriger vers des chemins que je ne veux pas qu’elle foule. Je suis peut-être avide, mais je prends le temps de réfléchir. »
C’est d’une voix bravache que je dis ça. Il s’en faudrait de peu pour que je vante les qualités d’une Maison à laquelle j’appartiens mais que je n’ai pourtant jamais très bien représentée. Je m’arrête avant d’en arriver à ce point, heureusement.
« Parfois trop, commente Zikomo en agitant moqueusement sa queue touffue.
— Oh, arrête toi ! »
Je le taquine d’un doigt sous le rire amusé d’Erza qui ne semble pas avoir envie de poursuivre sa leçon de morale.
La question m'a échappé. Si j'étais capable de regarder la vérité en face, je me rendrais compte que cette question m'a été soufflée par d'autres personnes. Ce sont les discours de Sarah Priddy que j'entends dans cette question, ceux de mon père et surtout, ceux d'une directrice qui était persuadée que j'allais faire les mêmes erreurs qu'elle. Ce sont les peurs d’autrui qui me forcent à pousser Erza à m’avouer qu’elle a peur que je fasse les mêmes erreurs que ses proches ont faites.
Moi, je n’ai pas peur. Je le sais. Je n’ai pas peur. Je sais exactement ce que je fais. Tout le monde pense que je me lance là-dedans sans savoir, mais personne ne comprend que je sais exactement de quels dangers il est question. Je ne suis pas aveugle et je ne suis pas idiote. Je ne suis pas un Cygnus Sidiki, enivré par l’envie de pouvoir ; je ne suis pas une K… Une femme obsédée par la puissance ; je ne suis pas Sarah Priddy et sa pulsion de violence qui l’a brutalement fait prendre conscience de quoi elle pouvait être capable. Je suis Aelle Bristyle et je suis consciente. J’ai la tête sur les épaules et les pieds sur terre, je ferai de grandes choses, sans me laisser dépasser par les événements.
Erza doit trouver quelque chose dans mon regard, ou peut-être dans ma posture déterminée, parce qu’elle sourit. C’est étonnant, de sourire à une telle question.
« Je pense que tu as les capacités de faire de mauvaises choses, Aelle… »
C’est comme si un rocher me tombait tout au fond de l’estomac. Un roc qui me coupe le souffle. Comment peut-elle affirmer une telle chose ? Elle enchaîne aussitôt, sans me laisser le temps de me faire à la raideur glaciale que la vérité a laissé dans mon corps.
« Mais que tu n’en as pas la moindre intention.
— Et pourquoi ça ? répliqué-je à la fois pour la provoquer et pour savoir si elle a vraiment réfléchi à la question.
— Parce que tu es bien trop curieuse pour perdre du temps à fomenter des plans machiavéliques, » dit-elle dans un petit rire.
La tension s’évanouit soudainement grâce à son ton léger. Je me surprends à lui sourire en retour, étonnée qu’elle agisse comme elle le fait avec moi. À chaque fois que je me persuade qu’elle va me donner telle ou telle réponse, elle trouve le moyen de me surprendre et de faire quelque chose de complètement différent — et de beaucoup mieux, beaucoup moins dur et méchant que ce que j’attendais.
Elle étire ses longues jambes au-dessus du vide comme elle doit en avoir l’habitude depuis une bonne vingtaine d’années. Ses muscles se tendent sous sa peau d’ébène, me rappelant qu’elle est autant sorcière que guerrière, cette femme qui fait palpiter mon coeur comme seule peut le faire une amie.
« Tu as changé, » déclare-t-elle après un silence, le visage levé vers le ciel, ses longs cheveux noués de façon complexe remuant dans son dos.
Je sais parce que je la connais qu’elle ne me dit pas cela comme un reproche, comme d’autres pourraient le faire. C’est étonnant la confiance que je lui porte. C’est dérangeant, anormal. Comme si je devenais aveugle en sa présence. Un jour j’ouvrirai les yeux et je me rendrais compte qu’elle m’a manipulé depuis le début. Mon regard trouve naturellement le chemin vers la petite forme bleue blottie contre la femme. L’une de ses pattes arrière est étirée au maximum pour frôler ma cuisse. Il le saurait, lui, si elle était manipulatrice et indigne de confiance, n’est-ce pas ?
Je me secoue pour éloigner mes doutes. Erza fait peser sur moi son regard profond.
« Je suis toujours l’enfant curieuse que vous avez rencontré, soufflé-je en invoquant les souvenirs vieux de six ans qui nous lient.
— Oui. Mais pas seulement.
— Ah bon ? »
Mon regard se plisse. Qui n’aimerait pas découvrir ce qu’une personne importante pense d’elle ou de lui ? Rares sont les gens qui me disent en face ce que je leur inspire. Le peu de fois où ça a été fait, ce n’était pas agréable ; enfin, pas toujours, puisque je suis bien forcée de reconnaître que Priddy a également fait preuve de sincérité avec moi et que ce n’était pas désagréable.
« Il y a quelque chose… » La voix d’Erza s’éteint, elle réfléchit. « D’avide en toi que tu n’avais pas avant.
— L’avidité, c’est ce qui permet d’avancer, assuré-je en la regardant droit dans les yeux. Oui, je suis avide de comprendre les choses et d’en apprendre d’autres.
— L’avidité, c’est ce qui nous fait nous précipiter, » me corrige-t-elle après un court silence.
Je ne parviens pas à déceler dans son regard onyx la moindre teinte colérique ou glaciale. Cela me paraît déplacé de soutenir de telles choses sans pour autant m’en faire le reproche.
« Quel que soit le chemin que tu choisis d’emprunter à l’avenir, ne te précipite jamais, Aelle. »
Mes lèvres s’incurvent en une moue. Je n’aime pas penser ce que je pense à propos d’elle : ses propos sont ceux des vieilles personnes, de celles qui ont vécu et qui ont peur que les plus jeunes vivent les choses qu’elles doivent vivre. Pourtant Erza n’est pas bien vieille, elle n’a que quelques années de plus que moi. Mais je pense qu’elle réfléchit ainsi car elle a vécu beaucoup de choses difficiles, dont j’ai été témoin à distance sans le vouloir ; sa fuite loin de son pays, cette histoire d’Amulette des Cinq Chamanes dispersée aux quatre coins du monde, la guerre qu’elle a aidé à mener, cette grande école qu’elle doit diriger… Encore une femme qui se retrouve entravée par toutes sortes de responsabilités.
« C’est un truc de Gryffondor de se précipiter, lui dis-je alors sur un ton léger, soucieuse de m’éloigner du risque de voir cette conversation se diriger vers des chemins que je ne veux pas qu’elle foule. Je suis peut-être avide, mais je prends le temps de réfléchir. »
C’est d’une voix bravache que je dis ça. Il s’en faudrait de peu pour que je vante les qualités d’une Maison à laquelle j’appartiens mais que je n’ai pourtant jamais très bien représentée. Je m’arrête avant d’en arriver à ce point, heureusement.
« Parfois trop, commente Zikomo en agitant moqueusement sa queue touffue.
— Oh, arrête toi ! »
Je le taquine d’un doigt sous le rire amusé d’Erza qui ne semble pas avoir envie de poursuivre sa leçon de morale.
La sorcière qui avait des yeux de douceur
Pendant un moment, tout semble léger. Le rire d’Erza, les grimaces de Zikomo, les battements d’ailes insolents de Nyakane qui traverse la terrasse au-dessus de nous. Je balade mon regard sur la montagne qui nous entoure, paysage peu familier avec lequel j’apprends encore à me familiariser, déjà consciente du manque qui me traversera lorsque je devrais rentrer chez moi en fin de semaine.
« Qu’est-ce que vous allez faire maintenant, Erza ? » Ma voix est lente, presque détachée. J’arrache mes yeux du versant escarpé de la Montagne de la Lune pour la regarder. « Maintenant que la guerre est terminée.
— Je vais apprendre à vivre dans ce nouveau monde. »
Par nouveau, elle entend “un monde sans mon grand-père". Et moi, j’entends : un monde sans celle que j’ai perdue. Mais pourquoi Erza a l’air plus confiante dans la réussite de ce projet, elle qui vient tout juste de subir cette perte, alors que moi-même n’y crois guère presqu’un an après que ma vie ait changé ?
« Je vais continuer de m’occuper d’Uagadou. La gestion d’une telle école n’est pas de tout repos, tu sais.
— Je sais, oui. »
Et encore cette gorge qui se noue.
« Le programme AMICO donne une nouvelle impulsion à nos écoles de magie, poursuit Erza sur un ton joyeux malgré l’éclat de tristesse qui traverse son regard. J’ai tant à faire. Notre pays va avoir besoin de temps pour se remettre des événements des derniers jours et des derniers mois, et moi aussi. »
Elle m’adresse un sourire triste que j’observe sans réagir. J’y vois un écho de la Erza Nyakane avec laquelle j’ai discuté dans les serres, ce jour-là, quand elle m’a parlé de ces mêmes tensions qui se sont brutalement éteintes il y a trois jours avec la mort des deux puissants mages.
« Mais ne parlons pas politique, Aelle ! s’exclame-t-elle soudainement en arrachant son regard de l’horizon. Je sais que je pourrais prendre de bons conseils auprès de toi mais je préfère autant que nous parlions d’autres choses, veux-tu ? J’ai tant à découvrir de la jeune femme que tu es devenue ! »
Il n’y a qu’elle pour me convaincre de ne pas la harceler de questions en me laissant croire que j’aurais très bien pu le faire sans qu’elle n’y voit le moindre inconvénient. C’est pourquoi je me laisse gagner par son excitation ; je plonge les deux pieds en avant dans cette nouvelle direction qu’elle impose à la conversation.
« Vous voulez voir mes progressions ? demandé-je en retroussant mes lèvres dans un sourire malicieux dont j’ai à peine conscience de la rareté.
— Tu sais bien que oui, me répond-elle d’une voix douce.
— Impressionne-nous, renchérit Nyakane en claquant du bec, lui qui est déjà au courant de ce que je suis capable de faire.
— Je veux voir ça ! » s’amuse Zikomo en sautant sur le sol de la terrasse.
Je me relève dans un mouvement qui n’a rien de fluide parce que le moindre de mes muscles est assailli de courbatures pour le rejoindre. Quand je m’installe les jambes croisées sur la terre encore tiède de la chaleur de la journée, j’ai la surprise de voir Erza me rejoindre à même le sol, ses sandales se couvrant de poussière, tout comme le font les drôles de tenues à la mode d’Uagadou que nous portons. Comme une enfant, elle croise les jambes et se penche en avant. Elle me regarde avec impatience, cette grande femme au port altier.
Je ferme les yeux. Il n’est pas question d’impressionner ou d’apeurer en créant une grande vague de terre qui pourrait soulever un sorcier adulte sans le moindre effort ou de faire l’étalage de mon talent en faisant parader sur une table un golem de terre brouillon. Non, il est question de sincérité. Cette femme m’a appris une chose il y a six ans. Je me souviens encore de cette petite salle dans laquelle nous nous étions retrouvées, Erza, moi, Thompson et Van Der Blick. Trois enfants et une jeune femme assises en rond à essayer de manipuler la pierre à l’aide de notre seule magie. Quels efforts ont été faits ce jour-là ! Quelle difficulté pour créer un monticule de la taille d’une chaussette ! J’avais douze ans et je ne savais rien de la magie informulée. J’avais douze ans, je ne savais rien du monde, de la vie, de ses épreuves. Aujourd’hui j’en ai dix-huit, je ne suis plus aussi naïve et impressionnable, j’ai des connaissances, j’ai de l’expérience, j’ai du pouvoir et de la puissance. Je dois à Erza de lui montrer ce dont je suis capable sans faire preuve d’orgueil ou de mensonge ; je sais ce que je peux faire et je sais ce que je ne peux pas faire.
J’affirme ma prise sur ma baguette magique en rouvrant les yeux, les yeux baissés sur le sol de pierre de la terrasse. J’occulte les Messagers des rêves et Erza que j’aperçois à l’orée de mon regard. Être observée durant l’exercice de la magie ne m’a jamais troublé ; je laisse ces éléments à l’extérieur de moi pour pousser. Manier la magie sans sortilège n’a rien d’évident pour quelqu’un qui a grandi dans un monde où la parole est ce qui contrôle la magie. J’ai mis des années avant de comprendre comment cela marchait et encore plus de temps avant de réussir à en faire quelque chose. Aujourd’hui, cela m’est presque aussi naturel que de lancer un Reducto, même si jamais je ne me sentirai entièrement à l’aise avec cette magie qui me prive du confort des mots. Je pousse donc, j’impose à la pierre de se courber selon mon bon vouloir, tout en exerçant sur ma respiration un contrôle excessif.
« Qu’est-ce que vous allez faire maintenant, Erza ? » Ma voix est lente, presque détachée. J’arrache mes yeux du versant escarpé de la Montagne de la Lune pour la regarder. « Maintenant que la guerre est terminée.
— Je vais apprendre à vivre dans ce nouveau monde. »
Par nouveau, elle entend “un monde sans mon grand-père". Et moi, j’entends : un monde sans celle que j’ai perdue. Mais pourquoi Erza a l’air plus confiante dans la réussite de ce projet, elle qui vient tout juste de subir cette perte, alors que moi-même n’y crois guère presqu’un an après que ma vie ait changé ?
« Je vais continuer de m’occuper d’Uagadou. La gestion d’une telle école n’est pas de tout repos, tu sais.
— Je sais, oui. »
Et encore cette gorge qui se noue.
« Le programme AMICO donne une nouvelle impulsion à nos écoles de magie, poursuit Erza sur un ton joyeux malgré l’éclat de tristesse qui traverse son regard. J’ai tant à faire. Notre pays va avoir besoin de temps pour se remettre des événements des derniers jours et des derniers mois, et moi aussi. »
Elle m’adresse un sourire triste que j’observe sans réagir. J’y vois un écho de la Erza Nyakane avec laquelle j’ai discuté dans les serres, ce jour-là, quand elle m’a parlé de ces mêmes tensions qui se sont brutalement éteintes il y a trois jours avec la mort des deux puissants mages.
« Mais ne parlons pas politique, Aelle ! s’exclame-t-elle soudainement en arrachant son regard de l’horizon. Je sais que je pourrais prendre de bons conseils auprès de toi mais je préfère autant que nous parlions d’autres choses, veux-tu ? J’ai tant à découvrir de la jeune femme que tu es devenue ! »
Il n’y a qu’elle pour me convaincre de ne pas la harceler de questions en me laissant croire que j’aurais très bien pu le faire sans qu’elle n’y voit le moindre inconvénient. C’est pourquoi je me laisse gagner par son excitation ; je plonge les deux pieds en avant dans cette nouvelle direction qu’elle impose à la conversation.
« Vous voulez voir mes progressions ? demandé-je en retroussant mes lèvres dans un sourire malicieux dont j’ai à peine conscience de la rareté.
— Tu sais bien que oui, me répond-elle d’une voix douce.
— Impressionne-nous, renchérit Nyakane en claquant du bec, lui qui est déjà au courant de ce que je suis capable de faire.
— Je veux voir ça ! » s’amuse Zikomo en sautant sur le sol de la terrasse.
Je me relève dans un mouvement qui n’a rien de fluide parce que le moindre de mes muscles est assailli de courbatures pour le rejoindre. Quand je m’installe les jambes croisées sur la terre encore tiède de la chaleur de la journée, j’ai la surprise de voir Erza me rejoindre à même le sol, ses sandales se couvrant de poussière, tout comme le font les drôles de tenues à la mode d’Uagadou que nous portons. Comme une enfant, elle croise les jambes et se penche en avant. Elle me regarde avec impatience, cette grande femme au port altier.
Je ferme les yeux. Il n’est pas question d’impressionner ou d’apeurer en créant une grande vague de terre qui pourrait soulever un sorcier adulte sans le moindre effort ou de faire l’étalage de mon talent en faisant parader sur une table un golem de terre brouillon. Non, il est question de sincérité. Cette femme m’a appris une chose il y a six ans. Je me souviens encore de cette petite salle dans laquelle nous nous étions retrouvées, Erza, moi, Thompson et Van Der Blick. Trois enfants et une jeune femme assises en rond à essayer de manipuler la pierre à l’aide de notre seule magie. Quels efforts ont été faits ce jour-là ! Quelle difficulté pour créer un monticule de la taille d’une chaussette ! J’avais douze ans et je ne savais rien de la magie informulée. J’avais douze ans, je ne savais rien du monde, de la vie, de ses épreuves. Aujourd’hui j’en ai dix-huit, je ne suis plus aussi naïve et impressionnable, j’ai des connaissances, j’ai de l’expérience, j’ai du pouvoir et de la puissance. Je dois à Erza de lui montrer ce dont je suis capable sans faire preuve d’orgueil ou de mensonge ; je sais ce que je peux faire et je sais ce que je ne peux pas faire.
J’affirme ma prise sur ma baguette magique en rouvrant les yeux, les yeux baissés sur le sol de pierre de la terrasse. J’occulte les Messagers des rêves et Erza que j’aperçois à l’orée de mon regard. Être observée durant l’exercice de la magie ne m’a jamais troublé ; je laisse ces éléments à l’extérieur de moi pour pousser. Manier la magie sans sortilège n’a rien d’évident pour quelqu’un qui a grandi dans un monde où la parole est ce qui contrôle la magie. J’ai mis des années avant de comprendre comment cela marchait et encore plus de temps avant de réussir à en faire quelque chose. Aujourd’hui, cela m’est presque aussi naturel que de lancer un Reducto, même si jamais je ne me sentirai entièrement à l’aise avec cette magie qui me prive du confort des mots. Je pousse donc, j’impose à la pierre de se courber selon mon bon vouloir, tout en exerçant sur ma respiration un contrôle excessif.
La sorcière qui avait des yeux de douceur
Au début, il ne se passe rien. Je ne m’inquiète pas : il me faut toujours du temps pour réussir. Puis lentement, la pierre se met à onduler. Là où il ne se trouvait au préalable rien s’élève désormais une masse de pierre. D'abord simple monticule informe, la pierre finit par se préciser tout en grandissant. Ce n'est pas qu'une simple démonstration, c'est un véritable effort : la magie puise dans mon énergie, fait trébucher mon souffle, fatigue un endroit de mon corps qui n'a ni nom ni existence propre. Ce n'est pas une partie de plaisir. Je suis tant concentrée sur la visualisation que je ne vois rien. Je ressens la magie et le contrôle que j'exerce sur la pierre mais je suis incapable de voir au-delà. Arrive le moment où j'ai conscience d'atteindre mes limites. C'est comme une douleur dans le fond de ma tête, un tiraillement dans les abysses de mon corps. Alors j'arrête de vouloir peaufiner les détails, de faire grandir le golem, de faire plus que ce dont je suis capable.
Lorsque je cligne des paupières, je réintègre brutalement la réalité. La brise légère, les battements de mon corps, la présence silencieuse de mes amis. Toutes ces choses me reviennent brutalement et devant moi, je remarque enfin la chose que je viens de créer magiquement. Un golem de pierre dont la présence majestueuse parvient à me faire sourire, même si je suis aussi épuisée qu'après les entraînements du matin.
Devant moi s'élève un être haut approximativement de cinquante centimètres. De gros membres de pierre constituent ses bras et ses jambes, des colonnes grisâtres sans forme aucune et qui manquent de grâce. Mais sur son visage de pierre, qui ne ressemble en fait qu'à un gros rocher maladroit, se dessine les contours d'un visage sauvage qui aura un jour, je l'espère, des traits aussi intimidants que le golem qu'a réalisé Erza Nyakane lors de ma première année. Sur une impulsion de ma part, la chose lève ses bras au-dessus de la tête et les abats avec une grande force sur une grosse pierre qui se trouvait là. Celle-ci explose en mille fragments.
Zikomo, installé non loin, sautille joyeusement devant ce résultat, mais je n'entends pas ce qu'il baragouine. Derrière mon golem se dessine Erza, le visage recouvert par les ombres de la nuit. Je concentre mon regard sur elle, une drôle d’appréhension au creux du bide. Je surveille les expressions de son visage. Si j’en crois ce que je vois, elle a l’air contente. Ses yeux sont écarquillés, elle sourit, elle observe mon œuvre sous tous les angles avant de me regarder. Je reste silencieuse, secrètement impatiente qu’elle ouvre la bouche. Il faut voir la réalité en face : ce n'est rien de bien impressionnant. Mais c'est le résultat de six longue année d'étude solitaire, ou presque.
« Je n’en attendais pas moins de toi, » sourit-elle finalement en se redressant.
Je crois trouver sur son visage ce qui pourrait s’apparenter à de la fierté, mais à peine ai-je formulé cette hypothèse que je l’écarte : ne faut-il pas être intéressée pour être fière ?
« Quelle belle magie ! Je n’en reviens pas que tu sois arrivée à ce résultat avec une baguette. »
Essoufflée, tant par ses compliments que par l’effort que je fais pour maintenir le golem, je laisse retomber ma magie. L’être se disloque ; la pierre retourne à la pierre. Je prends une longue inspiration pour apaiser les battements de mon cœur, ma main d’arme reposant sur mon genou.
« Je suis capable de créer un golem beaucoup plus détaillé, si je le faisais plus petit. Ou plus brouillon et impossible à contrôler si je me concentrais sur sa grande taille. Le plus compliqué est de tout conjuguer à la fois. Le contrôle, la forme, la taille. Je suis bien loin de votre golem, ajouté-je en voyant le silence s’étirer. À mon âge, vous étiez capable de créer une créature de pierre qui faisait trois fois ma taille. Et de la contrôler. Jamais je n’oublierai notre combat, celui du jour de notre rencontre.
— À ton âge, me gourmande Erza, j’avais les capacités d’une mage de la terre de bon niveau. Tout comme tu as, d’après ce que je sais… » Elle affiche un petit sourire qui me rappelle qu’elle m’espionne de temps en temps et adresse aux Messagers des rêves une œillade amusée qui me prouve qu’ils ont évidemment évoqué mon cas quand je n’étais pas là. « …le bon niveau d’une sorcière anglaise de dix-huit.
— Un meilleur niveau qu’une sorcière anglaise de dix-huit ans, corrigé-je machinalement en me laissant aller en arrière pour m'appuyer sur mes mains.
— C’est orgueilleux, remarque Nyakane sur un ton neutre.
— Mais vrai.
— Aelle est consciente de ses talents, s’amuse Zikomo en remuant les oreilles.
— Je ne suis pas orgueilleuse !
— Je n’ai pas dit que tu l’étais, réfute le Mngwi en dévoilant ses crocs dans un simulacre de sourire.
— Tu aurais pourtant pu, insiste l’oiseau-serpentaire sur ce ton amusé mais agaçant que je lui connais bien.
— Je sais ce que je vaux, c’est tout.
— Ah ça tu le sais bien, oui. »
Je foudroie Nyakane du regard, lequel se contente de me regarder comme s’il n’éprouvait rien du tout, ni amusement ni agacement. Le moment aurait pu mener à une dispute, il aurait pu si je ne savais pas que Nyakane s’amusait autant que moi, si je n’en avais pas rien à faire que l’on puisse me croire orgueilleuse et si Erza n’avait pas soudainement éclaté de rire en nous observant tous les trois.
Elle me dit alors une chose qui fait gonfler mon coeur dans ma poitrine, gonfler d’un sentiment qui réchauffe tout l’intérieur du corps et de la tête et qu’on aimerait voir perdurer à jamais, mais qui est aussi bref qu’un éternuement :
« Vous formez une belle équipe, tous les trois. Je ne regretterai jamais le choix de t’avoir confié Nyakane et Zikomo, Aelle. Je savais que tu nouerais avec eux une relation qui t’apporterait autant que celle que j’ai avec eux m’a apporté. »
Je n’ai jamais cherché l’assentiment des gens qui m'entourent. Du moins, pas celui de ma famille ou de mes amis. Pourtant, entendre Erza approuver mes choix, ou ne pas les rejeter totalement, la voir me sourire, me parler comme à une amie me fait ressentir une satisfaction que je n’ai que rarement connue dans ma vie. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression de faire les choses bien selon une personne n’étant pas moi-même et je réalise que j’avais besoin de cela. J’avais besoin que l’on cesse de me regarder comme une mauvaise enfant, comme une mauvaise sœur, une mauvaise amie ou une mauvaise apprentie. J’ai trouvé ça chez Erza Nyakane sans même avoir conscience que c’était ce que je cherchais.
Je baisse les yeux, gênée de prendre conscience de cela et persuadée que cela me rend plus faible que jamais. Je m’efforce de camoufler cette soudaine prise de conscience sous des couches et des couches d’autres choses, de pensées, de souvenirs, pour oublier que cette femme que je ne vois que rarement est capable de me faire éprouver du bonheur. C’est peut-être mieux que je ne la vois que peu souvent, au final. Cela m’évitera de m’habituer à ce sentiment et d’éprouver du manque quand il disparaîtra.
Le reste de l’heure nous voit évoquer avec Erza mes études, mes objectifs pour l’année à venir, ma famille (je ne comprends toujours pas en quoi parler de ma famille a pu l’intéresser). Je réponds aux questions qu’elle me pose sous prétexte de vouloir “connaître la jeune femme que tu es devenue”, même si j’aurais préféré que nous parlions des secrets de l’école ou de choses ne me concernant pas directement. Lorsqu’elle épuise ses questions, c'est à mon tour de faire parler ma curiosité sur sur ce qui me passe à l’esprit. Je me connais suffisamment pour savoir que je n’ai pas envie que se termine cette nuit. Mais vient un moment où cela arrive naturellement.
Erza me raccompagne sur le palier du dortoir avant de prendre la direction de ses appartements. Elle plante une bise sur mes joues. Elle me sourit. Me dit : « Quel bonheur d’avoir pu revoir mon amie de la lointaine Angleterre ». Elle me souhaite de profiter de son école, d’apprendre de ses élèves et de ses professeurs, de me gorger de cette pause africaine avant la dernière ligne droite me séparant de mon diplôme. Et au moment où je m’y attendais le moins, elle m’incite à continuer ce que je fais très rarement : « Écris-moi, j’aimerais avoir des nouvelles de toi… », ce à quoi je rétorque qu’elle peut très bien en avoir sans lire mes courriers. Elle rit. « J’ai plaisir à lire tes mots, bien plus qu’à te voir à travers un sortilège. »
Alors je lui écrirai, peut-être. Tout en sachant qu’une femme de son envergure n’a guère le temps pour une relation épistolaire. Je suis bien au courant : les Directrices ont autre chose à faire que de m’écrire ou entretenir avec moi des rapports quels qu’ils soient. Mais ce soir-là, je ne pense pas aux directrices, à aucune d’entre elles. Je m’endors et je rêve d’une Erza qui, perchée sur l’épaule d’un immense golem, parcourt l’Afrique avec sur les lèvres un sourire qui me rend heureuse.
Lorsque je cligne des paupières, je réintègre brutalement la réalité. La brise légère, les battements de mon corps, la présence silencieuse de mes amis. Toutes ces choses me reviennent brutalement et devant moi, je remarque enfin la chose que je viens de créer magiquement. Un golem de pierre dont la présence majestueuse parvient à me faire sourire, même si je suis aussi épuisée qu'après les entraînements du matin.
Devant moi s'élève un être haut approximativement de cinquante centimètres. De gros membres de pierre constituent ses bras et ses jambes, des colonnes grisâtres sans forme aucune et qui manquent de grâce. Mais sur son visage de pierre, qui ne ressemble en fait qu'à un gros rocher maladroit, se dessine les contours d'un visage sauvage qui aura un jour, je l'espère, des traits aussi intimidants que le golem qu'a réalisé Erza Nyakane lors de ma première année. Sur une impulsion de ma part, la chose lève ses bras au-dessus de la tête et les abats avec une grande force sur une grosse pierre qui se trouvait là. Celle-ci explose en mille fragments.
Zikomo, installé non loin, sautille joyeusement devant ce résultat, mais je n'entends pas ce qu'il baragouine. Derrière mon golem se dessine Erza, le visage recouvert par les ombres de la nuit. Je concentre mon regard sur elle, une drôle d’appréhension au creux du bide. Je surveille les expressions de son visage. Si j’en crois ce que je vois, elle a l’air contente. Ses yeux sont écarquillés, elle sourit, elle observe mon œuvre sous tous les angles avant de me regarder. Je reste silencieuse, secrètement impatiente qu’elle ouvre la bouche. Il faut voir la réalité en face : ce n'est rien de bien impressionnant. Mais c'est le résultat de six longue année d'étude solitaire, ou presque.
« Je n’en attendais pas moins de toi, » sourit-elle finalement en se redressant.
Je crois trouver sur son visage ce qui pourrait s’apparenter à de la fierté, mais à peine ai-je formulé cette hypothèse que je l’écarte : ne faut-il pas être intéressée pour être fière ?
« Quelle belle magie ! Je n’en reviens pas que tu sois arrivée à ce résultat avec une baguette. »
Essoufflée, tant par ses compliments que par l’effort que je fais pour maintenir le golem, je laisse retomber ma magie. L’être se disloque ; la pierre retourne à la pierre. Je prends une longue inspiration pour apaiser les battements de mon cœur, ma main d’arme reposant sur mon genou.
« Je suis capable de créer un golem beaucoup plus détaillé, si je le faisais plus petit. Ou plus brouillon et impossible à contrôler si je me concentrais sur sa grande taille. Le plus compliqué est de tout conjuguer à la fois. Le contrôle, la forme, la taille. Je suis bien loin de votre golem, ajouté-je en voyant le silence s’étirer. À mon âge, vous étiez capable de créer une créature de pierre qui faisait trois fois ma taille. Et de la contrôler. Jamais je n’oublierai notre combat, celui du jour de notre rencontre.
— À ton âge, me gourmande Erza, j’avais les capacités d’une mage de la terre de bon niveau. Tout comme tu as, d’après ce que je sais… » Elle affiche un petit sourire qui me rappelle qu’elle m’espionne de temps en temps et adresse aux Messagers des rêves une œillade amusée qui me prouve qu’ils ont évidemment évoqué mon cas quand je n’étais pas là. « …le bon niveau d’une sorcière anglaise de dix-huit.
— Un meilleur niveau qu’une sorcière anglaise de dix-huit ans, corrigé-je machinalement en me laissant aller en arrière pour m'appuyer sur mes mains.
— C’est orgueilleux, remarque Nyakane sur un ton neutre.
— Mais vrai.
— Aelle est consciente de ses talents, s’amuse Zikomo en remuant les oreilles.
— Je ne suis pas orgueilleuse !
— Je n’ai pas dit que tu l’étais, réfute le Mngwi en dévoilant ses crocs dans un simulacre de sourire.
— Tu aurais pourtant pu, insiste l’oiseau-serpentaire sur ce ton amusé mais agaçant que je lui connais bien.
— Je sais ce que je vaux, c’est tout.
— Ah ça tu le sais bien, oui. »
Je foudroie Nyakane du regard, lequel se contente de me regarder comme s’il n’éprouvait rien du tout, ni amusement ni agacement. Le moment aurait pu mener à une dispute, il aurait pu si je ne savais pas que Nyakane s’amusait autant que moi, si je n’en avais pas rien à faire que l’on puisse me croire orgueilleuse et si Erza n’avait pas soudainement éclaté de rire en nous observant tous les trois.
Elle me dit alors une chose qui fait gonfler mon coeur dans ma poitrine, gonfler d’un sentiment qui réchauffe tout l’intérieur du corps et de la tête et qu’on aimerait voir perdurer à jamais, mais qui est aussi bref qu’un éternuement :
« Vous formez une belle équipe, tous les trois. Je ne regretterai jamais le choix de t’avoir confié Nyakane et Zikomo, Aelle. Je savais que tu nouerais avec eux une relation qui t’apporterait autant que celle que j’ai avec eux m’a apporté. »
Je n’ai jamais cherché l’assentiment des gens qui m'entourent. Du moins, pas celui de ma famille ou de mes amis. Pourtant, entendre Erza approuver mes choix, ou ne pas les rejeter totalement, la voir me sourire, me parler comme à une amie me fait ressentir une satisfaction que je n’ai que rarement connue dans ma vie. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression de faire les choses bien selon une personne n’étant pas moi-même et je réalise que j’avais besoin de cela. J’avais besoin que l’on cesse de me regarder comme une mauvaise enfant, comme une mauvaise sœur, une mauvaise amie ou une mauvaise apprentie. J’ai trouvé ça chez Erza Nyakane sans même avoir conscience que c’était ce que je cherchais.
Je baisse les yeux, gênée de prendre conscience de cela et persuadée que cela me rend plus faible que jamais. Je m’efforce de camoufler cette soudaine prise de conscience sous des couches et des couches d’autres choses, de pensées, de souvenirs, pour oublier que cette femme que je ne vois que rarement est capable de me faire éprouver du bonheur. C’est peut-être mieux que je ne la vois que peu souvent, au final. Cela m’évitera de m’habituer à ce sentiment et d’éprouver du manque quand il disparaîtra.
Le reste de l’heure nous voit évoquer avec Erza mes études, mes objectifs pour l’année à venir, ma famille (je ne comprends toujours pas en quoi parler de ma famille a pu l’intéresser). Je réponds aux questions qu’elle me pose sous prétexte de vouloir “connaître la jeune femme que tu es devenue”, même si j’aurais préféré que nous parlions des secrets de l’école ou de choses ne me concernant pas directement. Lorsqu’elle épuise ses questions, c'est à mon tour de faire parler ma curiosité sur sur ce qui me passe à l’esprit. Je me connais suffisamment pour savoir que je n’ai pas envie que se termine cette nuit. Mais vient un moment où cela arrive naturellement.
Erza me raccompagne sur le palier du dortoir avant de prendre la direction de ses appartements. Elle plante une bise sur mes joues. Elle me sourit. Me dit : « Quel bonheur d’avoir pu revoir mon amie de la lointaine Angleterre ». Elle me souhaite de profiter de son école, d’apprendre de ses élèves et de ses professeurs, de me gorger de cette pause africaine avant la dernière ligne droite me séparant de mon diplôme. Et au moment où je m’y attendais le moins, elle m’incite à continuer ce que je fais très rarement : « Écris-moi, j’aimerais avoir des nouvelles de toi… », ce à quoi je rétorque qu’elle peut très bien en avoir sans lire mes courriers. Elle rit. « J’ai plaisir à lire tes mots, bien plus qu’à te voir à travers un sortilège. »
Alors je lui écrirai, peut-être. Tout en sachant qu’une femme de son envergure n’a guère le temps pour une relation épistolaire. Je suis bien au courant : les Directrices ont autre chose à faire que de m’écrire ou entretenir avec moi des rapports quels qu’ils soient. Mais ce soir-là, je ne pense pas aux directrices, à aucune d’entre elles. Je m’endors et je rêve d’une Erza qui, perchée sur l’épaule d’un immense golem, parcourt l’Afrique avec sur les lèvres un sourire qui me rend heureuse.
— Fin —