AMICO Des souvenirs couleur ocre Solo

JOUR 3
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17 avril 2048


Elle bouge trop rapidement pour que je la voie arriver. Un saut en l’air, un coup de pied retourné ; le choc me frappe au bras et sans que je puisse contrôler ma chute, je m’effondre sur le côté, la bouche dans la poussière. Je me relève aussitôt, le bras replié sur le ventre et l’autre levé, la mine revêche, prête à me défendre quoi qu’il arrive malgré la douleur qui fait hurler le moindre de mes muscles. Mais mon adversaire abandonne sa position de combat et s’approche vivement de moi pour m’expliquer dans un anglais plus maladroit que celui d’Araya pourquoi j’ai été une cible si facile pour elle. Sans le moindre jugement elle me montre comment placer mes pieds sur le sol et comment gainer mon corps pour parer les coups lorsque je ne peux pas les éviter.

En l’écoutant, je me demande ce qu’il m’a pris d’accepter qu’elle me fasse une démonstration de combat rapproché à mains nues au lieu de rester avec Araya pour poursuivre notre entraînement moins agressif bien que tout aussi épuisant. Sur le coup, cela m’a paru intéressant, et la jeune fille avait l’air sincèrement soucieuse de m’apprendre. Je crois qu’elle ne savait pas que je n’avais jamais fait ça avant.

« Vous n’apprenez pas les bases, dans ton école ? » me demande-t-elle.

Je comprends qu’elle ne connaît rien de Poudlard, peut-être même ignore-t-elle que je suis une étudiante anglaise. Elle reste à mes côtés pendant l’heure et demi que dure l’entraînement matinal et me rassure alors que je n’ai pas besoin de l’être : « Tu finiras par apprendre et comprendre ! On passe tous par là. » Je grimace un vague sourire et m’éloigne dès que possible. Dans le couloir, alors que je crapahute avec ma mine sombre, les bras repliés contre le corps, Araya me rejoint avec un sourire un brin moqueur :

« Je t’avais dit de ne pas y aller. »

Elle file devant moi, bien plus rapide et vive que moi, alors que le moindre de mes muscles me fait mal et que chaque pas que je fais est une souffrance. Ce matin en me réveillant, je me suis rappelé qu'un entraînement physique rimait avec courbatures. J’ai mis des plombes avant de réussir à me lever. J’avais l’impression que mes jambes étaient inutilisables. Jamais je n’ai eu aussi mal après un effort physique. Je ne savais même pas que c’était possible de se sentir si raide. Le réveil, le rangement de la chambre et la course jusqu’à la salle d’entraînement m’ont paru durer une éternité et ont sapé l’énergie que m’avait rendu ma nuit de sommeil.

Désormais, je me traîne plus qu’autre chose, accablée par cette fatigue et ces efforts que l’on m’impose dès le réveil. D’habitude, je relis mes cours ou un chapitre quand je me lève tôt, j’ai le temps de penser, d’apprendre, de comprendre. Pourquoi ne laisse-t-on pas de la place pour cela ici ? Pourquoi s’entraîner dès le réveil ? Quel intérêt ? La plupart des étudiants que je croise ont une mine réjouie et de grands sourires, ils se frappent dans le dos et comparent leurs performances. Ils sont habitués et heureux comme ça. Les plus jeunes élèves sont ceux qui ont l’air d’en souffrir le plus : j’en ai même vu un pleurer après s’être fait punir parce qu’il était trop lent. Je suis malgré moi impressionnée par cette rigueur que nous n’avons pas à Poudlard. Ici, personne ne râle parce qu’il doit se lever tôt et suivre l’entraînement matinal. Tout le monde le fait, un point c’est tout. Ça fait partie de l’ordre naturel des choses. J’ai l’impression qu’ils aiment suivre ces règles, même si certains en souffrent.

Zikomo prend un malin plaisir à se moquer de moi. Il me raconte des anecdotes à propos des sorciers qu’il a accompagnés tout du long de sa vie. Il me dit que je suis la première à avoir si peu de capacités physiques, ce à quoi je rétorque, vexée :

« En même temps, je suis la première anglaise que tu squattes. Si t’es pas content, fallait te trouver un sorcier africain. Je suis sûre que tous les élèves ici seraient ravis de t’avoir pour compagnon. »

Loin d'être vexé, le Mngwi saute sur mon épaule avant que je ne puisse quitter la chambre, fraîchement lavée mais les muscles toujours endoloris.

« Je me contente de mon anglaise grognon, » me lance-t-il en plantant ses dents dans le cartilage de mon oreille.

J’étends le bras pour lui donner un coup, mais trop tard : il détale déjà, le poil au vent, en zigzaguant entre les étudiants. Je le suis à une allure bien plus misérable, une moue amusée sur les lèvres.

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Araya m’attend à l’entrée de la caverne ; ce matin, nous avons un cours de Maîtrise du vent. Même si je sais qu’elle est bien plus du genre à étudier à la bibliothèque ou dans sa classe de magie chamanique, elle ne se plaint pas.

Contrairement à ce que je pensais, ce cours ne consiste pas seulement à faire souffler le vent plus ou moins fort. C’est la maîtrise de l'élément dans son entièreté que la professeure apprend à ses élèves ; force et direction du vent, certes, mais également l’influence sur la météo et la modification de la composition de l’air. Lorsque les exercices se concentrent sur ce dernier point, je mets un point d’honneur à éviter le regard d’Araya, faisant mine d’être trop alpaguée par l’illumination des tatouages d’un jeune homme en plein exercice — après tout, c’est en enlevant l’oxygène dans l’air autour de moi qu’Araya a gagné le duel qui nous a opposé, à Poudlard. Je n’ai aucune envie d’évoquer ce sujet avec elle et quelque chose me dit qu’elle n’en a pas envie non plus.

Vient un moment dans le cours où nous faisons une pause. Je m’éloigne dans l’immense pièce mais je suis aussitôt rejointe non pas par Araya, mais par une jeune fille aux cheveux crépus gonflés autour de la tête et au sourire curieux. Elle me demande si c’est vrai que je suis capable de créer du vent moi aussi, alors que je n’ai ni tatouages ni disposition pour l’élément de l’air. J’aurais bien aimé échapper à son attention mais elle n’est pas la seule à me regarder curieusement, plusieurs autres élèves m’entourent et m’incitent à me servir de ma baguette magique, artefact avec lequel ils sont peu familiers et qui est aussi impressionnants pour eux que le sont leurs tatouages pour moi. Même Araya s’approche, un sourire amusé étirant ses fines lèvres alors qu’elle m’a déjà vu à l'œuvre. D’un geste du menton, elle m’encourage :

« Allez, montre ! »

La professeure s’étant éloignée, je songe que je ne prends aucun risque à faire l’étalage de mes talents. Et puis la dizaine d’élèves qui m’entoure ne semble pas vouloir se détourner et lâcher le morceau. Je n’ai jamais été gênée de montrer de quoi j’étais capable à Poudlard, durant les cours et les exercices pratiques. La magie est un domaine que je maîtrise. Tout comme je ne crains pas de répondre aux questions à voix haute car j’en maîtrise les réponses, je suis tout à fait capable de faire une démonstration à ses élèves curieux.

Ce n’est pas bien difficile pour moi de faire s’élever une brise dans la pièce en prenant soin d’articuler la formule pour qu’elle s’ancre dans leur esprit. Ventus et le vent se lève, d’abord brise, il devient bourrasque, puis tempête que je stoppe très rapidement.

Leurs sourires et exclamations ravies font s’étirer sur mon visage un sourire hésitant. J’aimerais leur dire que ce n’est pas grand chose, que je peux faire bien plus impressionnant que cela, mais ils ne m’en laissent pas l’occasion. Ils me pressent de questions et lorsqu’ils ont eu leurs réponses, ils profitent des dernières minutes de pause pour se tourner vers les autres correspondants, ceux qui viennent des autres écoles, et réussissent à les convaincre comme ils l’ont fait avec moi de créer du vent avec leur catalyseur, s’ils en sont capables.

Le moment que je passe avec eux semble hors du temps. À Poudlard, je ne me mélange que rarement aux autres étudiants. Lors des exercices en groupe, je fais équipe avec quelques élèves de ma promotion que je juge capables et qui n’ont aucun autre groupe à rejoindre ; nous nous exerçons, parfois nous discutons des consignes, de la magie, de nos erreurs, mais c’est très rare que l’ambiance soit aussi légère que celle d’aujourd’hui. Peut-être parce qu’à Poudlard, les élèves ne me parlent pas. Ils ne me pressent pas de questions, ils n’insistent pas ; ils savent déjà qu’une fois mon quota de patience dépassé, je me montrerai désagréable. Mais ici, ils ne savent pas. Et puisqu’ils ne savent pas, ils se pressent autour de moi sans faire fi de mes gestes de recul lorsque certains veulent m’entourer les épaules du bras ou quand ils se penchent trop près de moi.

En ce troisième jour à l’école Africaine, l’impression d’être dans un monde totalement étranger diminue. Si je ne me suis pas encore habituée aux hurlements de mes muscles fatigués par les entraînements matinaux, les boyaux de terre que je parcoure ne sont plus aussi étonnants que les premiers jours. J’aime sentir la montagne autour de moi, devoir me plaquer contre les murs pour laisser passer les étudiants dans les couloirs les plus étroits, plisser les yeux quand je passe d’une pièce éclairée à une caverne plus obscure.

Zikomo et moi avons le droit à quelques moments solitaires durant lesquels nous nous promenons dans l’école. Après le déjeuner, partagé encore une fois avec les amis d’Araya et ma correspondante, nous nous éloignons tous les deux et il m’amène, accompagnés de Nyakane avec lequel il évoque de nombreux souvenirs, dans un endroit peu connu : une terrasse très étroite perdue dans la montagne, si étroite que je n’aurais pu m’y tenir avec Araya sans devoir me coller à elle. Ce petit endroit étroit offre une vue sans précédent sur la montagne de la Lune. C’est agréable de pouvoir me tenir là, accoudée à la rambarde en pierre tandis que Nyakane vole devant nous avec les rayons du soleil qui lui passent au travers ; Zikomo saute sur les branches les plus hautes d’un arbre à fleur de montagne et même si je sais qu’il gère ce genre de chose je sens mon coeur se serrer en le voyant tanguer sur une branche à l’aspect fragile. Nous discutons un long moment d’Uagadou, de son histoire, de son ambiance, nous la comparons à Poudlard, et je parle bien plus que d’habitude, simplement heureuse d’être là, loin des soucis qui occupent normalement une grande place dans mon esprit.

Plus tard ce jour-là, nous sortons avec Araya d’un long cours de magie chamanique très semblable à celui d’hier. Notre conversation se déroule fluidement, contrairement à celles du repas du midi qui était ponctué de silences malgré la présence de ses amis. Les cours nous donnent l’opportunité de parler sans nous forcer : nous évoquons des sujets qui nous intéressent toutes les deux, et quand il est question de savoir ce n’est pas bien difficile d’avoir des choses à se dire. Même si la compagnie de la petite jeune femme me met souvent mal à l’aise (je ne suis pas encore habituée à sa façon d’être et je doute l’être un jour) pendant ces moments j’oublie un peu que je suis là seulement parce que le hasard a voulu que nous soyons l’une avec l’autre — rien d’autre ne nous lie véritablement, au final.

Nous traversons la drôle de salle de repos située au milieu d’un entrecroisement de boyaux terreux perdus sous la montagne lorsque la chose se produit.

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Il est encore tôt. À ce moment de la journée, les élèves ont droit à ce qu’ils appellent un “temps libre”. Cela signifie qu’ils peuvent choisir de se rassembler, d’aller se reposer, de faire leurs devoirs ou encore d’aller s’entraîner. La caverne avec son puits de lumière naturelle est remplie d’élèves de toutes spécialités et toutes cohortes confondues. Il reste une bonne heure avant que nous devions nous rendre au réfectoire pour prendre le dîner auquel tout le monde a l’obligation de se présenter, ce qui ne me change guère de Poudlard. Pourtant, une voix retentit magiquement dans la salle et s’échappe en échos dans tous les boyaux qui s'ouvrent sur les parois. Cette voix, je la reconnaîtrais entre mille. Et si j’en crois le silence qui tombe tout à coup, je devine que je ne suis pas la seule à l’avoir reconnue.

Erza nous parle magiquement à travers l’école. Araya écarquille les yeux, ses lèvres s’arrondissent, elle s’interrompt au milieu d’une phrase. Sur mon épaule, Zikomo se recroqueville comme il le fait lorsqu’il est effrayé. Nous sommes le vendredi 17 avril et Erza Nyakane appelle son école à abandonner toute activité pour se rassembler dans le réfectoire séance tenante.

Lorsque sa voix s'éteint, personne ne bouge. Nous échangeons des regards. Étrangers, élèves, Mngwi, professeurs, les barrières n’existent plus lorsque l’urgence se fait ressentir. Comme un seul être, la foule autour de nous agit. Les tatouages sur les bras s’éteignent, les livres se ferment, la terre retrouve sa place dans les murs, les sandales détachées se nouent de nouveau, tout comme les cheveux et les capes autour des corps, puis tout le monde s’amasse devant les couloirs pour prendre la direction du réfectoire.

Ayara, Zikomo et moi suivons les autres. Les discussions reprennent au bout de quelques secondes, simples chuchotements d’abord puis véritable brouhaha. Tout le monde se questionne : que se passe-t-il ? Je comprends en tendant l’oreille que des annonces comme celle-ci, il y en a déjà eu par le passé : au début de la guerre, pendant les grandes batailles, à la fin de la guerre ; lorsque la directrice s’adresse à toute l’école de cette façon-là, ce n’est jamais une bonne nouvelle. Malgré moi, mon ventre se noue. Je partage l’angoisse de ceux qui m’entourent même si je me sens moins concernée : après tout, je ne suis pas chez moi, ce qui arrive dans ce coin du monde éloigné du mien ne changera rien à ma vie.

Araya me presse lorsqu’elle me sent ralentir. Je la suis de près et elle et moi écoutons Zikomo nous rassurer à propos de l’annonce d’Erza. Nous croisons sur le chemin des correspondants étrangers, comme moi, au regard hagard mais qui suivent docilement leur camarade africains jusqu’au réfectoire.

Tout le monde se tasse dans l’immense salle. Tous les professeurs sont présents et je reconnais à leur âge et la maturité sur leur visage qui les distinguent des étudiants les guerriers des cohortes. Erza est là, aussi. Je ne l’ai pas beaucoup côtoyée ces dernières années, mais lorsque mes yeux tombent sur son visage, mon cœur se serre au point de me faire mal : elle paraît dévastée. Sur mon épaule, Zikomo gémit tout doucement. Je ne peux rien faire d’autre que me perdre au milieu de la foule et écouter les battements frénétiques de mon cœur qui résonnent dans mes oreilles. Personne ne s’assied. Lorsque les portes se referment derrière le dernier élève, le silence s’impose de lui-même.

Quand Erza s’avance, la tension est à son comble dans le réfectoire. Je la ressens physiquement, elle me noue la gorge et me rappelle les horribles moments traversés ces dernières années : les coups d'État, les renversements, les attaques ; les grands moments de Poudlard et du monde sorcier britannique auxquels je ne songe jamais avec plaisir. Je déglutit péniblement.

D’une voix atone, basse et triste qui ne cherche à cacher les tourments qui l’accablent, la directrice de l’école africaine nous annonce la mort d’Issa Sidiki, ancien Grand manitou suprême de la Confédération Internationale des Sorciers, ancien directeur d’Uagadou ; son grand-père.

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Mon cœur tombe tout au fond de moi. C’est un sentiment étrange, comme si mon corps avait compris avant mon esprit comment il fallait réagir à une telle annonce. Mon ventre se noue et les traits de mon visage se teintent d’une couleur attristée, mais à l’intérieur de ma tête aucune pensée ne s’envole. J’écoute le discours d’Erza avec cette impression de l’entendre de très loin, presque plus intéressée par les pleurs et les cris accablés qui s’échappent de la foule que par les terribles mots qu’elle prononce. Elle explique le combat avec Cygnus et les répercussions que cette perte aura sur leur pays et sur leur école. Elle parle de sa peine, sans oublier d’évoquer celle de l’assemblée. En quelques mots, elle rassemble toute son école autour d’un même sentiment, elle unie professeurs, élèves et guerriers. Elle parle même de nous, les étrangers qu’elle accueille, et regrette que nous assistions à un tel malheur. Elle espère que notre présence aidera à apaiser les cœurs tourmentés et à traverser cette période de deuil.

Je croise le regard horrifié d’Araya. Elle a les larmes aux yeux, comme beaucoup de ses semblables. Issa a été son directeur pendant de nombreuses années. Comment aurais-je réagi si ma directrice avait péri au combat ? Une lame se plante dans mon cœur à cette pensée : ma directrice n’a pas péri, mais elle a fait pire.

« Je n’arrive pas à y croire, » balbutie ma correspondante.

Je reviens à l’instant présent, à la peine qui m’entoure, à Zikomo sur mon épaule dont je sens le cœur affolé. Affolé, légèrement, mais pas paniqué. Je tourne le menton vers lui. Il tend le museau pour me regarder.

« Tu étais au courant, n’est-ce pas ? chuchoté-je d'une voix très basse.
Oui, je suis allée la voir, elle… »

Il ne termine pas sa phrase. Il n’en a pas besoin. Je ne sais même pas quand est-ce qu’il a eu le temps d’aller la trouver. Je ne suis même pas sûre que ce soit très juste de ma part de ressentir de la jalousie alors qu’Erza devait être bouleversée.

« Comment elle va ?
Mal.
Toi ?
C’est… Difficile.
Mais ce n’est pas ta première perte.
Non. Et toi ? »

Je reste quelques secondes plongés au cœur de son regard mordoré avant de me détourner. Je n'ai rien à dire et il le sait ; peut-être même sait-il que je ne ressens pas les choses suffisamment fort, actuellement, pour trouver le moindre mot pour les nommer. Comment décrire l'absence ?

L’estrade s’est vidée. Erza a décrété une période de deuil qui commence aujourd’hui et s’étendra au lendemain. Pas de cours, pas d’entraînement et une cérémonie sera organisée pour rendre hommage au vieil homme. Après cette longue journée passée à me sentir de plus en plus à l’aise dans cette école étrange, cet événement vient remettre les choses à leur place : je me sens en décalage avec tous ces gens. Et pourtant, combien d’entre eux ont déjà pu parler en face à face avec Issa Sidiki comme j’ai pu le faire il y a des années ? Combien se sont vu remettre de sa main une fiole contenant une goutte d’Élixir de Longue-vie pour offrir un corps de chair à une créature qui a partagé une bonne partie de sa vie ? Combien se sont vu confier la compagnie de cette même créature, qui connaît plus de secrets sur la famille Sidiki qu’il ne veut bien en dire ?

J’ai vu cet homme, je l’ai côtoyé, je me tenais à moins d’un mètre de lui. J’ai vu son pouvoir à l'œuvre, j’ai été écrasé par sa force, par sa magie, par la puissance qui s’échappait de lui. Je l’ai vu sourire, je l’ai fait sourire. Il me connaissait, il savait que j’avais la confiance de sa petite-fille. Je l’ai connu. Je l’ai connu. Et pourtant, je ne ressens rien d’autre qu’une pointe de colère à l’idée que le programme des prochaines heures et du lendemain ait changé à cause de cette période de deuil.

Je lance un coup d'œil bref à Zikomo. Finalement, je lui réponds :

« J’en sais rien. »

Je ne sais pas ce qu’il décèle dans ma sincérité, mais il dépose aussitôt sa tête contre ma joue, dans un geste de réconfort que je n’ai pas demandé et qui ne me réconforte pas tant puisque je ne vais pas mal.

« Tu devrais rejoindre Erza, lui soufflé-je très doucement en apercevant la femme quitter le réfectoire. Elle a certainement besoin d’un ami. »

Et moi, je n'ai pas besoin que ce même ami tente de m'arracher des mots qui n'existent pas.

« Toi aussi ! réplique Zikomo. Je ne veux pas te laisser.
Je n’ai pas besoin de toi. »

C’est sincère et c’est prononcé sans la moindre agressivité, aussi lève-t-il les yeux vers moi, comme pour sonder tout au fond de mon regard, et décide-t-il de me faire confiance.

« Tu sais ce qu’il te reste à faire si tu as besoin de moi. »

Oui, je le sais : un simple appel de ma part, avec l’intention qui va avec, et il m’entendra où qu’il soit.

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Je regarde le Mngwi bondir sur le sol et trottiner à travers la pièce, zigzaguant entre les pieds pour rejoindre sa vieille amie. Son départ laisse un vide dans mon cœur mais je le comble en me tournant vers ma correspondante. Il me faut la chercher un moment pour la retrouver dans la foule : elle a rejoint ses amis pendant que je discutais et tous semblent partager la même peine. Comme tous les autres sorciers de la pièce. Beaucoup ont les larmes aux yeux. Je pousse un long soupir, j’hésite entre sortir discrètement pour rejoindre la bibliothèque et m’avancer vers Araya pour lui présenter mes condoléances. Mon éducation me pousse au second choix, mais je le fais avec un effort douloureux. Je crois que j’aurais aimé être seule.

Elle se détache de ses amis en me voyant approcher. Elle semble minuscule au milieu des autres mais son regard farouche la grandit.

« Je suis désolée pour votre perte, » articulé-je vaillamment en la regardant elle et ses amis, cachant aisément que je ne me sens pas désolée, mais ce n’est peut-être pas si grave puisque je ne ressens rien d’autre.

Araya devait certainement s’attendre à ce que je fasse preuve de méchanceté, parce que son visage exprime de l’étonnement.

« Je… Merci. »

Je remarque à sa façon de lancer des regards à ses amis qu’elle leur pose une question silencieuse. S’ils lui donnent une réponse, je suis bien incapable de le voir. Mais quelques secondes plus tard, elle s'écarte d'eux pour que nous soyons à l’écart.

« On va… Enfin, on va rester tous ensemble pour… Pour faire…,
Votre deuil ? proposé-je pour lui éviter de galérer plus longtemps avec sa voix rauque.
Voilà. Tu vas venir avec nous ? »

C’est une drôle de formulation. Et je ne mets pas cela sur le compte de son anglais ; elle maîtrise trop bien ma langue pour faire passer ses hésitations pour des erreurs. Même moi je suis capable de comprendre qu’elle n’a pas envie que je les accompagne. Cette peine est la leur. Que pourrais-je y comprendre, moi, l’étrangère qui habituellement déjà ne ressent rien de très normal ? Et de toute façon, je n’ai pas envie de les accompagner, de feindre de ressentir des choses, de compatir, de retenir mes mots pour ne pas blesser leur coeur endeuillé. Non, je n’en ai pas envie.

« Je préfère vous laisser entre vous, dis-je habilement en la regardant droit dans les yeux. C’est normal que vous partagiez ça ensemble. »

Elle me fait un sourire tordu, à la fois triste et soulagé. Puis elle recule, me salue du bout des lèvres, et retrouve sa place dans son groupe d’amis. Si certains me jettent un regard étonné, ils ne perdent pas plus de temps et s’éloignent dans la foule pour quitter le réfectoire qui se vide peu à peu.

Quelle étrange sensation de se retrouver seule ou presque dans cette grande salle, sans endroit où aller, sans personne à rejoindre. Zikomo est avec Erza et je suis presque sûre que si je me mets en quête de Nyakane, je ne pourrais pas le trouver. Je ne peux pas retourner à la chambre car je pense y trouver mes camarades de nuit et je n’ai aucune envie de faire face à leur peine alors même que j’ai le cœur vide. Un cœur sans envie. Où aller ? Que faire ? Mais mes habitudes sont trop ancrées en moi pour laisser mon corps désœuvré : mes pieds me mènent naturellement au seul endroit où je vais pouvoir faire quelque chose de mon esprit et de mes mains.

Ce n’est qu’au moment de passer la grande arche qui mène à la bibliothèque d’Uagadou que je sens une étincelle s’allumer au fond de moi : celle de l’envie d’apprendre, du savoir. Dans ce lieu majestueux, je vais pouvoir oublier qu’un homme que j’ai connu est mort et que je ne sais absolument pas comment gérer ce que je ressens.