Mǎ meilleure amie
<< Suite directe de « Le marchand de pommes et les colliers de perles »
Suzanne habite au nord de la Berwick Street. C'est une petite rue à sens unique dont les trottoirs en dalles grises et brunes créent un passage aux abords des étals abrités par les auvents de toile, bien souvent délavés par les pluies courantes qui s'abattent sur la Grande-Bretagne. Son domicile côtoie toute l'animation et le bruit qui émanent de la rue voisine, la grande A40 de Londres, qui s'échappe plus loin de la capitale et mène jusqu'à Fishguard au Pays de Galles. Ce n'est pas très loin de chez moi, à moins d'un kilomètre, mais je passe souvent par les plus petites ruelles plutôt que de rejoindre directement la grande avenue. Je remonte généralement en courant la Greek Street pour longer le parc de Soho que j'aime tant. J'entends souvent les autres enfants s'amuser avec les balançoires. Ça crie, ça rit, ça pleure aussi parfois. Je le longe jusqu'à rejoindre la Carlisle Street où un petit passage pédestre mène à la Sheraton Street. J'essaie ensuite de traverser la Wardour Street, une rue à sens unique, mais très agitée. À cela s'ajoute le fait qu'il n'y a aucun passage-piéton pour faciliter le passage. Il faut donc tenter de deviner ce que vont faire les automobilistes, qui bien souvent ne nous laissent pas le passage. Parfois, des voitures font preuve d'amabilité et nous laissent passer, peut-être prennent-ils le temps de se retrouver dans ce labyrinthe que sont le quartier de Soho et ses petites rues unidirectionnelles. D'autres fois, je profite que certains adultes forcent le passage pour franchir le torrent de véhicules en courant, m'excusant au moindre coup de klaxon des râleurs en carrosse. Cette épreuve me permet de rejoindre la Noel Street. La première à droite me fera remonter la Berwick Street jusqu'au domicile des Liang, les parents de Suzy.
Je cours dans les rues de Soho. Je n'ai qu'une envie, rejoindre mon amie le plus vite possible. Je meurs d'impatience de savoir si elle a été acceptée dans le même collège que moi. Je stresse. Tandis que je cours, je sens mes intestins endoloris par le cortisol, cette hormone des moments anxieux. Je longe le parc de Soho sans même y jeter un regard, c'est dire à quel point je suis pressée. Ce parc nous est pourtant cher à toutes les deux. C'est là, qu'il y a près de cinq ans, nous nous sommes rencontrées. Moi et Mǎ. Cinq ans déjà.
Dans nos petites vies d'enfants même-pas-adolescentes, cinq font beaucoup. C'est la moitié de ma courte vie. Cinq ans, quand on a onze ans, c'est beaucoup. C'est long. C'est conséquent. Peu de souvenirs d'avant mes cinq ans existent encore dans ma tête. Tant et si bien que j'ai l'impression d'avoir toujours connu Suzanne. Elle est comme une cousine, voire une sœur qui vit avec d'autres parents.
Pourtant, je sais très bien qu'elle n'a pas toujours été avec moi. Je sais qu'il y a eu une vie avant Suzanne, lointaine, et sûrement plus fade. Mais elle a pris fin ce jour-là, celui de notre rencontre au parc de Soho, nos mains dans le sable du jardin d'enfants.
Avril 2044
Parc de Soho
Lina a 6 ans
<< Suite de « La Plume Noire »
— Regarde, on a le même Playmobil.
La petite fille dont je me méfiais de prime abord me tend son personnage en plastique avec un sourire amical rassurant. Je prends son petit-bonhomme et le compare au mien. Ce sont exactement les mêmes pirates : même ruban rouge entourant leurs têtes chauves, même tenue verte, la même boucle d'oreille argentée à droite et le même sourire en coin vicieux de pirate sanguinaire.
L'enfant, qui a environ le même âge que le mien, m'a aussitôt l'air sympathique. Son air malicieux et jovial contrastent avec ma solitude des derniers jours. Peut-être parce que je ne manque pas de naïveté, je décide de lui faire confiance et de l'accueillir dans mon univers de jeu, comme s'il s'agissait d'une amie de longue date.
— Ah oui ! On n'a qu'à dire qu'ils sont frères jumeaux !
Tout de suite, ma nouvelle copine saute dans le terrier du lapin et rejoint ce monde parallèle que je lui dessine. Mon personnage a retrouvé son frère jumeau, perdu depuis longtemps. Maintenant réunis, les deux frères aux bandeaux rouges sont une vraie menace pour l'univers de la piraterie. Ils ont un objectif : retrouver le trésor qui a été dérobé à leur parent à leur naissance, le jour-même où ils ont été séparés par ces malfrats. Leur vengeance est aussi certaine qu'il fait beau au dessus des nuages et que le sable s'envolera au prochain coup de vent. Nos autres Playmobil se cachent dans les dunes du bac à sable, leur discrétion s'approche de celle d'un éléphant qu'on aurait essayé de cacher sous un pupitre. Ils sont vite repérés. L'attaque est imminente. Ils sont deux frères, unis, face à une quinzaine de pirates dangereux.
Les épées en plastique sont sortis de leurs fourreaux imaginaires. Il n'y a pas de place pour la stratégie dans cette bataille : les soldats aux maillots de matelots, aux yeux recouverts d'un cache-oeil et les mains en crochets de fer courent en direction des jumeaux.
Le pirate dans ma main gauche attaque le capitaine que tient la petite fille devant moi. Les épées s'entrechoquent violemment dans des bruitages que nous imitons de nos bouches. Nous imaginons le sang jaillir. Puis finalement, la lame transperce le vil scélérat, pillard de trésor.
De la même manière, les quatorze voleurs perdent la vie. Nos capitaines sont les plus forts. Ils récupèrent leur trésor et prennent le large sur leur bateau imaginaire.
— Au fait, comment tu t'appelles ? Me demande-t-elle alors.
— Moi, c'est Lina. Et toi ?
— Euh... moi, je m'appelle Suzanne, mais tu peux m'appeler Suzy.
Suzy poursuit alors :
— En fait, c'est pas moi dans la vraie vie qui posais la question. On dit que c'est mon personnage qui parlait et demandait comment s'appelle le tien.
— Ah, j'avais pas compris.
Je change un peu ma voix pour prendre celle de mon pirate.
— Moi, c'est Robert le Vert. Et toi ?
Suzanne réfléchit un instant.
— Moi, c'est Hubert Boucle-D'Oreille.
— Hubert ? C'est marrant. Hubert et Robert, c'est presque pareil ! Viens là, mon frère, faisons-nous un câlin !
Mon amie a l'air perplexe.
— Tu crois qu'ils se font des câlins, les pirates ?
— Je sais pas. Admets-je. Après, ils sont frères, et ils viennent de se retrouver.
— C'est vrai.
Nous rapprochons alors nos personnages pour une étreinte fraternelle, rendue un peu compliquée par leurs bras immuables de plastique. Cela nous fait bien rire. Et je me rends compte d'à quel point je suis heureuse d'avoir une copine de jeu. Enthousiaste, j'invite alors cette nouvelle amie.
— Au fait, Suzy, j'habite dans un restaurant, il s'appelle les Vapeurs de Hangzhou. T'as qu'à venir un jour, j'ai plein d'autres Playmobil, on pourra jouer ensemble ! Et aussi faire des dessins ! Tu viendras, dis ?
Suzy réfléchit. Elle répond un peu hésitante :
— Je sais pas, il faut que je demande à mes parents.
Durant la semaine qui a suivi, Suzanne est venue au restaurant accompagnée de ses parents. Ces derniers ne voulaient pas laisser leur fille de 6 ans dans une famille qu'ils n'avaient jamais vue. Tout de suite, nos parents se sont bien entendus, et se sont trouvé de nombreux points communs. Ce jour-là, j'ai gagné une amie, et mes parents aussi.
Suzanne est devenue l'un des visages que je vois le plus souvent, le visage qui m'est le plus familier. Celui avec lequel j'ai envie de rire, et que je viens voir quand j'ai envie de pleurer. Elle est les premiers yeux qui brillent quand je réussis, les premières oreilles à écouter mes confessions d'enfant de 6 ans, les premières lèvres à me délivrer les moindres petits secrets dissimulés dans nos vies. Comme Robert et Hubert, nous sommes des jumelles qui se sont retrouvées.
2è année RP
Suzanne habite au nord de la Berwick Street. C'est une petite rue à sens unique dont les trottoirs en dalles grises et brunes créent un passage aux abords des étals abrités par les auvents de toile, bien souvent délavés par les pluies courantes qui s'abattent sur la Grande-Bretagne. Son domicile côtoie toute l'animation et le bruit qui émanent de la rue voisine, la grande A40 de Londres, qui s'échappe plus loin de la capitale et mène jusqu'à Fishguard au Pays de Galles. Ce n'est pas très loin de chez moi, à moins d'un kilomètre, mais je passe souvent par les plus petites ruelles plutôt que de rejoindre directement la grande avenue. Je remonte généralement en courant la Greek Street pour longer le parc de Soho que j'aime tant. J'entends souvent les autres enfants s'amuser avec les balançoires. Ça crie, ça rit, ça pleure aussi parfois. Je le longe jusqu'à rejoindre la Carlisle Street où un petit passage pédestre mène à la Sheraton Street. J'essaie ensuite de traverser la Wardour Street, une rue à sens unique, mais très agitée. À cela s'ajoute le fait qu'il n'y a aucun passage-piéton pour faciliter le passage. Il faut donc tenter de deviner ce que vont faire les automobilistes, qui bien souvent ne nous laissent pas le passage. Parfois, des voitures font preuve d'amabilité et nous laissent passer, peut-être prennent-ils le temps de se retrouver dans ce labyrinthe que sont le quartier de Soho et ses petites rues unidirectionnelles. D'autres fois, je profite que certains adultes forcent le passage pour franchir le torrent de véhicules en courant, m'excusant au moindre coup de klaxon des râleurs en carrosse. Cette épreuve me permet de rejoindre la Noel Street. La première à droite me fera remonter la Berwick Street jusqu'au domicile des Liang, les parents de Suzy.
Je cours dans les rues de Soho. Je n'ai qu'une envie, rejoindre mon amie le plus vite possible. Je meurs d'impatience de savoir si elle a été acceptée dans le même collège que moi. Je stresse. Tandis que je cours, je sens mes intestins endoloris par le cortisol, cette hormone des moments anxieux. Je longe le parc de Soho sans même y jeter un regard, c'est dire à quel point je suis pressée. Ce parc nous est pourtant cher à toutes les deux. C'est là, qu'il y a près de cinq ans, nous nous sommes rencontrées. Moi et Mǎ. Cinq ans déjà.
Dans nos petites vies d'enfants même-pas-adolescentes, cinq font beaucoup. C'est la moitié de ma courte vie. Cinq ans, quand on a onze ans, c'est beaucoup. C'est long. C'est conséquent. Peu de souvenirs d'avant mes cinq ans existent encore dans ma tête. Tant et si bien que j'ai l'impression d'avoir toujours connu Suzanne. Elle est comme une cousine, voire une sœur qui vit avec d'autres parents.
Pourtant, je sais très bien qu'elle n'a pas toujours été avec moi. Je sais qu'il y a eu une vie avant Suzanne, lointaine, et sûrement plus fade. Mais elle a pris fin ce jour-là, celui de notre rencontre au parc de Soho, nos mains dans le sable du jardin d'enfants.
馬
Avril 2044
Parc de Soho
Lina a 6 ans
<< Suite de « La Plume Noire »
— Regarde, on a le même Playmobil.
La petite fille dont je me méfiais de prime abord me tend son personnage en plastique avec un sourire amical rassurant. Je prends son petit-bonhomme et le compare au mien. Ce sont exactement les mêmes pirates : même ruban rouge entourant leurs têtes chauves, même tenue verte, la même boucle d'oreille argentée à droite et le même sourire en coin vicieux de pirate sanguinaire.
L'enfant, qui a environ le même âge que le mien, m'a aussitôt l'air sympathique. Son air malicieux et jovial contrastent avec ma solitude des derniers jours. Peut-être parce que je ne manque pas de naïveté, je décide de lui faire confiance et de l'accueillir dans mon univers de jeu, comme s'il s'agissait d'une amie de longue date.
— Ah oui ! On n'a qu'à dire qu'ils sont frères jumeaux !
Tout de suite, ma nouvelle copine saute dans le terrier du lapin et rejoint ce monde parallèle que je lui dessine. Mon personnage a retrouvé son frère jumeau, perdu depuis longtemps. Maintenant réunis, les deux frères aux bandeaux rouges sont une vraie menace pour l'univers de la piraterie. Ils ont un objectif : retrouver le trésor qui a été dérobé à leur parent à leur naissance, le jour-même où ils ont été séparés par ces malfrats. Leur vengeance est aussi certaine qu'il fait beau au dessus des nuages et que le sable s'envolera au prochain coup de vent. Nos autres Playmobil se cachent dans les dunes du bac à sable, leur discrétion s'approche de celle d'un éléphant qu'on aurait essayé de cacher sous un pupitre. Ils sont vite repérés. L'attaque est imminente. Ils sont deux frères, unis, face à une quinzaine de pirates dangereux.
Les épées en plastique sont sortis de leurs fourreaux imaginaires. Il n'y a pas de place pour la stratégie dans cette bataille : les soldats aux maillots de matelots, aux yeux recouverts d'un cache-oeil et les mains en crochets de fer courent en direction des jumeaux.
Le pirate dans ma main gauche attaque le capitaine que tient la petite fille devant moi. Les épées s'entrechoquent violemment dans des bruitages que nous imitons de nos bouches. Nous imaginons le sang jaillir. Puis finalement, la lame transperce le vil scélérat, pillard de trésor.
De la même manière, les quatorze voleurs perdent la vie. Nos capitaines sont les plus forts. Ils récupèrent leur trésor et prennent le large sur leur bateau imaginaire.
— Au fait, comment tu t'appelles ? Me demande-t-elle alors.
— Moi, c'est Lina. Et toi ?
— Euh... moi, je m'appelle Suzanne, mais tu peux m'appeler Suzy.
Suzy poursuit alors :
— En fait, c'est pas moi dans la vraie vie qui posais la question. On dit que c'est mon personnage qui parlait et demandait comment s'appelle le tien.
— Ah, j'avais pas compris.
Je change un peu ma voix pour prendre celle de mon pirate.
— Moi, c'est Robert le Vert. Et toi ?
Suzanne réfléchit un instant.
— Moi, c'est Hubert Boucle-D'Oreille.
— Hubert ? C'est marrant. Hubert et Robert, c'est presque pareil ! Viens là, mon frère, faisons-nous un câlin !
Mon amie a l'air perplexe.
— Tu crois qu'ils se font des câlins, les pirates ?
— Je sais pas. Admets-je. Après, ils sont frères, et ils viennent de se retrouver.
— C'est vrai.
Nous rapprochons alors nos personnages pour une étreinte fraternelle, rendue un peu compliquée par leurs bras immuables de plastique. Cela nous fait bien rire. Et je me rends compte d'à quel point je suis heureuse d'avoir une copine de jeu. Enthousiaste, j'invite alors cette nouvelle amie.
— Au fait, Suzy, j'habite dans un restaurant, il s'appelle les Vapeurs de Hangzhou. T'as qu'à venir un jour, j'ai plein d'autres Playmobil, on pourra jouer ensemble ! Et aussi faire des dessins ! Tu viendras, dis ?
Suzy réfléchit. Elle répond un peu hésitante :
— Je sais pas, il faut que je demande à mes parents.
Durant la semaine qui a suivi, Suzanne est venue au restaurant accompagnée de ses parents. Ces derniers ne voulaient pas laisser leur fille de 6 ans dans une famille qu'ils n'avaient jamais vue. Tout de suite, nos parents se sont bien entendus, et se sont trouvé de nombreux points communs. Ce jour-là, j'ai gagné une amie, et mes parents aussi.
Suzanne est devenue l'un des visages que je vois le plus souvent, le visage qui m'est le plus familier. Celui avec lequel j'ai envie de rire, et que je viens voir quand j'ai envie de pleurer. Elle est les premiers yeux qui brillent quand je réussis, les premières oreilles à écouter mes confessions d'enfant de 6 ans, les premières lèvres à me délivrer les moindres petits secrets dissimulés dans nos vies. Comme Robert et Hubert, nous sommes des jumelles qui se sont retrouvées.
Dernière modification par Lina Zhao le 11 juil. 2024, 22:13, modifié 1 fois.
2è année RP
Mǎ meilleure amie
J'ai franchi la tant redoutée ruelle Wardour et ses voitures intransigeantes. J'ai eu de la chance, cette fois-ci, il n'y avait presque personne. J'ai poursuivi ma course entre les gens jusqu'à rejoindre la Berwick Street. J'ai longé les épiceries et les cafés pour arriver enfin au bout de la rue. Il y a là une porte en bois blond, marquée du numéro 55. Le bâtiment semble neuf, fruit d'une rénovation de longue durée. Une ancienne cantine, paraît-il, qui a fermé il y a plus de vingt ans, et que les parents de Suzanne ont reconvertie en un bel appartement. Un triplex aux pièces spacieuses rangés comme ces musées d'arts contemporains où chaque élément trône dans une pièce vide, si bien qu'on n'ose pas les toucher par peur de ne savoir le remettre dans ce même ordre inappréhensible. Chez Suzanne, les lattes de bois foncé côtoient le blanc cassé des murs. Toutes les pièces revêtent ce style très épuré, voire minimaliste. Les meubles solitaires sont de bois nobles et de bonne facture. Certaines décorations importées de Pékin trahissent les origines de la famille Liang. On y retrouve des shī miniatures en grès, les lions de Fo, ceux-là-même qui gardent la Cité Interdite depuis la dynastie Ming. Sur une petite console en bois, un vase en laque trône fièrement, sa couleur rouge dénote du blanc pâle environnant. C'est une belle pièce à laquelle tiennent beaucoup les parents de Suzy. Mon amie me l'a bien dit à plusieurs reprises : il ne faut pas courir à côté. L'attention qu'ils mettent à protéger cette oeuvre la rend encore plus exceptionnelle qu'elle ne l'est vraiment. Mis à part ces quelques éléments décoratifs, les pièces presque vides à la lumière pâlie par les murs donnent un air aseptisé à tout le logement. Et cela s'explique quand on connaît le métier de monsieur Liang.
Le docteur Liang est un spécialiste des poumons. Venu de Pékin pour faire ses études de médecine à Londres, il y est resté après avoir rencontré celle qui deviendra sa femme. C'est un homme grand, et très sérieux. Quand je l'écoute, il parle avec un vocabulaire complexe que je peine souvent à comprendre, malgré l'effort qu'il met à articuler chaque mot. C'est un homme attentionné, mais qui ne le laisse pas transparaître facilement. Il arbore un air très détaché, celui du médecin pragmatique qui semble analyser chaque mouvement que l'on fait, et qui serait prêt à annoncer une mauvaise nouvelle à tout moment. Avec le regard que seuls les médecins savent porter, à la fois détaché et empathique. Il y a quelque chose en lui qui force le respect, être auprès de lui m'oblige à être impressionnée, comme si je ressentais dans ses yeux le poids de toutes les pathologies qu'il avait su soignées, et le poids encore plus lourd de celles qu'il n'avait su guérir.
Madame Liang, quant à elle, ne travaille pas dans la médecine. Mais son métier ne reste pas moins prestigieux. Fille d'immigrée, elle était, comme moi, bilingue dès l'enfance. Amoureuse de ses deux langues maternelles, elle a suivi des études littéraires pour se former en linguistique. Elle a rencontré son mari au cœur de Soho, son mandarin l'aidant à ouvrir la discussion. Monsieur Liang a retrouvé chez elle le confort de la Chine qu'il connaissait. C'est comme ça à Soho, l'on s'entoure des gens de notre communauté, et l'on finit par s'enfermer avec eux. Après une thèse en linguistique, madame Liang est entrée en tant que professeure de mandarin dans la SOAS University de Londres, une école spécialisée dans les langues et cultures orientales et africaines, et située juste derrière le British Museum.
Suzy a donc grandi dans un milieu beaucoup plus huppé que le mien. Le vocabulaire qu'elle emploie parfois trahit la richesse linguistique de sa mère, et sa prononciation impeccable témoigne de la rigueur scientifique de son père. Contrairement à moi, Suzanne n'a pas besoin de beaucoup travailler pour réussir à l'école. Même si c'est parent l'incite à revoir ses leçons, ils semblent lui avoir transmis les gènes de l'étudiante aux facilités innées qui font d'elle l'élève parfaite de la classe. Elle veut être vétérinaire, un métier du soin, avec des patients qui parlent un autre langage qu'il faut comprendre. Ses parents seront si fiers d'elle ; car je sais qu'elle réussira à le devenir.
C'est le docteur Liang qui m'ouvre la porte. Alors, forcément, je suis impressionnée. J'essaie de retenir mon souffle haletant dû à ma course, et articule timidement, avec la plus grande politesse possible.
— Bonjour Monsieur Liang. Je viens voir M... Suzanne. Est-ce qu'elle es là ?
— Lina hao, me répond-il d'abord en mandarin, avant de poursuivre en anglais. Rentre, elle est à l'étage.
Le pneumologue appelle sa fille, lui annonçant que j'étais là pour elle. J'entends alors des pas rapides provenant du plafond, puis dans les escaliers. Enfin, je vois la tête de mon amie, et je commence à courir vers elle, retenue par les bras de monsieur Liang.
— Tes chaussures, Lina, s'il te plaît.
Sa demande est à la fois douce et ferme. Je m'excuse platement, comme si j'avais fait une bêtise énorme, et enlève mes souliers. Je repars en courant lentement, sur la pointe des pieds, pour éviter de secouer le vase si cher aux yeux du médecin. Heureuse de voir mon amie, je l'interpelle sous l'excitation, par son fameux surnom que j'utilise depuis maintenant des années :
— MǍ !
Septembre 2044
Soho Parish Primary School
Lina a 6 ans
La rentrée des classes a eu lieu plus tôt dans la semaine. Il y a une nouvelle élève dans la classe, elle s'appelle Suzanne Liang. Je la connais, c'est mon amie. Ses parents ont accepté que Suzanne rejoigne mon école. Dans son ancien établissement, Suzy avait du mal à s'intégrer et n'avait pas créé de lien aussi fort avec d'autres enfants que celui qu'on avait créé ensemble depuis avril. L'école primaire de Soho était également plus proche de son domicile, c'était un argument majeur qui avait convaincu les parents de Suzanne. J'étais trop fière de voir ma meilleure amie être présentée au reste de la classe. Les autres élèves lui posaient des questions pour la connaître un peu, je connaissais toutes les réponses évidemment. Je dois bien avouer que, le premier jour, j'ai eu peur que Suzanne se trouve une plus grande amitié parmi les autres filles de la classe. Il y a Megan, avec qui je m'entends bien, et qui est très populaire. Quand elle est à côté de moi, j'ai souvent l'impression d'être moins bien qu'elle : moins jolie, moins intelligente, plus turbulente. Et pourtant, c'est avec moi que Suzanne est restée pendant les deux récréations qui ont rythmé la journée. Et pendant toutes les récréations qui ont suivi.
Désolée Megan, mais c'est ma meilleure amie.
Aujourd'hui, nous jouons aux billes. Mais comme nous n'avons pas de billes, nous lançons des cailloux le plus proche possible d'un trou, sans qu'ils tombent dedans. C'est aussi amusant que d'avoir des billes, non ? Nous crions nos victoires et nos défaites avec des onomatopées en mandarin, à coup de wànsuì1 et de gāisǐ2. Les autres élèves n'aiment pas quand on parle en mandarin : ils ne comprennent pas. Nous, ça nous fait rire, alors on exagère un peu pour les embêter. Ce petit jeu renforce notre complicité, bien qu'elle a la mauvaise tendance à nous éloigner des autres élèves. Mais à cette période, nous nous en fichons. Nous sommes tellement heureuses de nous retrouver ensemble, dans la même école, que nous passons notre temps ensemble, quitte à exclure nos autres amies. Comme pour trouver un nouveau moyen d'embêter les autres élèves en les excluant de nos jeux, Suzanne me lance avec un air malicieux.
— Ça te dit qu'on se trouve des surnoms ?
Je n'ai pas besoin de réfléchir, je suis tout de suite d'accord. Je suis tout le temps d'accord avec Suzanne de toute façon.
— Bien sûr ! T'as des idées en tête ?
Elle secoue la tête négativement. On se met à réfléchir, tout en continuant de jeter nos cailloux les uns après les autres.
— C'est quoi ton signe astrologique ?
— Bêlier, je crois.
— Non, mais, ton signe chinois ?
— Ah, je suis cheval. Toi aussi, non ? On est de la même année ?
— Non, je suis serpent. Ça peut être nos surnoms !
— Serpent et Cheval ?
— Oui, je serai Shé3 et toi Mǎ.
Je vois immédiatement que l'idée plaît à Suzanne. Son visage s'éclaire, des petites étoiles se forment dans le coin de ses yeux, et son sourire se tend en demi-lune. Elle est partante, et nous commençons à nous encourager dans notre jeu, en utilisant nos surnoms.
En classe, nous continuons à les utiliser, dans l'incompréhension la plus totale de nos camarades de classe. C'était le but recherché, nous rions bien, si bien que nous nous faisons reprendre par notre instituteur.
Finalement, cinq ans plus tard, nous utilisons toujours ces surnoms. Ils sont devenus de vrais prénoms. Quand Suzy dit Shé, je sais que c'est de moi qu'elle parle ; quand je dis Mǎ, elle se retourne tout de suite. Évidemment, nos camarades connaissent aussi ces noms désormais, certains ont essayé de les utiliser pour s'immiscer dans notre jeu. Mais un accord implicite s'était établi entre nous. C'était notre jeu. Et nous ne répondions pas aux autres qui nous appelaient par ces noms. Shé, c'était pour elle, Mǎ, c'était pour moi. Ça ne pouvait pas en être autrement.
____________________
1 Houra !
2 Mince !
3 Se prononce "cheuh", avec un ton ascendant.
1586 mots
2è année RP
Le docteur Liang est un spécialiste des poumons. Venu de Pékin pour faire ses études de médecine à Londres, il y est resté après avoir rencontré celle qui deviendra sa femme. C'est un homme grand, et très sérieux. Quand je l'écoute, il parle avec un vocabulaire complexe que je peine souvent à comprendre, malgré l'effort qu'il met à articuler chaque mot. C'est un homme attentionné, mais qui ne le laisse pas transparaître facilement. Il arbore un air très détaché, celui du médecin pragmatique qui semble analyser chaque mouvement que l'on fait, et qui serait prêt à annoncer une mauvaise nouvelle à tout moment. Avec le regard que seuls les médecins savent porter, à la fois détaché et empathique. Il y a quelque chose en lui qui force le respect, être auprès de lui m'oblige à être impressionnée, comme si je ressentais dans ses yeux le poids de toutes les pathologies qu'il avait su soignées, et le poids encore plus lourd de celles qu'il n'avait su guérir.
Madame Liang, quant à elle, ne travaille pas dans la médecine. Mais son métier ne reste pas moins prestigieux. Fille d'immigrée, elle était, comme moi, bilingue dès l'enfance. Amoureuse de ses deux langues maternelles, elle a suivi des études littéraires pour se former en linguistique. Elle a rencontré son mari au cœur de Soho, son mandarin l'aidant à ouvrir la discussion. Monsieur Liang a retrouvé chez elle le confort de la Chine qu'il connaissait. C'est comme ça à Soho, l'on s'entoure des gens de notre communauté, et l'on finit par s'enfermer avec eux. Après une thèse en linguistique, madame Liang est entrée en tant que professeure de mandarin dans la SOAS University de Londres, une école spécialisée dans les langues et cultures orientales et africaines, et située juste derrière le British Museum.
Suzy a donc grandi dans un milieu beaucoup plus huppé que le mien. Le vocabulaire qu'elle emploie parfois trahit la richesse linguistique de sa mère, et sa prononciation impeccable témoigne de la rigueur scientifique de son père. Contrairement à moi, Suzanne n'a pas besoin de beaucoup travailler pour réussir à l'école. Même si c'est parent l'incite à revoir ses leçons, ils semblent lui avoir transmis les gènes de l'étudiante aux facilités innées qui font d'elle l'élève parfaite de la classe. Elle veut être vétérinaire, un métier du soin, avec des patients qui parlent un autre langage qu'il faut comprendre. Ses parents seront si fiers d'elle ; car je sais qu'elle réussira à le devenir.
C'est le docteur Liang qui m'ouvre la porte. Alors, forcément, je suis impressionnée. J'essaie de retenir mon souffle haletant dû à ma course, et articule timidement, avec la plus grande politesse possible.
— Bonjour Monsieur Liang. Je viens voir M... Suzanne. Est-ce qu'elle es là ?
— Lina hao, me répond-il d'abord en mandarin, avant de poursuivre en anglais. Rentre, elle est à l'étage.
Le pneumologue appelle sa fille, lui annonçant que j'étais là pour elle. J'entends alors des pas rapides provenant du plafond, puis dans les escaliers. Enfin, je vois la tête de mon amie, et je commence à courir vers elle, retenue par les bras de monsieur Liang.
— Tes chaussures, Lina, s'il te plaît.
Sa demande est à la fois douce et ferme. Je m'excuse platement, comme si j'avais fait une bêtise énorme, et enlève mes souliers. Je repars en courant lentement, sur la pointe des pieds, pour éviter de secouer le vase si cher aux yeux du médecin. Heureuse de voir mon amie, je l'interpelle sous l'excitation, par son fameux surnom que j'utilise depuis maintenant des années :
— MǍ !
馬
Septembre 2044
Soho Parish Primary School
Lina a 6 ans
La rentrée des classes a eu lieu plus tôt dans la semaine. Il y a une nouvelle élève dans la classe, elle s'appelle Suzanne Liang. Je la connais, c'est mon amie. Ses parents ont accepté que Suzanne rejoigne mon école. Dans son ancien établissement, Suzy avait du mal à s'intégrer et n'avait pas créé de lien aussi fort avec d'autres enfants que celui qu'on avait créé ensemble depuis avril. L'école primaire de Soho était également plus proche de son domicile, c'était un argument majeur qui avait convaincu les parents de Suzanne. J'étais trop fière de voir ma meilleure amie être présentée au reste de la classe. Les autres élèves lui posaient des questions pour la connaître un peu, je connaissais toutes les réponses évidemment. Je dois bien avouer que, le premier jour, j'ai eu peur que Suzanne se trouve une plus grande amitié parmi les autres filles de la classe. Il y a Megan, avec qui je m'entends bien, et qui est très populaire. Quand elle est à côté de moi, j'ai souvent l'impression d'être moins bien qu'elle : moins jolie, moins intelligente, plus turbulente. Et pourtant, c'est avec moi que Suzanne est restée pendant les deux récréations qui ont rythmé la journée. Et pendant toutes les récréations qui ont suivi.
Désolée Megan, mais c'est ma meilleure amie.
Aujourd'hui, nous jouons aux billes. Mais comme nous n'avons pas de billes, nous lançons des cailloux le plus proche possible d'un trou, sans qu'ils tombent dedans. C'est aussi amusant que d'avoir des billes, non ? Nous crions nos victoires et nos défaites avec des onomatopées en mandarin, à coup de wànsuì1 et de gāisǐ2. Les autres élèves n'aiment pas quand on parle en mandarin : ils ne comprennent pas. Nous, ça nous fait rire, alors on exagère un peu pour les embêter. Ce petit jeu renforce notre complicité, bien qu'elle a la mauvaise tendance à nous éloigner des autres élèves. Mais à cette période, nous nous en fichons. Nous sommes tellement heureuses de nous retrouver ensemble, dans la même école, que nous passons notre temps ensemble, quitte à exclure nos autres amies. Comme pour trouver un nouveau moyen d'embêter les autres élèves en les excluant de nos jeux, Suzanne me lance avec un air malicieux.
— Ça te dit qu'on se trouve des surnoms ?
Je n'ai pas besoin de réfléchir, je suis tout de suite d'accord. Je suis tout le temps d'accord avec Suzanne de toute façon.
— Bien sûr ! T'as des idées en tête ?
Elle secoue la tête négativement. On se met à réfléchir, tout en continuant de jeter nos cailloux les uns après les autres.
— C'est quoi ton signe astrologique ?
— Bêlier, je crois.
— Non, mais, ton signe chinois ?
— Ah, je suis cheval. Toi aussi, non ? On est de la même année ?
— Non, je suis serpent. Ça peut être nos surnoms !
— Serpent et Cheval ?
— Oui, je serai Shé3 et toi Mǎ.
Je vois immédiatement que l'idée plaît à Suzanne. Son visage s'éclaire, des petites étoiles se forment dans le coin de ses yeux, et son sourire se tend en demi-lune. Elle est partante, et nous commençons à nous encourager dans notre jeu, en utilisant nos surnoms.
En classe, nous continuons à les utiliser, dans l'incompréhension la plus totale de nos camarades de classe. C'était le but recherché, nous rions bien, si bien que nous nous faisons reprendre par notre instituteur.
Finalement, cinq ans plus tard, nous utilisons toujours ces surnoms. Ils sont devenus de vrais prénoms. Quand Suzy dit Shé, je sais que c'est de moi qu'elle parle ; quand je dis Mǎ, elle se retourne tout de suite. Évidemment, nos camarades connaissent aussi ces noms désormais, certains ont essayé de les utiliser pour s'immiscer dans notre jeu. Mais un accord implicite s'était établi entre nous. C'était notre jeu. Et nous ne répondions pas aux autres qui nous appelaient par ces noms. Shé, c'était pour elle, Mǎ, c'était pour moi. Ça ne pouvait pas en être autrement.
____________________
1 Houra !
2 Mince !
3 Se prononce "cheuh", avec un ton ascendant.
1586 mots
2è année RP
Mǎ meilleure amie
Notre accolade se termine. J'ai encore le souffle haletant et le cœur battant d'avoir couru jusque chez mon amie. Suzanne me demande naturellement pourquoi je viens la voir sans prévenir : ce n'est pas dans mon habitude de ne pas avertir. Je lui explique.
— J'ai eu les résultats des 11+. Tu ne les as pas encore eus ?
— Alors ? Tu as réussi ?
Je secoue la tête, affirmativement. Sans répondre tout de suite à ma question, Mǎ me félicite chaudement en tendant ses mains pour que je tape dedans.
— On n'a pas encore regardé le courrier. Me dit-elle en s'approchant de la boîte aux lettres. Je vais te dire ça tout de suite.
Sous le regard de son père, Suzanne se dirige vers la boîte attachée à la porte d'entrée, destinée à recueillir enveloppes et prospectus à destination de la petite famille. Suzy en ressort un magazine et une petite missive blanche tamponnée.
— Ça doit être ça ! Me dit-elle. C'est le tampon de notre future école.
L'attitude de ma meilleure amie laisse transparaître quelques pointes de nervosité. Pourtant, j'en suis certaine, il ne peut y avoir de mauvaise surprise. Mǎ est meilleure élève que moi, et je l'ai réussi. Mǎ ne peut qu'y lire son admission.
Suzanne jette un coup d’œil à son père, comme si elle attendait le feu vert dans son regard pour ouvrir la lettre.
— Vas-y. Dit-il. Je crois que ton amie attend de savoir si tu l'accompagneras.
Je crois que je deviens aussi nerveuse que Mǎ. J'ai les jambes qui gigotent toute seule, j'ai du mal à rester en place.
Les petits doigts de mon amie ouvrent délicatement la languette collante du courrier. Ils creusent dans l'interstice formé et y sortent un papier soigneusement plié en trois.
Mes jambes se secouent encore plus vite.
Je vois ses yeux parcourir la lettre avec la même incompréhension que moi une heure plus tôt.
Mes genoux s'agitent toujours.
J'en peux plus d'attendre, il faut absolument qu'elle me donne le verdict.
Ses yeux se plongent dans les miens. Je comprends qu'elle connaît sa réponse.
Le stress me donne envie de me faire pipi dessus.
Alors ??!
— Admise. Se contente-t-elle de me dire.
C'est un simple mot qui sonne comme une délivrance pour nous deux. Évidemment, on se jette dans les bras l'une de l'autre, vacillant d'un bord à l'autre du couloir que forme l'entrée de l'appartement, sous les yeux ravis du père de Suzy, qui se permet tout de même de nous avertir « Attention au vase » dans nos pas chaloupant.
Un jour de septembre 2049
Rentrée des classes
Dans mon imagination
Plusieurs jours viennent de s'écouler depuis la rentrée. Au début, Mǎ et moi étions très impressionnées par la grandeur de l'établissement. Le collège était au moins trois fois plus grand que la petite école de Soho. Les élèves les plus âgées semblaient faire deux dois nos tailles, et les professeurs paraissaient dix fois plus stricts. Il ne nous avait pas fallu la première semaine pour réaliser que le collège serait beaucoup plus sérieux que les cours que nous avons eus jusqu'ici, à Soho. Mes parents aussi, d'ailleurs, se sont montrés plus durs envers moi. Le collège, ce n'est plus la primaire.
Et pourtant, je m'y sens aussi bien que dans la petite école primaire de mon quartier. J'ai de nouveaux camarades, très différents de ceux que j'avais avant. Mais il y a surtout Suzanne. En cours, nous sommes assises au même pupitre. On nous a laissés nous installer avec qui l'on souhaitait, alors, comme une évidence, nous nous sommes mises ensemble. Au premier rang, bien sûr, car Mǎ est sérieuse. Moi un peu moins, mais j'essaie de l'être autant qu'elle.
À la récréation, nous poursuivons nos jeux de primaire avec la curiosité d'observer ceux des collégiens plus âgés. Peut-être qu'un beau jour, nous finirons comme eux : nous arrêterons de courir sur le macadam de la cours, nos voix stridentes se calmeront pour devenir plus posées, nous discuterons plus que nous jouerons, mais toujours avec la même complicité sororale qui nous unit. Peut-être que comme certains collégiens que nous croisons, nous décorerons nos casiers de posters d’idoles que nous ne connaissons pas encore. Peut-être que comme certains collégiens que nous croisons, nos sourires populaires aimanteront nos camarades auprès de nous pour former une bande d'amis à l'apparence insécable. Peut-être que comme certains collégiens que nous croisons, l'une de nous tiendra la main d'un garçon. Plutôt elle que moi d'ailleurs.
Et les soirs venus, aux orées des grandes épreuves de notre scolarité, nous nous retrouverons tantôt chez elle pour profiter du calme absolu de son appartement silencieux, tantôt chez moi pour retrouver la chaleur d'un bol de mochis au coin d'une feuille de révision.
Tandis que nous parcourons les long couloirs blancs de l'école, je ne peux qu'imaginer notre vie future dans ces lieux. Nos prochaines réussites, et les soirées passées à les célébrer ; nos défaites et peines de cœurs, et nos heures passées à nous consoler. Les fêtes joyeuses chez les copines, les longs soirs aux téléphones, les heures interminables d'ennui pendant les cours, les sorties scolaires mémorables dans les musées de Londres, les conversations profondes à travers les cabinets des toilettes des filles, les larmes de rire et de tristesse que nous sécherons ensemble.
Je suis enfin rentrée chez moi. Monsieur Liang nous a offert le goûter pour célébrer nos admissions. On a comparé nos résultats, et nous avons longuement discuté, Suzy et Moi, puis joué dans sa chambre.
Mes parents ont été contents d'apprendre que Suzy a été acceptée au même endroit que moi. Ils savent que Mǎ a une bonne influence sur moi, ça les rassure.
Dans mon lit, j'ai du mal à m'endormir. Je suis encore euphorique de la nouvelle. J'ai l'impression que c'est le plus beau jour de ma vie. Pourtant, il n'y a rien d'exceptionnel : c'était évident que nous allions réussir, non ?
Je ressers Xinlian dans mes bras, mon dragon rouge en peluche offert par mes grands-parents. Comme certains soirs, je lui raconte ma journée en le caressant, et finis par m'endormir auprès de lui.

FIN.
@Elena Links, j'ai réussi à placer l'image quelque part
2è année RP
— J'ai eu les résultats des 11+. Tu ne les as pas encore eus ?
— Alors ? Tu as réussi ?
Je secoue la tête, affirmativement. Sans répondre tout de suite à ma question, Mǎ me félicite chaudement en tendant ses mains pour que je tape dedans.
— On n'a pas encore regardé le courrier. Me dit-elle en s'approchant de la boîte aux lettres. Je vais te dire ça tout de suite.
Sous le regard de son père, Suzanne se dirige vers la boîte attachée à la porte d'entrée, destinée à recueillir enveloppes et prospectus à destination de la petite famille. Suzy en ressort un magazine et une petite missive blanche tamponnée.
— Ça doit être ça ! Me dit-elle. C'est le tampon de notre future école.
L'attitude de ma meilleure amie laisse transparaître quelques pointes de nervosité. Pourtant, j'en suis certaine, il ne peut y avoir de mauvaise surprise. Mǎ est meilleure élève que moi, et je l'ai réussi. Mǎ ne peut qu'y lire son admission.
Suzanne jette un coup d’œil à son père, comme si elle attendait le feu vert dans son regard pour ouvrir la lettre.
— Vas-y. Dit-il. Je crois que ton amie attend de savoir si tu l'accompagneras.
Je crois que je deviens aussi nerveuse que Mǎ. J'ai les jambes qui gigotent toute seule, j'ai du mal à rester en place.
Les petits doigts de mon amie ouvrent délicatement la languette collante du courrier. Ils creusent dans l'interstice formé et y sortent un papier soigneusement plié en trois.
Mes jambes se secouent encore plus vite.
Je vois ses yeux parcourir la lettre avec la même incompréhension que moi une heure plus tôt.
Mes genoux s'agitent toujours.
J'en peux plus d'attendre, il faut absolument qu'elle me donne le verdict.
Ses yeux se plongent dans les miens. Je comprends qu'elle connaît sa réponse.
Le stress me donne envie de me faire pipi dessus.
Alors ??!
— Admise. Se contente-t-elle de me dire.
C'est un simple mot qui sonne comme une délivrance pour nous deux. Évidemment, on se jette dans les bras l'une de l'autre, vacillant d'un bord à l'autre du couloir que forme l'entrée de l'appartement, sous les yeux ravis du père de Suzy, qui se permet tout de même de nous avertir « Attention au vase » dans nos pas chaloupant.
馬
Un jour de septembre 2049
Rentrée des classes
Dans mon imagination
Plusieurs jours viennent de s'écouler depuis la rentrée. Au début, Mǎ et moi étions très impressionnées par la grandeur de l'établissement. Le collège était au moins trois fois plus grand que la petite école de Soho. Les élèves les plus âgées semblaient faire deux dois nos tailles, et les professeurs paraissaient dix fois plus stricts. Il ne nous avait pas fallu la première semaine pour réaliser que le collège serait beaucoup plus sérieux que les cours que nous avons eus jusqu'ici, à Soho. Mes parents aussi, d'ailleurs, se sont montrés plus durs envers moi. Le collège, ce n'est plus la primaire.
Et pourtant, je m'y sens aussi bien que dans la petite école primaire de mon quartier. J'ai de nouveaux camarades, très différents de ceux que j'avais avant. Mais il y a surtout Suzanne. En cours, nous sommes assises au même pupitre. On nous a laissés nous installer avec qui l'on souhaitait, alors, comme une évidence, nous nous sommes mises ensemble. Au premier rang, bien sûr, car Mǎ est sérieuse. Moi un peu moins, mais j'essaie de l'être autant qu'elle.
À la récréation, nous poursuivons nos jeux de primaire avec la curiosité d'observer ceux des collégiens plus âgés. Peut-être qu'un beau jour, nous finirons comme eux : nous arrêterons de courir sur le macadam de la cours, nos voix stridentes se calmeront pour devenir plus posées, nous discuterons plus que nous jouerons, mais toujours avec la même complicité sororale qui nous unit. Peut-être que comme certains collégiens que nous croisons, nous décorerons nos casiers de posters d’idoles que nous ne connaissons pas encore. Peut-être que comme certains collégiens que nous croisons, nos sourires populaires aimanteront nos camarades auprès de nous pour former une bande d'amis à l'apparence insécable. Peut-être que comme certains collégiens que nous croisons, l'une de nous tiendra la main d'un garçon. Plutôt elle que moi d'ailleurs.
Et les soirs venus, aux orées des grandes épreuves de notre scolarité, nous nous retrouverons tantôt chez elle pour profiter du calme absolu de son appartement silencieux, tantôt chez moi pour retrouver la chaleur d'un bol de mochis au coin d'une feuille de révision.
Tandis que nous parcourons les long couloirs blancs de l'école, je ne peux qu'imaginer notre vie future dans ces lieux. Nos prochaines réussites, et les soirées passées à les célébrer ; nos défaites et peines de cœurs, et nos heures passées à nous consoler. Les fêtes joyeuses chez les copines, les longs soirs aux téléphones, les heures interminables d'ennui pendant les cours, les sorties scolaires mémorables dans les musées de Londres, les conversations profondes à travers les cabinets des toilettes des filles, les larmes de rire et de tristesse que nous sécherons ensemble.
Mǎ.
Chaque pas dans ce couloirs voit passer une journée en ta compagnie. J'ai longtemps douté, angoissé à l'idée de cette rentrée. Mais je sais qu'avec toi, je ne suis pas seule.
L'allée qui s'étale devant nous, entre ces rangées de casiers, c'est notre vie toute tracée ;
toi à mes côtés, moi à t'écouter, nous toujours liées.
Chaque pas dans ce couloirs voit passer une journée en ta compagnie. J'ai longtemps douté, angoissé à l'idée de cette rentrée. Mais je sais qu'avec toi, je ne suis pas seule.
L'allée qui s'étale devant nous, entre ces rangées de casiers, c'est notre vie toute tracée ;
toi à mes côtés, moi à t'écouter, nous toujours liées.
馬
Je suis enfin rentrée chez moi. Monsieur Liang nous a offert le goûter pour célébrer nos admissions. On a comparé nos résultats, et nous avons longuement discuté, Suzy et Moi, puis joué dans sa chambre.
Mes parents ont été contents d'apprendre que Suzy a été acceptée au même endroit que moi. Ils savent que Mǎ a une bonne influence sur moi, ça les rassure.
Dans mon lit, j'ai du mal à m'endormir. Je suis encore euphorique de la nouvelle. J'ai l'impression que c'est le plus beau jour de ma vie. Pourtant, il n'y a rien d'exceptionnel : c'était évident que nous allions réussir, non ?
Je ressers Xinlian dans mes bras, mon dragon rouge en peluche offert par mes grands-parents. Comme certains soirs, je lui raconte ma journée en le caressant, et finis par m'endormir auprès de lui.

FIN.
@Elena Links, j'ai réussi à placer l'image quelque part
2è année RP