Prendre ses responsabilités et son indépendance
21 DÉCEMBRE 2048, SOIR
DEMEURE, GODRIC'S HOLLOW,
Alyona, 19 ans,
avec Anastasia Farrow, John Farrow,
Freya Farrow et Marya Petrova
DEMEURE, GODRIC'S HOLLOW,
Alyona, 19 ans,
avec Anastasia Farrow, John Farrow,
Freya Farrow et Marya Petrova
Yule et ses retrouvailles, Yule et ses protocoles, Yule et sa solennité.
Je m'assois à ma chaise sans faire de bruit. Depuis des années, rien n'a changé. C'est toujours la même table, les mêmes invités, les mêmes places occupées, le même repas servi, les mêmes sujets évoqués. Ma mère est à ma gauche, ma grand-mère maternelle face à moi, ma grand-mère paternelle à sa droite, et mon père entre ma mère et ma grand-mère, son épouse et sa génitrice, trônant en bout de table, comme le maître qu'il n'est pas. Le temps passe et rien n'est ébranlé. En apparence, du moins. La famille est plus stable et plus forte que les ans, arguent-ils avec orgueil. Unis dans la superbe, divisés sous les jolis mots.
Ma robe est blanche, fleurie de broderies sur les bords, mais immaculée, comme pure. J'ai l'air d'avoir étreint l'hiver. Chaque année, c'est l'exigence, la coutume, la tradition : tant que je ne suis pas mariée, je dois rester semblable à un ange, éblouissante de candeur et de pudeur. Ce Yule-ci ne fait pas exception. Pourquoi changerai-je les habitudes ? À quoi bon me rebeller pour une robe ? Pourquoi revendiquer des couleurs qui apporteraient davantage l'hiver dans cette salle que cette tenue à l'allure enneigée ? Au moins, vêtue de la sorte, je ne me distingue pas, ils ne se méfient de rien. Aucun de mes parents ne voit les changements qui m'animent puisque ma robe reste blanche et mon visage, calme. Je suis comme ils m'attendent. Je n'annonce que la sagesse, la discipline et la docilité. Un sourire poli et les apparences se font parfaites.
Pourtant, il y a sous ce vêtement bien des bouleversements.
Je deviens femme. Je l'observe, et je le sais. On me regarde différemment. Mon corps change et prend des formes. On ne me parle plus comme on parle à une adolescente. Je deviens belle plus que jolie. On m'écoute davantage quand je parle. C'est étrange.
Mes opinions se forment. Je discute, croise les avis avec ce qu'on m'a appris, confronte les idées et mes valeurs et me forge une pensée. Est-elle juste ? Est-elle fixe ? Est-elle bonne ? Je ne sais pas. Le temps la fera sûrement évoluer. Cependant, je peux dire qu'elle se crée, et aussi que j'en suis fière. Mes mots ne sont plus ceux de ma famille, ils sont miens. Aurai-je le courage de les porter ?
Je me distingue dans mes actes. Ce soir, j'ai fait une partie du repas avec Deesy, chose que jamais ma mère n'aurait fait. C'était agréable ; je me suis sentie utile. Je le referai. Qu'y a-t-il de dégradant à faire à manger aux autres ? Au contraire, c'est une manière de leur faire plaisir et d'en tirer de la fierté. Je ne suis pas comme mes parents. Je trace ma propre voie.
Ce soir, aucun d'eux ne fait vraiment attention à moi. J'ai ma robe blanche, tout va bien. Ils ne sentent pas les changements qui m'animent, et que je ne perçois qu'encore peu. Je ne sais pas où je vais, mais j'avance avec confiance. Je sais que j'évolue, que je grandis, que je traverse une longue route et qu'à sa sortie, je ne serai plus la même. Et j'ai hâte, je crois, de devenir celle que je suis. Je me sens bourgeon prêt à éclore.
Et ils ne se doutent de rien ! J'ai ma robe blanche.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Prendre ses responsabilités et son indépendance
Ma grand-mère paternelle se lève. Elle a cette aura solennelle et ancienne, comme si elle portait le poids des souvenirs de toutes les générations passées sur ses épaules à l'apparence frêles. Jeune, je l'ai longtemps crainte. Nous n'avons jamais été proches. Elle n'est ni démonstrative ni affectueuse. Elle m'apparaît souvent comme une figure figée, celle de ma famille, de sa gloire, de sa fierté. Je crois que je ne l'ai jamais entendue rire. Ce soir, elle est encore celle qui règne sur notre table. C'est elle qui prononce la prière d'Imbolc en allumant les bougies parsemées sur la nappe. Il y a dans ses gestes une force presque mystique. Elle parle, nous nous taisons, nous écoutons. C'est elle.
Puis, mon aïeule retrouve sa place assise. Alors, après un bref geste de sa main, le repas est servi dans la salle par Deesy. Le silence demeure roi jusqu'à ce que nous nous mettions à manger. Alors, la valse d'une conversation insipide débute.
Comme à chaque fois, la première question est celle de ma grand-mère maternelle. Elle tourne vers moi son visage usé, vieilli, marqué par le travail, mais couronné d'un sourire merveilleux, assez tendre pour faire se lever une lumière sincère sur mes traits pâles.
« Comment se passe ton année, petit lièvre1 ? »
Le surnom, qu'elle utilise depuis mon enfance, me pousse à lui sourire. J'ai pour elle une grande affection. C'est elle qui m'a enseigné les fondamentaux de la botanique, elle qui m'a fait découvrir cette voie, elle qui m'a toujours soutenue dans mes choix.
« Très bien, grand-mère, répondis-je. C'est une école merveilleuse, et mes cours me plaisent beaucoup. »
Je fais une pause pour avaler avant de poursuivre, le ton calme et serein.
« J'ai aussi réussi mes premiers examens. »
Ma mère pose une main sur mon bras. Elle a dans les yeux et sur les lèvres une douce lumière. Quoi qu'elle montre, c'est elle qui, ici, est reine, bien plus que ma grand-mère paternelle ou mon père. Elle est parvenue à lever à cette table un respect unanime pour son parcours et sa force de caractère. Ce n'est pas une femme à se laisser faire. Ce qu'elle veut, elle l'a.
La laisserai-je pour autant être maître de mes idées ?
« Et nous sommes fiers de toi, » assure-t-elle.
Elle se tourne vers mon père pour lui sourire, afin qu'il puisse confirmer appartenir à ce « nous » d'un bref hochement de la tête. Ensuite, elle revient vers moi, avec ce quelque chose de sérieux sur ses traits. C'est bon, me dis-je, elle a repris son rôle. Son visage de mère fière s'est effacé pour prendre celui de la mère exigeante qu'elle est. Je l'entends sans que ses lèvres ne bougent : sois comme moi, ma fille ; bats-toi pour être importante ; aie de l'audace, de l'ambition, et la tête haute ; prends ce qui t'appartient.
« Mais le chemin est encore long jusqu'à août. Et après, de nouveau, quand tu travailleras, ce ne sera pas simple. »
Je connais son discours, je l'ai porté durant de longues années ; j'y ai cru durant de longues années. Le travail, le devoir, les sacrifices, l'ambition. Sois grande, sois la meilleure, détache-toi des autres. Ce ne sont pas tes frères, ce ne sont pas tes sœurs, ce sont tes concurrents, ce sont tes adversaires. Ce que tu veux, ils le convoitent aussi, et pour parvenir à leur but, ils n'hésiteront pas à te piétiner, jusqu'à ce que ton visage soit couvert de boue. Et cette fange sur notre nom ne sera jamais permise. Bats-toi, concentre-toi, fais notre fierté.
Mais que dirais-tu, mère, si tu apprenais que je préfère le bonheur des autres (ces concurrents, ces adversaires), au mien ? Que dirais-tu si tu savais que je les vois comme des frères, comme des sœurs, et non comme des ennemis ? Aurais-tu honte ? Serais-tu en colère ? Serais-tu attristée ?
Te décevrai-je, maman, quand j'aurai l'audace de parler en mon nom, de défendre mes valeurs, d'assumer mes idées ? Te détourneras-tu de moi ?
1 ce qui est en italique est dit en russe.
Puis, mon aïeule retrouve sa place assise. Alors, après un bref geste de sa main, le repas est servi dans la salle par Deesy. Le silence demeure roi jusqu'à ce que nous nous mettions à manger. Alors, la valse d'une conversation insipide débute.
Comme à chaque fois, la première question est celle de ma grand-mère maternelle. Elle tourne vers moi son visage usé, vieilli, marqué par le travail, mais couronné d'un sourire merveilleux, assez tendre pour faire se lever une lumière sincère sur mes traits pâles.
« Comment se passe ton année, petit lièvre1 ? »
Le surnom, qu'elle utilise depuis mon enfance, me pousse à lui sourire. J'ai pour elle une grande affection. C'est elle qui m'a enseigné les fondamentaux de la botanique, elle qui m'a fait découvrir cette voie, elle qui m'a toujours soutenue dans mes choix.
« Très bien, grand-mère, répondis-je. C'est une école merveilleuse, et mes cours me plaisent beaucoup. »
Je fais une pause pour avaler avant de poursuivre, le ton calme et serein.
« J'ai aussi réussi mes premiers examens. »
Ma mère pose une main sur mon bras. Elle a dans les yeux et sur les lèvres une douce lumière. Quoi qu'elle montre, c'est elle qui, ici, est reine, bien plus que ma grand-mère paternelle ou mon père. Elle est parvenue à lever à cette table un respect unanime pour son parcours et sa force de caractère. Ce n'est pas une femme à se laisser faire. Ce qu'elle veut, elle l'a.
La laisserai-je pour autant être maître de mes idées ?
« Et nous sommes fiers de toi, » assure-t-elle.
Elle se tourne vers mon père pour lui sourire, afin qu'il puisse confirmer appartenir à ce « nous » d'un bref hochement de la tête. Ensuite, elle revient vers moi, avec ce quelque chose de sérieux sur ses traits. C'est bon, me dis-je, elle a repris son rôle. Son visage de mère fière s'est effacé pour prendre celui de la mère exigeante qu'elle est. Je l'entends sans que ses lèvres ne bougent : sois comme moi, ma fille ; bats-toi pour être importante ; aie de l'audace, de l'ambition, et la tête haute ; prends ce qui t'appartient.
« Mais le chemin est encore long jusqu'à août. Et après, de nouveau, quand tu travailleras, ce ne sera pas simple. »
Je connais son discours, je l'ai porté durant de longues années ; j'y ai cru durant de longues années. Le travail, le devoir, les sacrifices, l'ambition. Sois grande, sois la meilleure, détache-toi des autres. Ce ne sont pas tes frères, ce ne sont pas tes sœurs, ce sont tes concurrents, ce sont tes adversaires. Ce que tu veux, ils le convoitent aussi, et pour parvenir à leur but, ils n'hésiteront pas à te piétiner, jusqu'à ce que ton visage soit couvert de boue. Et cette fange sur notre nom ne sera jamais permise. Bats-toi, concentre-toi, fais notre fierté.
Mais que dirais-tu, mère, si tu apprenais que je préfère le bonheur des autres (ces concurrents, ces adversaires), au mien ? Que dirais-tu si tu savais que je les vois comme des frères, comme des sœurs, et non comme des ennemis ? Aurais-tu honte ? Serais-tu en colère ? Serais-tu attristée ?
Te décevrai-je, maman, quand j'aurai l'audace de parler en mon nom, de défendre mes valeurs, d'assumer mes idées ? Te détourneras-tu de moi ?
1 ce qui est en italique est dit en russe.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Prendre ses responsabilités et son indépendance
« Oui, mais je serai forte, » murmuré-je en réponse à ma mère.
Ce sont là des mots que j'ai appris et que je répète depuis bien longtemps. Je ne sais plus si je crois encore en eux. Ils ont perdu de leur goût avec le temps. Signifient-ils seulement encore quelque chose ? Ils sont là comme des décorations, des costumes : pour les apparences.
Ma mère sourit, satisfaite de mes paroles. Rien n'a changé, doit-elle se dire, ma fille marche toujours dans mes pas.
Elle retire sa main de mon bras pour la poser sur son verre. Là, elle porte celui-ci à ses lèvres, scrutant du regard notre petite assemblée, celle qu'elle mène, celle qui lui a offert l'autorité. On croirait voir le loup surveillant sa meute, ou son troupeau de moutons.
Merlin ! Je voudrais secouer toutes ces pensées pour qu'elles tombent de leurs arbres. Je ne supporte pas cette colère que je porte pour ma mère. Je l'aime, quoi qu'il arrive. Parfois, le poids qu'elle place sur mes épaules est lourd. D'autres fois, je lui en veux pour ce regard qu'elle pose sur les autres, ce regard si méprisant, si concurrentiel, si orgueilleux. Pourquoi ressent-elle le besoin de prouver sa valeur et sa force ? Pourquoi cherche-t-elle à atteindre les hauteurs, toujours, même si les marches sont hautes ? Sait-elle que je l'aime, et que je l'aimerais éternellement, peu importe sa place dans notre société ? Elle me rend fière. Et en même temps, elle me fait honte. Mais elle reste ma mère.
« Que pensez-vous du dernier décret adopté par la Chambre ? demande-t-elle en reposant son verre. Celui sur une modification des conditions d'inscription au registre des Sang-Pur pour une famille. »
Voilà, je suis écartée par l'actualité. Mes études n'intéressent plus puisque tout s'y passe bien. N'ai-je pas dit que j'avais de bonnes notes et que l'école me plaisait ? Qu'y a-t-il de plus à connaître ? Je baisse les yeux sur mon assiette. Le Conseil des Sorciers aura toujours une place à table.
« Hmm. N'est-ce pas étrange de séparer ainsi les enfants d'une même famille ? L'un portera le nom de son père, l'autre de sa mère... Et qu'en est-il de l'unité de cette même famille ? Sous quel nom se reconnaîtra-t-elle ?
— Et quand une femme abandonne son nom en se mariant, sachant qu'elle est la dernière à le porter, est-ce juste pour sa famille ? Pourra-t-elle encore se reconnaître quand son nom disparaîtra ? »
Ma grand-mère paternelle ne paraît pas convaincue. Elle se tourne vers ma mère, sans trembler, droite et fière.
« Une femme sait ce qu'elle perd en se mariant, et ce qu'elle gagne. »
L'air se fait lourd. Mon aïeule observe ma mère, ses yeux dans les siens. Elle connaît le point de vue de sa belle-fille, et son engagement dans cette discussion. Elle-même a perdu son nom pour celui de mon grand-père. Pourtant, elle ne partage pas l'avis de ma mère. Elle ne porte pas son ambition, ni sa frustration, ni ses envies. Néanmoins, elle sait que son opposition est vaine ; quel que soit le résultat de cet échange, le décret a déjà été voté, apportant avec lui son changement.
C'est mon père qui rompt ce silence plein de désaccords. Il se racle la gorge avant de prendre la parole, affichant un sourire léger sur ses lèvres.
« Eh bien, me concernant, je pense qu'il s'agit d'une avancée importante, et ce pour toutes les familles de Sang-Pur. »
Ma grand-mère maternelle hoche discrètement la tête. Elle ne dit rien, pourtant elle sait que ses deux filles n'ont eu chacune qu'un enfant, et qu'aucune des deux ne transmettra le nom qu'elle-même a pris en se mariant, celui qui est devenu le sien. Est-ce si simple pour elle de l'accepter ? ou s'est-elle juste fait à l'idée que le nom de son père s'éteindra avec ses filles ? La force qui se cache dans son visage m'a toujours éblouie.
Ma mère retrouve son sourire. Le soutien de mon père lui est précieux, quoi qu'elle en pense.
Moi, je garde le silence. Je suis les échanges sans oser me prononcer. Ce n'est pas mon rôle, ce n'est pas ce qu'ils veulent.
Ce sont là des mots que j'ai appris et que je répète depuis bien longtemps. Je ne sais plus si je crois encore en eux. Ils ont perdu de leur goût avec le temps. Signifient-ils seulement encore quelque chose ? Ils sont là comme des décorations, des costumes : pour les apparences.
Ma mère sourit, satisfaite de mes paroles. Rien n'a changé, doit-elle se dire, ma fille marche toujours dans mes pas.
Elle retire sa main de mon bras pour la poser sur son verre. Là, elle porte celui-ci à ses lèvres, scrutant du regard notre petite assemblée, celle qu'elle mène, celle qui lui a offert l'autorité. On croirait voir le loup surveillant sa meute, ou son troupeau de moutons.
Merlin ! Je voudrais secouer toutes ces pensées pour qu'elles tombent de leurs arbres. Je ne supporte pas cette colère que je porte pour ma mère. Je l'aime, quoi qu'il arrive. Parfois, le poids qu'elle place sur mes épaules est lourd. D'autres fois, je lui en veux pour ce regard qu'elle pose sur les autres, ce regard si méprisant, si concurrentiel, si orgueilleux. Pourquoi ressent-elle le besoin de prouver sa valeur et sa force ? Pourquoi cherche-t-elle à atteindre les hauteurs, toujours, même si les marches sont hautes ? Sait-elle que je l'aime, et que je l'aimerais éternellement, peu importe sa place dans notre société ? Elle me rend fière. Et en même temps, elle me fait honte. Mais elle reste ma mère.
« Que pensez-vous du dernier décret adopté par la Chambre ? demande-t-elle en reposant son verre. Celui sur une modification des conditions d'inscription au registre des Sang-Pur pour une famille. »
Voilà, je suis écartée par l'actualité. Mes études n'intéressent plus puisque tout s'y passe bien. N'ai-je pas dit que j'avais de bonnes notes et que l'école me plaisait ? Qu'y a-t-il de plus à connaître ? Je baisse les yeux sur mon assiette. Le Conseil des Sorciers aura toujours une place à table.
« Hmm. N'est-ce pas étrange de séparer ainsi les enfants d'une même famille ? L'un portera le nom de son père, l'autre de sa mère... Et qu'en est-il de l'unité de cette même famille ? Sous quel nom se reconnaîtra-t-elle ?
— Et quand une femme abandonne son nom en se mariant, sachant qu'elle est la dernière à le porter, est-ce juste pour sa famille ? Pourra-t-elle encore se reconnaître quand son nom disparaîtra ? »
Ma grand-mère paternelle ne paraît pas convaincue. Elle se tourne vers ma mère, sans trembler, droite et fière.
« Une femme sait ce qu'elle perd en se mariant, et ce qu'elle gagne. »
L'air se fait lourd. Mon aïeule observe ma mère, ses yeux dans les siens. Elle connaît le point de vue de sa belle-fille, et son engagement dans cette discussion. Elle-même a perdu son nom pour celui de mon grand-père. Pourtant, elle ne partage pas l'avis de ma mère. Elle ne porte pas son ambition, ni sa frustration, ni ses envies. Néanmoins, elle sait que son opposition est vaine ; quel que soit le résultat de cet échange, le décret a déjà été voté, apportant avec lui son changement.
C'est mon père qui rompt ce silence plein de désaccords. Il se racle la gorge avant de prendre la parole, affichant un sourire léger sur ses lèvres.
« Eh bien, me concernant, je pense qu'il s'agit d'une avancée importante, et ce pour toutes les familles de Sang-Pur. »
Ma grand-mère maternelle hoche discrètement la tête. Elle ne dit rien, pourtant elle sait que ses deux filles n'ont eu chacune qu'un enfant, et qu'aucune des deux ne transmettra le nom qu'elle-même a pris en se mariant, celui qui est devenu le sien. Est-ce si simple pour elle de l'accepter ? ou s'est-elle juste fait à l'idée que le nom de son père s'éteindra avec ses filles ? La force qui se cache dans son visage m'a toujours éblouie.
Ma mère retrouve son sourire. Le soutien de mon père lui est précieux, quoi qu'elle en pense.
Moi, je garde le silence. Je suis les échanges sans oser me prononcer. Ce n'est pas mon rôle, ce n'est pas ce qu'ils veulent.
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Prendre ses responsabilités et son indépendance
Ma mère se tourne brusquement vers moi. Elle a sur le visage une certaine curiosité, et une expression plus... dangereuse. Ce qu'elle a à me dire est important. Et peut-être que ma réaction le sera tout autant. Ma mère semble attendre quelque chose de moi, et je n'ai pas le droit de la décevoir.
Elle pose ses mains sur ses genoux et me sourit. Il y a de la détente dans ses mouvements, et en même temps, on sent l'animal sauvage en elle, prêt à grogner derrière la délicatesse de ses gestes.
« Et toi, ma fille, que penses-tu de ce décret ? »
Je lève la tête. Voilà le piège. On me demande mon avis. Suis-je d'accord avec ma mère ou avec mon aïeule ? À moins que je ne possède mes propres opinions ? À mon âge, alors que je ne connais rien du monde ? Oh ! Elle veut en savoir plus, mesurer ma liberté, prendre note de mon courage. Croit-elle que je répéterai ses paroles ? Est-ce ce que je souhaite faire ? Cependant, si elle me demande mon avis, n'est-ce pas mieux de dire ce que je pense, et non ce qu'on attend de moi ? N'est-ce pas cela qu'elle souhaite savoir, si j'ai pris mon indépendance dans mes idées, si je suis assez audacieuse pour penser par moi-même ?
Le suis-je ?
Quelles sont mes opinions, mes convictions, mes positions ? Je plonge à l'intérieur de mon crâne. Depuis plusieurs années déjà, je ne peux pas m'empêcher de remettre en question certaines des idées de mes parents et de ma famille, notamment vis-à-vis des nés-moldus. Ne sont-ils pas comme nous, des sorciers, peu importe leur sang ? La magie les a élevés. Doit-on les séparer de nous parce qu'ils ont du sang moldu ? Mais n'est-ce pas courant parmi les sorciers ? Rares sont ceux qui peuvent s'inscrire au registre des Sang-Pur. Est-ce que cela les rend supérieurs aux autres ? Je ne peux pas m'empêcher de penser à mes amis, pour la plupart nés-sorciers, ou sang-mêlés. Sont-ils si différents de moi ?
Mon regard effleure celui de ma mère. Il y a tant de curiosité dans ses yeux ! Je prends une grande inspiration, et un souffle de courage me monte à la tête.
« Je pense qu'il est intéressant, même s'il ne concerne pas beaucoup de sorciers. »
Ma mère a presque un froncement de sourcils. C'est léger, et cela me fait frémir. Je me sens glisser, mais il est trop tard pour stopper mon élan.
« Effectivement. Mais développe, je t'en prie. »
C'est risqué, n'est-ce pas ? N'attend-elle pas de moi que je dise que les Sang-Pur sont plus rares car meilleurs et plus importants, comme une élite ? Mais est-ce ce que je pense ? Si je développe, comme elle m'invite à le faire, ne serai-je pas amenée, si toutefois je privilégie la sincérité, à trahir mes pensées différentes ? Est-ce le risque qu'on souhaite que je prenne ?
« Eh bien, commencé-je, hésitante, les Sang-Pur restent une minorité...
— La plus importante, me coupe ma mère, avec une certaine douceur, comme si elle s'adressait à une enfant.
— Je ne sais pas, les autres... »
Cette fois-ci, le masque serein de ma mère disparaît.
« Les autres ? Tu veux dire, ceux qui ont du sang moldu ? » Elle maîtrise tant sa voix ! Chez d'autres, le dernier mot aurait été dit avec dégoût. Chez elle, on devine du mépris, mais c'est tout. « Ils sont bien moins importants que nous. Leur sang reste... impur. Il faut savoir privilégier les familles pures, ce sont elles qui font notre richesse. »
Les mots me manquent. Impur, pur... La magie connaît-elle seulement cette différence ? Je me sens désemparée, et perdue. Et si ma mère avait raison ? Non ! Comment pourrai-je être, de par mon sang, supérieure à mes amis ? Je ne veux pas l'être ! Et supérieure en quoi, à quoi ? J'ai l'impression qu'on nous sépare, qu'on nous divise. Où cela nous mènera-t-il ? Certains nés-moldus souffrent de ces différences. Leur douleur peut-elle être justifiée par un classement basé sur la richesse du sang ?
Je baisse la tête. Je ne sais plus quoi dire. Quoi que j'ajoute, j'aurai tort. Je sens leurs regards sur moi. Sont-ils surpris ? Sont-ils déçus ? Sont-ils méprisants ? Ils sont tous là. Ceux qui comptent sur moi, ceux qui croient en moi. Ma famille, mon sang, mes proches. Me reconnaissent-ils ? Suis-je en train de leur faire honte à travers mes balbutiements ?
Je me lève brusquement, me sentant humiliée et mal à l'aise. Mes yeux osent sonder ceux qui m'entourent. Je chavire. Ils m'observent tous avec étonnement, et presque avec une forme d'incompréhension. Ils ne me reconnaissent pas. Mais qui suis-je ? Que suis-je en train de devenir ? Mon chemin me sépare-t-il de celui de ma famille ? Ne devrai-je pas reprendre ma place assise, m'excuser, baisser les yeux et reconnaître mes erreurs, mon ignorance, mes maladresses ? Suis-je seulement en faute ? Ne serai-je pas, au contraire, en train de me chercher, de trouver mes valeurs ?
« Je... débuté-je nerveusement. Je vais voir si Deesy a besoin d'aide. »
Quelle excuse ridicule !
Je quitte la table, sans un regard en arrière. Mes mains tremblent. Je m'enfuis, honteuse. Je ne suis pas à la hauteur. Où sont le courage et la force que je pensais avoir ?
Elle pose ses mains sur ses genoux et me sourit. Il y a de la détente dans ses mouvements, et en même temps, on sent l'animal sauvage en elle, prêt à grogner derrière la délicatesse de ses gestes.
« Et toi, ma fille, que penses-tu de ce décret ? »
Je lève la tête. Voilà le piège. On me demande mon avis. Suis-je d'accord avec ma mère ou avec mon aïeule ? À moins que je ne possède mes propres opinions ? À mon âge, alors que je ne connais rien du monde ? Oh ! Elle veut en savoir plus, mesurer ma liberté, prendre note de mon courage. Croit-elle que je répéterai ses paroles ? Est-ce ce que je souhaite faire ? Cependant, si elle me demande mon avis, n'est-ce pas mieux de dire ce que je pense, et non ce qu'on attend de moi ? N'est-ce pas cela qu'elle souhaite savoir, si j'ai pris mon indépendance dans mes idées, si je suis assez audacieuse pour penser par moi-même ?
Le suis-je ?
Quelles sont mes opinions, mes convictions, mes positions ? Je plonge à l'intérieur de mon crâne. Depuis plusieurs années déjà, je ne peux pas m'empêcher de remettre en question certaines des idées de mes parents et de ma famille, notamment vis-à-vis des nés-moldus. Ne sont-ils pas comme nous, des sorciers, peu importe leur sang ? La magie les a élevés. Doit-on les séparer de nous parce qu'ils ont du sang moldu ? Mais n'est-ce pas courant parmi les sorciers ? Rares sont ceux qui peuvent s'inscrire au registre des Sang-Pur. Est-ce que cela les rend supérieurs aux autres ? Je ne peux pas m'empêcher de penser à mes amis, pour la plupart nés-sorciers, ou sang-mêlés. Sont-ils si différents de moi ?
Mon regard effleure celui de ma mère. Il y a tant de curiosité dans ses yeux ! Je prends une grande inspiration, et un souffle de courage me monte à la tête.
« Je pense qu'il est intéressant, même s'il ne concerne pas beaucoup de sorciers. »
Ma mère a presque un froncement de sourcils. C'est léger, et cela me fait frémir. Je me sens glisser, mais il est trop tard pour stopper mon élan.
« Effectivement. Mais développe, je t'en prie. »
C'est risqué, n'est-ce pas ? N'attend-elle pas de moi que je dise que les Sang-Pur sont plus rares car meilleurs et plus importants, comme une élite ? Mais est-ce ce que je pense ? Si je développe, comme elle m'invite à le faire, ne serai-je pas amenée, si toutefois je privilégie la sincérité, à trahir mes pensées différentes ? Est-ce le risque qu'on souhaite que je prenne ?
« Eh bien, commencé-je, hésitante, les Sang-Pur restent une minorité...
— La plus importante, me coupe ma mère, avec une certaine douceur, comme si elle s'adressait à une enfant.
— Je ne sais pas, les autres... »
Cette fois-ci, le masque serein de ma mère disparaît.
« Les autres ? Tu veux dire, ceux qui ont du sang moldu ? » Elle maîtrise tant sa voix ! Chez d'autres, le dernier mot aurait été dit avec dégoût. Chez elle, on devine du mépris, mais c'est tout. « Ils sont bien moins importants que nous. Leur sang reste... impur. Il faut savoir privilégier les familles pures, ce sont elles qui font notre richesse. »
Les mots me manquent. Impur, pur... La magie connaît-elle seulement cette différence ? Je me sens désemparée, et perdue. Et si ma mère avait raison ? Non ! Comment pourrai-je être, de par mon sang, supérieure à mes amis ? Je ne veux pas l'être ! Et supérieure en quoi, à quoi ? J'ai l'impression qu'on nous sépare, qu'on nous divise. Où cela nous mènera-t-il ? Certains nés-moldus souffrent de ces différences. Leur douleur peut-elle être justifiée par un classement basé sur la richesse du sang ?
Je baisse la tête. Je ne sais plus quoi dire. Quoi que j'ajoute, j'aurai tort. Je sens leurs regards sur moi. Sont-ils surpris ? Sont-ils déçus ? Sont-ils méprisants ? Ils sont tous là. Ceux qui comptent sur moi, ceux qui croient en moi. Ma famille, mon sang, mes proches. Me reconnaissent-ils ? Suis-je en train de leur faire honte à travers mes balbutiements ?
Je me lève brusquement, me sentant humiliée et mal à l'aise. Mes yeux osent sonder ceux qui m'entourent. Je chavire. Ils m'observent tous avec étonnement, et presque avec une forme d'incompréhension. Ils ne me reconnaissent pas. Mais qui suis-je ? Que suis-je en train de devenir ? Mon chemin me sépare-t-il de celui de ma famille ? Ne devrai-je pas reprendre ma place assise, m'excuser, baisser les yeux et reconnaître mes erreurs, mon ignorance, mes maladresses ? Suis-je seulement en faute ? Ne serai-je pas, au contraire, en train de me chercher, de trouver mes valeurs ?
« Je... débuté-je nerveusement. Je vais voir si Deesy a besoin d'aide. »
Quelle excuse ridicule !
Je quitte la table, sans un regard en arrière. Mes mains tremblent. Je m'enfuis, honteuse. Je ne suis pas à la hauteur. Où sont le courage et la force que je pensais avoir ?
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Prendre ses responsabilités et son indépendance
crédit œuvre : Johanna Harmon
Quand Alyona quitte brusquement la pièce, le visage éclaboussé par ses pensées débordantes, tous autour de la table l'observent, tous sauf Anastasia. C'est sa fille qui, près d'elle, les yeux dans les siens, s'est écartée du chemin, égarée. À moins qu'elle n'ait simplement mis en avant des idées qui la faisaient réfléchir ? La Secrétaire d'État ne le sait pas vraiment, mais ce n'est pas important. Le fait est que sa fille, son héritage, son sang, son nom, s'est engagée dans une voie dangereuse. Une voie qu'elle ne devrait pas emprunter. Pourquoi ? Pourquoi aussi soudainement ? Elle qui a toujours été si disciplinée, si sage. Qu'est-ce qui lui prend ? Est-ce cette école dans laquelle elle est entrée qui a planté ces idées déplacées dans son crâne ? Pourtant, Anastasia a fait de son mieux pour qu'Alyona soit bien entourée là-bas. Elle a vérifié le statut de sang de celles qui partageraient son dortoir, elle a cherché à avoir accès aux noms de ceux qui seraient dans sa filière et elle a pris le nom de ses professeurs. Que pouvait-elle faire de plus ? Certes, elle a du pouvoir, mais elle ne siège pas à la Chambre. Elle ne peut pas protéger sa fille contre toutes ces idées de révolution et d'opposition qui s'élèvent chez les sorciers pro-moldus et pro-nés-moldus.
Alors, ce soir, Anastasia est inquiète. Et si sa fille s'éloignait définitivement des opinions de sa famille ? C'est elle qui héritera du nom de ses parents, et de toutes les générations de sang pur avant elle. Alyona ne peut pas dévier, elle ne peut pas devenir partisane de ces mouvements pro-nés-moldus. Bien sûr, elle n'en est pas encore là. Ce qu'elle vient d'exprimer, ce ne sont que des premières idées, de petits changements. Tout peut encore être repris en main. Sa fille, observant d'un œil plus doux les moldus ! Non, décidément, c'est quelque chose que la diplômée de Durmstrang ne pourra pas tolérer. Elle sait qu'Alyona est sensible, toujours trop tournée vers les autres, trop facilement troublée. C'est probablement ce qui la perdra. Il est de son devoir de la remettre sur le droit chemin, de lui rappeler les enjeux, de la garder près d'elle. Mais comment contenir le changement quand on passe si peu de temps avec son propre enfant ?
Autour d'elle, Anastasia entend les murmures. Ils ne font que la rendre plus droite, plus fière. Elle ne rougira pas de sa fille.
Sa belle-mère s'étonne : « Eh bien. Que lui arrive-t-il ? »
John minimise le problème : « Elle est fatiguée. Les examens ont été durs. »
Sa mère se tait et baisse les yeux. Elle non plus n'a pas d'explication, elle non plus ne comprend pas.
Cette affaire commence à irriter Anastasia. Elle est contrainte de prendre sur elle, de taire ses sentiments. L'habitude a rendu ces obligations plus faciles, mais ce soir elle aimerait pouvoir froncer les sourcils en toute liberté. Cependant, elle sait qu'on la surveille. Bientôt, ils se tourneront tous vers elle pour chercher une solution. Pourquoi Alyona ne revient-elle pas ? Qu'est-ce qui lui a pris de partir ainsi, en plein repas ? Va-t-elle bien ?
Et ce sera à elle, la Secrétaire d'État, la mère, d'apporter des solutions, de calmer la situation. C'est son rôle, celui qu'elle doit tenir la tête haute, celui qui la rend fière.
Alors, Anastasia pose ses doigts fins sur la table. Son regard froid fait le tour de l'assemblée avant qu'un sourire ne vienne rompre la dureté de son visage.
« Ne vous inquiétez pas, ce n'est rien. Si vous voulez bien m'excuser, je vais aller la chercher. »
Puis, la femme au port altier, sans attendre de réponse des siens, se lève et quitte la pièce, marchant dans les pas de sa fille.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Prendre ses responsabilités et son indépendance
Mes pas m'emmènent vers la cuisine. Cependant, à mi-chemin, je change de direction. J'ai besoin d'air, d'espace, de solitude. Pourquoi rejoindre Deesy ? Elle ne pourra pas m'aider, et s'en sentira peut-être coupable. Je ne veux pas la déranger, mes problèmes ne concernent que moi. Alors, je pousse la première porte et entre dans le cellier.
Mon cœur bat vite. J'ai l'impression d'être malade. Mes joues doivent être rouges. Je me sens fiévreuse. Qu'est-ce qui m'a pris ? Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je dit ? J'ai presque du mal à m'en souvenir. Je suis partie si brusquement ! Je n'aurais peut-être pas dû agir ainsi. Merlin, j'ai osé exprimer des doutes sur les idées du Conseil ! Ils ne vont pas laisser passer cela, c'est certain. Pourquoi ai-je fait cela ? N'était-ce pas plus prudent de garder pour moi mes incertitudes et mes hésitations, et ce jusqu'à ce que tout soit plus clair dans mon esprit ? N'aurais-je pas dû offrir une réponse attendue à la question de ma mère ? Par Circé, qu'elle a dû être étonnée, et en colère ! Me voir partir de cette manière, comme une fautive ! Pour rejoindre Deesy, qui plus est ! Ma mère doit être déçue. Moi, sa fille, s'abaisser à de tels actes !
Le cellier m'apparaît étroit. Une main sur le mur et une autre sur ma cuisse, j'essaye de me calmer, de me donner une contenance, de réfléchir. N'ai-je pas agi selon mes convictions ? N'ai-je pas été sincère envers ma famille ? Pourquoi serai-je obligée de me conformer à leurs idées, de ne pas leur avouer ce que je pense ? Et si cela les poussait à réfléchir, eux aussi ? Ne puis-je pas pointer les faiblesses de leur pensée pour qu'ensembles, nous trouvions une opinion plus juste ? Le pouvons-nous seulement ? Ai-je le droit d'avoir un avis différent du leur ? Me le permettront-ils ?
Des bruits de pas me parviennent. Je me retourne à temps pour voir ma mère pousser la porte. Son visage semble étrangement calme.
« Que fais-tu ? » me demande-t-elle.
Sa voix est posée, sans aucune trace de colère. Cela devrait m'étonner, mais je reconnais bien là ma mère. Tout est contenu, tout est parfait.
« Je cherchais quelque chose.
— Et tu l'as trouvé ?
— Oui. »
Mes réponses sont vagues, mais ma mère n'est pas surprise. Peut-être que la raison de ma présence l'intéresse peu, bien qu'elle ne doit pas être à l'aise dans ce petit espace dans lequel elle entre rarement. Elle est probablement davantage intéressée par le fait de me ramener sur la bonne voie, celle de la raison, et celle vers la famille.
La Secrétaire d'État fait le tour de la pièce de son regard. Droite, un sourcil à peine soulevé, les mains croisées sur son ventre, elle laisse place à un silence inquiétant.
Que veut-elle ? Des excuses ? Des explications ? À moins qu'elle ne cherche à me sermonner ? Qu'attend-elle dans ce cas ? Pourquoi n'y a-t-il aucune colère sur son visage ? Pourquoi est-elle si calme, presque douce ? Et pourquoi cela ne fait que creuser le nid de mes remords ? Mon visage se tord au moment où ses yeux se posent sur moi. J'ai l'impression de l'avoir trahie. Elle m'a plus raisonnée en gardant le silence qu'en parlant.
Une étrange tendresse se glisse sur ses traits. Ma mère pose une main sur mon épaule, dans un geste d'affection que je lui connais peu.
« Ma fille... Tu parais préoccupée. »
Je secoue la tête. Les mots se préparent à glisser hors de mes lèvres. J'ai besoin de me confier, de lui expliquer mes doutes. Peut-être comprendra-t-elle ? Peut-être qu'elle me soutiendra, peut-être qu'elle m'aidera ? Cependant, elle ne me laisse pas le temps d'ouvrir la bouche.
« Tu sais, moi et ta famille, nous ne t'abandonnerons jamais. Nous serons toujours de ton côté, affirme-t-elle. Cependant, nous comptons aussi sur toi pour porter avec fierté ton héritage. La famille, ce n'est pas qu'un nom. Le sang est tout aussi précieux, il est le mélange de bien des générations et des évolutions. Sois-en digne. »
Elle retire sa main de mon épaule, et toute son affection s'envole. Son visage redevient sévère et froid. Un nouveau frisson me parcourt.
« Prends garde à tes fréquentations, ma fille. Certaines voudront se servir de toi pour briser notre famille et y amener la honte en traînant son nom dans la boue. Ta robe est blanche, et il en est de ton devoir qu'elle le reste. Elle ne changera pas pour ceux au sang impur. N'écoute pas leurs murmures. »
Un silence. Un regard dur. Elle offre à ses mots la possibilité de s'enfoncer dans ma peau comme des épines.
« Bien, maintenant suis-moi, nous retournons dans la salle à manger. »
Ses paroles ne laissent la place à aucune opposition. Je reste muette et figée.
Mon cœur bat vite. J'ai l'impression d'être malade. Mes joues doivent être rouges. Je me sens fiévreuse. Qu'est-ce qui m'a pris ? Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je dit ? J'ai presque du mal à m'en souvenir. Je suis partie si brusquement ! Je n'aurais peut-être pas dû agir ainsi. Merlin, j'ai osé exprimer des doutes sur les idées du Conseil ! Ils ne vont pas laisser passer cela, c'est certain. Pourquoi ai-je fait cela ? N'était-ce pas plus prudent de garder pour moi mes incertitudes et mes hésitations, et ce jusqu'à ce que tout soit plus clair dans mon esprit ? N'aurais-je pas dû offrir une réponse attendue à la question de ma mère ? Par Circé, qu'elle a dû être étonnée, et en colère ! Me voir partir de cette manière, comme une fautive ! Pour rejoindre Deesy, qui plus est ! Ma mère doit être déçue. Moi, sa fille, s'abaisser à de tels actes !
Le cellier m'apparaît étroit. Une main sur le mur et une autre sur ma cuisse, j'essaye de me calmer, de me donner une contenance, de réfléchir. N'ai-je pas agi selon mes convictions ? N'ai-je pas été sincère envers ma famille ? Pourquoi serai-je obligée de me conformer à leurs idées, de ne pas leur avouer ce que je pense ? Et si cela les poussait à réfléchir, eux aussi ? Ne puis-je pas pointer les faiblesses de leur pensée pour qu'ensembles, nous trouvions une opinion plus juste ? Le pouvons-nous seulement ? Ai-je le droit d'avoir un avis différent du leur ? Me le permettront-ils ?
Des bruits de pas me parviennent. Je me retourne à temps pour voir ma mère pousser la porte. Son visage semble étrangement calme.
« Que fais-tu ? » me demande-t-elle.
Sa voix est posée, sans aucune trace de colère. Cela devrait m'étonner, mais je reconnais bien là ma mère. Tout est contenu, tout est parfait.
« Je cherchais quelque chose.
— Et tu l'as trouvé ?
— Oui. »
Mes réponses sont vagues, mais ma mère n'est pas surprise. Peut-être que la raison de ma présence l'intéresse peu, bien qu'elle ne doit pas être à l'aise dans ce petit espace dans lequel elle entre rarement. Elle est probablement davantage intéressée par le fait de me ramener sur la bonne voie, celle de la raison, et celle vers la famille.
La Secrétaire d'État fait le tour de la pièce de son regard. Droite, un sourcil à peine soulevé, les mains croisées sur son ventre, elle laisse place à un silence inquiétant.
Que veut-elle ? Des excuses ? Des explications ? À moins qu'elle ne cherche à me sermonner ? Qu'attend-elle dans ce cas ? Pourquoi n'y a-t-il aucune colère sur son visage ? Pourquoi est-elle si calme, presque douce ? Et pourquoi cela ne fait que creuser le nid de mes remords ? Mon visage se tord au moment où ses yeux se posent sur moi. J'ai l'impression de l'avoir trahie. Elle m'a plus raisonnée en gardant le silence qu'en parlant.
Une étrange tendresse se glisse sur ses traits. Ma mère pose une main sur mon épaule, dans un geste d'affection que je lui connais peu.
« Ma fille... Tu parais préoccupée. »
Je secoue la tête. Les mots se préparent à glisser hors de mes lèvres. J'ai besoin de me confier, de lui expliquer mes doutes. Peut-être comprendra-t-elle ? Peut-être qu'elle me soutiendra, peut-être qu'elle m'aidera ? Cependant, elle ne me laisse pas le temps d'ouvrir la bouche.
« Tu sais, moi et ta famille, nous ne t'abandonnerons jamais. Nous serons toujours de ton côté, affirme-t-elle. Cependant, nous comptons aussi sur toi pour porter avec fierté ton héritage. La famille, ce n'est pas qu'un nom. Le sang est tout aussi précieux, il est le mélange de bien des générations et des évolutions. Sois-en digne. »
Elle retire sa main de mon épaule, et toute son affection s'envole. Son visage redevient sévère et froid. Un nouveau frisson me parcourt.
« Prends garde à tes fréquentations, ma fille. Certaines voudront se servir de toi pour briser notre famille et y amener la honte en traînant son nom dans la boue. Ta robe est blanche, et il en est de ton devoir qu'elle le reste. Elle ne changera pas pour ceux au sang impur. N'écoute pas leurs murmures. »
Un silence. Un regard dur. Elle offre à ses mots la possibilité de s'enfoncer dans ma peau comme des épines.
« Bien, maintenant suis-moi, nous retournons dans la salle à manger. »
Ses paroles ne laissent la place à aucune opposition. Je reste muette et figée.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Prendre ses responsabilités et son indépendance
Ma mère avance dans la maison, et je me sens contrainte de la suivre. J'ai l'impression d'être une enfant venant d'être réprimandée. J'ai honte, et un sentiment d'humiliation me colle à la peau. Alors, c'est comme si chaque objet devant lequel je passe avait son œil dur posé sur moi, me suivant à mesure que je marche, m'obligeant à baisser la tête pour ne pas y faire face. Sur le chemin, ma mère ne se tourne pas une seule fois vers moi. Pourtant, elle doit être satisfaite de ses paroles et de leur effet. N'est-elle pas parvenue à me donner l'impression que j'étais une idiote et que je ne connaissais encore rien du monde ? N'a-t-elle pas laissé entendre que mes fréquentations me murmuraient des idées néfastes pour notre famille ? Comme si je ne comprenais pas l'importance de rendre ma famille fière. Comme si j'étais incapable de la protéger, d'en endosser les responsabilités. Comme si je ne savais pas discerner les dangers de ce qui me fera grandir. Ah ! Quand j'y pense, la colère monte dans mon coeur, glissant sur ma honte. Je gagne en maturité et en expérience ; j'apprends et je réfléchis ; je trouve la mesure et je forge mes idées ; pourtant, mes propres parents ne m'écoutent pas, ne me considèrent pas, me pensent encore ignorante. N'ai-je donc rien à leur enseigner, rien à leur apporter ? Merlin sait qu'ils se trompent ! Alors pourquoi suis-je incapable de leur prouver le contraire ? Ils n'accordent aucune importance à mon avis, et ils n'en accorderont pas davantage après ce que je viens de faire.
Il est de mon devoir de leur révéler qu'ils ont tort. Quel que soit l'avenir, il faut que j'apprenne à me faire respecter au sein de ma famille. Je ne suis plus la petite fille qu'ils voient pourtant en moi. J'ai grandi. J'ai changé.
En pénétrant dans la salle à manger, ma mère et moi interrompons une conversation presque murmurée. Lors de notre traversée de la maison, une volonté nouvelle s'est emparée de mon âme. Mon dos s'est redressé, mon regard s'est levé vers l'horizon, mes épaules ont glissé vers l'arrière, mon visage a retrouvé sa sérénité. De ma honte, j'ai fait une force. Si ma famille s'attendait à voir arriver une grande enfant humiliée et désolée, elle doit être bien surprise de m'apercevoir, grande et le regard fier. Ma mère, elle, se trompera sûrement sur les raisons de cette nouvelle résolution quand elle croisera mes yeux brillants. J'aurais aimé qu'en l'apprenant, elle la comprenne, qu'elle en soit satisfaite, mais le temps nous a bien trop éloigné l'une de l'autre.
Mon père m'accueille en s'exclamant, l'air soulagé :
« Ah ! Alyona, te voilà. »
Je me tourne vers lui, souriante, les yeux légèrement baissés. « Excusez-moi d'être partie si promptement. » Mon ton est désolé, et sincère. Ce départ brusque, je le regrette.
En m'asseyant près de ma mère, je croise le regard satisfait de ma grand-mère paternelle. Satisfait, et intrigué. Nous n'avons jamais été particulièrement proches, pourtant je sens dans ses yeux sombres comme un changement. À la fin de notre dîner, c'est elle qui se tourne vers moi pour poser sa main fragile sur mon bras.
« Ma fille, tu viendras avec moi au Quartier Peverell, le matin d'Hogmanay. Nous irons écouter un concert à la nouvelle salle de spectacle. »
Puis, elle s'en va, me laissant seule avec ma surprise. Quelque chose s'est passé, et quelque chose d'autre a évolué.
Aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir beaucoup appris. J'ai découvert qu'il me faudrait agir pour me faire entendre auprès des miens. Le chemin sera peut-être long, mais il est nécessaire. Mes idées ne sont pas idiotes, ni dignes de m'humilier. Elles méritent d'être prises en compte, car elles sont miennes et car elles me rendent fière. Un jour, bientôt, je prendrai mes responsabilités et mon indépendance, et je les assumerai avec panache.
Il est de mon devoir de leur révéler qu'ils ont tort. Quel que soit l'avenir, il faut que j'apprenne à me faire respecter au sein de ma famille. Je ne suis plus la petite fille qu'ils voient pourtant en moi. J'ai grandi. J'ai changé.
En pénétrant dans la salle à manger, ma mère et moi interrompons une conversation presque murmurée. Lors de notre traversée de la maison, une volonté nouvelle s'est emparée de mon âme. Mon dos s'est redressé, mon regard s'est levé vers l'horizon, mes épaules ont glissé vers l'arrière, mon visage a retrouvé sa sérénité. De ma honte, j'ai fait une force. Si ma famille s'attendait à voir arriver une grande enfant humiliée et désolée, elle doit être bien surprise de m'apercevoir, grande et le regard fier. Ma mère, elle, se trompera sûrement sur les raisons de cette nouvelle résolution quand elle croisera mes yeux brillants. J'aurais aimé qu'en l'apprenant, elle la comprenne, qu'elle en soit satisfaite, mais le temps nous a bien trop éloigné l'une de l'autre.
Mon père m'accueille en s'exclamant, l'air soulagé :
« Ah ! Alyona, te voilà. »
Je me tourne vers lui, souriante, les yeux légèrement baissés. « Excusez-moi d'être partie si promptement. » Mon ton est désolé, et sincère. Ce départ brusque, je le regrette.
En m'asseyant près de ma mère, je croise le regard satisfait de ma grand-mère paternelle. Satisfait, et intrigué. Nous n'avons jamais été particulièrement proches, pourtant je sens dans ses yeux sombres comme un changement. À la fin de notre dîner, c'est elle qui se tourne vers moi pour poser sa main fragile sur mon bras.
« Ma fille, tu viendras avec moi au Quartier Peverell, le matin d'Hogmanay. Nous irons écouter un concert à la nouvelle salle de spectacle. »
Puis, elle s'en va, me laissant seule avec ma surprise. Quelque chose s'est passé, et quelque chose d'autre a évolué.
Aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir beaucoup appris. J'ai découvert qu'il me faudrait agir pour me faire entendre auprès des miens. Le chemin sera peut-être long, mais il est nécessaire. Mes idées ne sont pas idiotes, ni dignes de m'humilier. Elles méritent d'être prises en compte, car elles sont miennes et car elles me rendent fière. Un jour, bientôt, je prendrai mes responsabilités et mon indépendance, et je les assumerai avec panache.
f i n
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
