23 juil. 2024, 12:11
Pologne Solo ++ Carnets de voyage Tome 6 : Moldus
26 Octobre 2019


Le mois passé avait été riche en émotions et rebondissements. Alors que je m'attendais presque à recroiser mon père avant mon départ, prêt à voir sa silhouette abattue se dessiner à mon arrivé dans chaque pièce de la grande maison, je ne le revis pas. Mes préparatifs de départ furent cependant bousculés par nul autre que Julian Köhler, un projet bien en tête à me confier. Il passa ainsi une après-midi entière à m'expliquer les tenants et aboutissants de l'histoire. Comment cet objet - une statuette - ayant appartenu à un sorcier célèbre s'était retrouvé en la possession d'un moldu polonaise et de sa femme, qu'il se devait de retrouver cet objet qu'il pourrait revendre pour une somme importante, et de comment il était loin d'être le seul à se retrouver sur la piste. D'où la méthode à employer. Ce n'était pas tant qu'il était difficile de les en séparer en toute discrétion, mais plutôt qu'il n'était pas seul à s'y intéresser.

Il me demanda finalement une aide que je ne pouvais décemment ni moralement refuser. Mon grand-oncle et sa femme avaient tant fait pour moi, se rapprochant ces dernières années plus de parents que ceux que j'avais encore à ma disposition. Mon seul questionnement était venu du plan établi par l'homme d'affaires. Je devrais, avec l'aide d'une de ses complices, nous faire passer pour un jeune couple d'Allemands récemment mariés, s'installant en Pologne la bourse bien remplie, au sein de ce voisinage huppé, bien loin du centre-ville. Tout avait beau être mis en place par Julian, je ne pouvais faire autrement qu'être circonspect en m'imaginant partager pendant plusieurs mois la résidence d'une inconnue dont je ne savais rien. Mais, comme nous le savions tous les deux, je ne pouvais certes pas refuser. Mon grand-oncle m'offrit alors un sourire triomphant plutôt que de reconnaissance, et Jenna fit son apparition dans la pièce.

J'avais donné ma parole, et j'avais été piégé. Cette histoire était-elle seulement réelle ? Julian si bien manigancé pour échafauder de quoi nous jeter dans les bras l'un de l'autre que je me questionnais à présent sur son ascendance : le sang de Salazar lui-même aurait en ce jour pu couler dans ses veines. L'expression, sage mais aux yeux ô combien expressifs, comme pour me dire « Ah ! Je t'ai bien eue » de Jenna ne faisait que rajouter à mon trouble. Contrairement à ce qu'elle m'avait affirmé auparavant, cela ne semblait plus la déranger de participer aux petits jeux de notre aîné. Mais, j'avais donné ma parole, et après de nombreux grognements de ma part et faux airs de déception de ma lointaine cousine, nous partîmes quelques semaines plus tard pour la Pologne.

Aujourd'hui, je n'avais pipé mot le long du trajet, Jenna - fausse femme autant que vraie complice - se contentant de me regarder d'un air chafouin que je n'arrivais pas totalement à interpréter. Le voisinage puis la demeure presque forteresse miniature, finirent par se dessiner dans notre horizon, tout aussi luxueux l'un que l'autre, au point d'en faire un temps oublier son espièglerie à ma compagne de route. Puis, nous entrèrent, découvrant les lieux jusqu'aux chambres, ou plutôt la chambre au grand lit unique qui aurait pu ravir un seigneur et son épouse. Devant mon expression renfrognée, Jenna ne s'était pas faite prier.

- Je vois que mon nouvel époux n'est malheureusement pas encore disposé à m'offrir la nuit de noces que je mérite.*

Après un grand éclat de rire, elle m'indiqua qu'il y avait une seconde chambre juste à côté. La dernière chose que je vis d'elle avant de claquer la porte plus fortement que je ne l'avais espéré, fut un clin d'œil charmeur assorti à un sourire carnassier. Tombant sur ce qui serait désormais mon nouveau lit, je soupirais. Je n'étais même pas en colère contre elle, mais contre moi-même. Pourquoi cette femme, ma cousine, aussi éloignée soit-elle, arrivait-elle systématiquement à faire rosir mon visage de cette manière ? Odin, dans quoi m'étais-je cette fois embarqué ? Les prochaines semaines allaient être longues.


*Les dialogues sont en allemand mais sont traduits par facilité.

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23 juil. 2024, 16:28
Pologne Solo ++ Carnets de voyage Tome 6 : Moldus
1er Janvier 2020


Les quelques mois qui nous avaient séparés de la fin d'année s'était enchaînés au cœur de deux tableaux aussi routiniers que dissonants. En public et tandis que nous approchions puis côtoyons avec succès la bourgeoisie moldue moderne des alentours, Jenna et moi filions le parfait amour entre une jeune femme aux mœurs et à l'allure parfaite, et un jeune homme fortuné, cultivé et volontaire. Même séparés, ma complice semblait tenir sur le bout des doigts son rôle auprès de ses nouvelles amies, tandis que je palabrais politique ou culture avec leur mari, Jan en particulier. En privé cependant, l'ambiance était toute autre. Inévitablement, à chaque fois que nous rentrions d'une nouvelle de nos scènes, ma tendre et fausse épouse se délectait de se comporter comme telle encore quelques instants, cette fois toujours un sourire espiègle aux lèvres.

Au final, même si peu de notre vie privée s'articulait autour de l'autre - je m'étais trouvé une passion pour les pratiques moldues pour occuper mon temps libre lors des sorties impromptues et régulières de Jenna, elle se débrouillait constamment pour me faire voir, à la dérobée ou par ricochet, bien des choses que, je l'avoue avec une certaine gêne, seul son véritable compagnon futur aurait pu apercevoir. Et fatalement, mais rougeurs ne semblaient pas vouloir se défaire de mon visage. Pire, puisqu'à travers ses petits manèges, mon esprit vulgaire ne pouvait s'empêcher de la poursuivre dans ses petits jeux, parfois en plein milieu de la nuit.

Fatalement, les jours avant la soirée fatidique étaient devenus des heures, et, si nous avions fêté Yule malgré une certaine morosité de ma part, rien n'avait pu freiner mon humeur massacrante du 31 décembre. Bien décidé à ne pas infliger ma présence et mon regard à Jenna en cette fin d'année, j'avais décliné plusieurs fois ses nombreuses tentatives de se joindre à elle au dehors pour profiter de la nuit avec le voisinage moldu. Tout surpris que j'avais été par son insistance et son humeur au départ plus joviale qu'espiègle, je ne cédais pas, et lui souhait une bonne soirée - qui pour ma part, fut exécrable à souhait.

Finalement décidé à me lever, je m'habillais avant de descendre jusqu'aux cuisines, où Jenna siégeait déjà. Surpris de la retrouver aussi tôt, son visage m'apprit cependant qu'elle n'avait cependant pas plus dormi que moi.

- Tu t'es bien amusée ?

- Je ne suis pas sortie.

Plus que répondre au mystère de sa fatigue alors qu'elle n'avait pas quitté la demeure, je fus affecté par ce qui passa furtivement sur son visage. Des yeux clairs et francs, un sourire aussi fin que sincère qui s'effaça, rapidement remplacé de force par un rictus gentiment moqueur dont elle avait l'habitude. Immédiatement, je me maudit intérieurement. Je n'étais pas là pour ça, elle n'était pas là pour ça, ce n'était pas le moment pour penser à ce beau sourire, ces jolis yeux, et ce ne serait jamais le moment ! Rien n'y fit, mes joues rosirent.

- J'ai quelque chose à faire, aujourd'hui. Tu me raccompagne jusqu'à l'entrée ?

Trop fatigué pour repousser aujourd'hui les petits jeux de Jenna, j'offrais mon bras à ma fausse épouse, jusqu'au grand hall. Là, je haussais un sourcil en la voyant faire glisser dans sa main une baguette depuis quelques temps bien peu utilisée. Elle l'agita, la fit disparaître aussi et, bientôt, une mélodie aussi douce et sucrée qu'un entêtant parfum glissait dans la demeure, jusqu'à nos oreilles. Riant de son rire chafouin, la sorcière s'écarta quelque peu avant de me tendre sa main.

- Et bien mon cher mari, dansons !

- Je croyais que tu n'aimais pas danser ?

- Oh si, celle-là, je l'adore. Et tu vas l'adorer aussi, crois-moi.

Sans avoir le temps d'ouvrir la bouche, Jenna colla son corps au mien, manipulant mes mains pour prendre position autour d'elle sur la piste imaginaire. Mes mains outrageusement proches de son anatomie, mon visage pivoine ne semblait que rajouter au ravissement de ma cavalière imposée. Mais jamais elle ne m'avait encore menti. Jouant de ses formes, elle m'apprit à danser contre son corps, un temps qui me paru durer une éternité, à moins que ce ne fusse quelques secondes. Et puis, la musique s'effaça, pour ne laisser que nous deux enlacés et, après un échange de regard, nos lèvres embrassées.

Puis, un second baiser, et Jenna s'écarta. Cachant son visage derrière un rire espiègle, avant de filer à l'étage, je restais là, dans le trouble le plus total. Avais-je rêvé, ou les joues de ma compagne s'étaient elles colorés l'espace d'une seconde ?


Reducio
Image
Jenna Arnbjörndottir, 18 ans

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23 juil. 2024, 18:26
Pologne Solo ++ Carnets de voyage Tome 6 : Moldus
9 Juin 2020


Rien n'y faisait, j'avais beau y réfléchir ou au contraire, essayer de me vider l'esprit, je n'arrivais toujours pas à comprendre ce que je pouvais bien ressentir pour Jenna - et encore moins ses propres émotions à mon égard. Pour autant, notre quotidien avait été quelque peu bousculé par deux réalités. La première, celle de la danse et des baisers partagés, nous avait conduit, après quelques jours étranges, à réinventer notre proximité. Face aux jeux de la belle sorcière, je ne savais toujours pas m'empêcher de rougir, mais j'avais au moins appris à y répondre et parfois, ô miracle, à lui rendre la pareille. À ces occasions, plusieurs baisers avaient pu être échangés, même en public, alors que nous n'avions jusqu'alors pas poussé le trait de nos personnages jusque là.

Ses récurrentes sorties au contenu qui m'était inconnu s'étaient petit à petit espacées pour se transformer en balade en ville ou en forêt et, même si c'était encore au cours de ces dernières que nous étions vraiment nous-même, Jenna et Suileabhan pointaient chaque fois un peu plus, sans pourtant rien retirer de notre couverture. Mes propres contacts journaliers avec Jan et Paweł s'étaient eux aussi raréfiés, laissant place à des moments de sculpture sur bois ou de discussion à deux autour du canapé.

Et puis, la réalité, la vraie, avait frappé à la porte de la demeure ou plutôt, avait pris son envol jusqu'à notre fenêtre. Une lettre de Julian, qui, bien que banale à souhait, nous rappelait sans le vouloir ce que nous étions en train d'oublier. Ce n'était pas notre vie. Nous avions une mission. Et une mission que les jours qui suivirent allaient par hasard nous permettre d'accomplir. Paweł et son épouse, organisaient, chez eux, un gala à la cinquantaine d'invités. Nous serions bien sûr de la partie, et tout avait déjà été repéré à l'avance. Il n'y avait qu'à attendre le bon moment pour que Jenna se glisse jusqu'à la statuette, la remplace par une copie sans aucun intérêt pendant ma surveillance des lieux, et tout serait accompli. Retour en Allemagne, adieu la Pologne, adieu Jenna. Adieu Suileabhan et Jenna. Réprimant des pensées que je ne voulais de toute façon pas ressentir et qu'elle n'avait sûrement pas en tête, je me fis raison, et nous exécutèrent le plan sans encombre.

Le court trajet jusqu'à la maison qui ne serait bientôt plus la nôtre - qui ne l'avait jamais été, en fait - se fit en silence. Et puis, alors que Jenna s'apprêtait à remonter mettre en lieu sûr l'objet de nos convoitises.. je me retrouvais quelques instants plus tard les bras chargés d'elle et de son parfum. Cachant son visage dans ma chemise, je l'entendis marmonner d'une voix bien moins assurée qu'à l'accoutumée.

- Ne part pas.. ne partons pas. Nous dirons à Julian que nous sommes en bonne voie, que la mission est toujours en cours. Restons encore un peu ici, tous les deux.

Et puis, comme si ces mots l'avait brûlée, elle s'écarta de moi qui n'avait rien sû faire, pour me regarder à nouveau, chargée d'une ombre de ses yeux espiègles.

- Quelle soirée ! J'ai dû boire bien au delà de mes limites, sans m'en rendre compte. Quelle étourdie je fais, mon..

Je ne compris que quelques secondes après que ce qui venait de faire terre Jenna, s'était la pression de mes lèvres contre les siennes. Cette fois, lorsqu'elle se serra à nouveau contre moi, je l'entourais de toute la force de mes bras. Sans un mot de plus, nous fîmes entre caresses timides et passion le trajet jusqu'à l'étage, jusqu'à cette large chambre dans laquelle elle dormait et que nous n'avions jamais partagé. Une vérité de moins qui disparut au cours de cette nuit. Pour la première fois, je découvris à la seule lumière un être longtemps désiré sans l'admettre, et je mesurais à quel point la différence entre le jeu et la réalité était nette et palpable. Lorsqu'enfin, nous eument assez l'un de l'autre pour la nuit, et que le visage gracile de Jenna vint se déposer sur mon épaule, je lui murmurais enfin ma réponse.

- Nous n'avons pas fini ici. Restons encore un peu.

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23 juil. 2024, 19:57
Pologne Solo ++ Carnets de voyage Tome 6 : Moldus
16 Septembre 2021


Il y'a longtemps déjà que je n'ai pris le temps de coucher quelques mots dans ce carnet. Un mois est passé, une saison, l'année entière, et j'ai pris, nous avons pris goût à la vie en Pologne, parmis les sans-magie. J'ai pris goût à Jenna, et elle semble étrangement l'avoir pris à moi. Notre utilisation de la magie s'est tellement réduite que parfois, quand la fatigue se fait sentir, et que mes yeux s'ouvrent soudain plus grand, que mon cœur bat soudain plus fort en la sentant sourire contre moi, que parfois j'en viens à oublier ce que nous sommes. Qui nous sommes, je ne l'oublie jamais. Nous sommes Jenna et Suileabhan et notre vie en ces murs est tout aussi réelle que celle que nous avions ailleurs.

Notre identité sorcière me reviens alors en face parfois, autour de ces nouveaux outils que nous avons fini par apprendre à utiliser. Nos récents téléphones en sont souvent les catalyseurs, là où nous nous sommes plus rapidement habitué au téléviseur que nous mettons parfois en marche. Parfois seulement, puisque nous avons souvent bien mieux à faire sur notre canapé que d'écouter encore du polonais. Malgré les efforts, ce n'est toujours pas une langue que je maîtrise particulièrement. J'entends d'ailleurs Jenna se languir de moi dans notre chambre, à côté. C'est peut-être pour cela que je n'ai pas pris le temps d'écrire plus tôt, ayant dernièrement laissé cette pièce qui fut quelques mois la mienne à l'abandon.

À l'extérieur, notre image de jeune couple n'a pas pris une ride. Peut-être est-ce parce que ma complice est aujourd'hui devenu ma compagne ? Au diable la mission, prétexte ou intentions de Julian, nous avons pleinement vécu cette dernière année. S'il nous arrivait encore, quelques fois par mois, de profiter de journées en solitaire, notre quotidien s'était construit autour de notre présence commune à tous les deux. Nos voisins partageaient nos vies presque autant que nous les leurs, et les actualités polonaises puis européennes n'eurent bientôt plus de secret pour moi autant que pour elle. Les sans-magie étaient bien loin de nous être différents, et ce à bien des égards. Je me souviens encore du jour où, tels une mère au sang pur, Jan et sa femme nous pressèrent de question, curieux de savoir quand est-ce qu'un enfant viendrait enfin troubler le calme de notre demeure. Jenna répondit sans sourciller que nous faisions tout ce qu'il fallait à ce sujet, et je manquais alors de m'étouffer quant à son allusion à peine voilée.

Dans l'intimité, ma belle sorcière ne se faisait pas prier pour me conduire jusqu'à la chambre à coucher, et moi même l'y conduisit en princesse plus d'une fois au travers du grand escalier. Toutes les femmes étaient-elles aussi désirables, habillées de tenues de nos deux mondes ? Celui dont nous étions originaire se ramenait alors aussi parfois, au travers de notre seul contact avec les êtres que nous avions laissés au delà des frontières. Nous prenons toujours un joyeux plaisir à lire à l'autre nos courriers respectifs ; les aventures d'Ophelius et Irina, les affaires de père, le futur mariage de Briac ou les potins de ses amies de Durmstrang étaient autant d'informations que nous partagions avec le sourire. Par une fois, en débutant à peine une lettre de sa sœur, le visage de Jenna tourna au cramoisi. Impossible de lui faire cracher le morceau que j'essayais en vain de lui soutirer pendant une nuit des plus agitées.

Les nouvelles de l'Allemagne étaient toujours aussi rare, et cela ne dérangeait aucun de nous. Les deux occurrences où elles nous parvinrent rafraîchirent notre journée, alors même - et peut-être d'ailleurs à cause du fait - que nous savions les intentions du vieil homme à notre égard. Jenna s'impatiente, je conclus. Demain, j'irais poster nos réponses - personnelles, cette fois - à ces nombreux hiboux. Peut-être est-il enfin venu le temps de laisser à nouveau reposer ce carnet et cette chambre dans leur coin. À la vie parmi les moldus, à la vie parmi les bras de Jenna !

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23 juil. 2024, 21:37
Pologne Solo ++ Carnets de voyage Tome 6 : Moldus
13 Décembre 2021


Jenna est partie. Je fais rejouer dans ma tête les scènes de ces dernières années communes, ces deux années passées mains dans la main, par devoir, puis par amour. Est-ce réel ? Cette situation l'est-elle, qu'est-ce qui est faux, qu'est-ce qui l'était ou ne l'est pas aujourd'hui ? Je souffre et pourtant, je ne peux qu'y repenser.

Dans un an, dans dix ans, dans cent ans, peut-être me dirais-je que les signes étaient là, que tout était là, mais que je n'avais rien voulu voir. Peut-être, oui, mais aujourd'hui ce n'était pas le cas. Je me souviens encore, comme si c'était hier - parce que ça l'était - de ses mains contre ma peau, de ses lèvres sur les miennes. Son odeur hante encore mon nez, mes vêtements et mon cœur. La nuit écoulée, j'étais descendu dans la cuisine, me retrouvant face à une Jenna dont je reconnu à peine les yeux. Nulle trace de son regard espiègle et sincère, rien qu'une émotion à peine tiède que je n'aurais su, que je n'avais su déchiffrer. Et pourtant, je savais. Instinctivement, je savais que ce regard allait amorcer une discussion, un échange qui n'avait aucune raison de me plaire.

- Suileabhan. Sui'..

Je m'assis sur la chaise d'à côté. J'avais passé deux ans à ses côtés, je n'étais pas idiot. Ce qu'elle avait à me dire ne semblait pas plus lui plaire qu'à moi. Je pris sa main autour des miennes, d'où elle se dégagea un instant avant de se raviser en se mordant rapidement la lèvre. Sa main jointe à la mienne, elle débuta.

- Je ne t'ai jamais caché que je n'étais pas intéressée par un mariage. Il est vrai que lorsque j'ai laissé entendre que tu ne m'intéressais pas, j'essayais déjà de te.. taquiner, mais ma résolution est restée la même.

Un léger sourire, son regard plongé dans le mien comme pour se donner de la force, à elle plutôt qu'à moi.

- Tu me plais, Sui'. Tu m'as toujours plu. J'avais espéré te séduire, et c'est toi qui m'a séduite. Mais je te l'ai dit... Je sais, c'est moi qui nous ai proposé de rester ici. Mais je n'ai pas envie de continuer à jouer au couple marié pour le reste de mon existence. Je me retrouve, dans notre relation. Mais pas dans ces murs, pas dans tout ce que Julian a batti pour nous ou pour son foutu objet.

- Tu me plais aussi, Jenna. Beaucoup.

- Je sais, petit cœur.

Pendant près d'une heure, nous parlâmes de ce que nous n'avions fait qu'un jour effleurer. De nos vies, de comment elle voyait la sienne, de comment nous voyons la nôtre, la mienne, un futur. Deux futurs. Et si ni elle ni moi n'étions attiré par une simple vie bien rangée au milieu des sorciers, elle rêvait d'un chemin qu'elle ne voulait m'infliger. Je me sentais appelé par une route où je ne la voyais pas s'épanouir. Nous évoquâmes bien sûr mon intérêt grandissant pour les cultures des sans magie, parfois sorcières d'Europe, au cour duquel vint fatalement sur ma table ce que je n'avais encore formulé. Partir, tout recommencer ou presque en dehors de nous, par delà la frontière. L'Ukraine, une petite ville de sans magie, un village semi sorcier peut-être, avec nous deux comme point de départ. À nous peut-être de construire une vie qui saurait libérer chacun d'entre nous. Et je l'avais vu. Je l'avais vu hésiter, réfléchir, longuement hésiter. Pour la première fois, j'avais aperçu ses larmes, sa résolution, alors qu'elle se levait pour me serrer dans ses bras. Pour m'embrasser tendrement.. une dernière fois.

- Mon cher Sui'. Je nierais avoir jamais tenu ces mots dans une quelconque intimité.. je t'ai aimé, je t'aime. De nous deux, c'est peut-être toi, au final, qui a le cœur le plus aventureux, qui a le plus besoin de liberté. N'oublie pas de me raconter un jour tes voyages.

- Je t'aime aussi, Jenna.

Mais Jenna n'est plus là. Jenna est partie. Je fais rejouer dans ma tête les scènes de ces dernières années communes, ces deux années passées mains dans la main, par devoir, puis par amour. Est-ce réel ? Cette situation l'est-elle, qu'est-ce qui est faux, qu'est-ce qui l'était ou ne l'est pas aujourd'hui ? Je souffre et pourtant, je ne peux qu'y repenser. À Elle. À toi.

Ma chère Sixtine..
Fin du Tome 6
Prochainement..

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