L'Ours et le Faon
L’île de Møn.
Alice ne s’y était rendu qu’une seule fois, suite à une punition de Père et Grand-Père pour son mauvais comportement. Une punition qu’aujourd’hui encore, Alice ne comprenait pas les tenants et aboutissant.
Lors de cette semaine punitive, Alice avait découvert la vie que mène un chef de famille de branche secondaire. Et cela n’avait rien à voir avec celle de la branche principale. Cousin Søren, comme les autres chefs des autres familles, participaient à la fortune des Sangblanc. Les danois étaient dans l’exportation de craie depuis au moins cent ans, sans doute plus mais Alice ne parvenait pas à donner d’années exact. Et, de toutes manières, elle s’en moquait éperdument. Trop de souvenirs désagréables étaient lié à ce commerce. Elle se revoyait encore, le nez plongé dans la paperasse, à essayer de comprendre ce que signifiait les chiffres et les noms associés, les pays et les différentes écritures toutes plus indéchiffrables les unes que les autres. Elle entendait encore cousin Søren lui parler avec une passion feinte de ce travail qui le rendait tellement fier. C’était un travailleur acharné, Alice le savait, et elle saluait ce trait de personnalité. Mais par Merlin, si elle devait à nouveau l’écouter parler de cette maudite craie…
Ses falaises de craie sans cesse flatter par la mer Baltique procurèrent à Alice un drôle de sentiment. Elle se sentait minuscule face à ce paysage puissant. Rien à voir avec son sentiment de malaise grandissant à mesure qu’elle prenait conscience de la hauteur à laquelle elle était.
La mer l’avait toujours fascinée. Elle était puissante, écrasante. Elle sculptait la craie avec le doigté des plus grands artistes au fil du temps. Et, un jour, la falaise se briserait sous ses assauts.
A côté de la mer, le sorcier était risible.
Thomas fit un signe à Alice, lui désignant le sol de son doigt tendu. Il replia son poing et, son pouce levé, lui signifia qu’ils étaient arrivés.
Aussitôt, ils amorcèrent leur descente dans l’obscurité vers les plaines mornes du domaine du Sanglier.
L’arrivée ne se fit pas sans fracas. Le sol était gorgé d’eau, sans cette abreuvé par une atmosphère humide. Des pluies torrentielles, un brouillard épais, autant de choses nécessaires pour protéger cette partie de l’île des visites moldues.
Alice serra fermement ses cuisses autour des flancs de Corvenin qui, vexé de n’avoir pu se poser avec grâce, ruait en s’élançant dans la plaine. De ses rênes, Alice força l’hippogriffe à obliquer sur le côté. Elle poursuivit encore et encore, obligeant Corvenin à tourner d’un côté puis de l’autre, avant que finalement il ne s’arrête, épuisé et étourdi.
Alice pu enfin mettre pied à terre. Elle s’approcha de Corvenin, tendant une main pour caresser son encolure.
« Je comprends ta frustration », tenta t-elle, mais l’oiseau lui expédia un coup de bec rapide. Il se heurta contre le cuir qui recouvrait le bras d’Alice qu’elle dégaina pour protéger son visage. Outrée, elle s’écarte brusquement. « Corvenin ! Non ! »
Thomas s’avança. Il contourna Alice et, de son bras, la ramena dans son dos. « Dis donc, Corvenin. Voilà un comportement indigne d’un hippogriffe de ta stature. »
Il s’avança et attrapa délicatement les rênes de Corvenin. Alice enrageait. Corvenin ne bougeait pas, évidemment : cet animal était misogyne.
Les rênes tenues dans sa main, son balai accroché dans son dos, Thomas s’avançait dans la plaine. Le manoir de Søren était au bout de cette dernière, à demi voilé par un brouillard épais, à peine éclairé par les rayons lunaires. Alice marchait au côté de Thomas, sa capuche toujours bien en place. Le vent fouettait son corps meurtri par les heures de vol. Les embruns salés et iodés de la mer Baltique emplissait les narines sensibles d’Alice qui, pourtant, prit une grande inspiration. Cette odeur avait toujours eu un effet particulier sur Alice. Elle était puissante, et enivrante.
Le manoir des danois étaient à présent face à eux. Thomas fut le premier à pénétrer dans son enceinte. Alice prit soin de retirer sa capuche avant de l’imiter. Elle aplati sa tresse, dressa le menton et ourla ses lèvres d’un sourire de circonstance : poli, et sérieux.
Thomas ne fit pas tant de simagrée, évidemment. Il pouvait passer d’un visage à un autre en un clin d’œil. Un véritable prodige du mensonge.
Il tendit les rênes de Corvenin à Alice. « Force et dignité, petite vipère », lui dit-il dans un sourire. « Ne te laisse pas arracher un oeil face à notre illustre cousin, cela ferait mauvais genre.
— Contente toi de frapper à la porte. J’ai froid. »
Thomas lâcha un léger rire. Il se saisit du cerceau de laiton incrusté à la porte, orné d’une majestueuse tête de sanglier, et frappa trois coups avant de reculer.
Quelques longues secondes s’écoulèrent avant qu’enfin la porte ne s’ouvre. Il s’agissait du majordome de la famille, dont le prénom était trop compliqué pour Alice.
L’homme considéra Thomas puis Alice avec étonnement. Il s’écarta aussitôt de l’entrée, sa tête inclinée, son bras replié contre lui. Thomas entra.
« Merci, mon brave », lança t-il sans réel attention. Thomas désigna Corvenin d’un geste de la main. « Trouvez lui une écurie. E-cu-rie. Par Merlin… comment dit-on écurie, en danois ? »
Alice tendit les rênes à l’homme. « Stable », dit-elle en désignant Corvenin. Le majordome opina du chef. Il récupéra les rênes, et s’éloigna aussitôt. Sous le regard intrigué de Thomas, Alice entra à son tour. « Le Danemark et l’Angleterre ont un passé en commun », expliqua t-elle. « Certains mots danois sont… presque similaire avec l’anglais. J’ai supposé que le mot "écurie" en faisait partie. Un coup de chance, que tu aurais pu tenté si tu avais un jour été attentif aux leçons d’histoire de Grand-Père. »
Loin d’être vexé, Thomas sourit un peu. Il tapota la tête d’Alice, avant de s’avancer dans le hall, le regard balayant l’environnement.
Alice contemplait le hall de bois sombre, contrastant drastiquement avec le blanc des pierres de l’extérieur. Tout était simple, sans fioriture. Pas de tableaux merveilleux comme chez Grand-Père, ni de grand escalier ouvragé. Les danois Sangblanc étaient des gens simples, se complaisant dans la sobriété et l’humilité.
« Thomass ? Alice ? Mes estimés cousins, je ne m’attendais pas à recevoir votre visite aussi tard. »
Thomas et Alice levèrent la tête vers la mezzanine d’où émergeait le haut du corps de Søren. Il s’en éloigna pour rejoindre les escaliers d’un pas claudiquant, s’appuyant sur sa canne pour avancer. Il était vêtu d’un peignoir de velours vert sur lesquels dansaient les reflets des bougies. Aussitôt, frère et sœur inclinèrent le buste pour saluer leur cousin.
« Veuillez nous pardonner pour notre visite si tardive », dit Thomas en se redressant. « En d’autres circonstances, soyez assuré que nous aurions fait montre de la politesse qui vous est dû. Mais vous savez ce qu’on dit : Là où l'imprévu frappe, les récits les plus savoureux naissent. »
Alice ne s’y était rendu qu’une seule fois, suite à une punition de Père et Grand-Père pour son mauvais comportement. Une punition qu’aujourd’hui encore, Alice ne comprenait pas les tenants et aboutissant.
Lors de cette semaine punitive, Alice avait découvert la vie que mène un chef de famille de branche secondaire. Et cela n’avait rien à voir avec celle de la branche principale. Cousin Søren, comme les autres chefs des autres familles, participaient à la fortune des Sangblanc. Les danois étaient dans l’exportation de craie depuis au moins cent ans, sans doute plus mais Alice ne parvenait pas à donner d’années exact. Et, de toutes manières, elle s’en moquait éperdument. Trop de souvenirs désagréables étaient lié à ce commerce. Elle se revoyait encore, le nez plongé dans la paperasse, à essayer de comprendre ce que signifiait les chiffres et les noms associés, les pays et les différentes écritures toutes plus indéchiffrables les unes que les autres. Elle entendait encore cousin Søren lui parler avec une passion feinte de ce travail qui le rendait tellement fier. C’était un travailleur acharné, Alice le savait, et elle saluait ce trait de personnalité. Mais par Merlin, si elle devait à nouveau l’écouter parler de cette maudite craie…
Ses falaises de craie sans cesse flatter par la mer Baltique procurèrent à Alice un drôle de sentiment. Elle se sentait minuscule face à ce paysage puissant. Rien à voir avec son sentiment de malaise grandissant à mesure qu’elle prenait conscience de la hauteur à laquelle elle était.
La mer l’avait toujours fascinée. Elle était puissante, écrasante. Elle sculptait la craie avec le doigté des plus grands artistes au fil du temps. Et, un jour, la falaise se briserait sous ses assauts.
A côté de la mer, le sorcier était risible.
Thomas fit un signe à Alice, lui désignant le sol de son doigt tendu. Il replia son poing et, son pouce levé, lui signifia qu’ils étaient arrivés.
Aussitôt, ils amorcèrent leur descente dans l’obscurité vers les plaines mornes du domaine du Sanglier.
L’arrivée ne se fit pas sans fracas. Le sol était gorgé d’eau, sans cette abreuvé par une atmosphère humide. Des pluies torrentielles, un brouillard épais, autant de choses nécessaires pour protéger cette partie de l’île des visites moldues.
Alice serra fermement ses cuisses autour des flancs de Corvenin qui, vexé de n’avoir pu se poser avec grâce, ruait en s’élançant dans la plaine. De ses rênes, Alice força l’hippogriffe à obliquer sur le côté. Elle poursuivit encore et encore, obligeant Corvenin à tourner d’un côté puis de l’autre, avant que finalement il ne s’arrête, épuisé et étourdi.
Alice pu enfin mettre pied à terre. Elle s’approcha de Corvenin, tendant une main pour caresser son encolure.
« Je comprends ta frustration », tenta t-elle, mais l’oiseau lui expédia un coup de bec rapide. Il se heurta contre le cuir qui recouvrait le bras d’Alice qu’elle dégaina pour protéger son visage. Outrée, elle s’écarte brusquement. « Corvenin ! Non ! »
Thomas s’avança. Il contourna Alice et, de son bras, la ramena dans son dos. « Dis donc, Corvenin. Voilà un comportement indigne d’un hippogriffe de ta stature. »
Il s’avança et attrapa délicatement les rênes de Corvenin. Alice enrageait. Corvenin ne bougeait pas, évidemment : cet animal était misogyne.
Les rênes tenues dans sa main, son balai accroché dans son dos, Thomas s’avançait dans la plaine. Le manoir de Søren était au bout de cette dernière, à demi voilé par un brouillard épais, à peine éclairé par les rayons lunaires. Alice marchait au côté de Thomas, sa capuche toujours bien en place. Le vent fouettait son corps meurtri par les heures de vol. Les embruns salés et iodés de la mer Baltique emplissait les narines sensibles d’Alice qui, pourtant, prit une grande inspiration. Cette odeur avait toujours eu un effet particulier sur Alice. Elle était puissante, et enivrante.
Le manoir des danois étaient à présent face à eux. Thomas fut le premier à pénétrer dans son enceinte. Alice prit soin de retirer sa capuche avant de l’imiter. Elle aplati sa tresse, dressa le menton et ourla ses lèvres d’un sourire de circonstance : poli, et sérieux.
Thomas ne fit pas tant de simagrée, évidemment. Il pouvait passer d’un visage à un autre en un clin d’œil. Un véritable prodige du mensonge.
Il tendit les rênes de Corvenin à Alice. « Force et dignité, petite vipère », lui dit-il dans un sourire. « Ne te laisse pas arracher un oeil face à notre illustre cousin, cela ferait mauvais genre.
— Contente toi de frapper à la porte. J’ai froid. »
Thomas lâcha un léger rire. Il se saisit du cerceau de laiton incrusté à la porte, orné d’une majestueuse tête de sanglier, et frappa trois coups avant de reculer.
Quelques longues secondes s’écoulèrent avant qu’enfin la porte ne s’ouvre. Il s’agissait du majordome de la famille, dont le prénom était trop compliqué pour Alice.
L’homme considéra Thomas puis Alice avec étonnement. Il s’écarta aussitôt de l’entrée, sa tête inclinée, son bras replié contre lui. Thomas entra.
« Merci, mon brave », lança t-il sans réel attention. Thomas désigna Corvenin d’un geste de la main. « Trouvez lui une écurie. E-cu-rie. Par Merlin… comment dit-on écurie, en danois ? »
Alice tendit les rênes à l’homme. « Stable », dit-elle en désignant Corvenin. Le majordome opina du chef. Il récupéra les rênes, et s’éloigna aussitôt. Sous le regard intrigué de Thomas, Alice entra à son tour. « Le Danemark et l’Angleterre ont un passé en commun », expliqua t-elle. « Certains mots danois sont… presque similaire avec l’anglais. J’ai supposé que le mot "écurie" en faisait partie. Un coup de chance, que tu aurais pu tenté si tu avais un jour été attentif aux leçons d’histoire de Grand-Père. »
Loin d’être vexé, Thomas sourit un peu. Il tapota la tête d’Alice, avant de s’avancer dans le hall, le regard balayant l’environnement.
Alice contemplait le hall de bois sombre, contrastant drastiquement avec le blanc des pierres de l’extérieur. Tout était simple, sans fioriture. Pas de tableaux merveilleux comme chez Grand-Père, ni de grand escalier ouvragé. Les danois Sangblanc étaient des gens simples, se complaisant dans la sobriété et l’humilité.
« Thomass ? Alice ? Mes estimés cousins, je ne m’attendais pas à recevoir votre visite aussi tard. »
Thomas et Alice levèrent la tête vers la mezzanine d’où émergeait le haut du corps de Søren. Il s’en éloigna pour rejoindre les escaliers d’un pas claudiquant, s’appuyant sur sa canne pour avancer. Il était vêtu d’un peignoir de velours vert sur lesquels dansaient les reflets des bougies. Aussitôt, frère et sœur inclinèrent le buste pour saluer leur cousin.
« Veuillez nous pardonner pour notre visite si tardive », dit Thomas en se redressant. « En d’autres circonstances, soyez assuré que nous aurions fait montre de la politesse qui vous est dû. Mais vous savez ce qu’on dit : Là où l'imprévu frappe, les récits les plus savoureux naissent. »
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
L'Ours et le Faon
Sans jamais détacher ses yeux de Thomas, Søren écoutait la raison de la venue de ses lointains neveux. Parfois, il s’autorisait une gorgée de tisane dont les effluves fruitières embaumaient avec délicatesse le salon. Alice, enfoncée dans son fauteuil de bois et de velours, reposaient ses muscles endoloris. Enfin, elle avait pu retirer sa tenue de vol qui, bien que confortable, lui donnait la désagréable sensation d’être compressée. Dans cette délicate robe de soie bleue, ses épaules drapées d’une pèlerine de fourrure blanche, Alice respirait à nouveau.
La jeune femme bu une gorgée de sa tisane, attentive aux expression de Søren.
Le regard du Sanglier ne déviait pas de celui de Thomas. Pas un froncement de sourcil, pas un sourire atrophié par la cicatrice qui lui grignotait la commissure des lèvres, et cela était suffisamment rare pour être noté. Il comprenait à quel point la situation était grave.
« Les dents de l’Ours sont de plus en plus longues » dit Søren de son fort accent danois en se rencognant dans son fauteuil. « C’est pourtant l’inverse qui se produit dans la Nature. Les jeunes ours sont toujours plus… agressifs que les anciens. Je me demande ce qui peut bien le pousser à se comporter de la sorte. » Il ponctua ses derniers mots d’un sourire qu’il adressa à Thomas. « Enfin, j’ai bien ma petite idée… »
A son tour, Thomas lui servi un sourire amusé. Il haussa une épaule. « L’avis de Yuri me concernant n’est pas un secret, n’est-ce pas ?
— C’est peu dire. Yuri avait déjà grande peine à voir votre Père comme un chef de famille suite à sa… désertion. Mais vous concernant, le dégoût est tout autre. »
Alice fronça les sourcils, là où Thomas riait. Il s’appuya sur ses genoux, fixant leur hôte avec un sourire en coin. « Et c’est pour quoi vous nous accompagnerez sur les terres de l’Ours. Il a besoin de savoir que vous, comme tant d’autre, me soutiennent. »
Søren sourit. Il hocha la tête, négatif. « Ma présence ne ferait que conforter Yuri dans ses idées. » Thomas arqua un sourcil. « Pourquoi ? » demanda ce dernier.
Le Sanglier répondit presque aussitôt. « Un Cerf a t-il besoin du Sanglier pour prouver sa valeur ? Non. Le Cerf n’a besoin que de lui même. Si je vous accompagnais, Yuri prendrait cela comme une faiblesse. Et il aurait tout à fait raison. » Søren fit une pause. Il récupéra sa tasse, et en bu une petite gorgée sous le regard attentif de Thomas et Alice.
Søren avait raison. Face à Yuri, il fallait être fort. Il ne tolérait aucune faiblesse, aucune perfectibilité.
Enfin, Søren reprit la parole. Il tourna un peu le buste vers Alice. D’un geste de la main, il la désigna. « — Prendre votre sœur était une excellente idée. Alice est tout ce que l’on attend d’une Sangblanc de la branche principale. Elle est jeune, et elle est votre sœur. Le joyaux de la Famille… et celle qui lui rappelle votre regrettée génitrice.
— L’absence de notre Mère n’est en aucun cas un regret, trancha Alice. »
Søren sourit, déviant un regard amusé vers Alice qui, déjà, s’était remise à la dégustation de sa tisane.
Il lui était désagréable de savoir que l’intérêt que Yuri avait pour elle était due a Mère. Alice ne voulait en aucun cas que la réussite de ce voyage repose sur elle. C’était une affaire Sangblanc. Une affaire de sang à sang.
Avec lenteur, Thomas faisait tourner son whisky entre ses doigts. Son regard se perdait dans les vagues ambrées que ses mouvements créaient. Aucune expression ne trahissait ses pensées et pourtant, Alice parvenait à déceler ses tourments : il allait devoir affronter l’Ours sans appui. Alice savait que Thomas ne craignait personne. Pas parce qu’il était intouchable, car personne ne pouvait se targuer de l’être. Non, si Thomas ne craignait personne, c’était par orgueil. Il savait qu’il était suffisamment malin pour toujours tourner la situation à son avantage.
Et pourtant, le voilà en proie au doute.
Yuri Sangblanc n’était pas un adversaire comme les autres. Adversaire… était-ce bien juste de nommer ainsi un membre de sa famille ? Alice n’aimait pas cela, et pourtant aucun autre terme ne lui venait à l’esprit lorsqu’elle pensait à l’Ours.
Disons… un opposant.
Un opposant avec de l’expérience, un mépris palpable pour Thomas, et une aversion pour leur père.
Alice ferma les yeux un instant.
Yuri ne s’en prendrait pas à Thomas physiquement, c’était certain. Il n’oserait pas faire couler le sang de son futur chef. Pourtant, il n’éprouvait aucun remord à affronter la branche principale par un habile jeu de pouvoir. Donner son fils à Santini pour assurer la lignée Italienne, c’était fort bien pensé : Alexei, de sang russe, deviendrait le chef de famille de la branche italienne et en cela, changera le sang de référence. C’était un affront d’une rare sournoiserie. Yuri était plus malin que ce que son attitude quotidienne laissait présager.
« Mais sachez que même si je ne puis vous accompagner, je peux vous aider à préparer votre rencontre avec Yuri », annonça Søren, son regard passant du frère à la sœur. « Je n’ai pas la prétention de tout savoir sur lui, mais je le connais suffisamment pour savoir comment vous assurer une entrevue disons… hm… la moins désagréable possible. »
A ces mots, Alice haussa un sourcil. « Nous sommes les héritiers de la branche principale. Personne au sein de notre prestigieuse famille n’osera nous traiter autrement qu’avec honneur et respect, mon cher cousin. Aussi rustre soit Yuri, nous ne lui laisserons pas le loisir de faire preuve d’irrévérence face à nous ». Alice étendit son bras pour désigner Thomas. « Mon frère est l’héritier légitime des Sangblanc. Il n’est pas question de tolérer le moindre écart de conduite, chef de famille ou non. Vous désirez nous aider à préparer notre rencontre avec l’Ours ? Faîtes, estimé cousin. Mais gardez à l’esprit que nous nous rendons en Sibérie pour une seule raison : réprimander un félon. Car c’est ce qu’il est. A la seconde même où il a comploté contre la branche principale, il s’est rendu coupable de déloyauté. Et mon Père, que nous représentons, compte sur l'unité de la famille. Aucune félonie ne sera tolérée, pas tant que Dorian Sangblanc sera à la tête des Sangblanc.»
Alice avait vu les sourcils de Søren se hausser de surprise. Peut-être avait-il eu des difficultés à comprendre certains mots ? Probablement. Le danois coula un regard vers Thomas, qui s’était mis à boire son whisky avec un grand sourire amusé. Qu’il s’en amuse, Alice n’en avait que faire. Alice ne se courberait pas devant qui que ce soit, et certainement pas un parjure.
La jeune femme bu une gorgée de sa tisane, attentive aux expression de Søren.
Le regard du Sanglier ne déviait pas de celui de Thomas. Pas un froncement de sourcil, pas un sourire atrophié par la cicatrice qui lui grignotait la commissure des lèvres, et cela était suffisamment rare pour être noté. Il comprenait à quel point la situation était grave.
« Les dents de l’Ours sont de plus en plus longues » dit Søren de son fort accent danois en se rencognant dans son fauteuil. « C’est pourtant l’inverse qui se produit dans la Nature. Les jeunes ours sont toujours plus… agressifs que les anciens. Je me demande ce qui peut bien le pousser à se comporter de la sorte. » Il ponctua ses derniers mots d’un sourire qu’il adressa à Thomas. « Enfin, j’ai bien ma petite idée… »
A son tour, Thomas lui servi un sourire amusé. Il haussa une épaule. « L’avis de Yuri me concernant n’est pas un secret, n’est-ce pas ?
— C’est peu dire. Yuri avait déjà grande peine à voir votre Père comme un chef de famille suite à sa… désertion. Mais vous concernant, le dégoût est tout autre. »
Alice fronça les sourcils, là où Thomas riait. Il s’appuya sur ses genoux, fixant leur hôte avec un sourire en coin. « Et c’est pour quoi vous nous accompagnerez sur les terres de l’Ours. Il a besoin de savoir que vous, comme tant d’autre, me soutiennent. »
Søren sourit. Il hocha la tête, négatif. « Ma présence ne ferait que conforter Yuri dans ses idées. » Thomas arqua un sourcil. « Pourquoi ? » demanda ce dernier.
Le Sanglier répondit presque aussitôt. « Un Cerf a t-il besoin du Sanglier pour prouver sa valeur ? Non. Le Cerf n’a besoin que de lui même. Si je vous accompagnais, Yuri prendrait cela comme une faiblesse. Et il aurait tout à fait raison. » Søren fit une pause. Il récupéra sa tasse, et en bu une petite gorgée sous le regard attentif de Thomas et Alice.
Søren avait raison. Face à Yuri, il fallait être fort. Il ne tolérait aucune faiblesse, aucune perfectibilité.
Enfin, Søren reprit la parole. Il tourna un peu le buste vers Alice. D’un geste de la main, il la désigna. « — Prendre votre sœur était une excellente idée. Alice est tout ce que l’on attend d’une Sangblanc de la branche principale. Elle est jeune, et elle est votre sœur. Le joyaux de la Famille… et celle qui lui rappelle votre regrettée génitrice.
— L’absence de notre Mère n’est en aucun cas un regret, trancha Alice. »
Søren sourit, déviant un regard amusé vers Alice qui, déjà, s’était remise à la dégustation de sa tisane.
Il lui était désagréable de savoir que l’intérêt que Yuri avait pour elle était due a Mère. Alice ne voulait en aucun cas que la réussite de ce voyage repose sur elle. C’était une affaire Sangblanc. Une affaire de sang à sang.
Avec lenteur, Thomas faisait tourner son whisky entre ses doigts. Son regard se perdait dans les vagues ambrées que ses mouvements créaient. Aucune expression ne trahissait ses pensées et pourtant, Alice parvenait à déceler ses tourments : il allait devoir affronter l’Ours sans appui. Alice savait que Thomas ne craignait personne. Pas parce qu’il était intouchable, car personne ne pouvait se targuer de l’être. Non, si Thomas ne craignait personne, c’était par orgueil. Il savait qu’il était suffisamment malin pour toujours tourner la situation à son avantage.
Et pourtant, le voilà en proie au doute.
Yuri Sangblanc n’était pas un adversaire comme les autres. Adversaire… était-ce bien juste de nommer ainsi un membre de sa famille ? Alice n’aimait pas cela, et pourtant aucun autre terme ne lui venait à l’esprit lorsqu’elle pensait à l’Ours.
Disons… un opposant.
Un opposant avec de l’expérience, un mépris palpable pour Thomas, et une aversion pour leur père.
Alice ferma les yeux un instant.
Yuri ne s’en prendrait pas à Thomas physiquement, c’était certain. Il n’oserait pas faire couler le sang de son futur chef. Pourtant, il n’éprouvait aucun remord à affronter la branche principale par un habile jeu de pouvoir. Donner son fils à Santini pour assurer la lignée Italienne, c’était fort bien pensé : Alexei, de sang russe, deviendrait le chef de famille de la branche italienne et en cela, changera le sang de référence. C’était un affront d’une rare sournoiserie. Yuri était plus malin que ce que son attitude quotidienne laissait présager.
« Mais sachez que même si je ne puis vous accompagner, je peux vous aider à préparer votre rencontre avec Yuri », annonça Søren, son regard passant du frère à la sœur. « Je n’ai pas la prétention de tout savoir sur lui, mais je le connais suffisamment pour savoir comment vous assurer une entrevue disons… hm… la moins désagréable possible. »
A ces mots, Alice haussa un sourcil. « Nous sommes les héritiers de la branche principale. Personne au sein de notre prestigieuse famille n’osera nous traiter autrement qu’avec honneur et respect, mon cher cousin. Aussi rustre soit Yuri, nous ne lui laisserons pas le loisir de faire preuve d’irrévérence face à nous ». Alice étendit son bras pour désigner Thomas. « Mon frère est l’héritier légitime des Sangblanc. Il n’est pas question de tolérer le moindre écart de conduite, chef de famille ou non. Vous désirez nous aider à préparer notre rencontre avec l’Ours ? Faîtes, estimé cousin. Mais gardez à l’esprit que nous nous rendons en Sibérie pour une seule raison : réprimander un félon. Car c’est ce qu’il est. A la seconde même où il a comploté contre la branche principale, il s’est rendu coupable de déloyauté. Et mon Père, que nous représentons, compte sur l'unité de la famille. Aucune félonie ne sera tolérée, pas tant que Dorian Sangblanc sera à la tête des Sangblanc.»
Alice avait vu les sourcils de Søren se hausser de surprise. Peut-être avait-il eu des difficultés à comprendre certains mots ? Probablement. Le danois coula un regard vers Thomas, qui s’était mis à boire son whisky avec un grand sourire amusé. Qu’il s’en amuse, Alice n’en avait que faire. Alice ne se courberait pas devant qui que ce soit, et certainement pas un parjure.
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
L'Ours et le Faon
Pour la troisième fois, Alice s’assurait que le harnais de Corvenin soit bien fixé. Ses doigts se faufilaient entre les sangles, tiraient en douceur dessus et les replaçaient jusqu’à ce que tout lui semble parfait. L’hippogriffe restait attentif aux mouvements de sa cavalière. Il suivait ses déplacements de ses yeux dorés, sans doute dans l’attente d’une opportunité de sournoiserie. Le matin, Corvenin n’était jamais très vif. Il trouverait des ganacheries à faire dans la journée, Alice lui faisait confiance.
Thomas étirait ses bras au dessus de sa tête, hissés sur la pointe de ses pieds. Le voyage vers la Sibérie serait éprouvant, frère et soeur en avaient toute conscience.
Appuyé sur sa canne, cousin Søren regardait ses cousins se préparer. L’ombre d’une inquiétude justifiée froissait ses traits d’ordinaire paisible.
« Permettez moi d’insister une nouvelle fois, Thomass : acceptez notre carrosse. Je sais que vous êtes un bon pilote, mais je crains pour votre soeur et son hippogriffe. Ne sous-estimez pas le froid sibérien. »
Thomas sourit, son regard braqué sur Søren. Sans mot dire, il tendit une main vers Alice, l’invitant à répondre. C’est ce qu’elle fit, tout en vérifiant encore une fois ses rênes : « Je ne laisserai pas Corvenin derrière moi. C’est à dos d’hippogriffe que je dois accomplir mon rôle d’émissaire, car c’est ce que l’on attend d’une héritière de la branche principale. »
Søren ferma les yeux en inspirant longuement. Depuis de trop longues heures, le danois se heurtait au mur Sangblanc.
Que croyait-il ? Qu’Alice éprouvait du plaisir dans la douleur ? Elle haïssait voler. Elle exécrait tout ce qui se rapprochait de près ou de loin à l’inconfort. Non, Alice ne voulait pas voler jusqu’en Sibérie, mais elle n’avait pas le choix : c’était son devoir.
Thomas rabati sa capuche de cuir sur sa tête. Il fixa ses lunettes de vol à ses yeux, et se tourna vers Alice pour s’assurer qu’elle même était équipée. Rassuré, il pivota pour regarder leur cousin. « Eh bien voilà, nous sommes prêts. Nous vous remercions pour votre hospitalité, cher cousin, et nous vous remercions pour vos précieuses indications.
— J’espère qu’elles vous seront utiles.
— Je n’en doute pas un seul instant ! »
Thomas se courba pour saluer Søren dans un geste ample. Il glissa sa main dans son dos et récupéra son balai qu’il enfourcha aussitôt. Il était temps.
Depuis combien de temps volaient-ils ? Alice avait cessé de s’obstiner à le découvrir. Toute son attention était focalisée sur l’horizon. Elle ne s’intéressait plus à la course du Soleil, qu’elle avait finit par trouver décourageante. Mais, hélas, l’engourdissement de ses muscles ne lui permettaient pas d’oublier les heures qui défilaient. A cela, l’ennui s’ajoutait. Thomas ne souffrait sans doute pas de ce mal. Le connaissant, il observait les paysages qui défilaient sous eux. Par Circée, que ne donnerait-elle pas pour ne pas souffrir de vertige en glissant un regard sous elle ?
Alors, Alice fermait les yeux. Pour s’éviter tout désagrément, tout d’abord, mais également pour imaginer les paysages qu’ils survolaient. Les flancs des montagnes se dessinaient sous ses paupières fermées. Elle s’imaginait les effleurer du bout de ses doigts, ses narines chatouillées par les effluves salées de la mer, ses pieds léchés par le fracas des vagues. Puis, elle voyait des champs de colza infinis, caressés par les rayons du Soleil, dansant sous le souffle du vent. Les pattes puissantes de Corvenin frôlaient la cime des arbres d’une épaisse forêt, et les passereaux s’envoleraient à leur passage. Peut-être en goberait-il un en plein vol ? Voilà qui lui ressemblerait bien.
Alice serrait les rênes entre ses doigts. Elle s’engourdissait. Au fil des heures, l’air se refroidissait. Etait-ce un présage d’un épuisement qu’elle ne suspectait pas jusqu’à présent ? C’était probable. Jamais encore Alice n’avait volé aussi longtemps sans interruption. Corvenin non plus.
Alice glissa sa main dans son plumage, caressant avec lenteur son encolure. Il était humide et pourtant, son vol restait inchangé. Alice sourit. Elle tapota l’encolure, fière de sa monture. Dés qu’il se poserait, Alice le laisserait aller chasser. Il le méritait.
Thomas finit par remonter à la hauteur d’Alice. Il s’approcha, assez pour que leur pied se frôle. Il se pencha vers elle, un sourire goguenard aux lèvres. « Tout va bien ? » demanda t-il avec force pour couvrir le chant du vent. Alice opina du chef. Thomas glissa son regard jusqu’à Corvenin.
« — Et pour lui ?
— Pas de signe de fatigue apparent ! Où en sommes-nous ?
— Nous survolons la Russie depuis une heure environ ! Si tu t’en sens capable, nous allons voler jusqu’à la Volga et y établir un camp avant de repartir demain à l’aube ! »
Alice n’avait pas la moindre idée de combien de temps encore il leur faudrait voler pour arriver jusqu’en Sibérie, mais elle faisait confiance à Thomas qui avait l’habitude de voler. « Rejoignons la Volga ! »
Thomas sourit. Il leva un pouce pour Alice, et s’éloigna d’elle pour reprendre la tête.
Tout trois avaient bien mérité de se reposer. Surtout Corvenin.
Corvenin n’avait pas mis longtemps avant de se coucher sur la berge de la Volga. Assise non loin du fleuve, Alice regardait son hippogriffe se reposer dans l’eau. Par Circée, comment diable faisait-il nous y rester ? Il faisait aussi froid ici qu’au royaume d’Helheim. Et la nuit naissante n’arrangeait rien. Emmitouflée dans un épais manteau de fourrure, Alice tremblotait. Pourquoi avait-il fallu que le félon soit sibérien ? Pourquoi Yuri, et pas le cousin Alvaro ? L’Espagne était tout de même bien plus accueillant.
Alice tourna à peine la tête pour voir Thomas s’approcher d’elle. Il avait finit de protéger la zone.
Il s’accroupit à côté de sa soeur, et lui tendit une tasse d’où s’échappait des volutes de vapeur. « Un bon chocolat chaud te fera le plus grand bien ». Alice la récupéra en lui souriant. Elle ne bu pas tout de suite, profitant de la douce chaleur qui s’en dégageait. Un soupir d’aise s’échappa d’entre ses lèvres.
Mis à part le froid mordant, Alice aimait cette situation.
Elle était à des centaines kilomètres du domaine français, une tente pour seule refuge. La tasse qu’elle tenait entre ses mains était simple, sans fioriture. Elle n’allait pas avoir une entrée, un plat et un dessert pour se sustenter. Ce soir, elle ne dormirait pas dans des draps de soie.
Mais autour d’elle, Alice avait la forêt épaisse et sauvage. La Volga chantait pour elle. La Nature, la vraie, austère et insaisissable s’épanouissait autour de la jeune héritière qui, pour la première fois de sa vie, entreprenait un véritable voyage destiné à glorifier sa famille. Il n’était plus question d’être une jolie vitrine.
Elle était une émissaire.
Thomas étirait ses bras au dessus de sa tête, hissés sur la pointe de ses pieds. Le voyage vers la Sibérie serait éprouvant, frère et soeur en avaient toute conscience.
Appuyé sur sa canne, cousin Søren regardait ses cousins se préparer. L’ombre d’une inquiétude justifiée froissait ses traits d’ordinaire paisible.
« Permettez moi d’insister une nouvelle fois, Thomass : acceptez notre carrosse. Je sais que vous êtes un bon pilote, mais je crains pour votre soeur et son hippogriffe. Ne sous-estimez pas le froid sibérien. »
Thomas sourit, son regard braqué sur Søren. Sans mot dire, il tendit une main vers Alice, l’invitant à répondre. C’est ce qu’elle fit, tout en vérifiant encore une fois ses rênes : « Je ne laisserai pas Corvenin derrière moi. C’est à dos d’hippogriffe que je dois accomplir mon rôle d’émissaire, car c’est ce que l’on attend d’une héritière de la branche principale. »
Søren ferma les yeux en inspirant longuement. Depuis de trop longues heures, le danois se heurtait au mur Sangblanc.
Que croyait-il ? Qu’Alice éprouvait du plaisir dans la douleur ? Elle haïssait voler. Elle exécrait tout ce qui se rapprochait de près ou de loin à l’inconfort. Non, Alice ne voulait pas voler jusqu’en Sibérie, mais elle n’avait pas le choix : c’était son devoir.
Thomas rabati sa capuche de cuir sur sa tête. Il fixa ses lunettes de vol à ses yeux, et se tourna vers Alice pour s’assurer qu’elle même était équipée. Rassuré, il pivota pour regarder leur cousin. « Eh bien voilà, nous sommes prêts. Nous vous remercions pour votre hospitalité, cher cousin, et nous vous remercions pour vos précieuses indications.
— J’espère qu’elles vous seront utiles.
— Je n’en doute pas un seul instant ! »
Thomas se courba pour saluer Søren dans un geste ample. Il glissa sa main dans son dos et récupéra son balai qu’il enfourcha aussitôt. Il était temps.
•••
Depuis combien de temps volaient-ils ? Alice avait cessé de s’obstiner à le découvrir. Toute son attention était focalisée sur l’horizon. Elle ne s’intéressait plus à la course du Soleil, qu’elle avait finit par trouver décourageante. Mais, hélas, l’engourdissement de ses muscles ne lui permettaient pas d’oublier les heures qui défilaient. A cela, l’ennui s’ajoutait. Thomas ne souffrait sans doute pas de ce mal. Le connaissant, il observait les paysages qui défilaient sous eux. Par Circée, que ne donnerait-elle pas pour ne pas souffrir de vertige en glissant un regard sous elle ?
Alors, Alice fermait les yeux. Pour s’éviter tout désagrément, tout d’abord, mais également pour imaginer les paysages qu’ils survolaient. Les flancs des montagnes se dessinaient sous ses paupières fermées. Elle s’imaginait les effleurer du bout de ses doigts, ses narines chatouillées par les effluves salées de la mer, ses pieds léchés par le fracas des vagues. Puis, elle voyait des champs de colza infinis, caressés par les rayons du Soleil, dansant sous le souffle du vent. Les pattes puissantes de Corvenin frôlaient la cime des arbres d’une épaisse forêt, et les passereaux s’envoleraient à leur passage. Peut-être en goberait-il un en plein vol ? Voilà qui lui ressemblerait bien.
Alice serrait les rênes entre ses doigts. Elle s’engourdissait. Au fil des heures, l’air se refroidissait. Etait-ce un présage d’un épuisement qu’elle ne suspectait pas jusqu’à présent ? C’était probable. Jamais encore Alice n’avait volé aussi longtemps sans interruption. Corvenin non plus.
Alice glissa sa main dans son plumage, caressant avec lenteur son encolure. Il était humide et pourtant, son vol restait inchangé. Alice sourit. Elle tapota l’encolure, fière de sa monture. Dés qu’il se poserait, Alice le laisserait aller chasser. Il le méritait.
Thomas finit par remonter à la hauteur d’Alice. Il s’approcha, assez pour que leur pied se frôle. Il se pencha vers elle, un sourire goguenard aux lèvres. « Tout va bien ? » demanda t-il avec force pour couvrir le chant du vent. Alice opina du chef. Thomas glissa son regard jusqu’à Corvenin.
« — Et pour lui ?
— Pas de signe de fatigue apparent ! Où en sommes-nous ?
— Nous survolons la Russie depuis une heure environ ! Si tu t’en sens capable, nous allons voler jusqu’à la Volga et y établir un camp avant de repartir demain à l’aube ! »
Alice n’avait pas la moindre idée de combien de temps encore il leur faudrait voler pour arriver jusqu’en Sibérie, mais elle faisait confiance à Thomas qui avait l’habitude de voler. « Rejoignons la Volga ! »
Thomas sourit. Il leva un pouce pour Alice, et s’éloigna d’elle pour reprendre la tête.
Tout trois avaient bien mérité de se reposer. Surtout Corvenin.
•••
Corvenin n’avait pas mis longtemps avant de se coucher sur la berge de la Volga. Assise non loin du fleuve, Alice regardait son hippogriffe se reposer dans l’eau. Par Circée, comment diable faisait-il nous y rester ? Il faisait aussi froid ici qu’au royaume d’Helheim. Et la nuit naissante n’arrangeait rien. Emmitouflée dans un épais manteau de fourrure, Alice tremblotait. Pourquoi avait-il fallu que le félon soit sibérien ? Pourquoi Yuri, et pas le cousin Alvaro ? L’Espagne était tout de même bien plus accueillant.
Alice tourna à peine la tête pour voir Thomas s’approcher d’elle. Il avait finit de protéger la zone.
Il s’accroupit à côté de sa soeur, et lui tendit une tasse d’où s’échappait des volutes de vapeur. « Un bon chocolat chaud te fera le plus grand bien ». Alice la récupéra en lui souriant. Elle ne bu pas tout de suite, profitant de la douce chaleur qui s’en dégageait. Un soupir d’aise s’échappa d’entre ses lèvres.
Mis à part le froid mordant, Alice aimait cette situation.
Elle était à des centaines kilomètres du domaine français, une tente pour seule refuge. La tasse qu’elle tenait entre ses mains était simple, sans fioriture. Elle n’allait pas avoir une entrée, un plat et un dessert pour se sustenter. Ce soir, elle ne dormirait pas dans des draps de soie.
Mais autour d’elle, Alice avait la forêt épaisse et sauvage. La Volga chantait pour elle. La Nature, la vraie, austère et insaisissable s’épanouissait autour de la jeune héritière qui, pour la première fois de sa vie, entreprenait un véritable voyage destiné à glorifier sa famille. Il n’était plus question d’être une jolie vitrine.
Elle était une émissaire.
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
L'Ours et le Faon
Il leur avait fallu deux jours pour atteindre le ciel de Sibérie. Deux longues journées durant lesquelles Alice avait plusieurs fois cru perdre un orteil. Peut-être auraient-ils dû écouter les conseils aviser du Sanglier et préféré le confort d’un carrosse. Ce choix aurait évité à Corvenin bien des désagréments.
C’était pour lui qu’Alice s’inquiétait. L’hippogriffe était orgueilleux, si orgueilleux qu’il avait refusé de montrer des signes manifestes de douleur. Mais Alice le connaissait, car ses chevauchées reposaient sur la confiance qu’elle avait en ses montures. Elle avait vu des cristaux gelés se former là où la sueur s’étaient accumulées. Il lui avait fallu poser Corvenin en urgence pour le laisser se reposer. Et l’hippogriffe l’avait remercié d’un coup de bec dans le torse qui lui avait coupé le souffle pendant de longues secondes.
Plusieurs fois, Thomas avait proposé à Alice de monter avec lui, craignant sans doute que Corvenin ne soit plus en mesure de voler et la précipite avec lui dans une chute mortelle. Elle avait refusé. Pas par fierté, mais par loyauté envers sa monture. Elle était attentive à ses mouvements, et le connaissait suffisamment pour savoir quand il fallait faire une pause. Elle percevait sa fatigue dans ses cuisses, car les muscles puissants de l’animal se tendaient et leurs mouvements pulsaient contre Alice. Elle devait monter Corvenin, pour assurer sa sécurité. Ils étaient une équipe.
Alice se redressa, ses rênes tenues dans une main. Elle déplia ses doigts à de nombreuses reprises, engourdies par le froid et la fatigue. Ses mouvements étaient lents, pénibles. Elle faisait jouer ses chevilles également, et serrait ses orteils. Ils étaient tous bien en place, parfait.
Mais plus ils s’enfonçaient dans la Sibérie, et plus Alice sentait le froid la mordre avec plus de vigueur. Elle grelottait, et ne parvenait plus à garder sa mâchoire immobile. Ses dents jouaient un rythme désagréable.
Alice se pencha en avant pour frictionner l’encolure de Corvenin. De nouveaux cristaux de glace s’étaient formés. Alice jeta un regard vers son aile droite, puis vers son aile gauche. Elle se redressa aussitôt, et étendit une main vers Thomas. Aussitôt, il s’éleva à sa hauteur. De son doigt tendu, Alice lui désigna l’aile qui l’inquiétait. Thomas opina du chef, et désigna le sol par trois fois. A son tour, Alice acquiesça. Ensemble, ils entamèrent une descente droite.
Alice ne parvenait plus à respirer, l’air froid s’engouffrait violemment dans ses narines. Elle pencha la tête en avant, et respira par à coups, avant de se redresser. Elle redressa un peu la posture de Corvenin pour lui assurer une descente sans trop de fracas.
Hélas, Alice savait que l’impact serait violent.
Thomas fut le premier à se poser. Alice serra ses cuisses autour des flancs de Corvenin, et se cramponna à son encolure en fermant les yeux.
Ses sabots heurtèrent le sol dans un grand fracas. Alice sentit son corps basculer en avant, suivant Corvenin dans sa chute. Ses bras libèrent l’encolure de l’hippogriffe alors qu’il tombait en avant. L’instant sembla lui durer une éternité alors qu’elle était projeté dans les airs au dessus de Corvenin. Alice retomba violemment quelques mètres plus loin, son dos heurtant l’herbe gelé. Son souffle fut coupé. Alice ouvrit grand la bouche, ses yeux ronds. Elle porta une main sur sa poitrine, et serra le poing contre elle.
« Alice ! » entendit-elle. Thomas se précipita à genoux à côté d’elle. Alice leva son autre main tremblante vers lui pour lui signifier que tout allait bien. L’héritier poussa un profond soupir de soulagement. « Je n’ai pas eu le temps de lancer le sortilège de ramollissement, Corvenin est arrivé trop vite ». Alice referma les yeux, cherchant à récupérer son souffle. Plus loin, elle entendait Corvenin se relever, furieux. Elle l’écoutait marcher. Un, deux, trois, quatre… sa démarche était normale. Il ne s’était pas blessé une patte. Elle l’entendit battre des ailes, et il lui sembla entendre un râle. Elle rouvrit les yeux, et jeta sa tête en arrière pour observer sa monture avec inquiétude. Corvenin déployait ses ailes avec difficulté.
« Par Circée… », articula t-elle difficilement. Avec lenteur, et aidé par Thomas, elle se redressa. Son dos irradiait d’une douleur lancinante. Elle passa une main sur ses lombaires et les massa, les dents serrées. Elle se débarrassa de l’étreinte de Thomas et s’avançait vers son hippogriffe, sa main tendue devant elle. Corvenin se cabrait, ses ailes s’agitant dans son dos de manière désorganisée.
« Eh ! » lança t-elle d’une voix forte. « Calme toi ! Ton aile est gelée ! Si tu continues à te débattre de la sorte, tu vas te blesser ! »
Corvenin retomba lourdement sur ses pattes avant, et adressa à Alice un regard qu’elle condamna aussitôt. Elle fronça les sourcils, s’appuyant sur son pied droit, prête à esquiver un coup de patte. « Nous allons la réchauffer, mais tu dois te calmer. Tu as mal ? Moi aussi ! Mais je ne me roule dans dans l’herbe comme une fillette ! Alors comporte toi comme le vénérable mâle que tu es ! »
Thomas passa à côté d’Alice en posant une main sur son épaule pour la faire reculer. Une boule de flammes bleues dansaient dans son autre main : Hyacintus flammas. Il la leva vers Corvenin, sans jamais le quitter des yeux. « Cela ira mieux après un bon repos près du feu. Allez, on se calme, et on se repose. J’ai de bons lapins pour toi. »
Corvenin pencha la tête avec intérêt. Alice souffla de soulagement, ses muscles se décontractant aussitôt.
A chaque pas, Alice serrait les dents pour ne pas gémir. Il ne fallait pas être médicomage pour deviner que sa chute lui avait peut être endommagé quelque chose. Alice pariait sur une vertèbre. Elle ne connaissait pas ce genre de douleur, mais étant une habituée des courses d’hippogriffes, elle savait que ce genre de chose était habituel.
Mais Alice ne se plaindrait pas. Thomas la regardait déjà avec bien trop d’inquiétude. Il marchait à côté d’elle, les rênes de Corvenin à la main. Il ne disait mot, mais son regard parlait pour lui.
« — Combien de temps nous reste-il ? demanda t-elle
— Je n’en ai pas la moindre idée. Il faudrait que je prenne de la hauteur.
— Alors fais.
— Je ne te laisse pas au sol. Nous sommes en Russie, pas en France.
— Par Circée, cesse de me materner ! Monte sur ton fichu balai et dis moi combien de temps encore je vais devoir marcher dans ce désert gelé !
— Eh. Sur un autre ton, Alice. C’est toi qui a insisté pour voler, pas moi.
— Parce que c’est mon devoir ! Combien de fois vais-je devoir encore te le répéter ? C’est pour toi que j’ai refusé le carrosse ! Un Sangblanc de la branche principale ne rend pas visite à un chef de famille autrement qu’en hippogriffe !
— Ah, elle a fière allure, la Sangblanc de la branche principale ! Elle boîte, elle râle, et son hippogriffe est incapable de voler ! Acclamez l’émissaire handicapée tant par sa blessure que son orgueil ! »
Vive comme une vipère, Alice expédia le revers de son poing dans les côtes de son frère. Il s’écarta dans un rire heurté par le choc. Alice ne riait pas. Elle avait mal. Elle était en colère. Et, pire que tout, elle était transie par le froid. Ce maudit pays lui sortait par les yeux. De vastes étendues gelées, des arbres gelés, des rochers gelés, de l’herbe gelée et elle était persuadée que si elle était en mesure de se pencher, elle verrait que le gel était lui même gelé ! Maudit pays, maudit Yuri, et maudit Thomas qui refusait de retirer son armure de chevalier servant pour s’élever dans les airs pour lui dire combien de temps encore elle allait devoir crapahuté dans ce maudit pays !
Thomas s’arrêta soudain, étendant un bras pour arrêter Alice. Corvenin s’était arrêté. Il avait dressé la tête, et observait les environs. Thomas glissa sa main à sa ceinture et, lentement, récupéra sa baguette.
Alice retint son souffle.
La plaine était silencieuse, et le vent avait cessé de souffler.
Ce n’était pas naturel.
C’était pour lui qu’Alice s’inquiétait. L’hippogriffe était orgueilleux, si orgueilleux qu’il avait refusé de montrer des signes manifestes de douleur. Mais Alice le connaissait, car ses chevauchées reposaient sur la confiance qu’elle avait en ses montures. Elle avait vu des cristaux gelés se former là où la sueur s’étaient accumulées. Il lui avait fallu poser Corvenin en urgence pour le laisser se reposer. Et l’hippogriffe l’avait remercié d’un coup de bec dans le torse qui lui avait coupé le souffle pendant de longues secondes.
Plusieurs fois, Thomas avait proposé à Alice de monter avec lui, craignant sans doute que Corvenin ne soit plus en mesure de voler et la précipite avec lui dans une chute mortelle. Elle avait refusé. Pas par fierté, mais par loyauté envers sa monture. Elle était attentive à ses mouvements, et le connaissait suffisamment pour savoir quand il fallait faire une pause. Elle percevait sa fatigue dans ses cuisses, car les muscles puissants de l’animal se tendaient et leurs mouvements pulsaient contre Alice. Elle devait monter Corvenin, pour assurer sa sécurité. Ils étaient une équipe.
Alice se redressa, ses rênes tenues dans une main. Elle déplia ses doigts à de nombreuses reprises, engourdies par le froid et la fatigue. Ses mouvements étaient lents, pénibles. Elle faisait jouer ses chevilles également, et serrait ses orteils. Ils étaient tous bien en place, parfait.
Mais plus ils s’enfonçaient dans la Sibérie, et plus Alice sentait le froid la mordre avec plus de vigueur. Elle grelottait, et ne parvenait plus à garder sa mâchoire immobile. Ses dents jouaient un rythme désagréable.
Alice se pencha en avant pour frictionner l’encolure de Corvenin. De nouveaux cristaux de glace s’étaient formés. Alice jeta un regard vers son aile droite, puis vers son aile gauche. Elle se redressa aussitôt, et étendit une main vers Thomas. Aussitôt, il s’éleva à sa hauteur. De son doigt tendu, Alice lui désigna l’aile qui l’inquiétait. Thomas opina du chef, et désigna le sol par trois fois. A son tour, Alice acquiesça. Ensemble, ils entamèrent une descente droite.
Alice ne parvenait plus à respirer, l’air froid s’engouffrait violemment dans ses narines. Elle pencha la tête en avant, et respira par à coups, avant de se redresser. Elle redressa un peu la posture de Corvenin pour lui assurer une descente sans trop de fracas.
Hélas, Alice savait que l’impact serait violent.
Thomas fut le premier à se poser. Alice serra ses cuisses autour des flancs de Corvenin, et se cramponna à son encolure en fermant les yeux.
Ses sabots heurtèrent le sol dans un grand fracas. Alice sentit son corps basculer en avant, suivant Corvenin dans sa chute. Ses bras libèrent l’encolure de l’hippogriffe alors qu’il tombait en avant. L’instant sembla lui durer une éternité alors qu’elle était projeté dans les airs au dessus de Corvenin. Alice retomba violemment quelques mètres plus loin, son dos heurtant l’herbe gelé. Son souffle fut coupé. Alice ouvrit grand la bouche, ses yeux ronds. Elle porta une main sur sa poitrine, et serra le poing contre elle.
« Alice ! » entendit-elle. Thomas se précipita à genoux à côté d’elle. Alice leva son autre main tremblante vers lui pour lui signifier que tout allait bien. L’héritier poussa un profond soupir de soulagement. « Je n’ai pas eu le temps de lancer le sortilège de ramollissement, Corvenin est arrivé trop vite ». Alice referma les yeux, cherchant à récupérer son souffle. Plus loin, elle entendait Corvenin se relever, furieux. Elle l’écoutait marcher. Un, deux, trois, quatre… sa démarche était normale. Il ne s’était pas blessé une patte. Elle l’entendit battre des ailes, et il lui sembla entendre un râle. Elle rouvrit les yeux, et jeta sa tête en arrière pour observer sa monture avec inquiétude. Corvenin déployait ses ailes avec difficulté.
« Par Circée… », articula t-elle difficilement. Avec lenteur, et aidé par Thomas, elle se redressa. Son dos irradiait d’une douleur lancinante. Elle passa une main sur ses lombaires et les massa, les dents serrées. Elle se débarrassa de l’étreinte de Thomas et s’avançait vers son hippogriffe, sa main tendue devant elle. Corvenin se cabrait, ses ailes s’agitant dans son dos de manière désorganisée.
« Eh ! » lança t-elle d’une voix forte. « Calme toi ! Ton aile est gelée ! Si tu continues à te débattre de la sorte, tu vas te blesser ! »
Corvenin retomba lourdement sur ses pattes avant, et adressa à Alice un regard qu’elle condamna aussitôt. Elle fronça les sourcils, s’appuyant sur son pied droit, prête à esquiver un coup de patte. « Nous allons la réchauffer, mais tu dois te calmer. Tu as mal ? Moi aussi ! Mais je ne me roule dans dans l’herbe comme une fillette ! Alors comporte toi comme le vénérable mâle que tu es ! »
Thomas passa à côté d’Alice en posant une main sur son épaule pour la faire reculer. Une boule de flammes bleues dansaient dans son autre main : Hyacintus flammas. Il la leva vers Corvenin, sans jamais le quitter des yeux. « Cela ira mieux après un bon repos près du feu. Allez, on se calme, et on se repose. J’ai de bons lapins pour toi. »
Corvenin pencha la tête avec intérêt. Alice souffla de soulagement, ses muscles se décontractant aussitôt.
•••
A chaque pas, Alice serrait les dents pour ne pas gémir. Il ne fallait pas être médicomage pour deviner que sa chute lui avait peut être endommagé quelque chose. Alice pariait sur une vertèbre. Elle ne connaissait pas ce genre de douleur, mais étant une habituée des courses d’hippogriffes, elle savait que ce genre de chose était habituel.
Mais Alice ne se plaindrait pas. Thomas la regardait déjà avec bien trop d’inquiétude. Il marchait à côté d’elle, les rênes de Corvenin à la main. Il ne disait mot, mais son regard parlait pour lui.
« — Combien de temps nous reste-il ? demanda t-elle
— Je n’en ai pas la moindre idée. Il faudrait que je prenne de la hauteur.
— Alors fais.
— Je ne te laisse pas au sol. Nous sommes en Russie, pas en France.
— Par Circée, cesse de me materner ! Monte sur ton fichu balai et dis moi combien de temps encore je vais devoir marcher dans ce désert gelé !
— Eh. Sur un autre ton, Alice. C’est toi qui a insisté pour voler, pas moi.
— Parce que c’est mon devoir ! Combien de fois vais-je devoir encore te le répéter ? C’est pour toi que j’ai refusé le carrosse ! Un Sangblanc de la branche principale ne rend pas visite à un chef de famille autrement qu’en hippogriffe !
— Ah, elle a fière allure, la Sangblanc de la branche principale ! Elle boîte, elle râle, et son hippogriffe est incapable de voler ! Acclamez l’émissaire handicapée tant par sa blessure que son orgueil ! »
Vive comme une vipère, Alice expédia le revers de son poing dans les côtes de son frère. Il s’écarta dans un rire heurté par le choc. Alice ne riait pas. Elle avait mal. Elle était en colère. Et, pire que tout, elle était transie par le froid. Ce maudit pays lui sortait par les yeux. De vastes étendues gelées, des arbres gelés, des rochers gelés, de l’herbe gelée et elle était persuadée que si elle était en mesure de se pencher, elle verrait que le gel était lui même gelé ! Maudit pays, maudit Yuri, et maudit Thomas qui refusait de retirer son armure de chevalier servant pour s’élever dans les airs pour lui dire combien de temps encore elle allait devoir crapahuté dans ce maudit pays !
Thomas s’arrêta soudain, étendant un bras pour arrêter Alice. Corvenin s’était arrêté. Il avait dressé la tête, et observait les environs. Thomas glissa sa main à sa ceinture et, lentement, récupéra sa baguette.
Alice retint son souffle.
La plaine était silencieuse, et le vent avait cessé de souffler.
Ce n’était pas naturel.
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
L'Ours et le Faon
Lentement, Thomas amena Alice dans son dos alors qu’il se tournait. Il murmura : « Restes près de moi, et ne t’éloigne que si je te l’ordonne ». Alice opina du chef. Elle ignorait quel danger se cachait, mais l’attitude de Corvenin et Thomas invitaient à la prudence.
Thomas déclencha l’enchantement de désillusion sur les rênes et les tendit aussitôt à Alice. Corvenin disparu dans les secondes qui suivirent. Thomas pointa sa baguette devant eux. « Hominum revelio » murmura t-il.
Alice restait statique, son regard fouillant l’immensité glacée. Son coeur battait la chamade. Lentement, elle glissa ses doigts vers sa ceinture où sa baguette était rangée.
Soudain, une vague de vent déferla sur les deux Sangblanc. Thomas resserra sa prise sur les hanches d’Alice. La neige se soulevait autour d’eux, les aveuglant et les désorientant. Thomas poussa un râle agacé. Il brandit à nouveau sa baguette « Protego Totalum ! ». Un bouclier translucide se forma aussitôt autour du trio. La neige se fracassait contre eux. Aveuglés, ils l’étaient toujours, mais au moins étaient-ils en sécurité.
« Ce sont des sorciers », annonça Thomas, baissant les yeux vers sa sœur. « Des ? » répéta Alice avec inquiétude. Thomas opina du chef. « J’en ai descellé six, dont un particulièrement… grand ».
Alice fronça les sourcils. Le faquin ! Comment osait-il les attaquer ? Thomas sourit en regardant sa sœur. Elle avait compris ce qu’il sous-entendait.
Thomas releva la tête pour observer son dôme de blanc vêtu. Sans un mot, il articula un décompte.
Dix… neuf…huit …
Il pencha sa tête de droite à gauche pour assouplir ses muscles.
Sept… six… cinq…
Il étendit son bras devant lui, sa baguette pointée vers l’avant.
Quatre… trois… deux…
Un.
Le bouclier s’évapora alors que le fracas du vent cessa. Deux secondes s’écoulèrent durant lesquelles Thomas fixa droit devant lui. Il effectua un geste ample du poignet et, aussitôt, la neige qui s’était accumulée tout autour d’eux se changea en un épais nuage de vapeur. Un sortilège de changement d’état ! Alice se tourna vers Thomas pour voir ce qu’il allait faire ensuite, mais l’héritier avait disparu. Alice haussa les sourcils. Thomas avait tranplané.
Au bout de quelques secondes, la vapeur disparu autour d’Alice. Thomas se tenait à plusieurs dizaines de mètres, sa baguette plantée sous le menton d’un jeune sorcier au cheveux blancs, une autre braquée sur un groupe de sorciers… eux aussi Sangblanc. Alice sourit, fière de son frère. Elle désactiva l’enchantement des rênes de Corvenin et se tourna vers son hippogriffe, à présent visible et particulièrement calme. Elle tira un peu sur les rênes et l’entraîna avec elle vers leurs cousins sibériens.
A mesure qu’elle avançait, Alice pu détailler les différents Sangblanc. Ce grand sorcier que Thomas et Alice avaient identifié comme étant Yuri n’était finalement que son fils aîné. Imposant, certes, mais méprisable à côté de son père.
Thomas dévia un regard vers Alice, un sourire goguenard aux lèvres. Il finit par baisser sa baguette, et tendit celle qui se trouvait être celle de leur cousin vers lui : « Bien, mes chers cousins ! Les salutations étant faîtes, auriez-vous l’obligeance de nous conduire à votre Père ? »
Le regard de leurs cousins était froid, leurs traits serrés. Alice remarquait que chacun avait un arc à l’épaule. Certains avaient des lapins accrochés à leurs ceintures. La jeune fille détourna le regard, sa gorge soudain serrée. Corvenin, quant à lui, s’avança aussitôt vers eux. Il étendit sa tête et, aussitôt, arracha un lapin avant de reculer aussi vite. Le Sangblanc bougea à peine. Peut-être savait-il que le moindre geste violent envers un hippogriffe lui vaudrait une humiliation bien plus grande que celle qu’il venait d’essuyer.
D’un raclement de gorge, Thomas ramena l’attention sur lui. Il souriait, l’œil brillant semblable à celui d’un fauve. «Conduisez nous à Yuri. Maintenant. »
Thomas déclencha l’enchantement de désillusion sur les rênes et les tendit aussitôt à Alice. Corvenin disparu dans les secondes qui suivirent. Thomas pointa sa baguette devant eux. « Hominum revelio » murmura t-il.
Alice restait statique, son regard fouillant l’immensité glacée. Son coeur battait la chamade. Lentement, elle glissa ses doigts vers sa ceinture où sa baguette était rangée.
Soudain, une vague de vent déferla sur les deux Sangblanc. Thomas resserra sa prise sur les hanches d’Alice. La neige se soulevait autour d’eux, les aveuglant et les désorientant. Thomas poussa un râle agacé. Il brandit à nouveau sa baguette « Protego Totalum ! ». Un bouclier translucide se forma aussitôt autour du trio. La neige se fracassait contre eux. Aveuglés, ils l’étaient toujours, mais au moins étaient-ils en sécurité.
« Ce sont des sorciers », annonça Thomas, baissant les yeux vers sa sœur. « Des ? » répéta Alice avec inquiétude. Thomas opina du chef. « J’en ai descellé six, dont un particulièrement… grand ».
Alice fronça les sourcils. Le faquin ! Comment osait-il les attaquer ? Thomas sourit en regardant sa sœur. Elle avait compris ce qu’il sous-entendait.
Thomas releva la tête pour observer son dôme de blanc vêtu. Sans un mot, il articula un décompte.
Dix… neuf…huit …
Il pencha sa tête de droite à gauche pour assouplir ses muscles.
Sept… six… cinq…
Il étendit son bras devant lui, sa baguette pointée vers l’avant.
Quatre… trois… deux…
Un.
Le bouclier s’évapora alors que le fracas du vent cessa. Deux secondes s’écoulèrent durant lesquelles Thomas fixa droit devant lui. Il effectua un geste ample du poignet et, aussitôt, la neige qui s’était accumulée tout autour d’eux se changea en un épais nuage de vapeur. Un sortilège de changement d’état ! Alice se tourna vers Thomas pour voir ce qu’il allait faire ensuite, mais l’héritier avait disparu. Alice haussa les sourcils. Thomas avait tranplané.
Au bout de quelques secondes, la vapeur disparu autour d’Alice. Thomas se tenait à plusieurs dizaines de mètres, sa baguette plantée sous le menton d’un jeune sorcier au cheveux blancs, une autre braquée sur un groupe de sorciers… eux aussi Sangblanc. Alice sourit, fière de son frère. Elle désactiva l’enchantement des rênes de Corvenin et se tourna vers son hippogriffe, à présent visible et particulièrement calme. Elle tira un peu sur les rênes et l’entraîna avec elle vers leurs cousins sibériens.
A mesure qu’elle avançait, Alice pu détailler les différents Sangblanc. Ce grand sorcier que Thomas et Alice avaient identifié comme étant Yuri n’était finalement que son fils aîné. Imposant, certes, mais méprisable à côté de son père.
Thomas dévia un regard vers Alice, un sourire goguenard aux lèvres. Il finit par baisser sa baguette, et tendit celle qui se trouvait être celle de leur cousin vers lui : « Bien, mes chers cousins ! Les salutations étant faîtes, auriez-vous l’obligeance de nous conduire à votre Père ? »
Le regard de leurs cousins était froid, leurs traits serrés. Alice remarquait que chacun avait un arc à l’épaule. Certains avaient des lapins accrochés à leurs ceintures. La jeune fille détourna le regard, sa gorge soudain serrée. Corvenin, quant à lui, s’avança aussitôt vers eux. Il étendit sa tête et, aussitôt, arracha un lapin avant de reculer aussi vite. Le Sangblanc bougea à peine. Peut-être savait-il que le moindre geste violent envers un hippogriffe lui vaudrait une humiliation bien plus grande que celle qu’il venait d’essuyer.
D’un raclement de gorge, Thomas ramena l’attention sur lui. Il souriait, l’œil brillant semblable à celui d’un fauve. «Conduisez nous à Yuri. Maintenant. »
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
L'Ours et le Faon
Quel doux sentiment que celui de la victoire.
Les six cousins d’Alice et Thomas n’avaient eu d’autres choix que de les escorter jusqu’au domaine de leur père. Thomas se tenait droit, un sourire amusé qui ne cessait de s’allonger à mesure que l’humiliation qu’il avait infligé aux six sorciers se dessinait encore et encore dans son esprit. Alice ne le réprimanderait pas. Il avait été excellent.
Petit à petit, le brouillard se dissipait autour d’eux, laissant entrevoir une forêt profonde. Au loin apparaissait une grande bâtisse de pierre sombre : le domaine de Yuri. Cette vue provoqua en Alice une vague de soulagement. Ils étaient arrivés, enfin. Alice allait pouvoir se reposer, et s’occuper de son dos. Corvenin allait pouvoir être soigné. Et Thomas allait délivrer le message de Père.
L’ainé des sibériens se détacha du groupe. Il repoussa les grandes portes de fer forgé et s’écarta pour laissé passer l’escorte. A leur passage, Alice sentit le regard de son cousin lui chauffer le dos. Elle ne se tourna pas, conservant son allure digne.
Un autre cousin se détacha du groupe. Il s’avança vers Corvenin, et tendit une main vers Alice, son regard planté sur elle. Thomas s’arrêta, lorgnant sur le court échange. Alice lui confia. « Il doit être dessellé », dit-elle en tapotant le harnais. Elle lui désigna ensuite l’aile gauche de l’hippogriffe. « Réchauffé. Chaleur. » Elle désigna ensuite sa propre bouche. « Et nourri. »
Le cousin ne prononça aucun mot, son regard d’argent braqué sur Alice.
Soren les avait prévenu : les Sangblanc de Russie ne parlent pas français, et ne font aucun effort de compréhension. Alice serra les dents. Elle s’avança vers Corvenin, et entreprit de le dessellé seule, non sans quitter son cousin des yeux. Le poids de son harnachement pesait lourdement dans ses bras, et la force qu’il lui fallait mettre dans ses bras rendaient son dos plus douloureux encore. Elle serra les dents plus fort encore en rejoignant un autre cousin. Elle lui tendit ses affaires et, voyant qu’il ne fit pas le moindre effort, lui plaqua dans les bras qu’il fut contraint de tendre. Alice s’approcha d’un autre, le porteur de lapin, et lui en arracha un. Elle rejoignit son hippogriffe sous le regard glacial de ses cousins et lui tendit le cadavre du lagomorphe. Corvenin ne se fit pas prier, et récupéra le lapin d’un coup de bec.
Alice rejoignit son frère, ses sourcils toujours froncés. Thomas souriait. Il glissa son bras derrière les hanches d’Alice et l’aida à continuer leur chemin. « Si tu leur avais montré les torches, je pense qu’ils auraient compris que tu désirais manger Corvenin pour le repas » glissa t-il à son oreille. Alice se retint de rire. Oui, il y avait fort à parier que tel aurait été le cas.
La grande forte de bois sombre s’ouvrit devant eux. Alice força sur ses jambes pour gravir les quelques marches qui la séparaient de l’entrée.
Une vague de chaleur s’engouffra dans tout son corps alors qu’ils pénétrèrent dans le manoir. Un feu réconfortant brûlaient dans la grande cheminée qui perçaient le grand mur de pierre. Alice s’avança aussitôt pour aller s’y réchauffer. Thomas, d’un pas lent, la rejoignit. Il retirait ses gants avec ses dents, son regard vadrouillant autour de lui.
Le hall était d’une austérité propre à Yuri. Les murs étaient de pierre, le sol était de bois sombre. La lumière était basse, et les quelques chandeliers projetaient de pâle lueurs. Alice referma les yeux en sentant la chaleur sillonner ses membres.
« Je tuerai pour un bain chaud… » murmura t-elle. Thomas sourit. « Et moi pour un verre de whisky… hélas, les conseils de Soren sont clairs : nous ne devons ni boire, ni manger sous le toit de notre estimé cousin. »
Alice soupira. Cela, elle l’avait volontairement oublié et, pourtant, il s’agissait de la recommandation la plus importante aux yeux du Sanglier.
Une jeune femme à la peau pâle et aux longs cheveux noirs s’approcha du duo. Elle s’inclina bas, et leur fit signe de les suivre. Alice se redressa péniblement, et dû tendre le bras pour s’accrocher à Thomas. La domestique leur fit traverser un long couloir sombre. Alice regardait droit devant elle, évitant le regard vide des trophées de chasse accrochés aux murs.
La domestique poussa une porte et s’inclina en désignant de son bras tendu la pièce. Thomas se pencha pour regarder son intérieur. Un sourire s’élargit, et il pénétra aussitôt à l’intérieur en emmenant sa soeur avec lui.
Il s’agissait d’un salon richement décoré où, là encore, une cheminée irradiait d’une douce chaleur. Sur la table basse qui trônait aux milieux des canapés et fauteuils étaient posés un assortiment de pâtisseries inconnues. Alice s’avança jusqu’au fauteuil le plus près d’elle et s’y installa en serrant les dents. Elle ferma à nouveau les yeux, se concentrant à présent sur sa douleur.
« Tu as fait une bien mauvaise chute » grinça Thomas en prenant place dans un fauteuil. « Est-ce que tu peux attendre la fin de notre entrevue avec Yuri avant de…
— Oui. Je ne suis pas en sucre, Thomas. Je ne geins pas.
— Non, mais je vois bien ton visage. Inutile de te tenir droite. Soulage ton dos. »
Alice se laissa aller dans son fauteuil en grimaçant. Elle inspira, puis expira longuement. Alice était tout à fait capable de se tenir droite. Il était hors de question de paraître faible devant l’Ours.
De longues secondes s’écoulèrent durant lesquelles Thomas s’était penché plusieurs fois sur la table basse pour observer les petits gâteaux. Il en avait récupéré un entre ses doigts et l’avait présenté à Alice comme étant un zéphyr, une sorte guimauve à la purée de fruit. Alice avait aussitôt salivé. C’était une véritable torture de se trouver là, face à un étalage de sucrerie, sans pouvoir en goûter. Et lorsqu’elle était à deux doigts de se laisser tenter, la voix de Soren s’insinuait dans son esprit pour lui rappeler que Yuri était un passionné de potions… et de poisons.
Désireuse de se soustraire à cette vue tentatrice, Alice se releva, et décida de faire quelques pas douloureux. Elle se concentrait sur les différentes statues, sur les tentures… avant de s’arrêter devant le tableau au dessus de la cheminée. Ses poings refermés contre ses lombaires, Alice plissait les yeux en le détaillant.
Un grand sorcier aux cheveux blancs et à la peau pâle comme la lune brandissait fièrement sa baguette au dessus de sa tête en hurlant de rage. Le sang ruisselait tout autour de lui. Face à ce Sangblanc se tenait une armée vêtue de plate et de drapé rougeoyant. Alice haussa un sourcil en s’approchant. Dans la flaque que formait le sang, une représentation bien différente se reflétait : ce même grand sorcier aux cheveux bruns et aux yeux bleus.
Alice écarquilla les yeux, sa main venant cacher ses lèvres qui s’entrouvraient.
Brennus. Le père du premier Sangblanc, et celui qui, par son impétuosité, condamna ses héritiers à une insidieuse malédiction dont jamais ils ne parvinrent à se débarrasser.
« Petit faon courroucé ? Petit faon apeuré ? Bah. Petit faon trop sensible. »
Alice fit volte face, oubliant momentanément son dos endolori. Le rappel fut cuisant.
Yuri Sangblanc se tenait dans l’encadrement dans l’encadrement dans la porte, sa carrure emplissant tout l’espace. Il se pencha un peu pour ne pas se cogner, et entra. Son regard passa à peine sur Thomas qui s’était levé par politesse mais qui, voyant l’intérêt de son cousin, s’assied à nouveau dans un sourire. Le grand ours rejoignit Alice. Il s’accroupi avec lenteur devant elle et, malgré sa posture, Alice n’était pas bien plus haute que lui.
Yuri observa sa lointaine cousine des pieds à la tête, sans que jamais son visage n’exprime la moindre émotion. Il finit par tendre une grande main vers elle. Alice y déposa la sienne. Dans un sourire, Yuri se redressa. Il accompagna Alice jusqu’à un fauteuil, et l’invita à s’asseoir. « Petit faon fatigué » dit-il maladroitement, son accent piétinant chaque consonne. « Blessé. Repos. » Il se tourna vers le plateau de friandise, s’en saisit, et le présenta à Alice. « Manger. Sucre bon. »
Alice inspira dans un sourire. Néanmoins, elle jeta un regard à Thomas. Il claqua sa langue contre son palais.
« Nous ne sommes pas ici pour manger vos délicieuses petites bouchées sucrées, cher cousin. »
Yuri conserva toute son attention sur Alice. Il pinça un petit gâteau en forme d’anneau entre ses doigts gigantesques, et lui tendit. « Souchka». Alice remua négativement la tête. « Non merci, Yuri. Comme mon frère l’a dit, nous ne sommes pas là pour manger. Peut-être plus tard, lorsque nous aurons terminé de discuter. »
Yuri haussa une épaule, et jeta la friandise entre ses lèvres. Il se redressa en mâchouillant, et reposa le plateau sur la table. Il prit place en face des deux frères et sœurs dans un fauteuil qui, par miracle ne céda pas sous son poids.
Alice s’enfonça dans son fauteuil. Il était temps d’être silencieuse, à présent. La mission de Thomas débutait.
Le futur chef de famille se redressa, s’appuyant sur ses genoux pour confronter Yuri.
« — Dîtes moi, cher cousin… est-ce une tradition d’accueillir sa famille en lui organisant une embuscade ?
— Bah. Chasse. Après, jeu.
— Un jeu qui aurait pu blesser ma soeur, ou son hippogriffe.
— Niet. Faon malin. Hippogriffe malin. Petit cerf…hmmm… »
Yuri tapotait ses doigts sur son genou, l’air de réfléchir. Et lorsqu’il trouva enfin le mot qu’il cherchait, il servi à Thomas à long sourire acéré.
« — Danseur.
— Danseur ? C’est à dire ?
— Danseur ! Un pas côté. Un pas côté. Danseur. Danseuse ! Daaaaaa… danseuse. Cabriole. Un pas de côté. Un pas de côté. Cabriole ! »
Thomas roula des yeux. « Ah… Durmstrang vous est-elle si loin derrière vous que vous avez oublié à quoi ressemble un vrai duel ? Je peux comprendre que vous ayez pu… oublier à quoi ressemble un duel, vu votre grand âge. Mais vos fils ? C’est déplorable. Vraiment, Yuri. Peut-être que la danseuse devrait leur apprendre comment se battre ? Leurs prochains accueils gagneront en panache, croyez moi. »
Yuri continuait à sourire. Il s’appuya un peu plus sur ses genoux, détaillant Thomas avec amusement. « — Petite danseuse parle beaucoup. Petite danseuse pas changement.
— Pas changé. A défaut d’être un bon hôte et un chef de famille honorable, faîtes au moins un effort pour que nous puissions vous comprendre. »
Alice inspira longuement en fermant les yeux. Voilà précisément pourquoi Père ne voulait pas envoyer Thomas à la rencontre de Yuri. Ils étaient tout d’eux de fieffés provocateurs et aucun n’avalerait sa langue avant l’autre.
La soirée allait être longue.
Les six cousins d’Alice et Thomas n’avaient eu d’autres choix que de les escorter jusqu’au domaine de leur père. Thomas se tenait droit, un sourire amusé qui ne cessait de s’allonger à mesure que l’humiliation qu’il avait infligé aux six sorciers se dessinait encore et encore dans son esprit. Alice ne le réprimanderait pas. Il avait été excellent.
Petit à petit, le brouillard se dissipait autour d’eux, laissant entrevoir une forêt profonde. Au loin apparaissait une grande bâtisse de pierre sombre : le domaine de Yuri. Cette vue provoqua en Alice une vague de soulagement. Ils étaient arrivés, enfin. Alice allait pouvoir se reposer, et s’occuper de son dos. Corvenin allait pouvoir être soigné. Et Thomas allait délivrer le message de Père.
L’ainé des sibériens se détacha du groupe. Il repoussa les grandes portes de fer forgé et s’écarta pour laissé passer l’escorte. A leur passage, Alice sentit le regard de son cousin lui chauffer le dos. Elle ne se tourna pas, conservant son allure digne.
Un autre cousin se détacha du groupe. Il s’avança vers Corvenin, et tendit une main vers Alice, son regard planté sur elle. Thomas s’arrêta, lorgnant sur le court échange. Alice lui confia. « Il doit être dessellé », dit-elle en tapotant le harnais. Elle lui désigna ensuite l’aile gauche de l’hippogriffe. « Réchauffé. Chaleur. » Elle désigna ensuite sa propre bouche. « Et nourri. »
Le cousin ne prononça aucun mot, son regard d’argent braqué sur Alice.
Soren les avait prévenu : les Sangblanc de Russie ne parlent pas français, et ne font aucun effort de compréhension. Alice serra les dents. Elle s’avança vers Corvenin, et entreprit de le dessellé seule, non sans quitter son cousin des yeux. Le poids de son harnachement pesait lourdement dans ses bras, et la force qu’il lui fallait mettre dans ses bras rendaient son dos plus douloureux encore. Elle serra les dents plus fort encore en rejoignant un autre cousin. Elle lui tendit ses affaires et, voyant qu’il ne fit pas le moindre effort, lui plaqua dans les bras qu’il fut contraint de tendre. Alice s’approcha d’un autre, le porteur de lapin, et lui en arracha un. Elle rejoignit son hippogriffe sous le regard glacial de ses cousins et lui tendit le cadavre du lagomorphe. Corvenin ne se fit pas prier, et récupéra le lapin d’un coup de bec.
Alice rejoignit son frère, ses sourcils toujours froncés. Thomas souriait. Il glissa son bras derrière les hanches d’Alice et l’aida à continuer leur chemin. « Si tu leur avais montré les torches, je pense qu’ils auraient compris que tu désirais manger Corvenin pour le repas » glissa t-il à son oreille. Alice se retint de rire. Oui, il y avait fort à parier que tel aurait été le cas.
La grande forte de bois sombre s’ouvrit devant eux. Alice força sur ses jambes pour gravir les quelques marches qui la séparaient de l’entrée.
Une vague de chaleur s’engouffra dans tout son corps alors qu’ils pénétrèrent dans le manoir. Un feu réconfortant brûlaient dans la grande cheminée qui perçaient le grand mur de pierre. Alice s’avança aussitôt pour aller s’y réchauffer. Thomas, d’un pas lent, la rejoignit. Il retirait ses gants avec ses dents, son regard vadrouillant autour de lui.
Le hall était d’une austérité propre à Yuri. Les murs étaient de pierre, le sol était de bois sombre. La lumière était basse, et les quelques chandeliers projetaient de pâle lueurs. Alice referma les yeux en sentant la chaleur sillonner ses membres.
« Je tuerai pour un bain chaud… » murmura t-elle. Thomas sourit. « Et moi pour un verre de whisky… hélas, les conseils de Soren sont clairs : nous ne devons ni boire, ni manger sous le toit de notre estimé cousin. »
Alice soupira. Cela, elle l’avait volontairement oublié et, pourtant, il s’agissait de la recommandation la plus importante aux yeux du Sanglier.
Une jeune femme à la peau pâle et aux longs cheveux noirs s’approcha du duo. Elle s’inclina bas, et leur fit signe de les suivre. Alice se redressa péniblement, et dû tendre le bras pour s’accrocher à Thomas. La domestique leur fit traverser un long couloir sombre. Alice regardait droit devant elle, évitant le regard vide des trophées de chasse accrochés aux murs.
La domestique poussa une porte et s’inclina en désignant de son bras tendu la pièce. Thomas se pencha pour regarder son intérieur. Un sourire s’élargit, et il pénétra aussitôt à l’intérieur en emmenant sa soeur avec lui.
Il s’agissait d’un salon richement décoré où, là encore, une cheminée irradiait d’une douce chaleur. Sur la table basse qui trônait aux milieux des canapés et fauteuils étaient posés un assortiment de pâtisseries inconnues. Alice s’avança jusqu’au fauteuil le plus près d’elle et s’y installa en serrant les dents. Elle ferma à nouveau les yeux, se concentrant à présent sur sa douleur.
« Tu as fait une bien mauvaise chute » grinça Thomas en prenant place dans un fauteuil. « Est-ce que tu peux attendre la fin de notre entrevue avec Yuri avant de…
— Oui. Je ne suis pas en sucre, Thomas. Je ne geins pas.
— Non, mais je vois bien ton visage. Inutile de te tenir droite. Soulage ton dos. »
Alice se laissa aller dans son fauteuil en grimaçant. Elle inspira, puis expira longuement. Alice était tout à fait capable de se tenir droite. Il était hors de question de paraître faible devant l’Ours.
De longues secondes s’écoulèrent durant lesquelles Thomas s’était penché plusieurs fois sur la table basse pour observer les petits gâteaux. Il en avait récupéré un entre ses doigts et l’avait présenté à Alice comme étant un zéphyr, une sorte guimauve à la purée de fruit. Alice avait aussitôt salivé. C’était une véritable torture de se trouver là, face à un étalage de sucrerie, sans pouvoir en goûter. Et lorsqu’elle était à deux doigts de se laisser tenter, la voix de Soren s’insinuait dans son esprit pour lui rappeler que Yuri était un passionné de potions… et de poisons.
Désireuse de se soustraire à cette vue tentatrice, Alice se releva, et décida de faire quelques pas douloureux. Elle se concentrait sur les différentes statues, sur les tentures… avant de s’arrêter devant le tableau au dessus de la cheminée. Ses poings refermés contre ses lombaires, Alice plissait les yeux en le détaillant.
Un grand sorcier aux cheveux blancs et à la peau pâle comme la lune brandissait fièrement sa baguette au dessus de sa tête en hurlant de rage. Le sang ruisselait tout autour de lui. Face à ce Sangblanc se tenait une armée vêtue de plate et de drapé rougeoyant. Alice haussa un sourcil en s’approchant. Dans la flaque que formait le sang, une représentation bien différente se reflétait : ce même grand sorcier aux cheveux bruns et aux yeux bleus.
Alice écarquilla les yeux, sa main venant cacher ses lèvres qui s’entrouvraient.
Brennus. Le père du premier Sangblanc, et celui qui, par son impétuosité, condamna ses héritiers à une insidieuse malédiction dont jamais ils ne parvinrent à se débarrasser.
« Petit faon courroucé ? Petit faon apeuré ? Bah. Petit faon trop sensible. »
Alice fit volte face, oubliant momentanément son dos endolori. Le rappel fut cuisant.
Yuri Sangblanc se tenait dans l’encadrement dans l’encadrement dans la porte, sa carrure emplissant tout l’espace. Il se pencha un peu pour ne pas se cogner, et entra. Son regard passa à peine sur Thomas qui s’était levé par politesse mais qui, voyant l’intérêt de son cousin, s’assied à nouveau dans un sourire. Le grand ours rejoignit Alice. Il s’accroupi avec lenteur devant elle et, malgré sa posture, Alice n’était pas bien plus haute que lui.
Yuri observa sa lointaine cousine des pieds à la tête, sans que jamais son visage n’exprime la moindre émotion. Il finit par tendre une grande main vers elle. Alice y déposa la sienne. Dans un sourire, Yuri se redressa. Il accompagna Alice jusqu’à un fauteuil, et l’invita à s’asseoir. « Petit faon fatigué » dit-il maladroitement, son accent piétinant chaque consonne. « Blessé. Repos. » Il se tourna vers le plateau de friandise, s’en saisit, et le présenta à Alice. « Manger. Sucre bon. »
Alice inspira dans un sourire. Néanmoins, elle jeta un regard à Thomas. Il claqua sa langue contre son palais.
« Nous ne sommes pas ici pour manger vos délicieuses petites bouchées sucrées, cher cousin. »
Yuri conserva toute son attention sur Alice. Il pinça un petit gâteau en forme d’anneau entre ses doigts gigantesques, et lui tendit. « Souchka». Alice remua négativement la tête. « Non merci, Yuri. Comme mon frère l’a dit, nous ne sommes pas là pour manger. Peut-être plus tard, lorsque nous aurons terminé de discuter. »
Yuri haussa une épaule, et jeta la friandise entre ses lèvres. Il se redressa en mâchouillant, et reposa le plateau sur la table. Il prit place en face des deux frères et sœurs dans un fauteuil qui, par miracle ne céda pas sous son poids.
Alice s’enfonça dans son fauteuil. Il était temps d’être silencieuse, à présent. La mission de Thomas débutait.
Le futur chef de famille se redressa, s’appuyant sur ses genoux pour confronter Yuri.
« — Dîtes moi, cher cousin… est-ce une tradition d’accueillir sa famille en lui organisant une embuscade ?
— Bah. Chasse. Après, jeu.
— Un jeu qui aurait pu blesser ma soeur, ou son hippogriffe.
— Niet. Faon malin. Hippogriffe malin. Petit cerf…hmmm… »
Yuri tapotait ses doigts sur son genou, l’air de réfléchir. Et lorsqu’il trouva enfin le mot qu’il cherchait, il servi à Thomas à long sourire acéré.
« — Danseur.
— Danseur ? C’est à dire ?
— Danseur ! Un pas côté. Un pas côté. Danseur. Danseuse ! Daaaaaa… danseuse. Cabriole. Un pas de côté. Un pas de côté. Cabriole ! »
Thomas roula des yeux. « Ah… Durmstrang vous est-elle si loin derrière vous que vous avez oublié à quoi ressemble un vrai duel ? Je peux comprendre que vous ayez pu… oublier à quoi ressemble un duel, vu votre grand âge. Mais vos fils ? C’est déplorable. Vraiment, Yuri. Peut-être que la danseuse devrait leur apprendre comment se battre ? Leurs prochains accueils gagneront en panache, croyez moi. »
Yuri continuait à sourire. Il s’appuya un peu plus sur ses genoux, détaillant Thomas avec amusement. « — Petite danseuse parle beaucoup. Petite danseuse pas changement.
— Pas changé. A défaut d’être un bon hôte et un chef de famille honorable, faîtes au moins un effort pour que nous puissions vous comprendre. »
Alice inspira longuement en fermant les yeux. Voilà précisément pourquoi Père ne voulait pas envoyer Thomas à la rencontre de Yuri. Ils étaient tout d’eux de fieffés provocateurs et aucun n’avalerait sa langue avant l’autre.
La soirée allait être longue.
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
L'Ours et le Faon
A mesure que les vilainies étaient expédiées, Alice s’enfonçait dans son fauteuil. Et à aucun moment le sujet de leur visite n’avait été mis sur le tapis. Thomas s’amusait bien trop, et Yuri semblait lui aussi prendre un malin plaisir à dénigrer Thomas. Lorsqu’elle voulait prendre la parole, l’un d’entre eux prenait la parole et crachait de nouvelles provocations.
Et le plateau de friandises lui jetait des œillades tentatrices…
C’était trop pour Alice. Elle finit par se lever, avec une pénibilité marquée par la douleur qui la sillonnait. Voyant les difficultés de la jeune femme, Thomas et Yuri se levèrent pour l’aider. Alice les regarda tour à tour.
« Je constate que vous avez réussi à vous mettre d’accord sur un point, c’est un bon début. Peut-être allons nous enfin pouvoir rentrer dans le vif du sujet ? » Alice planta son regard sur Thomas, ses sourcils se fronçant.
L’héritier resta muet quelques secondes, avant de sourire. Il s’approcha de sa sœur, et l’aida a s’asseoir à nouveau.
« Bien », lança t-il en se redressant. Il pivota vers Yuri. « Nous n’avons pas voler des jours durant pour parler de votre aisance à broyer notre belle langue ou de l’accueil de vos fils, vous vous en doutez. Non. Nous venons parler du poignard que vous avez enfoncé dans le dos du Cerf. »
Alice soupira de soulagement. Par Circée. Pourquoi était-ce la plus jeune qui devait sermonner les plus âgés ? Peu importait, seul le résultat comptait au final. Mais tout de même. Était-ce cela, sa malédiction de femme Sangblanc ? Être condamnée à dresser ce fauve de Thomas ? Une panthère enragée serait plus apte à se tenir convenablement.
Thomas contourna le fauteuil d’Alice pour s’appuyer à son dossier. Yuri suivait ses déplacements avec un sourire. « Voyez vous, mon cousin l’Ours, notre grande famille ne doit sa longévité qu’à une seule chose : la loyauté. Celle que chaque membre, branche principale comme secondaire, à pour les autres membres. En donnant votre nouveau né à la Truite, vous avez placé la branche principale dans une position délicate. » Thomas glissa un regard vers Alice. « Il était convenu qu’Alice devienne la nouvelle cheffe de la branche italienne en s’unissant à un Sang-Pur italien. Ainsi, le sang aurait été renouvelé… mais pas modifié. » Thomas posa ses mains sur les épaules de sa jeune sœur, se redressant pour planter ses yeux d’argent sur Yuri. « Vous placez votre propre sang dans une fâcheuse situation. L’annonce des fiançailles d’Alice approche à grands pas… et voilà que nous allons devoir les annuler. Savez-vous à quel point il est difficile de se faire des alliés, estimé cousin ? Et savez-vous à quel point il est aisé de se faire des ennemis ? Sur ce dernier point, je pense ne pas me tromper en affirmant que vous êtes un maître en la matière. »
Le silence retomba à la fin du monologue de Thomas. Sœur et frère observaient Yuri sans dire un mot, sans faire un geste. Avait-il compris ? Yuri comprenait le français, mais refusait de faire un effort lorsqu’il s’agissait de le parler. Néanmoins, certains mots pouvaient être compliqué à comprendre, et c’était pourquoi Søren leur avait conseillé d’être simple, et bref. Chose que ni Thomas ni Alice n’était.
Le sourire de Yuri fondit avec lenteur. Son visage n’était plus celui d’un homme amusé par la verve acerbe d’un garçon qui se prenait pour un homme. Sa barbe lisse et blanche n’avait plus cette image de douceur que l’on prêtait faussement aux nuages lorsque l’on était enfant. A présent que le masque était tombé, Alice réalisait que son surnom n’était pas seulement lié au symbole de la branche russe.
Yuri Sangblanc portait sur lui la dangerosité que l’on prête légitimement à l’Ours.
« Yuri pas politique » dit-il d’une voix grave. « Yuri rend famille forte. Alliés ? Pas besoin. Futile. Ennemis ? Aucun. Détruit ». L’Ours s’assit à nouveau dans son fauteuil. « Abalanis dire : famille forte si famille unie. Forte ? Niet. Unie ? Da.Yuri unit famille. Yuri pas vendre petite ourse à inconnu. Petite ourse choisit amour. Petit faon plus bête petite ourse ? Petit faon viande pour homme ? »
Yuri darda son regard sur Alice qui se liquéfia sur place. D’un ample geste de la main, il l’invita a parler.
Alice dressa le menton.
« Nos ancêtres ont fait des sacrifices pour nous offrir la vie que nous avons aujourd’hui. Souventefois, par des mariages. Si par ce mariage je peux… je pouvais rendre ma famille plus forte, je l’aurai fait avec le sourire. »
Le grand massif de Yuri fut secoué d’un rire guttural. Il s’enfonça dans son siège, frappant ses mains sur ses cuisses avec lassitude. « Petit faon sacrifice. Vilain sacrifice. Petit faon fort ! Petit faon feu ! Romy feu. Comme petit faon. Petit faon honore Sangblanc… pas Nerrah. Nerrah fort. Sangblanc ? Hmmmmm…. Pas Sangblanc de Dorian. Dorian faible. »
L’affront arma le cœur d’Alice d’une lance aiguisée. Elle pencha la tête en avant, et articula avec soin : « Dorian Sangblanc est votre chef légitime. Par son sang, par ses actes et par sa volonté sans faille a annihilé toute faiblesse qui pourrait nuire à notre glorieuse famille. Faiblesse que vous incarnez aujourd’hui. »
Le sourire de Yuri revint comme un abraxan au galop. Il joua de ses grandes épaules comme si un frisson venait de le parcourir. Ses yeux bridés s’écarquillèrent de joie. Il frappa à nouveau ses grandes mains sur ses cuisses avant de les tendre vers Alice pour la designer. « Otlichno ! Petit faon fort ! Petit faon digne ! Pas petite viande ! »
Alice haussa un sourcil. Elle se tourna un peu pour voir la réaction Thomas. Ce dernier roulait des yeux. « Je ne cherche plus à comprendre », dit-il à l’attention de sa sœur.
Mais Alice voulait comprendre. Alice défendait son père avec vaillance, et pour cela ne méritait pas d’être considérée comme… une petite viande ? Yuri avait toujours eu une façon de s’exprimer bien à lui. La plupart du temps, tout faisait référence au monde animal ou à la vie sauvage, car c’était avec des mots de cet univers qu’il avait commencé à apprendre le français. Il avait finalement estimé que le vocabulaire mis à sa disposition était largement suffisant pour se faire comprendre, et avait donc cessé d’apprendre. Depuis, dialoguer avec Yuri relevait du décryptage.
La viande, donc.
Petite viande, viande pour homme… cela faisait référence au mariage. Donc, d’après Yuri, Alice ne méritait pas d’être mariée pour obtenir un arrangement, car elle était forte, et digne. Bien.
Qu’avait-il dit avant d’insulter Père ? Il avait fait référence à Mère, qu’il surnommait Romy. Un surnom bien trop doux pour cette harpie. Quoi qu’il en soit, Yuri la tenait en haute estime. Il avait utilisé le mot "feu" pour la designer elle, mais Alice également. Ce n’était pas la première fois. Dans la bouche de Yuri, le feu était un symbole de force indomptable. Cela, elle le savait.
Donc, encore une fois, Alice était trop forte pour être mariée. Était-ce bien cela ?
Père, quant à lui, était… faible. Pourquoi ? Parce qu’il avait déserté le sol français après la mort de sa mère ? Parce qu’il avait fuit ses responsabilités ? Parce qu’il avait laissé partir Mère ? Alice n’aurait su dire. Yuri voyait les choses avec un oeil qui n’était pas celui d’Alice.
Ni celui d’Alice, ni celui d’aucun autre Sangblanc.
La jeune fille leva les yeux vers le tableau de Brennus. La représentation de l’Impétueux faisait frissonner Alice. Brennus n’était pas glorifié. Jamais. Par ses actes, par sa soif de combat, il avait condamné sa famille à une morte certaine. Sa lignée ne devait sa survie qu’à Abalanis, son fils, qui parvint à la protéger envers et contre tout. Son nom est le seul qui devait être honoré.
Yuri finit par suivre le regard d’Alice. Il sourit, et se tourna à nouveau vers sa cousine.
« — Brennus force. Brennus courage.
— Est-ce pour cela que c’est sa représentation qui se trouve ici… et non celle d’Abalanis ? Parce que vous voyez en ses voeux égoïstes du courage ?
— Égoïste ? Fort.
— Je ne vois aucune force dans l’impétuosité.
— Im…pétu…osité…
— … Thomas, aide moi. »
Thomas réfléchit, ses doigts tapotant sur le dossier du fauteuil d’Alice. « Impétuosité… » répéta t-il. « Violent ? Enragé ? »
Ce dernier mot sembla au goût de Yuri qui afficha un grand sourire carnassier. « Enragé ! Da ! Brennus enragé. Fort ! Combattant ! Déchiré ennemi. Manger ennemi. Plus ennemi. Abalanis ? Caché ! Sournois. Faible. Renard. Renard pas fort. Ours fort. Brennus ? Ours. Loup ? Daaaa. Loup ! Sangblanc doit être loup. »
Alice grinça des dents lorsque son ancêtre tant honoré fut désigné comme faible. Concernant l’avis de Yuri sur Brennus… c’était tout autre.
Il était vrai, Brennus fut maudit pour avoir préféré prendre les armes pour lutter contre les incursions romaines, et ainsi protéger les terres des Allobroges. En cela, oui, Brennus avait fait preuve de force, et avait été puni pour cela. Yuri donnait beaucoup d’importance à la force et, surtout, à l’honneur. Alors il était normal de l’entendre glorifier l’héritage de celui que les Sangblanc de la branche principale laissait couler à terre leur de leur Veillée.
Yuri se redressa, et tendit le bras pour récupérer un gâteau sec. Il l’engouffra dans sa bouche, avant de désigner le plateau aux deux jeunes sorciers. « Pas manger ? Petit faon aime sucre. Yuri sait. » L’ours décocha un clin d’oeil maladroit à Alice. « Pas empoisonné. Yuri ours ? Da. Yuri pas sournois. »
Alice étira un maigre sourire en réponse à Yuri. Ce qu’ils pouvaient la tenter, ces zéphyrs…
La porte du salon s’ouvrit, et la domestique aux cheveux noirs apparus. Elle s’inclina bas, et lança quelques mots en russe. Un grand sourire naquit sur le visage de Yuri. Il se leva aussitôt. « Manger ! Petit faon blessé, petit faon mangé !…manger ? Doit manger. Pas manger petit faon. Petit faim DOIT manger. »
Et dans un grand rire, Yuri contourna les deux héritiers, frappant son ventre de ses deux mains. Alice et Thomas échangèrent un regard sceptique. Il échangea quelques mots avec sa domestique avant de quitter la pièce.
Avec l'aide de son frère, Alice se releva. Elle serrait les dents. « — Allons manger, Thomas. Je suis affamée.
— Yuri pourrait empoisonner nos plats, et tu le sais.
— Je prends le risque. J'ai vraiment faim. Et si je m'empoisonne, j'ai un bézoard dans ma sacoche. Première poche, à côté de ma boite de lentilles. »
Thomas roula des yeux. Inutile de converser avec Alice lorsque son ventre criait famine.
Et le plateau de friandises lui jetait des œillades tentatrices…
C’était trop pour Alice. Elle finit par se lever, avec une pénibilité marquée par la douleur qui la sillonnait. Voyant les difficultés de la jeune femme, Thomas et Yuri se levèrent pour l’aider. Alice les regarda tour à tour.
« Je constate que vous avez réussi à vous mettre d’accord sur un point, c’est un bon début. Peut-être allons nous enfin pouvoir rentrer dans le vif du sujet ? » Alice planta son regard sur Thomas, ses sourcils se fronçant.
L’héritier resta muet quelques secondes, avant de sourire. Il s’approcha de sa sœur, et l’aida a s’asseoir à nouveau.
« Bien », lança t-il en se redressant. Il pivota vers Yuri. « Nous n’avons pas voler des jours durant pour parler de votre aisance à broyer notre belle langue ou de l’accueil de vos fils, vous vous en doutez. Non. Nous venons parler du poignard que vous avez enfoncé dans le dos du Cerf. »
Alice soupira de soulagement. Par Circée. Pourquoi était-ce la plus jeune qui devait sermonner les plus âgés ? Peu importait, seul le résultat comptait au final. Mais tout de même. Était-ce cela, sa malédiction de femme Sangblanc ? Être condamnée à dresser ce fauve de Thomas ? Une panthère enragée serait plus apte à se tenir convenablement.
Thomas contourna le fauteuil d’Alice pour s’appuyer à son dossier. Yuri suivait ses déplacements avec un sourire. « Voyez vous, mon cousin l’Ours, notre grande famille ne doit sa longévité qu’à une seule chose : la loyauté. Celle que chaque membre, branche principale comme secondaire, à pour les autres membres. En donnant votre nouveau né à la Truite, vous avez placé la branche principale dans une position délicate. » Thomas glissa un regard vers Alice. « Il était convenu qu’Alice devienne la nouvelle cheffe de la branche italienne en s’unissant à un Sang-Pur italien. Ainsi, le sang aurait été renouvelé… mais pas modifié. » Thomas posa ses mains sur les épaules de sa jeune sœur, se redressant pour planter ses yeux d’argent sur Yuri. « Vous placez votre propre sang dans une fâcheuse situation. L’annonce des fiançailles d’Alice approche à grands pas… et voilà que nous allons devoir les annuler. Savez-vous à quel point il est difficile de se faire des alliés, estimé cousin ? Et savez-vous à quel point il est aisé de se faire des ennemis ? Sur ce dernier point, je pense ne pas me tromper en affirmant que vous êtes un maître en la matière. »
Le silence retomba à la fin du monologue de Thomas. Sœur et frère observaient Yuri sans dire un mot, sans faire un geste. Avait-il compris ? Yuri comprenait le français, mais refusait de faire un effort lorsqu’il s’agissait de le parler. Néanmoins, certains mots pouvaient être compliqué à comprendre, et c’était pourquoi Søren leur avait conseillé d’être simple, et bref. Chose que ni Thomas ni Alice n’était.
Le sourire de Yuri fondit avec lenteur. Son visage n’était plus celui d’un homme amusé par la verve acerbe d’un garçon qui se prenait pour un homme. Sa barbe lisse et blanche n’avait plus cette image de douceur que l’on prêtait faussement aux nuages lorsque l’on était enfant. A présent que le masque était tombé, Alice réalisait que son surnom n’était pas seulement lié au symbole de la branche russe.
Yuri Sangblanc portait sur lui la dangerosité que l’on prête légitimement à l’Ours.
« Yuri pas politique » dit-il d’une voix grave. « Yuri rend famille forte. Alliés ? Pas besoin. Futile. Ennemis ? Aucun. Détruit ». L’Ours s’assit à nouveau dans son fauteuil. « Abalanis dire : famille forte si famille unie. Forte ? Niet. Unie ? Da.Yuri unit famille. Yuri pas vendre petite ourse à inconnu. Petite ourse choisit amour. Petit faon plus bête petite ourse ? Petit faon viande pour homme ? »
Yuri darda son regard sur Alice qui se liquéfia sur place. D’un ample geste de la main, il l’invita a parler.
Alice dressa le menton.
« Nos ancêtres ont fait des sacrifices pour nous offrir la vie que nous avons aujourd’hui. Souventefois, par des mariages. Si par ce mariage je peux… je pouvais rendre ma famille plus forte, je l’aurai fait avec le sourire. »
Le grand massif de Yuri fut secoué d’un rire guttural. Il s’enfonça dans son siège, frappant ses mains sur ses cuisses avec lassitude. « Petit faon sacrifice. Vilain sacrifice. Petit faon fort ! Petit faon feu ! Romy feu. Comme petit faon. Petit faon honore Sangblanc… pas Nerrah. Nerrah fort. Sangblanc ? Hmmmmm…. Pas Sangblanc de Dorian. Dorian faible. »
L’affront arma le cœur d’Alice d’une lance aiguisée. Elle pencha la tête en avant, et articula avec soin : « Dorian Sangblanc est votre chef légitime. Par son sang, par ses actes et par sa volonté sans faille a annihilé toute faiblesse qui pourrait nuire à notre glorieuse famille. Faiblesse que vous incarnez aujourd’hui. »
Le sourire de Yuri revint comme un abraxan au galop. Il joua de ses grandes épaules comme si un frisson venait de le parcourir. Ses yeux bridés s’écarquillèrent de joie. Il frappa à nouveau ses grandes mains sur ses cuisses avant de les tendre vers Alice pour la designer. « Otlichno ! Petit faon fort ! Petit faon digne ! Pas petite viande ! »
Alice haussa un sourcil. Elle se tourna un peu pour voir la réaction Thomas. Ce dernier roulait des yeux. « Je ne cherche plus à comprendre », dit-il à l’attention de sa sœur.
Mais Alice voulait comprendre. Alice défendait son père avec vaillance, et pour cela ne méritait pas d’être considérée comme… une petite viande ? Yuri avait toujours eu une façon de s’exprimer bien à lui. La plupart du temps, tout faisait référence au monde animal ou à la vie sauvage, car c’était avec des mots de cet univers qu’il avait commencé à apprendre le français. Il avait finalement estimé que le vocabulaire mis à sa disposition était largement suffisant pour se faire comprendre, et avait donc cessé d’apprendre. Depuis, dialoguer avec Yuri relevait du décryptage.
La viande, donc.
Petite viande, viande pour homme… cela faisait référence au mariage. Donc, d’après Yuri, Alice ne méritait pas d’être mariée pour obtenir un arrangement, car elle était forte, et digne. Bien.
Qu’avait-il dit avant d’insulter Père ? Il avait fait référence à Mère, qu’il surnommait Romy. Un surnom bien trop doux pour cette harpie. Quoi qu’il en soit, Yuri la tenait en haute estime. Il avait utilisé le mot "feu" pour la designer elle, mais Alice également. Ce n’était pas la première fois. Dans la bouche de Yuri, le feu était un symbole de force indomptable. Cela, elle le savait.
Donc, encore une fois, Alice était trop forte pour être mariée. Était-ce bien cela ?
Père, quant à lui, était… faible. Pourquoi ? Parce qu’il avait déserté le sol français après la mort de sa mère ? Parce qu’il avait fuit ses responsabilités ? Parce qu’il avait laissé partir Mère ? Alice n’aurait su dire. Yuri voyait les choses avec un oeil qui n’était pas celui d’Alice.
Ni celui d’Alice, ni celui d’aucun autre Sangblanc.
La jeune fille leva les yeux vers le tableau de Brennus. La représentation de l’Impétueux faisait frissonner Alice. Brennus n’était pas glorifié. Jamais. Par ses actes, par sa soif de combat, il avait condamné sa famille à une morte certaine. Sa lignée ne devait sa survie qu’à Abalanis, son fils, qui parvint à la protéger envers et contre tout. Son nom est le seul qui devait être honoré.
Yuri finit par suivre le regard d’Alice. Il sourit, et se tourna à nouveau vers sa cousine.
« — Brennus force. Brennus courage.
— Est-ce pour cela que c’est sa représentation qui se trouve ici… et non celle d’Abalanis ? Parce que vous voyez en ses voeux égoïstes du courage ?
— Égoïste ? Fort.
— Je ne vois aucune force dans l’impétuosité.
— Im…pétu…osité…
— … Thomas, aide moi. »
Thomas réfléchit, ses doigts tapotant sur le dossier du fauteuil d’Alice. « Impétuosité… » répéta t-il. « Violent ? Enragé ? »
Ce dernier mot sembla au goût de Yuri qui afficha un grand sourire carnassier. « Enragé ! Da ! Brennus enragé. Fort ! Combattant ! Déchiré ennemi. Manger ennemi. Plus ennemi. Abalanis ? Caché ! Sournois. Faible. Renard. Renard pas fort. Ours fort. Brennus ? Ours. Loup ? Daaaa. Loup ! Sangblanc doit être loup. »
Alice grinça des dents lorsque son ancêtre tant honoré fut désigné comme faible. Concernant l’avis de Yuri sur Brennus… c’était tout autre.
Il était vrai, Brennus fut maudit pour avoir préféré prendre les armes pour lutter contre les incursions romaines, et ainsi protéger les terres des Allobroges. En cela, oui, Brennus avait fait preuve de force, et avait été puni pour cela. Yuri donnait beaucoup d’importance à la force et, surtout, à l’honneur. Alors il était normal de l’entendre glorifier l’héritage de celui que les Sangblanc de la branche principale laissait couler à terre leur de leur Veillée.
Yuri se redressa, et tendit le bras pour récupérer un gâteau sec. Il l’engouffra dans sa bouche, avant de désigner le plateau aux deux jeunes sorciers. « Pas manger ? Petit faon aime sucre. Yuri sait. » L’ours décocha un clin d’oeil maladroit à Alice. « Pas empoisonné. Yuri ours ? Da. Yuri pas sournois. »
Alice étira un maigre sourire en réponse à Yuri. Ce qu’ils pouvaient la tenter, ces zéphyrs…
La porte du salon s’ouvrit, et la domestique aux cheveux noirs apparus. Elle s’inclina bas, et lança quelques mots en russe. Un grand sourire naquit sur le visage de Yuri. Il se leva aussitôt. « Manger ! Petit faon blessé, petit faon mangé !…manger ? Doit manger. Pas manger petit faon. Petit faim DOIT manger. »
Et dans un grand rire, Yuri contourna les deux héritiers, frappant son ventre de ses deux mains. Alice et Thomas échangèrent un regard sceptique. Il échangea quelques mots avec sa domestique avant de quitter la pièce.
Avec l'aide de son frère, Alice se releva. Elle serrait les dents. « — Allons manger, Thomas. Je suis affamée.
— Yuri pourrait empoisonner nos plats, et tu le sais.
— Je prends le risque. J'ai vraiment faim. Et si je m'empoisonne, j'ai un bézoard dans ma sacoche. Première poche, à côté de ma boite de lentilles. »
Thomas roula des yeux. Inutile de converser avec Alice lorsque son ventre criait famine.
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
L'Ours et le Faon
Les doigts d’Alice se crispèrent sur le bras de Thomas. Il arrêta leur marche dans ce long couloir sombre pour la troisième fois en quelques minutes. La domestique, loin devant eux, fit de même. Alice inspira, forçant son dos à se faire droit. Thomas claqua sa langue contre ses dents.
La situation était critique, et ils le savaient tous les deux. Ils était à des milliers de kilomètres de la France, Alice était blessée, Corvenin était blessé et, pour couronner le tout, ils étaient logés par des sibériens acariâtres dont le chef était passionné par les poisons.
Cette première mission était une catastrophe.
Arrivé à destination, la domestique poussa la porte, et inclina le buste avec respect. Thomas et Alice la remercièrent d’un signe de tête avant de pénétrer dans la salle à manger.
Toute la famille était déjà installée autour d’une immense table à manger, silencieuse. Huit de leurs douze enfants étaient là, certains âgés d’à peine quelques années. Olessia, l’épouse de Yuri, était assis près de sa plus jeune fille, et lui donnait la becquée. Deux chaises vides avaient été tirées, chacune à côté de Yuri.
Ce dernier leva la tête de son assiette, sa barbe blanche tâché de rouge. Il leva les bras en avalant le contenu de sa bouche, et désigna les chaises vides. « Bien ! Bieeeeeeen ! » s’écria t-il avec entrain.
Alice et Thomas échangèrent un regard. L’aîné la fixait, essayant vainement de la faire changer d’avis : ils ne devaient pas manger à la table de Yuri. C’était dangereux, bien trop dangereux.
Pour toute réponse, Alice leva le menton en se détachant de son frère. Elle marcha, d’un pas lent, mais sans boiter, vers la chaise la plus proche d’elle. Elle s’y installa en souriant à Yuri. « — Nous n’allions tout de même pas rater l’occasion de goûter aux mets de votre pays, estimé cousin.
— Petit faon poli. Bieeeeen. »
Thomas contourna Yuri en gardant un oeil attentif sur sa petite soeur. Il tira la chaise vers lui et s’installa à son tour. Il jeta une oeillade à Olessia, puis sourit à l’avant dernière de la portée. Il agita un doigt vers elle pour la saluer, avant de reprendre une attitude stoïque.
Alice observait la table. De nombreux mets étaient posés là, la plupart déjà entamés. Des lapins braisés, des oeufs durs, des pommes de terres rissolées, du poisson, des salades, des raviolis, des bols de soupe… tant et tant de choses odorantes. Alice jeta un regard vers le cousin à sa droite, occupé à arracher les morceaux de viande encore rattachée à l’os. Elle se concentra aussitôt sur tout autre chose : les oeufs durs. Oui, les oeufs durs, parfait.
Alice tendit une main vers le plateau. Ce simple geste lui envoya une vive douleur dans le dos, et la jeune fille se crispa aussitôt. Force et dignité, Alice. La douleur peut s’oublier.
Yuri se redressa. Il tendit le bras, et repoussa les mets qui se trouvaient devant Alice. Il attrapa ensuite le plateau d’oeufs durs et le plaça juste devant elle. Il tendit le bras un peu plus, et récupéra un bol de soupe et une miche de pain. Il s’assit à nouveau, un sourire aux lèvres. Alice observa le vieil ours, d’abord surprise, puis reconnaissante. « — Merci, cher cousin.
— Petit faon douleur. Pourquoi douleur?
— Corvenin et moi avons chuté. Une mauvaise réception, rien de grave.
— Hmmmmmm. Petit faon douloureux. Bras ? Dos ?
— Le dos, oui.
— Yuri regarde. Après manger. Manger, petit faon. Man-ger. »
De son grand doigt, il désigna le bol de soupe. « Bortsch. Légumes. Pas viande. Yuri sait ! Petit faon pas manger viande. Ah ! Dessert ? Patience. Patience. Bon, très bon. Petit faon aimer ».
Yuri sourit à la jeune fille, qui lui répondit aussitôt du sien. Il était doux de voir que, malgré toute cette avalanche de problème, l’Ours était délicat avec son invitée imposée. Alice ne pensait pas une seconde qu’il était capable de lui faire du mal. Yuri était bien trop honnête.
Thomas ne semblait pas de l’avis d’Alice. Il la fixait avec attention, sans se servir. Il n’avait même pas jeté une oeillade vers la belle bouteille de vin que Yuri gardait près de lui. Allait-il vraiment rester là, sans manger ? C’était évident. L’un d’entre eux devait être disponible pour donner un bézoard à l’autre, voilà ce qu’il devait se dire.
Alice reposa sa fourchette avec délicatesse. Cette tarte aux framboises avait dépassé toutes les espérances de son palais sucré. Il n’en restait plus. Dommage.
La table s’était petit à petit vidée. Olessia l’avait quitté pour aller coucher les enfants, non sans une courbette respectueuse tant pour son époux que pour Thomas et Alice.
Au bout d’une heure, seuls Yuri et ses invités étaient encore à table, occupé à siroter un vrai thé à la russe, produit par cette drôle de bouilloire : le samovar. Thomas, lui, ne buvait pas. Il faisait tourner entre ses doigts l’une des bouteilles de vodka restée sur la table. Il l’observait d’un air absent. Au moins ne serait-il pas saoul ce soir.
« — Bon repas ? demanda Yuri à Alice.
— C’était délicieux, estimé cousin. Vos cuisiniers sont épatants.
— Bieeeeen. Thé ?
— Surprenant.
— Sur…prenant ?
— … Il est délicieux.
— Ah ! Délicieux ! Surprenant… »
Yuri répéta le mot une seconde fois, avant de sourire. Les consonances semblaient lui plaire.
Il leva sa tasse, sourit à Alice, et termina son thé en une gorgée. Il la reposa sur la table et repoussa sa chaise pour se relever. Lentement, il déplia ses immenses membres et s’étira dans un grognement guttural. Alice l’observait sans mot dire, sa tasse à ses lèvres.
Thomas était grand, Père était grand. Mais à côté de Yuri, ils étaient deux avortons. Yuri était aussi grand que large. Gras, oui, mais pas seulement. Il était robuste, forgé par la chasse à l’arc qu’il pratiquait depuis sa plus tendre enfance. Comme il était curieux de penser que le plus grand danger venait de ses doigts délicats, et non de ses muscles saillants.
Assise à califourchon sur une chaise, Alice serrait les dents pour ne rien montrer de ses souffrances ni de sa gêne. A présent dépouillée de sa tenue de vol, la jeune femme se trouvait buste nu face à Yuri qui, installé derrière elle, s’employait à passer une pommade de son cru sur le dos douloureux de sa cousine. Fort heureusement, sa poitrine nue était cachée par un drap de soie blanc. Thomas, aux côtés de l’Ours, gardait un oeil attentif sur ses mouvements.
D’après Yuri, Alice souffrait d’au moins une côte fracturée. Enfin, il l’avait dit avec ses mots : “Un côte : Crac !”. Pour le reste, Yuri n’était pas médicomage, aussi devrait-elle consulter à leur retour sur le sol français. Aurait-elle seulement le temps ? Le gala de charité organisé par miss Fleurdelys approchait à grand pas. Alice devrait-elle subir cette sortie… avec une côte cassée ? Non, puisque Père s’y opposerait farouchement.
Alice se cramponnait au dossier de la chaise, son souffle heurté par ses douleurs. Elle se surprit à mordre le bois lorsque les doigts de Yuri passèrent sur un point plus douloureux que les autres.
Thomas restait attentif, et jamais ne lâchait Yuri des yeux. Ce constat fit rire l’Ours.
« — Petit cerf pas confiance en famille.
— En ma famille ? En général, si. Lorsqu’il s’agit de vous, j’émets mes réserves.
— Petit cerf mourra de faim avant Yuri poison. Petit faon sécurité. Petit cerf ? Petit cerf aussi. Mais petit cerf ventre vide. Grrrrrrrou. Ventre pleure. Yuri entendre.
— C’est votre langage infect qui me fait pleurer. »
Alice jeta un regard à son frère par dessus son épaule, le sermonnant d’un froncement de sourcil. Il l’envoya paître d’un geste de la main. Yuri rit à nouveau. Sans cesser ses massages sur le dos d’Alice, il tendit sa main libre vers la petite table de la chambre d’invité. Là se trouvait un plateau avec des fruits et autres délicieux petits gâteaux russes. « Petit cerf mange. Yuri pas poison. Cadavre petit cerf inutile. Petit cerf tuer lui seul. Petit cerf trop bête. »
Pour toute réponse, Thomas se leva. Il recula jusqu’à la table. Il récupéra le plateau, s’avança vers la cheminée, et, tout en souriant à Yuri, en jeta le contenu dans la cheminée aux flammes ardentes. Yuri haussa une épaule, et souffla un mot dans sa langue, inconnu à Alice, mais sans aucun doute peu flatteur.
Pourquoi fallait-il sans cesse qu’ils se provoquent ? Yuri était amusé, mais pas Thomas. Ses réponses étaient jetées du tac au tac. Que cherchait-il à accomplir en jouant le jeu de leur cousin taquin ?
Alice referma les yeux pour se concentrer sur ses pensées, et non sur ses douleurs.
Le message avait été délivré, mais avait-il été compris ? Alice en doutait. Yuri avait joué avec les mots. Il avait détourné la conversation avec une habilité qui surprenait Alice maintenant qu’elle y repensait. Il avait prit le message, oui, mais c’était seulement pour le déposer à côté de lui sans y jeter un regard.
Ce n’était pas suffisant pour Alice.
Yuri devait comprendre. C’était pour cette unique raison que Thomas et Alice avait fait tant de route. Il était hors de question de repartir avant que leur désapprobation soit marquée au fer rouge dans le cerveau du chef de famille russe.
La situation était critique, et ils le savaient tous les deux. Ils était à des milliers de kilomètres de la France, Alice était blessée, Corvenin était blessé et, pour couronner le tout, ils étaient logés par des sibériens acariâtres dont le chef était passionné par les poisons.
Cette première mission était une catastrophe.
Arrivé à destination, la domestique poussa la porte, et inclina le buste avec respect. Thomas et Alice la remercièrent d’un signe de tête avant de pénétrer dans la salle à manger.
Toute la famille était déjà installée autour d’une immense table à manger, silencieuse. Huit de leurs douze enfants étaient là, certains âgés d’à peine quelques années. Olessia, l’épouse de Yuri, était assis près de sa plus jeune fille, et lui donnait la becquée. Deux chaises vides avaient été tirées, chacune à côté de Yuri.
Ce dernier leva la tête de son assiette, sa barbe blanche tâché de rouge. Il leva les bras en avalant le contenu de sa bouche, et désigna les chaises vides. « Bien ! Bieeeeeeen ! » s’écria t-il avec entrain.
Alice et Thomas échangèrent un regard. L’aîné la fixait, essayant vainement de la faire changer d’avis : ils ne devaient pas manger à la table de Yuri. C’était dangereux, bien trop dangereux.
Pour toute réponse, Alice leva le menton en se détachant de son frère. Elle marcha, d’un pas lent, mais sans boiter, vers la chaise la plus proche d’elle. Elle s’y installa en souriant à Yuri. « — Nous n’allions tout de même pas rater l’occasion de goûter aux mets de votre pays, estimé cousin.
— Petit faon poli. Bieeeeen. »
Thomas contourna Yuri en gardant un oeil attentif sur sa petite soeur. Il tira la chaise vers lui et s’installa à son tour. Il jeta une oeillade à Olessia, puis sourit à l’avant dernière de la portée. Il agita un doigt vers elle pour la saluer, avant de reprendre une attitude stoïque.
Alice observait la table. De nombreux mets étaient posés là, la plupart déjà entamés. Des lapins braisés, des oeufs durs, des pommes de terres rissolées, du poisson, des salades, des raviolis, des bols de soupe… tant et tant de choses odorantes. Alice jeta un regard vers le cousin à sa droite, occupé à arracher les morceaux de viande encore rattachée à l’os. Elle se concentra aussitôt sur tout autre chose : les oeufs durs. Oui, les oeufs durs, parfait.
Alice tendit une main vers le plateau. Ce simple geste lui envoya une vive douleur dans le dos, et la jeune fille se crispa aussitôt. Force et dignité, Alice. La douleur peut s’oublier.
Yuri se redressa. Il tendit le bras, et repoussa les mets qui se trouvaient devant Alice. Il attrapa ensuite le plateau d’oeufs durs et le plaça juste devant elle. Il tendit le bras un peu plus, et récupéra un bol de soupe et une miche de pain. Il s’assit à nouveau, un sourire aux lèvres. Alice observa le vieil ours, d’abord surprise, puis reconnaissante. « — Merci, cher cousin.
— Petit faon douleur. Pourquoi douleur?
— Corvenin et moi avons chuté. Une mauvaise réception, rien de grave.
— Hmmmmmm. Petit faon douloureux. Bras ? Dos ?
— Le dos, oui.
— Yuri regarde. Après manger. Manger, petit faon. Man-ger. »
De son grand doigt, il désigna le bol de soupe. « Bortsch. Légumes. Pas viande. Yuri sait ! Petit faon pas manger viande. Ah ! Dessert ? Patience. Patience. Bon, très bon. Petit faon aimer ».
Yuri sourit à la jeune fille, qui lui répondit aussitôt du sien. Il était doux de voir que, malgré toute cette avalanche de problème, l’Ours était délicat avec son invitée imposée. Alice ne pensait pas une seconde qu’il était capable de lui faire du mal. Yuri était bien trop honnête.
Thomas ne semblait pas de l’avis d’Alice. Il la fixait avec attention, sans se servir. Il n’avait même pas jeté une oeillade vers la belle bouteille de vin que Yuri gardait près de lui. Allait-il vraiment rester là, sans manger ? C’était évident. L’un d’entre eux devait être disponible pour donner un bézoard à l’autre, voilà ce qu’il devait se dire.
•••
Alice reposa sa fourchette avec délicatesse. Cette tarte aux framboises avait dépassé toutes les espérances de son palais sucré. Il n’en restait plus. Dommage.
La table s’était petit à petit vidée. Olessia l’avait quitté pour aller coucher les enfants, non sans une courbette respectueuse tant pour son époux que pour Thomas et Alice.
Au bout d’une heure, seuls Yuri et ses invités étaient encore à table, occupé à siroter un vrai thé à la russe, produit par cette drôle de bouilloire : le samovar. Thomas, lui, ne buvait pas. Il faisait tourner entre ses doigts l’une des bouteilles de vodka restée sur la table. Il l’observait d’un air absent. Au moins ne serait-il pas saoul ce soir.
« — Bon repas ? demanda Yuri à Alice.
— C’était délicieux, estimé cousin. Vos cuisiniers sont épatants.
— Bieeeeen. Thé ?
— Surprenant.
— Sur…prenant ?
— … Il est délicieux.
— Ah ! Délicieux ! Surprenant… »
Yuri répéta le mot une seconde fois, avant de sourire. Les consonances semblaient lui plaire.
Il leva sa tasse, sourit à Alice, et termina son thé en une gorgée. Il la reposa sur la table et repoussa sa chaise pour se relever. Lentement, il déplia ses immenses membres et s’étira dans un grognement guttural. Alice l’observait sans mot dire, sa tasse à ses lèvres.
Thomas était grand, Père était grand. Mais à côté de Yuri, ils étaient deux avortons. Yuri était aussi grand que large. Gras, oui, mais pas seulement. Il était robuste, forgé par la chasse à l’arc qu’il pratiquait depuis sa plus tendre enfance. Comme il était curieux de penser que le plus grand danger venait de ses doigts délicats, et non de ses muscles saillants.
•••
Assise à califourchon sur une chaise, Alice serrait les dents pour ne rien montrer de ses souffrances ni de sa gêne. A présent dépouillée de sa tenue de vol, la jeune femme se trouvait buste nu face à Yuri qui, installé derrière elle, s’employait à passer une pommade de son cru sur le dos douloureux de sa cousine. Fort heureusement, sa poitrine nue était cachée par un drap de soie blanc. Thomas, aux côtés de l’Ours, gardait un oeil attentif sur ses mouvements.
D’après Yuri, Alice souffrait d’au moins une côte fracturée. Enfin, il l’avait dit avec ses mots : “Un côte : Crac !”. Pour le reste, Yuri n’était pas médicomage, aussi devrait-elle consulter à leur retour sur le sol français. Aurait-elle seulement le temps ? Le gala de charité organisé par miss Fleurdelys approchait à grand pas. Alice devrait-elle subir cette sortie… avec une côte cassée ? Non, puisque Père s’y opposerait farouchement.
Alice se cramponnait au dossier de la chaise, son souffle heurté par ses douleurs. Elle se surprit à mordre le bois lorsque les doigts de Yuri passèrent sur un point plus douloureux que les autres.
Thomas restait attentif, et jamais ne lâchait Yuri des yeux. Ce constat fit rire l’Ours.
« — Petit cerf pas confiance en famille.
— En ma famille ? En général, si. Lorsqu’il s’agit de vous, j’émets mes réserves.
— Petit cerf mourra de faim avant Yuri poison. Petit faon sécurité. Petit cerf ? Petit cerf aussi. Mais petit cerf ventre vide. Grrrrrrrou. Ventre pleure. Yuri entendre.
— C’est votre langage infect qui me fait pleurer. »
Alice jeta un regard à son frère par dessus son épaule, le sermonnant d’un froncement de sourcil. Il l’envoya paître d’un geste de la main. Yuri rit à nouveau. Sans cesser ses massages sur le dos d’Alice, il tendit sa main libre vers la petite table de la chambre d’invité. Là se trouvait un plateau avec des fruits et autres délicieux petits gâteaux russes. « Petit cerf mange. Yuri pas poison. Cadavre petit cerf inutile. Petit cerf tuer lui seul. Petit cerf trop bête. »
Pour toute réponse, Thomas se leva. Il recula jusqu’à la table. Il récupéra le plateau, s’avança vers la cheminée, et, tout en souriant à Yuri, en jeta le contenu dans la cheminée aux flammes ardentes. Yuri haussa une épaule, et souffla un mot dans sa langue, inconnu à Alice, mais sans aucun doute peu flatteur.
Pourquoi fallait-il sans cesse qu’ils se provoquent ? Yuri était amusé, mais pas Thomas. Ses réponses étaient jetées du tac au tac. Que cherchait-il à accomplir en jouant le jeu de leur cousin taquin ?
Alice referma les yeux pour se concentrer sur ses pensées, et non sur ses douleurs.
Le message avait été délivré, mais avait-il été compris ? Alice en doutait. Yuri avait joué avec les mots. Il avait détourné la conversation avec une habilité qui surprenait Alice maintenant qu’elle y repensait. Il avait prit le message, oui, mais c’était seulement pour le déposer à côté de lui sans y jeter un regard.
Ce n’était pas suffisant pour Alice.
Yuri devait comprendre. C’était pour cette unique raison que Thomas et Alice avait fait tant de route. Il était hors de question de repartir avant que leur désapprobation soit marquée au fer rouge dans le cerveau du chef de famille russe.
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
L'Ours et le Faon
Alice ne parvenait pas à dormir.
Allongée dans un lit bien trop dur pour un dos bien trop douloureux, ses yeux restaient ouverts, fixés sur le plafond. Elle avait bien essayé de lire les quelques livres disponibles dans la chambre, mais tout était en cyrillique. Des friandises, Alice n’en avait plus : tout avait été carbonisé dans la cheminée. Thomas ? Dans sa propre chambre, à côté de la sienne. Alice aurait pu aller le voir, mais elle refusait de subir ses sermons. Et quels sermons…
Nous avions convenu qu’aucune nourriture, aucune boisson ne devait être ingurgitée sous le toit des russes, lui répéterait-il. Et Alice n’aurait d’autre choix que d’élever la voix pour couvrir les moqueries de Thomas.
Avec lenteur, Alice se redressa. Ou plutôt, se déplia à la manière d’un vieillard sur son lit de mort. Tout geste était pénible. Mais écouter la douleur, c’était donner voix à la faiblesse.
Alors, Alice bomba le torse, regretta aussitôt, et quitta la chambre.
Enveloppée dans une robe de chambre au touché désagréable, Alice avançait dans le couloir sombre, son chandelier pour seule source de lumière. Elle avançait sur la pointe des pieds, non par soucis de discrétion, mais parce qu’elle ne voulait pas sentir la pierre froide sous ses pieds nus.
L’air était frais, mordant, et empli Alice d’un sentiment d’oppression. Les ombres vacillantes que son chandelier projetaient sur les murs lui donnait l’impression de ne pas être seule. Peut-être aurait-elle dû rebrousser chemin, aller réveiller Thomas et le laisser la distraire. Sans doute aurait-elle finit par trouver le sommeil ?
Alice passait de couloir en couloir. Chaque pierre se ressemblait, pas la moindre décoration ne pouvait lui indiquer si elle ne tournait pas en rond.
Si bien qu’au bout de plusieurs dizaines de minutes de marche, ce qui devait arriver arriva : Alice s’était perdue.
Son front contre le mur de pierre, Alice poussa un profond soupir. Quand admettrait-elle que son sens de l’observation laissait à désirer ?
Sur son côté, Alice aperçu une lumière vacillante. Elle avançait vers elle et, bientôt, elle entendit des pas. Alice se redressa avec lenteur.
Un rire de gorge s’éleva dans le couloir.
« Petit faon fouineur ? »
Alice reconnu sans peine la voix de Yuri. Sa carrure se projetait sur les murs a mesure qu’il avançait. Alice déglutit.
« Nullement », répondit-elle. « Je ne parviens pas à dormir. »
La chandelle de Yuri exposa enfin ses traits. Il sourit, s’arrêtant à quelques pas de sa jeune cousine. « Yuri solution. »
Dans le confort d’un fauteuil, Alice sirotait une tisane. Un mélange de baies et une touche de verveine, agrémentée d’une pincée de poudre de framboise. De quoi ravir le palais d’Alice qui, dans un sourire, soupira d’aise.
Assis en face d’elle, buvant le même breuvage, Yuri observait Alice avec un œil amusé. Seul le feu dans la cheminée éclairait la pièce dans laquelle Yuri les avait amené.
« Vous maîtrisez l’art des concoctions avec brio, estimé cousin » dit Alice. « Les potions, les poisons, le thé, les tisanes… »
Yuri accueillit le compliment dans un sourire. « Yuri aime Nature. Nature donne beaucoup. Petit faon aime nature ? »
Alice opina du chef. « — Lorsque j’étais étudiante à Poudlard, j’étais passionnée par l’art des potions. J’aimais la minutie dont il fallait faire preuve pour réussir ses concoctions. Trouver quel ingrédient donne tel réaction, lesquels peuvent être remplacés par d’autres…
— Petit faon plus potions ?
— Plus aujourd’hui, non. Je n’ai plus le temps de m’y consacrer comme avant. Et puis Beauxbâtons m’a ouvert de nouvelles portes.
— Nouvelles portes ? Vol ?
— Grands dieux non. Le vol m’est particulièrement désagréable, et me l’était également à Poudlard. Non, je parle de la Métamorphose, qui est une matière très importante à Beauxbâtons. J’adorais déjà cela a Poudlard, mais en France, c’est… différent.
— Mieux ?
— Bien mieux. »
Yuri prit une gorgée de tisane. Il déposa sa tasse sur la table basse. « Petit faon chanceux. Changer école ? Chance. Grand chance. »
Alice ne pouvait contredire Yuri, bien qu’à ces yeux cette chance n’en soit pas une. Profiter de l’enseignement de deux écoles prestigieuses n’était pas à la portée du premier sorcier. Alice devait cette chance à ses Ancêtres qui, dans leur grande sagesse, s’étaient liés aux bonnes personnes. « Oui», finit-elle par dire. « J’ai eu beaucoup de chance ».
Yuri garda le silence un moment, son regard planté sur Alice. Il se pencha en avant, et étendit ses doigts vers elle. Instinctivement, Alice recula sa tête, ses sourcils se haussant. Dans un sourire, Yuri pointa du doigt sa joue. « Cicatrice ».
Alice posa sa main sur sa joue balafrée. Trop concentrée sur la douleur qui sillonnait son dos, son enchantement avait finit par s’éteindre. Voila pourquoi, cette nuit, Alice ne souffrait pas de céphalées.
Elle soupira, ses yeux se baissant sur ses genoux. La mutilation d’Alice n’était un secret pour aucun Sangblanc, la jeune fille en avait toute conscience. Mais rares étaient ceux qui avait pu la voir de leurs propres yeux.
Yuri récupéra sa tasse et se rencogna dans son fauteuil
« — Petit faon raconte.
— Que voulez-vous que je vous raconte, estimé cousin ? L’histoire de cette affreuse cicatrice ?
— Da.
— Ce n’est pas une histoire que j’aime raconter.
— Histoire petit faon. Cicatrice petit faon. Raconte. Hop. Hop. »
Alice leva les yeux au ciel. « Très bien », soupira t-elle. Elle prit une gorgée de tisane, avant de reposer sa tasse.
« — J’ai… gagné cette cicatrice lors d’un bal à Poudlard ,commença t-elle. A cette époque, j’étais âgée de douze ans. Il y a eu une… intervention de suprémacistes sorciers. Des élèves fanatiques, vêtus comme des Mangemorts. Ils ont attaqués les professeurs, les élèves… tout est vite devenu un chaos terrifiant. Il y a eu beaucoup de blessés. »
Alice se tut un instant. Ses souvenirs étaient intacts, et il lui semblait encore sentir l’odeur de la fumée, entendre le bourdonnement qui avait résulté de l’explosion.
Yuri écoutait, sans jamais quitter Alice des yeux. Il respectait son silence soudain, sans doute conscient de son traumatisme.
Alice inspira, et reprit.
« Il y avait une élève, plus âgée que moi, qui s’est plusieurs fois montré odieuses avec des Nés Sans-Pouvoir, ou des Sang-Mêlé. Elle ne faisait pas partie des Néo-Mangemorts, mais je savais qu’elle représentait un danger, et qu’elle n’hésiterait pas à faire du mal autour d’elle. Alors, je l’ai cherchée. Je voulais être certaine qu’elle ne fasse de mal à personne. Et je l’ai vu attaquer un Né Sans-Pouvoir. Elle s’avançait pour en finir avec lui, alors… je suis intervenue. Je lui ai donné un coup de poing en plein visage. »
Yuri sourit, agréablement surprit par ce qu’il entendait. « Petit faon mord », dit-il avec amusement. Alice sourit à peine. Oui, déjà à cette époque, Alice contrôlait mal ses émotions. Une honte.
« Continue », lança Yuri, son sourire disparu. Alice hocha la tête.
« Elle m’a vite mise à terre, profitant de la douleur que je m’étais infligée en frappant dans son masque. Elle était plus forte, et connaissait mes points faibles ». Alice découvrit son poignet gauche, et tapota son doigt sur l’os. « Quelques mois avant, un… policier, disons cela, m’avait cassé le poignet. Je pense qu’il s’agissait d’un ancien prisonnier que mon père avait envoyé à Azkaban. Il m’a reconnu et… enfin, là n’est pas le sujet. »
Ses souvenirs là, Alice ne voulait pas y songer, et certainement pas les partager avec un membre de sa famille. Cette agression résultait d’un acte de résistance, et personne ne devait savoir qu’Alice avait eu l’audace de se mettre dans une telle situation.
« Harrison - la fille qui m’a mutilée - savait que j’avais été blessée, puisque j’avais porté une attelle. Elle en a profité pour m’immobiliser. Elle a même essayé de m’étrangler mais… finalement elle a préféré prendre sa baguette, et écrire ce mot sur mon visage avec un sortilège de découpe. Traitor. Ce qui signifie… Traitresse. »
Yuri fronça les sourcils. Ses yeux n’étaient plus que deux fentes surplombées par deux barres blanches. A la lueur des flammes, son regard était d’un blanc saisissant.
Traîtresse. Ce mot était puissant. Traîtresse a son sang. Voilà ce que Carry Harrison aurait écrit si sa joue n’avait pas été aussi petite. Une joue de fillette à peine sortie de l’enfance.
Alice bu une gorgée de tisane, silencieuse. Et quand soudain, Yuri lâcha un grognement à peine sorcier, Alice se figea. La colère de Yuri était palpable.
Il marmonna quelques mots en russe. Ses murmures devinrent des psalmodies incompréhensibles. Alice restait statique, se délectant de la réaction de Yuri. C’est ce qu’elle aurait aimé voir chez tous les adultes. La rage. La haine. L’envie pur et simple de détruire celle qui avait osé toucher à Alice Sangblanc.
Les traits de Yuri finirent par se détendre. Il observa Alice avec attention, contemplant non pas sa cicatrice, mais l’intégralité de son visage. Il planta enfin son regard dans le sien.
« Petit faon fort. Petit faon fort hier. Petit faon fort demain. »
Yuri se pencha en avant, et tendit sa grande main vers Alice. Cette dernière s’avança un peu sur son fauteuil, et vint poser sa main dans la sienne. Yuri la recouvrit de l’autre.
« Petit faon plus fort jeune cerf. Petit faon plus fort grand cerf. Petit faon pas devenir biche. Petit faon devenir loup. Grand loup. Pas viande à homme. Petit faon mérite couronne. Cerf pas donner couronne. Jamais. Cerf donner collier. Cerf tenir laisse. Faire bébé. Obéir. Obéir. Toujours obéir. Petit faon doit être grand loup. »
Alice resta muette. Le regard de Yuri était sérieux. Ces mots, une succession sans queue ni tête pour une oreille non avertie, résonnaient en elle. Elle sentit son cœur battre plus vite.
Yuri se pencha un peu plus en avant, serrant les doigts d’Alice entre les siens.
« Partir, petit faon. Partir loin cerf. Grande force. Trop grande force. Biche faible. Cerf manger biche. Toujours. Toujours. Toujours et mort. Biche… »
Yuri se confrontait à son propre manque de vocabulaire. Il grogna, et se releva sans lâcher Alice. Il contourna la table, et vint s’agenouiller devant elle. Alice ne quittait pas son cousin des yeux, analysant chaque mot, chaque répétition.
« Ancêtres Ours donner Sanglier, Corbeau. Ancêtres Cerf donner Renard, Truite, Lynx. Petit faon doit donner Loup. Petit faon pas devenir biche. Petit faon devenir loup. Grand loup. »
Alice comprenait. Ses yeux s’écarquillèrent, frappée par l’alternative que lui montrait Yuri.
Créer sa propre branche.
Quitter la branche principale… et devenir la Cheffe de sa propre lignée.
Ce fut comme une vague qui la frappa de plein fouet. Elle lui coupa le souffle, la laissant chancelante et tremblante. Alice était muette, ses lèvres entrouvertes. Aucun mot ne lui venait, aucune pensée ne s’imposait à elle. Elle restait là, sa main entre celles de Yuri. Figée par une possibilité qu’elle n’avait jamais osé imaginer.
La main de Yuri vint recouvrir la joue mutilée d’Alice. Il la força à se pencher vers lui, ne voulant jamais rompre le contact visuel.
« Petit faon feu. Pas sacrifice. Petit faon manger ennemi. Petit faon protéger famille ? Petit faon grandir famille ? Petit faon devenir loup. Loup protéger meute. »
Un sourire glissa sur les lèvres de Yuri. Il vint poser son front contre celui d’Alice et murmura trois mots d’une simplicité enfantine, mais qui résonnèrent en Alice comme un chant religieux.
« Alice grand loup. »
Allongée dans un lit bien trop dur pour un dos bien trop douloureux, ses yeux restaient ouverts, fixés sur le plafond. Elle avait bien essayé de lire les quelques livres disponibles dans la chambre, mais tout était en cyrillique. Des friandises, Alice n’en avait plus : tout avait été carbonisé dans la cheminée. Thomas ? Dans sa propre chambre, à côté de la sienne. Alice aurait pu aller le voir, mais elle refusait de subir ses sermons. Et quels sermons…
Nous avions convenu qu’aucune nourriture, aucune boisson ne devait être ingurgitée sous le toit des russes, lui répéterait-il. Et Alice n’aurait d’autre choix que d’élever la voix pour couvrir les moqueries de Thomas.
Avec lenteur, Alice se redressa. Ou plutôt, se déplia à la manière d’un vieillard sur son lit de mort. Tout geste était pénible. Mais écouter la douleur, c’était donner voix à la faiblesse.
Alors, Alice bomba le torse, regretta aussitôt, et quitta la chambre.
Enveloppée dans une robe de chambre au touché désagréable, Alice avançait dans le couloir sombre, son chandelier pour seule source de lumière. Elle avançait sur la pointe des pieds, non par soucis de discrétion, mais parce qu’elle ne voulait pas sentir la pierre froide sous ses pieds nus.
L’air était frais, mordant, et empli Alice d’un sentiment d’oppression. Les ombres vacillantes que son chandelier projetaient sur les murs lui donnait l’impression de ne pas être seule. Peut-être aurait-elle dû rebrousser chemin, aller réveiller Thomas et le laisser la distraire. Sans doute aurait-elle finit par trouver le sommeil ?
Alice passait de couloir en couloir. Chaque pierre se ressemblait, pas la moindre décoration ne pouvait lui indiquer si elle ne tournait pas en rond.
Si bien qu’au bout de plusieurs dizaines de minutes de marche, ce qui devait arriver arriva : Alice s’était perdue.
Son front contre le mur de pierre, Alice poussa un profond soupir. Quand admettrait-elle que son sens de l’observation laissait à désirer ?
Sur son côté, Alice aperçu une lumière vacillante. Elle avançait vers elle et, bientôt, elle entendit des pas. Alice se redressa avec lenteur.
Un rire de gorge s’éleva dans le couloir.
« Petit faon fouineur ? »
Alice reconnu sans peine la voix de Yuri. Sa carrure se projetait sur les murs a mesure qu’il avançait. Alice déglutit.
« Nullement », répondit-elle. « Je ne parviens pas à dormir. »
La chandelle de Yuri exposa enfin ses traits. Il sourit, s’arrêtant à quelques pas de sa jeune cousine. « Yuri solution. »
•••
Dans le confort d’un fauteuil, Alice sirotait une tisane. Un mélange de baies et une touche de verveine, agrémentée d’une pincée de poudre de framboise. De quoi ravir le palais d’Alice qui, dans un sourire, soupira d’aise.
Assis en face d’elle, buvant le même breuvage, Yuri observait Alice avec un œil amusé. Seul le feu dans la cheminée éclairait la pièce dans laquelle Yuri les avait amené.
« Vous maîtrisez l’art des concoctions avec brio, estimé cousin » dit Alice. « Les potions, les poisons, le thé, les tisanes… »
Yuri accueillit le compliment dans un sourire. « Yuri aime Nature. Nature donne beaucoup. Petit faon aime nature ? »
Alice opina du chef. « — Lorsque j’étais étudiante à Poudlard, j’étais passionnée par l’art des potions. J’aimais la minutie dont il fallait faire preuve pour réussir ses concoctions. Trouver quel ingrédient donne tel réaction, lesquels peuvent être remplacés par d’autres…
— Petit faon plus potions ?
— Plus aujourd’hui, non. Je n’ai plus le temps de m’y consacrer comme avant. Et puis Beauxbâtons m’a ouvert de nouvelles portes.
— Nouvelles portes ? Vol ?
— Grands dieux non. Le vol m’est particulièrement désagréable, et me l’était également à Poudlard. Non, je parle de la Métamorphose, qui est une matière très importante à Beauxbâtons. J’adorais déjà cela a Poudlard, mais en France, c’est… différent.
— Mieux ?
— Bien mieux. »
Yuri prit une gorgée de tisane. Il déposa sa tasse sur la table basse. « Petit faon chanceux. Changer école ? Chance. Grand chance. »
Alice ne pouvait contredire Yuri, bien qu’à ces yeux cette chance n’en soit pas une. Profiter de l’enseignement de deux écoles prestigieuses n’était pas à la portée du premier sorcier. Alice devait cette chance à ses Ancêtres qui, dans leur grande sagesse, s’étaient liés aux bonnes personnes. « Oui», finit-elle par dire. « J’ai eu beaucoup de chance ».
Yuri garda le silence un moment, son regard planté sur Alice. Il se pencha en avant, et étendit ses doigts vers elle. Instinctivement, Alice recula sa tête, ses sourcils se haussant. Dans un sourire, Yuri pointa du doigt sa joue. « Cicatrice ».
Alice posa sa main sur sa joue balafrée. Trop concentrée sur la douleur qui sillonnait son dos, son enchantement avait finit par s’éteindre. Voila pourquoi, cette nuit, Alice ne souffrait pas de céphalées.
Elle soupira, ses yeux se baissant sur ses genoux. La mutilation d’Alice n’était un secret pour aucun Sangblanc, la jeune fille en avait toute conscience. Mais rares étaient ceux qui avait pu la voir de leurs propres yeux.
Yuri récupéra sa tasse et se rencogna dans son fauteuil
« — Petit faon raconte.
— Que voulez-vous que je vous raconte, estimé cousin ? L’histoire de cette affreuse cicatrice ?
— Da.
— Ce n’est pas une histoire que j’aime raconter.
— Histoire petit faon. Cicatrice petit faon. Raconte. Hop. Hop. »
Alice leva les yeux au ciel. « Très bien », soupira t-elle. Elle prit une gorgée de tisane, avant de reposer sa tasse.
« — J’ai… gagné cette cicatrice lors d’un bal à Poudlard ,commença t-elle. A cette époque, j’étais âgée de douze ans. Il y a eu une… intervention de suprémacistes sorciers. Des élèves fanatiques, vêtus comme des Mangemorts. Ils ont attaqués les professeurs, les élèves… tout est vite devenu un chaos terrifiant. Il y a eu beaucoup de blessés. »
Alice se tut un instant. Ses souvenirs étaient intacts, et il lui semblait encore sentir l’odeur de la fumée, entendre le bourdonnement qui avait résulté de l’explosion.
Yuri écoutait, sans jamais quitter Alice des yeux. Il respectait son silence soudain, sans doute conscient de son traumatisme.
Alice inspira, et reprit.
« Il y avait une élève, plus âgée que moi, qui s’est plusieurs fois montré odieuses avec des Nés Sans-Pouvoir, ou des Sang-Mêlé. Elle ne faisait pas partie des Néo-Mangemorts, mais je savais qu’elle représentait un danger, et qu’elle n’hésiterait pas à faire du mal autour d’elle. Alors, je l’ai cherchée. Je voulais être certaine qu’elle ne fasse de mal à personne. Et je l’ai vu attaquer un Né Sans-Pouvoir. Elle s’avançait pour en finir avec lui, alors… je suis intervenue. Je lui ai donné un coup de poing en plein visage. »
Yuri sourit, agréablement surprit par ce qu’il entendait. « Petit faon mord », dit-il avec amusement. Alice sourit à peine. Oui, déjà à cette époque, Alice contrôlait mal ses émotions. Une honte.
« Continue », lança Yuri, son sourire disparu. Alice hocha la tête.
« Elle m’a vite mise à terre, profitant de la douleur que je m’étais infligée en frappant dans son masque. Elle était plus forte, et connaissait mes points faibles ». Alice découvrit son poignet gauche, et tapota son doigt sur l’os. « Quelques mois avant, un… policier, disons cela, m’avait cassé le poignet. Je pense qu’il s’agissait d’un ancien prisonnier que mon père avait envoyé à Azkaban. Il m’a reconnu et… enfin, là n’est pas le sujet. »
Ses souvenirs là, Alice ne voulait pas y songer, et certainement pas les partager avec un membre de sa famille. Cette agression résultait d’un acte de résistance, et personne ne devait savoir qu’Alice avait eu l’audace de se mettre dans une telle situation.
« Harrison - la fille qui m’a mutilée - savait que j’avais été blessée, puisque j’avais porté une attelle. Elle en a profité pour m’immobiliser. Elle a même essayé de m’étrangler mais… finalement elle a préféré prendre sa baguette, et écrire ce mot sur mon visage avec un sortilège de découpe. Traitor. Ce qui signifie… Traitresse. »
Yuri fronça les sourcils. Ses yeux n’étaient plus que deux fentes surplombées par deux barres blanches. A la lueur des flammes, son regard était d’un blanc saisissant.
Traîtresse. Ce mot était puissant. Traîtresse a son sang. Voilà ce que Carry Harrison aurait écrit si sa joue n’avait pas été aussi petite. Une joue de fillette à peine sortie de l’enfance.
Alice bu une gorgée de tisane, silencieuse. Et quand soudain, Yuri lâcha un grognement à peine sorcier, Alice se figea. La colère de Yuri était palpable.
Il marmonna quelques mots en russe. Ses murmures devinrent des psalmodies incompréhensibles. Alice restait statique, se délectant de la réaction de Yuri. C’est ce qu’elle aurait aimé voir chez tous les adultes. La rage. La haine. L’envie pur et simple de détruire celle qui avait osé toucher à Alice Sangblanc.
Les traits de Yuri finirent par se détendre. Il observa Alice avec attention, contemplant non pas sa cicatrice, mais l’intégralité de son visage. Il planta enfin son regard dans le sien.
« Petit faon fort. Petit faon fort hier. Petit faon fort demain. »
Yuri se pencha en avant, et tendit sa grande main vers Alice. Cette dernière s’avança un peu sur son fauteuil, et vint poser sa main dans la sienne. Yuri la recouvrit de l’autre.
« Petit faon plus fort jeune cerf. Petit faon plus fort grand cerf. Petit faon pas devenir biche. Petit faon devenir loup. Grand loup. Pas viande à homme. Petit faon mérite couronne. Cerf pas donner couronne. Jamais. Cerf donner collier. Cerf tenir laisse. Faire bébé. Obéir. Obéir. Toujours obéir. Petit faon doit être grand loup. »
Alice resta muette. Le regard de Yuri était sérieux. Ces mots, une succession sans queue ni tête pour une oreille non avertie, résonnaient en elle. Elle sentit son cœur battre plus vite.
Yuri se pencha un peu plus en avant, serrant les doigts d’Alice entre les siens.
« Partir, petit faon. Partir loin cerf. Grande force. Trop grande force. Biche faible. Cerf manger biche. Toujours. Toujours. Toujours et mort. Biche… »
Yuri se confrontait à son propre manque de vocabulaire. Il grogna, et se releva sans lâcher Alice. Il contourna la table, et vint s’agenouiller devant elle. Alice ne quittait pas son cousin des yeux, analysant chaque mot, chaque répétition.
« Ancêtres Ours donner Sanglier, Corbeau. Ancêtres Cerf donner Renard, Truite, Lynx. Petit faon doit donner Loup. Petit faon pas devenir biche. Petit faon devenir loup. Grand loup. »
Alice comprenait. Ses yeux s’écarquillèrent, frappée par l’alternative que lui montrait Yuri.
Créer sa propre branche.
Quitter la branche principale… et devenir la Cheffe de sa propre lignée.
Ce fut comme une vague qui la frappa de plein fouet. Elle lui coupa le souffle, la laissant chancelante et tremblante. Alice était muette, ses lèvres entrouvertes. Aucun mot ne lui venait, aucune pensée ne s’imposait à elle. Elle restait là, sa main entre celles de Yuri. Figée par une possibilité qu’elle n’avait jamais osé imaginer.
La main de Yuri vint recouvrir la joue mutilée d’Alice. Il la força à se pencher vers lui, ne voulant jamais rompre le contact visuel.
« Petit faon feu. Pas sacrifice. Petit faon manger ennemi. Petit faon protéger famille ? Petit faon grandir famille ? Petit faon devenir loup. Loup protéger meute. »
Un sourire glissa sur les lèvres de Yuri. Il vint poser son front contre celui d’Alice et murmura trois mots d’une simplicité enfantine, mais qui résonnèrent en Alice comme un chant religieux.
« Alice grand loup. »
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050
L'Ours et le Faon
Assise dans la gare de transplanage, Alice observait Thomas tenter de dialoguer avec les douaniers. Il palabrait avec un grand sourire, présentant leurs passeports, leur présentait Corvenin qui, contre toute attente, se tenait étonnement tranquille.
Parfois, les douaniers jetaient des regards vers Alice, qui se contentait de soutenir leur regard ou de sourire. Thomas lui avait demandé de le laisser faire. Globe-trotteur aguerri, Thomas connaissait le fonctionnement des Magic’port.
Alice aurait aimé rester plus longtemps en Sibérie, mais le devoir les appelait en Grande-Bretagne.
Quel étrange voyage… Elle qui pensait accomplir une mission d’émissaire repartait avec la conviction qu’elle était destinée à accomplir de plus grandes choses. Yuri, avec une facilité effarante, avait ébranlé les certitudes d’Alice.
Elle était troisième héritière de la branche principale des Sangblanc. La dernière née. Par sa naissance, jamais Alice n’avait un jour escompté obtenir quelque influence que ce soit.
Mais à quinze ans, sa famille voulait faire d’elle la cheffe d’une branche à laquelle elle n’appartenait pas. Dans un vœu de conservation, Père et Grand-Père lui auraient donné la branche de la Truite, et les enfants qu’elle aurait eu avec Damiano auraient été la nouvelle génération italienne.
Et aujourd’hui, à l’orée de sa majorité, Yuri lui montrait une autre voie, bien plus adaptée à Alice.
Alice sentit son visage se fendre d’un sourire. Yuri avait planté une graine dans son cœur.
A Alice de la faire germer.
Thomas revint enfin, les rênes de Corvenin en main. « Tout est en règle. Nous partons dans une heure. Comment va ton dos ?
— J’ai connu mieux. Mais cela ira. Je ne suis pas en sucre.
— Lorsque Père m’aura tué pour avoir été incapable de veiller sur toi, pourras-tu avoir des mots tendre lors de mes funérailles ? Tu pourras vanter mes qualités, j’ai une liste qui doit traîner sur mon bureau. Oh, et n'hésites pas à lâcher quelques larmes.
— Ne sois pas idiot. Père a d’autres raisons bien plus légitimes de mettre un terme à ton existence de débauche. »
Thomas lâcha un rire. Il glissa une main dans ses boucles blanches. « Force est de constaté que la douleur n’a aucune influence sur ton exécrable repartie. Père en sera rassuré, c’est déjà cela. »
Le voyage du retour fut bien plus rapide, mais pas moins éprouvant.
Arrivée dans le Magic’port français, Alice manqua de rendre son petit déjeuner. Et le transplanage qui suivit jusqu’au domaine de Grand-Père la fit chanceler. Elle manqua de choir au sol, rattrapée in extremis par le bras de Thomas. Il se moqua pendant quelques secondes, avant de prendre une grande inspiration.
« Bienvenue à la maison, petite vipère. »
Le domaine s’étendait face à eux. L’air y était doux, accueillant. Pas l’ombre d’un flocon de neige. Pas de morsure givrée sur sa nuque. Rien que la tendre caresse du Soleil qui, pour une fois, ne brûlait pas sa peau fragile.
« Je vais ramener Corvenin », dit Thomas en relâchant sa sœur. « Va prévenir Père de notre retour ». Alice opina du chef et, le pas d’abord chancelant, rejoignit le domaine. Chaque pas relançait la douleur de son dos, mais l’envie de revoir Père était trop forte.
Elle parcouru les couloirs du domaine, son sourire ne cessant de grandir. Elle accélérait à chaque pas, faisant fi de sa douleur, son cœur battant la chamade.
« Père ! » s’écria t-elle. « Nous sommes rentrés ! »
Au bout de quelques secondes, Alice perçu du mouvement provenir de la salle de musique. Alice s’y rendit. Et avant qu’elle ne franchisse le seuil de la porte, Père quitta la pièce et vint enlacer son enfant avec force. Il couvrit son crâne de baiser, avant de reposer son menton dessus. « Les dieux m’en soient témoin, je ne te laisserai plus partir aussi loin, aussi longtemps. »
Alice mit un temps à répondre, son souffle coupé par l’étreinte intense et douloureuse. Elle s’était figée, essayant vainement de limiter les dégâts.
Père s’écarta aussitôt, son visage marqué par l’inquiétude. « Que s’est-il passé ? » Il ouvrit de grands yeux. « Où est Thomas ? »
Alice observa son père avec émotion. Avec une certaine satisfaction, la jeune femme vit que l’inquiétude de Père n’était plus pour Alice… mais pour Thomas.
Alice sourit tendrement. Elle prit le poing de son père, et déposa un baiser tremblant sur sa chevalière. « Thomas est parti ramener Corvenin à sa mère. Il va bien. »
Alice aurait pensé voir les épaules de Père se détendre, mais il n’en fut rien. Il prit le visage d’Alice entre ses mains, et l’observa avec attention.
Alice souriait. Alice souriait si fort qu’à tout moment, elle en était persuadée, la commissure de ses lèvres auraient pu se fendre.
« C’était un voyage merveilleux. Rendez-vous compte ! Nous avons bivouaqué face à la Volva, et nous nous sommes réveillés avec le chant des oiseaux ! Nous avons volé au dessus de l’Allemagne, j’ai fouler le même sol que mes ancêtres Nerrah ! Et la Sibérie… oh, Père… Elle était magnifique. Dangereuse et inhospitalière, mais si belle, si puissante ! J’ai… j’ai…
— Pourquoi es-tu si courbée ?
— Oh ? Ce n’est rien, une chute malencontreuse qui m'a laissé quelques douleurs dorsales. Le ciel sibérien était si froid que les ailes de Corvenin ont gelé, et nous avons dû nous poser en urgence. Mais plus de peur que de mal. Yuri s’est occupé de moi. Il était si heureux de me voir, si vous saviez ! »
Les yeux de Père s’ouvrirent plus grand. Les mots lui manquèrent soudain. Il s’écarta de sa fille pour l’observer en détail.
Alice se sentait bien, tellement bien. Elle était rentrée, la tête pleine de souvenir, le coeur bourré de nouvelles espérances.
« Nous avons transmis le message, comme vous le vouliez. Yuri nous a exposé son avis, nous leur avons donné le nôtre. Je doute qu’il cherche à vous confronter à nouveau. Je lui ai fait comprendre que moi, qu’il estime tant, place en vous, et en Thomas, toute ma confiance. »
Alice plaqua ses mains sur son crâne, un rire nerveux lui échappant. Tout lui revenait en plein visage. C’était curieux. Machinalement, Alice avait fait taire ses émotions lorsqu’elle était face à Yuri. Elle avait été forte, fière. Elle avait incarnée les valeurs de sa glorieuse famille. Et à présent qu’elle était face à son père, le masque tombait.
« J’ai été parfaite », murmura t-elle pour elle même.
Alice avait été émissaire, mais pas seulement. Elle avait été la parole de Père. La parole des Ancêtres. Thomas n’avait rien fait. Alice avait tout porté sur ses épaules. Elle avait affronté l’Ours sans vaciller. Elle avait obtenu son respect, elle, la troisième héritière ! La jeune biche que tous voulaient voir !
Alice sentit une vague de chaleur grimper dans sa poitrine. Pourquoi ne s’était-elle pas rendu compte plus tôt de tout cela ? Pourquoi avait-elle tût cette vérité ? Pourquoi explosait-elle enfin sous ses yeux ?
Alice avait été parfaite.
Parfaite.
Les Ancêtres avaient-ils vu ce qu’Alice avait accompli ? Elle avait réussi à obtenir le respect de l’Ours, lui qui ne donnait aucun crédit à la faiblesse. L’Ours, ce sorcier respectable que tous craignait, pour ses vérités frappantes, pour ses avis tranchants. Alice avait mangé à sa table. Alice avait bu ses concoctions sans jamais craindre d’être empoisonnée. Thomas, lui, avait eu peur pour sa vie et pour celle d’Alice. Søren n’aurait jamais fait ce qu’elle avait fait. Jamais ! Ni Père, ni Grand-Père, ni tante Élise n’aurait eu l’audace de faire confiance à l’Ours.
Alice, elle, avait suffisamment d’estime pour elle même pour savoir qu’elle était trop précieuse, trop respectable pour souffrir d’un empoisonnement.
Elle savait que l’Ours voyait en elle une égale.
Un modèle de force.
Une digne héritière des Allobroges.
Père contemplait Alice et ses états d’âme, une drôle d’expression accroché à son visage. Lentement, il glissa un bras derrière ses hanches.
« Viens, mon trésor. Allons nous asseoir. Il faut te reposer. »
Parfois, les douaniers jetaient des regards vers Alice, qui se contentait de soutenir leur regard ou de sourire. Thomas lui avait demandé de le laisser faire. Globe-trotteur aguerri, Thomas connaissait le fonctionnement des Magic’port.
Alice aurait aimé rester plus longtemps en Sibérie, mais le devoir les appelait en Grande-Bretagne.
Quel étrange voyage… Elle qui pensait accomplir une mission d’émissaire repartait avec la conviction qu’elle était destinée à accomplir de plus grandes choses. Yuri, avec une facilité effarante, avait ébranlé les certitudes d’Alice.
Elle était troisième héritière de la branche principale des Sangblanc. La dernière née. Par sa naissance, jamais Alice n’avait un jour escompté obtenir quelque influence que ce soit.
Mais à quinze ans, sa famille voulait faire d’elle la cheffe d’une branche à laquelle elle n’appartenait pas. Dans un vœu de conservation, Père et Grand-Père lui auraient donné la branche de la Truite, et les enfants qu’elle aurait eu avec Damiano auraient été la nouvelle génération italienne.
Et aujourd’hui, à l’orée de sa majorité, Yuri lui montrait une autre voie, bien plus adaptée à Alice.
Alice sentit son visage se fendre d’un sourire. Yuri avait planté une graine dans son cœur.
A Alice de la faire germer.
Thomas revint enfin, les rênes de Corvenin en main. « Tout est en règle. Nous partons dans une heure. Comment va ton dos ?
— J’ai connu mieux. Mais cela ira. Je ne suis pas en sucre.
— Lorsque Père m’aura tué pour avoir été incapable de veiller sur toi, pourras-tu avoir des mots tendre lors de mes funérailles ? Tu pourras vanter mes qualités, j’ai une liste qui doit traîner sur mon bureau. Oh, et n'hésites pas à lâcher quelques larmes.
— Ne sois pas idiot. Père a d’autres raisons bien plus légitimes de mettre un terme à ton existence de débauche. »
Thomas lâcha un rire. Il glissa une main dans ses boucles blanches. « Force est de constaté que la douleur n’a aucune influence sur ton exécrable repartie. Père en sera rassuré, c’est déjà cela. »
•••
Le voyage du retour fut bien plus rapide, mais pas moins éprouvant.
Arrivée dans le Magic’port français, Alice manqua de rendre son petit déjeuner. Et le transplanage qui suivit jusqu’au domaine de Grand-Père la fit chanceler. Elle manqua de choir au sol, rattrapée in extremis par le bras de Thomas. Il se moqua pendant quelques secondes, avant de prendre une grande inspiration.
« Bienvenue à la maison, petite vipère. »
Le domaine s’étendait face à eux. L’air y était doux, accueillant. Pas l’ombre d’un flocon de neige. Pas de morsure givrée sur sa nuque. Rien que la tendre caresse du Soleil qui, pour une fois, ne brûlait pas sa peau fragile.
« Je vais ramener Corvenin », dit Thomas en relâchant sa sœur. « Va prévenir Père de notre retour ». Alice opina du chef et, le pas d’abord chancelant, rejoignit le domaine. Chaque pas relançait la douleur de son dos, mais l’envie de revoir Père était trop forte.
Elle parcouru les couloirs du domaine, son sourire ne cessant de grandir. Elle accélérait à chaque pas, faisant fi de sa douleur, son cœur battant la chamade.
« Père ! » s’écria t-elle. « Nous sommes rentrés ! »
Au bout de quelques secondes, Alice perçu du mouvement provenir de la salle de musique. Alice s’y rendit. Et avant qu’elle ne franchisse le seuil de la porte, Père quitta la pièce et vint enlacer son enfant avec force. Il couvrit son crâne de baiser, avant de reposer son menton dessus. « Les dieux m’en soient témoin, je ne te laisserai plus partir aussi loin, aussi longtemps. »
Alice mit un temps à répondre, son souffle coupé par l’étreinte intense et douloureuse. Elle s’était figée, essayant vainement de limiter les dégâts.
Père s’écarta aussitôt, son visage marqué par l’inquiétude. « Que s’est-il passé ? » Il ouvrit de grands yeux. « Où est Thomas ? »
Alice observa son père avec émotion. Avec une certaine satisfaction, la jeune femme vit que l’inquiétude de Père n’était plus pour Alice… mais pour Thomas.
Alice sourit tendrement. Elle prit le poing de son père, et déposa un baiser tremblant sur sa chevalière. « Thomas est parti ramener Corvenin à sa mère. Il va bien. »
Alice aurait pensé voir les épaules de Père se détendre, mais il n’en fut rien. Il prit le visage d’Alice entre ses mains, et l’observa avec attention.
Alice souriait. Alice souriait si fort qu’à tout moment, elle en était persuadée, la commissure de ses lèvres auraient pu se fendre.
« C’était un voyage merveilleux. Rendez-vous compte ! Nous avons bivouaqué face à la Volva, et nous nous sommes réveillés avec le chant des oiseaux ! Nous avons volé au dessus de l’Allemagne, j’ai fouler le même sol que mes ancêtres Nerrah ! Et la Sibérie… oh, Père… Elle était magnifique. Dangereuse et inhospitalière, mais si belle, si puissante ! J’ai… j’ai…
— Pourquoi es-tu si courbée ?
— Oh ? Ce n’est rien, une chute malencontreuse qui m'a laissé quelques douleurs dorsales. Le ciel sibérien était si froid que les ailes de Corvenin ont gelé, et nous avons dû nous poser en urgence. Mais plus de peur que de mal. Yuri s’est occupé de moi. Il était si heureux de me voir, si vous saviez ! »
Les yeux de Père s’ouvrirent plus grand. Les mots lui manquèrent soudain. Il s’écarta de sa fille pour l’observer en détail.
Alice se sentait bien, tellement bien. Elle était rentrée, la tête pleine de souvenir, le coeur bourré de nouvelles espérances.
« Nous avons transmis le message, comme vous le vouliez. Yuri nous a exposé son avis, nous leur avons donné le nôtre. Je doute qu’il cherche à vous confronter à nouveau. Je lui ai fait comprendre que moi, qu’il estime tant, place en vous, et en Thomas, toute ma confiance. »
Alice plaqua ses mains sur son crâne, un rire nerveux lui échappant. Tout lui revenait en plein visage. C’était curieux. Machinalement, Alice avait fait taire ses émotions lorsqu’elle était face à Yuri. Elle avait été forte, fière. Elle avait incarnée les valeurs de sa glorieuse famille. Et à présent qu’elle était face à son père, le masque tombait.
« J’ai été parfaite », murmura t-elle pour elle même.
Alice avait été émissaire, mais pas seulement. Elle avait été la parole de Père. La parole des Ancêtres. Thomas n’avait rien fait. Alice avait tout porté sur ses épaules. Elle avait affronté l’Ours sans vaciller. Elle avait obtenu son respect, elle, la troisième héritière ! La jeune biche que tous voulaient voir !
Alice sentit une vague de chaleur grimper dans sa poitrine. Pourquoi ne s’était-elle pas rendu compte plus tôt de tout cela ? Pourquoi avait-elle tût cette vérité ? Pourquoi explosait-elle enfin sous ses yeux ?
Alice avait été parfaite.
Parfaite.
Les Ancêtres avaient-ils vu ce qu’Alice avait accompli ? Elle avait réussi à obtenir le respect de l’Ours, lui qui ne donnait aucun crédit à la faiblesse. L’Ours, ce sorcier respectable que tous craignait, pour ses vérités frappantes, pour ses avis tranchants. Alice avait mangé à sa table. Alice avait bu ses concoctions sans jamais craindre d’être empoisonnée. Thomas, lui, avait eu peur pour sa vie et pour celle d’Alice. Søren n’aurait jamais fait ce qu’elle avait fait. Jamais ! Ni Père, ni Grand-Père, ni tante Élise n’aurait eu l’audace de faire confiance à l’Ours.
Alice, elle, avait suffisamment d’estime pour elle même pour savoir qu’elle était trop précieuse, trop respectable pour souffrir d’un empoisonnement.
Elle savait que l’Ours voyait en elle une égale.
Un modèle de force.
Une digne héritière des Allobroges.
Père contemplait Alice et ses états d’âme, une drôle d’expression accroché à son visage. Lentement, il glissa un bras derrière ses hanches.
« Viens, mon trésor. Allons nous asseoir. Il faut te reposer. »
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 2 ème année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050