Comme dit si bien Verlaine
Chanson d'automne
Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure
Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.
PAUL VERLAINE
Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure
Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.
PAUL VERLAINE
雨
« Tu es une sorcière, Lina. »
Je ne sais plus comment l'homme au turban l'a dit, mais c'était quelque chose comme ça. Et d'ailleurs, peu importe comment elle a été dite, elle résonne en moi de cette manière et avec l'écho lourd semblable à celui d'une cloche criarde qui ne s'arrête pas. Je ne comprends pas. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Est-ce mal, ou pas ?
De toute évidence, oui. C'est en tout cas comme une tragédie que mes parents l'ont pris.
Quand le monsieur est parti, je me suis avancée avec timidité vers ma mère. Elle a posé sa main sur ma tête que j'ai enfouie dans son ventre comme pour me cacher du monde. Puis elle me chuchote d'une voix douce qui pourtant laissait transparaître son incompréhension et son désarroi face à cette nouvelle.
— Monte dans ta chambre, j'arrive.
Son sourire se veut rassurant, mais il est tout sauf ça. Je grimpe lourdement les escaliers en direction de ma chambre tandis que j'entends mes parents entrer dans une discussion peu commune. Je n'ai pas envie de me retrouver seule dans mon lit. Enfin, il y a Xinlian, mais c'est pas vraiment un être vivant. Alors je vais le chercher et je me pose en haut des escaliers pour écouter ce que mes parents se disent. J'ai l'impression qu'ils se disputent, je sers ma peluche le plus fort que je puisse de mes petits bras. Même si ce n'est pas un être vivant, Xinlian est très réconfortant.
— Je ne comprends pas. Qu'est-ce-qu'on a fait pour que ça arrive ?
— Jing, t'as bien entendu. D'après cet homme, ça n'a rien à voir avec nous et notre éducation. C'est comme ça, et on devrait l'accepter.
— Mais tu l'acceptes, toi ?
Ma mère contient sa voix entre l'envie de s'exclamer et la peur que je l'entende depuis ma chambre. Mais comme je n'y suis pas, je l'entends malgré tout. Mon père, lui, ne fait pas cet effort.
— Tu crois vraiment que je vais accepter de voir Lina partir dans une école de magie ? Ma fille n'est pas un clown.
— Parle moins fort, Qian !
— Quoi, « parle moins fort » ? Lina peut m'entendre, je ne la laisserai pas partir en internat dans une école de saltimbanques ! On n'est même pas sûrs que cette école existe.
Ma mère semble réfléchir, elle demeure muette un instant.
— C'est peut-être une bonne école, on ne s'est pas renseignés dessus. Ils ont peut-être un site web ?
— On va regarder ça.
J'entends mes parents s'agiter pour trouver leur téléphone, puis un silence. Mon père finit par s'exclamer un peu fort.
— Tu vois, il n'y a rien. Ça sent l'arnaque.
— Qian... Tu as vu ce qu'a fait l'homme de tout à l'heure ?
Je n'entends pas bien la réaction de mon père. Je l'imagine très bien maugréer des paroles incompréhensibles en mandarin ou en wu1.
— Ça ne m'enchante pas non plus, tu sais. Mais je pense qu'on devrait voir avec Lina. Lui laisser le choix de son avenir pour une fois.
— Lui laisser le choix ? Mais c'est encore un bébé !...
Quoi ?! Je ne suis pas un bébé ! J'ai onze ans et demi !
— Évidemment qu'elle voudra faire de la magie. Et demain, si quelqu'un vient lui dire que le monde des contes de fées existe, elle aura aussi envie d'aller à l'école des princesses !... Puis tu as entendu ce qu'il a dit, elle n'a pas le choix.
— Qian... Lina commence à être grande et à savoir ce qu'elle veut faire plus tard. Elle a onze ans et demi.
Ah, merci maman !
— Puis je suis certaine qu'elle a le choix. Il a dit ça pour nous faire peur, pour qu'on choisisse son école. C'est une technique commerciale aggressive, c'est tout.
J'entends à nouveau mon père grommeler. Ma mère semble persuasive, car je finis par entendre un « D'accord, allons lui demander... » arraché du fin fond de la gorge.
— Ne t'en fais pas, Qian. Je suis certaine que Lina sait ce qui est bien pour elle. Je m'en vais aller lui parler.
Ma mère monte ! J'attrape Xinlian par la patte, je cours dans ma chambre et saute sur mon lit en attendant ma mère, comme si de rien n'était.
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1 Langue parlée dans la région de Shanghai.
Note : Le RP a été vu avec Dominic Khan.
2è année RP
Comme dit si bien Verlaine
« Je me souviens des jours anciens »
雨
Toc toc toc !
La porte est grande ouverte. Malgré tout, ma mère a l'habitude d'annoncer sa présence avant d'entrer, et cette fois-ci ne fait pas exception. Elle arrive avec un sourire faussement zen, et toujours avec la même douceur, vient s'asseoir sur le bord de mon lit. Moi, j'ai toujours Xinlian dans les bras, et je suis en tailleur. J'ai du mal à lui rendre son sourire tant je me sens perdue. J'ai l'impression de ne plus savoir qui je suis vraiment. On m'a annoncé que j'avais des pouvoirs magiques, et pourtant, je ne me sens pas différente des autres enfants de mon école. Je cours, je tombe, je pleure ; je chante, je souris, je ris ; je m’énerve, je stresse, j'ai peur ; j'aime, j'encourage, j'applaudis. Qu'ai-je donc de différent ?
Ma mère m'explique.
— Avec ton père, on a discuté. Et on pense que c'est à toi de décider de ce que tu veux faire.
Je lève les yeux vers elle. J'ai sans doute l'air un peu fébrile. La réalité, c'est que j'ignore ce que je veux. Car j'ignore qui je suis désormais.
— Je... je ne sais pas. Je balbutie.
— Oh, t'en fais pas. Me rassure ma mère. Tu n'es pas obligée de répondre maintenant. Réfléchis-y.
Je sers Xinlian un peu plus contre moi. J'aimerais qu'il décide à ma place, qu'il me dise quoi faire. Mais mon dragon rouge ne sait pas parler.
— Maman... Tu voulais faire quoi, toi, quand t'avais mon âge ?
La question fait sourire ma mère, qui se rapproche un peu plus de moi, comme si elle s'apprêtait à me raconter une histoire. Elle lève les yeux en guise de réflexion et me répond :
— Eh bien...
雨
Quand j'étais enfant, il y a plein de métiers que j'ai voulu faire. Un peu comme toi, d'ailleurs. Tu te rappelles quand tu voulais être pompière, ou même la période où tu voulais être « capitaine-pirate » ?
Quand j'étais petite, vers mes six ans, je rêvais d'être astronaute. À la télévision, j'avais vu le lancement de la fusée Longue Marche 5, il y maintenant trente ans. Mes parents m'avaient alors expliqué que des personnes allaient dans l'espace, que des hommes avaient posé le pied sur la Lune et que dans une station flottante autour de la Terre, des hommes et des femmes nous regardaient à des milliers de kilomètres. Je trouvais cela fascinant, alors j'ai souhaité faire partie de ceux-là. J'ai tout appris sur les planètes à cette époque. Du moins, tout ce qui était à ma portée d'enfants de six ans. Je connaissais le nom des planètes et dans quel ordre. Et dans la cours près de chez moi, je reproduisais les scènes de la mission Apollo sous les regards parfois brimeurs des anciens qui râlaient à la propagande américaine.
Puis en 2020, le monde a bien changé, la Chine encore plus. Les crises se sont succédé et ont fait grandir les enfants un peu trop vite. À ton âge, mes parents m'ont laissé le choix entre une liste de métiers « acceptables ». J'ai choisi que je voulais être avocate. Ça n'a rien avoir avec les planètes et les étoiles, c'est beaucoup moins beau. Mais je pensais que ce métier amenait à la justice, et donc un monde meilleur. Pendant longtemps, j'ai souhaité continuer dans cette voie, jusqu'à mon adolescence, où j'ai commencé à mieux comprendre le monde qui m'entourait. En Chine, il n'y a pas de place pour les justiciers, et j'ai perdu l'espoir de devenir avocate. Mes parents m'ont alors entraînée dans la voie de la médecine. Moi, qui voulais rendre le monde meilleur, j'y ai adhéré, mais comme je ne voulais pas rester dans le pays de mes parents, je suis retournée en Angleterre, là où je suis née mais n'ai jamais vécu.
Au final, je ne suis pas médecin, mais ça ne me rend pas malheureuse. J'ai compris que ce qui m'importait n'était pas de rendre le monde meilleur, ce qui m'importait réellement était de rendre mon monde meilleur. Toi, ton père, le restaurant.
雨
J'ai écouté l'histoire attentivement. Ma mère ne m'avait jamais raconté tout ça auparavant.
— Tu vois, tu as le temps d'y réfléchir et même de changer d'avis.
J'acquiesce. Comme elle a terminé et que je me suis apaisée, elle se lève et se dirige hors de ma chambre. Elle s'arrête cependant sur le pas de la porte et se retourne.
— Au fait, Lina. Tu devrais savoir que ce n'est pas bien d'écouter les conversation des grandes personnes.
Je rougis. Ai-je été si peu discrète ? Il faut dire que j'ai couru au moment où ma mère est montée... Cela n'a pas l'air d'avoir mis ma mère en colère, cela dit. Elle arbore un sourire malicieux, presque ricanant du fait qu'elle m'avait coincée.
— Maman ?
— Oui, Lina ?
— Est-ce que papa est en colère après moi, parce que je suis une sorcière ?
Ma mère retire son sourire. Elle est tout de suite attristée par la question que je viens de lui poser. Et moi, ça m'attriste de la voir attristée. Elle revient et se rassoit sur le bord de mon lit.
— Bien sûr que non, Lina. Ton père n'est pas en colère après toi. Je pense simplement qu'il a peur pour toi.
Je relève les yeux. C'est bien la première fois que j'entends que mon père a peur.
— Ton père ne le montre peut-être pas beaucoup, mais il n'y a aucun doute sur le fait qu'il t'aime. Il t'aime bien plus que tu ne le crois.
Une larme s'échappe de mes yeux. Ma mère a raison sur le fait que mon père ne me le montre pas beaucoup. Chef-papa est très peu démonstratif, et entendre ma mère me dire qu'il m'aime vaut autant que si c'est lui qui me l'avait dit.
Ma mère se relève à nouveau. Je l'arrête cependant.
— Maman ?... J'ai fait mon choix. Je ne veux pas aller à l'école des magiciens. Je veux rester avec vous, aller à l'école avec Mǎ, et devenir présentatrice-télé.
Ma mère me sourit. Elle ne dit rien, mais je sais qu'elle est touchée. Elle caresse ma joue pour essuyer la trace lacrymale qui s'était écoulée juste avant et me dépose un baiser sur le front, avant de repartir.
Moi, je serre Xinlian dans mes bras à nouveau. Mais avec le sourire, car je sais maintenant que mon père m'aime.
2è année RP
Comme dit si bien Verlaine
« Tout suffocant et blême »
雨
Cher monsieur Khan,
Nous nous permettons d'utiliser les coordonnées que vous nous avez laissées afin de vous contacter concernant l'entrée de Lina dans votre école de magie, Boudlard. Nous souhaitons vous faire part de notre refus quant à l'envoi de notre fille dans votre internat. Nous tenions également à justifier ce refus, par cette présente lettre.
Tout d'abord, nous avons essayé de nous renseigner sur votre établissement. Nos recherches ont été vaines, et il apparaît qu'aucun site, ni aucun registre, n'existe au nom de votre établissement. Cela nous a beaucoup intrigué au vu de la réputation que l'école était censée avoir selon vos propos.
D'un autre côté, nous avons souhaité en discuter avec notre fille. Nous pensons qu'elle est la mieux placée pour se faire une idée de son avenir. Notre fille aimerait poursuivre son éducation dans le collège dans lequel elle est déjà inscrite dans le but d'accéder au métier dont elle rêve, animatrice de télévision. De notre point de vue, il nous semble aussi primordial qu'elle assiste à des cours classiques. Comme vous le savez, onze ans est un âge jeune où l'on change encore beaucoup d'avis. Avoir dans son cursus les matières générales lui ouvrira les portes à tous les métiers qu'elle souhaite. Nous craignons que votre école la restreigne à un avenir d'intermittent du spectacle.
Nous voulions aussi vous faire part de nos inquiétudes financières. Nous n'en avons pas parlé durant notre rencontre, mais une école aussi réputée que la vôtre, en internat, et aussi loin de Londres, nous coûtera beaucoup trop cher, nous ne pouvons pas offrir cela à Lina.
Avant tout, pour envoyer Lina dans votre école, nous aurions souhaité nous assurer qu'elle dispose bien de "pouvoirs magiques". Cela n'est pas le cas. Nous pensons donc qu'il y a erreur de votre part. Nous vous prions de bien vouloir revérifier vos informations.
Nous espérons que notre lettre vous trouvera en bonne forme, et vous prions de bien accepter nos salutations les plus respectueuses.
Qian & Jing Zhao
雨
Mes parents ont accepté mon refus. Inutile de préciser que cela leur a même fait plaisir. Le stress qu'avait engendré le passage de l'homme au turban était redescendu, et la peur de mes parents s'était transformée en un soulagement, voire même une euphorie que je ne leur connaissais pas. Mon père m'avait même appelée dans la cuisine pour me demander si j'arrivais à faire léviter un verre qu'il venait de poser sur son plan de travail. J'avais du mal à rentrer dans son jeu, car malgré tout, l'homme impressionnant m'avait perturbée.
Et si jamais j'étais vraiment une sorcière ? Et si j'arrivais réellement à déplacer le verre de mon père ?
Il y avait bien une raison pour laquelle je stressais autant. Et plus j'y pensais, plus cela me stressait.
Il y a environ trois ans, tandis que je faisais mes devoirs dans la cuisine, aux côtés de mon père, ma feuille avait pris feu. Comme par magie. Mon père l'avait expliqué par le fait que les gaz étaient allumés dans la cuisine et qu'il était facile qu'un élément inflammable arrive jusque sur ma feuille. Nous n'en avions pas reparlé ensuite, cette histoire était devenue comme un tabou, bien qu'il n'y avait aucune raison de la taire. Depuis, mon père refusait que je fasse mes devoirs dans la cuisine, et l'incident ne s'était jamais reproduit. Aucun doute subsistait dans la famille, le feu provenait de la gazinière.
Pourtant, j'avais un pressentiment. Aussi longtemps que je m'en souvienne, j'avais trouvé l'explication de mon père bancale. Elle était peu précise. J'avais toujours eu l'impression que le feu provenait de moi-même. Comme s'il avait été créé de ma propre volonté. J'avais évidemment adhéré aux explications de mon père : c'était les seules qui expliquaient de manière logique l'embrasement de mes devoirs. Mais la venue du monsieur Turban avait reconsidéré mon adhésion à ces explications.
Puis l'homme de l'école de magie était revenu. Mes parents lui avaient envoyé une lettre. Le professeur avait alors insisté sur les dangers que cela créerait si je ne venais pas dans cette école. Puis au final, c'est moi qui ai révélé à mes parents que, le presqu'incendie dans la cuisine, était de ma faute. J'en étais persuadée.
Mes parents sont tombés des nues. J'ai vu à leur tête le désarroi que cela leur provoquait. Je me sentais coupable, et j'avais presque honte. L'homme qui était venu a essayé de nous rassurer, mais il est vrai que la nouvelle restait dure à encaisser.
Ce jour-là, ma vie a basculé. Et j'entends de nouveau résonner les mots du professeur Khan, comme cinq coups de massue dans le cœur :
« Tu es une sorcière, Lina. »
2è année RP
Comme dit si bien Verlaine
« Les sanglots longs des violons de l'automne »
雨
Les jours qui ont suivi se sont révélés être les plus longs et les plus ennuyants de ma vie.
Il fallait à mes parents le temps de digérer cette information, le fait que leur fille ne poursuivrait pas le cursus classique qu'ils espéraient tant, que je suive une voie qu'ils ne connaissaient pas. Loin d'eux, surtout.
Il me fallait le temps d'accepter tout ça également. J'avais en moi des pouvoirs que je ne connaissais pas. Mais qu'est-ce que cela voulait dire ? Je devais accepter que je n'irais pas au collège prévu, que mon futur serait différent de celui de tous les enfants que je connaissais. Je devais accepter de me séparer de mes parents pour l'année à venir. Et j'ai peur. Je n'ai jamais été séparée de mes parents.
L'avantage des ces derniers jours, c'est que mes parents ont arrêté de me bassiner avec leurs devoirs. Je ne sais pas si c'est dû au fait qu'ils comprennent que je n'aurai plus besoin des mathématiques, des sciences et de la géographie, ou si c'est simplement qu'ils ont moins d'entrain à s'occuper de moi. Il y a sûrement un peu des deux. Depuis que je sais que je ne vais plus au collège de Soho, le temps semble s'être arrêté. Tout est devenu lent, comme si l'on avait délogé tout âme qui traînait dans notre foyer.
Ma mère accueille les clients avec un sourire mécanique qui veut souhaiter la bienvenue. Mais l'on ressent les tracas qu'elle ressasse dans sa tête. De la serveuse assurée et bienveillante il ne reste que le corps animé qui sert les tables comme un pantin de porcelaine.
Mon père n'est pas de meilleur humeur. Avant, il passait toutes ses journées dans la cuisine. Aujourd'hui, il y passe aussi une partie de ses nuits. Chef-papa s'est isolé dans son métier comme si la cuisine était devenu son château fort, remparts solides de protection face aux réalités qui lui faisaient du mal. Je n'ai jamais vu une cuisine aussi impénétrable que la sienne depuis ces quelques jours. L'espace d'un certain temps, elle était devenue sa cité interdite, le palais impérial d'un père qui se livre à ses impératifs.
Quant à moi, je me suis isolée également, dans ma chambre. Xinlian, mon dragon rouge en peluche, est ma seule compagnie. Des fois, je lui parle, les larmes aux yeux. Je suis perdue, je ne sais plus qui je suis vraiment. L'avenir que j'imaginais jusqu'ici venait de voler en éclats. Jamais je ne serai cette star de la télé que j'imaginais. Jamais mes parents ne me verront à une remise de diplômes, me rêvant ingénieure, médecin ou je-ne-sais-quoi. Jamais ils accepteront cette scolarité qui sort de l'ordinaire, qu'ils ne comprendront jamais.
Au fond de moi, j'en suis persuadée, ils m'aiment moins depuis qu'ils savent que je suis une sorcière.
Et malheureusement, je les comprends. Je crois que moi aussi. Depuis que je le sais, ma vie est d'une tristesse absolue. J'ai peur de ce que cela veut dire. Sorcière. Cela me fait penser à ces vieilles dames moches avec une verrue sur le nez, qui crachent dans des chaudrons frémissants et volent sur des balais en maudissant la terre entière.
Je ne veux pas être une vieille sorcière moche et méchante !
Je me mets alors au rebord de ma fenêtre. La météo semble imiter mon humeur. Le ciel complètement obscurci revêt des nuages d'automne. Les grosses gouttes viennent se jeter sur les vitres avant de descendre, les unes après les autres, comme lors d'une course effrénée, jusqu'à leur disparition. Mes yeux semble imiter les cieux. Mon regard s'est obscurci comme de petites vitres brisées, et de grosses gouttes se jettent dans une course en descendant le long de mes joues.
Je ne veux pas être une sorcière !
Je resserre alors Xinlian auprès de moi. Je l'imagine s'animer pour me consoler. Mais le dragon reste immobile. Pourtant, dans ma tête, je l'entends me dire « Pourquoi serais-tu vieille et moche ? Tu peux très bien devenir la première sorcière jeune et gentille ! Cela ne change en rien qui tu es. ».
Cette voix semble être une révélation pour moi. Même si je ne deviens pas celle que je rêvais, ni celle que mes parents rêvaient, je peux faire en sorte d'être la meilleure et rendre fiers mes parents d'une autre manière. Xinlian a raison, je n'ai pas changé, je suis toujours la même : je suis Lina Zhao, j'ai 11 ans, et maintenant, je sais que je suis une sorcière.
Une gentille sorcière.
2è année RP
Comme dit si bien Verlaine
« Et je m'en vais au vent mauvais »
雨
Devenir une sorcière compétente et gentille, cela ne doit pas être simple. Déjà, pour devenir une sorcière compétente tout court, cela doit requérir de nombreuses compétences en magie et beaucoup d'exercice. Mais pour en plus devenir gentille, je vais sûrement devoir vaincre la méchanceté naturelle que je vais acquérir en devenant une sorcière. J'ai donc décidé de m'entraîner à la magie avant d'entrer à l'internat pour prendre de l'avance et travailler sur ma gentillesse. Il est hors de question que je devienne une sorcière méchante.
Je décide donc de faire voler l'une de mes peluches. Au début, j'avais pensé à faire voler Xinlian, mais c'est ma peluche préférée, et j'ai peur qu'elle prenne feu comme mes devoirs. Du coup, j'ai pris la peluche que j'aime le moins. Elle s'appelle Xiaochou. Ça veut dire clown en mandarin, littéralement « petit et moche ». Je l'ai appelé comme ça parce qu'il représente un clown, et qu'il est petit, et moche. C'est pour ça que je l'aime pas, il me fait un peu peur avec son grand sourire. Je suis sûr que si Xiaochou était une sorcière, il serait méchante. Alors si l'une de mes peluches doit brûler, je préfère que ce soit elle.
Je place donc Xiaochou à terre et m'allonge devant. La tête sur les mains, je me concentre sur la peluche en arrêtant de cligner des yeux. Je l'imagine déjà voler.
— Vole !
Comme rien ne se produit, je la fixe encore plus. Je sens mes yeux s'irriter.
— Xiaochou, vole !
Mais Xiaochou reste au sol. Je porte donc mon regard sur Xinlian que j'ai posé à côté de moi. Mais soudain, je me dis que j'ai peut-être de la magie dans les yeux, et par mesure de précaution, je détourne le regard de mon dragon pour éviter qu'il brûle si jamais de la magie s'échappait jusque lui.
— Xianlian, c'est trop dur la magie.
S'il parlait, je sais très bien qu'il dirait quelque chose comme :
— Tu dois persévérer. Plus l'apprentissage est long, meilleurs sont les résultats.
J'écoute donc ma peluche, et me remets à mon entraînement.
雨
Cela doit faire maintenant une bonne heure que je m'entraîne. Xiaochou n'a pas bougé d'un poil et j'ai les yeux qui me grattent d'être restée concentrée sur lui aussi longtemps en clignant des yeux le moins possible. Mais malgré tout, j'ai le sentiment que ma magie est un peu plus forte qu'il y a une heure. Peut-être que j'y arriverai mieux demain. Je décide donc de faire une pause et descends les escaliers pour aller chercher des biscuits. Je me fais alors interceptée par mes parents.
— Lina, on doit parler.
J'attrape malgré tout un biscuit que j'enfourne dans ma bouche.
— Shuoooo1 ! Dis-je la bouche pleine.
Ma mère a l'air sérieuse. Je m'assieds alors à la table où elle et mon père sont installés.
— On a regardé ta liste scolaire pour Boudlard.
Je ne suis toujours pas sûre que ce soit ça le nom de l'école.
Mes parents, en bon sinophones qu'ils sont, ont tendance à confondre le B et le P.
— Et il y a très peu de matières qui te serviront... dans le monde pas magique. Ton père et moi, nous pensons qu'il est important que tu apprennes ce que les autres enfants... normaux... apprennent à l'école, au cas où tu décidais de choisir un métier... un métier normal.
J'arrête de mâcher mon biscuit, attendant la conclusion de mes parents. Mon père me la donne aussitôt.
— Nous t'avons donc acheté des manuels scolaires pour que tu puisses les étudier sur ton temps libre à Boudlard.
Quoi ?
J'avale tout mon biscuit d'un coup, manquant de m'étouffer avec.
— Mais papa ! J'aurais sûrement déjà des devoirs !
— Lina, c'est important. Tu feras tes exercices en plus. Plus tu apprends, mieux tu réussiras.
— Mais c'est pas juste !
Ma mère, comme en signe de compassion, pose sa main sur mon bras. Et elle ajoute d'une voix douce.
— On a également quelque chose à t'offrir.
Je reste perplexe. La dernière fois, ils m'ont offert une calculatrice. Je m'attends donc à recevoir un compas ou un Bescherelle. Ma mère me présente un carnet rouge.
— C'est un petit journal sur lequel tu pourras écrire ce qui t'arrive à l'internat.
Je saisis le livret. C'est plutôt une surprise agréable au final. Je pourrai m'en servir comme journal intime. Peut-être que mes parents avaient peur que j'oublie comment écrire si je n'avais pas de quoi noter mes journées. Je dois admettre que c'est plutôt bien penser de leur part.
— Merci maman, merci papa.
Je prends le carnet et remonte dans ma chambre.
雨
Nous sommes déjà fin juillet. Le temps inextinguible qui passe me rapproche de la rentrée dans cette école que je ne connais pas. Et je stresse. J'ai beau dire que je serai la sorcière la plus gentille et compétente possible, j'ai peur de ne pas y arriver. Déjà, je n'ai toujours pas réussi à faire s'envoler Xiaochou. Mais au-delà de ça, j'ai peur des autres élèves qui seront dans mon école. Et des professeurs aussi. Toutes des sorcières, j'imagine. Méchantes, avec des verrues sur le nez. Les autres élèves se moqueront de moi, et voudront peut-être m'arracher les cheveux pour les mettre dans des chaudrons. J'ai peur qu'elles me griffent tous les jours avec leurs ongles crochus. Comment c'est possible que je sois comme ça ? Moi, mes ongles vont bien et je n'ai pas de verrues sur le nez ! Enfin, je pense pas... Je passe ma main sur mon nez pour vérifier malgré tout. Rien. J'ai l'air tout à fait normal.
Puis surtout, je pense à Suzanne, qui ne sera pas avec moi. Je ne lui ai pas encore dit. J'ai peur de comment elle va réagir. Elle va être déçue, c'est sûr. Et c'est normal. Je le suis aussi. Je sens une boule dans mon ventre. Je dois lui dire, c'est la moindre des choses. Mais comment ?
Je prends mon carnet rouge que mes parents m'ont offert, et je note sur la première page.
Mǎ,
Je suis désolée, terriblement désolée.
Je sais qu'on a dit que l'on ira au collège ensemble. Mais je ne peux pas. Je vais devoir aller dans un autre collège, qui fait aussi internat. On se reverra donc pas.
Mǎ, tu restes ma meilleure amie quoiqu'il arrive. J'oublierai jamais ton nom, tous nos rires ensemble. Tu a été mon 日, mon 光, ma 最好的朋友2. Nos chemins se séparent, mais nos cœurs resteront ensemble.
Je suis tellement désolée.
Je sais que ça va te faire du mal. Je vais dans un autre collège, je peux pas non plus te dire pourquoi, ni où je vais. Je te promets que c'est pas ce que je voulais. J'espère que tu m'en voudras pas de partir.
Mǎ, même si l'on ne se voit plus. Au fond de moi, on restera comme des sœurs. Et un jour, l'on se retrouvera.
马, 一生一世3
蛇4
J'essuie les quelques larmes qui se sont écrasées sur le papier. L'écrire m'a fait du bien, comme si l'encre portait une part de ma tristesse. Mais je sais aussi que l'écrire n'est pas suffisant pour que Suzy soit au courant. Il faut que j'aille chez elle, tout de suite. Car plus j'attends, plus l'épine s'enfonce, et il vaut mieux l'arracher d'un coup sec.
J'arrache donc la première page de mon livret, la roule en boule et la mets dans ma poche. Je me lève, direction « Chez Mǎ ».
Fin.
Suite dans « Tes larmes n'y pourront rien changer »
Suite dans « Tes larmes n'y pourront rien changer »
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1 说 : "dis"
2 日 (rì) : soleil ; 光 (guāng) : lumière ; 最好的朋友 (zuì hǎo de péngyǒu) : meilleur(e) ami(e).
3 马, 一生一世 (Mǎ, yīshēng yīshì) (litt. « Mǎ, un jour, un monde ») : Mǎ, [je t'aime] pour l'éternité.
4 蛇 (shè) : serpent. Surnom donné par Suzanne à Lina.
2è année RP