Des fleurs qui éclatent dans la nuit
« Plus loin que Louvres est un chemin bordé de pommiers dont j'ai vu bien des fois les fleurs éclater dans la nuit comme des étoiles dans de la terre [...]. »
tiré du livre Sylvie de Nerval
« Allez Farrow, dépêche-toi un peu ! »
Je manque de trébucher tant Ondine avance vite. Elle me fait rire avec son enthousiasme et sa sévérité, comme si je n'avais pas compris ce qu'il se passait, comme si j'étais restée aveugle à leurs petites manigances et à leur sourire en coin. Que croit-elle ? que je n'ai pas deviné qu'ils me préparaient quelque chose pour mon anniversaire ? Je l'ai su dès que j'ai croisé Abby discutant avec Nahele dans les couloirs, ce matin. Ma camarade de chambre a sursauté en m'apercevant, et ses joues se sont teintées d'un rouge traître. L'étudiant en pédiatromagie a juste souri, gardant son sérieux et ses secrets, comme à son habitude. Ah ! Ils m'ont à peine souhaité mon anniversaire, comme s'ils venaient de découvrir qu'il avait lieu aujourd'hui. Ou plutôt, comme s'ils savaient qu'ils auraient une meilleure occasion pour me le dire.
Bien sûr, Ondine n'est pas idiote. Elle a compris que j'avais deviné la raison de cette traversée tardive de l'IMSM, et je crois que c'est ce qui l'amuse le plus : avoir des réponses, me faire courir dans tous les couloirs, et en profiter pour faire tours et détours. C'est Ondine, elle se joue de moi et cela la fait rire. Et je la laisse faire, parce que je crois que cela m'amuse aussi.
L'ancienne Bleue s'engage dans un escalier, descend quatre à quatre quelques marches et s'arrête brusquement.
« Non ! Pas ici, demi-tour ! »
À peine suis-je arrivée à sa hauteur, le souffle court, qu'elle tourne déjà les talons pour remonter l'escalier et partir à gauche. Et je le vois, le sourire qui dévore son visage quand elle passe devant moi. Il est immense et moqueur. Il dévoile toutes ses dents et illumine ses yeux d'un éclat rieur.
« Par Merlin ! m'exclamé-je. Tu te fous de moi ! »
Et je me dépêche de la suivre, et mon souffle m'est arraché en même temps que mon sérieux. Nos pas sont des étincelles sur le sol qui font flamboyer l'air. Nous courons, davantage l'une après l'autre que vers un but précis. De toute manière, Ondine ne semble avoir aucune destination en tête. Elle improvise, à chaque carrefour. Une fois à droite, une fois à gauche. Nous prenons les escaliers, nous faisons demi-tour. D'un point de vue extérieur, nous devons avoir l'air idiotes, trébuchant sur les dalles comme des gamines, jurant les joues rouges, courant avec le regard brûlant. Ce n'est pas important, parce que je me sens vivre d'une manière tout à fait exaltante. Que les autres élèves nous observent étrangement, eh bien tant pis. Ils n'ont aucune idée du plaisir que je prends à ne pas réfléchir, à juste suivre Ondine en cherchant à la rattraper, à me pousser au dépassement de moi-même parce que ma camarade est trop rapide. La folie, quand elle nous rappelle l'enfance, est grisante.
Je me suis demandé toute la journée ce qu'ils m'avaient préparé. Est-ce entre les murs de l'Institut ? Si non, irons-nous loin ? Y aura-t-il d'autres personnes ? Aurai-je droit à un cadeau particulier ? Et après tout, ne suis-je pas en train de me faire des idées parce que c'est là une idée qui me plairait, qu'on m'emmène quelque part pour mon anniversaire, loin du dortoir et des habitudes ? On m'a plongé dans le doute et je n'ai même pas protesté. J'ai accepté le brouillard parce que j'avais confiance. Les questions se sont multipliées avec le temps, et les incertitudes aussi. J'ai surveillé les heures, cherchant quand est-ce qu'ils arriveraient avec leur sourire et leurs excuses pour m'emmener dans leur secret. Quand Ondine s'est levée dans la salle d'étude, après avoir regardé sa montre, me signalant qu'il était temps de partir dîner, j'ai eu comme une intuition. Elle avait cet air détaché, ce je-ne-sais-quoi de supérieur. Tout son être semblait moqueur, murmurant qu'elle connaissait des plans qui m'étaient inconnus. Je l'ai suivie, intriguée, espérant, me questionnant. Irons-nous vraiment vers la cafétéria ? Pour manger ? C'est possible : c'est ce que nous faisons d'habitude. Et pourtant, Merlin, et pourtant... Nous voici, courant comme deux enfants dans les couloirs, iridescentes de bonheur.
Et puis, presque brutalement, nous nous retrouvons au rez-de-chaussée. L'ancienne Bleue s'arrête et me regarde en souriant. Mon coeur cogne fort. Et maintenant, Ondine, où allons-nous ? Je veux pousser la porte recouverte du voile sombre de votre silence.
« Ah, au fait, précise-t-elle, comme si je ne m'en étais pas douté, je ne t'ai pas dit : aujourd'hui on ne mange pas à la cafét'. »
Elle sourit, Merlin ! et quel sourire ! Je la sens heureuse et son bonheur m'éclabousse. Oh, Ondine Carrington, tu as donc des réponses que je n'ai pas ? Et tu ne m'en donneras même pas des miettes, même pas un aperçu. Il y a bien plus de plaisir dans le silence, le secret, parce qu'alors tu vois l'impatience me trahir et déborder sur mon visage, et tu sais que tu en es maître. Je pourrais te supplier, me mettre à genoux et me ridiculiser, tu ne dirais rien, même pas un mot. Tu sais et je ne sais pas. Le temps passe et ce soir, il est ton allié.
Moi aussi, je souris. J'ai compris son jeu, et je me jette dedans sans crainte.
« Oh ! » Je feins grossièrement la surprise, allant même jusqu'à poser une main sur mes clavicules. Mon ton est joueur, moqueur. « Mais où irons-nous donc, Ondine ? »
Ma camarade de chambre lève les yeux au ciel. Elle voit bien que cette fois, c'est moi qui me rit d'elle. Cependant, je sais que je ne l'aurai pas avec cette question trop naïve. Elle ne me dira rien, il en va de sa fierté.
« Suis-moi et tu verras ! »
Joignant les gestes aux paroles, l'ancienne Bleue, sans regarder derrière elle, avance. Elle quitte le couloir principal, se dirige vers l'entrée et sort. Je marche dans ses pas, trop intriguée pour répliquer, trop curieuse pour tenter quoi que ce soit.
Nous sortons. Ainsi, s'ils m'ont préparé quelque chose, ce n'est pas à l'Institut. Où dans ce cas ? Cela pourrait être à tellement de lieux différents ! Ils ont leur permis de transplanage, et Ondine serait capable de m'attraper par le bras pour me faire voyager sans même me prévenir. Ils ne manquent pas d'audace, tous les trois, à m'emmener et à ne rien me révéler. Cependant, ils ont toute ma confiance. Je pourrai fermer les yeux, à leurs côtés je n'aurai peur de rien.
tiré du livre Sylvie de Nerval
10 NOVEMBRE 2048, 19H32
PLAGE, PRÈS DE L'IMSM,
Alyona, 19 ans,
PLAGE, PRÈS DE L'IMSM,
Alyona, 19 ans,
« Allez Farrow, dépêche-toi un peu ! »
Je manque de trébucher tant Ondine avance vite. Elle me fait rire avec son enthousiasme et sa sévérité, comme si je n'avais pas compris ce qu'il se passait, comme si j'étais restée aveugle à leurs petites manigances et à leur sourire en coin. Que croit-elle ? que je n'ai pas deviné qu'ils me préparaient quelque chose pour mon anniversaire ? Je l'ai su dès que j'ai croisé Abby discutant avec Nahele dans les couloirs, ce matin. Ma camarade de chambre a sursauté en m'apercevant, et ses joues se sont teintées d'un rouge traître. L'étudiant en pédiatromagie a juste souri, gardant son sérieux et ses secrets, comme à son habitude. Ah ! Ils m'ont à peine souhaité mon anniversaire, comme s'ils venaient de découvrir qu'il avait lieu aujourd'hui. Ou plutôt, comme s'ils savaient qu'ils auraient une meilleure occasion pour me le dire.
Bien sûr, Ondine n'est pas idiote. Elle a compris que j'avais deviné la raison de cette traversée tardive de l'IMSM, et je crois que c'est ce qui l'amuse le plus : avoir des réponses, me faire courir dans tous les couloirs, et en profiter pour faire tours et détours. C'est Ondine, elle se joue de moi et cela la fait rire. Et je la laisse faire, parce que je crois que cela m'amuse aussi.
L'ancienne Bleue s'engage dans un escalier, descend quatre à quatre quelques marches et s'arrête brusquement.
« Non ! Pas ici, demi-tour ! »
À peine suis-je arrivée à sa hauteur, le souffle court, qu'elle tourne déjà les talons pour remonter l'escalier et partir à gauche. Et je le vois, le sourire qui dévore son visage quand elle passe devant moi. Il est immense et moqueur. Il dévoile toutes ses dents et illumine ses yeux d'un éclat rieur.
« Par Merlin ! m'exclamé-je. Tu te fous de moi ! »
Et je me dépêche de la suivre, et mon souffle m'est arraché en même temps que mon sérieux. Nos pas sont des étincelles sur le sol qui font flamboyer l'air. Nous courons, davantage l'une après l'autre que vers un but précis. De toute manière, Ondine ne semble avoir aucune destination en tête. Elle improvise, à chaque carrefour. Une fois à droite, une fois à gauche. Nous prenons les escaliers, nous faisons demi-tour. D'un point de vue extérieur, nous devons avoir l'air idiotes, trébuchant sur les dalles comme des gamines, jurant les joues rouges, courant avec le regard brûlant. Ce n'est pas important, parce que je me sens vivre d'une manière tout à fait exaltante. Que les autres élèves nous observent étrangement, eh bien tant pis. Ils n'ont aucune idée du plaisir que je prends à ne pas réfléchir, à juste suivre Ondine en cherchant à la rattraper, à me pousser au dépassement de moi-même parce que ma camarade est trop rapide. La folie, quand elle nous rappelle l'enfance, est grisante.
Je me suis demandé toute la journée ce qu'ils m'avaient préparé. Est-ce entre les murs de l'Institut ? Si non, irons-nous loin ? Y aura-t-il d'autres personnes ? Aurai-je droit à un cadeau particulier ? Et après tout, ne suis-je pas en train de me faire des idées parce que c'est là une idée qui me plairait, qu'on m'emmène quelque part pour mon anniversaire, loin du dortoir et des habitudes ? On m'a plongé dans le doute et je n'ai même pas protesté. J'ai accepté le brouillard parce que j'avais confiance. Les questions se sont multipliées avec le temps, et les incertitudes aussi. J'ai surveillé les heures, cherchant quand est-ce qu'ils arriveraient avec leur sourire et leurs excuses pour m'emmener dans leur secret. Quand Ondine s'est levée dans la salle d'étude, après avoir regardé sa montre, me signalant qu'il était temps de partir dîner, j'ai eu comme une intuition. Elle avait cet air détaché, ce je-ne-sais-quoi de supérieur. Tout son être semblait moqueur, murmurant qu'elle connaissait des plans qui m'étaient inconnus. Je l'ai suivie, intriguée, espérant, me questionnant. Irons-nous vraiment vers la cafétéria ? Pour manger ? C'est possible : c'est ce que nous faisons d'habitude. Et pourtant, Merlin, et pourtant... Nous voici, courant comme deux enfants dans les couloirs, iridescentes de bonheur.
Et puis, presque brutalement, nous nous retrouvons au rez-de-chaussée. L'ancienne Bleue s'arrête et me regarde en souriant. Mon coeur cogne fort. Et maintenant, Ondine, où allons-nous ? Je veux pousser la porte recouverte du voile sombre de votre silence.
« Ah, au fait, précise-t-elle, comme si je ne m'en étais pas douté, je ne t'ai pas dit : aujourd'hui on ne mange pas à la cafét'. »
Elle sourit, Merlin ! et quel sourire ! Je la sens heureuse et son bonheur m'éclabousse. Oh, Ondine Carrington, tu as donc des réponses que je n'ai pas ? Et tu ne m'en donneras même pas des miettes, même pas un aperçu. Il y a bien plus de plaisir dans le silence, le secret, parce qu'alors tu vois l'impatience me trahir et déborder sur mon visage, et tu sais que tu en es maître. Je pourrais te supplier, me mettre à genoux et me ridiculiser, tu ne dirais rien, même pas un mot. Tu sais et je ne sais pas. Le temps passe et ce soir, il est ton allié.
Moi aussi, je souris. J'ai compris son jeu, et je me jette dedans sans crainte.
« Oh ! » Je feins grossièrement la surprise, allant même jusqu'à poser une main sur mes clavicules. Mon ton est joueur, moqueur. « Mais où irons-nous donc, Ondine ? »
Ma camarade de chambre lève les yeux au ciel. Elle voit bien que cette fois, c'est moi qui me rit d'elle. Cependant, je sais que je ne l'aurai pas avec cette question trop naïve. Elle ne me dira rien, il en va de sa fierté.
« Suis-moi et tu verras ! »
Joignant les gestes aux paroles, l'ancienne Bleue, sans regarder derrière elle, avance. Elle quitte le couloir principal, se dirige vers l'entrée et sort. Je marche dans ses pas, trop intriguée pour répliquer, trop curieuse pour tenter quoi que ce soit.
Nous sortons. Ainsi, s'ils m'ont préparé quelque chose, ce n'est pas à l'Institut. Où dans ce cas ? Cela pourrait être à tellement de lieux différents ! Ils ont leur permis de transplanage, et Ondine serait capable de m'attraper par le bras pour me faire voyager sans même me prévenir. Ils ne manquent pas d'audace, tous les trois, à m'emmener et à ne rien me révéler. Cependant, ils ont toute ma confiance. Je pourrai fermer les yeux, à leurs côtés je n'aurai peur de rien.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Des fleurs qui éclatent dans la nuit
L'air est frais, pur. Il porte l'odeur iodée de la mer comme un parfum. On entend la respiration régulière de cette dernière, au loin, couverte par le bruit de nos pas et les arbres. Le ciel est dégagé et sombre comme un mystère. Notre chemin vers les grilles de fer de l'Institut n'est éclairé que par les lumières du bâtiment qui nous abandonnent à mesure que nous nous éloignons. Mes chaussures s'enfoncent dans les graviers de l'allée, et le silence fleurit entre Ondine et moi. Je me sens comme en suspens, flottant dans un entre-deux étrange. La nature murmure et nous nous taisons. C'est agréable. Pourtant, je me sais étrangère dans ce tableau sur lequel Nyx règle ; je ne fais que traverser cette scène, patientant pour que la porte derrière laquelle on m'attend se dévoile.
Ondine se penche sur son sac, l'ouvre, et plonge ses mains et son regard dedans. Après quelques secondes, et ce sans un mot, elle se retourne vers moi pour me tendre ma cape. La surprise qui me saisit alors est douce comme un bourgeon. Elle a pensé à cela ! En quittant le dortoir, ses yeux se sont tournés vers le soir et vers moi, et elle a glissé ma cape dans son sac. Comment ? Pourquoi ? Je pense à ses frères, à ses sœurs. Est-ce donc cela, avoir une grande soeur ? savoir qu'on veillera toujours sur vous, même en silence, même sans que vous vous n'y pensiez ? J'attrape le tissu et le revêt avec un sourire discret. A-t-elle vu mes tremblements sans que je ne m'en aperçoive, ou se doutait-elle que le froid commençait à m'assiéger ? Si je la remercie, je pense qu'elle m'en voudra. Ondine veut toujours paraître dure, insensible, détachée ; lui dire merci, ce serait souligner la bienveillance et l'attention qu'elle porte sous son coeur de pierre. Alors, je reste muette et laisse mon visage exprimer ma gratitude.
Nous passons le portail de fer et entrons dans la forêt. Celle-ci n'est pas bien épaisse, pourtant elle est pleine de vie. Mon œil d'étudiante en botanique ne peut s'empêcher de remarquer les plantes qui y poussent, les fleurs qui s'y épanouissent, et les végétaux qui s'y développent. Je suis tentée de glisser quelques mots à Ondine à propos d'une espèce de plantes vivace que j'aperçois, mais je choisis de me taire pour préserver le silence qui s'est glissé entre nous. Bien loin de nous écraser, je le sens qui nous élève vers un calme et une sérénité bienveillants.
Ondine avance dans le noir. Elle sait parfaitement où nous allons. Est-ce elle qui a choisi le lieu de rendez-vous ? Ou y a-t-elle été simplement déjà plusieurs fois ? Si je lui fais confiance, je me rapproche néanmoins significativement d'elle, mal à l'aise dans la pénombre.
Nous quittons la forêt et nous dirigeons vers la plage. La mer, infinie et endormie, inonde l'horizon. Elle éclabousse nos sens de son odeur et de son souffle. Tout, dans le paysage dans lequel nous entrons, nous ramène à elle. C'est la reine de ces lieux, l'impératrice de cet empire. Nous passons sur la pointe des pieds pour ne rien éveiller, longeant les rochers. Enfin, l'ancienne Bleue grimpe sur de hautes pierres pour se glisser dans un coin à l'abri des regards. Je la suis, le coeur battant.
Nous sommes accueillis par les regards chaleureux de Nahele et Abby. Ils sont assis à même le sol dans une grande cavité éclairée par un petit feu en son centre. Son sol est rocheux mais poli par le passage des années et des individus. Des bougies aux parfums délicats ont été posées à divers endroits de la grotte, illuminant ses parois de lueurs rouges et flamboyantes. Quelques fleurs ont également été ajoutées à cette composition, soulignant la beauté du lieu par leurs touches de couleurs presque exotiques.
La scène est simple, et pourtant elle me touche. C'est donc cela qu'ils préparaient ! me dis-je. Juste pour moi et mon anniversaire ! Merlin, c'est la première fois qu'on m'offre quelque chose comme ça. Je ne parviens à formuler aucun mot. C'est comme voir un feu d'artifice pour la première fois, on est ébloui jusqu'au creux du coeur. Je ne sais pas qui en a eu l'idée, mais je devine que chacun d'entre eux s'est impliqué à sa manière, instaurant sa petite touche personnelle dans ce tableau saisissant. C'est ce qui, je crois, me plais et me trouble le plus : qu'ils soient tous là pour moi, avec ce sourire et cette chaleur à faire rougir la nuit.
« Eh bien, vous vous êtes fait désirer ! »
Nahele se lève. Il a troqué son uniforme pour une tenue simple, marron et crème, qui lui va drôlement bien. Je m'approche de lui pour le prendre dans mes bras, profitant de cette promiscuité pour lui glisser un simple « merci » qui signifie beaucoup. Il ne répond rien, mais je n'ai pas besoin de ses mots pour savoir ce qu'il pense. À la place, il se laisse faire, et passe même ses bras autour de moi. Ses cheveux sentent la fumée.
« Oh, c'est bon... se défend Ondine derrière mon dos, nous n'avions pas fixé d'heure précise. »
Je me détache de Nahele qui, amusé, secoue la tête à la remarque de ma camarade. Je fais un pas en arrière et me tourne pour saluer Abby. Avec elle, je préfère garder une certaine distance. Je pense qu'elle serait gênée si je la prenais dans mes bras, elle qui est si timide et réservée. Je me contente de lui dédier un grand sourire, espérant qu'il suffise à lui signifier mon amitié et ma gratitude. La savoir ici me fait plaisir, peut-être même plus qu'elle ne le pense.
Ondine s'installe après avoir roulé sa cape pour la poser derrière elle, utilisant celle-ci comme un coussin. Malgré ses paroles et son air grognon, elle a le visage tout illuminé par les flammes autour desquelles nous nous sommes assis, laissant voir le sourire rayonnant qui lui éclaire le visage. Quoi qu'elle dise, nous savons tous que son air revêche est purement symbolique ; en réalité, elle est heureuse d'être ici, même si elle ne l'avouerait pas à voix haute. Et moi aussi, je suis contente qu'elle soit là. Bien que notre relation est parfois étrange, je la considère comme une amie, et je sais que je peux compter sur elle.
« Bon anniversaire Alyona. »
Je les observe de là où je suis. Ils rayonnent, et ils sont beaux. Dire qu'ils ont prévu tout cela pour moi ! Le feu qui nous réchauffe et fait danser ses lueurs rougeoyantes sur nos visages, les bougies aux senteurs douces qui éclairent la pièce et éveillent les parois de leurs flammes, les fleurs qui me sont si chères et précieuses, qui viennent poser des taches de peinture dans cet environnement gris. Le bonheur que je ressens est immense. S'il était tournesol, il sortirait de ma poitrine. Mais je ne peux que sourire, jusqu'à en avoir mal aux joues, me promettant en silence de ne jamais oublier, de toujours graver ce souvenir dans ma mémoire. Trois visages amicaux comme trois lunes qui éclairent la nuit.
« Merci. »
Et puis Ondine sort sa baguette et son sac, et le silence éclate en bouquets de roses.
Ondine se penche sur son sac, l'ouvre, et plonge ses mains et son regard dedans. Après quelques secondes, et ce sans un mot, elle se retourne vers moi pour me tendre ma cape. La surprise qui me saisit alors est douce comme un bourgeon. Elle a pensé à cela ! En quittant le dortoir, ses yeux se sont tournés vers le soir et vers moi, et elle a glissé ma cape dans son sac. Comment ? Pourquoi ? Je pense à ses frères, à ses sœurs. Est-ce donc cela, avoir une grande soeur ? savoir qu'on veillera toujours sur vous, même en silence, même sans que vous vous n'y pensiez ? J'attrape le tissu et le revêt avec un sourire discret. A-t-elle vu mes tremblements sans que je ne m'en aperçoive, ou se doutait-elle que le froid commençait à m'assiéger ? Si je la remercie, je pense qu'elle m'en voudra. Ondine veut toujours paraître dure, insensible, détachée ; lui dire merci, ce serait souligner la bienveillance et l'attention qu'elle porte sous son coeur de pierre. Alors, je reste muette et laisse mon visage exprimer ma gratitude.
Nous passons le portail de fer et entrons dans la forêt. Celle-ci n'est pas bien épaisse, pourtant elle est pleine de vie. Mon œil d'étudiante en botanique ne peut s'empêcher de remarquer les plantes qui y poussent, les fleurs qui s'y épanouissent, et les végétaux qui s'y développent. Je suis tentée de glisser quelques mots à Ondine à propos d'une espèce de plantes vivace que j'aperçois, mais je choisis de me taire pour préserver le silence qui s'est glissé entre nous. Bien loin de nous écraser, je le sens qui nous élève vers un calme et une sérénité bienveillants.
Ondine avance dans le noir. Elle sait parfaitement où nous allons. Est-ce elle qui a choisi le lieu de rendez-vous ? Ou y a-t-elle été simplement déjà plusieurs fois ? Si je lui fais confiance, je me rapproche néanmoins significativement d'elle, mal à l'aise dans la pénombre.
Nous quittons la forêt et nous dirigeons vers la plage. La mer, infinie et endormie, inonde l'horizon. Elle éclabousse nos sens de son odeur et de son souffle. Tout, dans le paysage dans lequel nous entrons, nous ramène à elle. C'est la reine de ces lieux, l'impératrice de cet empire. Nous passons sur la pointe des pieds pour ne rien éveiller, longeant les rochers. Enfin, l'ancienne Bleue grimpe sur de hautes pierres pour se glisser dans un coin à l'abri des regards. Je la suis, le coeur battant.
Nous sommes accueillis par les regards chaleureux de Nahele et Abby. Ils sont assis à même le sol dans une grande cavité éclairée par un petit feu en son centre. Son sol est rocheux mais poli par le passage des années et des individus. Des bougies aux parfums délicats ont été posées à divers endroits de la grotte, illuminant ses parois de lueurs rouges et flamboyantes. Quelques fleurs ont également été ajoutées à cette composition, soulignant la beauté du lieu par leurs touches de couleurs presque exotiques.
La scène est simple, et pourtant elle me touche. C'est donc cela qu'ils préparaient ! me dis-je. Juste pour moi et mon anniversaire ! Merlin, c'est la première fois qu'on m'offre quelque chose comme ça. Je ne parviens à formuler aucun mot. C'est comme voir un feu d'artifice pour la première fois, on est ébloui jusqu'au creux du coeur. Je ne sais pas qui en a eu l'idée, mais je devine que chacun d'entre eux s'est impliqué à sa manière, instaurant sa petite touche personnelle dans ce tableau saisissant. C'est ce qui, je crois, me plais et me trouble le plus : qu'ils soient tous là pour moi, avec ce sourire et cette chaleur à faire rougir la nuit.
« Eh bien, vous vous êtes fait désirer ! »
Nahele se lève. Il a troqué son uniforme pour une tenue simple, marron et crème, qui lui va drôlement bien. Je m'approche de lui pour le prendre dans mes bras, profitant de cette promiscuité pour lui glisser un simple « merci » qui signifie beaucoup. Il ne répond rien, mais je n'ai pas besoin de ses mots pour savoir ce qu'il pense. À la place, il se laisse faire, et passe même ses bras autour de moi. Ses cheveux sentent la fumée.
« Oh, c'est bon... se défend Ondine derrière mon dos, nous n'avions pas fixé d'heure précise. »
Je me détache de Nahele qui, amusé, secoue la tête à la remarque de ma camarade. Je fais un pas en arrière et me tourne pour saluer Abby. Avec elle, je préfère garder une certaine distance. Je pense qu'elle serait gênée si je la prenais dans mes bras, elle qui est si timide et réservée. Je me contente de lui dédier un grand sourire, espérant qu'il suffise à lui signifier mon amitié et ma gratitude. La savoir ici me fait plaisir, peut-être même plus qu'elle ne le pense.
Ondine s'installe après avoir roulé sa cape pour la poser derrière elle, utilisant celle-ci comme un coussin. Malgré ses paroles et son air grognon, elle a le visage tout illuminé par les flammes autour desquelles nous nous sommes assis, laissant voir le sourire rayonnant qui lui éclaire le visage. Quoi qu'elle dise, nous savons tous que son air revêche est purement symbolique ; en réalité, elle est heureuse d'être ici, même si elle ne l'avouerait pas à voix haute. Et moi aussi, je suis contente qu'elle soit là. Bien que notre relation est parfois étrange, je la considère comme une amie, et je sais que je peux compter sur elle.
« Bon anniversaire Alyona. »
Je les observe de là où je suis. Ils rayonnent, et ils sont beaux. Dire qu'ils ont prévu tout cela pour moi ! Le feu qui nous réchauffe et fait danser ses lueurs rougeoyantes sur nos visages, les bougies aux senteurs douces qui éclairent la pièce et éveillent les parois de leurs flammes, les fleurs qui me sont si chères et précieuses, qui viennent poser des taches de peinture dans cet environnement gris. Le bonheur que je ressens est immense. S'il était tournesol, il sortirait de ma poitrine. Mais je ne peux que sourire, jusqu'à en avoir mal aux joues, me promettant en silence de ne jamais oublier, de toujours graver ce souvenir dans ma mémoire. Trois visages amicaux comme trois lunes qui éclairent la nuit.
« Merci. »
Et puis Ondine sort sa baguette et son sac, et le silence éclate en bouquets de roses.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Des fleurs qui éclatent dans la nuit
Tout apparaît brusquement, avant même que je ne prenne conscience de l'étonnement que cela me procure. Ondine sort un vrai banquet de son sac : biéraubeurre, jus de citrouille, sandwiches aux goûts différents, petites patacitrouilles, ballongommes de Bullard, sorbets citron et fondants du chaudron. Elle pose tout cela entre Abby et moi, sur une nappe que Nahele installe, s'appliquant pour que rien ne glisse dans un creux et que tout reste à plat. Je ne sais comment elle s'est procuré toute cette nourriture, et je n'ose imaginer combien cela lui a coûté, mais je pense que mon visage me trahit en exprimant l'étonnement qui me saisit. Il a là de quoi se régaler ! Et pourquoi toutes ces sucreries ? Je ne pensais pas que c'était là ce qu'Ondine prendrait en masse. Quant à cet attrait pour la citrouille, il me surprend lui aussi assez. D'après ce que j'ai pu observer, n'est-ce pas Abby qui apprécie tout particulièrement cet aliment ? Alors, l'ancienne Bleue a cherché à faire plaisir à tout le monde ? A-t-elle reçu des directives ? Mais quand donc a-t-elle fait tout cela ?! J'ai l'impression de passer mes journées à travailler avec elle à l'Institut, et voilà qu'elle nous dévoile ce festin tout droit sorti de son sac, comme s'il y avait toujours été caché.
« Et voilà ! » Elle se redresse, passe une main dans ses cheveux. « J'espère que cela vous convient, parce que ça m'a bien pris du temps.
― C'est parfait ! » répond Nahele avant de se pencher pour saisir un verre et le jus de citrouille. Il remplit un premier gobelet qu'il tend à Abby tandis qu'Ondine et moi nous saisissons de la biéraubeurre. Je suis étonnée par sa fraîcheur au toucher. L'ancienne Bleue ne doit pas en être à ses premiers préparatifs de pique-nique, elle a pensé à tout.
Je laisse mon dos reposer sur la pierre froide et dure. Un sourire m'éblouit. Je me sens heureuse, comme si je marchais dans un champ de fleurs sauvages. Ma peau est caressée par des pétales de douceur, la joie de ce moment embaume l'air et le vent a un goût de printemps. Me faire plus beau cadeau que celui-là aurait été impossible.
« Comment avez-vous trouvé cet endroit ? » demandé-je après avoir avalé un sorbet citron dont le parfum me rappelle mon enfance.
Nahele installe sa cape sur ses épaules. Malgré les flammes, l'air est frais dans la cavité. « À vrai dire, c'est un lieu assez connu des étudiants, qui peut être assez prisé lors de certaines périodes. » Il a ce sourire mystérieux qui se glisse sur son visage, comme s'il en savait plus que nous. Quels souvenirs a-t-il que nous ne connaissons pas ? Qu'a-t-il vécu l'année dernière ici pour conserver de ces moments un tel sourire ? « Vous y retournerez toutes probablement lors de votre scolarité.
— C'est-à-dire ? me risqué-je à demander.
— C'est un endroit calme, avec une jolie vue, et à l'abri des regards. »
Il n'en dit pas plus, mais je devine la suite. C'est un lieu parfait pour des événements festifs. Il réunit ceux qui veulent s'échapper de l'Institut le temps d'une soirée hors du rythme soutenu des études. Alors, l'ancien Poufsouffle a déjà participé à ce genre d'événements ? Avec qui ? De ses amis, je sais bien peu d'éléments. Il en a quelques-uns dans sa classe, et d'autres de Poudlard avec qui il a gardé des liens. Je ne sais pas s'ils sont particulièrement proches, mais je sais qu'il passe du temps avec eux. Parfois, j'aimerais qu'il m'en dise plus. Néanmoins, je lui laisse ses secrets, puisqu'il prend tant de plaisir à les entretenir.
Tandis que nous discutons, la nappe posée sur la pierre se vide peu à peu de sa nourriture. Abby ne dit pas grand-chose, mais je la sens qui se détend au fur et à mesure que le temps passe. D'abord un peu rougissante et distante, elle finit par rire, prendre la parole pour raconter des anecdotes, et même poser des questions. J'apprends qu'elle aussi est fille unique et qu'elle a grandit en Angleterre. Je lui découvre un certain sens de la justice, et une envie de défendre ce qui lui tient à cœur. Cela me fait plaisir de la voir sous cet autre jour, en dehors de notre dortoir et de la table de travail qu'elle occupe si souvent. J'ai l'impression qu'elle est ce soir plus elle-même et naturelle. Cela me réconforte dans l'idée qu'elle est bien venue ici de son plein gré, et non parce qu'elle s'y sentait obligée.
Ondine, elle, reste fidèle à son image. Elle râle, fronce les sourcils, fait la moue, tout en s'écriant, en tapant du poing sur les parois pour se défendre, et en se permettant des touches d'humour piquantes mais dénuées de méchanceté. Je retrouve en elle cette image d'une grande sœur qu'elle me renvoie parfois. Elle est dure et distante, mais quand elle rit, c'est avec une certaine forme d'amitié. Elle le fait parce qu'elle sait que cela ne nous blessera pas. En même temps, l'ancienne Bleue fait preuve de bienveillance sans bruit et sans éclat : c'est elle qui nous propose certaines sucreries, qui remplit nos verres et qui perce les silences. Derrière son armure de pierre, sa lueur bleu nuit se laisse apercevoir.
Nahele est calme mais bien présent. Il nous englobe de sa chaleur et de sa bienveillance. Ses sourires éclairent les miens. Jamais il ne parle fort, jamais il ne s'impose. Il tourne chacune de ses phrases vers nous, comme s'il souhaitait que la lumière du feu ne brille que sur nos visages. S'il reste dans l'ombre, c'est pour nous laisser tout le soleil. Pourtant, nous qu'il élève de sa présence, nous savons ce que nous lui devons. C'est lui qui pose les mots justes quand nous nous avançons sur des terrains glissants, apaisant les angoisses, repoussant les tempêtes. Il me fait penser à ces héros dans les mythes grecs, il en a l'aura sans le savoir.
Moi, je me sens bien. Le temps passe et il a le goût du bonheur. On m'interroge sur ma famille, Poudlard, mes plus beaux souvenirs. Je raconte ce cadeau d'anniversaire qu'Anaë m'avait fait il y plusieurs années, quand elle m'a emmenée visiter Londres sans que ma mère ne le sache. Je parle des jours de pêche avec mon père, d'Ecco, des serres de ma grand-mère, de mes souvenirs de la Russie, de la Coupe du Monde de Quidditch, de Poudlard. Ondine et moi passons un temps certain à se remémorer Serdaigle. Nous rions d'événements passés dans les dortoirs, discutons à propos de quelques élèves et anciennes camarades, nous demandant ce qu'ils sont devenus. Qu'est-ce qui a changé depuis septembre ? Comment est le château maintenant que nous n'y sommes plus ? J'apprends qu'il ne manque pas particulièrement à Ondine, qu'elle est même plutôt heureuse d'en avoir terminé avec cette partie-là de son histoire. Je devine qu'à l'IMSM, le calme lui fait du bien. Pourtant, je vois aussi ce pli qu'elle a sur le visage quand elle mentionne sa fratrie à Poudlard, loin d'elle et de son regard. Ils lui manquent plus qu'elle n'oserait l'avouer, et plus qu'eux ne le pensent, probablement. Elle cache tant de tendresse derrière ses yeux de glace.
Derrière nos voix et le bruit de nos mouvements, la mer respire calmement. On l'entend quelques fois, quand nous reprenons notre souffle. Sa voix rauque résonne dans la grotte. Elle est proche, et en même temps si lointaine. Elle nous appelle doucement, séduisant nos sens et nos pensées. Ses vagues cachent le chant des sirènes et les histoires des marins. « Venez », semble-t-elle chuchoter, « laissez-moi nettoyer vos cœurs des orages et les bercer sous l'œil clair de la Lune ». Et notre chair répond en frissonnant. Dans cette nuit fraîche c'est dans tes bras que nous voulons nous fondre, ô mer, ô toi qui effaces nos peines.
« Et voilà ! » Elle se redresse, passe une main dans ses cheveux. « J'espère que cela vous convient, parce que ça m'a bien pris du temps.
― C'est parfait ! » répond Nahele avant de se pencher pour saisir un verre et le jus de citrouille. Il remplit un premier gobelet qu'il tend à Abby tandis qu'Ondine et moi nous saisissons de la biéraubeurre. Je suis étonnée par sa fraîcheur au toucher. L'ancienne Bleue ne doit pas en être à ses premiers préparatifs de pique-nique, elle a pensé à tout.
Je laisse mon dos reposer sur la pierre froide et dure. Un sourire m'éblouit. Je me sens heureuse, comme si je marchais dans un champ de fleurs sauvages. Ma peau est caressée par des pétales de douceur, la joie de ce moment embaume l'air et le vent a un goût de printemps. Me faire plus beau cadeau que celui-là aurait été impossible.
« Comment avez-vous trouvé cet endroit ? » demandé-je après avoir avalé un sorbet citron dont le parfum me rappelle mon enfance.
Nahele installe sa cape sur ses épaules. Malgré les flammes, l'air est frais dans la cavité. « À vrai dire, c'est un lieu assez connu des étudiants, qui peut être assez prisé lors de certaines périodes. » Il a ce sourire mystérieux qui se glisse sur son visage, comme s'il en savait plus que nous. Quels souvenirs a-t-il que nous ne connaissons pas ? Qu'a-t-il vécu l'année dernière ici pour conserver de ces moments un tel sourire ? « Vous y retournerez toutes probablement lors de votre scolarité.
— C'est-à-dire ? me risqué-je à demander.
— C'est un endroit calme, avec une jolie vue, et à l'abri des regards. »
Il n'en dit pas plus, mais je devine la suite. C'est un lieu parfait pour des événements festifs. Il réunit ceux qui veulent s'échapper de l'Institut le temps d'une soirée hors du rythme soutenu des études. Alors, l'ancien Poufsouffle a déjà participé à ce genre d'événements ? Avec qui ? De ses amis, je sais bien peu d'éléments. Il en a quelques-uns dans sa classe, et d'autres de Poudlard avec qui il a gardé des liens. Je ne sais pas s'ils sont particulièrement proches, mais je sais qu'il passe du temps avec eux. Parfois, j'aimerais qu'il m'en dise plus. Néanmoins, je lui laisse ses secrets, puisqu'il prend tant de plaisir à les entretenir.
Tandis que nous discutons, la nappe posée sur la pierre se vide peu à peu de sa nourriture. Abby ne dit pas grand-chose, mais je la sens qui se détend au fur et à mesure que le temps passe. D'abord un peu rougissante et distante, elle finit par rire, prendre la parole pour raconter des anecdotes, et même poser des questions. J'apprends qu'elle aussi est fille unique et qu'elle a grandit en Angleterre. Je lui découvre un certain sens de la justice, et une envie de défendre ce qui lui tient à cœur. Cela me fait plaisir de la voir sous cet autre jour, en dehors de notre dortoir et de la table de travail qu'elle occupe si souvent. J'ai l'impression qu'elle est ce soir plus elle-même et naturelle. Cela me réconforte dans l'idée qu'elle est bien venue ici de son plein gré, et non parce qu'elle s'y sentait obligée.
Ondine, elle, reste fidèle à son image. Elle râle, fronce les sourcils, fait la moue, tout en s'écriant, en tapant du poing sur les parois pour se défendre, et en se permettant des touches d'humour piquantes mais dénuées de méchanceté. Je retrouve en elle cette image d'une grande sœur qu'elle me renvoie parfois. Elle est dure et distante, mais quand elle rit, c'est avec une certaine forme d'amitié. Elle le fait parce qu'elle sait que cela ne nous blessera pas. En même temps, l'ancienne Bleue fait preuve de bienveillance sans bruit et sans éclat : c'est elle qui nous propose certaines sucreries, qui remplit nos verres et qui perce les silences. Derrière son armure de pierre, sa lueur bleu nuit se laisse apercevoir.
Nahele est calme mais bien présent. Il nous englobe de sa chaleur et de sa bienveillance. Ses sourires éclairent les miens. Jamais il ne parle fort, jamais il ne s'impose. Il tourne chacune de ses phrases vers nous, comme s'il souhaitait que la lumière du feu ne brille que sur nos visages. S'il reste dans l'ombre, c'est pour nous laisser tout le soleil. Pourtant, nous qu'il élève de sa présence, nous savons ce que nous lui devons. C'est lui qui pose les mots justes quand nous nous avançons sur des terrains glissants, apaisant les angoisses, repoussant les tempêtes. Il me fait penser à ces héros dans les mythes grecs, il en a l'aura sans le savoir.
Moi, je me sens bien. Le temps passe et il a le goût du bonheur. On m'interroge sur ma famille, Poudlard, mes plus beaux souvenirs. Je raconte ce cadeau d'anniversaire qu'Anaë m'avait fait il y plusieurs années, quand elle m'a emmenée visiter Londres sans que ma mère ne le sache. Je parle des jours de pêche avec mon père, d'Ecco, des serres de ma grand-mère, de mes souvenirs de la Russie, de la Coupe du Monde de Quidditch, de Poudlard. Ondine et moi passons un temps certain à se remémorer Serdaigle. Nous rions d'événements passés dans les dortoirs, discutons à propos de quelques élèves et anciennes camarades, nous demandant ce qu'ils sont devenus. Qu'est-ce qui a changé depuis septembre ? Comment est le château maintenant que nous n'y sommes plus ? J'apprends qu'il ne manque pas particulièrement à Ondine, qu'elle est même plutôt heureuse d'en avoir terminé avec cette partie-là de son histoire. Je devine qu'à l'IMSM, le calme lui fait du bien. Pourtant, je vois aussi ce pli qu'elle a sur le visage quand elle mentionne sa fratrie à Poudlard, loin d'elle et de son regard. Ils lui manquent plus qu'elle n'oserait l'avouer, et plus qu'eux ne le pensent, probablement. Elle cache tant de tendresse derrière ses yeux de glace.
Derrière nos voix et le bruit de nos mouvements, la mer respire calmement. On l'entend quelques fois, quand nous reprenons notre souffle. Sa voix rauque résonne dans la grotte. Elle est proche, et en même temps si lointaine. Elle nous appelle doucement, séduisant nos sens et nos pensées. Ses vagues cachent le chant des sirènes et les histoires des marins. « Venez », semble-t-elle chuchoter, « laissez-moi nettoyer vos cœurs des orages et les bercer sous l'œil clair de la Lune ». Et notre chair répond en frissonnant. Dans cette nuit fraîche c'est dans tes bras que nous voulons nous fondre, ô mer, ô toi qui effaces nos peines.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Des fleurs qui éclatent dans la nuit
Les vagues sont proches. Elles vont et viennent, toujours au même rythme, imperturbables. Dans cette nuit éblouissante, elles semblent nous observer. Si elles pouvaient penser, que penseraient-elles ? Serions-nous à leurs yeux de simples jeunes en quête d'amusement ? Serions-nous autre chose ? Ou ne serions-nous rien, si ce n'est des petits êtres bruyants incapables de faire changer le monde ? La mer a vu bien des Hommes. Elle doit confondre leurs visages, oublier leurs différences, ne se souvenir que d'une étrange et minuscule présence habituelle. Elle est âgée, mais toujours aussi belle. Peut-être ne regarde-t-elle plus les vies qui l'effleurent. Peut-être se contente-t-elle de respirer à un rythme régulier, sans jamais s'épuiser. Le temps est un compagnon plus sûr que nos mots qui s'envolent.
Je m'égare dans l'horizon. Mes yeux s'en approchent et s'y noient. La nuit est sombre et la mer, uniquement à quelques pas. Il fut une époque où cela m'aurait arraché souffle et forces. Désormais, l'idée me fait moins peur. Néanmoins, les présences de mes amis autour de moi me permettent de me sentir en sécurité. C'est grâce à eux que je suis là, et que je reste là.
Ondine se lève. Elle a dans le regard un air sauvage et farouche. Elle a pris une décision, et personne ne pourra l'en détourner. Nous autre qui l'observons, avec la curiosité de ceux qui sentent mais ne savent rien, nous ne faisons qu'attendre ses paroles.
« J'vais me baigner, déclare-t-elle sans détour. Vous venez ? »
Cette fois, c'est nous qui sommes observés. Nahele se tourne vers moi. Pourquoi ? Si j'y vais, il y ira ? Je ne sais pas si j'en ai envie. Pas maintenant, pas tout de suite. L'eau dans le noir attise mes peurs. Je crains toujours qu'elle se soulève, glisse autour de mes chevilles et m'emporte. C'est une image que je ne parviens pas à balayer. Un liquide froid sur mon corps, qui grimpe, s'infiltre partout, me paralyse et m'étouffe. L'angoisse me rattrape. Les bougies s'éteignent. Les étoiles rient. La peur ne me quittera-t-elle donc jamais ?
L'étudiant en pédiatromagie jette ses pupilles sur Ondine. « Avec plaisir ! » Un sourire et il se lève.
Serai-je donc seule dans la grotte, avec quelques lueurs pour unique compagnie ?
« Je vais rester ici. » Une hésitation. « Je vous rejoindrai peut-être plus tard. »
Ou peut-être pas. La nuit, l'eau, le froid. Et je tombe, et je tombe, et je tombe.
Un frisson court sur mon dos. Mon sourire glisse.
« Je vais rester avec Alyona. »
La voix d'Abby me surprend. Elle se tenait immobile et silencieuse depuis plusieurs minutes. J'avais presque oublié sa présence, ce qui fait naître en moi une certaine culpabilité. Comment son calme et sa douceur peuvent-ils échapper à mes pensées ? Elle se fond dans le monde alors qu'elle a l'âme d'une fleur.
Ondine hausse les épaules. Nos réponses lui importaient peu. Qu'on vienne ou qu'on reste, son choix n'aurait en rien été ébranlé.
« Comme vous voudrez. »
Elle nous regarde encore quelques instants avant de quitter la cavité, suivie par Nahele. Je les entends poursuivre leur chemin dans les roches, se guidant et s'aidant par la parole. Bientôt, les vagues souffleront sur leur peau encore chaude. Ils ne seront que deux éclats de voix dans une immensité sombre.
Le silence s'étale dans la grotte sans violence. Il est doux mais inconfortable. Je ressens le devoir de dire quelque chose, de m'exprimer. Je ne peux laisser Abby penser que je n'ai rien à lui dire.
Je tourne mon corps vers elle en attrapant une sucrerie. Ses épaules sont voûtées, elle a le regard perdu sur ses doigts, comme s'ils étaient des chemins vallonnés dans lesquels elle s'était égarée. Sa peau est rougissante à cause des flammes. Ses cheveux bouclés cascadent sur ses épaules, s'animant avec le vent. À quoi pense-t-elle ? Que cache-t-elle sous ses lunettes ? Pourquoi être restée avec moi ? Craint-elle également les vagues ? Croyait-elle obtenir un peu de calme ? Abby parle si peu, je pense qu'elle demeurera toujours pour moi un grand mystère.
« Je suis contente que tu sois venue, commencé-je. Je sais que les réunions comme ça, ce n'est pas toujours ce que tu préfères. »
Abby secoue négativement la tête.
« Tu te trompes. Cela me fait plaisir d'être ici, et d'avoir été invitée. »
Elle relève brièvement le visage et ses yeux croisent un bref instant les miens. Ils m'apparaissent préoccupés. Par quoi ? Quels tourments siègent sous ce crâne ?
« Je sais que je suis timide, mais cela ne veut pas dire que je n'aime pas passer du temps avec des amis. »
Le mot final et les propos me touchent. Ainsi, j'avais tort. Bien loin d'être déçue par cet échec, je me sens intriguée et satisfaite. Alors, Abby est heureuse. Être ici pour elle n'a rien de douloureux. De plus, elle nous considère comme des amis, ce qui signifie qu'elle aime passer du temps avec nous. C'est agréable de le savoir, et réconfortant. J'ai l'impression qu'en s'exprimant elle me dévoile un peu d'elle-même. Avoir son avis est éclairant. J'ai moins peur de mes propres choix la concernant.
Cependant, elle se referme après sa prise de parole, comme si elle était repartie se cacher dans son coquillage. Dois-je l'y laisser ou la pousser à s'ouvrir ? J'ai du mal à savoir comment m'y prendre avec elle. Faut-il faire un pas en avant ou rester où je suis ? Quelle décision préférera-t-elle ?
Étonnamment, c'est l'étudiante en médicomagie qui prend les devants et secoue mes questionnements. Elle se redresse et inspire profondément.
« J'ai... » Elle hésite. Je ne dis rien, suspendue à ses mots. Si j'ouvre la bouche, je tombe et elle s'enfuit. « J'ai quelque chose pour toi. »
Ses mains ne sont pas sûres. En se retournant pour attraper son sac, j'aperçois l'angoisse qui secoue son corps. Merlin ! Est-ce de ma faute ? Comment apaiser cela ? Suis-je responsable de ses peurs ? Je ne sais pas quoi faire. J'aimerais la rassurer mais aucun mot ne me vient. Pourquoi est-elle stressée de cette manière ? Est-elle inquiète à propos de mon regard ou de ma réaction ? Dans ce cas, dois-je sourire ? demander si tout va bien ? essayer de la mettre à l'aise ? Comment ?
Enfin, ses doigts cessent de s'agiter. Elle sort de sa sacoche ce qui ressemble à une toile carrée, de la hauteur d'un parchemin, qu'elle conserve entre ses paumes, hésitante. Dans l'obscurité, j'aperçois difficilement l'objet. Est-ce pour moi ? Est-ce une peinture ? Ondine m'avait confié qu'Abby était une artiste. A-t-elle donc raison ? Ou suis-je en train de me faire des idées ? L'objet m'intrigue et m'attire. Pourtant, je sens aussi une certaine confusion dans mon esprit ; je ne m'attendais pas à recevoir quelque chose. Je suis étonnée, et ravie, et curieuse. Que cache-t-elle dans ses mains ? Pourquoi avoir tenu à m'offrir un présent ?
Abby, les yeux baissés, s'étire pour me donner ce qu'elle a sorti de son sac.
« Désolée, c'est tout simple et il n'y a pas d'emballage... Ce n'est pas grand-chose, mais bon...
— Non mais, ce n'est pas grave. Il ne fallait pas... » Je ne m'y attendais pas. Merci.
Mais je ne dis rien.
Mon regard tombe sur ce que j'ai désormais entre les mains. C'est une toile. Une peinture aux couleurs chaudes, printanières. Au premier plan, le paysage est envahi de fleurs sauvages qui se balancent, effleurées par un courant d'air qu'elles seules semblent connaître. Il y a des touches de jaune, de rose, de vert et de bleu. Au loin, — car l'œuvre m'apparaît réelle, vivante, comme une fenêtre sur un autre monde — j'aperçois des collines qui me rappellent l'Écosse. J'entends presque le bruit du vent, et je sens l'herbe fraîche, l'odeur des fleurs et de la vie. C'est lumineux, assez pour éclairer toute la grotte dans laquelle nous nous trouvons. Le ciel est bleu et la nature omniprésente. Alors, la mer ici n'est pas totalement reine. Il y a ce coin de verdure entre mes doigts qu'elle ne possède pas, qu'elle ne connaît pas, qui n'appartient qu'à moi et à Abby. J'ai la sensation d'avoir un rêve dans les mains. Je voudrais y entrer, sentir le vent dans mes cheveux, la chaleur du soleil et les parfums des fleurs. Ce rêve-là ne disparaîtra pas. Il demeurera à portée de main, plus réel encore qu'un souvenir.
Je lève la tête. La gêne s'est emparée du visage de ma camarade de dortoir. Craint-elle mon jugement ? Si c'est le cas, n'est-ce pas mon devoir de la rassurer au plus vite, de trouver les mots justes pour apaiser son esprit agité ? Elle n'a pas à avoir peur.
« Oh Abby... Merci. C'est magnifique. »
Je pose la toile pour prendre la blonde dans mes bras. Cette fois, j'agis sans réfléchir. Ma gratitude est trop grande, l'immobilité m'enfermerait. J'ai besoin de parler sans mots, avec des gestes qui signifient parfois tellement plus. Néanmoins, je regrette un instant mon impulsion en sentant mon amie tendue près de moi, mais elle se relâche rapidement. Elle ne s'y attendait peut-être pas. Je ne peux pas lui reprocher son attitude. Je sais qu'elle se place toujours en retrait, à l'écart. Pourtant, elle mériterait tant la lumière !
Je me détache d'Abby, un sourire sur les lèvres.
« Tu peins si bien ! C'est incroyable ! » Je reprends la toile, me perds dans son paysage. « Je la mettrai chez moi, à Godric's Hollow. Ou ici ? Dans le dortoir ? Je veux pouvoir la voir souvent. »
Plus je parle, et moins l'étudiante en médicomagie se libère. Le malaise sur son visage, la nervosité qui habite ses doigts, le demi-sourire sur ses lèvres : tout démontre une gêne étonnante que je manque. Abby ne se sent pas à sa place, mais je ne le vois pas. Elle ouvre la bouche et la referme, hésitante, n'osant pas prendre la parole de peur de tout déranger. La lumière, elle la craint. L'art, ce n'est pas pour elle, c'est un rêve qui ne lui est pas permis. Elle a du talent, mais cela ne compte pas, cela n'est rien. Si ses parents savaient... ! Merlin. Son coeur cogne fort et ses pensées s'agitent. Elle est en pleine mer mais mon regard passe près de son trouble sans l'apercevoir. Mon bonheur m'aveugle. Le visage d'Abby se fait masque. Je reste à la surface sans même penser aux profondeurs.
La peinture est légère dans mes mains. Je l'observe et je voyage. Je me perds dans cette vision, j'échappe à mes erreurs.
« Oh, c'est rien, tu sais... » Sa voix est basse. Déjà, elle est avalée par les vagues. À demi fantôme, elle disparaît à moitié. « Mais tant mieux si cela te plaît... »
Je lève mon visage et lui souris. Je crois que je l'ai à peine entendue. Était-ce important ? Je m'en veux mais mon bonheur, trop soulagé d'exister, recouvre les traces de regrets et de fautes. Il n'y a plus qu'un grand soleil dans la grotte. C'est le monde qui me sourit, qui m'éclaire. Jamais je n'ai eu plus bel anniversaire que celui-ci. Je me sens heureuse, comme si je ne touchais pas tout à fait le sol. Ce tableau, je le conserverai près de moi aussi souvent que possible, qu'Abby soit rassurée sur ce point.
Je m'égare dans l'horizon. Mes yeux s'en approchent et s'y noient. La nuit est sombre et la mer, uniquement à quelques pas. Il fut une époque où cela m'aurait arraché souffle et forces. Désormais, l'idée me fait moins peur. Néanmoins, les présences de mes amis autour de moi me permettent de me sentir en sécurité. C'est grâce à eux que je suis là, et que je reste là.
Ondine se lève. Elle a dans le regard un air sauvage et farouche. Elle a pris une décision, et personne ne pourra l'en détourner. Nous autre qui l'observons, avec la curiosité de ceux qui sentent mais ne savent rien, nous ne faisons qu'attendre ses paroles.
« J'vais me baigner, déclare-t-elle sans détour. Vous venez ? »
Cette fois, c'est nous qui sommes observés. Nahele se tourne vers moi. Pourquoi ? Si j'y vais, il y ira ? Je ne sais pas si j'en ai envie. Pas maintenant, pas tout de suite. L'eau dans le noir attise mes peurs. Je crains toujours qu'elle se soulève, glisse autour de mes chevilles et m'emporte. C'est une image que je ne parviens pas à balayer. Un liquide froid sur mon corps, qui grimpe, s'infiltre partout, me paralyse et m'étouffe. L'angoisse me rattrape. Les bougies s'éteignent. Les étoiles rient. La peur ne me quittera-t-elle donc jamais ?
L'étudiant en pédiatromagie jette ses pupilles sur Ondine. « Avec plaisir ! » Un sourire et il se lève.
Serai-je donc seule dans la grotte, avec quelques lueurs pour unique compagnie ?
« Je vais rester ici. » Une hésitation. « Je vous rejoindrai peut-être plus tard. »
Ou peut-être pas. La nuit, l'eau, le froid. Et je tombe, et je tombe, et je tombe.
Un frisson court sur mon dos. Mon sourire glisse.
« Je vais rester avec Alyona. »
La voix d'Abby me surprend. Elle se tenait immobile et silencieuse depuis plusieurs minutes. J'avais presque oublié sa présence, ce qui fait naître en moi une certaine culpabilité. Comment son calme et sa douceur peuvent-ils échapper à mes pensées ? Elle se fond dans le monde alors qu'elle a l'âme d'une fleur.
Ondine hausse les épaules. Nos réponses lui importaient peu. Qu'on vienne ou qu'on reste, son choix n'aurait en rien été ébranlé.
« Comme vous voudrez. »
Elle nous regarde encore quelques instants avant de quitter la cavité, suivie par Nahele. Je les entends poursuivre leur chemin dans les roches, se guidant et s'aidant par la parole. Bientôt, les vagues souffleront sur leur peau encore chaude. Ils ne seront que deux éclats de voix dans une immensité sombre.
Le silence s'étale dans la grotte sans violence. Il est doux mais inconfortable. Je ressens le devoir de dire quelque chose, de m'exprimer. Je ne peux laisser Abby penser que je n'ai rien à lui dire.
Je tourne mon corps vers elle en attrapant une sucrerie. Ses épaules sont voûtées, elle a le regard perdu sur ses doigts, comme s'ils étaient des chemins vallonnés dans lesquels elle s'était égarée. Sa peau est rougissante à cause des flammes. Ses cheveux bouclés cascadent sur ses épaules, s'animant avec le vent. À quoi pense-t-elle ? Que cache-t-elle sous ses lunettes ? Pourquoi être restée avec moi ? Craint-elle également les vagues ? Croyait-elle obtenir un peu de calme ? Abby parle si peu, je pense qu'elle demeurera toujours pour moi un grand mystère.
« Je suis contente que tu sois venue, commencé-je. Je sais que les réunions comme ça, ce n'est pas toujours ce que tu préfères. »
Abby secoue négativement la tête.
« Tu te trompes. Cela me fait plaisir d'être ici, et d'avoir été invitée. »
Elle relève brièvement le visage et ses yeux croisent un bref instant les miens. Ils m'apparaissent préoccupés. Par quoi ? Quels tourments siègent sous ce crâne ?
« Je sais que je suis timide, mais cela ne veut pas dire que je n'aime pas passer du temps avec des amis. »
Le mot final et les propos me touchent. Ainsi, j'avais tort. Bien loin d'être déçue par cet échec, je me sens intriguée et satisfaite. Alors, Abby est heureuse. Être ici pour elle n'a rien de douloureux. De plus, elle nous considère comme des amis, ce qui signifie qu'elle aime passer du temps avec nous. C'est agréable de le savoir, et réconfortant. J'ai l'impression qu'en s'exprimant elle me dévoile un peu d'elle-même. Avoir son avis est éclairant. J'ai moins peur de mes propres choix la concernant.
Cependant, elle se referme après sa prise de parole, comme si elle était repartie se cacher dans son coquillage. Dois-je l'y laisser ou la pousser à s'ouvrir ? J'ai du mal à savoir comment m'y prendre avec elle. Faut-il faire un pas en avant ou rester où je suis ? Quelle décision préférera-t-elle ?
Étonnamment, c'est l'étudiante en médicomagie qui prend les devants et secoue mes questionnements. Elle se redresse et inspire profondément.
« J'ai... » Elle hésite. Je ne dis rien, suspendue à ses mots. Si j'ouvre la bouche, je tombe et elle s'enfuit. « J'ai quelque chose pour toi. »
Ses mains ne sont pas sûres. En se retournant pour attraper son sac, j'aperçois l'angoisse qui secoue son corps. Merlin ! Est-ce de ma faute ? Comment apaiser cela ? Suis-je responsable de ses peurs ? Je ne sais pas quoi faire. J'aimerais la rassurer mais aucun mot ne me vient. Pourquoi est-elle stressée de cette manière ? Est-elle inquiète à propos de mon regard ou de ma réaction ? Dans ce cas, dois-je sourire ? demander si tout va bien ? essayer de la mettre à l'aise ? Comment ?
Enfin, ses doigts cessent de s'agiter. Elle sort de sa sacoche ce qui ressemble à une toile carrée, de la hauteur d'un parchemin, qu'elle conserve entre ses paumes, hésitante. Dans l'obscurité, j'aperçois difficilement l'objet. Est-ce pour moi ? Est-ce une peinture ? Ondine m'avait confié qu'Abby était une artiste. A-t-elle donc raison ? Ou suis-je en train de me faire des idées ? L'objet m'intrigue et m'attire. Pourtant, je sens aussi une certaine confusion dans mon esprit ; je ne m'attendais pas à recevoir quelque chose. Je suis étonnée, et ravie, et curieuse. Que cache-t-elle dans ses mains ? Pourquoi avoir tenu à m'offrir un présent ?
Abby, les yeux baissés, s'étire pour me donner ce qu'elle a sorti de son sac.
« Désolée, c'est tout simple et il n'y a pas d'emballage... Ce n'est pas grand-chose, mais bon...
— Non mais, ce n'est pas grave. Il ne fallait pas... » Je ne m'y attendais pas. Merci.
Mais je ne dis rien.
Mon regard tombe sur ce que j'ai désormais entre les mains. C'est une toile. Une peinture aux couleurs chaudes, printanières. Au premier plan, le paysage est envahi de fleurs sauvages qui se balancent, effleurées par un courant d'air qu'elles seules semblent connaître. Il y a des touches de jaune, de rose, de vert et de bleu. Au loin, — car l'œuvre m'apparaît réelle, vivante, comme une fenêtre sur un autre monde — j'aperçois des collines qui me rappellent l'Écosse. J'entends presque le bruit du vent, et je sens l'herbe fraîche, l'odeur des fleurs et de la vie. C'est lumineux, assez pour éclairer toute la grotte dans laquelle nous nous trouvons. Le ciel est bleu et la nature omniprésente. Alors, la mer ici n'est pas totalement reine. Il y a ce coin de verdure entre mes doigts qu'elle ne possède pas, qu'elle ne connaît pas, qui n'appartient qu'à moi et à Abby. J'ai la sensation d'avoir un rêve dans les mains. Je voudrais y entrer, sentir le vent dans mes cheveux, la chaleur du soleil et les parfums des fleurs. Ce rêve-là ne disparaîtra pas. Il demeurera à portée de main, plus réel encore qu'un souvenir.
Je lève la tête. La gêne s'est emparée du visage de ma camarade de dortoir. Craint-elle mon jugement ? Si c'est le cas, n'est-ce pas mon devoir de la rassurer au plus vite, de trouver les mots justes pour apaiser son esprit agité ? Elle n'a pas à avoir peur.
« Oh Abby... Merci. C'est magnifique. »
Je pose la toile pour prendre la blonde dans mes bras. Cette fois, j'agis sans réfléchir. Ma gratitude est trop grande, l'immobilité m'enfermerait. J'ai besoin de parler sans mots, avec des gestes qui signifient parfois tellement plus. Néanmoins, je regrette un instant mon impulsion en sentant mon amie tendue près de moi, mais elle se relâche rapidement. Elle ne s'y attendait peut-être pas. Je ne peux pas lui reprocher son attitude. Je sais qu'elle se place toujours en retrait, à l'écart. Pourtant, elle mériterait tant la lumière !
Je me détache d'Abby, un sourire sur les lèvres.
« Tu peins si bien ! C'est incroyable ! » Je reprends la toile, me perds dans son paysage. « Je la mettrai chez moi, à Godric's Hollow. Ou ici ? Dans le dortoir ? Je veux pouvoir la voir souvent. »
Plus je parle, et moins l'étudiante en médicomagie se libère. Le malaise sur son visage, la nervosité qui habite ses doigts, le demi-sourire sur ses lèvres : tout démontre une gêne étonnante que je manque. Abby ne se sent pas à sa place, mais je ne le vois pas. Elle ouvre la bouche et la referme, hésitante, n'osant pas prendre la parole de peur de tout déranger. La lumière, elle la craint. L'art, ce n'est pas pour elle, c'est un rêve qui ne lui est pas permis. Elle a du talent, mais cela ne compte pas, cela n'est rien. Si ses parents savaient... ! Merlin. Son coeur cogne fort et ses pensées s'agitent. Elle est en pleine mer mais mon regard passe près de son trouble sans l'apercevoir. Mon bonheur m'aveugle. Le visage d'Abby se fait masque. Je reste à la surface sans même penser aux profondeurs.
La peinture est légère dans mes mains. Je l'observe et je voyage. Je me perds dans cette vision, j'échappe à mes erreurs.
« Oh, c'est rien, tu sais... » Sa voix est basse. Déjà, elle est avalée par les vagues. À demi fantôme, elle disparaît à moitié. « Mais tant mieux si cela te plaît... »
Je lève mon visage et lui souris. Je crois que je l'ai à peine entendue. Était-ce important ? Je m'en veux mais mon bonheur, trop soulagé d'exister, recouvre les traces de regrets et de fautes. Il n'y a plus qu'un grand soleil dans la grotte. C'est le monde qui me sourit, qui m'éclaire. Jamais je n'ai eu plus bel anniversaire que celui-ci. Je me sens heureuse, comme si je ne touchais pas tout à fait le sol. Ce tableau, je le conserverai près de moi aussi souvent que possible, qu'Abby soit rassurée sur ce point.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Des fleurs qui éclatent dans la nuit
Du bruit provenant de l'entrée de la cavité distrait mes pensées du tableau. La sphère de réflexions dans laquelle j'étais éclate comme une bulle de savon quand Nahele apparaît dans mon horizon, trempé, ses cheveux bouclés collés à son visage. Il rayonne. La nuit est sombre, mais il semble avoir trouvé des lumières dans ces ténèbres. A-t-il seulement besoin de ces points de repère ? Dans l'obscurité la plus totale, il parviendrait à avancer. Le soleil vient de lui, il lui coule dans les veines. Où qu'il soit, il ne fait jamais vraiment noir.
L'étudiant en deuxième année pose une main sur la paroi en nous observant. Il ne paraît pas surpris par le présent que je tiens. Était-il au courant des intentions d'Abby ? Je sais qu'ils se connaissent de Poudlard, mais je ne les imaginais pas proches. Me suis-je trompée ? Est-ce pour nous laisser ensemble qu'il est parti rejoindre l'ancienne Bleue ? Savait-il qu'Abby aurait besoin d'une occasion pour saisir son courage ?
« Vous devriez venir. Vous verrez, Ondine est vraiment dans son élément ! » Il désigne la mer en parlant. Les vagues nous appellent-elles par son intermédiaire ? « Et puis, cela me ferait plaisir. »
Sa dernière phrase me fait sourire. Elle fait de son appel une demande, et non une proposition. Le Gallois en fait rarement, et c'est ce qui rend ses désirs difficilement contestables. Comment dire non à quelqu'un qui n'exige normalement rien de vous ? Si cela lui tient à cœur, il est de notre devoir de faire notre part et de participer à son bonheur.
Je me lève et retire ma cape. L'air est toujours frais, mais le vêtement m'encombrerait pour me faufiler dans les rochers et affronter les vagues.
« Je te suis. Tu viens, Abby ? »
Elle hésite. Ses yeux me fuient et sa bouche se tord.
« Je... » La blonde prend une grande inspiration avant de raccrocher son regard au mien. « Oui, d'accord. Je vous suis. »
Elle se lève et nous partons, laissant les flammes lécher les parois de leur lumière sans rougeoyer sur nos visages.
Le chemin n'est pas évident. La baguette d'Abby nous éclaire. Les roches sont pointues et cachent des interstices dangereux. J'avance proche du sol, les doigts écartés, prête à agir rapidement si mes pieds ne trouvent pas de point d'appui solide. Nahele n'est pas plus à l'aise devant moi. Il ne devait pas être, jeune, de ceux qui courent et grimpent aux arbres. Quel enfant était-il donc ? Un gamin prudent, attentif, respectueux, sage ? Alors, il n'a pas beaucoup changé. Peut-être que quelques herbes folles, avec les ans, ont poussé dans son cœur, apportant un peu de fantaisie. Néanmoins, c'est lui qui nous guide vers la mer, prudemment mais sûrement.
La route accapare toutes mes pensées. Je suis concentrée sur là où je marche, sur ce qui se présente à moi et sur Nahele qui avance et trace son chemin. Je ne pense à ma destination que tardivement, quand enfin les pierres font place aux gravillons. Alors, le soulagement est recouvert par l'angoisse. Les vagues se jettent sur mes membres. Elle craquelle. Les embruns se glissent avec violence sur mon corps. Le parfum iodé de la mer m'irrite la peau. Sa respiration écrase la mienne et la réduit au silence. Les houles envahissent mon crâne. C'est l'eau qui m'éclabousse et me brûle, et me glace. Je suis trempée de terreur avant même d'être assez proche pour être atteinte par l'écume. Ondine a le corps à moitié plongé sous la surface. Je n'aperçois d'elle que sa poitrine, ses épaules et son visage. Le reste s'est fondu dans le bleu sombre. Avalé. Je me stoppe. Je me sens incapable de faire un pas de plus vers l'avant.
Abby arrive à ma hauteur.
« J'allais à la mer avec ma famille avant. C'est comme ça que j'ai appris à nager. Ce soir elle semble si calme, murmure-t-elle.
— C'est vrai, » répondis-je sans conviction. À l'horizon, je ne vois qu'une masse immense, glacée comme la mort, indomptable, et prête à m'attirer dans ses profondeurs. J'essaye de paraître à l'aise, mais la peur me noue les entrailles.
Pourtant, Abby ne reste pas plus longtemps à mes côtés. Ondine approche de nous, le visage si lumineux que j'ai du mal à la reconnaître. Ma camarade a toujours été passionnée par l'univers marin. Personne n'en sait davantage qu'elle sur les plantes aquatiques. C'est là qu'elle trouve son bonheur, là qu'elle étanche sa soif de savoir. Comment pouvais-je l'imaginer autrement qu'heureuse, le corps plongé dans les vagues ?
L'étudiante en médicomagie retire ses chaussures et ses lunettes pour rejoindre Ondine. Elle avance doucement, comme hésitante. A-t-elle peur de ne pas être à sa place ? Pourtant, ma camarade de classe l'appelle et lui fait de grands signes. C'est ce qui, je crois, pousse Abby à saisir son courage pour s'avancer dans les flots.
Nahele reste au bord de la mer, à distance des vagues. Ses pieds nus sont rongés par l'écume. Il observe en souriant Abby entrer dans l'eau avant de se tourner vers moi et de me rejoindre.
Au début, je ne sais pas quoi dire. Je ressens comme un besoin étrange de me justifier. Cependant, rien ne vient. Comment avouer qu'on ne sait pas nager, qu'on a peur des vagues, qu'on ne parvient qu'à peine à plonger ses pieds dans une rivière ? Ma bouche est sèche. Les mots me manquent.
« On peut rester au bord si tu veux. Avoir de l'eau jusqu'à la taille n'est pas obligatoire pour passer un bon moment. Tremper ses pieds, c'est déjà agréable. »
J'hésite. Le perçoit-il ? Qu'en pense-t-il ? Est-ce qu'il m'en veut ? Il n'en a pas l'air. Avec lui, ai-je le droit d'avoir peur ? Face à sa bienveillance et à sa compréhension, ne puis-je pas faire quelques pas en avant et quelques concessions ? J'attrape mes craintes pour les tordre. Ma volonté s'affermit.
J'avance, le courage planté de le cœur.
« Tu devrais retirer tes chaussures, c'est plus pratique. »
Il me sourit et je me sens idiote. Je m'empresse d'enlever mes bottines avant de rejoindre Nahele qui s'est approché des vagues en quelques pas. Il me tend la main et je l'attrape. Près de lui, j'ai moins peur et le ridicule s'efface.
« Merci. »
Je lui offre un sourire débordant de gratitude. Sans lui, je ne sais pas si je serai venue au bord de l'eau.
Ensemble, nous avançons vers les vagues. Au loin, Abby a rejoint Ondine. Toutes les deux semblent discuter dans les flots. Elles ont les cheveux et les vêtements trempés, mais le visage lumineux. C'est étonnant de les voir ainsi, dans cette obscurité et dans la mer, uniquement éclairées par la Lune.
Nahele m'oblige à avancer, même quand mon cœur se cabre dans ma poitrine et accélère, même quand les vagues se rapprochent. L'écume caresse mes pieds. L'eau ne tarde pas à tout balayer, me faisant sursauter. Je serre la main de mon ami. La mer est froide. Comment Ondine et Abby peuvent-elles l'affronter de cette manière ? Son baiser glacé suffit à m'immobiliser. Je me rappelle Anaë, et la glace, et la surprise qui fait place à la terreur. Les profondeurs du Lac Noir me paraissaient si proches en cette après-midi désormais lointaine de janvier. J'étais attirée vers les entrailles du lac et je n'avais aucun moyen de lutter. Tout était à l'arrêt. Il n'y avait plus que la peur, l'eau et le froid. Jamais je n'ai été saisie par une terreur semblable depuis cet événement.
Aujourd'hui, pourtant, c'est différent. Il y a Nahele à mes côtés, et mes amis autour de moi. Mes pieds touchent le sol. La mer est glacée mais elle ne frôle que mes chevilles, éclaboussant à peine mes mollets. Elle n'est pas reine sur mon corps, me répété-je. Elle ne maîtrise rien. Si j'ai peur, je peux courir. Et Nahele est là. L'eau ne peut plus rien me faire. J'ai ma baguette, la Lune, et une main qui ne me lâchera pas.
L'étudiant en deuxième année pose une main sur la paroi en nous observant. Il ne paraît pas surpris par le présent que je tiens. Était-il au courant des intentions d'Abby ? Je sais qu'ils se connaissent de Poudlard, mais je ne les imaginais pas proches. Me suis-je trompée ? Est-ce pour nous laisser ensemble qu'il est parti rejoindre l'ancienne Bleue ? Savait-il qu'Abby aurait besoin d'une occasion pour saisir son courage ?
« Vous devriez venir. Vous verrez, Ondine est vraiment dans son élément ! » Il désigne la mer en parlant. Les vagues nous appellent-elles par son intermédiaire ? « Et puis, cela me ferait plaisir. »
Sa dernière phrase me fait sourire. Elle fait de son appel une demande, et non une proposition. Le Gallois en fait rarement, et c'est ce qui rend ses désirs difficilement contestables. Comment dire non à quelqu'un qui n'exige normalement rien de vous ? Si cela lui tient à cœur, il est de notre devoir de faire notre part et de participer à son bonheur.
Je me lève et retire ma cape. L'air est toujours frais, mais le vêtement m'encombrerait pour me faufiler dans les rochers et affronter les vagues.
« Je te suis. Tu viens, Abby ? »
Elle hésite. Ses yeux me fuient et sa bouche se tord.
« Je... » La blonde prend une grande inspiration avant de raccrocher son regard au mien. « Oui, d'accord. Je vous suis. »
Elle se lève et nous partons, laissant les flammes lécher les parois de leur lumière sans rougeoyer sur nos visages.
Le chemin n'est pas évident. La baguette d'Abby nous éclaire. Les roches sont pointues et cachent des interstices dangereux. J'avance proche du sol, les doigts écartés, prête à agir rapidement si mes pieds ne trouvent pas de point d'appui solide. Nahele n'est pas plus à l'aise devant moi. Il ne devait pas être, jeune, de ceux qui courent et grimpent aux arbres. Quel enfant était-il donc ? Un gamin prudent, attentif, respectueux, sage ? Alors, il n'a pas beaucoup changé. Peut-être que quelques herbes folles, avec les ans, ont poussé dans son cœur, apportant un peu de fantaisie. Néanmoins, c'est lui qui nous guide vers la mer, prudemment mais sûrement.
La route accapare toutes mes pensées. Je suis concentrée sur là où je marche, sur ce qui se présente à moi et sur Nahele qui avance et trace son chemin. Je ne pense à ma destination que tardivement, quand enfin les pierres font place aux gravillons. Alors, le soulagement est recouvert par l'angoisse. Les vagues se jettent sur mes membres. Elle craquelle. Les embruns se glissent avec violence sur mon corps. Le parfum iodé de la mer m'irrite la peau. Sa respiration écrase la mienne et la réduit au silence. Les houles envahissent mon crâne. C'est l'eau qui m'éclabousse et me brûle, et me glace. Je suis trempée de terreur avant même d'être assez proche pour être atteinte par l'écume. Ondine a le corps à moitié plongé sous la surface. Je n'aperçois d'elle que sa poitrine, ses épaules et son visage. Le reste s'est fondu dans le bleu sombre. Avalé. Je me stoppe. Je me sens incapable de faire un pas de plus vers l'avant.
Abby arrive à ma hauteur.
« J'allais à la mer avec ma famille avant. C'est comme ça que j'ai appris à nager. Ce soir elle semble si calme, murmure-t-elle.
— C'est vrai, » répondis-je sans conviction. À l'horizon, je ne vois qu'une masse immense, glacée comme la mort, indomptable, et prête à m'attirer dans ses profondeurs. J'essaye de paraître à l'aise, mais la peur me noue les entrailles.
Pourtant, Abby ne reste pas plus longtemps à mes côtés. Ondine approche de nous, le visage si lumineux que j'ai du mal à la reconnaître. Ma camarade a toujours été passionnée par l'univers marin. Personne n'en sait davantage qu'elle sur les plantes aquatiques. C'est là qu'elle trouve son bonheur, là qu'elle étanche sa soif de savoir. Comment pouvais-je l'imaginer autrement qu'heureuse, le corps plongé dans les vagues ?
L'étudiante en médicomagie retire ses chaussures et ses lunettes pour rejoindre Ondine. Elle avance doucement, comme hésitante. A-t-elle peur de ne pas être à sa place ? Pourtant, ma camarade de classe l'appelle et lui fait de grands signes. C'est ce qui, je crois, pousse Abby à saisir son courage pour s'avancer dans les flots.
Nahele reste au bord de la mer, à distance des vagues. Ses pieds nus sont rongés par l'écume. Il observe en souriant Abby entrer dans l'eau avant de se tourner vers moi et de me rejoindre.
Au début, je ne sais pas quoi dire. Je ressens comme un besoin étrange de me justifier. Cependant, rien ne vient. Comment avouer qu'on ne sait pas nager, qu'on a peur des vagues, qu'on ne parvient qu'à peine à plonger ses pieds dans une rivière ? Ma bouche est sèche. Les mots me manquent.
« On peut rester au bord si tu veux. Avoir de l'eau jusqu'à la taille n'est pas obligatoire pour passer un bon moment. Tremper ses pieds, c'est déjà agréable. »
J'hésite. Le perçoit-il ? Qu'en pense-t-il ? Est-ce qu'il m'en veut ? Il n'en a pas l'air. Avec lui, ai-je le droit d'avoir peur ? Face à sa bienveillance et à sa compréhension, ne puis-je pas faire quelques pas en avant et quelques concessions ? J'attrape mes craintes pour les tordre. Ma volonté s'affermit.
J'avance, le courage planté de le cœur.
« Tu devrais retirer tes chaussures, c'est plus pratique. »
Il me sourit et je me sens idiote. Je m'empresse d'enlever mes bottines avant de rejoindre Nahele qui s'est approché des vagues en quelques pas. Il me tend la main et je l'attrape. Près de lui, j'ai moins peur et le ridicule s'efface.
« Merci. »
Je lui offre un sourire débordant de gratitude. Sans lui, je ne sais pas si je serai venue au bord de l'eau.
Ensemble, nous avançons vers les vagues. Au loin, Abby a rejoint Ondine. Toutes les deux semblent discuter dans les flots. Elles ont les cheveux et les vêtements trempés, mais le visage lumineux. C'est étonnant de les voir ainsi, dans cette obscurité et dans la mer, uniquement éclairées par la Lune.
Nahele m'oblige à avancer, même quand mon cœur se cabre dans ma poitrine et accélère, même quand les vagues se rapprochent. L'écume caresse mes pieds. L'eau ne tarde pas à tout balayer, me faisant sursauter. Je serre la main de mon ami. La mer est froide. Comment Ondine et Abby peuvent-elles l'affronter de cette manière ? Son baiser glacé suffit à m'immobiliser. Je me rappelle Anaë, et la glace, et la surprise qui fait place à la terreur. Les profondeurs du Lac Noir me paraissaient si proches en cette après-midi désormais lointaine de janvier. J'étais attirée vers les entrailles du lac et je n'avais aucun moyen de lutter. Tout était à l'arrêt. Il n'y avait plus que la peur, l'eau et le froid. Jamais je n'ai été saisie par une terreur semblable depuis cet événement.
Aujourd'hui, pourtant, c'est différent. Il y a Nahele à mes côtés, et mes amis autour de moi. Mes pieds touchent le sol. La mer est glacée mais elle ne frôle que mes chevilles, éclaboussant à peine mes mollets. Elle n'est pas reine sur mon corps, me répété-je. Elle ne maîtrise rien. Si j'ai peur, je peux courir. Et Nahele est là. L'eau ne peut plus rien me faire. J'ai ma baguette, la Lune, et une main qui ne me lâchera pas.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Des fleurs qui éclatent dans la nuit
Nahele et moi discutons les pieds dans l'eau et le dos droit, tous deux tournés vers la mer. Je lui raconte cet événement qui m'est arrivé en première année à Poudlard, la glace, le lac, le froid, le noir, l'horreur. J'explique ma honte à voix basse, justifiant mes craintes en choisissant mes mots. Il me faut du temps pour faire des phrases. Le souvenir coule en buttant sur mes lèvres. Beaucoup d'émotions fortes sont liées à ce jour. La peur, surtout, celle de l'eau et des abysses. La panique, celle de ne rien pouvoir faire, de se sentir impuissante. Et une forme de colère, aussi, parce que cela me fait penser à Anaë, elle qui m'a laissée si brusquement, avec tant de violence ; elle à qui j'en veux encore, malgré mon besoin de pardonner. Mon récit en sort un peu confus, mais dégoulinant d'une envie d'exister bien plus forte que je ne l'imaginais. Raconter, c'est mettre à distance. Néanmoins, en parlant, je me surprends à craindre le regard de mon ami. Se moquera-t-il de moi ? Sera-t-il méprisant ? Me trouvera-t-il lâche ? Cela ne m'empêche pas d'assembler les mots et les phrases, mais cela me rend davantage prudente et hésitante.
Contre toute attente, l'étudiant de deuxième année ne me répond pas grand-chose. Pourtant, je ne sens dans ses paroles aucun jugement, juste de la compréhension, et une forme d'amitié qui me rassure et me touche. Alors, nous cessons de parler de ma crainte, et je sens mon coeur plus léger d'avoir pu laisser cette confession sur le bord de la mer.
Au loin, Abby et Ondine disparaissent de temps en temps. Elles plongent sous la surface, ressortant quelques mètres plus loin. Quand elles ne sont plus visibles, nous ne sommes plus entourés que par le bruit des vagues partant à l'assaut de la plage. La peur dépassée, il y a quelque chose d'apaisant dans cette situation. Tout est calme, à sa place. Le temps est suspendu, remplacé par le rythme continu des vagues et de la mer qui respire. Cela m'invite à me poser, à réfléchir, à saisir l'instant sans l'éclater de ma pensée.
Je me demande ce qu'il se passe entre mes deux camarades de chambre. Que partagent-elles ? Que se disent-elles ? J'imagine qu'Abby reste plutôt silencieuse, que c'est Ondine qui occupe l'espace de ses mots. Elle ne peut pas s'arrêter de parler quand le sujet est aquatique. Les plantes, les espèces, la vie sous l'eau, c'est là qu'elle trouve son oxygène. En botanique, elle excelle dans le monde marin. Je ne sais pas d'où lui vient cette passion. A-t-elle, comme Abby, grandi près de la mer ? Ou la raison est-elle toute autre ? Ce qui nous plaît nous frappe parfois sans qu'on ne s'y attende. Est-ce que cela a été son cas ? Est-ce au détour d'un exercice, d'un cours, d'une sortie impromptue qu'elle a basé son avenir ? Et Abby ? Que fait-elle là si l'art est davantage sa passion que la médicomagie ?
Nahele et moi continuons à discuter. Nos échanges tournent autour de la mer. Je lui raconte quelques parties de pêche avec mon père, il me parle des sorties à la plage avec sa famille. C'est étrange comme notre passé est différent. Nous n'avons pas grand-chose en commun dans celui-ci. J'ai grandi seule, avec mes grands-mères et quelques amis de passage, mes parents travaillaient beaucoup ; il a grandi avec ses frères et sœurs, a été à l'école chez les moldus, a toujours été proche de ses parents, mais éloigné de ses grands-parents, vivant assez loin de chez lui. Pourtant, aujourd'hui, nous sommes assez semblables. Les chemins tracés peuvent se croiser sans être similaires.
Finalement, Abby et Ondine reviennent vers nous. C'est ma magie qui les sèche, et Nahele qui nous guide vers la grotte. Le froid nous gagne et la fatigue nous pèse doucement. Nous nous asseyons autour du feu pour parler de ce qu'Ondine a pu observer dans la mer, puis partageons quelques souvenirs et anecdotes qui nous rassemblent et nous amusent. Le temps est aux rires et aux confessions. Les esprits sont plus sereins et plus calmes. Nos regards sont doux, nos paroles sont sincères. C'est comme si la mer avait érodé les côtes derrière lesquelles nous nous protégions. Il n'y a plus que notre peau, fragile mais sans artifice. Je me sens papillon dans une contrée lointaine et sauvage.
Pourtant, je le sais, nous ne tarderons plus avant de quitter la grotte. Et alors, en fermant la porte sur cette soirée, nous nous réveillerons et la vie reprendra. La respiration de la mer se perdra dans le tic-tac des horloges.
Contre toute attente, l'étudiant de deuxième année ne me répond pas grand-chose. Pourtant, je ne sens dans ses paroles aucun jugement, juste de la compréhension, et une forme d'amitié qui me rassure et me touche. Alors, nous cessons de parler de ma crainte, et je sens mon coeur plus léger d'avoir pu laisser cette confession sur le bord de la mer.
Au loin, Abby et Ondine disparaissent de temps en temps. Elles plongent sous la surface, ressortant quelques mètres plus loin. Quand elles ne sont plus visibles, nous ne sommes plus entourés que par le bruit des vagues partant à l'assaut de la plage. La peur dépassée, il y a quelque chose d'apaisant dans cette situation. Tout est calme, à sa place. Le temps est suspendu, remplacé par le rythme continu des vagues et de la mer qui respire. Cela m'invite à me poser, à réfléchir, à saisir l'instant sans l'éclater de ma pensée.
Je me demande ce qu'il se passe entre mes deux camarades de chambre. Que partagent-elles ? Que se disent-elles ? J'imagine qu'Abby reste plutôt silencieuse, que c'est Ondine qui occupe l'espace de ses mots. Elle ne peut pas s'arrêter de parler quand le sujet est aquatique. Les plantes, les espèces, la vie sous l'eau, c'est là qu'elle trouve son oxygène. En botanique, elle excelle dans le monde marin. Je ne sais pas d'où lui vient cette passion. A-t-elle, comme Abby, grandi près de la mer ? Ou la raison est-elle toute autre ? Ce qui nous plaît nous frappe parfois sans qu'on ne s'y attende. Est-ce que cela a été son cas ? Est-ce au détour d'un exercice, d'un cours, d'une sortie impromptue qu'elle a basé son avenir ? Et Abby ? Que fait-elle là si l'art est davantage sa passion que la médicomagie ?
Nahele et moi continuons à discuter. Nos échanges tournent autour de la mer. Je lui raconte quelques parties de pêche avec mon père, il me parle des sorties à la plage avec sa famille. C'est étrange comme notre passé est différent. Nous n'avons pas grand-chose en commun dans celui-ci. J'ai grandi seule, avec mes grands-mères et quelques amis de passage, mes parents travaillaient beaucoup ; il a grandi avec ses frères et sœurs, a été à l'école chez les moldus, a toujours été proche de ses parents, mais éloigné de ses grands-parents, vivant assez loin de chez lui. Pourtant, aujourd'hui, nous sommes assez semblables. Les chemins tracés peuvent se croiser sans être similaires.
Finalement, Abby et Ondine reviennent vers nous. C'est ma magie qui les sèche, et Nahele qui nous guide vers la grotte. Le froid nous gagne et la fatigue nous pèse doucement. Nous nous asseyons autour du feu pour parler de ce qu'Ondine a pu observer dans la mer, puis partageons quelques souvenirs et anecdotes qui nous rassemblent et nous amusent. Le temps est aux rires et aux confessions. Les esprits sont plus sereins et plus calmes. Nos regards sont doux, nos paroles sont sincères. C'est comme si la mer avait érodé les côtes derrière lesquelles nous nous protégions. Il n'y a plus que notre peau, fragile mais sans artifice. Je me sens papillon dans une contrée lointaine et sauvage.
Pourtant, je le sais, nous ne tarderons plus avant de quitter la grotte. Et alors, en fermant la porte sur cette soirée, nous nous réveillerons et la vie reprendra. La respiration de la mer se perdra dans le tic-tac des horloges.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Des fleurs qui éclatent dans la nuit
Ondine est allongée sur les pierres. Nahele, le regard perdu vers la mer, m'apparaît pensif. Abby ne dit rien, elle est de nouveau plongée dans sa coquille, observant ses doigts comme s'ils lui ouvraient l'accès à un autre monde. Ils me semblent fatigués, comme si la nuit venait enfin de poser son voile sur leurs pensées. Pourtant, aucun d'entre eux ne bouge, aucun ne se lève, aucun ne fait le premier pas pour rompre cet instant. Ce n'est pas leur rôle, c'est le mien. Ce soir, quoi que j'ai pu ressentir, je sais que je suis celle qui maintient l'harmonie, celle qui les rassemble, celle qu'ils écoutent et celle pour qui ils sont là. Si je m'en vais, tout se disloque, tout perd de son sens. Je le vois à la manière dont ils m'observent et à la façon dont ils me considèrent. Je suis le point d'eau dans le désert, la bannière sous laquelle ils combattent, la bougie qui, dans le noir les attire. Cela implique une certaine responsabilité douloureuse. Laisser entrer la raison dans un rêve en fait partie.
Alors, de lueur attirant les papillons, je me transforme pour devenir ce rose dans le ciel qui vous rappelle que le jour vient.
Les flammes s'affaiblissent et la plupart des bougies sont éteintes. La cavité est si sombre qu'on dirait qu'au-dehors il n'y a rien. Le silence est lourd comme le sommeil. Il faut se débattre dans ces toiles d'araignée aux fils épais pour prendre la parole.
« Il va falloir y aller, » annoncé-je.
C'est inéluctable, inévitable. Nous sommes grands, nous connaissons la douleur liée au réel. Nous l'acceptons.
Nahele hoche la tête, Abby redresse son visage, Ondine fronce les sourcils et pousse un râle discret.
Je me lève et commence à ranger nos affaires. C'est me faire violence que d'agir ainsi. J'ai l'impression de tirer les nuages devant le soleil. Qui sait si je n'amène pas la pluie, ou l'orage, ou le froid ? Pourtant, je n'ai pas vraiment le choix. Je suis cette adulte qui impose la fin que personne ne souhaite. Je suis celle qui jette les fleurs ayant fané. Je suis le temps qui arrache les traces.
Abby et Nahele se joignent à moi. Ondine nous observe d'un air absent, silencieuse. Les bougies sont éteintes par des souffles qui semblent éveiller les poussières d'autres souvenirs enfermés dans la grotte. Les capes sont placées sur les épaules, reprenant les plis qu'elles connaissent tant, mais changées, tachées d'humidité et de cendres. Les restes sont rassemblés et jetés dans un sac, derniers témoins de ce qui fut. Les fleurs sont retirées des parois, les laissant vides et ternes. Les minutes passent et tout est défait. Les pierres retrouvent leur aspect froid, dur, inconfortable. On peine à croire que quelque chose y a grandi et s'y est développé. C'est comme si, en retirant nos affaires, nous avions laissé s'envoler toute la joie, les lueurs et la fête. Même en nous, tout est rangé. Il n'y a plus de sourires, plus d'exubérance, plus d'éclats dans les yeux. Nous sommes redevenus ce que nous étions, ce que nous avions laissé tomber sur le sol en entrant : des élèves, des étudiants. Déjà nos pensées nous ramènent à l'Institut. Demain, c'est mercredi, nous disons-nous. Demain, il faudra travailler, revoir ses cours, se lever tôt pour ne rien laisser passer. Demain, il faudra répondre à l'exigence de l'avenir. Le temps reprendra et le rythme ne sera plus celui des vagues. C'est le monde qui nous frappe de son devoir.
Le moment de partir vient, mais tout le monde reste immobile. Figés dans la cavité, uniquement éclairés par la magie de Nahele, nous fermons les yeux sur l'évidence. Attendons encore un peu, ne bougeons pas, ne changeons rien. Le silence est si lourd quand la porte se ferme.
« Merci, c'était bien. »
Je viens puiser dans mes souvenirs un sourire qui éclaire mon visage. Il allume sur les lèvres de mes amis d'autres sourires qui illuminent la cavité.
« De toute manière, on reviendra, ajoute Ondine en haussant les épaules, comme si elle pouvait détacher la peine en secouant la tête.
— Oui, assuré-je, nous reviendrons. »
Abby semble apaisée. La lutte qui agitait son coeur, en se retirant, laisse place à la fatigue. Elle suit Ondine qui tourne le dos pour sortir de la grotte. Les traits de l'ancienne Bleue se sont déjà raffermis pour reprendre leur rôle. Elle s'éloigne.
Nahele reste avec moi quelques instants, puis nous décidons à partir. Le bruit des vagues s'éteint à mesure que nous marchons.
Alors, de lueur attirant les papillons, je me transforme pour devenir ce rose dans le ciel qui vous rappelle que le jour vient.
Les flammes s'affaiblissent et la plupart des bougies sont éteintes. La cavité est si sombre qu'on dirait qu'au-dehors il n'y a rien. Le silence est lourd comme le sommeil. Il faut se débattre dans ces toiles d'araignée aux fils épais pour prendre la parole.
« Il va falloir y aller, » annoncé-je.
C'est inéluctable, inévitable. Nous sommes grands, nous connaissons la douleur liée au réel. Nous l'acceptons.
Nahele hoche la tête, Abby redresse son visage, Ondine fronce les sourcils et pousse un râle discret.
Je me lève et commence à ranger nos affaires. C'est me faire violence que d'agir ainsi. J'ai l'impression de tirer les nuages devant le soleil. Qui sait si je n'amène pas la pluie, ou l'orage, ou le froid ? Pourtant, je n'ai pas vraiment le choix. Je suis cette adulte qui impose la fin que personne ne souhaite. Je suis celle qui jette les fleurs ayant fané. Je suis le temps qui arrache les traces.
Abby et Nahele se joignent à moi. Ondine nous observe d'un air absent, silencieuse. Les bougies sont éteintes par des souffles qui semblent éveiller les poussières d'autres souvenirs enfermés dans la grotte. Les capes sont placées sur les épaules, reprenant les plis qu'elles connaissent tant, mais changées, tachées d'humidité et de cendres. Les restes sont rassemblés et jetés dans un sac, derniers témoins de ce qui fut. Les fleurs sont retirées des parois, les laissant vides et ternes. Les minutes passent et tout est défait. Les pierres retrouvent leur aspect froid, dur, inconfortable. On peine à croire que quelque chose y a grandi et s'y est développé. C'est comme si, en retirant nos affaires, nous avions laissé s'envoler toute la joie, les lueurs et la fête. Même en nous, tout est rangé. Il n'y a plus de sourires, plus d'exubérance, plus d'éclats dans les yeux. Nous sommes redevenus ce que nous étions, ce que nous avions laissé tomber sur le sol en entrant : des élèves, des étudiants. Déjà nos pensées nous ramènent à l'Institut. Demain, c'est mercredi, nous disons-nous. Demain, il faudra travailler, revoir ses cours, se lever tôt pour ne rien laisser passer. Demain, il faudra répondre à l'exigence de l'avenir. Le temps reprendra et le rythme ne sera plus celui des vagues. C'est le monde qui nous frappe de son devoir.
Le moment de partir vient, mais tout le monde reste immobile. Figés dans la cavité, uniquement éclairés par la magie de Nahele, nous fermons les yeux sur l'évidence. Attendons encore un peu, ne bougeons pas, ne changeons rien. Le silence est si lourd quand la porte se ferme.
« Merci, c'était bien. »
Je viens puiser dans mes souvenirs un sourire qui éclaire mon visage. Il allume sur les lèvres de mes amis d'autres sourires qui illuminent la cavité.
« De toute manière, on reviendra, ajoute Ondine en haussant les épaules, comme si elle pouvait détacher la peine en secouant la tête.
— Oui, assuré-je, nous reviendrons. »
Abby semble apaisée. La lutte qui agitait son coeur, en se retirant, laisse place à la fatigue. Elle suit Ondine qui tourne le dos pour sortir de la grotte. Les traits de l'ancienne Bleue se sont déjà raffermis pour reprendre leur rôle. Elle s'éloigne.
Nahele reste avec moi quelques instants, puis nous décidons à partir. Le bruit des vagues s'éteint à mesure que nous marchons.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Des fleurs qui éclatent dans la nuit
Mon ami reste à mes côtés tandis que nous retrouvons le chemin vers l'Institut. Sa présence me réconforte, me murmure que rien n'est vraiment terminé, que cette fin n'est qu'une virgule. Il n'a pas besoin de parler, le savoir près de moi est suffisant. Parfois, il m'est difficile de penser que je ne connais Nahele que depuis quelques mois. Avec lui, tout m'apparaît évident. Je peux lui dire ce qui m'inquiète, je peux lui faire confiance, je peux aller le voir quand j'en ai besoin. C'est rassurant de le savoir là, car alors je sais que dans cette école, je ne suis pas seule.
Nous traversons la plage et les graviers, quittons la mer et rejoignons la forêt. Il faudra rentrer sans faire de bruit, il est tard.
« C'était ton idée, organiser ceci ? demandé-je à l'étudiant en pédiatromagie.
— Oui, me répond-il. Je me suis dit que cela te ferait du bien. Cette fin d'année promet d'être plus compliquée, et il est important de l'aborder sereinement. De bons souvenirs aident à cela. »
Je hoche la tête. Je me doutais de sa responsabilité, non pas que je n'ai pas confiance en mes camarades de dortoir pour la prendre, mais plutôt parce que je sentais derrière ce projet une intention louable et gentille, pensée et réfléchie pour les autres. Nahele a cette qualité immense qui justifie le respect que j'ai pour lui : il est altruiste. Pour chacun de ses actes, son regard glisse vers les autres avant qu'il ne prenne une décision. C'est ainsi, c'est sa manière d'agir, et c'est ce qui, chez lui, fait mon admiration.
« Merci. Je crois que cela m'a fait du bien. »
Il se tourne brièvement vers moi en souriant. Ses yeux sont sombres dans la nuit.
« À moi aussi, » m'avoue-t-il.
Les bois sont presque effrayants. Ils se dressent autour de nous, hautes silhouettes enveloppées d'ombres. On les croirait vivants, magiques, hantés. Les branches craquent et les feuilles frémissent. C'est le vent qui, levé, chante entre les troncs. Le sol tapissé d'herbes nous tend des pièges. Nous voyons à peine où nous plaçons nos pas, avançant doucement pour plus de sûreté. Étrangers dans cet environnement, nous ne cherchons pas à heurter, ni à faire davantage de bruit que ce que nous faisons déjà. De papillon, je me sais redevenir sorcière quand les plantes murmurent et que mes chaussures crient en brisant les feuilles mortes. L'enchantement est levé et le rêve prend bientôt fin.
Abby et Ondine restent devant Nahele et moi, montrant et éclairant la voie. Elles ne se parlent pas, probablement fixées sur leurs pensées. Regardent-elles vers le passé, le présent ou le futur ? Pensent-elles à ce que nous venons de quitter, à ce chemin obscur ou à cette journée qui s'annonce et fait déjà se courber notre courage ? Je ne sais pas lire au fond de leurs yeux, et peut-être que ce n'est pas si important.
« Les examens sont compliqués ? »
Je glisse au fil de mes réflexions, me souvenant de mes ASPIC. Mes révisions avaient envahi mon emploi du temps, si bien que j'avais dû renoncer à des projets, repousser les réponses de certaines lettres, et passer moins de temps dans les serres, le parc, ou la Grande Salle. C'étaient beaucoup de sacrifices, mais le résultat, m'ayant mené ici, en valait la peine.
« Les premiers ne sont pas horribles, le but n'étant pas de décourager tout le monde. Disons qu'ils sont fatiguants mais pas impossibles. Ils exigent, comme tout, du travail. »
Je m'en doutais, et pourtant je ne sais si je les crains ou non. Redouter des épreuves, est-ce forcément une mauvaise chose ?
« Comment les as-tu vécues l'année dernière ? » le questionné-je.
Nous poursuivons notre chemin, semant des mots sur notre passage. Nahele répond à mes interrogations et me donne des conseils. Il y a beaucoup de patience dans sa voix. Il n'est pas dur, ni moqueur quant à mes craintes ; il enveloppe ses paroles de calme et d'assurance, leur offrant une force insoupçonnée.
Les phrases voltigent et glissent. Elles sont les feuilles que nous laissons tomber de nos branches en traversant le temps. Elles volent en spirales avant de s'effondrer. Nous marchons et nous échangeons. Les sujets évoluent. Après les examens viennent les souvenirs. Nahele me raconte sa première année, ses découvertes, ses peurs, ses joies. Bien sûr, je sais qu'il garde certains points pour lui, qu'il ne fait que survoler sa Pensine sans y plonger. Pourtant, je me laisse porter au gré de ses réponses, rebondissant sur des détails, nageant dans le passé. C'est étrange, il était ici quand j'accueillais Estefânia. Il parcourait déjà ces couloirs et ces carrelages. Superposer nos souvenirs sur la bande du temps me fait sourire. J'échappe aux grandes ombres projetées par les arbres en remuant les braises du passé, en les faisant rougeoyer dans la nuit. Ce soir, la Lune n'est pas seule à briller.
Nous parlons mais c'est dans le silence de notre individualité que la nuit s'apprête à tomber pour de bon. Le temps passe et je noue sur la page les dernières traces de cette soirée. Le fil est solide et résistant. Il stabilise le souvenir sur le parchemin auparavant vierge, l'y gravant précieusement. Je referme le journal, l'enveloppant de velours. La fin et la fatigue deviennent bruyantes.
Abby, Ondine, Nahele et moi passons les grilles de fer forgé de l'Institut. Nous traversons la cour sans dire un mot. Lequel mériterait d'être entendu ? Lequel serait utile ? Ondine ouvre la porte et la pousse. À l'intérieur rien n'a bougé. Le grincement éclate dans la pièce silencieuse. Nous entrons. La nuit tombe. Les lèvres se scellent. La porte se ferme. Demain commence déjà à s'écrire.
Nous traversons la plage et les graviers, quittons la mer et rejoignons la forêt. Il faudra rentrer sans faire de bruit, il est tard.
« C'était ton idée, organiser ceci ? demandé-je à l'étudiant en pédiatromagie.
— Oui, me répond-il. Je me suis dit que cela te ferait du bien. Cette fin d'année promet d'être plus compliquée, et il est important de l'aborder sereinement. De bons souvenirs aident à cela. »
Je hoche la tête. Je me doutais de sa responsabilité, non pas que je n'ai pas confiance en mes camarades de dortoir pour la prendre, mais plutôt parce que je sentais derrière ce projet une intention louable et gentille, pensée et réfléchie pour les autres. Nahele a cette qualité immense qui justifie le respect que j'ai pour lui : il est altruiste. Pour chacun de ses actes, son regard glisse vers les autres avant qu'il ne prenne une décision. C'est ainsi, c'est sa manière d'agir, et c'est ce qui, chez lui, fait mon admiration.
« Merci. Je crois que cela m'a fait du bien. »
Il se tourne brièvement vers moi en souriant. Ses yeux sont sombres dans la nuit.
« À moi aussi, » m'avoue-t-il.
Les bois sont presque effrayants. Ils se dressent autour de nous, hautes silhouettes enveloppées d'ombres. On les croirait vivants, magiques, hantés. Les branches craquent et les feuilles frémissent. C'est le vent qui, levé, chante entre les troncs. Le sol tapissé d'herbes nous tend des pièges. Nous voyons à peine où nous plaçons nos pas, avançant doucement pour plus de sûreté. Étrangers dans cet environnement, nous ne cherchons pas à heurter, ni à faire davantage de bruit que ce que nous faisons déjà. De papillon, je me sais redevenir sorcière quand les plantes murmurent et que mes chaussures crient en brisant les feuilles mortes. L'enchantement est levé et le rêve prend bientôt fin.
Abby et Ondine restent devant Nahele et moi, montrant et éclairant la voie. Elles ne se parlent pas, probablement fixées sur leurs pensées. Regardent-elles vers le passé, le présent ou le futur ? Pensent-elles à ce que nous venons de quitter, à ce chemin obscur ou à cette journée qui s'annonce et fait déjà se courber notre courage ? Je ne sais pas lire au fond de leurs yeux, et peut-être que ce n'est pas si important.
« Les examens sont compliqués ? »
Je glisse au fil de mes réflexions, me souvenant de mes ASPIC. Mes révisions avaient envahi mon emploi du temps, si bien que j'avais dû renoncer à des projets, repousser les réponses de certaines lettres, et passer moins de temps dans les serres, le parc, ou la Grande Salle. C'étaient beaucoup de sacrifices, mais le résultat, m'ayant mené ici, en valait la peine.
« Les premiers ne sont pas horribles, le but n'étant pas de décourager tout le monde. Disons qu'ils sont fatiguants mais pas impossibles. Ils exigent, comme tout, du travail. »
Je m'en doutais, et pourtant je ne sais si je les crains ou non. Redouter des épreuves, est-ce forcément une mauvaise chose ?
« Comment les as-tu vécues l'année dernière ? » le questionné-je.
Nous poursuivons notre chemin, semant des mots sur notre passage. Nahele répond à mes interrogations et me donne des conseils. Il y a beaucoup de patience dans sa voix. Il n'est pas dur, ni moqueur quant à mes craintes ; il enveloppe ses paroles de calme et d'assurance, leur offrant une force insoupçonnée.
Les phrases voltigent et glissent. Elles sont les feuilles que nous laissons tomber de nos branches en traversant le temps. Elles volent en spirales avant de s'effondrer. Nous marchons et nous échangeons. Les sujets évoluent. Après les examens viennent les souvenirs. Nahele me raconte sa première année, ses découvertes, ses peurs, ses joies. Bien sûr, je sais qu'il garde certains points pour lui, qu'il ne fait que survoler sa Pensine sans y plonger. Pourtant, je me laisse porter au gré de ses réponses, rebondissant sur des détails, nageant dans le passé. C'est étrange, il était ici quand j'accueillais Estefânia. Il parcourait déjà ces couloirs et ces carrelages. Superposer nos souvenirs sur la bande du temps me fait sourire. J'échappe aux grandes ombres projetées par les arbres en remuant les braises du passé, en les faisant rougeoyer dans la nuit. Ce soir, la Lune n'est pas seule à briller.
Nous parlons mais c'est dans le silence de notre individualité que la nuit s'apprête à tomber pour de bon. Le temps passe et je noue sur la page les dernières traces de cette soirée. Le fil est solide et résistant. Il stabilise le souvenir sur le parchemin auparavant vierge, l'y gravant précieusement. Je referme le journal, l'enveloppant de velours. La fin et la fatigue deviennent bruyantes.
Abby, Ondine, Nahele et moi passons les grilles de fer forgé de l'Institut. Nous traversons la cour sans dire un mot. Lequel mériterait d'être entendu ? Lequel serait utile ? Ondine ouvre la porte et la pousse. À l'intérieur rien n'a bougé. Le grincement éclate dans la pièce silencieuse. Nous entrons. La nuit tombe. Les lèvres se scellent. La porte se ferme. Demain commence déjà à s'écrire.
f i n
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht