15 mai 2024, 23:15
 Solo   RP++   Conte  La Plume Noire
    Chez les Inuits, l'on dit qu'une partie de l'âme réside dans le nom. Ce n'était pourtant ni pour sa légèreté, ni pour son élégance que Suluk vit ce nom lui être donné.

    Suluk était une fille un peu particulière. Dans ce petit village au sud de Qaanaaq, les inuits le peuplant vouaient leur vie à la discrétion. Et pour cause, ils portaient le gène de la magie. Détachés du reste des habitants de la Thulé, ces habitants du grand nord savaient que leur singularité magique leur aurait été reprochée. Rendus encore plus silencieux que la neige qui tombe, le reste du Groenland ignorait cette tribu aux talents pourtant unique.
    Suluk, quant à elle, était l'exception qui confirmait la règle. Chacun de ses pas résonnait comme une avalanche, son rire quand elle courait recouvrait celui des baleines qui passaient dans le fjord voisin et quand elle se roulait dans la neige, on aurait dit une tempête qui se levait.
    Ça non, Suluk ne portait pas son nom pour sa discrétion, mais pour une toute autre raison.

    Suluk naquit en plein été. À cette époque de l'année où, dans l'arctique, on ne voit pas la nuit. Nul ne sut donc si sa naissance eut lieu un matin, un après-midi, ou un soir. Tout ce que l'on retint de sa venue au monde fut que Suluk pleura comme aucun enfant n'avait pleuré auparavant. Ses gémissements étaient si bruyants qu'ils auraient fait fuir les ours pendant une année entière et que les huskys se seraient cachés dans les igloos en hurlant à leur tour. Mais alors que Suluk pleurait, un oiseau était passé dans le ciel, et tomba de la voûte blanche neigeuse une plume noire ébène. Sa chute fut lente et gracieuse, et se finit sur le front de Suluk. Au contact de la peau du bébé, cette dernière s'arrêta net de pleurer. Ainsi, on prénomma l'enfant Plume, « Suluk » en Inuktitut.


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    2044
    Lina a 6 ans


    — Lina, en voilà un joli prénom.
    C'est ce qu'ont dit les amis de mes parents.
    Moi, je n'affectionne pas tant ce prénom. Certes, il n'est pas laid. Il y a pire, j'aurais pu m'appeler Lola-Poupoune, comme il a déjà été donné. Mais je trouve que Lina ne me convient pas vraiment.
    Lina est dérivé du mot chinois , qui signifie fleur de Jasmin. Lina incarnerait donc la beauté et l'élégance. Autant dire que si l'âme réside dans le prénom, la mienne semble définitivement avoir quitté mon corps après ma naissance.

    Mes parents et leurs amis semblent m'avoir quitté des yeux. Nous sommes au parc de Soho, le parc qui se situe juste à côté de notre restaurant. Assis sur un banc, ils ont oublié mon existence. Ce qui m'arrange, à vrai dire. Leur discussion d'adulte ne m'intéresse pas, et je peux ainsi jouer comme je le souhaite. J'ai apporté mes figurines Lego et leur invente des aventures dans une forêt d'herbe. De vrais Indiana Jones miniatures. Le personnage féminin de mon histoire me fait alors philosopher sur ma propre condition. Mes parents s'attendaient-ils à ce que je sois jolie et élégante ? Plus j'y pense, plus je me dis que je suis loin de leur souhait. Peut-être sont-ils déçus au fond d'eux, d'avoir une fille aussi peu soignée et nonchalante ?
    Il faut absolument que je fasse un effort.

    Quand elles veulent se faire belles, les filles mettent du maquillage. C'est du moins l'impression que j'ai. À l'école, certaines filles se vantent d'en avoir déjà mis. Ma mère, pour certaines occasions particulières, se parent de ces couleurs qui la rendent magnifique. Ma mère est très jolie. Et le maquillage la met encore plus en valeur.
    C'est donc pour plaire à mes parents que j'ai décidé de me maquiller également. J'imagine déjà leur surprise, et les compliments. J'applique donc sur mes joues un peu de couleur, je suis certaine que celle choisie rehaussera mon teint doré. J'applique un peu de ma « peinture de visage » sur les paupières, j'ai déjà vu ma mère faire de même. Je dois enfin être élégante et belle.
    C'est donc sans une once d'appréhension que je me dirige vers mes parents et leurs amis. Et surpris, ça, ils l'ont été. Mais les compliments n'ont pas été ceux escomptés.

    — Lina, qu'est-ce que tu as fait ? S'écrie ma mère.
    — Je me suis maquillée pour vous, pour être jolie.
    Je comprends par le ton de ma mère que j'ai fait une bêtise. Mais je n'arrive pas à comprendre ce qui ne va pas.
    — Avec de la boue ?...
    Je crois que je comprends un peu mieux maintenant.
    — J'avais que ça dans le parc, maman.
    Les amis de mes parents ont une mine mêlant le dégoût et l'envie de rire. Mais ils retiennent leurs esclaffades pour ne pas empirer la situation. Ma mère me prend alors par le poignet, évitant de se salir en me prenant par la main, en direction du robinet le plus proche. Je l'entends grommeler.
    — Qu'est-ce que j'ai fait pour avoir une enfant pareille ?...

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    A 10 ans, Suluk n'avait toujours pas le silence d'une plume.
    Comme tous les premiers-nés d'une fraterie, elle avait été arrachée de ses parents pour être adoptée par ses grands-parents. Ces anciens n'étaient pas doux avec elle, ni durs d'ailleurs. Ils étaient des tuteurs distants, peut-être parce qu'ils n'aimaient guère les nuisances qui émanaient de ce petit être débordant d'énergies.
    Un jour, alors qu'ils avaient emmené Suluk à la chasse aux phoques et que cette dernière sautait bruyamment sans remarquer qu'elle faisait fuir le gibier, ses grands-parents en eurent assez.
    — Suluk.
    La petite fille sauta à pieds joints jusque son grand-père.
    — Tu fais trop de bruit, et plus tu grandis, pire c'est. Ton manque de discrétion est néfaste pour la survie de notre tribu.
    Il jeta son sac qui comportait une gourde d'eau faite de peau et quelques provisions.
    — Prends-ça, et vas-t-en. Loin. Tu n'as pas ta place parmi les nôtres.
    C'est ainsi que Suluk fut chassée de chez elle.


1009 mots
Dernière modification par Lina Zhao le 2 juin 2024, 13:08, modifié 1 fois.

2è année RP

27 mai 2024, 23:07
 Solo   RP++   Conte  La Plume Noire
« Kouma chaman fôla
Ota fôla a kélé yé
Kouma chaman fôla
Ota fôla hèrè yé
 »
Métis, Gaël Faye



    Un autre jour de 2044
    Lina a toujours 6 ans


    Leicester Square est un peu plus loin que le parc de Soho. Mais aujourd'hui, mes parents m'y ont emmenée. Autour du parc, il existe plusieurs cinémas. Le quartier est réputé pour ses loisirs culturels. C'est rare que mes parents m'amènent voir un film, ils disent souvent que c'est cher alors qu'il y en a qui passent à la télévision. Moi, je trouve que ce n'est pas pareil.
    À la maison, j'ai souvent déjà vu les films. Puis, comme la seule télévision que nous avons est celle du restaurant, je suis obligée de m'asseoir sur une chaise et de regarder l'écran situé en hauteur, dans un coin de la pièce. Ça me fait vite mal à la nuque. Ce qui ne m'empêche pas de passer mes samedis matins scotchée devant la CBBC1.
    Au cinéma, c'est une autre chose. Il y a le goût de la nouveauté. Voir un film que l'on a jamais vu et que je vais pouvoir raconter à mes copines d'école. D'habitude, c'est à moi que l'on raconte les films du cinéma, que j'écoute avec la jalousie cachée de ne pas pouvoir en profiter prochainement. Demain, c'est moi qui, dans la cours de récréation, pourrai jouer les conteuses. Le lieu est bien différent également. Les sièges sont plus confortables qu'à la maison, et l'on est plongé dans une obscurité immersive que je ne retrouve pas dans le restaurant aux grandes vitres. J'aime aller au cinéma. Car j'ai la sensation d'y être accueillie comme une princesse. J'aime monter les marches recouvertes du tapis rouge, comme si j'étais l'une de ces actrices, me pavanant fièrement aux côtés d'une Zendaya à la robe à paillettes éclatante ou d'une Anya Taylor-Joy au sourire étincelant reflétant les flashs blancs des journalistes people. J'aime cette odeur sucrée qui se dégage des machines à pop-corn, cette fragrance chargée de caramel qui me met l'eau à la bouche. J'aime la façon dont on arrache mon billet à l'entrée, entendre le carton troué craquer dans les mains du « billetiste », comme je l'appelle, qui signe mon entrée officielle vers les salles de projection. Finalement, j'aime m'enfoncer dans les sièges comme s'ils étaient des marshmallows géants, confortables et réconfortants. Mes parents m'ont toujours dit que c'était impossible d'en avoir chez nous, mais je sais que je réitérerai ce souhait à la fin du film ; si je ne me suis pas endormie et que mon père ne me porte par sur son épaule pour sortir. Quand on va au cinéma, je sais que je vais passer une bonne journée. Et pourtant, au moment d'entrer dans l'établissement, j'étais loin de me douter que je passerais l'une des pires journées de ma vie d'enfant.

    Le film s'est terminé il y a un quart d'heure. Le dernier Pixar a su faire pétiller mes yeux comme les plus brillantes étoiles du ciel. Vous me direz, il en fallait peu pour me satisfaire : quelques animaux qui parlent, une musique bien dosée et des personnages émouvants. Nous sommes sortis et avons regagné la lumière du jour, faisant souffrir mes petites rétines qui avaient tant apprécié le noir. Mon père, qui se devait d'assurer le prochain service du restaurant, ne pouvait pas s'absenter plus longtemps et est reparti aux Vapeurs de Hangzhou. Ma mère et moi nous sommes dirigées vers le Leicester Square pour profiter un peu de l'espace. Assise sur un banc, ma mère a ouvert un livre et s'est plongée dans une autre histoire. Moi, j'avais encore le film en tête, et des envies d'aventures. Je suis donc partie m'amuser dans les coins d'herbes, à la recherche de péripéties. C'est alors qu'un groupe de trois enfants, un peu plus âgés que moi, me rejoint. Au début, je pense qu'ils viennent participer à la nouvelle quête que je me suis fixée, mais je comprends très vite qu'ils en sont plutôt les antagonistes.

    Les trois garçons s'approchent de moi en rigolant, et tirant sur leur yeux pour imiter les miens qui sont bridés. Ma mère a toujours dit que mes yeux étaient jolis, mais je comprends malgré moi que ce n'est le cas que pour elle. Je fronce les sourcils, embêtée par ces gamineries, alors qu'ils continuent en balbutiant des paroles incompréhensibles qui se veulent être du chinois.
    — Arrêtez, bande de 蠢猪2 !
    Cela n'a pas l'effet escompté, et le trio malveillant se met à rire en essayant de prononcer l'insulte en mandarin qui leur a été envoyée. L'un d'eux s'approchent un peu plus en ma direction.
    — On comprend rien, tching-tchong. Avec ton nez tout écrasé, on dirait un bouledogue.
    Ses deux amis se mettent à ricaner de plus belle, en répétant « bouledogue » en me pointant du doigt, coupé çà et là d'autres remarques moqueuses. Du haut de mes six ans, je sens mon sang chauffer dans mon petit cerveau. Des larmes commencent à se former sous mes paupières, mais je tente de les retenir. L'on se moque déjà assez de moi comme ça.
    — Arrêtez, vous êtes trop bêtes et méchants !
    J'ai la voix qui tremble. Et les énergumènes en face de moi l'ont bien remarqué. J'entends des « regardez, elle a peur ». Celui qui s'était avancé plus tôt revient vers moi.
    — C'est toi qui es bête. Retourne en Chine bouffer des nems.
    Et là, il me pousse violemment.

    — Déguarpissez, bande d'abrutis !
    Je suis tombée, et j'ai mal. Je regrette de ne pas avoir rétorqué, de ne pas les avoir poussé en réponse, de ne pas moi aussi avoir lancé des noms d'oiseaux, de ne pas leur avoir dit que les nems ne sont pas chinois... Mais au moment où je suis sur le sol, je ne pense pas à tout ça. J'ai mal. Et je pleure. Mon coude est en sang, et je devine mon genou être dans le même état. Lorsque j'ai chuté, une vieille dame est venue et a commencé à chasser les monstres qui m'avaient fait mal.
    — Comment peut-on encore tenir ce genre de propos aujourd'hui... ?
    Elle s'approche vers moi et m'aide à me relever.
    — Ça va ? S'inquiète-t-elle.
    Je pleure, et n'arrive pas à lui répondre. Évidemment que non, ça ne va pas. Je repousse ses bras aidants et fuis en courant vers ma mère, la seule personne dans ce parc en qui j'ai confiance. Les seuls bras dans lesquels j'accepte de verser mes larmes.

    C'est donc en sang et en pleurs que ma mère me voit arriver. Elle n'a rien vu de ce qui s'est passé. Trop loin et trop concentrée sur sa lecture. Mais à ma venue, elle décroche tout de suite de son bouquin et s'inquiète de mon état.
    — Lina ! Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu es tombée ?
    Je pleure de nouveau, à chaudes larmes. Ce ne sont plus des gouttes qui perlent de mes yeux, mais le fleuve Yangtsé tout entier qui se déverse. Je voudrais tellement raconter ce qui s'est passé à ma mère. Lui dire comment les autres sont affreux. Mais je n'y arrive pas. Les mots ne s'échappent pas de ma bouche, retenus par les sanglots ininterrompus. Alors, au lieu de ça, je secoue la tête de bas en haut, acquiesçant. Lui cachant ce qui s'était passé réellement.

    Si tu savais, maman, comme c'est dur d'avoir les traits d'un pays dans lequel l'on ne vit pas. De ne pas avoir les traits du pays dans lequel on vit. Tu sais, maman, toi aussi ça t'est arrivé.


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1 Chaîne de télévision, propriété de la BBC, destinée aux enfants de 6 à 12 ans.
2 Pinyin : Chǔn zhū (prononcé Tchoun-Djiou). Littéralement, « cochon stupide », idiot.

2è année RP

1 juin 2024, 19:24
 Solo   RP++   Conte  La Plume Noire
    Suluk ne comprenait pas comment ses grands-parents avaient pu l'abandonner ainsi. Souvent, c'était dans les contes que les adultes laissaient leurs enfants seuls dans la forêt. Elle avait du mal à croire qu'elle subissait le même sort. Pire même, car au moins, dans la forêt, il ne faisait pas aussi froid que dans ce désert de glace. Elle le savait : en général, les enfants qui se perdaient au-delà des limites du village ne revenaient jamais. Rares même étaient ceux que l'on retrouvait. Et ceux qui l'étaient avaient eu le temps de se figer en statues de glace, rigides comme des icebergs, et endormis dans un sommeil profond dont même le plus grand dégel ne saurait les extirper.
    Alors qu'elle marchait avec son baluchon sur son épaule, les cheveux de Suluk qui s'échappaient de sa capuche en peau de phoque volaient au vent. Il était glacé et emportait avec lui des flocons de glace qui piquaient la peau. Suluk avait l'habitude, elle connaissait ce temps propre à l'arctique, ces nuages de neige qui obscurcissaient la vue, ces tempêtes polaires qui amassaient les tombées blanches en d'énormes congères dans lesquelles elle s'enfonçait parfois jusqu'aux hanches. D'habitude, elle pouvait s'abriter dans le tipi de ses grands-parents, dont le dôme en os de baleine recouverts de peau de phoque retenait la chaleur. Aujourd'hui, elle n'avait que son manteau en guise d'abris, et le vent la prenait en chasse, elle qui ne pouvait s'abriter.

    Alors qu'elle vagabondait, l'âme en proie à la tristesse, elle trouva une congères assez grande qui faisait comme un mur. Elle protégeait sur un minuscule morceau de sol du vent polaire qui soufflait sauvagement. Fatiguée et presque morte de froid, Suluk vint se blottir contre l'amas de neige pour échapper à la violente tempête. Elle s'allongea, tenant contre elle son baluchon, comme si elle pouvait y trouver un quelconque réconfort, une quelconque chaleur qui sauverait son âme gelée. Même pas elle pensa à en extraire de quoi manger. Son esprit était embué par le froid et ses pensées noires. Suluk s'endormait petit à petit. Elle savait que ce vent prédisait la venue de la nuit polaire, celle qui dure six mois. Elle se demandait alors si elle survivrait à son sommeil. Était-ce la dernière fois qu'elle fermait les yeux ? Et si elle survivait, ferait-il encore jour à son réveil ? Et combien de temps arriverait-elle à survivre ?

    La faiblesse de la jeune fille l'emportait déjà dans un état d'inconscience dont la durée n'était pas claire. Dans ce brouillard mental qui posait sa couverture froide sur son corps meurtri par les flocons de glace, Suluk ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi elle vivait ce calvaire.
    Pourquoi l'avait-on punie de la sorte ? Pourquoi son village jusqu'à ses grands-parents ne l'acceptaient pas comme elle était ? Qu'aurait-elle dû faire pour qu'on veuille bien d'elle ?
    Il y avait une sorte d'injustice. Elle ne faisait que commencer sa vie, et elle était déjà vouée à se terminer. De la pire des manières : seule, abandonnée par les gens qu'elle aimait. Son destin était-il vraiment celui de se terminer ici, dans la glace ? Elle qui aimait tant rire... Pourquoi voulait-on la soumettre au silence ?

    La petite inuit n'avait plus la force de lutter. Ses paupières se fermèrent lourdement, et Suluk plongea dans un sommeil profond. Elle ne ressentait plus le froid.


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    Les nuages gris clair ont cédé à l'averse. Comme si le ciel avait décidé de pleurer avec moi. Ça m'arrange bien au fond, les gouttelettes de pluie se mêlent à mes larmes, leur offrant un camouflage. Seuls mes yeux rougis par le sel lacrymal trahissent ma tristesse et ma rage.
    Ma mère me traîne par la main. Nous n'avons pas de parapluie, alors nous pressons le pas pour être de retour au restaurant le plus vite possible. Mes petites jambes peinent à suivre le rythme imposé par ma mère. Il faut dire que l'entrain n'est pas là. Mes yeux se perdent dans le gris de l'asphalte. Je n'évite même plus les flaques qui se forment dans le moindre trou ou caniveau. Je retiens les sanglots qui tentent de s'échapper en hoquet dans ma gorge. Mon cerveau se refait le film de la « dispute ».
    J'ai beau essayer de comprendre, je n'y arrive pas. Pourquoi ces enfants-là étaient-ils aussi méchants ? Pourquoi ne m'avaient-ils pas acceptée comme j'étais ? Je ne leur ai pourtant fait aucun mal. J'étais pourtant juste moi-même... Était-ce ça le problème ? De ne pas être comme les autres ? Et pourtant, comment pourrais-je être comme les autres...
    Je suis Lina Zhao. Mon nom trahi mes origines. Et même si je le cache aux autres, mon visage porte aussi en lui les couleurs et les traits de l'Extrême Orient. J'ai beau être née à Londres, avoir grandi à Londres et humer le vent de Londres, j'ai l'impression aujourd'hui que les seules étoiles que les autres voient dans mes yeux sont celles qui flottent sur le drapeau chinois. Je n'ai pourtant jamais mis les pieds dans ce pays.
    Je ressens comme une sorte d'injustice. Je suis anglaise, comme toutes ces filles modèles qui couraient dans Leicester Square. Ces filles modèles qui jouaient avec les garçons, qui semblaient avoir leur groupe d'amis bien à elles, qui semblaient inaccessibles tant elles rayonnaient l'inspiration et l'acceptation des autres. Je suis anglaise, et pourtant je ne suis pas comme ces filles modèles. Je suis dans mon monde à moi, perdue dans mes jeux. Je ne me sens pas particulièrement belle, ce n'est pas ce que je recherche. Je me contente de vivre tout simplement, comme bon me semble. Pourquoi ne pourrais-je pas être acceptée comme ça ? Pourquoi l'origine de mes parents détermineraient comment je devrais être acceptée, plus que la façon dont je ris, joue et cours ?
    Je ne comprends pas.

    Nous arrivons finalement au restaurant. La porte frappe dans le carillon chinois, faisant s'entrechoquer les bambous suspendus qui annoncent ainsi notre retour. Mon père est en cuisine, la salle s'est chargée de l'odeur de la citronnelle, du tahini1 et du vinaigre de riz. Ma mère me fait signe d'attendre à l'entrée et part me chercher une serviette pour me sécher. Mes yeux se perdent dans l'espace, comme si je redécouvrais les murs bleus décorés de dorures asiatiques. Des tableaux illustrent avec élégance des paysages exotiques que je n'ai jamais vus mais dont on m'a tant vanté la beauté. Sur les tables prêtes pour le service, les assiettes incurvées font du copinage avec les baguettes en bambou. En fond sonore, les dizis2 se mêlent aux guzhengs3 dans de jolies musiques orientales. Ma mère revient avec une serviette dans les mains et commence à me frotter avec le tissu vert émeraude, décoré de lotus rouges et dorés.
    Il n'y a rien d'anglais chez moi. Je suis bel et bien chinoise jusqu'aux os.
    Et c'est pour ça que je suis différente.

    Cette prise de conscience semble rouvrir le robinet qui faisait couler mes yeux plus tôt dans l'après-midi. Mes sanglots reprennent tandis que résonnent dans ma tête le « bouledogue » moqué par les garçons du parc. Ma mère qui passait la serviette sur mon visage s'en inquiète immédiatement.
    — Que se passe-t-il, Lina ?
    Je commence donc à raconter ce qui m'est arrivé. Petit récit entrecoupé de hoquets. Ma mère tente de me consoler en me prenant dans les bras. Ils sont d'habitude si réconfortants. Mais j'ai du mal à ressentir leur douceur, aujourd'hui. Mes larmes continuent de couler sur ses épaules.
    Je m'écarte finalement des bras maternels, et cours me réfugier à l'étage, dans ma chambre. Abandonnant ce nid de douceur pour une solitude de douleur.

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1 Pâte de sésame.
2 Flûte traditionnelle chinoise.
3 Instrument traditionnel chinois ressemblant à une harpe couchée.

1280 mots

2è année RP

1 juin 2024, 23:37
 Solo   RP++   Conte  La Plume Noire
    Qian est un père comme les autres. Enfin presque. La plupart des pères qu'ils connaît portent une grande attention à l'éducation de leurs enfants, et passent beaucoup de temps avec leur famille. Si Qian accorde une attention particulière à l'éducation de Lina, il se rend parfois compte qu'il passe peu de temps avec sa fille. Ils ont bien été au cinéma dans la journée, mais cette sortie familiale était la première depuis plusieurs mois. Qian travaille beaucoup. Beaucoup trop. Il s'en rend parfois compte. Quand sa fille de six ans revient de l'école et lui explique dans les rares discussions qu'ils arrivent à avoir les nouveaux mots qu'elle a appris à lire, il se rend compte qu'elle grandit, et que le temps passer aux fourneaux du restaurant ne l'aide pas à le voir.
    Mais chaque fois que Qian transmet une assiette dans la salle du restaurant, il sait pour quoi il le fait. Pour qui il le fait.
    Ayant grandi dans un milieu modeste de la ville de Hangzhou, Qian connaît les difficultés que peuvent avoir le manque d'argent. Il se rappelle des sacrifices qu'ont dû faire ses parents pour qu'il puisse grandir correctement. Il se rappelle de son adolescence durant laquelle son père lui donnait parfois sa part de dîner afin qu'il n'ait aucune carence dans sa croissance. Il n'avait jamais pu avoir les belles écoles, le parcours de rêve. Mais il avait toujours pu manger à sa faim et avoir une éducation correcte, grâce à ses parents.
    Alors aujourd'hui, il travaille pour eux, pour les mettre à l'aise financièrement. Pour rembourser cette dette mentale qu'il leur devait bien. Et il travaille pour Lina. Pour sa fille qu'il aime, malgré le peu de temps qu'il arrive à lui consacrer. Pour qu'elle ait toujours de quoi manger dans son assiette, pour qu'elle ait une éducation digne de ce nom qui lui permette de s'en sortir dans la vie, de se sortir de cette modestie si dure qui touchait sa famille depuis plusieurs générations.
    Il ne passe peut-être pas autant de temps avec Lina que les autres pères avec leur fille, mais il sait au fond de lui qu'il l'aime bien plus que ces derniers aiment leur fille.

    Qian est en train de couper la ciboule pour le service de la soirée. La pluie qui s'abat violemment depuis une demi-heure fait craindre peu d'arrivées de clients. Les gens ont tendance à ne pas sortir les jours pluvieux. Normal, il aurait fait de même.
    Lina et Jing rentrent enfin.
    Elles doivent être trempées.
    Il entend sa femme partir chercher une serviette et revenir avec. Il continue de trancher ses légumes quand il entend les sanglots de Lina. Interpelé, il écoute d'une oreille discrète l'histoire de sa fille tout en abattant son couteau sur les tiges vertes. Naturellement, il est horrifié par ce qu'il apprend. Comment pouvait-on faire ça à sa fille.
    Ma pauvre Lina...
    Alors qu'il prête davantage attention aux péripéties de Lina, son éminceur vient glisser sa lame sur son doigt.
    — 妈的1 !
    Un filet de sang s'échappe de son index. Le jus de ciboule fait brûler la plaie. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas blessé. En plus de quinze ans de cuisine, il était devenu un pro de la découpe. Comme quoi, même les meilleurs font parfois des erreurs. Il nettoie son doigt sous un filet d'eau tiède et y applique un pansement. Il n'a rien trouvé d'autres que ceux de sa fille, avec des têtes d'ours en motif. C'est un peu comme s'il avait un peu d'elle sur le doigt, non ?

    Quand il sort de la cuisine, Lina vient de courir dans sa chambre. Jing le regarde avec un regard attristé et s'apprête à suivre leur fille. Mais Qian la retient.
    — Laisse. J'y vais.

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    Suluk ouvrit les yeux. Devant elle s'étalait un paysage blanc que le soleil faisait briller par endroit, comme si le sol s'était revêtu d'un tapis de perles.
    — Suis-je morte ? Se demanda-t-elle.
    Elle se leva, et le vent, comme une réponse, lui envoya sur le visage la neige qui culminait au sommet de la congère. Non, elle n'était pas morte. Et son ventre gargouilla pour lui signifier qu'elle le serait bientôt si elle ne mangeait pas quelque chose. Suluk sortit alors de sa besace de quoi se substanter : de la viande de caribou séchée, quelques racines et un morceau de bannique2. La nuit polaire n'était pas encore tombée, mais cela n'allait pas tarder. Et avec les forces qu'elle venait d'ingérer, elle se dit qu'elle serait capable de marcher, jusqu'à peut-être trouver une civilisation. Qui sait, elle trouverait peut-être la ville non-maj' de Qaanaaq dont on lui avait souvent parlé.

    Chaque pas dans le désert du Groenland était une souffrance. Le vent continuait d'envoyer les cristaux de glace dans le visage de la petite inuit. À bout de force, elle tombait parfois. Mais elle finissait par se relever. Elle avait marché quelques heures sombres et la nuit tombait déjà. Demain, le jour ne se lèverait sûrement plus. Alors qu'elle marchait, elle entendit un grognement en face d'elle. Mais le brouillard qu'avait levé la tempête et le début de la nuit polaire lui offrait très peu de visibilité. Elle continua d'avancer, pensant que les grognements étaient le crissement de la neige sous ses pas. Le bruit retentit de nouveau, un peu plus fort cette fois-ci. Elle s'arrêta. Et si elle marchait sur un lac gelé ?... Non, cela ne faisait pas ce son. C'était plutôt celui d'un... Un ours polaire.
    Un énorme mammifère blanc se dressait devant l'enfant qui lâcha son baluchon sous la surprise. L'animal, effrayant, laissait apparaître ses dents en signe d'agressivité. Suluk le savait : elle ne gagnerait pas le combat. Elle chercha tout de même un moyen de rester en vie face à ce plantigrade touffu. Mais elle n'avait aucun pouvoir : sa magie n'était pas assez forte. D'après ses grands-parents, tout ce dont elle était capable, c'était de faire du bruit.
    Alors qu'elle y repensait, une idée lui vint en tête. Le bruit, c'était ça sa solution ! Elle se mit alors à crier, le plus fort qu'elle pût, à s'en éclater les poumons et à en déclencher la plus violente avalanche. L'ours, apeuré, se remit sur ses quatres pattes et recula doucement. La bête auparavant effrayante montrait un air de chien battu.
    Suluk eut pitié du pauvre animal. Elle ne voulait pas lui faire autant peur. Elle voulait juste se sauver, elle. Elle s'avança en direction de l'ours qui reculait lentement comme si la petite fille menue pouvait à tout moment lui sauter dessus sauvagement. Mais au lieu de ça, quand Suluk arriva à hauteur de son museau, elle frotta son nez contre le sien en guise de sympathie, et l'ours la laissa faire.


ᓱᓗᒃ


    Ma tête avait trouvé refuge dans le moelleux de mon oreiller. Mes yeux humides y ont laissé leurs traces et j'essaie de calmer les larmes qui en coulent continûment. Entre deux hoquets, j'entends des pas monter dans les escaliers. Ma mère vient sûrement faire une deuxième tentative de consolation. J'entends ensuite toquer à ma porte, comme si elle demandait la permission pour entrer. C'est étrange : ma mère ne fait jamais ça d'habitude. Je relève alors la tête et aperçois mon père. La surprise envahit mon visage. Lui faire quitter ses fourneaux relève habituellement d'une mission impossible. Ce soir, c'est lui qui se tient sur le pas de ma porte.
    Il s'avance et vint s'asseoir sur mon lit. Toujours sous la surprise, je ne bouge pas et l'observe. Mes sanglots se sont arrêtés, je n'y pense même plus. Je sens une certaine pudeur de la part de mon père, je comprends qu'il a peu l'habitude de cet exercice. De ma petite mémoire, c'est la première fois qu'il vient me consoler comme ça.
    — Est-ce que tu connais l'histoire du Vilain Petit Canard ?
    Je secoue la tête négativement. J'ai du mal à voir où mon père veut en venir.
    — C'est l'histoire d'un caneton dont tous les autres canetons se moquent parce qu'il n'a pas la même couleur. À la fin de l'histoire, il apprend que c'est parce qu'il est un cygne, et il devient le plus bel oiseau du lac.
    Je fronce les sourcils.
    — Ça veut dire que je suis moche, mais plus tard je vais être belle ?
    Mon père étouffe un rire.
    — Non. Ce que je veux te dire au travers de cette histoire, c'est que les autres ne voient que ta différence sans comprendre qui tu es vraiment. Ce qui compte, ce n'est pas à quoi tu ressembles, mais ce que tu es.
    — Mais comment on fait pour que les autres savent qui je suis ? Pourquoi ils se moquent de ce à quoi je ressemble ? Pourquoi je peux pas être leur amie ?
    — Tu ne peux pas être l'amie de tout le monde, Lina. Et puis... as-tu vraiment envie d'être amie avec des gens comme eux ?
    Je secoue la tête à nouveau.
    — Les gens qui auront envie d'être ton amie t'accepteront comme tu es. Et il y en a déjà. Regarde, à l'école, tu as quelques amies, non ?
    — Oui, c'est vrai. Mais j'en ai pas beaucoup. Il y a Louise, Meghan et Lily. C'est tout.
    — Et c'est déjà très bien. Ça fait trois personnes qui savent quelle fille extraordinaire tu es. Tu en as besoin de plus pour être convaincue ?
    Je rampe alors jusqu'à mon père et colle ma tête contre son bras. Il le lève pour le passer dans mon dos, afin de m'envelopper avec. Malgré le fait qu'il ne soit pas un père expressif, je ressens de la douceur et du confort de l'avoir auprès de moi.
    — Non, tu as raison.
    Nous restons là quelques minutes, profitant de ce rare moment passé l'un avec l'autre. J'aimerais tellement qu'il y en ait plus comme celui-là. Alors, pour faire durer ce plaisir, je lui demande :
    — Est-ce que tu me racontes l'histoire en entier ?
    — Oui, bien sûr.
    Sans même prendre un livre, il se met à raconter l'histoire avec ses propres mots.
    « Il était une fois, sur un lac... »

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    « Il était devenu le plus beau cygne de tout l'étang. »
    Qian vient de finir de raconter l'histoire à sa fille. Cette dernière avait succombé à la fatigue que donnent souvent les larmes après avoir coulé. Endormie dans les bras du cuisinier, elle semble paisible. En la regardant, Qian réalise la chance qu'il a d'être père, et la chance qu'il a d'avoir Lina dans ses bras. Jusqu'ici, il n'avait jamais regretté de passer aussi peu de temps avec elle. Mais plus il y repense tout en observant les yeux clos de sa fille, plus ce sentiment de remord l'envahit.
    Il dépose sa fille sur le lit et la borde comme ses parents le faisaient quand il était enfant, replaçant même l'une de ses peluches juste à côté de sa tête, comme pour lui donner une autre compagnie durant son sommeil. Sur son front, il vient lui coller un baiser discret.
    — Bonne nuit, Lina.
    Promis, on passera plus de temps ensemble désormais.


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1 Juron grossier en chinois.
2 Pain plat typique des tribus autochtones d'Amérique du Nord.
1866 mots

2è année RP

2 juin 2024, 13:08
 Solo   RP++   Conte  La Plume Noire
    Suluk s'était endormie contre l'ours polaire. La peur des deux individus avait laissé place à une amitié naissante. Chacun d'eux apportait une compagnie à l'autre dans ce désert de glace. Suluk, blottie contre l'animal, retrouvait une chaleur qu'elle n'avait pas connu depuis longtemps. Elle se sentait apaisée.
    Elle fut sortie de son sommeil par le réveil de l'ours. La nuit polaire s'était installée. Suluk décida de suivre son nouvel ami, et pour s'éviter de marcher, elle grimpa sur son dos. Son poids de plume n'embêta pas l'ours blanc qui se mit en route, le pas puissant.

    Sur leur chemin, Suluk et son ami trouvèrent un renard des neiges, dont le pelage blanc se confondait presque avec le tapis de glace. Il n'était pas tout à fait comme les renards que Suluk connaissait. Il était grand, plus grand que son ami ours. Il fouillait dans la neige à la recherche de nourriture. Voyant le baluchon de Suluk et humant qu'il y avait de quoi se nourrir, il proposa :
    — Faisons une course. Si je gagne, vous me donnez vos réserves. Si vous gagnez, je vous donnerai toute la nourriture que je trouve durant la nuit polaire.
    Suluk savait qu'elle n'avait plus grand chose dans sa besace, et qu'elle ne survivrait pas plus d'une semaine avec ce qu'elle avait à manger. L'idée d'être nourrie par le renard durant tout l'hiver était alléchante. C'était même son unique manière de survivre à la nuit polaire. Mais elle savait que le défi du renard serait compliqué, il semblait agile et vif. Et surtout, il était sûr de lui, la défaite ne lui était pas envisageable.
    — Nous acceptons ! Répondit Suluk.
    — Très bien. Le premier arrivé à ces montagnes là-bas remporte la course.
    Le plateau de neige qui s'étendait devant eux menait à des pics blancs qui sortaient de terre comme des dents. C'était loin, mais l'enjeu était trop beau. Suluk s'accrocha à l'ours, prêt à chevaucher l'animal jusqu'aux montagnes.
    — 3... 2... 1... Partez !
    Le renard s'élança à toute allure, suivi par l'ours monté par Suluk. La petite fille et son compère était rapides. Mais le renard l'était encore plus. En une dizaine de secondes, il avait déjà perdu les deux amis qui comprirent que leur victoire serait difficile. Malgré tout, ils n'abandonnèrent pas. Ils bravèrent le plateau de neige et ses vents, firent fi des cristaux de glace qui leur voler dans la figure. Alors que la course avait pris un mauvais départ pour eux, ils entendirent un gros craquement sous leurs pattes qui résonna jusqu'à l'horizon. Les coureurs couraient sur un lac gelé, et il était sur le point de céder.
    L'ours ralentit le pas pour avancer sur la pointe de ses coussinets. Leur avancée n'était plus sûre. Le renard, plus loin, continuait son sprint à toute vitesse. C'est alors qu'un second craquement retentit, encore plus fort que le premier. La glace se brisa et engloutit le renard.
    — Au secours ! Cria-t-il.
    Suluk et l'ours marchèrent le plus vite possible jusqu'au bord de la fissure. Le renard se débattait car il ne savait pas nager, et déjà la glace se refermait. Suluk et sa monture se regardèrent, et se comprirent.
    — Il faut qu'on l'aide, pensait Suluk.
    — Si on l'aide, on devra lui donner nos réserves, pensait l'ours.
    — Nous ne pouvons pas le laisser mourir...
    L'ours capitula, et comme il était bon nageur et que l'eau glaciale était trop froide pour que Suluk y survivent, il y alla seul. Rapidement, il arriva au niveau du renard et de sa gueule puissante, le prit en direction du rivage.
    Sorti de l'eau, le renard n'était pas sauf pour autant. Il grelottait à en provoquer un séisme à l'autre bout du monde. L'eau qui avait imprégné sa fourrure commençait à geler. Si cela continuait, il se transformerait comme ces enfants qui se perdaient en dehors du village, en statue de glace.
    Suluk s'approcha alors. Elle était une sorcière, et même si l'on disait d'elle qu'elle n'avait pas de grands pouvoirs, elle se persuada qu'elle pouvait réchauffer le renard polaire. Elle posa ses mains sur la fourrure glacée de l'animal et se concentra du mieux qu'elle put. Elle pensa, souhaita et imagina qu'elle parvenait à réchauffer complètement le renard. Sa magie fonctionna. Et elle était plus forte que ce qu'elle croyait. Le renard fut sec en peu de temps et se ranima aussi vite. Il remercia la jeune fille. L'ours s'approcha à son tour. Il ne voulait pas céder la moindre nourriture au renard, alors il lui dit :
    — Si nous ne t'avions pas sauvé, nous serions arrivés à la montagne bien plus vite que toi. Tu serais mort. Alors, nous avons gagné.
    Le renard, dont l'énergie débordait grâce à Suluk, répondit :
    — Ce n'est pas dans les termes du contrat. C'est le premier à la montagne qui gagne !
    Sur ces mots, il reprit sa course, laissant Suluk et son ami le regarder partir.
    — Renard ! Tu es ingrat ! Cria l'ours.
    Alors qu'il s'échappait, le renard laissait derrière lui une traînée de neige. La magie de Suluk l'habitait et faisait s'envoler cette traîne dans les cieux qui s'illuminait de lueur verdâtre.
    « Il est hors de question qu'on participe à sa course. » Conclurent les deux amis. Et ils s'endormirent ensemble en dessous de ces lumières polaires, grignotant le reste des réserves qu'ils avaient.


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    Encore un autre jour en 2044
    Lina a toujours 6 ans


    C'est la première fois que je retourne dans un parc depuis que je me suis fait embêter par les garçons de Leicester Square. Le parc de Soho me paraît bien plus agréable. Sûrement parce que je le connais mieux, et que je n'y ai jamais vécu de mauvais moment. Bien sûr, il m'est déjà arrivé de tomber et pleurer. Mais rien qui ne me fasse craindre d'y retourner.
    Je profite d'un bac à sable avec mes figurines en jouets. Mon père avait raison : on s'amuse bien mieux à être soi-même, même si l'on est seul. Alors que mes personnages avancent dans ce désert, une fille d'à peu près mon âge s'approche vers moi. Je ne sais pas ce qu'elle veut. Alors, méfiante, je la regarde venir. Elle finit par s'asseoir devant moi et me montre son jouet.
    — Regarde, on a le même Playmobil.
    J'observe son personnage et l'un des miens. On a effectivement le même, celui du coffret bateau-pirate, chauve avec un ruban rouge et une boucle d'oreille d'un côté.
    — Ah oui ! On n'a qu'à dire qu'ils sont frères jumeaux !
    C'est vrai, on s'amuse bien mieux à être soi-même, même si l'on est seul. Mais on s'amuse encore mieux à être soi-même avec quelqu'un d'autre. La fille qui vient de me rejoindre m'accepte comme je suis, et prend part à l'aventure de mes figurines. Les frères jumeaux pirates deviennent les personnages principaux de notre histoire.
    — Au fait, comment tu t'appelles ?
    — Moi, c'est Lina. Et toi ?
    — Moi, je m'appelle Suzanne, mais tu peux m'appeler Suzy.

ᓱᓗᒃ


    — Suluk ?
    La petite inuit se réveilla en sursaut, ne s'attendant pas à ce que l'on prononce son nom. L'ours se releva en même temps qu'elle et fit quelques pas en arrière. Il se mit à grogner face aux inconnus qui se dressaient devant eux. Suluk regarda alors qui venait.
    — Père ? Tikaani ? Asiavik ? Pamiuq ?
    Devant elle se tenaient des personnes de son ancienne tribu, celle-là-même qui l'avait chassée. Le père de Suluk, qui était l'un d'eux s'avança vers la jeune fille.
    — Nous avons vu de la lumière s'élever dans le ciel depuis ici... C'est toi qui as fait ça ?
    Suluk acquiesça timidement, ne sachant pas si c'était une bonne chose. Puis elle raconta son histoire depuis que ses grands-parents l'avaient abandonnée. Son père la prit dans ses bras et dit :
    — Nous aurions jamais dû t'abandonner. Rentrons au village, maintenant.
    La petite fille se saisit de la main de son père et commença à suivre le groupe qui l'emmenait vers le village. Mais Suluk se retourna vers l'ours.
    — Ours, viens avec moi !
    Mais l'ours ne la suivait pas. Suluk courut donc vers lui et lui demanda pourquoi.
    — Suluk, je suis un ours, pas un humain. Ma place n'est pas dans un village d'hommes, mais sur la banquise et la neige.
    La petite fille comprit que son ami ne la suivrait pas. Elle enlaça l'ours, puis frotta son nez contre le museau de l'animal.
    — On se retrouvera. Je t’appellerai Aqpalibaaqtuq, « celui qui court une course ».
    Puis les deux compères se quittèrent.

    Suluk rentra au village. Sa magie se développa très vite et la légende de la fille qui produisit la lumière dans les cieux se raconta dans tout le Groenland. De temps en temps, un ours venait au village, et Suluk veillait à ce que Aqpalibaaqtuq soit bien accueilli.
    Et lorsque la nuit polaire venait, on pouvait apercevoir dans le ciel, les traînes lumineuses du renard polaire géant qui courait toujours en attendant que Suluk et Aqpalibaaqtuq le rattrapent1.


FIN


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1 Inspiré d'une légende finlandaise selon laquelle les aurores boréales sont produites par la queue des renards polaires lorsqu'ils courent dans la neige, faisant s'envoler les flocons dans le ciel, créant ces lumières.
1519 mots

2è année RP