Le contour des ténèbres PV


Samedi 2 janvier 2049, 14h40
Café du Rosier — Godric’s Hollow
1ère année à l’AESM

@Lukas Sharp


Le problème avec les rendez-vous, c’est qu’ils figent une date dans le temps et nous imposent de nous rendre quelque part, de rejoindre quelqu’un et cela peu importe notre humeur ou les aléas de la météo. Aujourd’hui, le ciel est voilé et l’atmosphère alourdie par le poids de la neige qui recouvre les pavés de la ville. La poudre blanche crisse sous les bottes des passants et impose au monde une ambiance feutrée qui convient étrangement avec l’humeur qui est la mienne aujourd’hui. Une humeur qui ne s’accommode absolument pas avec le rendez-vous qu’il me faut honorer.

Est-ce le souvenir de la lettre de Narym qui m’a déstabilisé ce matin ? Ou l’humeur morose de Rockfield qui en a profité pour me reprocher tous les maux de son pauvre petit monde ? À moins que ça ne soit l’ombre néfaste des cauchemars qui ont hanté ma nuit. Le résultat était de toute manière inéluctable : je suis suffisamment familière avec ma magie pour savoir quand je réussis ou non un sortilège. Et ce matin, je n’ai pas lancé à la perfection le Sortilège. Je le sens aux images que j’ai dans la tête. À mon cœur serré. À la colère qui gronde comme un monstre en colère au fond de mon corps. J’ai l’impression qu’il me suffirait de tendre la main pour me souvenir de tout ce que j’ai voulu oublier. Ce n’est pas normal. Ce n’est pas normal, mais j’ai un rendez-vous aujourd’hui, un rendez-vous que je ne peux pas annuler, et peu importe si j’ai des ténèbres dans la tête puisque je dois rencontrer un enfant curieux et répondre à ses questions.

Je transplane à quelques mètres du Café du Rosier et entreprends lentement de remonter la rue. J’ai une bonne vingtaine de minutes d’avance. La ville est plus agitée que d’habitude : il s’agit du dernier jour avant le départ du Poudlard Express. Sur mon chemin, je croise de nombreux adolescents et enfants, certainement des élèves de Poudlard si j’en crois leur âge, profitant de leurs dernières heures de liberté pour faire leurs achats ou profiter de leur famille. Pour la dixième fois depuis que j’ai reçu son courrier, je critique le mauvais choix du lieu de rendez-vous choisi par Sharp ; autant nous rencontrer dans le hall du Consilium tant qu’on y est, et de crier à tue-tête que nous allons discuter de magie noire !

En arrivant près du café, je jette un coup d'œil discret par la vitrine pour m’assurer que l’enfant n’est pas encore arrivé. Je n’aperçois pas sa frimousse noire, mais j’ai le temps de voir que, même s’il y a des tables disponibles, l’intérieur de l’établissement est occupé par un certain nombre de couples, de familles et autres sorciers. De toute manière, ce n’est pas comme si j’avais eu la moindre intention d’entrer là-dedans.

Je m’adosse au mur à côté de l’entrée, les mains rentrées dans les poches et un bonnet de couleur sombre enfoncé sur la tête. Mon regard passe d’un bout à l’autre de la rue pour surveiller l’arrivée du garçon que je n'ai pas revu depuis de nombreux mois et que je n'avais pas l'intention de revoir avant un bon moment. Je garde bon souvenir de son audace et de sa détermination. Moins de son impertinence. Sera-t-il suffisamment à l'écoute ? Je barde mon coeur : de toute façon, il me décevra quoi qu'il arrive et je rentrerai chez moi persuadée qu'il n'existe dans ce monde rien ni personne d'aussi intensément passionnant et intéressant que... Bah, qu'importe ? J'ai oublié.

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Samedi 2 janvier 2049, 14h55
Café du Rosier — Godric’s Hollow
Deuxième année


Tout juste arrivés devant le café, je tire enfin sur ma capuche sans faire attention aux flocons de neige qui en tombent. Ma mère a tout juste le temps de m'imiter que j'ai déjà remarqué Aelle sous son bonnet, adossée au mur de l'entrée. J'ai beau avoir des traits fatigués ces derniers temps, je ne peux pas m'empêcher de sourire en la voyant. Cette tête renfrognée est, encore une fois, mon seul espoir d'avoir des réponses sur ce qui n'est pas à ma portée. J'empêche alors celle qui m'accompagne d'entrer en la retenant par la manche de sa robe et commence timidement les présentations :

« - Maman ! Elle est là, c'est Aelle. J'accélère mon débit, comme s'il me déculpabiliser plus facilement. C'est ma mère elle voulait absolument te voir je lui ai dit que y avait pas besoin mais elle a insisté, donc euh.. hmm.. Je me râcle la gorge et me retourne vers ma mère. Voilà, c'est bon, tu peux partir maintenant !

J'ai l'impression de m'enfoncer dans mes chaussures, les joues rougies par cette entrevue qu'Aelle doit sûrement déjà juger, et ma mère qui se grandit en tendant sa main pour la saluer.

- Merci Lukas, lâche-t-elle en riant, amusée de voir son fils si gêné. Je ne vous impose pas ma présence, je voulais juste m'assurer qu'il ne serait pas tout seul. Elle jette un œil à la devanture. Quand j'étais plus jeune, il y avait un Speakeasy dans les caves du café.. Je me demande s'ils l'ont toujours. Elle regarde sa montre. Bon, je vous laisse tous les deux. Je dois passer dans les serres de l'hôpital, je passe te récupérer dans une heure trente ? Je hoche la tête. A tout à l'heure. »

A mesure qu'elle s'en va, je récupère ma taille normale et me tient à nouveau droit. Je me retourne vers Aelle, lui sourit d'une manière plus lourde, comme si j'encaissais enfin qu'il me fallait être prêt. Prêt à la discussion.

« - Bon. On entre ? »

Je préfère la laisser passer devant. Au moins, elle choisira la table. Je la ralentirai lorsqu'elle l'aura choisie, et je la laisserai également choisir sa chaise. Je lui tendrai la carte des boissons pour qu'elle choisisse en premier, afin qu'elle ne s'impatiente pas de ma lenteur. De toute manière, je sais déjà que c'est un chocolat chaud que je commanderai. Une valeur sûre qui se trouve dans tous les cafés. Je passerai pour celui qui ne lui fait pas perdre son temps en sachant déjà ce qu'il veut. J'ai tout répété pour économiser chaque minute.

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Je le repère dès qu'il pénètre dans la rue. Sans surprise, je remarque qu'il est accompagné. J'aurais aimé le rencontrer seul, mais je savais que j'aurais affaire à l'un de ses parents, ou peu importe qui dans sa famille s'occupe de sa sécurité et de son bien-être. J'espère que cette dame n'est pas attaché au langage corporel : je n'ai jamais été très avenante et je ne changerai pas pour la curiosité d'un tout petit garçon. Garçon qui, de là où je me tiens, ne semble guère avoir changé. Mais qui suis-je pour juger s'il a pris un ou deux centimètres ? Je me fiche de sa taille, de sa coupe de cheveux, des expressions de son visage et de tout ce qui le compose, excepté ce qu'il a dans la tête. Et ce n'est pas en le dévisageant que j'aurais accès à ses pensées.

Je me détache du mur au moment où ils arrivent devant moi. À ma plus grande surprise, Lukas Sharp agit comme n'importe quel enfant aurait pu le faire à sa place. Il fait très enfantin à côté de sa mère, presque gamin, et je me demande si je vais regretter de lui avoir offert un peu de mon temps — c'est qu'il est vraiment petit et regardez les rondeurs d'enfance qui attendrissent son visage... Est-ce réellement lui qui m'a écrit à propos de magie noire ? Je n'avais pas conscience que faire face à un enfant au beau milieu de Godric's Hollow serait très différent que de le rencontrer dans un couloir de Poudlard. Nous étions alors tous les deux élèves et, sur le papier du moins, tous les deux considérés comme des enfants. Nous étions sous la responsabilité du château. Et maintenant ? Maintenant je suis adulte, indépendante et lui n'est qu'un gamin accompagné de sa maman.

Maman qui me tend d'ailleurs la main. J'arrache mon regard de son fils pour aller à sa rencontre. Qu'est-ce que Sharp a bien pu lui raconter sur moi ? Que j'allais l'aider pour ses devoirs ? Lui donner des conseils pour son orientation ? Merlin, si elle savait.

« Bonjour, madame. »

Je glisse ma main dans la sienne pour la lui serrer ; elle s'occupe de faire la conversation et je hoche vaguement la tête en essayant de ne pas remarquer combien Sharp semble mal à l'aise de se pointer devant moi avec sa maman. À vrai dire, cela me donne envie de sourire. Par tous les mages, j'aurais détesté devoir me rendre à un tel rendez-vous avec ma mère ou mon père quand j'avais son âge ! Je m'en serais étouffée de honte. J'ai ressenti quelque de semblable le jour où papa m'a accompagnée à Poudlard, à Poudlard, pour que l'on s'assure que j'avais le niveau nécessaire pour reprendre l'école en troisième année après mon exclusion. Je ne sais plus qui nous avait accueilli ce jour-là, mais mais je me rappelle m'être sentie effroyablement mal à l'aise parce que la seule présence de mon père rappelait à la terre entière que je n'étais qu'une enfant.

« Je vous promets de ne pas le laisser tout seul, » glissé-je à la femme lorsque j'en ai l'occasion, espérant de toutes mes forces qu'elle n'est pas du genre mère poule à revenir sur ses pas pour s'assurer que son précieux fils ne court aucun danger.

Elle s'éloigne un instant plus tard et je la regarde prendre la direction de la Nouvelle Sainte-Mangouste à grands pas. Une grappe de clients ouvrent la porte du Café du Rosier et se dispersent dans la rue. Pendant ce temps-là, Sharp me dévisage, plus fier maintenant qu'il est seul qu'il ne l'était en compagnie de sa famille, et je le dévisage également sans répondre au sourire qu'il me réserve.

Voilà quels sont les premiers mots du gamin qui envoie du courrier à une femme de dix-neuf ans diplômée pour la questionner avec un certain manque de politesse à propos d'une magie interdite dans le pays dans lequel il vit qui pourrait nous valoir des soucis à tous les deux — et surtout à moi ; bon, on rentre ? C'est insolent. C'est présomptueux. Et c'est tellement naïf que je permets un sourire moqueur d'étirer mes lèvres.

« Non, répliqué-je en dressant le menton. On entre pas. »

La place Armand Malefoy est noire de monde malgré la neige, le ciel couvert et les flocons. Des enfants s'amusent à se lancer des boules de neige et j'aperçois même un bonhomme de neige enchanté qui s'amuse à ôter la carotte de son nez et à la croquer dans un mouvement perpétuel qui amuse les passants.

« J'espère que ta mère n'est pas aussi indiscrète que toi, lancé-je au garçon en m'éloignant de la façade du Café du Rosier. Ramène-toi. »

Et sans attendre de savoir s'il me suivra ou non, mais tout de même persuadée qu'il le fera vu l'ardeur avec laquelle il m'a questionné ces dernières semaines, je me glisse dans une ruelle adjacente à la place, direction la Promenade des sirènes.

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Ma main gauche, qui s'apprêtait à agripper la poignée du café, reste en suspend lorsque le non d'Aelle résonne dans mes oreilles. Comment ça non ? Je fronce les sourcils, cherchant à lire une explication sur son visage sans que j'aie à me ridiculiser en la lui demandant, mais c'est une nouvelle négation que je reçois. On ne va vraiment pas entrer ? Elle est sérieuse ? Pourquoi me demander un lieu de rendez-vous si c'est pour le fuir ? Ca valait bien la peine.

Elle enchaine. J'ajoute une grimace à mon froncement de sourcils. En quoi je suis indiscret ? Je m'apprête à riposter, lorsque son ordre me casse dans mon élan. La suivre ? Mais ce n'était pas le plan ! On devait entrer, choisir une table, une chaise, une boisson et un chocolat chaud ! Je vérifie derrière moi pour m'assurer que ma mère est bien loin et lâche un profond soupire en me lançant aux trousses d'Aelle qui est déjà partie. Je me retrouve soudain dans ce couloir sombre à Poudlard, à la rattraper à nouveau parce qu'elle a décidé de faire son chemin. Encore une fois, je la suis. Je n'ai pas d'autre choix que de la suivre de toute façon.

Je lève les yeux au ciel lorsque j'arrive à ses côtés, mais déjà plus détendu et presque amusé de ne finalement pas respecter les consignes de ma mère, j'ose un commentaire.

« Pour quelqu'un qui dit que la... Je regarde à gauche et à droite et chuchote. ...mmmm mmmm c'est pas quelque chose de mauvais, t'as pas trop l'air de vouloir en parler dans un café, Bristyle. J'accentue mon intonation sur son nom, comme pour montrer que je m'octroie déjà un point dans ce duel sur la magie noire. »

J'ai bien envie de lui demander où elle m'emmène, mais je sais que cette question l'agacera. Autant agir comme si je trouvais son comportement tout à fait normal et me laisser guider jusqu'à ce qu'elle élise domicile dans une vieille rue sombre, à son image.

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Évidemment qu'il me suit. Je ne prends même pas la peine de baisser les yeux sur lui quand il arrive près de moi. Je poursuis ma route à grand pas, concentrée pour ne pas glisser sur les pavés rendus glissant par la neige. La ruelle nous éloigne du centre de Godric's Hollow et du brouhaha de la place, mais nous croisons encore beaucoup de familles.

Le vent qui souffle dans notre direction est chargé des odeurs humides de la Towy. Les murets bordant le fleuve se dévoilent au bout de la rue. Avant de venir, j'ai longuement réfléchi à où emmener Sharp, puisqu'il était hors de question de rester au Café du Rosier. J'ai pensé à transplaner, purement et simplement, pour rejoindre quelques lieux de ma connaissance à l'abri des regards, des oreilles et des éléments, mais j'ai rapidement abandonné l'idée. Et la présence de la mère de Sharp me confirme ce choix : hors de question de transplaner avec un enfant en-dehors de la ville — j'aurais été gênée de rendre à la dame un marmot au bord du vomissement. Ne restait donc plus que la ville elle-même. Nous avons encore quelques minutes de marche devant nous avant d'atteindre notre objectif.

Le commentaire du garçon m'arrache à la contemplation morose de l'architecture austère de la ville. J'éprouve un tel agacement face à son insolence que j'en ralentis la cadence de mon pas. Il prend le sujet à la légère, ce qui me prouve encore une fois qu'il n'est pas dans mon camp, mais plutôt dans celui du gosse ignare et buté qu'il est, parfaitement formaté par la société dans laquelle il a grandi et qui ne lui a pas appris à réfléchir par lui-même. Pire, sa phrase me rappelle brusquement le ton qu'il a employé dans les premiers courriers qu'il m'a envoyé. Lukas Sharp a en lui un enfant rebelle qui ne demande qu'à s'exprimer — si j'étais sincère avec moi-même, je m'avouerais que c'est ce qui m'a plu au tout début chez lui. Mais je ne suis pas sincère, pas envers moi-même.

Je l'épingle d'un regard acéré, m'immobilisant dans la rue comme si nous étions seuls au monde.

« Il y a une très grande différence entre ce qui est mauvais et ce qui est interdit, Sharp. N'est pas toujours mauvais ce qui est interdit et n'est pas toujours interdit ce qui est mauvais. »

Mais quel intérêt d'expliquer à ce garçon encore trop peu éduqué sur le sujet que ce n'est pas parce que la magie noire est mauvaise que je veux éviter d'en parler dans un café, mais tout simplement parce qu'elle est interdite et que ça attirera l'attention, surtout si l'une des deux personnes participant à la discussion est un sorcier prépubère ; je ne vais pas me lancer dans des explications à la volée, entre deux rangées de bâtiments et à portée d'oreille des badauds.

« Maintenant si t'es pas capable de comprendre mes décisions, c'est pas mon problème. Je te demande pas ton avis. »

Je reprends ma marche dans un claquement de cape, abandonnant derrière moi la simple idée que cette entrevue puisse se passer normalement. Mais si j'avais voulu de la normalité, je n'aurais pas accepté ce rendez-vous. Il n'y a rien de normal dans le fait de parler de magie noire avec un enfant, pas dans ce pays, pas dans cette société. Et c'est pour ça que je suis là et que j'accepte de répondre à ses questions. Cela ne signifie pas pour autant que je vais me laisser faire et tout accepter de lui. Et puis s'il fait son humain moyen et qu'il se vexe parce que j'élève la voix et bien il n'aura qu'à retourner voir sa mère.

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Son arrêt soudain sur ce trottoir est si inattendu qu'il me fait légèrement déraper sur la neige. Je retiens ce réflexe que j'ai de vouloir l'attraper par le bras et fais mine de contrôler mon équilibre à la place. Je relève la tête et écoute cette grande phrase qu'elle m'offre et qui marquera mon avenir. Son ton me rappelle douloureusement Valerion, mais m'apaise également. Je me répète une fois, deux fois, trois fois sa phrase pour tenter d'en extraire toute son essence. Je ne sais pas pourquoi cette phrase résonne autant en moi, mais elle me parle. Le regard sérieux et pensif, je tente de réfléchir à tout ce qui m'est interdit chez moi, à Poudlard, et en général ; je réfléchis à tout ce qui est mauvais, mais qui n'est pas non plus interdit et soudain, mes questions changent.

Toutefois, son commentaire m'agace et me fait claquer la langue. Son impatience m'agace comme celle de Valerion m'agace. Il faudrait tout comprendre plus vite que les autres avec ces deux-là, mais mon ambition grandissant de jour en jour, je veux leur prouver que je peux en être capable. En témoigne mon pincement de lèvres qui se retient de lâcher un commentaire ; je le retiens et je la laisse me remettre en place.

« D'accord. Alors qui l'a interdite et pourquoi ?, demandé-je en reprenant la marche après elle. Et surtout... Si c'est interdit, pourquoi Montmort devrait pas être au courant que le concierge la pratique ? Il se passerait quoi si elle savait ? »

Je tente de cacher au mieux mon excitation d'imaginer Kohler au milieu d'une cellule, mais mon imagination est plus forte. Je le vois déjà le boulet à la cheville.

Je ne sais pas où Bristyle m'emmène, mais je n'ai pas envie d'attendre la fin de la promenade pour poser mes questions. J'en ai trop et je n'ai qu'une heure trente, alors soit elle m'emmène plus rapidement là où elle souhaite aller, soit elle y répond maintenant.

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Je lui lance un regard en biais quand il me rejoint. C'est facile de deviner qu'il a mal pris ma dernière phrase, pourtant quand il reprend la parole, son ton est presque normal. Par normal, comprendre qu'il est moins insolent qu'un instant mais plus tôt. Mais j'ai l'impression que jamais cet enfant ne parlera de façon neutre. Ou alors c'est moi qui lui prête un comportement plus insolent qu'il n'a réellement. Peut-être. Si c'est le cas, ce serait justifié vu la tête des lettres qu'il m'a envoyées — et pour lesquelles j'éprouve encore de la rancœur.

Montmort ! Un rire intérieur me bouscule quand il parle d'elle. Mais depuis quand est-ce que la direction de Poudlard se préoccupe-t-elle des mages noirs, Sharp ? Si tu avais mon âge, tu saurais que toute ma scolarité j'ai entendu des rumeurs sur une mage noire, toute ma scolarité. Oh, si tu savais ce qui se racontait sur elle dans les couloirs ! De biens mauvaises choses. Qui se sont révélées très vraies, dans le fond. Oh oui, si tu savais que Poudlard avait eu une directrice mage no... Mes pensées font subitement marche arrière ; mon coeur bat douloureusement au fond de moi. Je camoufle aisément mon trouble derrière un reniflement, la tête remplie d'angoisse : j'ai été persuadée, pendant quelques secondes, qu'une directrice avait été mage noire. Pourquoi ? Qui ? Qui donc ? Montmort ? C'est la seule directrice que j'ai connue, après tout. Avant elle il y avait... Avant elle... Je ne connais que Montmort. Une mage noire, elle ? Merlin, mais le monde trébucherait sur lui-même si c'était le cas !

Mon incapacité à réfléchir de façon cohérente m'agace et m'angoisse. Au moment où je pense comprendre les choses, les souvenirs se dérobent à moi. Je ne sais plus très bien si les images dans ma tête sont de l'ordre des rêves ou de la réalité ; après tout, Montmort n'est pas brune comme la silhouette qui habite mes pensées. Merlin, au diable ces pensées embrumées !

Je ne peux pas me retenir de lever les yeux au ciel, balançant à la voûte nuageuse toute l'exaspération que m'inspire la naïveté de l'enfant — et mon propre trouble. Pour le coup, elle est dénuée d'agacement mais il s'agit bel et bien d'exaspération face à la question de Sharp qui manie le terme "interdit" sans réussir à se départir des œillères de son âge. Étais-je pareil à douze ans ? Avais-je aussi peu de nuances dans ma conception de l'interdiction ?

« C'est pas écrit sur le front de ceux qui la pratiquent, Sharp, soupiré-je en prenant soin de ne surtout pas l'encourager dans les inepties qu'il continue d'affirmer à propos de ce concierge. Tout comme personne n'est au courant, de ce que j'en sais du moins, que t'es sorti dans les couloirs après le couvre feu ou que tu as fouillé dans un carnet dont tu as toi-même dit qu'il était secret. Ce n'est pas parce que tu te crois au courant de quelque chose que toute l'école l'est également. »

Nous parvenons au bout de la rue. S'étire devant nous la Promenade des sirènes, bord de fleuve qui attire parfois autant de monde que la place Armand Malfoy. Aujourd'hui, les murets qui donnent sur les accotements de la Towy ne sont pas noirs de monde, pas plus que le pont qui mène au quartier Peverell.

« À ton avis, qui l'interdit ? »

Il a tourné sa phrase au passé ; je pose la mienne au présent, trouvant beaucoup cohérent de parler d'aujourd'hui que d'hier. J'ai questionné le garçon en me débarrassant du sarcasme avec lequel j'habille habituellement le moindre de mes mots.

« Et qu'est-ce que tu penses que Montmort ferait si elle pensait qu'un mage noir se baladait dans son école ? »

C'est une question de logique, je suis certaine que même lui peut avoir la réponse à ces questions.

Je bifurque à gauche et m'approche du fleuve pour le longer. Pas à un instant mon regard ne croise celui de Sharp, même si je le surveille dans ma vision périphérique. Tant que nous marchons, je préfère me concentrer sur le reste.

L'horizon est bloqué par les toits et la muraille qui entoure Godric's Hollow. Même si j'aime l'idée d'une ville purement sorcière, je trouve celle-ci étouffante justement à cause du mur d'enceinte qui enferme le centre-ville et qui me donne l'impression d'être un rat coincé dans une cage. Vivement que nous soyons dans la vieille ville où le ciel semble plus large et la liberté plus accessible. Je hâte le pas, sans égard pour celui qui m'accompagne et qui, vu sa taille, a des jambes bien plus petites que les miennes.

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Ses soupires blessent ma fierté à chaque fois qu'ils viennent toucher mon épaule, comme le buzzer d'un jeu télévisé qui alerte d'une mauvaise réponse. Et je n'aime pas entendre ce buzzer. Toutefois, la fierté reprend vite le dessus lorsqu'elle énumère mes prouesses d'une sortie nocturne et d'une lecture de carnet secret. Certes, la dernière cache un peu de honte, mais elle veut aussi dire : entrée par effraction dans un bureau, manipulation d'un tableau et sortie sans avoir été pris.

« Bah ce serait bien si c'était écrit sur leur front !, déclaré-je un peu bougon. Imagine si j'étais un mage noir, t'aurais pas envie de le savoir ? Ou si toi t'en étais une ? J'aurais p'tete envie de le savoir ! Je hausse les épaules. Je sais pas, pour savoir à qui on a affaire, quoi. »

Je pars dans mes pensées incohérentes, aveuglées par ma soif de vengeance ; car non, bien sûr, si j'en étais un, je n'aurais aucune envie que les autres le sachent. Et si un enfant de douze ans savait que j'en étais un, j'aurais bien envie de m'assurer qu'il ne dise rien. La peur soudaine, encore jamais ressentie jusque là, que le concierge s'en prenne à moi me parcourt dans tout le corps. Je déglutis, prêt à supplier l'aide d'Aelle qu'elle me protège, quand sa question me sort de mes pensées. Je tente de réfléchir au plus vite, tentant au mieux de ne pas montrer que j'ai été perturbé.

« Hm.. Le Ministère de y a longtemps, non ? Et Montmort bah... Elle le virerait ? Mais personne ne nous a pris au sérieux quand Eli et moi on a tenté de le dire aux autres. Ils sont assez idiots pour croire que Valerion enferme des élèves dans les cachots, mais pas que le concierge est un mmmm mmmm.. Ou p'tete que la directrice s'en fout.. Tu crois qu'elle s'en fout ? »

Je réfléchis une seconde à ma question dite à voix haute, à sa pertinence. Pertinence qui n'est clairement pas de la partie.

« Non, elle s'en fouterait pas mais... Je sais pas, pour les élèves et les parents, j'aurais au moins enquêté à sa place. »

J'ai envie de lui demander si je devrais en parler à ma mère, mais je sens bien que la réponse serait clairement non. Et puis, j'ai promis. Je ne dois plus en parler. A mesure que mes pensées fusent dans mon esprit, mes pas ralentissent et je dois accélérer tous les trois mètres pour rattraper les enjambées d'Aelle. Je ne dis rien, je m'adapte et attends patiemment les instructions de l'ancienne Poufsouffle. Je ne sais toujours rien sur les pratiques des mages noirs, ni comment prouver qu'ils en sont, mais je sens bien qu'en plein milieu d'une foule, ce n'est pas l'idéal. Je retiens encore le sac entier de questions qui débordent, encore quelques mètres.

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Entre deux courses pour me rejoindre et au fur et à mesure que nous grignotons les mètres qui nous séparent de la vieille ville, Sharp m'offre ses réponses. Et c'est plus fort que moi, c'est plus fort que moi, tellement fort que je ne le vois pas venir : j'éclate d'un rire bref à sa première intervention et tourne aussitôt la tête en direction du fleuve pour tenir loin de lui mes lèvres courbées vers le haut et l'amusement qui s'est inscrit sur mon visage. Oh, doux Merlin, on ne me l'a jamais faite, celle-là. Imagine je suis une mage noire, Lukas Sharp, tu aimerais le savoir, hein ! Mais je ne suis pas une mage noire, il va lui falloir comprendre qu'il y a une très grande différence entre manipuler des sortilèges dit noirs et être une mage noire. Cela dit, peu importe, si j'ai ri c'est sûrement parce que je sais qu'il aimerait bien que ce soit écrit sur mon front que je manipule la magie noire, que je la découvre, que je m'y entraîne et qu'il m'est même arrivé d'user de sacrifices physiques qui, parce qu'ils sont plus impressionnants et voyants, constituent dans l'imaginaire collectif, l'un des plus terribles actes de magie noire que l'on puisse faire. Quelle terrible trahison ce serait pour lui de découvrir ma véritable nature — cela m'inspire un dédain incommensurable, comme à chaque fois que je fais face à quelqu'un qui ne comprend rien à rien à ce que je suis.

Merlin, que cet enfant est... Naïf. C'est bien une pensée d'enfant, ça, de croire que ce serait juste que ce soit écrit sur la tronche des gens ce qu'ils sont au fond d'eux. Si c'était aussi simple, cela éviterait toutes les déconvenues et les mauvaises rencontres du monde. Mauvaise comme... Clignote soudainement dans mon esprit une image et une voix que je ne comprends pas ; l'image dessine une silhouette en ombre chinoise sur un ciel immense et la voix crie : « Je ne suis pas néfaste ! ». Le souvenir clignote le temps d'une inspiration et de trois pas puis disparaît dans les limbes de mon inconscient ensorcelé.

« Est-ce que tu penses vraiment que les gens en ont quelque chose à faire de tes envies ? lui jeté-je sur un ton beaucoup plus dur que celui sur lequel je l'ai questionné un instant plus tôt. Ce qu'ils font te concerne pas et il faut vraiment que tu arrêtes de croire... »

que les mages noirs sont de gros méchants qu'il faut jeter au pilori. Je secoue vivement la tête comme pour dire : "enfin, on verra plus tard". Sauf que je ne le dis pas, parce que c'est évident, et que s'il avait attendu avant de me questionner comme je lui ai conseillé de le faire en choisissant de le pas m'installer au Café du Rosier, il ne serait pas frustré de ne pas me voir lui répondre entièrement. Je préfère passer à la suite plutôt que de m'arrêter sur son affirmation et son espoir que tout dans le monde soit absolument transparent pour épargner son pauvre petit coeur bourré d'envies.

« Je t'ai pas demandé qui l'avait interdit il y a des années, Sharp, mais qui l'interdit maintenant ; la subtilité était dans le temps de ma question, » soulevé-je sarcastiquement. S'il croit que je vais lui donner la réponse, il peut se fourrer sa baguette dans l'oeil. « Quant à Montmort, elle doit entendre des rumeurs semblables à longueur de journée, si elle devait faire attention à chacune d'elles elle s'en sortirait pas. »

Non mais que croit-il ? Pour la première fois depuis que nous nous sommes immobilisés dans la ruelle, je tourne la tête vers lui pour lui lancer en toute franchise un regard accablé. Il a trouvé ses preuves dans un drôle de carnet, lui petit enfant de douze ans, et il pense que les gens vont écouter les racontars de deux gosses ? Alors que le sujet est si sérieux ? Si ça n'avait été qu'une rumeur banale, on les aurait sûrement écouté, lui et cette Éli, mais personne, personne ne se laisserait aller à croire aussi facilement à une affirmation aussi aberrante et aussi dangereuse que : le concierge est un mage noir. Personne. Et il ne l'a pas compris, il continue de crier à l'injustice de toute la force de sa petite voix qui n'a aucun poids. Ce n'est pas la bonne stratégie. Mais je n'ai aucune intention de lui dire quoi faire alors même que je doute de ce qu'il affirme, et je le ferai tant que je n'aurais pas de preuve tangible. Et puis même si j'avais des preuves ? Qu'est-ce que j'en ai à faire que le concierge soit un foutu mage noir ?

Plus nous nous approchons du mur d'enceinte, plus celui grandit devant nous. D'abord mur de brisques et de pierres, il devient véritable obstacle entre nous et notre objectif. Ses créneaux se frottent avec insolence contre les nuages, nous narguant par leur seule présence. La Towy, elle, est privilégiée : si on suit le fleuve des yeux, on s'aperçoit qu'il peut franchir sans la moindre difficulté les murailles alors que nous... Oh, merde. Je grimace discrètement, le nez levé vers le rempart : je me suis trompée de chemin. Je pensais qu'il y avait une porte menant à la vieille-ville par ici, mais il me semble évident que nous allons devoir longer ce fichu mur imposant jusqu'à pouvoir nous échapper de son étreinte. Merlin, l'envie d'attraper le gosse par le bras et de transplaner avec lui me titille si fort que je dois crisper les poings pour ne pas me laisser tenter.

Le contour des ténèbres PV
Le ton que je connais d'Aelle revient à la charge. Ce ton dur qui la caractérise et qui caractérise Valerion. Ce ton que je commence à rechercher chez tout le monde car il m'alimente. Son ton qui me remet à ma place, qui ne me laisse pas exprimer des idées naïves et qui me conditionne. Lorsque sa phrase reste en suspens, je fixe son regard. Je sais que rien ne va sortir de sa bouche, que tout se joue dans ses yeux et ce qu'elle ne me dit pas m'interroge. Que j'arrête de croire que les gens veulent savoir ? Qu'il faut le dire à tout le monde ? Ou que j'arrête de croire que les mages noirs sont mauvais ? Remettre en question ce que Valerion m'a montré me coûte. Je baisse la tête, observe mes pieds avancer et me demande enfin : est-ce que j'ai le droit de penser différemment ? Est-ce qu'elle reviendrait si je devenais tout ce qu'elle déteste ?

Je relève la tête, appelé par le sarcasme de celle qui me dirige dans ce que l'on pourrait penser, toutes les rues de Godric's, et me voilà agacé. Je reste silencieux un instant, observe l'énième rue dans laquelle nous tournons et m'arrête.

« Bon, au lieu de jouer aux devinettes, dis-moi tout ce que tu as à me dire. On perd du temps, soupiré-je. Je tourne la tête à gauche et à droite. Tu joues les guides, Bristyle ? Parce que je connais, hein. »

J'imite son sarcasme, comme j'imite le comportement de ces deux femmes qui m'impressionnent. Je voudrais leurs connaissances, leur posture, leur magie, leur puissance et surtout, cette habilité d'être seul et de se foutre royalement des autres.

Fiche PR - 4e année RP