28 juil. 2024, 14:41
L'Ours et le Faon solo Europe
« En somme, ma chère tante, honorable Grand-Père, Père, Alice et moi avons transmis le message à l’Ours. »

Thomas leva son verre de whisky bien haut, avant de boire son délicieux poison. Alice souriait en voyant faire son frère. A son tour, elle leva sa tasse de thé à la rose - bien moins haut - et en prit une petite gorgée.
Thomas avait conté leur périple sans omettre le moindre détail. Son compte rendu avait fait plusieurs fois froncés les sourcils de Père. Tante Elise était resté silencieuse, son visage orné d’un faux sourire. Grand-Père, quant à lui, contemplait ses petits enfants avec fierté.

« Les Ancêtres vous sourient », dit-il, passant son visage de sa petite fille à son petit fils. « Le voyage fut éprouvant, mais leur chant vous a guidé vers la réussite. Vous êtes dignes de leurs sacrifices, tous les deux. »

Thomas leva les yeux au ciel dans un sourire, comme à chaque fois que le Patriarche incombait ses succès aux Ancêtres. Alice le savait, Thomas ne portait que peu d’attachement aux croyances Sangblanc. Pour lui, seuls les vivants comptaient. Il était évident qu’il ferait un jour un bien piètre patriarche.
Tante Elise se pencha un peu sur Alice. Elle déposa sa main sur son genou. « Chère nièce, il vous faut vous reposer à présent. Nous allons nous occuper de votre dos, voulez-vous ? »
Alice posa ses doigts sur ceux de sa tante, et lui sourit avec politesse. « Plus tard, ma tante. Il y a un sujet que j’aimerais aborder avec vous tous. »

Sous le regard attentif de sa famille, Alice se relevait avec lenteur. Père amorça un geste pour quitter son fauteuil et venir l’aider mais, d’un geste graciles de la main, Alice lui fit signe que tout allait bien.
Son coeur battait un rythme soutenu. A mesure qu’elle observait sa famille, Alice sentait son courage s’évanouir. Elle déglutit, ramena ses mains dans son dos. Elle se fit plus droite, et leva son menton bien haut.
Force et dignité, Alice. Force, et dignité.

« J’ai… J’aimerais… »

Alice baissa les yeux un instant, ses sourcils se fronçant d’agacement. Pouvait-elle décemment annoncer cela, ici, aujourd’hui ? Ne lui fallait-il pas attendre ? Exposer les raisons de sa décision ? Préparer sa défense, avant d’affronter leurs désapprobations ?
Non.
Non !
Il fallait battre le fer tant qu’il était encore chaud. Alice avait accompli une grande prouesse. Elle avait prouvé qu’elle était plus que ce qu’ils voyaient en elle.

Alice releva le menton, son regard se braquant dans les yeux de son Père.

« Je… souhaite quitter la branche principale, et créer ma branche secondaire. En Grande-Bretagne. »

Une déferlante gelée s’abattit dans le dos d’Alice. Elle demeura droite, digne. Le silence était tombé sur le petit salon, écrasant chaque Sangblanc.
Les yeux de Père étaient grands ouverts. Thomas ne souriait plus. Grand-Père ne retenait plus sa mâchoire. Tante Elise demeurait de marbre, fidèle à elle même. Toutes ses ses réactions avaient été attendues, mais elles n’en demeuraient pas moins perturbantes pour la jeune fille.

Alice sentait sa mâchoire tremblée. Elle se dressa plus haut encore, ses poings de serrant dans son dos.

« Santini… aura sa descendance. Il ne nous appartient plus de renouveler le sang de la branche italienne. Là était mon utilité, j’en ai toute conscience. Celle de ne pas laisser mourir cette branche. Aujourd’hui, je pense… non, je suis convaincue que je peux faire plus que cela. Je peux… grandir notre famille. »

Père serra la mâchoire, son regard se durcissant. Alice se surprit à baisser les yeux. Un reflex, qu’elle corrigea aussitôt. Elle releva le menton, et affronta le regard de Père. Force et dignité. Force et dignité.

Père se tourna lentement vers Thomas qui, aussitôt, leva les mains en signe de capitulation. « Je n’ai rien à voir avec ça. Et je n’étais pas même informé de ce choix », dit-il précipitamment.

« Thomas n’a rien à voir dans ce choix, Père », dit Alice. « C’est… c’est ma volonté.
Et j’imagine que Yuri n’a rien à voir là dedans, n’est-ce pas ? »

Alice se tut. Quand bien même Alice aurait contesté, Père ne l’aurait pas cru. Il dardait sur elle un regard dur qu’elle n’aurait su interprété.

« Il ne t’est pas venu à l’esprit que segmenter la branche principale était dans son intérêt, Alice ? » demanda Père, s’appuyant sur ses coudes tout en fixant sa fille. « Diviser notre famille la rendrait plus faible.
Je ne suis pas d’accord.
Il n’est pas question d’être en accord, ou non. C’est une réalité. La branche principale est forte, car unie. Nous la rendons plus forte encore en unissant notre nom à de grandes familles. Tu le sais, Alice.
Je n’ai nullement besoin d’un époux pour être forte.
Il ne s’agit pas de toi, Alice… il s’agit de nous tous. »

Un rire nerveux échappa à Alice. Père avait su trouver les mots pour envoyer paître le respect et la décence qui muselait sa fille jusqu’à présent. Alice déplia ses bras, et vint planter son index sur sa poitrine. Elle articula soigneusement ses prochains mots. « Je suis plus qu’une pouliche. Je suis forte. Je suis digne. Dans mes veines coulent le même sang que vous tous. Je mérite d’honorer notre glorieuse famille, à ma juste valeur. »
Alice se tourna vers Grand-Père, qui était resté silencieux jusqu’à présent. Il regardait sa petite fille avec indulgence, mais Alice voyait sa main trembler sur son genou. Cette vision lui arracha un sentiment de regret.
Père se redressa vivement. Il s’avança vers sa fille, et attrapa ses épaules fermement. Alice se figea, mais affronta son regard.

« J’ai accepté que tu retournes en Grande-Bretagne faire tes études supérieures. Je t’ai fait confiance, à chaque fois que tu m’exposais tes désirs de voyage. J’ai pris sur moi lorsque tu as voulu aller en Sibérie. Et voilà comment tu souhaites me remercier ? En quittant ton père ? Ta famille ?
Vous me remercierez le jour où votre nom ne sera plus traîné dans la boue, grâce à moi. »

Le souffle de Père se coupa un instant, soufflé par la réponse cinglante d’Alice. L’adversaire était désorienté, il fallait attaquer à nouveau.

« Je suis irlandaise par naissance, grâce à vous. Ma place en Grande-Bretagne est légitime. Vous le savez aussi bien que moi. Créer une branche irlandaise est la suite logique des choses. Vous avez raison, Yuri m’a soufflé l’idée. Parce qu’il a vu en moi plus que l’image que vous souhaitez que je renvoie au Monde. J’aimerais tant que votre vision soit un peu la sienne, Père. »

Père claqua sa langue contre ses dents en détournant le regard. Il chercha du soutien dans les yeux de son père. Il n’y trouva rien de ce dont il avait besoin. Alors se tourna t-il vers le regard vide de sa petite soeur. Tante Elise sirotait son thé en silence. Consciente que ses réactions étaient attendues, la belle dame finit par reposer sa tasse.

« La Grande-Bretagne est un territoire puissant, peuplés de sorciers importants. Nous y avons des alliés. Les Cooper d’Ecosse, tout d’abord. Magnus Nerrah, Sang-Pur, Patriarche et fidèle du Conseil des Sorciers depuis sa création. Ai-je oublié quelqu’un, très cher neveu ? »

Thomas observait les réactions de Père, dont la mâchoire était serrée, avant de regarder sa tante. Il s’enfonça dans son fauteuil, le regard levé au plafond.

« Voyons voir… Cooper, Nerrah… Je pense qu’à l’issu de notre gala de charité en Ecosse, nous pourrons ajouter de nouveaux noms, importants non par le sang, mais par l’influence. Fleurdelys. Ah, et… Kohler. Sui…Suilé… Ah, ces irlandais et leurs noms à coucher dehors… Kohler, cela suffira. C’est cela, Alice ? »

Alice opina du chef, ne quittant pas le regard de Père . « Suileabhan Kohler. Et la liste de nos alliés ne cessera de croître si vous me faîtes confiance. »
Père regardait tour à tour sa famille. Tout lui était surréaliste. Il relâcha Alice, et s’éloigna d’elle, les pupilles tremblantes. « Vous avez tous perdu l’esprit », murmura t-il. « Il est hors de question que je laisse ma fille unique partir pour la Grande-Bretagne. Pas après ce qui s’est passé avec le Conseil ». Il passa une main sur son visage, et se mit à marcher dans le petit salon. Sa mâchoire tremblait. « Nous avons plus d’ennemis que d’alliés en Grande-Bretagne, et vous le savez. Le Conseil a essayé de me faire tomber. Les Harrison représentent la Justice, et leurs filles ont attenté à la vie de mes deux enfants ! Jacob reste introuvable, et lui même est peut-être mort. Et vous osez envisager devant moi le retour permanent d’Alice sur des terres qui ne veulent pas d’elle ? »

Père se dressa, passant un regard froid sur chacun. Thomas haussa une épaule, et leva une main.

« Cela fait des années que je prépare la Grande-Bretagne au retour d’Alice. Croyez moi… elle ne sera pas livrée à elle même. »

Thomas sourit, affrontant le regard de Père avec une audace qui fit frémir Alice. Il ne disait pas tout. Thomas cachait quelque chose.
Et pour l’heure, Alice ne le condamnerait pas.

« Thomas pourrait… »

Père fit taire Alice d’un geste vif de la main. Alice déglutit. Cette réaction, bien qu’à prévoir, était désagréable.
Elle ne s’était pas attendu à ce que Père accepte facilement son choix. Bien au contraire, elle savait exactement ce qu’elle aurait à affronter. Mais les lois familiales étaient de son côté. Et, de ce fait, le Patriarche l’était également.

Père contourna son fauteuil, ses mains s’accrochant au dossier comme si il s’agissait de serres dans l’échine d’un lapin. Il pencha la tête en avant, et inspira longuement. Alice voyait la jointures de ses mains blanchirent.


« Non. Non, Alice. Je refuse. Ce n’est pas parce que tu as réussi une mission d’émissaire que cela signifie que tu es prête à quitter le nid familial. La Sibérie est dangereuse. Nos cousins sibériens sont dangereux. Mais ils ne sont rien comparé au Conseil des Sorciers. Rien, tu m’entends ? Ursula Parkinson était un monstre. Et ils l’ont évincés, parce qu’ils l’ont jugé trop… douce. Ces gens, Alice, gouvernent la Grande-Bretagne. Toi, tu es la fille de celui qui a dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Et tu voudrais partir là bas ? Étendre notre influence dans la gueule du loup ? »

Alice sentait son cœur battre plus fort. Elle serra les poings dans son dos. « Je serai le loup. Et je déchiquèterai tout ceux qui oseront s’opposer à moi. A nous. »

Père releva vivement le visage vers Alice. « — Ne sois pas orgueilleuse.
Je ne suis pas orgueilleuse. Je suis confiante. N’avez-vous donc aucune confiance en moi, Père ? Ne suis-je pas digne de représenter notre famille au delà de la mer ?
Alice…
Je suis plus grande, plus forte, que vous l’étiez à votre âge. Admettez le. Cessez de voir la fillette que je ne suis pas, que je n’ai jamais été. Je suis Alice Elisabeth Sangblanc, dernière née et troisième héritière de la branche principale, fille de Dorian Sangblanc, petite fille de Henri Sangblanc, arrière petite fille de Irène Sangblanc, descendante des premiers Allobroges, héritière d’Abalanis. J’ai en moi tout ce qu’il faut pour être une cheffe de famille. J’ai encore beaucoup à apprendre, Père, j’en ai conscience. Mais je sais, et vous devriez vous aussi le savoir, que je suis destinée à de grandes choses. Les Ancêtres le savent. »

Père fixait Alice avec une intensité redoutable. Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, il ne pourrait aller à l’encontre de la décision d’Alice. Ainsi étaient les lois Sangblanc. L’influence du chef de la branche principale avait des limites, et tous le savaient.

Sans un mot, Père se redressa. Il contourna son père, sa sœur, ses enfants, et quitta le petit salon, laissant derrière lui un silence pesant.

Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050

28 juil. 2024, 17:24
L'Ours et le Faon solo Europe
Alice n’avait pas pu grimper aujourd’hui. La Roche des Fées représentait une épreuve trop élevée, tant pour son dos que pour son coeur affecté. Alors, Alice s’était adossée contre la pierre, et attendait.
Dans quelques heures, Alice partirait pour la Grande-Bretagne, accomplir la première étape de cette nouvelle vie. Sa vie, à elle et à elle seule. Cette vie qu’elle avait choisi, elle et personne d’autre.

Depuis cette annonce, Père était distant, sans cesse dans son bureau ou dans sa chambre. Alice ne lui rendait pas visite, craignant de revenir sur ses paroles, trop affectée par l’état de cet homme qu’elle aimait tant. Elle se devait de rester forte, et intransigeante. Elle en était capable. Hélas, le coeur d’une jeune fille est faible face à son père, aussi ne tentait-elle pas le Diable. Alice avait toute conscience de ses propres fragilités.

Aujourd’hui, elle avait décidé d’en affronter une.

Alice inspirait calmement, sa patience mise à rude épreuve. Idiote. Nath ne viendrait pas. Pourquoi le ferait-il précisément aujourd’hui, alors qu’Alice ne s’était point rendu ici durant plusieurs jours ?
Elle baissa le regard sur ses pieds de cuir vêtu, un faible sourire aux lèvres. Nath ne viendrait pas. Il avait été plutôt clair, lors de leur dernière rencontre.
La sorcière serra les dents. Alice devait mettre les choses aux clairs avec Nath. Cela lui serait douloureux, c’était évident, mais une vérité avouée vaut mieux que des doutes sempiternels.
Alice devait être honnête avec Nath. Lui dire qu’elle ne partageait pas les sentiments qu’ils pensaient avoir pour elle. Il était temps de mettre un terme à la distraction que le Sans-Pouvoir était pour elle.

Nath ne viendrait pas, et Alice ne pouvait plus l’attendre désormais. La Grande-Bretagne l’attendait.
Alice tourna les talons, et rebroussa chemin.

Un sifflement retentit au dessus d’elle.
Alice sursauta. Elle leva lentement le visage vers le sommet de la Roche des Fées. Nath la regardait, couché sur la pierre. Ses mèches blondes retombaient autour de lui, encadrant son visage d’une jolie manière.
Alice sentit des aiguilles gelées percer son échine à la vue du garçon. Nath était donc en haut depuis tout ce temps…?
« Putain… », l’entendit-elle grommeler. Nath disparu. L’instant d’après, elle l’entendit descendre la pierre. Alice déglutit. Elle coiffa à la hâte ses boucles blanches, et se fit aussi droite que possible. Une vive douleur la secoua. Alice ferait au mieux pour ne pas paraître disgracieuse devant le Sans-Pouvoir.

Nath retomba sur ses pieds, ses genoux se pliant pour amortir l’impact. Il se redressa devant Alice, la toisant sans vergogne.
Les deux adolescents se firent face, sans qu’un mot ne soit prononcé. Nath semblait affecté. Ses épaules étaient contractés, et les doigts qu’il avait passé dans les poches de son pantalon s’articulaient. De l’agacement, voilà ce qu’il éprouvait. De l’agacement, et de l’impatience.
Le coeur d’Alice battait dans ses mains moites. Elle glissa ses boucles blanches sur son épaule, profitant de ce geste pour déglutir. Nath observait ses doigts délicats, la courbure de son oreille, la pâleur de sa gorge qui se dévoilait à ses yeux.
Son regard glissa jusqu’à celui d’Alice. Elle se perdit dans le bleu scintillant de ses iris. Elle s’accrochait à chaque petites stries dorée.
Comment un Sans-Pouvoir aussi nonchalant et aussi vulgaire pouvait rendre Alice aussi fébrile ?

Nath amorça un pas vers Alice, sans jamais la quitter des yeux. Il fit un autre pas, avalant les derniers centimètres qui les séparaient.

« Nath… » parvint-elle à articuler. Mais Nath ne voulait pas l’entendre. Il sorti ses mains de ses poches, et vint enlacer Alice avec douceur. Ses bras s’enroulèrent autour de ses épaules et, sans un bruit, il vint enfouir son visage dans son cou.
Alice sentait des larmes poindre dans ses yeux.
Mais il ne s’agissait pas là de douleur. A celle ci, Alice ne répondait que rarement par les larmes.
Les bras de la sorcière s’enroulèrent dans le dos de Nath pour le serrer contre elle, son visage se lovant contre la tête blonde d’Alex. Elle inspirait leur odeur, tremblante.

Nath lui avait manqué. Alice n’avait pas eu le temps de s’en rendre compte. Mais à présent qu’il était là, tout contre elle… Alice réalisait qu’il lui avait manqué.
Cette vérité terrifiante lui serra le cœur, mâchouilla ses certitudes.
Son odeur lui avait manqué.
La douceur de ses cheveux lui avait manqué.
Le contact de ses doigts dans ses boucles lui avaient manqué.
Sa gentillesse, sa simplicité lui avait manqué.

Le souffle d'Alice était tremblant. Elle refermait les yeux, serrant Nath avec plus de force. Nath répondait à son étreinte par un baiser sur sa nuque. Il n'était pas charnel, ce baiser. Pas plus qu'il n'était celui d'un amoureux pour son amoureuse. Il était une caresse dans le dos d'un ami abattu, une friandise pour un enfant apeuré. Il était une promesse silencieuse qui signifiait je suis là, et je ne te quitterai plus.

Et pourtant, Nath, il le faudrait un jour prochain...
Car Alice était destinée à de plus grandes choses.
Des grandes choses dont jamais il ne saurait rien.
Mais pour l'heure, Alice décida d'être faible dans les bras du Sans-Pouvoir. Encore un peu, juste un peu.
Avant que son Destin ne la guide sur le chemin de la vengeance.

• FIN •

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