Ma plante, rien qu'à moi
Été 2049
La chaleur envahit tout. C'est un serpent qui siffle sournoisement et vous étouffe alors qu'il vous serre au corps de plus en plus ; c'est de la poussière qui s'infiltre partout, même dans les petits recoins à l'ombre ; c'est de l'eau qui s'éparpille, se répand sur toutes les surfaces et noie votre corps tout autant que votre esprit. Couchée sur mon lit, les yeux se baladant sur le plafond et dans ma chambre, je désespère de capter le moindre courant d'air, la moindre brise qui arriverait de la fenêtre ouverte. Mais l'air est statique ; la chaleur fige le temps comme elle fige les bourrasques. C'est une tueuse, la chaleur ; elle ne pardonne rien, elle prend tout mais oublie de donner quelque chose en retour. C'est la petite mort des pensées constructives, des envies d'activités physiques - et des plantes.
_Encore un rosier qu'il a fallut couper à la base..., râlait Papa hier. Tout séché, pouf, plus rien ! Ça tombait en miettes ! Héhé, mais je suis bien embêté, moi, pour le travail, si les plantes commencent à partir en cendres...
Les jardins de ses clients n'avaient jamais autant demandé d'attention, et il n'était plus très souvent à la maison.
_On se plaint de la pluie et de la pluie et de la pluie, mais j'en voudrais bien plus, moi, de la pluie ! Mes plantes sont assoiffées, m'enfin ce genre de choses, ça s'arrose pas h24 non plus... Sinon ça moisit et pouf ! Au lieu de dessécher, ça pourrit sur place jusqu'à ce que la moindre bourrasque les fasse tomber. J'ai essayer d'expliquer ça au vieux Trombloy, m'enfin il ne veut rien entendre ! Il aimerais que j'arrose ces plantes toutes les 5 heures... C'est un comble, ça : embaucher un jardinier pour lui dire quoi faire...
Il finit toujours ses plaintes en disant "et je ne suis pas jardinier, moi, d'abord, mais paysagiste ! Arroser les fleufleurs, c'est pas dans mes attributions, normalement...", ou quelque chose de la même flaveur, ce qui me fait invariablement sourire. Le flou entre ces deux métiers, c'est lui qui l'a installé tout seul, en gérant de plus en plus les jardins de ses clients. Bien sûr, il s'en plaint - mais en vérité, il est plus que content de retourner à des travaux plus manuels, demandant plus de connaissances en botanique que d'aménager esthétiquement les jardins. Seulement, il est de moins en moins à la maison - surtout avec les fortes chaleurs de cet été.
Donc, la chaleur. Elle étouffe même les plantes qu'on a chez nous ; le Lifre des Cafres est tout triste, et ses fleurs orangées pendent mollement vers le sol. L'anthurium aussi, pourtant facile à vivre, perd de sa fermeté, et ses feuilles rouges et vertes ne sont plus aussi éclatantes qu'au printemps. Même la plante de ma chambre, partagée avec Hector, semble se ratatiner face à la chaleur. C'est pourtant une Adenium, plutôt résistante à la chaleur. Desert Rose, c'est comme ça qu'on l'appelle en Angleterre - mon père chantonne du Sting à chaque fois qu'il la voit. Son gros tubercule, marron, laisse jaillir une efflorescence de feuilles vertes et de pétales rouges au printemps, mais maintenant la plante s'affaisse d'un air triste. Je ne peux pas y faire grand-chose, pourtant - même mon père ne sait pas bien quoi faire. Il faut laisser passer, dit-il toujours.
La botanique est pour les gens patients.
Je me souviens quand cette plante n'était pas plus grande que la paume de Papa ; quand ce n'était qu'un tubercule marron dans un pot tout petit. Maintenant elle a bien grandi, et moi aussi, et voir sa croissance me rappelle d'où je viens, et tout ce que j'ai parcourus depuis.
C'est fou comme le temps passe vite.
Les souvenirs surgissent, comme des gouttes d'eau dans l'orage de mon cerveau. Mon esprit bouillonne, il veut me faire remonter le passé. Terrassée par la chaleur, à demie-endormie, je me laisse emporter par ce torrent de réminiscences. Qu'il est bon de retourner en enfance...
Dernière modification par Ada Bentley le 27 août 2024, 14:44, modifié 3 fois.
#28363c
~My smile wraps around my head splitting it in two, two
Ma plante, rien qu'à moi
Mai 2042
_Bon anniversaire, ma chérie !
Papa me fit tourner en l'air, me prenant par la taille. Mon rire réjoui s'envola dans les airs comme un papillon bleu. C'était mon sixième anniversaire, et je n'avais jamais été aussi réjouie. Enfin, je ne le pensais pas, du moins - mais à cet âge, la mémoire est la plus subjective des choses.
_Alors, tu as aimé ton cadeau ?
_Ouiiii ! Merci Papa.
Mon père sourit. - même quand il souriait, il avait un je-ne-sais-quoi de fatigué, de lasse, qui le rendait encore plus badass à mes yeux de jeune fille, car après tout, c'était quelque chose que je ne comprenais pas, ce qui rendait mon Papa gentil, drôle... et mystérieux.
_Tu vas pouvoir lire toute seule comme une grande, maintenant, quand tu veux !
Mes yeux brillaient, et je me souviens qu'à ce moment là, j'étais la plus heureuse des petites filles. J'avais reçu pour mon anniversaire un album imaginé, d'une quarantaine de pages. Il parlait de dragons, de montagnes lointaines, il était beau, et surtout, il était à moi. Mon premier livre ; mon livre à moi. Mes parents avaient libéré pour l'occasion un étage entier de l'étagère d'Hector, et y avaient placé mon album. C'est ton premier livre, et avec ça, tu vas pouvoir commencer ta propre collection..., m'avaient-ils dit, et j'en avais presque eu les larmes aux yeux, de bonheur - presque : je ne pleurais jamais, même à six ans. Hector avait un peu râlé, mais c'était le désavantage d'être à deux dans une chambre : il fallait partager l'espace, les placards, le sol, la déco sur les murs, et les étagères.
_Mais tu sais quoi ? J'ai un autre cadeau pour toi.
Mes yeux de gamine de six ans s'ouvrirent grands d'excitation, mais je fronçai ensuite les sourcils. Je réfléchissais. Très fort. Arrivée à une conclusion, je hochai vivement la tête de gauche à droite.
_Hmmmm... non.
Je me souviens encore du regard désabusé et interdit que mon père me lança. Il éclata d'un rire qui zigzagua un peu partout, déboussolé.
_C... Comment ça, non ?
_J'aime l'idée, m-mais je te dit en bonne uniforme et tr-très son- nalanellement que je préfère gardé mon premier cadeau. J'étais très sérieuse, à l'époque, et je me croyais bonne en affaire en refusant ce deuxième présent que m'offrait mon père.
_En bonne et du-, commença à corriger Papa par automatisme, avant d'éclater de rire, franchement cette fois-ci.
_Mais chérie, je ne vais pas le reprendre, ton premier cadeau ! C'est un deuxième cadeau : ça s'ajoute, ça se retire pas... Une addition, comme tu as appris avec Hugo, pas une soustraction !
La petite Ada que j'étais mis quelques secondes à comprendre. L'idée d'avoir deux cadeaux étaient nouvelle, et prenait du temps à ingérer. Mais un sourire finit par se peindre sur mes lèvres, et mon visage offrit son plus beau tableau. L'idée me plaisait immensément.
_Aaah, bon, je préfère ça ! Alors voilà... Sortant les mains de son dos, il s'accroupit devant moi et dévoila un petit pot en plastique noir, percé de quatre petits trous à la base. Je m'approchai, et me penchai pour regarder.
C'était une plante. Je le sus, parce que c'était dans les pots que Papa utilisait pour faire pousser ses jeunes espèces avant de les planter dans les jardins de ses clients. Mais ça n'avait pas l'air du tout du tout d'une plante, et je fronçai les sourcils, encore une fois.
_Pourquoi c'est tout moche ?
_Ahaha, ce n'est pas tout moche, Ada ! C'est une jeune plante. Elle doit encore grandir pour avoir des feuilles... Je te la donne, je veux que tu t'en charges. Ça sera ta plante. Il va falloir l'arroser, attention, mais pas trop ! Tu crois pouvoir le faire ?
Je réfléchis fort du haut de mes six ans. Avoir une plante, c'était nul, il fallait s'en occuper, et je ne savais pas faire, du tout du tout. Mais en même temps, avoir une plante, c'était bien ! Je pouvais la voir grandir et ça serait moi, que moi, et rien que moi, qui serait responsable de sa croissance réussie. Mes sourcils devinrent un V alors que je m'apprêtais à prendre une grande décision.
_Ma plante... rien qu'à moi ?
_Rien qu'à toi, ma chérie.
Alors sans plus de mots, j'empoignais le pot, et rentrai à l'intérieur. Un grand sourire aux lèvres, Papa me suivait, patient. Je hissai le pot jusqu'à mon étage de l'étagère d'Hector. Je la regardai droit dans les yeux, et, la plus sérieuse du monde, je lui dit :
_Enchantée, plante-rien-qu-à-moi.
#28363c
_Bon anniversaire, ma chérie !
Papa me fit tourner en l'air, me prenant par la taille. Mon rire réjoui s'envola dans les airs comme un papillon bleu. C'était mon sixième anniversaire, et je n'avais jamais été aussi réjouie. Enfin, je ne le pensais pas, du moins - mais à cet âge, la mémoire est la plus subjective des choses.
_Alors, tu as aimé ton cadeau ?
_Ouiiii ! Merci Papa.
Mon père sourit. - même quand il souriait, il avait un je-ne-sais-quoi de fatigué, de lasse, qui le rendait encore plus badass à mes yeux de jeune fille, car après tout, c'était quelque chose que je ne comprenais pas, ce qui rendait mon Papa gentil, drôle... et mystérieux.
_Tu vas pouvoir lire toute seule comme une grande, maintenant, quand tu veux !
Mes yeux brillaient, et je me souviens qu'à ce moment là, j'étais la plus heureuse des petites filles. J'avais reçu pour mon anniversaire un album imaginé, d'une quarantaine de pages. Il parlait de dragons, de montagnes lointaines, il était beau, et surtout, il était à moi. Mon premier livre ; mon livre à moi. Mes parents avaient libéré pour l'occasion un étage entier de l'étagère d'Hector, et y avaient placé mon album. C'est ton premier livre, et avec ça, tu vas pouvoir commencer ta propre collection..., m'avaient-ils dit, et j'en avais presque eu les larmes aux yeux, de bonheur - presque : je ne pleurais jamais, même à six ans. Hector avait un peu râlé, mais c'était le désavantage d'être à deux dans une chambre : il fallait partager l'espace, les placards, le sol, la déco sur les murs, et les étagères.
_Mais tu sais quoi ? J'ai un autre cadeau pour toi.
Mes yeux de gamine de six ans s'ouvrirent grands d'excitation, mais je fronçai ensuite les sourcils. Je réfléchissais. Très fort. Arrivée à une conclusion, je hochai vivement la tête de gauche à droite.
_Hmmmm... non.
Je me souviens encore du regard désabusé et interdit que mon père me lança. Il éclata d'un rire qui zigzagua un peu partout, déboussolé.
_C... Comment ça, non ?
_J'aime l'idée, m-mais je te dit en bonne uniforme et tr-très son- nalanellement que je préfère gardé mon premier cadeau. J'étais très sérieuse, à l'époque, et je me croyais bonne en affaire en refusant ce deuxième présent que m'offrait mon père.
_En bonne et du-, commença à corriger Papa par automatisme, avant d'éclater de rire, franchement cette fois-ci.
_Mais chérie, je ne vais pas le reprendre, ton premier cadeau ! C'est un deuxième cadeau : ça s'ajoute, ça se retire pas... Une addition, comme tu as appris avec Hugo, pas une soustraction !
La petite Ada que j'étais mis quelques secondes à comprendre. L'idée d'avoir deux cadeaux étaient nouvelle, et prenait du temps à ingérer. Mais un sourire finit par se peindre sur mes lèvres, et mon visage offrit son plus beau tableau. L'idée me plaisait immensément.
_Aaah, bon, je préfère ça ! Alors voilà... Sortant les mains de son dos, il s'accroupit devant moi et dévoila un petit pot en plastique noir, percé de quatre petits trous à la base. Je m'approchai, et me penchai pour regarder.
C'était une plante. Je le sus, parce que c'était dans les pots que Papa utilisait pour faire pousser ses jeunes espèces avant de les planter dans les jardins de ses clients. Mais ça n'avait pas l'air du tout du tout d'une plante, et je fronçai les sourcils, encore une fois.
_Pourquoi c'est tout moche ?
_Ahaha, ce n'est pas tout moche, Ada ! C'est une jeune plante. Elle doit encore grandir pour avoir des feuilles... Je te la donne, je veux que tu t'en charges. Ça sera ta plante. Il va falloir l'arroser, attention, mais pas trop ! Tu crois pouvoir le faire ?
Je réfléchis fort du haut de mes six ans. Avoir une plante, c'était nul, il fallait s'en occuper, et je ne savais pas faire, du tout du tout. Mais en même temps, avoir une plante, c'était bien ! Je pouvais la voir grandir et ça serait moi, que moi, et rien que moi, qui serait responsable de sa croissance réussie. Mes sourcils devinrent un V alors que je m'apprêtais à prendre une grande décision.
_Ma plante... rien qu'à moi ?
_Rien qu'à toi, ma chérie.
Alors sans plus de mots, j'empoignais le pot, et rentrai à l'intérieur. Un grand sourire aux lèvres, Papa me suivait, patient. Je hissai le pot jusqu'à mon étage de l'étagère d'Hector. Je la regardai droit dans les yeux, et, la plus sérieuse du monde, je lui dit :
_Enchantée, plante-rien-qu-à-moi.
Dernière modification par Ada Bentley le 27 août 2024, 14:48, modifié 1 fois.
#28363c
~My smile wraps around my head splitting it in two, two
Ma plante, rien qu'à moi
Juillet 2042
Apartament des Bentley, à Londres, dans une ruelle à l'écart du centre-ville - soit l'appartement qu'on a toujours aujourd'hui. Il faisait chaud, comme maintenant, le vent avait pris des vacances en partant en Atlantique, sur la côte de la Bretagne ou en plein milieu de l'océan, se transformant en tornades, et le silence devenait le huitième membre de la famille. C'était que quand il faisait chaud, plus personne n'avait vraiment envie de parler, en particulier les Bentley, qui n'étaient déjà pas très bavards - avares de mots, avares d'affection, avares de discussions profondes comme la politique. Mais soudain un cri déchira l'atmosphère, des chaussures claquèrent sur le parquet en bois et deux parents affolés se montrèrent au seuil de la chambre de leur jeune fille de six ans et de son grand-frère Hector.
_Mamaaaaan ! Papaaaaa !
Le cri était des plus déchirant, c'était certain, et dénotait une grande détresse de la part de celle qui l'avait lancer - c'est-à-dire, moi. Je me souviens encore de la tristesse déchirante qui venait de m'empoigner soudainement, et je n'avais pas exagérer le cri que je poussai alors. Pourtant, Papa et Maman, une fois devant la chambre, ne trouvèrent que moi, assise tranquillement en tailleur à côté de la seule étagère de la pièce, un petit pot entre mes mains, posé sur mes genoux.
Comme j'étais d'habitude calme et réservée, mes parents échangèrent un regard inquiet. A part un air troublé sur mon visage, rien ne laissait paraître une situation d'urgence extrême. Mais c'était une situation d'urgence extrême, parce que mon moi de six ans l'avait décidé.
Je regardai mon père d'un air désespéré :
_Ma plante à moi, elle meurt. Je l'ai arrosé cette semaine mais elle veut pas aller mieux. (j'étais persuadé que c'était purement de la mauvaise foi de la part de la plante, que j'avais eu le malheur de ne pas arroser il y a trois semaines de cela - maintenant, elle voulait se venger, et avait fabriqué un complot consistant à se laisser aller pour que je sois tenue responsable de sa mauvaise santé. (les plantes étaient rancunières, j'en étais sûre. comment ils décidaient s'ils allaient bien ou pas, sinon, hein ?) ).
Papa, rassuré, laissa un soupir ramper hors de ses lèvres. Maman leva les yeux, et partit de la pièce. Elle avait mieux à faire que de régler les stupides problèmes botaniques que son mari imposait à ses enfants. Papa avança, et je lui tendis le pot de manière inquisitrice. C'était lui le jardinier : il avait intérêt à réparer ma plante. Il prit le pot, amusé du sérieux que j'attachais à la matière, et prit un air de génie concentré.
_Alors, voyons... Un tubercule de couleur noisette et de forme circulaire, avec des redondances obliques qui génèrent une forme hétéroclite... Hm hm... Un terreau ferme et compact, dans lequel les racines semblent former un ancrage certain et ipso facto solide... Oui, mâdemoiselle, ouiii, votre plante souffre en effet d'une très grâve malâdie...
Très impressionnée par tous ces mots que je ne connaissaient pas alors, et enchantée d'avoir eu raison, je dis d'un ton victorieux :
_Ah, je t'avais dit ! Alors, elle a quoi, ma plante ?
Papa sourit d'un ton amusé :
_Elle a ce qu'on appelle communément... être en bonne santé, ma chérie.
J'affectai une mine boudeuse immédiatement. Je n'appréciais pas qu'on se moque de moi, et je repris mon pot rageusement des mains de Papa. Je le posai vivement sur l'étagère, lui tournant décidément le dos. Je murmurai d'un ton boudeur : c'est pas gentil de se moquer... Papa attendrit s'accroupit près de moi.
_Mais enfin, louloute, ne boude pas... Qu'est-ce qu'il y a ?
_La plante, elle est malade, je le sais ! Et elle le fait exprès en plus...
_Mais enfin Ada, elle va parfaitement bien, ta plante !
_Mais non ! ... Elle est toujours aussi marron. Elle grandit pas. Je vis le regard amusé de Papa et je pris un air renfrogné. _C'est très grave, tu sais !
_Mais c'est normal, enfin... Une plante, ça met du temps à pousser...
J'hochais la tête de droite à gauche. Je n'étais pas convaincue.
Je suis pas d'accord. T-tu m'as promis qu'elle aurait des feuilles et des fleurs, mais elle en a pas ! Elle est malade !
Papa prit l'air sérieux des grandes histoires et des explications importantes. Il s'assit sur mon lit, et m'invita à le rejoindre. Je montai sur ces genoux, et il m'entoura de ces bras longs. Je souris et posai ma tête sur sa poitrine.
Mon Papa avait une odeur de roses et de lavandes.
_Ffff... Tu sais, Ada, les choses prennent du temps pour pousser. Elles ont besoin d'un peu d'eau, d'un peu de soleil, et d'un peu d'amour, chaque semaine. Et si chaque semaine, elles ont un peu d'eau, un peu d'amour, et un peu de soleil, elles grandissent. Si - si, Ada, ta plante pousse. Elle en train de pousser maintenant, alors qu'on parle. Si tu te tais très fort tu pourrais même l'entendre...
Mais tu vois, Ada, tu ne peux pas encore la voir pousser. Elle pousse millimètres par millimètres ! C'est riquiqui de chez riquiqui, non ? Mais elle pousse... Les choses évoluent à leurs rythmes, louloute, il faut pas les bousculer. Tu bousculerais pas mamie Dadou parce qu'elle essaie de traverser le trottoir trop lentement à ton goût, si ? C'est la même chose ici : il faut pas bousculer ta plante, il faut lui donner du temps. Ce n'est pas parce que ça avance lentement que ça n'avance pas du tout, chérie, d'accord ?
_D'accord...
Papa sourit. J'aimais bien quand Papa souriait - j'aime toujours, d'ailleurs. Il sourit comme s'il a tout le temps du monde pour lui.
_Souvent toi de ce que je t'ai dit : la botanique, c'est...
_L-la botanique c'est-c'est pour les gens patients.
_Tu es patiente, louloute ?
_Ou-oui ! Oui !
_Alors ta plante poussera. Juste donne lui un peu de temps : c'est aussi précieux que du bon terreau.
#28363c
Apartament des Bentley, à Londres, dans une ruelle à l'écart du centre-ville - soit l'appartement qu'on a toujours aujourd'hui. Il faisait chaud, comme maintenant, le vent avait pris des vacances en partant en Atlantique, sur la côte de la Bretagne ou en plein milieu de l'océan, se transformant en tornades, et le silence devenait le huitième membre de la famille. C'était que quand il faisait chaud, plus personne n'avait vraiment envie de parler, en particulier les Bentley, qui n'étaient déjà pas très bavards - avares de mots, avares d'affection, avares de discussions profondes comme la politique. Mais soudain un cri déchira l'atmosphère, des chaussures claquèrent sur le parquet en bois et deux parents affolés se montrèrent au seuil de la chambre de leur jeune fille de six ans et de son grand-frère Hector.
_Mamaaaaan ! Papaaaaa !
Le cri était des plus déchirant, c'était certain, et dénotait une grande détresse de la part de celle qui l'avait lancer - c'est-à-dire, moi. Je me souviens encore de la tristesse déchirante qui venait de m'empoigner soudainement, et je n'avais pas exagérer le cri que je poussai alors. Pourtant, Papa et Maman, une fois devant la chambre, ne trouvèrent que moi, assise tranquillement en tailleur à côté de la seule étagère de la pièce, un petit pot entre mes mains, posé sur mes genoux.
Comme j'étais d'habitude calme et réservée, mes parents échangèrent un regard inquiet. A part un air troublé sur mon visage, rien ne laissait paraître une situation d'urgence extrême. Mais c'était une situation d'urgence extrême, parce que mon moi de six ans l'avait décidé.
Je regardai mon père d'un air désespéré :
_Ma plante à moi, elle meurt. Je l'ai arrosé cette semaine mais elle veut pas aller mieux. (j'étais persuadé que c'était purement de la mauvaise foi de la part de la plante, que j'avais eu le malheur de ne pas arroser il y a trois semaines de cela - maintenant, elle voulait se venger, et avait fabriqué un complot consistant à se laisser aller pour que je sois tenue responsable de sa mauvaise santé. (les plantes étaient rancunières, j'en étais sûre. comment ils décidaient s'ils allaient bien ou pas, sinon, hein ?) ).
Papa, rassuré, laissa un soupir ramper hors de ses lèvres. Maman leva les yeux, et partit de la pièce. Elle avait mieux à faire que de régler les stupides problèmes botaniques que son mari imposait à ses enfants. Papa avança, et je lui tendis le pot de manière inquisitrice. C'était lui le jardinier : il avait intérêt à réparer ma plante. Il prit le pot, amusé du sérieux que j'attachais à la matière, et prit un air de génie concentré.
_Alors, voyons... Un tubercule de couleur noisette et de forme circulaire, avec des redondances obliques qui génèrent une forme hétéroclite... Hm hm... Un terreau ferme et compact, dans lequel les racines semblent former un ancrage certain et ipso facto solide... Oui, mâdemoiselle, ouiii, votre plante souffre en effet d'une très grâve malâdie...
Très impressionnée par tous ces mots que je ne connaissaient pas alors, et enchantée d'avoir eu raison, je dis d'un ton victorieux :
_Ah, je t'avais dit ! Alors, elle a quoi, ma plante ?
Papa sourit d'un ton amusé :
_Elle a ce qu'on appelle communément... être en bonne santé, ma chérie.
J'affectai une mine boudeuse immédiatement. Je n'appréciais pas qu'on se moque de moi, et je repris mon pot rageusement des mains de Papa. Je le posai vivement sur l'étagère, lui tournant décidément le dos. Je murmurai d'un ton boudeur : c'est pas gentil de se moquer... Papa attendrit s'accroupit près de moi.
_Mais enfin, louloute, ne boude pas... Qu'est-ce qu'il y a ?
_La plante, elle est malade, je le sais ! Et elle le fait exprès en plus...
_Mais enfin Ada, elle va parfaitement bien, ta plante !
_Mais non ! ... Elle est toujours aussi marron. Elle grandit pas. Je vis le regard amusé de Papa et je pris un air renfrogné. _C'est très grave, tu sais !
_Mais c'est normal, enfin... Une plante, ça met du temps à pousser...
J'hochais la tête de droite à gauche. Je n'étais pas convaincue.
Je suis pas d'accord. T-tu m'as promis qu'elle aurait des feuilles et des fleurs, mais elle en a pas ! Elle est malade !
Papa prit l'air sérieux des grandes histoires et des explications importantes. Il s'assit sur mon lit, et m'invita à le rejoindre. Je montai sur ces genoux, et il m'entoura de ces bras longs. Je souris et posai ma tête sur sa poitrine.
Mon Papa avait une odeur de roses et de lavandes.
_Ffff... Tu sais, Ada, les choses prennent du temps pour pousser. Elles ont besoin d'un peu d'eau, d'un peu de soleil, et d'un peu d'amour, chaque semaine. Et si chaque semaine, elles ont un peu d'eau, un peu d'amour, et un peu de soleil, elles grandissent. Si - si, Ada, ta plante pousse. Elle en train de pousser maintenant, alors qu'on parle. Si tu te tais très fort tu pourrais même l'entendre...
Mais tu vois, Ada, tu ne peux pas encore la voir pousser. Elle pousse millimètres par millimètres ! C'est riquiqui de chez riquiqui, non ? Mais elle pousse... Les choses évoluent à leurs rythmes, louloute, il faut pas les bousculer. Tu bousculerais pas mamie Dadou parce qu'elle essaie de traverser le trottoir trop lentement à ton goût, si ? C'est la même chose ici : il faut pas bousculer ta plante, il faut lui donner du temps. Ce n'est pas parce que ça avance lentement que ça n'avance pas du tout, chérie, d'accord ?
_D'accord...
Papa sourit. J'aimais bien quand Papa souriait - j'aime toujours, d'ailleurs. Il sourit comme s'il a tout le temps du monde pour lui.
_Souvent toi de ce que je t'ai dit : la botanique, c'est...
_L-la botanique c'est-c'est pour les gens patients.
_Tu es patiente, louloute ?
_Ou-oui ! Oui !
_Alors ta plante poussera. Juste donne lui un peu de temps : c'est aussi précieux que du bon terreau.
Dernière modification par Ada Bentley le 31 juil. 2024, 01:54, modifié 1 fois.
#28363c
~My smile wraps around my head splitting it in two, two
Ma plante, rien qu'à moi
Je souris. Parfois on oublie vite tout ce qu'on a vécu pour arriver là où l'on est. Cela fait du bien de me rappeler un peu mon enfance. Je vis trop souvent dans l'avenir, oubliant de m'arrêter quelques instants, d'arrêter le cours de mes pensées intarissables, et de me retourner, un peu. Vers le passé. La mémoire est quelque chose de réconfortant : savoir que l'on ne s'oublie pas soi-même, qu'on pourra toujours revenir un peu dans le temps, pour se rappeler de ce que l'on faisait, comment l'on était... La mémoire permet de ne pas avoir peur de changer, d'évoluer : elle sera toujours là si, un jour, on a besoin de revoir le soi du passé - qu'on ne perdra donc jamais, et qui continuera de vivre encore là, dans notre esprit, même si on l'a tué à coups de décisions et de métamorphoses.
Mes souvenirs ne sont pas très nets de cette époque - celle de mes six, sept ans. Mais je crois que c'est normal, tout le monde perd un bout de son enfance en grandissant. Je ne comprenais pas, quand j'étais petite, pourquoi les adultes avaient autant de mal à nous comprendre, nous, les enfants. Après tout, ils avaient été comme ça, eux aussi, à une époque. Mais maintenant je comprends : c'est qu'ils ont oublié. Pas tout, mais les petits détails qui font une vie, qui font une enfance, s'envolent quelque part au loin. La mémoire est une dune qui change avec le temps - et les souvenirs, des grains de sables qui s'érodent face au vent.
Je crois que j'étais une enfant agréable. Même si je ne peux pas en être complètement sûre, bien évidemment - 13 années sur la Terre, et les dunes ne sont plus aussi fermes qu'avant. Je me souviens de moi comme quelqu'un qui était plein de vie, certes - comme tous les enfants de son âge -, mais d'une vie sans chichis, sans caprices. Peut-être était-ce l'éducation que j'ai reçu, ou mon tempérament, ou plus probablement un mélange des deux, mais je me mettais rarement en colère. Je mangeais un peu près de tout, ce qui était un bonheur pour mes parents. Et je crois que je ne parlais pas beaucoup, non plus. Enfin, j'étais probablement bavarde, comme beaucoup d'enfants, mais mes parents me disent souvent que je n'aimais déjà pas discuter à l'époque, surtout de moi, alors c'est que cela doit être vrai.
Je ne pleurais pas, non plus. Mes larmes étaient à moi, et je refusais de les laisser couler et de les partager avec le reste du monde. D'une famille nombreuse, je n'ai jamais eu beaucoup de choses à moi, toute seule - mais mes sentiments en faisaient partie.
On ne peux garder pour soi qu'un petit nombre de choses. Mais quand l'intime est conservé, enfoui loin derrière sa peau, alors il est nôtre. Et seulement nôtre.
Je me souviens de pleins de choses, mais parfois cela ne semble pas assez. Je regrette de ne pas avoir plus de souvenirs, car c'est comme des trésors cachés : je les ai toujours eu, pourtant je n'en mesures que maintenant la valeur.
Parfois, j'ai du mal à différencier les choses que je sais des choses dont je me souviens . Certaines choses ont été souvent racontées, peut-être trop, jusqu'à ce que j'en connaisse l'histoire par cœur. Pourtant, ce ne sont pas des souvenirs, juste du savoir : je sais que j'étais un enfant sage, que j'aimais les billes à quatre ans, que je me promenais pieds nus dans la maison et que je me suis ouverte l'arcade sourcilière à cinq ans en fonçant sur un mur. Mais est-ce que je m'en souviens ? Ou plutôt, comment m'en souviendrais-je ? Pourtant j'ai l'impression de le ressentir, de le voir. Des images floues se forment dans ma tête, et j'ai le sentiment de me rappeler de ces expériences enfantines.
Et pourtant... Comment savoir quand s'arrête la connaissance, et commence le souvenir ?
#28363c
Mes souvenirs ne sont pas très nets de cette époque - celle de mes six, sept ans. Mais je crois que c'est normal, tout le monde perd un bout de son enfance en grandissant. Je ne comprenais pas, quand j'étais petite, pourquoi les adultes avaient autant de mal à nous comprendre, nous, les enfants. Après tout, ils avaient été comme ça, eux aussi, à une époque. Mais maintenant je comprends : c'est qu'ils ont oublié. Pas tout, mais les petits détails qui font une vie, qui font une enfance, s'envolent quelque part au loin. La mémoire est une dune qui change avec le temps - et les souvenirs, des grains de sables qui s'érodent face au vent.
Je crois que j'étais une enfant agréable. Même si je ne peux pas en être complètement sûre, bien évidemment - 13 années sur la Terre, et les dunes ne sont plus aussi fermes qu'avant. Je me souviens de moi comme quelqu'un qui était plein de vie, certes - comme tous les enfants de son âge -, mais d'une vie sans chichis, sans caprices. Peut-être était-ce l'éducation que j'ai reçu, ou mon tempérament, ou plus probablement un mélange des deux, mais je me mettais rarement en colère. Je mangeais un peu près de tout, ce qui était un bonheur pour mes parents. Et je crois que je ne parlais pas beaucoup, non plus. Enfin, j'étais probablement bavarde, comme beaucoup d'enfants, mais mes parents me disent souvent que je n'aimais déjà pas discuter à l'époque, surtout de moi, alors c'est que cela doit être vrai.
Je ne pleurais pas, non plus. Mes larmes étaient à moi, et je refusais de les laisser couler et de les partager avec le reste du monde. D'une famille nombreuse, je n'ai jamais eu beaucoup de choses à moi, toute seule - mais mes sentiments en faisaient partie.
On ne peux garder pour soi qu'un petit nombre de choses. Mais quand l'intime est conservé, enfoui loin derrière sa peau, alors il est nôtre. Et seulement nôtre.
Je me souviens de pleins de choses, mais parfois cela ne semble pas assez. Je regrette de ne pas avoir plus de souvenirs, car c'est comme des trésors cachés : je les ai toujours eu, pourtant je n'en mesures que maintenant la valeur.
Parfois, j'ai du mal à différencier les choses que je sais des choses dont je me souviens . Certaines choses ont été souvent racontées, peut-être trop, jusqu'à ce que j'en connaisse l'histoire par cœur. Pourtant, ce ne sont pas des souvenirs, juste du savoir : je sais que j'étais un enfant sage, que j'aimais les billes à quatre ans, que je me promenais pieds nus dans la maison et que je me suis ouverte l'arcade sourcilière à cinq ans en fonçant sur un mur. Mais est-ce que je m'en souviens ? Ou plutôt, comment m'en souviendrais-je ? Pourtant j'ai l'impression de le ressentir, de le voir. Des images floues se forment dans ma tête, et j'ai le sentiment de me rappeler de ces expériences enfantines.
Et pourtant... Comment savoir quand s'arrête la connaissance, et commence le souvenir ?
#28363c
~My smile wraps around my head splitting it in two, two
Ma plante, rien qu'à moi
Automne 2044
_Papaaaa ?
Le ton était traînant, je faisais la moue alors que je m'approchais de mon père, assis sur une chaise. Il leva des yeux curieux vers moi, remarquant mon air boudeur.
_Oui Ada ?
Sans dire un mot, je pinça la manche de sa chemise, et l'entraîna dans ma chambre en traînant des pieds. Papa semblait agacé - ce n'était jamais très agréable de se faire déranger sans explications. Mais il ne dit rien, et me suivit jusqu'à ma chambre. Là, je lâchais sa manche blanche, et montrais du doigt la Rose du Désert qui trônait sur la seule étagère de la petite pièce, accolée au mur et faisant face au deux lits. J'avais huit ans, et l'album coloré n'était plus le seul livre posé sur la planche.
_C'est ta plante qui te chiffonne comme ça ?
Je hochais vivement la tête, mais je ne commençai toujours pas à parler. D'un air insistant, je me penchai pour montrer du doigt une des feuilles de la plante. (Elle avait bien grandi. En deux ans avaient poussés quelques feuilles, d'une dizaine de centimètres, et même s'il elle n'avait pas encore fleuri pour l'instant, elle semblait se plaire sur cette étagère.) On pouvait distinguer nettement, sur le vert verdoyant, des points noirs qui se mouvaient lentement.
_Je crois que c'est des pucerons...
Papa se baissa, et regarda quelques secondes les bêtes, avant de hocher la tête.
_Ah oui, c'est vrai... Je ne sais pas comment ils sont arrivés là ! Peut-être à cause du terreau que j'ai ramené de chez Mr Whites.
J'haussai les épaules - il m'importait peu de savoir comment ils étaient arrivés là. Ce qui m’intéressait, c'était qu'ils étaient là, justement.
_Je ne sais pas, mais comme ils sont dans ma chambre, j'aimerais autant m'en débarrasser... Et puis ça fait des trous dans les feuilles, ce n'est pas vraiment idéal pour la plante.
Ma voix devenait plus grave au fil du temps, et était plus assurée, plus consistante que celle que j'avais à six ans. Toujours relativement aïgue, elle changeait néanmoins très vite vers des registres plus bas, preuve que je grandissais peu à peu. Aujourd'hui, la différence entre six ans et huit ans me paraît folle - tant de changements ente ces deux âges, physiquement comme mentalement ! On change plus en enfance qu'on ne le fait ensuite, et, devenue adolescente, je suis toujours étonnée de voir à quel point enfants grandissent vite. Après tout, entre onze et treize ans, il n'y avait pas autant de différences... Et dire qu'Otis et Victor seront bientôt à Poudlard. Le temps passe vite...
Le temps passe vite.
_Oui bien sûr, tu as raison... Je te donne le pesticide tout de suite, sinon je vais oublier.
Papa partit chercher "son produit" dans le placard de l'entrée, et je m'assis sur mon lit en attendant. Je n'avais jamais utilisé quoique ce soit d'autre que du terreau et de l'eau pour m'occuper de la plante, et l'idée de mettre quelque chose de chimique dessus me répugnait. Quelques pesticides de temps en temps n'allait pas tuer la plante, bien évidemment, mais l'idée d'interférer avec la pureté naturelle de la plante ne me plaisait pas. C'est comme si j'allais l'intoxiquer.
Aussi, je me souviens avoir été surprise quand Papa ramena un liquide transparent dans la bouteille en verre qu'on avait récupéré après avoir fini un jus de fruit. Il avait manifestement fait le liquide lui-même, et je regardai curieusement ce liquide jaunâtre.
_C'est du savon noir, il asphyxie les pucerons et nettoie derrière, me dit-il avec un clin d'oeil. _Tu as l'air surprise, tu t'attendais à quoi ?
_Oh, euh... Je ne sais pas. Quelque chose de plus... toxique.
Papa m'adressa un sourire.
_Le métier de botanique, c'est de s'occuper des plantes, pas de les faire crever. Tu le sais, ça, ma grande ! On prend soin des végétaux, faut pas les arroser de trucs bizarres à côté, si ? Et pis ça coûte cher, ces conneries de pesticides... Un peu de savon ou d'huile, et ça se règle tout seul !
Je pris la bouteille, songeuse. J'arrosais d'un peu de liquide mes pucerons, tout en hochant la tête à ses propos.
La botanique, c'est beaucoup de patience, j'avais retenu ça. Mais la botanique, c'est aussi savoir ce qui va le mieux pour les plantes, et surtout, ne pas hésiter à apporter des solutions simples. Parce que pourquoi faire compliqué ?
#28363c
_Papaaaa ?
Le ton était traînant, je faisais la moue alors que je m'approchais de mon père, assis sur une chaise. Il leva des yeux curieux vers moi, remarquant mon air boudeur.
_Oui Ada ?
Sans dire un mot, je pinça la manche de sa chemise, et l'entraîna dans ma chambre en traînant des pieds. Papa semblait agacé - ce n'était jamais très agréable de se faire déranger sans explications. Mais il ne dit rien, et me suivit jusqu'à ma chambre. Là, je lâchais sa manche blanche, et montrais du doigt la Rose du Désert qui trônait sur la seule étagère de la petite pièce, accolée au mur et faisant face au deux lits. J'avais huit ans, et l'album coloré n'était plus le seul livre posé sur la planche.
_C'est ta plante qui te chiffonne comme ça ?
Je hochais vivement la tête, mais je ne commençai toujours pas à parler. D'un air insistant, je me penchai pour montrer du doigt une des feuilles de la plante. (Elle avait bien grandi. En deux ans avaient poussés quelques feuilles, d'une dizaine de centimètres, et même s'il elle n'avait pas encore fleuri pour l'instant, elle semblait se plaire sur cette étagère.) On pouvait distinguer nettement, sur le vert verdoyant, des points noirs qui se mouvaient lentement.
_Je crois que c'est des pucerons...
Papa se baissa, et regarda quelques secondes les bêtes, avant de hocher la tête.
_Ah oui, c'est vrai... Je ne sais pas comment ils sont arrivés là ! Peut-être à cause du terreau que j'ai ramené de chez Mr Whites.
J'haussai les épaules - il m'importait peu de savoir comment ils étaient arrivés là. Ce qui m’intéressait, c'était qu'ils étaient là, justement.
_Je ne sais pas, mais comme ils sont dans ma chambre, j'aimerais autant m'en débarrasser... Et puis ça fait des trous dans les feuilles, ce n'est pas vraiment idéal pour la plante.
Ma voix devenait plus grave au fil du temps, et était plus assurée, plus consistante que celle que j'avais à six ans. Toujours relativement aïgue, elle changeait néanmoins très vite vers des registres plus bas, preuve que je grandissais peu à peu. Aujourd'hui, la différence entre six ans et huit ans me paraît folle - tant de changements ente ces deux âges, physiquement comme mentalement ! On change plus en enfance qu'on ne le fait ensuite, et, devenue adolescente, je suis toujours étonnée de voir à quel point enfants grandissent vite. Après tout, entre onze et treize ans, il n'y avait pas autant de différences... Et dire qu'Otis et Victor seront bientôt à Poudlard. Le temps passe vite...
Le temps passe vite.
_Oui bien sûr, tu as raison... Je te donne le pesticide tout de suite, sinon je vais oublier.
Papa partit chercher "son produit" dans le placard de l'entrée, et je m'assis sur mon lit en attendant. Je n'avais jamais utilisé quoique ce soit d'autre que du terreau et de l'eau pour m'occuper de la plante, et l'idée de mettre quelque chose de chimique dessus me répugnait. Quelques pesticides de temps en temps n'allait pas tuer la plante, bien évidemment, mais l'idée d'interférer avec la pureté naturelle de la plante ne me plaisait pas. C'est comme si j'allais l'intoxiquer.
Aussi, je me souviens avoir été surprise quand Papa ramena un liquide transparent dans la bouteille en verre qu'on avait récupéré après avoir fini un jus de fruit. Il avait manifestement fait le liquide lui-même, et je regardai curieusement ce liquide jaunâtre.
_C'est du savon noir, il asphyxie les pucerons et nettoie derrière, me dit-il avec un clin d'oeil. _Tu as l'air surprise, tu t'attendais à quoi ?
_Oh, euh... Je ne sais pas. Quelque chose de plus... toxique.
Papa m'adressa un sourire.
_Le métier de botanique, c'est de s'occuper des plantes, pas de les faire crever. Tu le sais, ça, ma grande ! On prend soin des végétaux, faut pas les arroser de trucs bizarres à côté, si ? Et pis ça coûte cher, ces conneries de pesticides... Un peu de savon ou d'huile, et ça se règle tout seul !
Je pris la bouteille, songeuse. J'arrosais d'un peu de liquide mes pucerons, tout en hochant la tête à ses propos.
La botanique, c'est beaucoup de patience, j'avais retenu ça. Mais la botanique, c'est aussi savoir ce qui va le mieux pour les plantes, et surtout, ne pas hésiter à apporter des solutions simples. Parce que pourquoi faire compliqué ?
#28363c
~My smile wraps around my head splitting it in two, two
Ma plante, rien qu'à moi
Été 2045
Je me souviens de ce jour, parce qu'il est très spécial pour moi. D'abord, il faisait beau. Ensuite, il ne faisait pas trop chaud, pour un jour de juin. Et puis, maman était revenue d'une semaine chez ses cousines, à la campagne, et j'étais contente de la revoir. Bien sûr, Benedict était venu pour le week-end. Mais ce n'est pas ce qui a rendu le jour mémorable, évidemment.
Je me souviens de m'être réveillée, doucement. J'étais de bonne humeur, j'avais bien dormi, je sortais d'un rêve fabuleux et j'avais neuf et quarante-cinq jours. Hector lisait patiemment dans son lit, le temps que je me réveille. La porte grinçait, et il ne voulait pas me réveiller à des heures trop matinales, aussi il occupait ses heures bleues à lire tranquillement. Il lisait beaucoup, Hector, plus que moi. Il lit toujours autant, d'ailleurs, maintenant. Je me redressai alors dans mon lit, mon pyjama décoré de plis. Le soleil s'infiltrait entre les rideaux tirés. J'adressai un sourire à demi invisible à mon frère. Il le vit. Il se leva doucement, et quitta la pièce. La porte grinça, bien sûr. J'avais probablement entendu au loin le cliquetis du bol qu'on pose et de la cuillère qui s'agite entre le lait et les parois de fausse céramique. Je me levai, mes pieds nus touchant le sol.
Ma chambre n'a pas changé depuis cette époque là.
Les murs sont toujours blanc-crème, avec quelques tâches près de la fenêtre - probablement d'anciens moustiques qui ont fini écrasés. Les lits sont toujours côte à côte, perpendiculaire au mur du fond, et toujours couverts de draps bleus canard, simples mais rassurants de stabilité. C'est impressionnant à quel point cette pièce a si peu changé... Peut-être qu'on aime pas tant que ça le changement, avec Hector. Ou peut-être que c'est seulement un souci d’impersonnalité, comme ni l'un ni l'autre n'aimons personnalisé la chambre de souvenirs, ou de choses intimes. Nos possessions, et elles sont peu nombreuses, sont rangées soigneusement dans le même placard depuis cinq ans que l'on est ici. Seul l'étagère a changé, finalement. Elle s'est alourdie de livres. Même si l'Adénium est toujours là, elle. C'est d'ailleurs à cause d'elle que cette journée était si mémorable. Mais vous ne savez pas encore ce qu'il s'est passé ! Toutes mes excuses, je vous raconte...
Je me levai, et je frissonnai alors que mes pieds touchaient le sol froid. Je me dirigeai vers la porte, mais mon regard tomba sur ma plante, et je m'arrêtais net. Car c'était là une chose merveilleuse que je voyais devant moi... : une fleur avait poussé, là, ente les feuilles vertes et les tubercules marrons qui étaient restés stériles et tristes pendant trois longues années, malgré les promesses de Papa et les effort que j'avais effectué ; oui, une fleur avait poussé.
Une petite fleur, de quatre centimètres environ - une fleur timide, qui n'ose pas prendre trop de place. Une fleur isolée, entourée de bourgeons qui n'éclateront peut-être pas. Une fleur fragile, une fleur comme toutes les autres, qui abîme vite ses pétales fins et doux. Une fleur éphémère, qui ne durera que le temps d'un été. Mais une fleur belle, la plus belle que j'avais jamais vu. La seule fleur que j'avais jamais attendu de ma vie - une fleur rouge, aux couleurs vibrantes aux nuances de rose et d'orangé, aux cinq pétales disposées en étoile autour d'un pistil long et jaune, et aux quelques nervures blanches qui serpentaient tout son long. Une fleur qui était - car ce n'était pas gagné.
Avec un sourire, je regardai un peu l'Adenium, subjuguée par cette fleur que je n'attendais plus - après trois années, j'avais cru que la plante était simplement stérile, ou triste, l'un des deux. Puis je m'en détournai, même si mon sourire resta. Je quittai la pièce, sans dire un mot à Hector, qui s'en rendrait bien compte un jour ou l'autre. Le sol état froid sous mes pieds ; la porte grinça derrière moi, bien sûr.
#28363c
Je me souviens de ce jour, parce qu'il est très spécial pour moi. D'abord, il faisait beau. Ensuite, il ne faisait pas trop chaud, pour un jour de juin. Et puis, maman était revenue d'une semaine chez ses cousines, à la campagne, et j'étais contente de la revoir. Bien sûr, Benedict était venu pour le week-end. Mais ce n'est pas ce qui a rendu le jour mémorable, évidemment.
Je me souviens de m'être réveillée, doucement. J'étais de bonne humeur, j'avais bien dormi, je sortais d'un rêve fabuleux et j'avais neuf et quarante-cinq jours. Hector lisait patiemment dans son lit, le temps que je me réveille. La porte grinçait, et il ne voulait pas me réveiller à des heures trop matinales, aussi il occupait ses heures bleues à lire tranquillement. Il lisait beaucoup, Hector, plus que moi. Il lit toujours autant, d'ailleurs, maintenant. Je me redressai alors dans mon lit, mon pyjama décoré de plis. Le soleil s'infiltrait entre les rideaux tirés. J'adressai un sourire à demi invisible à mon frère. Il le vit. Il se leva doucement, et quitta la pièce. La porte grinça, bien sûr. J'avais probablement entendu au loin le cliquetis du bol qu'on pose et de la cuillère qui s'agite entre le lait et les parois de fausse céramique. Je me levai, mes pieds nus touchant le sol.
Ma chambre n'a pas changé depuis cette époque là.
Les murs sont toujours blanc-crème, avec quelques tâches près de la fenêtre - probablement d'anciens moustiques qui ont fini écrasés. Les lits sont toujours côte à côte, perpendiculaire au mur du fond, et toujours couverts de draps bleus canard, simples mais rassurants de stabilité. C'est impressionnant à quel point cette pièce a si peu changé... Peut-être qu'on aime pas tant que ça le changement, avec Hector. Ou peut-être que c'est seulement un souci d’impersonnalité, comme ni l'un ni l'autre n'aimons personnalisé la chambre de souvenirs, ou de choses intimes. Nos possessions, et elles sont peu nombreuses, sont rangées soigneusement dans le même placard depuis cinq ans que l'on est ici. Seul l'étagère a changé, finalement. Elle s'est alourdie de livres. Même si l'Adénium est toujours là, elle. C'est d'ailleurs à cause d'elle que cette journée était si mémorable. Mais vous ne savez pas encore ce qu'il s'est passé ! Toutes mes excuses, je vous raconte...
Je me levai, et je frissonnai alors que mes pieds touchaient le sol froid. Je me dirigeai vers la porte, mais mon regard tomba sur ma plante, et je m'arrêtais net. Car c'était là une chose merveilleuse que je voyais devant moi... : une fleur avait poussé, là, ente les feuilles vertes et les tubercules marrons qui étaient restés stériles et tristes pendant trois longues années, malgré les promesses de Papa et les effort que j'avais effectué ; oui, une fleur avait poussé.
Une petite fleur, de quatre centimètres environ - une fleur timide, qui n'ose pas prendre trop de place. Une fleur isolée, entourée de bourgeons qui n'éclateront peut-être pas. Une fleur fragile, une fleur comme toutes les autres, qui abîme vite ses pétales fins et doux. Une fleur éphémère, qui ne durera que le temps d'un été. Mais une fleur belle, la plus belle que j'avais jamais vu. La seule fleur que j'avais jamais attendu de ma vie - une fleur rouge, aux couleurs vibrantes aux nuances de rose et d'orangé, aux cinq pétales disposées en étoile autour d'un pistil long et jaune, et aux quelques nervures blanches qui serpentaient tout son long. Une fleur qui était - car ce n'était pas gagné.
Avec un sourire, je regardai un peu l'Adenium, subjuguée par cette fleur que je n'attendais plus - après trois années, j'avais cru que la plante était simplement stérile, ou triste, l'un des deux. Puis je m'en détournai, même si mon sourire resta. Je quittai la pièce, sans dire un mot à Hector, qui s'en rendrait bien compte un jour ou l'autre. Le sol état froid sous mes pieds ; la porte grinça derrière moi, bien sûr.
#28363c
~My smile wraps around my head splitting it in two, two
Ma plante, rien qu'à moi
Été 2045
Je me rappelle que d'autres fleurs ont rapidement suivi. Ma plante devint cette magnifique palette de couleur pendant quelques semaines, où des tons rouges et roses se confondaient et se mélangeaient comme autant de tâches de peintures sur une toile. L'Adénium n'avait jamais été aussi somptueuse.
Durant les prochaines semaines, je me souvins avoir été prise d'une sorte de mépris envers les autres plantes, qui parfois n'étaient pas aussi jolie que la mienne. J'avais dix ans, deux mois et quelques semaines, et je ne comprenais pas comment j'avais pu m'occuper d'un tubercule quelconque, marronnasse et triste pendant un peu plus de trois années. Les feuilles avaient poussées l'année dernière, et changeaient énormément l'aspect de la plante - mais les fleurs étaient incomparables, et je me demandais quel intérêt avait-elle trouvé à sa rose du désert quand celle-ci n'était qu'un simple tronc sans mois de floraison.
Au dîner, un soir, j'avais fait part de mes pensées. Je ne me souvins pas exactement de ce qui avait été dit, mais cela c'était probablement passé comme suit :
Moi, accoudée à la table ronde, sur une des chaises en bois près de la fenêtre. A côté de moi, Hector, et Benedict ; devant moi maman, papa, Victor et Otis entre eux et moi, et le silence autour de nous. Le raclement des couverts, le jour un peu pluvieux, l'eau qu'on versait dans les verres, les assiettes aux lignes bleues et le sifflement de la cafetière. L'air fatiguée de maman, l'air absent de papa ; le plat qui bouillait encore dans la marmite au milieu de la table. Benedict qui retournait son paquet de cigarettes en secret dans sa poche - Hector qui emmêlait ses cheveux blonds. Les jumeaux qui mangeaient et n'observaient rien d'autre ; moi qui ne mangeais pas et qui regardais tout. Ça a toujours été comme ça, et ça ne changera jamais, peut-être.
Moi qui me raclais la gorge. Benedict qui levait la tête. Papa qui regardait son assiette et maman qui m'adressait un sourire las. Victor qui buvait dans le verre d'Otis par inadvertance - Otis qui faisait la moue. Hector qui attendait patiemment les mots, comme d'habitude.
_Je trouve que les plantes sans fleurs, c'est triste...
Et puis là, il y a probablement eu Benedict qui souriait, Hector qui se désintéressait de la discussion, puis papa qui sortait d'un coup de son assiette et maman qui plongeait dedans.
_Mais pas du tout ! Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
Papa aimait bien qu'on lui parle de botanique. Il aime toujours. Tant mieux, ça veut dire qu'il aime encore son travail, c'est déjà ça de pris.
_Je sais pas... C'est moins beau, c'est tout marron et vert et ça bouge pas... Les fleurs, ça frissonne dans le vent au moins ! Et puis il y a toujours moins d'insectes qui tournent autour des plantes sans fleurs, c'est triste... Pas d'abeilles, de bourdons, de coccinelles... Et puis pas de fruits, du coup, sans fleurs !
_Aaah, mais les fleurs ne font pas tout du tout du tout ! Le Filet du Diable, par exemple... diablement connu, si tu me permets l'expression. Mais pas un pet de fleur dedans, non non ! Monsieur est intéressant tout seul. Et les fougères ? Ingrédients de potion fabuleux ! Les mousses ? Et bé ça te garde un sous-bois tout frais comme ça, sans que t'ai rien à faire. C'est-y pas magique ! Alors non, mademoiselle Bentley, pas de discrimination de plantes par ici ! Les végétaux, y'sont tous intéressants, et ils valent tous la peine de les cultiver et de s’intéresser à eux un tant soit peu.
Et là, j'avais probablement réfléchi un moment, puis j'avais acquiescé, ou quelque chose du même genre. Papa avait raison, comme toujours. Et comme toujours, la botanique était un moyen de mieux parler, un pont entre deux êtres différents, une manière de se rapprocher, un peu plus.
Finalement, la botanique, c'était aussi l'histoire d'un papa un peu perdu et de ses enfants.
#28363c
Je me rappelle que d'autres fleurs ont rapidement suivi. Ma plante devint cette magnifique palette de couleur pendant quelques semaines, où des tons rouges et roses se confondaient et se mélangeaient comme autant de tâches de peintures sur une toile. L'Adénium n'avait jamais été aussi somptueuse.
Durant les prochaines semaines, je me souvins avoir été prise d'une sorte de mépris envers les autres plantes, qui parfois n'étaient pas aussi jolie que la mienne. J'avais dix ans, deux mois et quelques semaines, et je ne comprenais pas comment j'avais pu m'occuper d'un tubercule quelconque, marronnasse et triste pendant un peu plus de trois années. Les feuilles avaient poussées l'année dernière, et changeaient énormément l'aspect de la plante - mais les fleurs étaient incomparables, et je me demandais quel intérêt avait-elle trouvé à sa rose du désert quand celle-ci n'était qu'un simple tronc sans mois de floraison.
Au dîner, un soir, j'avais fait part de mes pensées. Je ne me souvins pas exactement de ce qui avait été dit, mais cela c'était probablement passé comme suit :
Moi, accoudée à la table ronde, sur une des chaises en bois près de la fenêtre. A côté de moi, Hector, et Benedict ; devant moi maman, papa, Victor et Otis entre eux et moi, et le silence autour de nous. Le raclement des couverts, le jour un peu pluvieux, l'eau qu'on versait dans les verres, les assiettes aux lignes bleues et le sifflement de la cafetière. L'air fatiguée de maman, l'air absent de papa ; le plat qui bouillait encore dans la marmite au milieu de la table. Benedict qui retournait son paquet de cigarettes en secret dans sa poche - Hector qui emmêlait ses cheveux blonds. Les jumeaux qui mangeaient et n'observaient rien d'autre ; moi qui ne mangeais pas et qui regardais tout. Ça a toujours été comme ça, et ça ne changera jamais, peut-être.
Moi qui me raclais la gorge. Benedict qui levait la tête. Papa qui regardait son assiette et maman qui m'adressait un sourire las. Victor qui buvait dans le verre d'Otis par inadvertance - Otis qui faisait la moue. Hector qui attendait patiemment les mots, comme d'habitude.
_Je trouve que les plantes sans fleurs, c'est triste...
Et puis là, il y a probablement eu Benedict qui souriait, Hector qui se désintéressait de la discussion, puis papa qui sortait d'un coup de son assiette et maman qui plongeait dedans.
_Mais pas du tout ! Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
Papa aimait bien qu'on lui parle de botanique. Il aime toujours. Tant mieux, ça veut dire qu'il aime encore son travail, c'est déjà ça de pris.
_Je sais pas... C'est moins beau, c'est tout marron et vert et ça bouge pas... Les fleurs, ça frissonne dans le vent au moins ! Et puis il y a toujours moins d'insectes qui tournent autour des plantes sans fleurs, c'est triste... Pas d'abeilles, de bourdons, de coccinelles... Et puis pas de fruits, du coup, sans fleurs !
_Aaah, mais les fleurs ne font pas tout du tout du tout ! Le Filet du Diable, par exemple... diablement connu, si tu me permets l'expression. Mais pas un pet de fleur dedans, non non ! Monsieur est intéressant tout seul. Et les fougères ? Ingrédients de potion fabuleux ! Les mousses ? Et bé ça te garde un sous-bois tout frais comme ça, sans que t'ai rien à faire. C'est-y pas magique ! Alors non, mademoiselle Bentley, pas de discrimination de plantes par ici ! Les végétaux, y'sont tous intéressants, et ils valent tous la peine de les cultiver et de s’intéresser à eux un tant soit peu.
Et là, j'avais probablement réfléchi un moment, puis j'avais acquiescé, ou quelque chose du même genre. Papa avait raison, comme toujours. Et comme toujours, la botanique était un moyen de mieux parler, un pont entre deux êtres différents, une manière de se rapprocher, un peu plus.
Finalement, la botanique, c'était aussi l'histoire d'un papa un peu perdu et de ses enfants.
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~My smile wraps around my head splitting it in two, two