Le souffle du cœur
Il était une fois, dans la baie de Hangzhou, un sorcier marginal qui vivait à l'extérieur du village. Tous les habitants connaissaient son existence, mais pour autant, aucun d'entre eux ne savait qui il était vraiment. L'homme se prénommait Feng, ce qui signifie « le vent ». Libre comme cet élément, il allait et venait dans le village comme bon lui semblait, gérait son affaire et repartait sans qu'on ne le remarquait.
Feng était vendeur de flûtes. Son cabanon se trouvait en lisière de la forêt de bambou. À l'heure où le soleil se levait sur la baie de Hangzhou, Feng partait de chez lui pour cueillir le bois dont il avait besoin. Il taillait ensuite les bambous avec une délicatesse telle qu'il était connu pour être le mailleur fabriquant d'instruments. Ses flûtes, droites et élégantes, se vendaient très bien au village. Et les marchands qui parcouraient toute la Chine s'approvisionnaient chez lui pour faire voyager ses fabrication hors de Hangzhou. Leur son était d'une pureté que même le blanc des fleurs de lotus peinait à égaler. On racontait que l'empereur lui-même jouait dans un dizi1 taillé par Feng, et que lorsque le son de l'instrument résonnait dans le pays, les roselins descendaient des montagnes pour l'écouter jouer, les paons du palais dansaient et les poissons des rivières sautaient hors de l'eau pour percevoir la moindre de ses notes. Ses flûtes enchantées chantaient dans toute la Chine.
Un beau jour, alors qu'il quittait la forêt les bras pleins du précieux bois, Feng se retrouva nez à nez devant une silhouette sombre. Une dame au teint pâle revêtait une longue robe noire dont la traîne tapissait l'herbe. Une large capuche recouvrait son visage et cachait ses yeux. Dans sa main droite, elle tenait un bâton de marche sombre mais élégant. Ses ongles longs tapèrent quatre coups sur le bois et Feng la reconnut. C'était la Mort qui venait le chercher. Lui, qui était pourtant encore jeune. Rempli de peine, il se mit à genoux et implora la femme qui était là pour lui.
— Je vous en prie, Esprit, ne m'emmenez pas aujourd'hui. J'ai encore tant de choses à vivre, je suis jeune et solitaire, donnez-moi au moins la chance de pouvoir un jour aimer.
Feng savait pourtant que la Mort n'était pas complaisante. Pourtant, sa réponse le surprit.
Février 2042
Lina a 4 ans.
Le souffle cardiaque est une anomalie qui se caractérise par un bruit additionnel dans les battements du cœur. Il est causé par une turbulence du sang lors de son passage dans l'organe et peut avoir plusieurs causes. Souvent, il s'agit d'une mauvaise étanchéité des valvules cardiaques.
Lorsque le cœur fonctionne normalement, il se relâche dans un premier temps pour remplir les ventricules. Les oreillettes se contractent pour maximiser ce remplissage, puis les valvules triscupide et mitrale se referment pour empêcher que le sang contenu dans les ventricules repartent dans les oreillettes. C'est là que l'on entend le premier bruit du cœur. TOUM. C'est la première étape du cycle, que l'on appelle la systole. Elle se termine par la contraction des ventricules qui expulse le sang vers les artères et les poumons en ouvrant les valvules sigmoïdes qui empêchaient le retour du sang dans les ventricules. Les oreillettes se gorgent alors de sang venus des organes et des poumons, prêtes à remplir à nouveau les ventricules. Le sang expulsé par ses derniers, les valvules sigmoïdes se referment, engendrant le second battement du cycle cardiaque. TOUM. C'est la seconde étape, que l'on nomme la diastole.
Lorsque l'on a un souffle au coeur, l'une des valvules ne retient pas totalement le retour de sang qui s'est échappé du ventricule ou de l'oreillette auquel elle est associée. C'est ce qui crée une turbulence. Elle est entendue par le médecin par un souffle précédent un des deux battements et qui peut être rapeux ou aspiratif. Lorsqu'il s'agit d'une valvule sigmoïde, à la sortie des ventricules, on parle de souffle cardiaque diastolique ; lorsqu'il s'agit de la valvule triscupide ou de la valvule mitrale, à la sortie des oreillettes droite et gauche respectivement, on parle de souffle cardiaque systolique. Enfin, si le souffle cardiaque est constant, il peut-être causé par le passage du sang d'un ventricule à l'autre, dû à une mauvaise étanchéité du muscle séparant les deux cavités.
Chez l'enfant, le souffle cardiaque est rarement signe d'une pathologie. Elle toucherait près de 40% d'entre eux2. Lors de la croissance, le développement des muscles thoraciques finit par absorber le son et le souffle disparaît. On dit qu'il est fonctionnel, ou innocent. Il convient d'être plus vigilant chez l'adulte, car malgré le fait qu'il puisse être bénin, il peut aussi cacher une pathologie cardiaque ou une endocardite3. Une échocardiographie permet de connaître l'origine de ce souffle.
Cela fait maintenant plusieurs dizaines de secondes que le médecin fait parcourir son stéthoscope sur mon thorax. Le pavillon froid qui était posé sur ma poitrine a fini par se réchauffer et poursuit son trajet près de mon aisselle gauche puis dans mon cou, et enfin dans mon dos.
— Arrête de respirer. Me dit-il.
Je retiens alors mon souffle jusqu'à ce que je sois de nouveau ré-autorisée à inspirer.
— Il y a un léger souffle cardiaque. Dit-il enfin, dans le plus grand des calmes. Ça a déjà été diagnostiqué auparavant ?
— Non. Répond ma mère.
Je connais ma mère, et je sens dans le ton de sa voix que ça l'inquiète.
— Je ne dis pas ça pour vous inquiéter...
C'est réussi !
— ... C'est très courant chez l'enfant, et généralement tout à fait bénin. Tu peux te rhabiller, Lina.
Une fois à son bureau, le docteur poursuit.
— Je vais te prescrire une échographie cardiaque, pour s'assurer que ton cœur fonctionne bien.
Le médecin me parle directement. J'aime bien cela, j'ai l'impression d'être une adulte.
— Mais en attendant, tu n'as aucune raison de t'inquiéter ou de changer tes habitudes.
____________________
1 Flûtes de bambou chinoises.
2 Source
3 Infection de l'endocarde (couche interne du cœur), des valves cardiaques ou de l'aorte (gros vaisseau qui sort du cœur). source
2è année RP
Feng était vendeur de flûtes. Son cabanon se trouvait en lisière de la forêt de bambou. À l'heure où le soleil se levait sur la baie de Hangzhou, Feng partait de chez lui pour cueillir le bois dont il avait besoin. Il taillait ensuite les bambous avec une délicatesse telle qu'il était connu pour être le mailleur fabriquant d'instruments. Ses flûtes, droites et élégantes, se vendaient très bien au village. Et les marchands qui parcouraient toute la Chine s'approvisionnaient chez lui pour faire voyager ses fabrication hors de Hangzhou. Leur son était d'une pureté que même le blanc des fleurs de lotus peinait à égaler. On racontait que l'empereur lui-même jouait dans un dizi1 taillé par Feng, et que lorsque le son de l'instrument résonnait dans le pays, les roselins descendaient des montagnes pour l'écouter jouer, les paons du palais dansaient et les poissons des rivières sautaient hors de l'eau pour percevoir la moindre de ses notes. Ses flûtes enchantées chantaient dans toute la Chine.
Un beau jour, alors qu'il quittait la forêt les bras pleins du précieux bois, Feng se retrouva nez à nez devant une silhouette sombre. Une dame au teint pâle revêtait une longue robe noire dont la traîne tapissait l'herbe. Une large capuche recouvrait son visage et cachait ses yeux. Dans sa main droite, elle tenait un bâton de marche sombre mais élégant. Ses ongles longs tapèrent quatre coups sur le bois et Feng la reconnut. C'était la Mort qui venait le chercher. Lui, qui était pourtant encore jeune. Rempli de peine, il se mit à genoux et implora la femme qui était là pour lui.
— Je vous en prie, Esprit, ne m'emmenez pas aujourd'hui. J'ai encore tant de choses à vivre, je suis jeune et solitaire, donnez-moi au moins la chance de pouvoir un jour aimer.
Feng savait pourtant que la Mort n'était pas complaisante. Pourtant, sa réponse le surprit.
风
Février 2042
Lina a 4 ans.
Le souffle cardiaque est une anomalie qui se caractérise par un bruit additionnel dans les battements du cœur. Il est causé par une turbulence du sang lors de son passage dans l'organe et peut avoir plusieurs causes. Souvent, il s'agit d'une mauvaise étanchéité des valvules cardiaques.
Lorsque le cœur fonctionne normalement, il se relâche dans un premier temps pour remplir les ventricules. Les oreillettes se contractent pour maximiser ce remplissage, puis les valvules triscupide et mitrale se referment pour empêcher que le sang contenu dans les ventricules repartent dans les oreillettes. C'est là que l'on entend le premier bruit du cœur. TOUM. C'est la première étape du cycle, que l'on appelle la systole. Elle se termine par la contraction des ventricules qui expulse le sang vers les artères et les poumons en ouvrant les valvules sigmoïdes qui empêchaient le retour du sang dans les ventricules. Les oreillettes se gorgent alors de sang venus des organes et des poumons, prêtes à remplir à nouveau les ventricules. Le sang expulsé par ses derniers, les valvules sigmoïdes se referment, engendrant le second battement du cycle cardiaque. TOUM. C'est la seconde étape, que l'on nomme la diastole.
Lorsque l'on a un souffle au coeur, l'une des valvules ne retient pas totalement le retour de sang qui s'est échappé du ventricule ou de l'oreillette auquel elle est associée. C'est ce qui crée une turbulence. Elle est entendue par le médecin par un souffle précédent un des deux battements et qui peut être rapeux ou aspiratif. Lorsqu'il s'agit d'une valvule sigmoïde, à la sortie des ventricules, on parle de souffle cardiaque diastolique ; lorsqu'il s'agit de la valvule triscupide ou de la valvule mitrale, à la sortie des oreillettes droite et gauche respectivement, on parle de souffle cardiaque systolique. Enfin, si le souffle cardiaque est constant, il peut-être causé par le passage du sang d'un ventricule à l'autre, dû à une mauvaise étanchéité du muscle séparant les deux cavités.
Chez l'enfant, le souffle cardiaque est rarement signe d'une pathologie. Elle toucherait près de 40% d'entre eux2. Lors de la croissance, le développement des muscles thoraciques finit par absorber le son et le souffle disparaît. On dit qu'il est fonctionnel, ou innocent. Il convient d'être plus vigilant chez l'adulte, car malgré le fait qu'il puisse être bénin, il peut aussi cacher une pathologie cardiaque ou une endocardite3. Une échocardiographie permet de connaître l'origine de ce souffle.
Cela fait maintenant plusieurs dizaines de secondes que le médecin fait parcourir son stéthoscope sur mon thorax. Le pavillon froid qui était posé sur ma poitrine a fini par se réchauffer et poursuit son trajet près de mon aisselle gauche puis dans mon cou, et enfin dans mon dos.
— Arrête de respirer. Me dit-il.
Je retiens alors mon souffle jusqu'à ce que je sois de nouveau ré-autorisée à inspirer.
— Il y a un léger souffle cardiaque. Dit-il enfin, dans le plus grand des calmes. Ça a déjà été diagnostiqué auparavant ?
— Non. Répond ma mère.
Je connais ma mère, et je sens dans le ton de sa voix que ça l'inquiète.
— Je ne dis pas ça pour vous inquiéter...
C'est réussi !
— ... C'est très courant chez l'enfant, et généralement tout à fait bénin. Tu peux te rhabiller, Lina.
Une fois à son bureau, le docteur poursuit.
— Je vais te prescrire une échographie cardiaque, pour s'assurer que ton cœur fonctionne bien.
Le médecin me parle directement. J'aime bien cela, j'ai l'impression d'être une adulte.
— Mais en attendant, tu n'as aucune raison de t'inquiéter ou de changer tes habitudes.
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1 Flûtes de bambou chinoises.
2 Source
3 Infection de l'endocarde (couche interne du cœur), des valves cardiaques ou de l'aorte (gros vaisseau qui sort du cœur). source
Dernière modification par Lina Zhao le 27 avr. 2024, 18:49, modifié 1 fois.
2è année RP
Le souffle du cœur
— Feng. Le vent. Ton nom signifie aussi « le phénix ». Alors, je t'accorderai ton vœu. Mais dès lors que tu auras aimé, je viendrai te chercher.
La Mort s'approcha du flûtiste et se saisit du dizi de Feng. Le sien, celui qu'il avait toujours accroché à sa ceinture. De ses deux mains frêles, elle brisa le morceau de bambou en dessous du trou permettant d'y souffler. Comme c'était la Mort et que Feng en avait peur, il n'y fit guère opposition et se contenta de regarder avec peine le jeu de l'Esprit. Cette dernière vint plaquer le morceau troué contre la poitrine de Feng. Comme par magie, celui-ci entra en lui au niveau du cœur.
— J'ai mis en toi un morceau de ta flûte pour que ton cœur puisse y jouer. Chacun de tes battements portera le souffle de ton instrument. Ainsi, quand je viendrai te chercher, je te reconnaîtrai. Et partout où tu iras, j'entendrai le souffle de ton cœur, afin que jamais tu ne puisses te cacher de moi.
Et la Mort disparut.
Feng versa une larme, content d'être encore en vie et avec l'étrange vide que connaît celui qui vient d'échapper à la Mort. Il posa sa main sur sa poitrine, à l'endroit où le cœur bat. Sa peau lui transmettait le frémissement de la mélodie que son cœur jouait désormais.
Avril 2047
Lina a 9 ans.
— Non, non, non... Ça ne va pas, ça... Je veux entendre un mi, pas un mi bémol ! Tu recommences.
Monsieur Birmin est mon premier professeur de violon. C'est un vieil homme. Je ne connais pas son âge, mais je dirais qu'il doit avoir au moins cent cinquante ans. Il a les cheveux blancs frisés qui semblent fuir de son crâne de tous les côtés, sauf au-dessus où une vaste calvitie laisse un désert de peau luisant. Il a l'habitude de parler très fort en faisant des gestes amples dans tous les sens, toujours saisie dans sa main droite une baguette en métal qu'il tapote sur son pupitre pour m'interrompre dans mon morceau. Mes parents l'ont choisi parce qu'il a joué au conservatoire de Londres dans sa jeunesse, qui doit remonter au millénaire dernier. En tout cas, il n'y a aucun doute là-dessus : il est l'archétype du musicien perché qui se nourrit de partition de Bach et s’abreuve des clefs de sol dessinées par Mozart. Une réincarnation indéniable de Ludwig van Beethoven.
— Non, toujours pas !... Doigt mal positionné ! Fait-il en tapant sa tige métallique sur le pupitre. J'ai dit mi... mi bécart... Tu ne remontes pas assez sur ton manche. N'entends-tu pas que ça sonne faux ?
— Si... Dis-je timidement, presque inaudible.
De toute manière, monsieur Birmin ne semble plus m'écouter. Il est debout et agite ses bras dans tous les sens en entamant un monologue.
— Lina, Lina... La musique, ça s'écoute ! À quoi bon jouer d'un instrument et faire de la musique si ce n'est pas pour écouter ce que l'on fait ! La position de tes doigts doit suivre la mélodie. Ressens dans ton instinct la position de tes doigts. Tant que tu n'écouteras pas ce que tu joues, tu ne progresseras pas. Recommence.
Je repose mon archet sur le violon. Mais cela fait une heure et demi que je joue le même morceau et les bouts de mes doigts commencent à s'encloquer de glisser sur les cordes. Je souffle. Je souffre.
— J'arrive pas, monsieur. J'ai mal aux doigts.
Le professeur pose alors sa baguette sur mon thorax. Je sens le bout rigide me gratter le sternum. Il dit :
— C'est parce que tu ne joues pas assez, Lina. Si tu jouais plus, tu aurais plus de cornes aux doigts, et tu n'aurais pas aussi mal. Joue.
Je recommence le morceau. Mais l'envie n'est pas là, et finit par se ressentir.
— Assez ! Assez !... C'est laid !... Je ne veux plus entendre cette cacophonie, on dirait l'hymne hongrois chanté par des polonais !... Range tes affaires et rentre chez toi !
L'idée de rentrer chez moi aurait dû me réjouir. Et pourtant, je suis encore plus énervée. Enfouissant la colère dans mon subconscient, je range dans mon étui l'instrument tout en subissant l'énième monologue de Beethoven l'ancêtre.
— La musique, ça se vit, Lina ! Ça doit venir du fin fond de tes entrailles. La musique, c'est une émotion, c'est le souffle du cœur !
2è année RP
La Mort s'approcha du flûtiste et se saisit du dizi de Feng. Le sien, celui qu'il avait toujours accroché à sa ceinture. De ses deux mains frêles, elle brisa le morceau de bambou en dessous du trou permettant d'y souffler. Comme c'était la Mort et que Feng en avait peur, il n'y fit guère opposition et se contenta de regarder avec peine le jeu de l'Esprit. Cette dernière vint plaquer le morceau troué contre la poitrine de Feng. Comme par magie, celui-ci entra en lui au niveau du cœur.
— J'ai mis en toi un morceau de ta flûte pour que ton cœur puisse y jouer. Chacun de tes battements portera le souffle de ton instrument. Ainsi, quand je viendrai te chercher, je te reconnaîtrai. Et partout où tu iras, j'entendrai le souffle de ton cœur, afin que jamais tu ne puisses te cacher de moi.
Et la Mort disparut.
Feng versa une larme, content d'être encore en vie et avec l'étrange vide que connaît celui qui vient d'échapper à la Mort. Il posa sa main sur sa poitrine, à l'endroit où le cœur bat. Sa peau lui transmettait le frémissement de la mélodie que son cœur jouait désormais.
风
Avril 2047
Lina a 9 ans.
— Non, non, non... Ça ne va pas, ça... Je veux entendre un mi, pas un mi bémol ! Tu recommences.
Monsieur Birmin est mon premier professeur de violon. C'est un vieil homme. Je ne connais pas son âge, mais je dirais qu'il doit avoir au moins cent cinquante ans. Il a les cheveux blancs frisés qui semblent fuir de son crâne de tous les côtés, sauf au-dessus où une vaste calvitie laisse un désert de peau luisant. Il a l'habitude de parler très fort en faisant des gestes amples dans tous les sens, toujours saisie dans sa main droite une baguette en métal qu'il tapote sur son pupitre pour m'interrompre dans mon morceau. Mes parents l'ont choisi parce qu'il a joué au conservatoire de Londres dans sa jeunesse, qui doit remonter au millénaire dernier. En tout cas, il n'y a aucun doute là-dessus : il est l'archétype du musicien perché qui se nourrit de partition de Bach et s’abreuve des clefs de sol dessinées par Mozart. Une réincarnation indéniable de Ludwig van Beethoven.
— Non, toujours pas !... Doigt mal positionné ! Fait-il en tapant sa tige métallique sur le pupitre. J'ai dit mi... mi bécart... Tu ne remontes pas assez sur ton manche. N'entends-tu pas que ça sonne faux ?
— Si... Dis-je timidement, presque inaudible.
De toute manière, monsieur Birmin ne semble plus m'écouter. Il est debout et agite ses bras dans tous les sens en entamant un monologue.
— Lina, Lina... La musique, ça s'écoute ! À quoi bon jouer d'un instrument et faire de la musique si ce n'est pas pour écouter ce que l'on fait ! La position de tes doigts doit suivre la mélodie. Ressens dans ton instinct la position de tes doigts. Tant que tu n'écouteras pas ce que tu joues, tu ne progresseras pas. Recommence.
Je repose mon archet sur le violon. Mais cela fait une heure et demi que je joue le même morceau et les bouts de mes doigts commencent à s'encloquer de glisser sur les cordes. Je souffle. Je souffre.
— J'arrive pas, monsieur. J'ai mal aux doigts.
Le professeur pose alors sa baguette sur mon thorax. Je sens le bout rigide me gratter le sternum. Il dit :
— C'est parce que tu ne joues pas assez, Lina. Si tu jouais plus, tu aurais plus de cornes aux doigts, et tu n'aurais pas aussi mal. Joue.
Je recommence le morceau. Mais l'envie n'est pas là, et finit par se ressentir.
— Assez ! Assez !... C'est laid !... Je ne veux plus entendre cette cacophonie, on dirait l'hymne hongrois chanté par des polonais !... Range tes affaires et rentre chez toi !
L'idée de rentrer chez moi aurait dû me réjouir. Et pourtant, je suis encore plus énervée. Enfouissant la colère dans mon subconscient, je range dans mon étui l'instrument tout en subissant l'énième monologue de Beethoven l'ancêtre.
— La musique, ça se vit, Lina ! Ça doit venir du fin fond de tes entrailles. La musique, c'est une émotion, c'est le souffle du cœur !
2è année RP
Le souffle du cœur
Avril 2049
Lina a 11 ans.
Mes cheveux retombent lourdement sur mes épaules. Je déplie les jambes, et à nouveau, ils s'élèvent avec légèreté. J'adore faire de la balançoire, sentir l'air sur mon visage, sentir le ballonnement qu'entraîne la chute avant d'être rattrapée par la planche en plastique.
— Je peux presque toucher le ciel !
Mǎ, ma meilleure amie, est sur la balançoire d'à-côté. Elle a les jambes dépliées, étirées vers le ciel comme si elle pouvait le chatouiller de ses orteils.
— Moi aussi, attends !
Je reprends un peu plus d'élan pour monter aussi haut qu'elle.
— Regarde, j'y suis presque !
Je lève les jambes vers les quelques nuages solitaires, moutons de laine dans la grande prairie bleue. Soudain, je lance à Suzy :
— La dernière qui touche l'arbre là-bas sera couverte de la bave de madame Garmney !
— Eurk !
Madame Garmney, c'est la dame de la cantine de notre école. C'est une vieille dame, pourtant très gentille, mais à qui il manque quelques dents à l'avant. Sa dentition digne d'un emmental bien aéré fait qu'il lui arrive de postillonner sans s'en apercevoir. Ce qui est plutôt rebutant lorsqu'elle nous tend nos assiettes. Et comme aucune de nous deux n'a envie d'être recouverte de sa bave, nous sautons de nos balançoires le plus loin possible.
— Ouille !
Je jette un coup d'oeil à Mǎ pour voir si elle va bien. Elle se relève et dit d'un ton joueur :
— Même pas mal !
S'en suit alors une course de quelques dizaines de mètres qui, de nos petites jambes, nous paraissent être des kilomètres.
— Gagné ! Crié-je en touchant l'arbre, rejointe par Suzanne après un dixième de seconde. Tu seras couverte de bave ! Eurk !
Essoufflée, je décide de m'allonger dans l'herbe. C'est un beau mois d'avril. Le soleil frappe de ses rayons ma peau. Je sens dans ma poitrine mon coeur qui bat encore la chamade. Mǎ s'allonge à son tour, se plaçant perpendiculairement à moi, et pose sa tête sur mon thorax. Je replace sa tête de manière à ce que ce soit plus confortable pour moi. C'est qu'elle est lourde, sa tête, et s'enfonce dans mes côtes ! Maintenant, j'ai ses cheveux qui chatouillent mon cou et elle a son oreille droite plaquée contre ma poitrine.
— J'entends ton cœur. Dit-elle. Il fait un son bizarre, non ? On dirait qu'il fait pschtoum-poum.
— Oui, je sais. J'ai vu des médecins, quand j'étais petite, apparemment ce n'est rien. Ça va disparaître quand je serai grande.
Le silence se réinstalle alors. Le souffle ralentit, mes battements et leur musique particulière se calment. C'est si relaxant d'être allongée dans l'herbe, la tête de Mǎ sur mon corps. Soudain, elle brise le silence.
— Dis, tu crois qu'on sera encore amies quand on sera adulte ?
Être adulte, c'est dans longtemps. Il y a bien des choses qui auront changé entre temps. Il y a bien des choses que j'ignore sur mon futur. Mais s'il y a bien une chose que je peux jurer, c'est que Suzanne sera toujours ma meilleure amie. Pour toujours.
— Quelle question... Bien sûr que oui. Je serai toujours ton amie. L'année prochaine, on sera au collège ensemble, on aura tellement de bêtises à faire à deux. Rien ne nous séparera, je te le promets.
Mǎ est bien plus qu'une amie, pour moi. Elle est comme une sœur jumelle. Le lien que nous avons est incassable. Alors je sais que ma promesse sera tenue, parce que...
Je t'aime de tout mon cœur.
Après la visite de la Mort, Feng savait que ses jours étaient comptés. Alors, avec ses économies, il s'acheta un cheval. Il prit ses morceaux de bambous et s'en alla distribuer ses flûtes dans le monde entier.
Il donna un dizi à un vieillard mongol qui cherchait son chemin dans le désert de Gobi.
— Écoute l'écho de cette flûte, elle t'indiquera le chemin et avec elle, plus jamais tu ne seras perdu.
Le vieillard prit la flûte, et plus jamais il ne fut perdu.
Dans l'empire perse, il rencontra un charmeur de serpent. Son pungi était bouché par le sable et ne résonnait plus. Voyant le reptile menaçant, Feng lui tendit un dizi.
— Joue de cette flûte. Ton cobra sera si heureux de t'obéir que pour toujours il dansera.
Le charmeur de serpent joua de la flûte et plus jamais le cobra ne fut menaçant.
En Autriche, le flûtiste croisa une reine qui peinait à faire dormir son petit prince. Il lui tendit une flûte de bambou.
— Souffle dans ce bois, et les cauchemars du prince ne reviendront pas une seule fois.
La reine souffla dans le bambou, et le prince ne fit plus que des rêves doux.
Mais alors que le musicien parcourait le monde, distribuant de la joie dans le cœur des gens, la Mort continuait d'attendre qu'il vive son amour voulu. Comme elle se faisait impatiente, elle revint à sa rencontre.
— Faiseur de flûtes, cela fait des années que je suis venue te voir. Des années que j'entends la flûte dans ton cœur sans que je ne puisse t'emporter. Tu m'avais promis que si je te laissais, un jour tu aimerais.
Le flûtiste, qui durant tout ce temps était devenu un sage, lui répondit :
— C'est là que tu te trompes, la Mort. Pendant tout ce temps, je n'ai fait qu'aimer, j'ai aimé la vie. Mon souhait est exhaussé, tu peux maintenant m'emporter.
Alors, l'Esprit tapa quatre coups d'ongle sur sa canne et emporta le magicien dont elle admirait la mélodie. Pendant son voyage, le musicien avait rempli le cœur des gens de ses refrains, et comme pour commémorer sa mémoire, l'on peut encore entendre aujourd'hui la musique de Feng jouée dans le cœur de certaines personnes, sous les traits d'un souffle, un souffle du cœur.
2è année RP
Lina a 11 ans.
Mes cheveux retombent lourdement sur mes épaules. Je déplie les jambes, et à nouveau, ils s'élèvent avec légèreté. J'adore faire de la balançoire, sentir l'air sur mon visage, sentir le ballonnement qu'entraîne la chute avant d'être rattrapée par la planche en plastique.
— Je peux presque toucher le ciel !
Mǎ, ma meilleure amie, est sur la balançoire d'à-côté. Elle a les jambes dépliées, étirées vers le ciel comme si elle pouvait le chatouiller de ses orteils.
— Moi aussi, attends !
Je reprends un peu plus d'élan pour monter aussi haut qu'elle.
— Regarde, j'y suis presque !
Je lève les jambes vers les quelques nuages solitaires, moutons de laine dans la grande prairie bleue. Soudain, je lance à Suzy :
— La dernière qui touche l'arbre là-bas sera couverte de la bave de madame Garmney !
— Eurk !
Madame Garmney, c'est la dame de la cantine de notre école. C'est une vieille dame, pourtant très gentille, mais à qui il manque quelques dents à l'avant. Sa dentition digne d'un emmental bien aéré fait qu'il lui arrive de postillonner sans s'en apercevoir. Ce qui est plutôt rebutant lorsqu'elle nous tend nos assiettes. Et comme aucune de nous deux n'a envie d'être recouverte de sa bave, nous sautons de nos balançoires le plus loin possible.
— Ouille !
Je jette un coup d'oeil à Mǎ pour voir si elle va bien. Elle se relève et dit d'un ton joueur :
— Même pas mal !
S'en suit alors une course de quelques dizaines de mètres qui, de nos petites jambes, nous paraissent être des kilomètres.
— Gagné ! Crié-je en touchant l'arbre, rejointe par Suzanne après un dixième de seconde. Tu seras couverte de bave ! Eurk !
Essoufflée, je décide de m'allonger dans l'herbe. C'est un beau mois d'avril. Le soleil frappe de ses rayons ma peau. Je sens dans ma poitrine mon coeur qui bat encore la chamade. Mǎ s'allonge à son tour, se plaçant perpendiculairement à moi, et pose sa tête sur mon thorax. Je replace sa tête de manière à ce que ce soit plus confortable pour moi. C'est qu'elle est lourde, sa tête, et s'enfonce dans mes côtes ! Maintenant, j'ai ses cheveux qui chatouillent mon cou et elle a son oreille droite plaquée contre ma poitrine.
— J'entends ton cœur. Dit-elle. Il fait un son bizarre, non ? On dirait qu'il fait pschtoum-poum.
— Oui, je sais. J'ai vu des médecins, quand j'étais petite, apparemment ce n'est rien. Ça va disparaître quand je serai grande.
Le silence se réinstalle alors. Le souffle ralentit, mes battements et leur musique particulière se calment. C'est si relaxant d'être allongée dans l'herbe, la tête de Mǎ sur mon corps. Soudain, elle brise le silence.
— Dis, tu crois qu'on sera encore amies quand on sera adulte ?
Être adulte, c'est dans longtemps. Il y a bien des choses qui auront changé entre temps. Il y a bien des choses que j'ignore sur mon futur. Mais s'il y a bien une chose que je peux jurer, c'est que Suzanne sera toujours ma meilleure amie. Pour toujours.
— Quelle question... Bien sûr que oui. Je serai toujours ton amie. L'année prochaine, on sera au collège ensemble, on aura tellement de bêtises à faire à deux. Rien ne nous séparera, je te le promets.
Mǎ est bien plus qu'une amie, pour moi. Elle est comme une sœur jumelle. Le lien que nous avons est incassable. Alors je sais que ma promesse sera tenue, parce que...
Je t'aime de tout mon cœur.
风
Après la visite de la Mort, Feng savait que ses jours étaient comptés. Alors, avec ses économies, il s'acheta un cheval. Il prit ses morceaux de bambous et s'en alla distribuer ses flûtes dans le monde entier.
Il donna un dizi à un vieillard mongol qui cherchait son chemin dans le désert de Gobi.
— Écoute l'écho de cette flûte, elle t'indiquera le chemin et avec elle, plus jamais tu ne seras perdu.
Le vieillard prit la flûte, et plus jamais il ne fut perdu.
Dans l'empire perse, il rencontra un charmeur de serpent. Son pungi était bouché par le sable et ne résonnait plus. Voyant le reptile menaçant, Feng lui tendit un dizi.
— Joue de cette flûte. Ton cobra sera si heureux de t'obéir que pour toujours il dansera.
Le charmeur de serpent joua de la flûte et plus jamais le cobra ne fut menaçant.
En Autriche, le flûtiste croisa une reine qui peinait à faire dormir son petit prince. Il lui tendit une flûte de bambou.
— Souffle dans ce bois, et les cauchemars du prince ne reviendront pas une seule fois.
La reine souffla dans le bambou, et le prince ne fit plus que des rêves doux.
Mais alors que le musicien parcourait le monde, distribuant de la joie dans le cœur des gens, la Mort continuait d'attendre qu'il vive son amour voulu. Comme elle se faisait impatiente, elle revint à sa rencontre.
— Faiseur de flûtes, cela fait des années que je suis venue te voir. Des années que j'entends la flûte dans ton cœur sans que je ne puisse t'emporter. Tu m'avais promis que si je te laissais, un jour tu aimerais.
Le flûtiste, qui durant tout ce temps était devenu un sage, lui répondit :
— C'est là que tu te trompes, la Mort. Pendant tout ce temps, je n'ai fait qu'aimer, j'ai aimé la vie. Mon souhait est exhaussé, tu peux maintenant m'emporter.
Alors, l'Esprit tapa quatre coups d'ongle sur sa canne et emporta le magicien dont elle admirait la mélodie. Pendant son voyage, le musicien avait rempli le cœur des gens de ses refrains, et comme pour commémorer sa mémoire, l'on peut encore entendre aujourd'hui la musique de Feng jouée dans le cœur de certaines personnes, sous les traits d'un souffle, un souffle du cœur.
FIN
2è année RP