Solo La rivalité aux deux visages

RUBY, 14 ans
1er septembre 2047
Quai de la voie 93/4, gare de King's Cross, Londres


[roads]

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Comment faire lorsque l'on est privé d'échappatoire ? Un voile obscur s'est posé sur mon horizon et je peine à ne pas perdre espoir. Je me sens cernée, comme assiégée ; parce que cette année, je n'irai pas seule à Poudlard. Merlin, la simple idée de devoir partager ce refuge, ces murs entre lesquels je grandis, ces pierres qui recèlent tant de souvenirs et qui me sont si chères, ah, cette idée me donne la nausée. Sans le vouloir, je m'assène en boucle les mêmes pensées depuis des jours.
Il y a bien longtemps que je ne me sens plus chez moi à Primrose Hill, au cœur de Londres. Même ma chambre, ma compagne depuis ma tendre enfance, n'est désormais pour moi qu'un assemblage de quatre murs que rien ne distingue d'une prison. Mon dortoir, en revanche, c'est mon sanctuaire, mon port d'attache, celui qui sait m'abriter et me protéger, celui qui me regarde mûrir tandis que passent les années. Mais voilà que celle qui m'a tout pris, y compris l'amour de mes parents, me prend désormais ma quiétude et mon havre de paix. Elle s'apprête à arpenter les mêmes couloirs que moi, à traverser le parc comme je l'ai fait tant de fois et à étudier là où j'ai déjà rédigé un nombre incalculable de lignes de parchemin. Elle envahit ma vie, comme elle l'a toujours fait depuis le jour de sa naissance.
Alors, inévitablement, je me sens désorientée. Dépourvue d'issues de secours, je ne peux plus avancer vers un avenir serein mais je ne peux pas davantage faire marche arrière. Ce serait renier ce pour quoi j'ai tant travaillé, ce en quoi je crois, ce futur qui m'attend à Poudlard.

« Dépêche-toi Ruby, s'il te plaît. Il ne faudrait pas manquer le train. »

Je lève les yeux vers Amelia, qui s'est retournée vers moi l'espace d'un instant pour m'adresser ces mots, et la fusille du regard, le visage fermé. Sa fausse amabilité me donne envie de vomir. Elle se croit importante, elle pense que cette journée est la sienne, oh, rien qu'à elle, alors qu'elle n'est qu'une petite chose insignifiante, une copie conforme d'élève de Première Année comme il en existe tant d'autres, une donnée négligeable parmi la foule qui se presse vers le train aujourd'hui. Si maman ne se trouvait pas auprès de ma sœur, le bras passé autour de sa taille, je l'aurais sûrement faite taire, d'une de ces phrases sèches et sans cœur que j'aime prodigieusement lui sortir lorsque l'occasion se présente. À la place, je pousse un soupir agacé et poursuis ma route sans daigner hâter le pas.

Une pensée m'obsède encore, rien qu'une seule. Et si le fossé qui me séparait de ma sœur ne pouvait plus être comblé, désormais ? La réconciliation qui nous guettait aurait-elle fini par s'effacer sous le poids de nos déchirures et de nos rancunes respectives ? Malgré les liens du sang qui nous unissent, moi je ne suis pas prête à l'aimer avec sincérité, et puis je n'en ai pas la moindre envie. Et si Amelia en vient un jour à me faire détester Poudlard, à me dresser contre ce lieu que je chéris tant, je crains de ne pas pouvoir lui laisser le choix : je sais que je lui tournerai définitivement le dos.

belle, romantique, rouge (Paige 2026)

Solo La rivalité aux deux visages
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AMELIA, 11 ans
1er septembre 2047
Quai de la voie 93/4, gare de King's Cross, Londres


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Jamais je ne me suis sentie aussi grande. Mon pas se fait léger sur le béton du quai de la gare, et je me jure de conserver le souvenir de ces instants à tout jamais. J'adresse un coup d'œil à maman qui me retourne un sourire sincère — un de ceux qu'elle ne réserve qu'à de rares élus — et les dernières appréhensions qui demeuraient tapies en moi s'évaporent.

À quelques mètres derrière moi, je peux sentir la présence de Ruby. Elle dégage une telle amertume, elle a le charme d'un ciel lourd avant un orage ; je suis certaine que son aura lancerait des éclairs si seulement elle le pouvait. Je lui vole la vedette en ce jour béni et je me repais de la frustration que cela lui cause.

C'est ensemble que nous approchons du train et de la foule qui se presse devant lui. À peine ai-je le temps de distinguer quelques visages qu'ils se confondent déjà avec les amas de couleurs informes qui les entourent. Je détaille le wagon qui s'apprête à m'emporter vers ma destinée de toujours, ces plaques de métal usées par le temps, vernies de peinture. On croirait voir un piège grossier de la nature, une amanite reluisante mais létale, impitoyable pour qui s'en approcherait. Mais, quoi qu'en dise ma sœur, je sais bien que des lendemains radieux m'attendent à l'arrivée. Mieux, c'est précisément parce que ces lendemains s'annoncent radieux qu'elle enrage de me voir embrasser mon avenir tout tracé. Elle n'a jamais apprécié qu'il m'arrive de bonnes choses.

Je ne suis pas comme elle. Son rapport aux autres a toujours été très spécial, une sorte de relation douce-amère, entre dégoût profond, sentiment de supériorité mais besoin absolu de ces gens qui la font exister. Je suis plus indépendante : je connais ma valeur, et elle ne dépend pas de ce que les autres pensent de moi. Ma sœur, elle, préfère papillonner et récolter les bonnes grâces de ceux qu'elle croise. Mais avec moi, elle n'a jamais réussi ; elle a laissé tomber l'affaire, il y a de ça quelques années. Puisqu'elle ne peut pas m'influencer, me contrôler, elle préfère me détester. Haïr, c'est sa contre-offensive, son mécanisme de défense aux allures d'attaque, c'est la deuxième chose qu'elle sait faire de mieux, après charmer les foules.

Mais aujourd'hui, je n'ai pas le cœur à trop penser à elle ; je lui laisse le loisir de ruminer sur mon compte. Délicatement, je me dégage de l'emprise de maman qui en profite pour passer la main dans mes cheveux, semblable à la caresse du vent. J'ai pour moi seule toute la douceur qu'elle ne destinera plus jamais à Ruby. Ma sœur se tient à ma gauche, raide et impassible, spectatrice de ce qui lui échappe.

belle, romantique, rouge (Paige 2026)

Solo La rivalité aux deux visages
RUBY

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Leur petit manège a assez duré. La tête légèrement inclinée vers la gauche, dans une posture qui se veut allégorie de l'indifférence, je leur jette un regard des plus blasés. Je sais pertinemment à quoi joue ma sœur et je n'ai aucune intention de lui donner la satisfaction d'une réaction de ma part. Je n'en attendais pas davantage de ma mère, qui se complaît dans ce rôle de bienfaitrice auprès de ma sœur, cette posture messianique qui l'a toujours poussée à vouloir réparer les gens plutôt qu'à réparer ses fautes.

À voir ainsi Amelia près du Poudlard Express, en tant que future passagère et non en simple accompagnatrice, je pourrais avoir le vertige. J'ai sous les yeux la concrétisation de ce que j'ai toujours refusé d'admettre et qui pourtant s'impose à moi avec l'inexorable lenteur de la fatalité.
J'anticipe déjà son entrée dans les compartiments, et j'aimerais chasser cette idée qui me dérange mais à quoi bon : j'aurai cette scène sous les yeux dans quelques minutes. Ce n'est qu'une question de temps.

Bagages en main, je m'approche des portes du wagon et entreprends d'y monter, veillant bien à ne pas trébucher sur le marchepied. En tournant la tête, je vois ma sœur me rejoindre et ne me gêne pas pour la gratifier d'un regard exaspéré et d'un léger soupir, sourcil relevé.
Fidèle à elle-même, ma mère se tient sur le quai, les bras croisés, et n'a d'yeux que pour sa cadette.

« Faites bon voyage. Écris moi. »

Elle ajoute ces deux derniers mots les yeux plantés dans ceux d'Amelia, qui lui répondent « Promis ». Le miel de ses paroles me soulève le cœur, et je détourne le regard.
Je me dois d'être solide, de rester fière, d'être autre chose que ce rôle d'intruse que l'on cherche à me faire endosser de force. Comment pourrais-je être l'imposteuse dans ma propre famille ? J'ai envie de croire encore à ma place dans ce foyer ; mais je ne suis pas bien sûre d'avoir encore l'énergie de lutter pour récupérer les miettes de leur considération, de tout ce qui me revient de droit. Tout l'été, j'avais été témoin de disputes familiales qui se ressemblaient toutes davantage les unes que les autres, comme si personne ne cherchait véritablement à arranger la situation. Quand survenaient les querelles, celles que ma mère sait si bien commencer, les cris et les mots que l'on regrette parfois n'étaient jamais bien loin. Désormais, les dommages sont bien là, et je compte sur le temps passé à Poudlard pour les apaiser. Je me fais peu à peu à l'idée d'y côtoyer Amelia, cette sœur que je devrais aimer et qui me cause tant de tort.




fin.

belle, romantique, rouge (Paige 2026)