Notre antre et nous
En me changeant, les doutes reviennent. Je dépose ma robe blanche sur mes épaules et le temps jette des hésitations dans mon crâne. Est-ce le bon choix ? N'est-ce pas le début d'un laisser-aller ? Ai-je le droit, moi qui n'ai aucune avance, moi qui ai encore tant à faire, ai-je le droit d'être insouciante face au devoir ?
Des épines me piquent la peau, comme si ma tenue en était pleine. Je voudrais les enlever mais chacun de mes mouvements est rendu douloureux. Et si le blanc se teintait de rouge ? Que dirait Ondine ? Que dirait Abby ? Que dirait ma mère si elle me voyait me défiler ainsi face à mes obligations ? N'aurait-elle pas honte ? Me voici de nouveau immobile, suspendue dans mes gestes, partagée dans mes idées. Je me sens coupée en deux. D'un côté, le plaisir, la joie, la promesse d'entretenir des liens qui me sont chers et que je délaisse bien trop ces dernières semaines ; de l'autre, le devoir, la responsabilité, l'avancée, le travail qui forgera mon avenir, le temps pris qui affermira ma fierté. Que choisir ? Que faire ? Quelle décision est la plus raisonnable ? Quelle décision est la plus avantageuse ? Y a-t-il une voie meilleure qu'une autre ? Les épines s'enfoncent dans ma chair. Je n'ose pas pousser la porte et rejoindre mes amies. Je suis malade d'incertitude. Incapable de faire un choix.
C'est la voix d'Abby qui me libère. Elle m'arrache à mon indécision, me ramène à mes engagements. Je la perçois derrière la porte, et elle porte en elle un léger souffle d'inquiétude.
« Alyona ? Ça va ? On t'attend pour commencer. »
Je me jette hors des épines, et pousse brusquement la porte. Je n'ai ni le droit ni le temps de douter. J'ai dit que je fêterai Imbolc avec mes camarades de chambre, alors c'est ce que je ferai. Je ne peux pas retirer ma parole, et avoir pu l'envisager est terrifiant.
« Pardon, me voici. »
Le rouge me monte aux joues quand mes yeux tombent sur Abby et Ondine, chacune assise sur leur lit, immobile, m'attendant. Je les ai faites patienter et j'en ai honte.
Ondine se lève à mon approche. Elle a sur le visage une détermination et un plaisir qui réaffirment mon choix. Si cette décision n'est pas pour moi, alors elle est pour elles. Mes amies comptent sur ma présence, mon soutien, ma bonne humeur ; elles aussi traversent cette période avec difficulté, elles aussi ont du travail, des devoirs, des exigences, elles aussi sont fatiguées. Pourtant, les deux étudiantes ont choisi ce soir de tout mettre de côté pour que nous puissions nous détendre, penser à autre chose, et passer du temps ensemble. Au fond, je leur en suis reconnaissante. Je ne sais pas si j'aurais osé le faire seule, je ne sais pas si je me le serais permis. Probablement pas.
« Alors, on commence le ménage ? Il y a du boulot ! »
Son regard traverse la chambre avant de revenir vers Abby et moi. Nous sourions. En effet, nous avons délaissé depuis quelques semaines déjà l'entretien de notre dortoir. Bien que l'état de ce dernier ne soit pas catastrophique, du rangement peut être fait. Des vêtements, livres et affaires diverses traînent ; la table de travail est assez encombrée pour qu'il soit devenu difficile d'y étudier ; certains de nos effets personnels sont mélangés, si bien qu'il nous est arrivé ces derniers temps de les perdre, voire même de les confondre ; enfin, la poussière a dû faire son nid dans quelques coins à l'abri de nos regards. Imbolc arrive à point nommé. Tout a été sali, sans que nous ne réagissions, aussi bien dans notre relation que dans notre environnement.
J'attrape ma baguette tandis que mes yeux font le tour de la pièce.
« Chacune s'occupe de son coin et on fait la salle de bain ensemble ? proposé-je.
— Cela me paraît être le plus simple, oui. » affirme Abby.
Alors, après un hochement de tête d'Ondine, nous nous mettons au travail.
Quelle situation étrange s'offre alors à nos yeux ! Nous voici réunies, nous qui ne nous parlions plus beaucoup, qui mangions sans échanger, qui vivions sans se voir, partageant tout à coup travail et efforts, tâches et détermination, dans une seule pièce, baguette en main, quittant notre statut d'étudiantes pour devenir des camarades s'affairant aux mêmes problèmes, liées par un objectif commun, unissant nos forces pour ranger, trier, nettoyer, purifier, et retrouvant dans notre labeur les liens que nous partagions. La fatigue glisse de notre front, nous libérant le visage. Nos traits se font moins lourds et chargés et davantage rieurs, amusés, joyeux. C'est le printemps qui revient et éclate entre nous. Les poussières chassées, nous voilà retrouvant la lumière.
Parfois, alors que nos mains et nos baguettes s'agitent, des commentaires jaillissent des lèvres d'une d'entre nous, provoquant chez les autres sourires et plaisanteries.
C'est Abby qui s'y prend à trois fois avant de réussir à lancer Tergeo, et Ondine qui lance avec humour : « Alors Llewelyn, besoin d'aide ? ».
C'est cette découverte inattendue que je fais en secouant des vêtements, apercevant parmi eux des gants qui ne sont pas les miens et les présentant à mes deux amies. « Ils sont à l'une d'entre vous ? » Tout cela pour qu'Abby, stupéfaite, me demande de les lui lancer afin qu'elle les observe, et s'exclame finalement : « Par Merlin ! Cela fait bien des semaines que je les pensais perdus ! » Et voilà des gants qui retrouvent leur propriétaire.
C'est Ondine qui, en décalant une de mes plantes, voit une petite ombre qui se mouve rapidement et court dans sa direction, ce qui pousse la brune à crier. « Ah ! Par les chaussettes de Rowena ! Quelle horreur ! Dégage d'ici, sale bête ! » C'est une petite araignée qui file, bien plus apeurée que l'ancienne Bleue, avant qu'Abby ne l'attrape et ne la mette dehors, riant d'Ondine sans gêne, comme le font ceux dont l'étonnement est venu remplacer la peur.
Et ce sont mes peines qui s'envolent, qui m'échappent, qui se dissipent dans la nuit et sous des éclats de rire. J'avais oublié la douceur du partage et de l'insouciance.
Abby est la première à terminer. C'est elle ensuite qui se tourne vers la table de travail. Je la rejoins rapidement, discutant à ses côtés des phrases que nous apercevons, des feuilles de cours qui y traînent et du passé qui y règne. Nous sommes assises en tailleur au sol, davantage occupées à partager ce qu'on découvre qu'à être efficaces dans ce qu'on fait. Et au fond, ce n'est pas grave. Peut-être que les fêtes sont plus importantes pour l'union qu'elles permettent que pour les traditions qu'elles entretiennent.
Néanmoins, nous avançons. Le progrès est en marche. Après nos coins respectifs, voilà que la table de travail et l'entrée se libèrent sous nos sorts et nos efforts. La lumière revient doucement, aussi bien dans la pièce que dans nos cœurs. L'horizon se purifie. Tous ces silences qui nous avaient séparé, ces tâches qui s'étaient glissées entre nous, ces devoirs qui effaçaient le reste ; tout se dissipe, s'envole comme les poussières. À croire que nos sorts se révèlent bien plus puissants qu'ils ne le sont. Les affaires sont rangées, et les indifférences passées pardonnées. Alors, la honte éclate dans mon esprit. En retirant les toiles, je soulève des voiles. Tout ce que je me cachais m'apparaît avec une lucidité qui m'effraie. J'ai manqué à mes devoirs, non pas en tant qu'étudiante, mais en tant qu'amie. Et, est-ce plus important de réussir son année où de rester fidèle à ceux qui comptent pour nous ? J'ai préféré le travail et délaissé la fraternité. Le soleil m'a ébloui et j'ai manqué de faire faner les fleurs. La vérité me couvre de boue. Je ne peux que changer de cap, me tourner vers les autres, eux que j'ai abandonnés, leur demandant pardon en leur offrant ma force.
Dans le silence de mon cœur, je me juge avec froideur et m'ordonne de ne plus recommencer. Plus jamais, ô Merlin, je ne tournerai le dos aux autres dans des intérêts personnels. Mon devoir n'est pas envers l'avenir, il est envers autrui.
Je voudrais arracher l'égoïsme de mon âme et le jeter à la mer pour qu'il s'y noie. Ne le pouvant pas, et privilégiant la douceur à la colère, je cueille un sourire dans mon coeur pour l'offrir à celles qui me l'ont rendu. Je brille un peu dans la nuit.
Des épines me piquent la peau, comme si ma tenue en était pleine. Je voudrais les enlever mais chacun de mes mouvements est rendu douloureux. Et si le blanc se teintait de rouge ? Que dirait Ondine ? Que dirait Abby ? Que dirait ma mère si elle me voyait me défiler ainsi face à mes obligations ? N'aurait-elle pas honte ? Me voici de nouveau immobile, suspendue dans mes gestes, partagée dans mes idées. Je me sens coupée en deux. D'un côté, le plaisir, la joie, la promesse d'entretenir des liens qui me sont chers et que je délaisse bien trop ces dernières semaines ; de l'autre, le devoir, la responsabilité, l'avancée, le travail qui forgera mon avenir, le temps pris qui affermira ma fierté. Que choisir ? Que faire ? Quelle décision est la plus raisonnable ? Quelle décision est la plus avantageuse ? Y a-t-il une voie meilleure qu'une autre ? Les épines s'enfoncent dans ma chair. Je n'ose pas pousser la porte et rejoindre mes amies. Je suis malade d'incertitude. Incapable de faire un choix.
C'est la voix d'Abby qui me libère. Elle m'arrache à mon indécision, me ramène à mes engagements. Je la perçois derrière la porte, et elle porte en elle un léger souffle d'inquiétude.
« Alyona ? Ça va ? On t'attend pour commencer. »
Je me jette hors des épines, et pousse brusquement la porte. Je n'ai ni le droit ni le temps de douter. J'ai dit que je fêterai Imbolc avec mes camarades de chambre, alors c'est ce que je ferai. Je ne peux pas retirer ma parole, et avoir pu l'envisager est terrifiant.
« Pardon, me voici. »
Le rouge me monte aux joues quand mes yeux tombent sur Abby et Ondine, chacune assise sur leur lit, immobile, m'attendant. Je les ai faites patienter et j'en ai honte.
Ondine se lève à mon approche. Elle a sur le visage une détermination et un plaisir qui réaffirment mon choix. Si cette décision n'est pas pour moi, alors elle est pour elles. Mes amies comptent sur ma présence, mon soutien, ma bonne humeur ; elles aussi traversent cette période avec difficulté, elles aussi ont du travail, des devoirs, des exigences, elles aussi sont fatiguées. Pourtant, les deux étudiantes ont choisi ce soir de tout mettre de côté pour que nous puissions nous détendre, penser à autre chose, et passer du temps ensemble. Au fond, je leur en suis reconnaissante. Je ne sais pas si j'aurais osé le faire seule, je ne sais pas si je me le serais permis. Probablement pas.
« Alors, on commence le ménage ? Il y a du boulot ! »
Son regard traverse la chambre avant de revenir vers Abby et moi. Nous sourions. En effet, nous avons délaissé depuis quelques semaines déjà l'entretien de notre dortoir. Bien que l'état de ce dernier ne soit pas catastrophique, du rangement peut être fait. Des vêtements, livres et affaires diverses traînent ; la table de travail est assez encombrée pour qu'il soit devenu difficile d'y étudier ; certains de nos effets personnels sont mélangés, si bien qu'il nous est arrivé ces derniers temps de les perdre, voire même de les confondre ; enfin, la poussière a dû faire son nid dans quelques coins à l'abri de nos regards. Imbolc arrive à point nommé. Tout a été sali, sans que nous ne réagissions, aussi bien dans notre relation que dans notre environnement.
J'attrape ma baguette tandis que mes yeux font le tour de la pièce.
« Chacune s'occupe de son coin et on fait la salle de bain ensemble ? proposé-je.
— Cela me paraît être le plus simple, oui. » affirme Abby.
Alors, après un hochement de tête d'Ondine, nous nous mettons au travail.
Quelle situation étrange s'offre alors à nos yeux ! Nous voici réunies, nous qui ne nous parlions plus beaucoup, qui mangions sans échanger, qui vivions sans se voir, partageant tout à coup travail et efforts, tâches et détermination, dans une seule pièce, baguette en main, quittant notre statut d'étudiantes pour devenir des camarades s'affairant aux mêmes problèmes, liées par un objectif commun, unissant nos forces pour ranger, trier, nettoyer, purifier, et retrouvant dans notre labeur les liens que nous partagions. La fatigue glisse de notre front, nous libérant le visage. Nos traits se font moins lourds et chargés et davantage rieurs, amusés, joyeux. C'est le printemps qui revient et éclate entre nous. Les poussières chassées, nous voilà retrouvant la lumière.
Parfois, alors que nos mains et nos baguettes s'agitent, des commentaires jaillissent des lèvres d'une d'entre nous, provoquant chez les autres sourires et plaisanteries.
C'est Abby qui s'y prend à trois fois avant de réussir à lancer Tergeo, et Ondine qui lance avec humour : « Alors Llewelyn, besoin d'aide ? ».
C'est cette découverte inattendue que je fais en secouant des vêtements, apercevant parmi eux des gants qui ne sont pas les miens et les présentant à mes deux amies. « Ils sont à l'une d'entre vous ? » Tout cela pour qu'Abby, stupéfaite, me demande de les lui lancer afin qu'elle les observe, et s'exclame finalement : « Par Merlin ! Cela fait bien des semaines que je les pensais perdus ! » Et voilà des gants qui retrouvent leur propriétaire.
C'est Ondine qui, en décalant une de mes plantes, voit une petite ombre qui se mouve rapidement et court dans sa direction, ce qui pousse la brune à crier. « Ah ! Par les chaussettes de Rowena ! Quelle horreur ! Dégage d'ici, sale bête ! » C'est une petite araignée qui file, bien plus apeurée que l'ancienne Bleue, avant qu'Abby ne l'attrape et ne la mette dehors, riant d'Ondine sans gêne, comme le font ceux dont l'étonnement est venu remplacer la peur.
Et ce sont mes peines qui s'envolent, qui m'échappent, qui se dissipent dans la nuit et sous des éclats de rire. J'avais oublié la douceur du partage et de l'insouciance.
Abby est la première à terminer. C'est elle ensuite qui se tourne vers la table de travail. Je la rejoins rapidement, discutant à ses côtés des phrases que nous apercevons, des feuilles de cours qui y traînent et du passé qui y règne. Nous sommes assises en tailleur au sol, davantage occupées à partager ce qu'on découvre qu'à être efficaces dans ce qu'on fait. Et au fond, ce n'est pas grave. Peut-être que les fêtes sont plus importantes pour l'union qu'elles permettent que pour les traditions qu'elles entretiennent.
Néanmoins, nous avançons. Le progrès est en marche. Après nos coins respectifs, voilà que la table de travail et l'entrée se libèrent sous nos sorts et nos efforts. La lumière revient doucement, aussi bien dans la pièce que dans nos cœurs. L'horizon se purifie. Tous ces silences qui nous avaient séparé, ces tâches qui s'étaient glissées entre nous, ces devoirs qui effaçaient le reste ; tout se dissipe, s'envole comme les poussières. À croire que nos sorts se révèlent bien plus puissants qu'ils ne le sont. Les affaires sont rangées, et les indifférences passées pardonnées. Alors, la honte éclate dans mon esprit. En retirant les toiles, je soulève des voiles. Tout ce que je me cachais m'apparaît avec une lucidité qui m'effraie. J'ai manqué à mes devoirs, non pas en tant qu'étudiante, mais en tant qu'amie. Et, est-ce plus important de réussir son année où de rester fidèle à ceux qui comptent pour nous ? J'ai préféré le travail et délaissé la fraternité. Le soleil m'a ébloui et j'ai manqué de faire faner les fleurs. La vérité me couvre de boue. Je ne peux que changer de cap, me tourner vers les autres, eux que j'ai abandonnés, leur demandant pardon en leur offrant ma force.
Dans le silence de mon cœur, je me juge avec froideur et m'ordonne de ne plus recommencer. Plus jamais, ô Merlin, je ne tournerai le dos aux autres dans des intérêts personnels. Mon devoir n'est pas envers l'avenir, il est envers autrui.
Je voudrais arracher l'égoïsme de mon âme et le jeter à la mer pour qu'il s'y noie. Ne le pouvant pas, et privilégiant la douceur à la colère, je cueille un sourire dans mon coeur pour l'offrir à celles qui me l'ont rendu. Je brille un peu dans la nuit.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
baisse de présence jusque fin juillet
baisse de présence jusque fin juillet
Notre antre et nous
C'est dans la salle de bain qu'après avoir terminé notre ménage hivernal, nous débutons l'entretien méticuleux et saupoudré de paroles de nos baguettes et de nos talismans. C'est étrange de faire cela ensemble. Ce n'est pas une activité que j'ai l'habitude de partager en groupe. Et en même temps, cela nous permet de prendre notre temps, de faire les choses correctement, et surtout de discuter, de tout et de rien, d'entretenir ces liens qui nous unissent et que le silence peut tant fragiliser. Nous ne nous occupons pas uniquement de notre baguette et de nos talismans ce soir, nous nous occupons un peu les unes des autres. C'est agréable, c'est doux, c'est d'une tendresse que j'avais oubliée.
Nos mots flottent dans l'air. Ils ont l'odeur du passé, et celle du présent. Nous plongeons dans nos souvenirs, partageant notre arrivée chez Ollivander et la découverte de notre baguette. En même temps, nos paroles glissent vers d'autres contrées. Il y a dans notre conversation des fleurs qui grandissent. Parfois, ce n'est qu'une remarque amusée. D'autres fois, c'est un souvenir plus précis qui émerge. Nous tissons les phrases sans peur. Il règne dans l'air une confiance brutale mais sincère. N'avons-nous pas toutes besoin de ce moment, de ces paroles, de ce partage ? Nous portons une lumière purifiée de toute angoisse dans le creux de nos paumes. Que c'est étrange de se retrouver si proches après tant de semaines sans s'adresser autre chose que des cordialités ! Moi qui craignais de perdre mon temps, j'ai l'impression d'avoir trouvé un bien plus précieux encore. Je souris, et je ris, et les pensées ternes et dures glissent de mon front. La solitude s'évanouit de mon visage. Je me sens bien, et moi-même.
Nos lèvres ne sont pourtant pas les seules à s'agiter. Nos mains nettoient, purifient, tracent dans les poussières des voies claires. Ondine se charge de remplir une petite bassine d'huile de ricin. Je découvre avec surprise et émotion qu'elle a été achetée la veille, tout comme ce fameux gâteau d'Imbolc qui nous attend ensuite. Mes amies avaient tout prévu. Non seulement ce sont elles qui ont décidé d'organiser cette fête, mais elles l'ont aussi préparée, et ce pour nous, contre le temps qui assiège, le devoir qui ordonne, les peines qui murmurent et les silences qui déchirent. Je me sens la bénéficiaire d'une œuvre merveilleuse. Comment ai-je pu hésiter ? Comment ai-je pu envisager un refus ? Comment ai-je pu imaginer passer ma soirée sur mon mémoire ? Cela n'aurait pas été juste, ni bon, ni digne de quoi que ce soit. Je ne pouvais que saisir cette opportunité, ce cadeau trop précieux qui m'a été offert. Je me sens redevable, et déçue de moi-même. Pourquoi n'y ai-je pas pensé ? Pourquoi n'ai-je rien fait avant ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Je ne me comprends pas très bien. Et j'ai honte, tellement honte.
Nos trois baguettes sont plongées dans le bain d'huile de ricin. Elles y passeront la nuit, confondues dans un récipient. Comme nous trois dans ce dortoir.
Ondine a avec elle un talisman. C'est son frère cadet qui lui a offert il y a quelques années. Elle le porte toujours sur elle, comme si elle ne pouvait pas s'en séparer. D'ailleurs, quand elle le retire pour l'entretenir, elle le fait avec une délicatesse rare, presque empreinte de regrets. À côté d'elle, Abby dépose trois talismans. Son grand-père était passionné de runes. Après avoir servi son gouvernement pendant des années, il avait tout quitté pour cette passion qui l'appelait. Quand la blonde nous raconte cela, il y a une douleur dans sa voix. Elle, pense-t-elle, ne pourra plus jamais changer de voie. C'est sa mère qui a choisi. Tout est fait, terminé, et les rêves s'éteignent, éclatent comme des bulles de savon. Mais elle ne nous dit rien de tout cela, et les mots qui auraient dû franchir ses lèvres se perdent dans son silence. J'aperçois sa douleur sur son visage, mais je n'ose pas faire de remarque. Est-ce que ce ne serait pas déplacé ? Je le sais, je réfléchis trop. Peut-être devrai-je agir quelques fois, aller contre mes hésitations, faire fi de mes incertitudes. Ne puis-je pas avancer, questionner, même avec délicatesse ? N'y a-t-il pas un moyen d'être doux dans la création d'un inconfort ?
C'est Ondine qui nous présente le gâteau. Il n'a rien de grandiose ou de spectaculaire. Il est simple, déposé sur une assiette, coupé inégalement. Pourtant il fait naître sur mon visage un sourire. Le dernier gâteau que nous avons partagé était pour mon anniversaire. Le goût de ce souvenir me monte à la tête.
« Eh voilà, le meilleur pour la fin ! s'exclame Ondine en saisissant une part de la pâtisserie.
— Ce n'est pas vraiment le dernier, ajoute Abby, après il y a toujours le bulbe. »
La brune se redresse, la bouche déjà pleine. « Oh oui ! C'est vrai. » parvient-elle à articuler.
Elle semblait avoir oublié la présence du bulbe, qui me reste assez mystérieuse et attire ma curiosité. N'est-ce pas lui dont mes deux camarades parlaient lorsque je suis entrée ? Il trône dans la salle de bain, posé dans le lavabo. Nous qui sommes assises par terre, nous ne l'apercevons qu'à peine. C'est lui qui nous regarde et nous surveille.
J'attrape une part du gâteau, l'observant en la faisant tourner entre mes doigts. Où Ondine a-t-elle été chercher cela ?
« Le bulbe, d'où vient-il ? »
Je redresse mon regard pour le poser sur Abby. N'avaient-elles pas fait mention, plus tôt, d'un présent ? Mais alors, de qui ?
« De mon oncle, répond l'étudiante en médicomagie, pour mon anniversaire. Je crois qu'il n'a pas encore compris dans quelle filière j'étudiais. »
Sa touche d'humour, si imprévisible, fait éclater un sourire rayonnant sur mon visage. Ondine secoue la tête, amusée, semblant se régaler avec sa pâtisserie. Elle tend sa part à Abby, qui l'attrape. C'est étrange comme il a un goût de printemps, ce gâteau. Il fait se lever le soleil dans nos cœurs.
Pendant quelques minutes, nous ne parlons pas beaucoup. Nous mangeons, tapissant le sol de miettes. C'est moi qui le remarque, et mon sourire et ma main tendue vers le carrelage atteignent le visage de mes camarades pour y former des airs amusés. Ne devions-nous pas nettoyer, purifier, faire un ménage ? Et voilà qu'à la fin de celui-ci, nous salissons. Je secoue la tête tandis qu'Abby lance un sort pour débarrasser le sol des bouts de gâteau. Ondine se ressert et je me lève pour m'approcher du lavabo. Le bulbe a été posé en son centre. Il est de taille moyenne, bien rond, et un début de tige l'a déjà percé. Je le fais tourner entre mes doigts pour tenter de le reconnaître. J'élimine les possibilités, fouille dans mes souvenirs et savoirs. Mes sourcils se froncent. J'avale mon dernier bout de gâteau avant de me tourner vers Abby.
« Ton oncle t'a dit quelle plante c'était ? demandé-je, intriguée.
— Non, c'est une surprise. Il m'a dit que je le verrai avec le temps. »
La blonde, assise par terre, pose sa tête sur ses genoux en les entourant de ses bras. Ondine tend ses jambes vers l'avant et maintient son buste droit en posant ses mains en arrière et en gardant ses bras tendus. Je les observe de ma hauteur, le bulbe dans les doigts.
« Venez, on le plante maintenant. »
Mon regard croise celui de la brune. Le planter maintenant ? Et après tout, pourquoi pas ? Pourtant, je sens une hésitation dans ma poitrine, et j'ai comme des réticences. Si nous le plantons maintenant, que ferons-nous après ? Il ne nous restera rien à célébrer. Ce sera la fin de la journée, la fin de cette soirée pleine d'amitié, et demain nous rattrapera avec ses devoirs accablants. Je n'ai pas envie de voir Imbolc se terminer. Ne pouvons-nous pas repousser un peu le temps et ses échéances ? fuir durant quelques heures le poids des responsabilités ? N'avons-nous pas encore d'autres souvenirs à échanger et d'autres mots à partager ?
Je me sens idiote. J'ai hésité à rejoindre mes amies, et voilà que j'ai du mal à les quitter. Quelque part, c'est presque à elles que j'en veux. Tout aurait été moins douloureux si nous étions restées chacune de notre côté. Et en même temps, cela aurait été triste, et autrement difficile. Merlin ! Ces pensées difformes qui me traversent l'esprit sont inutiles.
Abby et Ondine se lèvent. Je tends le bulbe à la blonde, décidée à le lui rendre pour qu'elle puisse le planter.
« Non, vas-y, plante-le. »
Son sourire et sa confiance me touchent, mais je me sens contrainte de protester. N'est-ce pas son bulbe, son présent, son cadeau ?
« Tu es sûre ? C'est le tien... »
Elle secoue la tête. « Oui. Tu t'y prendras bien mieux que moi. »
Puisqu'elle insiste, je conserve le bulbe, surprise de sa décision. Cela ne me déplaît pas pour autant, même si la responsabilité et la signification de ce geste m'accable un peu.
Nous nous regroupons toutes les trois autour d'un pot déjà rempli de terre. Les mouvements que j'effectue sont simples. Ce sont ceux que j'ai déjà répétés des centaines de fois. Je les fais presque sans réfléchir, bien plus concentrée sur le potentiel magique que sur les actions de mes doigts. Même mes pensées m'échappent. Je ne les regarde pas, n'y fais pas beaucoup attention. Je me contente de sentir la terre sur ma peau et le bulbe au bout de mes mains. Alors, cela se fait rapidement, sans grandes paroles. Mes amies restent silencieuses. Elles m'observent religieusement. Le bulbe est recouvert de terre humide. Quand nous révélera-t-il ce qu'il est ? Le futur est si lointain qu'aucune de nous n'y pense.
Pourtant, une fois mes doigts immobiles et la plantation terminée, il nous faut rapidement venir à l'évidence : c'est fait. Imbolc est fêté. L'avenir reprendra vite sa place dans le creux de nos crânes. Nous avons beau rester silencieuses et droites, nous le savons toutes les trois. Déjà, il arrive, secouant notre bonheur.
Nos mots flottent dans l'air. Ils ont l'odeur du passé, et celle du présent. Nous plongeons dans nos souvenirs, partageant notre arrivée chez Ollivander et la découverte de notre baguette. En même temps, nos paroles glissent vers d'autres contrées. Il y a dans notre conversation des fleurs qui grandissent. Parfois, ce n'est qu'une remarque amusée. D'autres fois, c'est un souvenir plus précis qui émerge. Nous tissons les phrases sans peur. Il règne dans l'air une confiance brutale mais sincère. N'avons-nous pas toutes besoin de ce moment, de ces paroles, de ce partage ? Nous portons une lumière purifiée de toute angoisse dans le creux de nos paumes. Que c'est étrange de se retrouver si proches après tant de semaines sans s'adresser autre chose que des cordialités ! Moi qui craignais de perdre mon temps, j'ai l'impression d'avoir trouvé un bien plus précieux encore. Je souris, et je ris, et les pensées ternes et dures glissent de mon front. La solitude s'évanouit de mon visage. Je me sens bien, et moi-même.
Nos lèvres ne sont pourtant pas les seules à s'agiter. Nos mains nettoient, purifient, tracent dans les poussières des voies claires. Ondine se charge de remplir une petite bassine d'huile de ricin. Je découvre avec surprise et émotion qu'elle a été achetée la veille, tout comme ce fameux gâteau d'Imbolc qui nous attend ensuite. Mes amies avaient tout prévu. Non seulement ce sont elles qui ont décidé d'organiser cette fête, mais elles l'ont aussi préparée, et ce pour nous, contre le temps qui assiège, le devoir qui ordonne, les peines qui murmurent et les silences qui déchirent. Je me sens la bénéficiaire d'une œuvre merveilleuse. Comment ai-je pu hésiter ? Comment ai-je pu envisager un refus ? Comment ai-je pu imaginer passer ma soirée sur mon mémoire ? Cela n'aurait pas été juste, ni bon, ni digne de quoi que ce soit. Je ne pouvais que saisir cette opportunité, ce cadeau trop précieux qui m'a été offert. Je me sens redevable, et déçue de moi-même. Pourquoi n'y ai-je pas pensé ? Pourquoi n'ai-je rien fait avant ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Je ne me comprends pas très bien. Et j'ai honte, tellement honte.
Nos trois baguettes sont plongées dans le bain d'huile de ricin. Elles y passeront la nuit, confondues dans un récipient. Comme nous trois dans ce dortoir.
Ondine a avec elle un talisman. C'est son frère cadet qui lui a offert il y a quelques années. Elle le porte toujours sur elle, comme si elle ne pouvait pas s'en séparer. D'ailleurs, quand elle le retire pour l'entretenir, elle le fait avec une délicatesse rare, presque empreinte de regrets. À côté d'elle, Abby dépose trois talismans. Son grand-père était passionné de runes. Après avoir servi son gouvernement pendant des années, il avait tout quitté pour cette passion qui l'appelait. Quand la blonde nous raconte cela, il y a une douleur dans sa voix. Elle, pense-t-elle, ne pourra plus jamais changer de voie. C'est sa mère qui a choisi. Tout est fait, terminé, et les rêves s'éteignent, éclatent comme des bulles de savon. Mais elle ne nous dit rien de tout cela, et les mots qui auraient dû franchir ses lèvres se perdent dans son silence. J'aperçois sa douleur sur son visage, mais je n'ose pas faire de remarque. Est-ce que ce ne serait pas déplacé ? Je le sais, je réfléchis trop. Peut-être devrai-je agir quelques fois, aller contre mes hésitations, faire fi de mes incertitudes. Ne puis-je pas avancer, questionner, même avec délicatesse ? N'y a-t-il pas un moyen d'être doux dans la création d'un inconfort ?
C'est Ondine qui nous présente le gâteau. Il n'a rien de grandiose ou de spectaculaire. Il est simple, déposé sur une assiette, coupé inégalement. Pourtant il fait naître sur mon visage un sourire. Le dernier gâteau que nous avons partagé était pour mon anniversaire. Le goût de ce souvenir me monte à la tête.
« Eh voilà, le meilleur pour la fin ! s'exclame Ondine en saisissant une part de la pâtisserie.
— Ce n'est pas vraiment le dernier, ajoute Abby, après il y a toujours le bulbe. »
La brune se redresse, la bouche déjà pleine. « Oh oui ! C'est vrai. » parvient-elle à articuler.
Elle semblait avoir oublié la présence du bulbe, qui me reste assez mystérieuse et attire ma curiosité. N'est-ce pas lui dont mes deux camarades parlaient lorsque je suis entrée ? Il trône dans la salle de bain, posé dans le lavabo. Nous qui sommes assises par terre, nous ne l'apercevons qu'à peine. C'est lui qui nous regarde et nous surveille.
J'attrape une part du gâteau, l'observant en la faisant tourner entre mes doigts. Où Ondine a-t-elle été chercher cela ?
« Le bulbe, d'où vient-il ? »
Je redresse mon regard pour le poser sur Abby. N'avaient-elles pas fait mention, plus tôt, d'un présent ? Mais alors, de qui ?
« De mon oncle, répond l'étudiante en médicomagie, pour mon anniversaire. Je crois qu'il n'a pas encore compris dans quelle filière j'étudiais. »
Sa touche d'humour, si imprévisible, fait éclater un sourire rayonnant sur mon visage. Ondine secoue la tête, amusée, semblant se régaler avec sa pâtisserie. Elle tend sa part à Abby, qui l'attrape. C'est étrange comme il a un goût de printemps, ce gâteau. Il fait se lever le soleil dans nos cœurs.
Pendant quelques minutes, nous ne parlons pas beaucoup. Nous mangeons, tapissant le sol de miettes. C'est moi qui le remarque, et mon sourire et ma main tendue vers le carrelage atteignent le visage de mes camarades pour y former des airs amusés. Ne devions-nous pas nettoyer, purifier, faire un ménage ? Et voilà qu'à la fin de celui-ci, nous salissons. Je secoue la tête tandis qu'Abby lance un sort pour débarrasser le sol des bouts de gâteau. Ondine se ressert et je me lève pour m'approcher du lavabo. Le bulbe a été posé en son centre. Il est de taille moyenne, bien rond, et un début de tige l'a déjà percé. Je le fais tourner entre mes doigts pour tenter de le reconnaître. J'élimine les possibilités, fouille dans mes souvenirs et savoirs. Mes sourcils se froncent. J'avale mon dernier bout de gâteau avant de me tourner vers Abby.
« Ton oncle t'a dit quelle plante c'était ? demandé-je, intriguée.
— Non, c'est une surprise. Il m'a dit que je le verrai avec le temps. »
La blonde, assise par terre, pose sa tête sur ses genoux en les entourant de ses bras. Ondine tend ses jambes vers l'avant et maintient son buste droit en posant ses mains en arrière et en gardant ses bras tendus. Je les observe de ma hauteur, le bulbe dans les doigts.
« Venez, on le plante maintenant. »
Mon regard croise celui de la brune. Le planter maintenant ? Et après tout, pourquoi pas ? Pourtant, je sens une hésitation dans ma poitrine, et j'ai comme des réticences. Si nous le plantons maintenant, que ferons-nous après ? Il ne nous restera rien à célébrer. Ce sera la fin de la journée, la fin de cette soirée pleine d'amitié, et demain nous rattrapera avec ses devoirs accablants. Je n'ai pas envie de voir Imbolc se terminer. Ne pouvons-nous pas repousser un peu le temps et ses échéances ? fuir durant quelques heures le poids des responsabilités ? N'avons-nous pas encore d'autres souvenirs à échanger et d'autres mots à partager ?
Je me sens idiote. J'ai hésité à rejoindre mes amies, et voilà que j'ai du mal à les quitter. Quelque part, c'est presque à elles que j'en veux. Tout aurait été moins douloureux si nous étions restées chacune de notre côté. Et en même temps, cela aurait été triste, et autrement difficile. Merlin ! Ces pensées difformes qui me traversent l'esprit sont inutiles.
Abby et Ondine se lèvent. Je tends le bulbe à la blonde, décidée à le lui rendre pour qu'elle puisse le planter.
« Non, vas-y, plante-le. »
Son sourire et sa confiance me touchent, mais je me sens contrainte de protester. N'est-ce pas son bulbe, son présent, son cadeau ?
« Tu es sûre ? C'est le tien... »
Elle secoue la tête. « Oui. Tu t'y prendras bien mieux que moi. »
Puisqu'elle insiste, je conserve le bulbe, surprise de sa décision. Cela ne me déplaît pas pour autant, même si la responsabilité et la signification de ce geste m'accable un peu.
Nous nous regroupons toutes les trois autour d'un pot déjà rempli de terre. Les mouvements que j'effectue sont simples. Ce sont ceux que j'ai déjà répétés des centaines de fois. Je les fais presque sans réfléchir, bien plus concentrée sur le potentiel magique que sur les actions de mes doigts. Même mes pensées m'échappent. Je ne les regarde pas, n'y fais pas beaucoup attention. Je me contente de sentir la terre sur ma peau et le bulbe au bout de mes mains. Alors, cela se fait rapidement, sans grandes paroles. Mes amies restent silencieuses. Elles m'observent religieusement. Le bulbe est recouvert de terre humide. Quand nous révélera-t-il ce qu'il est ? Le futur est si lointain qu'aucune de nous n'y pense.
Pourtant, une fois mes doigts immobiles et la plantation terminée, il nous faut rapidement venir à l'évidence : c'est fait. Imbolc est fêté. L'avenir reprendra vite sa place dans le creux de nos crânes. Nous avons beau rester silencieuses et droites, nous le savons toutes les trois. Déjà, il arrive, secouant notre bonheur.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
baisse de présence jusque fin juillet
baisse de présence jusque fin juillet
Notre antre et nous
Après avoir planté le bulbe, nous n'avons pas beaucoup échangé. Tout s'est fait assez simplement et naturellement. Notre dortoir étant désormais propre et rangé, nous avons regagné nos lits après nous être changées. C'était la fin, le soir, le moment qui précède le lendemain mais qui déjà ne sonne plus comme aujourd'hui. Il y avait comme un nuage au plafond qui nous écrasait, nous empêchait de nous distinguer les unes des autres, et nous éloignait du soleil. La nuit avait repris son souffle et était redevenue reine. Elle avait retiré les sourires de nos visages pour s'en faire une couronne. Souveraine cruelle.
Toutes les trois enveloppées dans nos draps, nous ne dormons pas. Demain paraît si lourd à porter que le sommeil en devient fragile. C'est comme vouloir attraper un papillon sous un orage : difficile, long, et vain. On perd la volonté en trouvant la fatigue. Cependant, je n'arrive pas à me laisser aller, les bras de Morphée me semblent si lointains et inconfortables. J'ai envie de dire quelque chose, de croire en des retrouvailles avec nos sourires. Je ne veux pas penser aux heures qui viendront quand le soleil se lèvera. Je voudrais fuir l'avenir pour saisir pleinement le présent, mais la nuit, en tombant, m'en empêche. Que faire quand le cœur cri « Agis ! » mais que la raison retient chaque geste ? Il est tard, il fait sombre, l'heure n'est plus à l'amusement. Le temps a passé. Il fallait se soucier plus tôt de ces sourires. C'est ma faute, j'ai manqué à mes devoirs, et me voilà rattrapée par mes obligations. Pourquoi étudier est devenu plus important que créer des liens ? Pourquoi toutes ces déceptions ? Pourquoi cette douleur ? Tout est donc perdu ? N'ai-je pas le droit de garder espoir et de poursuivre mon combat, même débuté tardivement ?
Je pousse un soupir et pose mes paumes sur mes yeux. Près de moi, j'entends Ondine se retourner dans son lit. Aucune de nous ne trouve le sommeil.
Soudain, Abby prend la parole, sans que je ne m'y attende.
« Au Pays de Galles, après Imbolc, on fête Gwyl Fair y Canhwyllau. À cette occasion, on se réunit en famille pour se raconter des histoires. »
Sa voix est calme, posée. Pourtant, il y a au fond d'elle comme une certaine hésitation. Mon amie est de nature timide, ce n'est pas dans ses habitudes de prendre la parole de cette manière. Si elle le fait, c'est pour une raison particulière, et importante. Abby veut nous mener quelque part. Où ? Et pourquoi ? Les questions s'installent, mais elles ne me font pas peur.
« Mon père est Gallois. Chaque année, c'est pour cette fête qu'il retrouve ses amis de Poudlard, et ceux de ses études. Ils se revoient pour s'échanger des nouvelles, poursuit-elle, c'est leur manière à eux de ne pas perdre contact. »
Ne pas perdre contact... Mon cœur se serre. L'année prochaine, nous ne nous reverrons sûrement plus, surtout si déjà cette année, nous luttons difficilement contre ce qui nous sépare. Et Nahele... Il est loin, lui aussi. Mais où Abby veut-elle en venir ? Souhaite-t-elle que nous célébrions cette fête galloise ?
Ondine semble être arrivée aux mêmes interrogations que moi. Après avoir de nouveau remué dans ses draps sous les grincements de son sommier, c'est elle qui fait entendre sa voix.
« Tu veux qu'on poursuive la fête ? demande-t-elle d'un ton amusé.
— Non, répond Abby, pas ce soir, pas maintenant. Mais on pourrait se donner des rendez-vous, créer des habitudes. Je ne sais pas. »
Je hoche la tête dans le noir, portée, poussée, inspirée par cette nouvelle espérance.
« Oui. On peut manger ensemble, chaque mardi soir, et le jeudi, et le samedi. »
Je n'arrive pas à retenir ce brutal enthousiasme qui me secoue. Je me sens redevable, j'ai besoin d'être pardonnée, d'une manière ou d'une autre. Pourtant, certains mots ne parviennent pas à franchir mes lèvres. Je suis désolée. J'ai été si idiote de rester plongée ainsi dans mes recherches. Je vous ai délaissées et je me suis trompée. Et je m'en veux. Mais je changerai, que Merlin m'en soit témoin ! Mon comportement, à partir de maintenant, ne sera plus le même. Laissez-moi cette deuxième chance. Je veux me rattraper, exister de nouveau sous vos regards, retrouver le bonheur que vous m'offrez de votre présence, et vous le rendre, cent fois, mille fois, autant que je le pourrai. J'ai été infidèle. J'ai été monstrueuse. J'ai détourné les yeux au lieu de tendre une main, j'ai instauré le silence au lieu de tisser des rires, j'ai laissé des distances au lieu de les supprimer. J'ai été imparfaite. Et je le regrette, je le regrette tellement ! Ce soir plus que jamais, mes amies m'ont montré mes erreurs. J'aimerais pouvoir me rattraper à leurs yeux, leur prouver qu'elles comptent pour moi, que notre amitié est importante. Pourquoi ai-je été si idiote ? Pourquoi ai-je été obnubilée de cette manière par mon travail ? Pourquoi n'ai-je rien fait pour elles ?
Laissez-moi la possibilité de me rattraper. Moi aussi, je veux savoir dessiner des sourires sur les visages.
Néanmoins, un silence suit ma déclaration. Est-ce celui qui accompagne la réflexion ? L'angoisse se glisse dans mon esprit. Et si elles m'en voulaient autant que je m'en veux ?
« Ok. Pourquoi pas.
— D'accord. C'est promis. »
Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Je souris. C'est étrange comme de si petites choses peuvent être à l'origine d'un tel soulagement. J'ai l'impression qu'en ancrant cette promesse dans nos esprits, nous créons quelque chose d'encore plus important. Ce n'est pas qu'un rendez-vous avec l'histoire que nous écrivons ensemble, c'est un pari : celui de rester proches, celui de s'engager ensemble dans une amitié légère mais importante, celui de ne pas se perdre de vue pour des objectifs à l'apparence plus essentielle. Je me doute qu'Abby et Ondine ne le voient probablement pas de la même façon, mais d'une certaine manière je pense qu'elles le comprennent comme moi, ou tout du moins qu'elles en saisissent l'importance. N'est-ce pas tout ce qui compte ? Et n'est-ce pas de mon devoir, désormais, de protéger et de prendre soin de ces liens ? Ils sont comme des plantes, si ce n'est qu'eux ne peuvent pas être remplacés. C'est peut-être cela qui les rend plus rares et merveilleux.
Je ferme les yeux. Ma culpabilité, derrière ces lumières à l'horizon, gonfle. Comment avancer avec un poids accroché à la cheville ? Je ne peux pas mener mon bateau au bon port si l'ancre n'est pas levée. Je vais couler sous les remords. L'eau, comme la honte, rentrera dans ma bouche pour m'envahir la gorge. Je tousserai, cracherai, me débattrai, et il sera trop tard pour que les mots puissent franchir mes lèvres. Je me dois de saisir les occasions, d'attraper mon courage et d'en faire un bouclier pour avancer parmi les herbes hautes de mes regrets. Je traverserai les hésitations, marcherai sur la douleur, m'armerai de volonté. Et j'y arriverai, par Circé ! Les excuses franchiront mes lèvres avec fracas, mais elles les franchiront.
Le silence a repris sa place entre nous. Il est rompu que par la respiration régulière de l'ancienne Bleue. Après les dernières paroles de mes camarades, rien n'a été ajouté. La nuit s'installe et fait régner ses fils sur notre dortoir à peine solidifié. La pièce est sombre et rien ne peut être distingué. Abby est allongée dans son lit, les yeux grands ouverts. Ondine tombe bientôt dans le sommeil. Le temps s'est suspendu et la Lune nous sourit.
Cette scène, étrangement, me donne de la force. Je surgis des vagues.
« Je suis désolée de vous avoir laissé ces dernières semaines. Je ne le referai plus. »
Les deux étudiantes restent muettes. Je ne leur en veux pas. Je trouve dans la tranquillité qu'elles m'offrent les fils d'or à partir desquels je tisse mes rêves. Ils seront plus jolis désormais.
Toutes les trois enveloppées dans nos draps, nous ne dormons pas. Demain paraît si lourd à porter que le sommeil en devient fragile. C'est comme vouloir attraper un papillon sous un orage : difficile, long, et vain. On perd la volonté en trouvant la fatigue. Cependant, je n'arrive pas à me laisser aller, les bras de Morphée me semblent si lointains et inconfortables. J'ai envie de dire quelque chose, de croire en des retrouvailles avec nos sourires. Je ne veux pas penser aux heures qui viendront quand le soleil se lèvera. Je voudrais fuir l'avenir pour saisir pleinement le présent, mais la nuit, en tombant, m'en empêche. Que faire quand le cœur cri « Agis ! » mais que la raison retient chaque geste ? Il est tard, il fait sombre, l'heure n'est plus à l'amusement. Le temps a passé. Il fallait se soucier plus tôt de ces sourires. C'est ma faute, j'ai manqué à mes devoirs, et me voilà rattrapée par mes obligations. Pourquoi étudier est devenu plus important que créer des liens ? Pourquoi toutes ces déceptions ? Pourquoi cette douleur ? Tout est donc perdu ? N'ai-je pas le droit de garder espoir et de poursuivre mon combat, même débuté tardivement ?
Je pousse un soupir et pose mes paumes sur mes yeux. Près de moi, j'entends Ondine se retourner dans son lit. Aucune de nous ne trouve le sommeil.
Soudain, Abby prend la parole, sans que je ne m'y attende.
« Au Pays de Galles, après Imbolc, on fête Gwyl Fair y Canhwyllau. À cette occasion, on se réunit en famille pour se raconter des histoires. »
Sa voix est calme, posée. Pourtant, il y a au fond d'elle comme une certaine hésitation. Mon amie est de nature timide, ce n'est pas dans ses habitudes de prendre la parole de cette manière. Si elle le fait, c'est pour une raison particulière, et importante. Abby veut nous mener quelque part. Où ? Et pourquoi ? Les questions s'installent, mais elles ne me font pas peur.
« Mon père est Gallois. Chaque année, c'est pour cette fête qu'il retrouve ses amis de Poudlard, et ceux de ses études. Ils se revoient pour s'échanger des nouvelles, poursuit-elle, c'est leur manière à eux de ne pas perdre contact. »
Ne pas perdre contact... Mon cœur se serre. L'année prochaine, nous ne nous reverrons sûrement plus, surtout si déjà cette année, nous luttons difficilement contre ce qui nous sépare. Et Nahele... Il est loin, lui aussi. Mais où Abby veut-elle en venir ? Souhaite-t-elle que nous célébrions cette fête galloise ?
Ondine semble être arrivée aux mêmes interrogations que moi. Après avoir de nouveau remué dans ses draps sous les grincements de son sommier, c'est elle qui fait entendre sa voix.
« Tu veux qu'on poursuive la fête ? demande-t-elle d'un ton amusé.
— Non, répond Abby, pas ce soir, pas maintenant. Mais on pourrait se donner des rendez-vous, créer des habitudes. Je ne sais pas. »
Je hoche la tête dans le noir, portée, poussée, inspirée par cette nouvelle espérance.
« Oui. On peut manger ensemble, chaque mardi soir, et le jeudi, et le samedi. »
Je n'arrive pas à retenir ce brutal enthousiasme qui me secoue. Je me sens redevable, j'ai besoin d'être pardonnée, d'une manière ou d'une autre. Pourtant, certains mots ne parviennent pas à franchir mes lèvres. Je suis désolée. J'ai été si idiote de rester plongée ainsi dans mes recherches. Je vous ai délaissées et je me suis trompée. Et je m'en veux. Mais je changerai, que Merlin m'en soit témoin ! Mon comportement, à partir de maintenant, ne sera plus le même. Laissez-moi cette deuxième chance. Je veux me rattraper, exister de nouveau sous vos regards, retrouver le bonheur que vous m'offrez de votre présence, et vous le rendre, cent fois, mille fois, autant que je le pourrai. J'ai été infidèle. J'ai été monstrueuse. J'ai détourné les yeux au lieu de tendre une main, j'ai instauré le silence au lieu de tisser des rires, j'ai laissé des distances au lieu de les supprimer. J'ai été imparfaite. Et je le regrette, je le regrette tellement ! Ce soir plus que jamais, mes amies m'ont montré mes erreurs. J'aimerais pouvoir me rattraper à leurs yeux, leur prouver qu'elles comptent pour moi, que notre amitié est importante. Pourquoi ai-je été si idiote ? Pourquoi ai-je été obnubilée de cette manière par mon travail ? Pourquoi n'ai-je rien fait pour elles ?
Laissez-moi la possibilité de me rattraper. Moi aussi, je veux savoir dessiner des sourires sur les visages.
Néanmoins, un silence suit ma déclaration. Est-ce celui qui accompagne la réflexion ? L'angoisse se glisse dans mon esprit. Et si elles m'en voulaient autant que je m'en veux ?
« Ok. Pourquoi pas.
— D'accord. C'est promis. »
Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Je souris. C'est étrange comme de si petites choses peuvent être à l'origine d'un tel soulagement. J'ai l'impression qu'en ancrant cette promesse dans nos esprits, nous créons quelque chose d'encore plus important. Ce n'est pas qu'un rendez-vous avec l'histoire que nous écrivons ensemble, c'est un pari : celui de rester proches, celui de s'engager ensemble dans une amitié légère mais importante, celui de ne pas se perdre de vue pour des objectifs à l'apparence plus essentielle. Je me doute qu'Abby et Ondine ne le voient probablement pas de la même façon, mais d'une certaine manière je pense qu'elles le comprennent comme moi, ou tout du moins qu'elles en saisissent l'importance. N'est-ce pas tout ce qui compte ? Et n'est-ce pas de mon devoir, désormais, de protéger et de prendre soin de ces liens ? Ils sont comme des plantes, si ce n'est qu'eux ne peuvent pas être remplacés. C'est peut-être cela qui les rend plus rares et merveilleux.
Je ferme les yeux. Ma culpabilité, derrière ces lumières à l'horizon, gonfle. Comment avancer avec un poids accroché à la cheville ? Je ne peux pas mener mon bateau au bon port si l'ancre n'est pas levée. Je vais couler sous les remords. L'eau, comme la honte, rentrera dans ma bouche pour m'envahir la gorge. Je tousserai, cracherai, me débattrai, et il sera trop tard pour que les mots puissent franchir mes lèvres. Je me dois de saisir les occasions, d'attraper mon courage et d'en faire un bouclier pour avancer parmi les herbes hautes de mes regrets. Je traverserai les hésitations, marcherai sur la douleur, m'armerai de volonté. Et j'y arriverai, par Circé ! Les excuses franchiront mes lèvres avec fracas, mais elles les franchiront.
Le silence a repris sa place entre nous. Il est rompu que par la respiration régulière de l'ancienne Bleue. Après les dernières paroles de mes camarades, rien n'a été ajouté. La nuit s'installe et fait régner ses fils sur notre dortoir à peine solidifié. La pièce est sombre et rien ne peut être distingué. Abby est allongée dans son lit, les yeux grands ouverts. Ondine tombe bientôt dans le sommeil. Le temps s'est suspendu et la Lune nous sourit.
Cette scène, étrangement, me donne de la force. Je surgis des vagues.
« Je suis désolée de vous avoir laissé ces dernières semaines. Je ne le referai plus. »
Les deux étudiantes restent muettes. Je ne leur en veux pas. Je trouve dans la tranquillité qu'elles m'offrent les fils d'or à partir desquels je tisse mes rêves. Ils seront plus jolis désormais.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
baisse de présence jusque fin juillet
baisse de présence jusque fin juillet
Notre antre et nous
10. La demande qu'on ne peut refuser
12 MARS 2049, 19h50
VERS LA CHAMBRE, IMSM,
Alyona, 19 ans,
VERS LA CHAMBRE, IMSM,
Alyona, 19 ans,
Je replace une mèche de mes cheveux derrière mon oreille en avançant vers ma chambre. Il est déjà tard, et après le dîner partagé avec Abby, il est temps pour moi de récupérer mes livres afin de poursuivre mes recherches. Mon mémoire avance bien, je sens que j'arrive à quelque chose d'intéressant, de concret, et de presque finalisé. J'aperçois enfin l'arrivée de cette longue marche dans mes études, poussée par les dernières semaines qui me restent pour produire le meilleur de mon travail. Après, tout sera différent, et le quotidien retrouvé me paraîtra sûrement plus léger.
« Farrow ! »
C'est un cri qui me fait me retourner soudainement, surprise. J'en reconnais la voix, mais c'est pourtant étonnée que je découvre Ondine, presque trottinant, le visage rouge, l'air bouleversé et fatigué. Mon amie paraît secouée, et c'est bien la première fois que je la vois comme cela. Elle a la bouche ouverte et le souffle court. Sa main gauche est accrochée à son front, plongée dans ses cheveux. Toute son expression m'indique l'inédit de cette situation.
Que lui arrive-t-il ? A-t-elle appris quelque chose de grave ? Déjà, mes pensées s'envolent vers des courants difficiles. L'inquiétude me noue le ventre comme si des lianes s'étaient enroulées autour de mon corps. Est-ce que cela a quelque chose à voir avec Abby ? Non, ce n'est pas possible, je viens de la laisser. De plus, Ondine n'a pas dîné avec nous. Est-ce par rapport au mémoire de la brune ? À moins qu'elle ne vienne d'apprendre des nouvelles de sa famille ? Oh, Merlin ! Que pourrai-je dire si un membre de sa fratrie va mal ? Je n'ai jamais été forte dans ces situations-là.
« Par Morgane, cela fait vingt minutes que je te... »
Ondine ferme les yeux et prend une grande inspiration. Ce n'est pas son habitude de ne pas râler, et encore moins de ne pas terminer ses phrases. Ce qu'elle a à me confier est important.
Et l'angoisse serre les lianes autour de mon ventre et de ma poitrine. Que je déteste ces situations ! Pourquoi aujourd'hui ? Pourquoi maintenant ?
« J'ai vraiment besoin de toi. »
La brune s'arrête et me regarde droit dans les yeux. J'y lis une peur je n'y avais jamais vu. Cependant, l'ancienne Bleue ne me laisse pas le temps de parler. Déjà, elle tourne la tête, nerveuse, les sourcils froncés, tapant du pied sur le sol.
« Alyona, je t'en supplie, il faut que tu m'aides. »
Elle me supplie ? M'appelle par mon prénom ? Ondine ? Ce doit être vraiment sérieux.
« C'est super important. »
Que dis-je ? Ce soit être grave.
Elle parle sans me laisser la possibilité de lui répondre. Ses phrases s'enchaînent, tombent comme des avalanches ; j'ai besoin de les retenir, de les figer, d'apaiser ce flot d'inquiétude qui m'envahit par la même occasion. Comment puis-je l'aider si elle ne m'en laisse pas la possibilité ?
« Ondine ! » Je pose une main sur son bras pour l'empêcher de bouger. « Calme-toi, et explique-moi. Qu'est-ce qu'il y a ? »
La Bleue jette ses yeux dans les miens avec une violence telle que j'en frissonne.
« J'peux pas, c'est... Promets-moi de m'aider Far— Alyona, s'il te plaît. »
Si c'est important, si cela la met dans un tel état, si c'est vraiment de moi dont elle a besoin, comment puis-je refuser de lui tendre la main ? Ne me suis-je pas promis, en février, de toujours être là pour mes amies ? C'est mon devoir, ma responsabilité. J'ai tellement manqué à ce rôle avec mon mémoire ! Je me suis éloignée d'elles, je les ai délaissées. Comment pourrai-je, désormais, oser leur refuser quoi que ce soit ?
Même si c'est dangereux ? Même si c'est horrible ?
Non, je n'ai pas peur. Ondine a besoin de moi, alors je serai là. Je lui ai promis. Je me le suis promis.
« Je t'aiderai, c'est promis. Tu peux compter sur moi Ondine. »
Étrangement, le visage de mon amie se transforme. La crainte s'efface pour laisser place au doute. Appréhende-t-elle ma réaction ? Croit-elle que je la laisserai tomber en apprenant ce pourquoi elle m'a appelée ? C'est là mal me connaître. Alors, je lâche son bras et prends garde à me tenir droite. Je veux qu'elle aperçoive la résolution sur mes traits. J'ai promis, je ne l'abandonnerai pas dans ses problèmes, quoi qu'il m'en coûte.
Ondine baisse les yeux et prend une grande inspiration. Sa voix tremble doucement au début, avant de se faire suppliante.
« J'ai... J'ai vraiment besoin que tu m'accompagnes à Newhaven. Maintenant. »
Newhaven ? La ville moldue près de l'Institut ?
« Maintenant ? répété-je, étonnée.
— Oui, maintenant. »
C'est dangereux. Le secret magique... Il faudra être prudentes. De plus, Ondine ne m'a rien dit sur les raisons de ce départ. Il faudra également faire vite avant que les portes de l'Institut ne ferment. Pourquoi maintenant ? Pourquoi est-ce si urgent ? Je sais que mon amie a des grands-parents moldus. Est-ce en rapport avec eux ?
Mais, par Merlin, se rendre dans une ville moldue ! C'est si risqué ! Je ne connais rien de ce monde, comment pourrai-je l'aider une fois là-bas ?
« D'accord. Je prends mes affaires et je te suis. »
L'ancienne Bleue me devance pour se diriger vers notre chambre.
« Il faudra s'habiller comme les moldus. Je te passerai des vêtements. Viens. »
Je suis la Bleue, le corps envahi de lianes, n'osant poser aucune question, ni ajouter quoi que ce soit.
Par Merlin, dans quoi me suis-je engagée ?
↬ suite
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
baisse de présence jusque fin juillet
baisse de présence jusque fin juillet
Notre antre et nous
11. Cette note qui est tombée d'en haut
22 JUIN 2049, 21h10
CHAMBRE, IMSM,
Alyona, 19 ans,
CHAMBRE, IMSM,
Alyona, 19 ans,
La journée a été longue, et semblable à toutes celles qui l'ont précédée. Elle me remémore à quel point j'ai hâte que les examens se terminent et que l'été commence, même si j'aime cette école et ceux qui l'habitent. Il vient toujours un temps où l'envie d'ailleurs prend le dessus, et où le désir de quelque chose de changeant se fait ressentir. Les journées qui se ressemblent et se confondent appellent au renouveau.
Dans la chambre, les esprits commencent doucement à se courber, fatigués. Abby a troqué la table pour son lit, sur lequel elle règne au milieu de ses manuels, résolue et déterminée. Ondine occupe donc la table, tantôt pour retravailler ses cours, tantôt pour répondre à quelques lettres de sa famille, qu'elle ne néglige jamais. Toutes les deux m'inspirent et me donnent du courage. Comment puis-je penser à la paresse quand je les observe ? Comment puis-je rêver de l'été quand elles se montrent ainsi à moi, pleines de volonté et de force ? Elles me poussent à l'action.
Pourtant, étrangement, ce n'est pas vers mes cours que je me tourne. Découvrir ainsi Ondine, penchée sur la rédaction d'une lettre, me fait prendre conscience de celle que j'ai reçu ce matin, et abandonnée dans mon sac, l'esprit occupé et de ce fait détaché de toute curiosité. J'ai pensé qu'elle devait venir de ma mère, pour m'informer que ma présence était requise, tel week-end à telle heure, pour raison nébuleuse. Je ne me suis pas posé d'autres questions. Je sais que mes parents souhaitent que je m'engage davantage dans notre famille, et je sais aussi que je le ferai, quels que soient les termes qu'ils mettront sur le papier ; c'est mon devoir, ma responsabilité. Alors, j'ai glissé la lettre dans ma sacoche, me promettant de la lire plus tard, l'oubliant là. Ce soir, elle refait surface, comme portée par les vagues dans une bouteille de verre. Et l'envie de m'en saisir me prend, peut-être pour me donner une excuse et échapper au reste.
L'enveloppe, à bien y regarder, n'est pas de la facture habituelle. Elle conserve quelques traces témoins d'une humidité qui m'étonne. Est-ce à cause de mon sac ou me suis-je trompée dans mes suppositions d'auteurs ? De qui vient-elle ? Que dit-elle ?
(Tiens, la voilà, ma curiosité.)
Assise contre mon lit, à même le sol, j'ouvre l'enveloppe, le regard avide de réponses à mes questions.
L'écriture est semblable à celle de ma mère : rapide, simple et efficace. C'est cependant tout ce qu'il pouvait y avoir de commun avec une lettre d'Anastasia Farrow. Tout le reste est différent. Le message, les mots, la signature. Merlin ! En se posant dessus, mes yeux s'arrondissent.Alyona Farrow,
Institut de Médicomagie et des Sciences Magiques,
Je joue le 25, à Godric's Hollow. Quai perdu, numéro treize, 21h. Demande Jazzy.
Kaliska.
Kaliska.
Je me fige sur ces lettres, moi qui, durant toute ma lecture, retenais mon souffle. L'étonnement me secoue et me laisse bien loin de l'indifférence à laquelle je m'attendais. Kaliska ! Une invitation ! Mon visage se voit dévoré par un sourire tandis que mon cœur danse dans ma cage thoracique, plein de vie et de bruits. Il me faut du temps pour comprendre ce qui est écrit. La sœur de Nahele me propose de la rejoindre dans ma ville, pour venir l'écouter jouer de la guitare. Observer ses doigts frotter les cordes et me laisser engloutir par la musique que cela produit. Tomber dans un univers qui n'est pas le mien pour mieux le découvrir. Dans trois jours, à vingt-et-une heures, une semaine après avoir retrouvé Nahele à Pré-au-Lard.
Kaliska, par Merlin ! Jamais je n'aurais cru qu'elle me contacterait. Notre rencontre a eu lieu il y a des mois, et depuis, nous avons agi comme si nous ne nous connaissions pas. Aucune lettre, aucun rendez-vous, rien. J'avais fini par croire qu'elle était simplement la sœur de mon ami, et que, de ce fait je ne la reverrai qu'en ces termes. Comment pouvais-je imaginer qu'elle reviendrait vers moi de cette manière ? Elle aurait pu ne pas se tenir à ce qu'elle m'avait dit, voire même oublier. Pourquoi ne pas l'avoir fait ? Par honnêteté ? Par croyance ? Par amitié ? Nous nous connaissons qu'à peine. Néanmoins, l'effet qu'elle m'avait fait m'avait frappé. C'est une Rouge et Or affirmée et affranchie, qui ne manque pas d'audace. En cela, elle m'attire inexorablement, moi qui me sens prisonnière entre mes devoirs familiaux et mes désirs d'émancipation. Je trouve en elle la force qu'il me manque. Et ses cheveux ! Son visage, ses yeux, son allure, son bagout : elle a l'art de vous charmer sans même chercher à le vouloir. Le fait qu'elle ait pu penser à moi m'étonne et me plaît.
Je n'ai jamais été invitée à ce type d'événements. Je ne saurai même pas dire ce que c'est. Un regroupement ? Un concert ? Ou juste un tête-à-tête ? Non, sinon il n'y aurait eu ni date ni code. Combien serons-nous ? Et qu'écouterons-nous ? Je connais si mal la musique ! Je serai bien incapable de dire celle que Kaliska joue.
Oh Merlin, c'est étrange ! J'y pense comme si j'avais déjà dit oui, comme si tout était acté de ce point de vue-là. Où sont les questions, les inquiétudes, les pensées qui me rappellent que je serai occupée, que je ne pourrai pas, que je n'en aurai pas le temps ? Ont-elles fondu dans cette bouteille de verre ? Ou s'y sont-elles perdues ? Peu importe ! Le fait est qu'elles ne me suivent plus, et que je m'avance en tâtonnant vers une liberté que je fais mienne et enferme entre mes doigts.
La musique qui m'est promise est comme déjà là. Elle s'élève dans mon corps pour faire chanter mon cœur. Un sourire s'épanouit sur mon visage et des images se construisent déjà à l'intérieur de mon crâne. Je ne peux pas m'empêcher de m'imaginer le lieu, l'ambiance, les personnes présentes, et Kaliska avec elles. Dans l'ombre de mes pensées, tout se forme à son image. C'est une petite pièce cachée aux murs pourtant colorés et décorés, dissimulant des sons qui ne demandent qu'à sortir, qu'à prendre de plus en plus d'ampleur et de place, au-delà des cloisons, des salles, des maisons, au-delà d'un petit public et de quelques voix qui les entraînent et les répètent en boucle. C'est lumineux et néanmoins plein de brumes et de murmures, de phrases prononcées dans le noir et à voix basse, comme des secrets. C'est une musique sans artifice, sans peur, sans limites, qui dit ce qu'elle pense sans crainte ni inquiétude à l'idée de le porter loin, affirmée et pourtant chaleureuse, enveloppante, agréable. C'est un monde dont je vois la porte s'entr'ouvrir. Et moi qui n'en connais rien, qui s'en soupçonne rien, je me faufile à l'intérieur.
Je glisse la lettre dans son enveloppe avant de la poser sur ma table de nuit. Puis, je plaque mes paumes contre le sol pour y prendre appui et me lever. Les cours que je dois réviser me dévisagent.
« Je serai sûrement absente, vendredi soir. Je dormirai à Godric's Hollow, préviens-je mes deux colocataires avant d'ajouter, comme pour m'expliquer : Des amis m'ont invitée. »
Ondine redresse son visage et me regarde étrangement. Ses sourcils se haussent doucement. Qu'est-ce qui la gêne dans ce que je viens de dire ?
« Des amis ? Lesquels ? »
Sa remarque me vexe quelque peu. Lesquels ? Quelle question ! Comme si je n'en avais pas, comme ce point était étonnant.
Ma bouche se tord juste avant que je ne réponde, un peu rapidement, doucement piquée au vif.
« Tu ne les connais pas. »
Elle lève davantage encore les sourcils. Ses lèvres se serrent et s'étirent. Ondine finit par hausser les épaules avant de retourner à ses écrits. Abby, quant à elle, se contente de hocher la tête, à la périphérie de ma vision, sans détacher ses yeux de ses cahiers, si bien que je me demande si cette réponse m'est destinée, ou si elle est plutôt pour une question qui flottait dans son crâne et que je ne connaissais pas. Je renonce à toute tentative de compréhension. Mon devoir n'était que de les informer.
Alors, j'attrape un livre d'écologie et retourne m'asseoir à même le sol. Si je tente de faire abstraction de ce que je viens d'apprendre, il m'est difficile de nier que mes pensées ne cessent de se teinter de rouge et de glisser vers d'autres mots bien trop brefs qui portent en eux de nombreuses promesses.
J'ai hâte que vendredi vienne, paré de ses couleurs de printemps.
↬ suite
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
baisse de présence jusque fin juillet
baisse de présence jusque fin juillet
Notre antre et nous
12. Et nous traverserons les flots
4 AOÛT 2049, 21h32
CHAMBRE, IMSM,
Alyona, 19 ans,
CHAMBRE, IMSM,
Alyona, 19 ans,
Les examens de fin d'année. Cette étrange période qui nécessite chaque jour son lot de courage, et qui passe à une vitesse si folle qu'elle ne nous permet de comprendre que trop tard que son aboutissement est aussi celui de notre année, et le temps des séparations et des changements. Nous sommes en plein dedans. Nous avons de l'eau jusqu'aux genoux et l'injonction de traverser la rivière à contre-courant. Et Merlin ! Je n'ai jamais aimé ce contact froid. Pourtant, je ne suis pas de ceux qui ont des difficultés scolaires. Je ne suis pas de ceux qui ont peur, qui craignent de ne pas réussir leur année ou qui ne savent pas où ils se dirigeront par la suite. J'ai un projet d'avenir et une confiance en mes résultats, derrière laquelle je sais que je peux me retrancher. J'ai réussi mes précédents examens. Mon mémoire m'a apporté de belles remarques. Même mes professeurs ne sont pas particulièrement inquiets me concernant. Si j'arrive à traverser cette période sans glisser sur un rocher que je ne pouvais pas voir, alors je devrai m'en sortir correctement et ne pas craindre pour la suite. Il suffit d'avancer, un pas après l'autre, concentrée.
Tout le monde ne peut pas en dire autant.
Abby appartient à ceux qui manquent sans cesse de chuter. Son année a été secouée de difficultés. Comment aurait-elle pu ne pas l'être quand on sait que l'ancienne Poufsouffle s'est retrouvée ici par contrainte ? Mais elle s'accroche. Et en cela, je l'admire. Elle n'en démord pas. Elle se tient à ce dans quoi elle s'est engagée. Et quand elle m'a indiquée, il y a quelques semaines, désirer effectuer une seconde année pour rattraper la première, je me suis surprise à envier son courage. Si ma route n'avait pas été aussi droite, si elle avait été escarpée et sinueuse, j'aurais changé de chemin au prochain carrefour. Mais Abby, bien qu'elle semble à première vue discrète et fragile, a sous la peau une ténacité que rien ne peut ébranler. Je l'admire. Elle m'inspire dans ces moments où la fatigue et l'abandon voudraient m'écraser. Comment ne pas se battre pour réussir ses examens quand on voit à quel point elle peut puiser sa détermination si profondément dans ses retranchements ? Plus elle se révèle à moi, et plus je m'y attache.
Ondine a une approche beaucoup plus pragmatique. Elle fait le nécessaire pour servir ses ambitions. Les études ne lui plaisent pas particulièrement, mais elle s'accroche par intérêt. Je n'ai pas compris pourquoi elle souhaitait effectuer une deuxième année à l'Institut. Pour le concours ? Et c'est tout ? À croire qu'elle a quelque chose à prouver. Je crains qu'elle s'éloigne encore davantage de nous l'année prochaine. Je la sens partir, je la vois partir. Même le soir, quand nous nous retrouvons dans la chambre, elle n'est pas tout à fait avec nous. Son regard est loin, il flirte avec des horizons que nous ne pouvons pas atteindre. Les cherchons-nous seulement ? Après son comportement de cette année, je ne sais plus si je peux me dire proche de l'ancienne Bleue. Nous discutons, nous soutenons quand c'est nécessaire, mais jamais nous ne nous confions l'une à l'autre. Jamais nous ne parlons d'autre chose que de botanique et d'études. Avec elle, tout est professionnel. C'est, par certains aspects, décevant.
Mais l'année prochaine, nous nous retrouverons. Nous nous donnons rendez-vous pour d'autres examens de fin d'année. Ce n'est pas le bout de ce chemin. Pas encore. Et c'est étrange, quand j'y pense, étrange parce que rassurant. Nahele s'en va, mais Abby et Ondine restent. Je conserverai ces rocs auxquels je pourrai m'accrocher en cas de tempêtes. Nous grandirons, nous forgerons, nous découvrirons ensemble. Peut-être même serons-nous encore dans la même chambre ? Cela me plairait.
Parfois, lors de soirs comme celui-ci, je me jette avec une délicate curiosité vers l'avenir. Que voudrais-je faire, lors de cette prochaine et dernière année à l'Institut ? Quels souvenirs souhaiterais-je construire ? Où désirerais-je passer mon temps ? Avec qui ? À faire quoi ? J'aimerais m'engager davantage dans les activités extra-scolaires, les clubs et les sorties. J'aimerais profiter de ma jeunesse, de cette liberté que je perds de retour à Godric's Hollow. J'aimerais fleurir, grandir, devenir une personne dont je sais que je pourrai être fière. En quelques mots, j'aimerais trouver le bonheur. Je sens que je m'épanouis dans ce que j'étudie, dans cette voie que j'ai choisie. J'ai confiance en ma décision de changer de spécialité. J'ai l'impression d'être parvenue, cette année, à bâtir quelque chose de solide pour demain. Les études supérieures sont bien différentes de Poudlard, elles nous invitent à voir beaucoup plus loin, à travailler non pour des résultats scolaires mais pour un avenir professionnel. En cela, elles me motivent grandement.
Je me sens prendre mon envol, enfin. Je trace ma voie. C'est peut-être pour cela que la traversée de ces flots ne me fait pas peur. Elle n'est qu'une étape complexe sur ma route vers le soleil ; complexe mais pas impossible. J'ai confiance en ce qui vient.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
baisse de présence jusque fin juillet
baisse de présence jusque fin juillet
Notre antre et nous
13. Dans concourir, il y a lire avant rire
1ER MAI 2050, 22h13
CHAMBRE, IMSM,
Alyona, 20 ans,
CHAMBRE, IMSM,
Alyona, 20 ans,
Ondine est assise dans son lit, entourée de manuels et de livres comme de pans d'une robe, si elle en avait porté une. Depuis ce matin, elle travaille comme si nous n'étions pas dimanche. Elle est plongée jusqu'au cou dans des ouvrages de botanique en tout genre, ses carnets de notes à portée de main, et le regard sous la surface de l'eau, loin, très loin de notre chambre. Je crois même qu'elle n'a pas bougé de la journée, elle est là depuis des heures, à chercher, à travailler, à étudier. Les ouvrages la coupent du monde en lui en offrant un autre. Les quelques mots que nous avons échangés étaient brefs, ni amicaux ni agréables, plats et sans aucune profondeur. L'étudiante m'a bien fait comprendre qu'elle était particulièrement occupée et qu'elle ne souhaitait pas qu'on la dérange. Ses regards de pierre m'ont déjà arraché plusieurs phrases des lèvres, les transformant en statues comme si Ondine était devenue Méduse. Je n'ose plus que l'observer du coin de l'œil, incapable d'ouvrir la bouche pour lui adresser la parole. Pourtant, nous partageons le même espace depuis plus d'une heure, et il n'y a que nous dans la pièce. Nous, un silence de marbre et des livres érigés comme des remparts.
Le concours organisé par l'Institut a avalé mon amie. Elle est entrée dans sa bouche et la porte s'est fermée brusquement. Il faut dire qu'elle a des ambitions et des exigences, ce qui est très honorable. Cependant, cela lui donne une raison pour s'éloigner de nous, ce qui ne paraît pas la déranger. Je sais que notre amitié a toujours eu quelque chose de fragile et que la fissure a pris de l'importance en mars dernier, quand un conflit a éclaté. Mais je croyais que cela allait mieux, qu'elle tenait à nous, qu'elle appréciait notre présence et nos échanges, qu'il lui était agréable de discuter avec moi comme avec Ondine. Peut-être, mais cela passe après le travail. Ce n'est d'ailleurs même pas une passion, c'est une véritable obsession qui la ronge et à laquelle elle s'adonne entièrement. Elle se laisse couler pour le plaisir des frissons. Étais-je ainsi, moi aussi, l'année dernière, lors de la rédaction de mon mémoire ? Je ne l'espère pas. Et pourtant, ce ne serait pas étonnant. Et est-ce cette inquiétude, cette peur de l'avalanche et de la grande bouche du travail qui m'a décidée à ne pas participer au concours de l'Institut ? Certainement, oui. Je ne sais pas si je le regrette. Peut-être un peu. Cependant, je sais que c'était la meilleure décision pour moi.
Les livres qui se dressent autour de l'étudiante en botanique se transforment sous mes yeux en chiens de garde : ils grognent dans ma direction, cherchent à me tenir à distance, me font comprendre qu'Ondine leur appartient pour la journée, que je ne dois rien dire, rien déranger. Je leur jette un regard noir : je sais que ce sont eux qui la tiennent éloignée, que sans tous ces ouvrages à lire et ce concours à mener, elle aurait déjeuné et dîné avec nous, en plus de rester à nos côtés pour retravailler nos cours. Ce sont ses besoins qui sont avides et tenaces, et parfois je les déteste de la tenir écartée et de la rendre si distante.
Je cligne des yeux et détache mon regard d'Ondine. Mon activité du soir n'est pas si différente de la sienne, et pourtant elle n'a rien à voir avec le travail. J'aime la botanique, c'est une passion et un réconfort immense, et cependant, après mon stage, mon rapport de stage, ma semaine de cours, mon week-end d'études et la petite lumière apaisante pour l'avenir apparue pendant mes vacances, je me plais à m'offrir le droit de penser à autre chose. C'est pour cette raison que je me suis rendue, il y a quelques jours, dans ce vide-grenier à Godric's Hollow afin d'y acheter des livres. Et non des ouvrages scientifiques ou professionnels, mais bien des romans de fiction, aux histoires inventées ou tirées de faits réels, loin des essais, thèses et réflexions de botanique qui peuplent mon univers littéraire depuis plusieurs années. Je me suis accordée de droit de voir ailleurs. C'est probablement pour le mieux, car cela me permet de prendre de la distance sur l'Institut, de m'écarter de sa bibliothèque très axée sur les études, des cours et de cette ambiance pesante qui annonce l'importance du concours mis en place cette année. Le livre que je parcours des yeux m'éloigne aussi, certes, mais pas des autres. En cela, il est opposé à celui qu'Ondine tient entre ses doigts. Un usage, deux besoins.
Je tourne une page.
Si je peux m'accorder tous ces écarts, ces mises à distance et ces pas de recul, c'est uniquement parce que je sais qu'une fois mon diplôme obtenu, je n'aurai pas de peine à trouver un emploi. Bernhard m'en a proposé un dans le Jardin. Sans lui, sans sa confiance, sans l'opportunité qu'il m'offre et qui me touche, et sans tout le travail accompli derrière pour en arriver jusque-là, je ne pense pas que je me serai donnée le droit de ne pas participer au concours de l'Institut et de lire un roman qui ne traite pas de botanique. Je me serais accrochée et j'aurais pénétré dans la gueule du loup pour en arracher les crocs. C'est pour cette raison que je ne peux pas en vouloir à Ondine, que je la comprends, que je lui pardonne. Que je la soutiens, aussi. Alors qu'elle vogue sur son vaisseau de livres ! Je ne m'approcherai pas de ses chiens de garde. Ils n'ont rien à craindre, aucun mot ne passera le pont de mes lèvres.
C'est ainsi que je poursuis ma lecture, dans le calme et le silence, parfois interrompus par le grattement d'une plume sur un carnet et le bruit d'une page qu'on tourne. Mon crâne et celui d'Ondine sont tapissés de livres et chacune de nos respirations en soulève une feuille.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
baisse de présence jusque fin juillet
baisse de présence jusque fin juillet
Notre antre et nous
14. Je me souviendrai d'hier
18 DÉCEMBRE 2049, 7h34
CHAMBRE, IMSM,
Alyona, 20 ans,
CHAMBRE, IMSM,
Alyona, 20 ans,
Le vêtement est doux entre mes doigts, doux comme un rêve. Je souhaiterais presque qu'il puisse se fondre sur ma peau, pour y appartenir complètement, que je puisse avaler chacune de ses fibres et ce qu'elles transportent. Si je ne me remémore pas du moment où je l'ai obtenu, d'autres souvenirs se sont emmêlés à son tissage. C'est étrange comme ils m'apparaissent vifs en ce jour si particulier, comme s'ils profitaient des ressemblances pour ressurgir.
Je me souviens des plaines. Les vacances rugissaient, et avec elles le soleil. L'herbe était d'un vert nourri de pluie, parsemé de fleurs. Ses brins s'agitaient au rythme du vent sur mes mollets nus. Il faisait doux, le ciel était moucheté de nuages, la brise était tendre et l'horizon immense. Il n'y avait que nous. Le monde se terminait au bout de notre regard, au-delà de ce présent au cœur battant, plus rien n'existait. Godric's Hollow, l'Institut, les examens, l'angoisse, les séparations, la peur, les tensions, le lendemain : tout s'était effacé dans l'air, dissout au contact de nos sourires. Nous riions, nous parlions, nous courions, suspendus au balancier des fleurs sur nos chevilles. C'était l'été et les vacances avaient un goût de fruit, celui dont on coupe des parts pour chacun de nos amis. Cela sentait le bonheur, et il nous dégoulinait des yeux pour tracer des sillons sur nos joues et étirer nos lèvres en éclats de rire. La lumière était partout, et je sentais qu'elle me portait.
L'île de Man était grandiose et n'avait l'air d'accueillir que nous.
Abby était allongée dans l'herbe, les yeux grands ouverts dévorant le ciel et ses nuages. Elle avait l'air apaisée, et elle était belle avec ce calme sur le visage. Elle ressemblait à une ces jeunes filles souriantes dont on peint parfois le portrait. Qu'il était doux de la voir heureuse et non rongée par l'inquiétude et les regrets. Elle paraissait libre, soulagée et elle-même. Rien ne l'entravait. Quelquefois, elle nous observait sans rien dire, retenant nos couleurs et nos lumières. Apprendre qu'elle les y a enfermé, plus tard, sur une toile, ne m'aurait pas étonnée. Jamais je ne l'avais vue comme cela, loin des tourments et des peurs. Comme si elle était entrée sur l'île après avoir noyé sa douleur dans la mer. Elle reprenait vie.
Ondine n'avait plus le regard de pierre mais celui de l'eau. Sa joie était bleue. Son rire résonnait plus fort que les autres, sa voix retentissait comme des vagues sur les parois de nos visages. Elle était la mer qui se jette entre les rochers, qui grimpe jusqu'au sommet des côtes et qui prend dans ses bras tous les marins qui voudraient s'y jeter. Quelque chose de sauvage lui coulait dans les veines. Sa peau sentait l'iode, ses cheveux ondulaient sous le vent, elle avait l'écume du bonheur sur le visage. Elle courait, inondait la prairie avant de se poser près d'Abby pour la couvrir du regard. Ses yeux l'enveloppaient d'un voile de soie bleue qui s'envolait aussi vite avec le vent. Des reflets du soleil s'installaient sur sa peau.
Et Nahele ! C'était un rayon de miel. Doux, sucré, apaisant, capable de tout soigner. Il parlait sans hausser le ton, courait après Ondine, murmurait avec Abby. Sa peau était trempée de calme. Ses cheveux poussaient un peu sur sa nuque. Il rayonnait, loin de chez-lui, de ses tourments, de demain. Je crois que je garderai toujours cette image de lui, droit face à la mer, en haut d'une falaise, une main sur sa baguette et l'autre sur mon épaule, le visage calme traversé d'un sourire, sa robe jouant avec le vent, et son aura de printemps, la paix qu'il dégageait sur cette île loin de tout, avec nous.
Je me souviendrai toujours de ces vacances, de ces deux jours que nous avons arrachés à la nuit pour tisser notre histoire, la prendre entre nos mains, la gorger de soleil et la jeter dans le vent.
Après, tout est arrivé si vite. La rentrée, le départ de Nahele, le retour à L'Institut, les obligations et les cours. Nos devoirs nous ont séparés. Pourtant rien ne pourra effacer cette image que je conserve, comme un trésor dans les recoins de mon cœur. Abby, Ondine, Nahele, moi, et l'île de Man. Comme un rêve caché dans les replis d'un tissu.
J'ouvre les yeux, desserre mes doigts du vêtement pour le ranger dans ma valise. Un geste du poignet et la voilà fermée. Ainsi commencent de nouvelles vacances, encore une fois après les examens, mais cette fois loin les uns des autres. Nous ne nous reverrons que peu durant la période qui vient. Les stages qui nous attendent vont nous engloutir. Les vagues me ramèneront toujours vers Nahele, je le sais, mais qu'en est-il des autres ? De nouveau, nos obligations nous sépareront. Davantage encore qu'avant. Ce sera plus soudain, plus abrupt. Nous n'allons pas nous revoir pendant de longs mois. C'est douloureux.
Pourtant, je suis certaine que peu importe où nos chemins nous mènent, l'île de Man gouttera toujours dans nos songes, cousant sur nos peaux le souvenir, les reliant les unes aux autres.
J'attrape les affaires qu'il me reste et quitte la chambre, savourant l'air frais d'un premier jour loin de l'Institut.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
baisse de présence jusque fin juillet
baisse de présence jusque fin juillet