8 sept. 2024, 22:30
Si je vous regarde assez, vous aimerai-je ?  OS 
7 AOÛT 2039, 21h12,
RÉSIDENCE « AZALÉE », PRÈS D'ÉDIMBOURG,

Alyona, 9 ans,
avec Anastasia Farrow et John Farrow


« Ah ! Merlin, nous avons de la chance, le ciel est décidément bien dégagé ! »

John revient vers les fauteuils du salon, un sourire triomphant transfigurant son visage. Il paraît si jeune et libre quand il est ainsi, porté par sa passion. C'est comme si la Lune éclairait ses traits, illuminant ses joues et son front, faisant naître des éclats de lumière dans ses yeux clairs. Lui-même se sent plus léger, comme soulevé par une force nouvelle — c'est la joie qui le porte et l'emporte, lui donnant des ailes bleues. En entrant dans la pièce, il ramène une lueur grandiose qui éblouit les ombres. C'est comme si toutes les étoiles s'étaient glissées sous sa peau. Et il sourit, il sourit, il sourit ; d'un sourire à effrayer le jour.

Anastasia redresse son visage pour l'observer. Son orgueil et sa fierté gonflent près de son coeur. En cette soirée si spéciale, c'est chez elle que ses amis sont, c'est vers elle que son mari s'avance, le bonheur dans le creux de ses fossettes, c'est autour d'elle que tous sont installés et c'est sur ses genoux que sa fille est assise. Elle est mère, et elle est forte, et elle est respectée. Pourtant, oui, le chemin est encore long. Ses objectifs ne sont pas totalement atteints. Elle rêve encore d'être reconnue, d'avoir un nom redouté et un regard devant lequel on tremble. C'est une femme pleine d'ambition, qui refuse les limites et les interdits. Elle avance, droite, souriante, ombre sous la lumière.

Alyona est assise sur les genoux de sa mère, calme et immobile. Elle ne fait pas un bruit. C'est à peine si on la regarde, si on la remarque. Ses cheveux roux semblent avoir conservé les dernières traces du coucher de soleil, mais tous les adultes qui la surplombent ont les yeux tournés vers la nuit. Ils guettent l'obscurité totale pour enfin pouvoir sortir et tourner leurs iris vers le ciel. C'est Lugnasad, le rendez-vous de ces passionnés d'astronomie, l'occasion de se retrouver annuellement pour célébrer ce qui les a toujours rassemblés : leur passion pour l'univers au-dessus de leur crâne. Nombre d'entre eux ont des enfants, pourtant aucun n'est ici. L'héritière des Farrow est seule parmi ces grandes personnes comme la Lune entre les étoiles.

« C'est une bonne nouvelle, en conclut l'ancienne étudiante de Durmstrang, et je pense que nous pourrons bientôt sortir, l'heure tourne. »

Qu'elle déteste son accent. Il coupe et érafle ses mots, et elle a tant de difficultés à le dissimuler. Les gens se méfient toujours de ceux qui viennent d'ailleurs. Ils les écartent de leur groupe, les distinguent, les éloignent. Or, Anastasia ne souhaite qu'une chose : avoir une place dans cette société sorcière anglaise. Malheureusement, elle est toujours la Russe, l'ancienne étudiante de Durmstrang, l'étrangère. Même ses amis ne peuvent s'empêcher de la voir comme telle. C'est cet accent, cette marque dans sa voix qui la trahit malgré ses efforts. Il murmure la vérité qu'elle essaye de cacher. Alors, au fond d'elle, sa hargne grandit.

La femme pose ses mains sur les cheveux roux de sa fille. Elle a encore les doigts chauds d'avoir serré ceux d'Alyona pour tresser avec elle cet oiseau de paille qui ne ressemble à rien. Cependant, c'est une tradition à laquelle elle ne peut pas échapper, et qui compte aussi à ses yeux.

Anastasia embrasse le crâne de sa fille avant de lui demander de se lever, ce qu'Alyona fait sans discuter. Elle a toujours été une enfant docile et facile. Elle obéit, ne râle pas, est serviable, attentive et calme. Elle se satisfait de ce qu'elle a, devenant un vrai rayon de soleil dans les champs, les serres de sa grand-mère, ou avec ses amis. Oh, elle n'est pas pour autant parfaite. Les étoiles ne font naître aucune lueur dans ses yeux, et elle peine à s'y intéresser, au grand dam de ses parents, et du sien. Si l'astronomie ne la passionne pas, comment pourra-t-elle satisfaire sa mère et son père ? Comment pourront-ils l'aimer ? C'est sa grande peur, son angoisse, et le sujet de sa colère. La future élève de Poudlard n'arrive pas à se forcer, à se contraindre ; elle se fige en essayant, comme si quelque chose en elle hurlait que ce n'était pas possible et la retenait. Ce soir, ses parents aimeraient éveiller un espoir, un intérêt, une envie d'en savoir plus. C'est peut-être pour cette raison qu'elle est encore avec eux dans le salon, petite fille parmi les grands.

En quittant les genoux de sa mère, Alyona garde l'oiseau entre ses doigts. Elle a conscience de son imperfection, des bouts de paille qui en sortent et de sa forme qui laisse à désirer, mais c'est aussi pour cela qu'elle l'apprécie. C'est elle qui l'a fait, avec sa mère qui plus est ; ce sont deux raisons suffisantes pour qu'il soit aussi précieux qu'un ciel étoilé.

Anastasia Farrow attrape son verre de vin avant de se diriger vers la porte.

« Allons-y, lance-t-elle, il est temps de nous installer. »

Ses amis et son mari la suivent, attrapant pour certains une veste, et pour d'autres un verre. Ils ont désormais tous dans les yeux cette lueur brillante, et sur les lèvres un sourire grandissant. C'est leur soirée, leur moment, et déjà les termes scientifiques se bousculent hors de leur bouche. Ils profitent de l'occasion pour transmettre aux autres l'avancée de leurs recherches, leur apprendre leur progression et leurs découvertes. Cela fait des années qu'ils se connaissent, et des années qu'ils se réunissent à cette même date. C'est un cercle d'astronomes sorciers bien fermé, formé dès leurs études, noué autour de leur passion pour l'univers, et de leur rancœur pour les moldus et les nés-moldus. C'est un cercle qu'Alyona connaît bien, qui est pour elle comme une deuxième famille. N'y a-t-il d'ailleurs pas son propre parrain parmi les grands adultes qui se détournent d'elle ?

Ils sortent et elle reste dans le salon. Qu'elle paraît seule et désœuvrée, avec son oiseau pendu au bout de son bras et sa petite robe bleue qu'elle avait elle-même choisie pour l'occasion ! Ils sont partis sans faire attention à elle, les yeux vers le ciel. Que faire ? Doit-elle les suivre ? Lui faut-il attendre qu'on l'appelle ? La jeune Farrow est fatiguée. Et pleine d'envie. Elle aimerait qu'ils se retournent, ces grands, qu'ils reviennent vers elle et qu'ils l'emmènent avec eux. Elle souhaiterait appartenir à leur cercle, et en être le coeur qui bat. Qu'ils la regardent, la considèrent, et s'en occupent comme ils s'occupent des étoiles. Mais elle est là, seule, droite et fatiguée au milieu des fauteuils vides, et il fait si froid dans le salon sans sa mère et son père. Alors, elle reste debout, patientant, attendant. Car ils reviendront vers elle, n'est-ce pas ?

John, resté près de la porte ouverte, se retourne brusquement. Ses amis et sa femme poursuivent leur discussion, mais lui a entendu un bruit dans la maison qui l'a fait sursauter. Quelque chose est tombé. Il entre dans le salon après plusieurs grandes enjambées et découvre sa fille, les yeux ronds, son tas de paille dans la main, à côté d'un verre brisé en mille éclats sur le sol. Alyona a dû le faire glisser sans le vouloir. Il le voit bien à son visage surpris et bouleversé. Alors, il opte rapidement pour la douceur et la compréhension, mais sa fille prend la parole avant lui.

« Je suis désolée, j'ai pas fait exprès. J'ai... Je... Je ne l'ai même pas touché et... »

Ses mots se bousculent avec l'angoisse. Ses traits se tordent et son coeur se serre. Elle l'a cassé, c'est de sa faute, elle a tout gâché, elle va être disputée et... Non, c'est trop dur d'y penser. Déjà, les larmes montent. Elle est fatiguée.

John sort sa baguette et s'approche rapidement d'elle. Il se met à sa hauteur et attrape sa main pour lui parler doucement.

« Ce n'est rien, cela peut se réparer, ne t'en fais pas. Regarde, » dit-il avant de lancer un sortilège sur les éclats de verre. Aussitôt celui-ci est reformé, comme si rien n'était arrivé.

Alyona se calme petit à petit en serrant la main de son père. Elle se sent responsable, coupable, et désolée. Elle voudrait monter dans sa chambre, être au calme, lire, et se faire oublier après cette maladresse qu'elle ne peut pas expliquer. Cependant, on ne lui laisse pas le choix.

John range sa baguette et se redresse.

« Mais qu'est-ce que tu faisais là, toute seule ? Viens avec nous, ma petite, on t'attend dehors. »

Sur ce, il l'emmène vers la porte, et elle le suit, parce que c'est ce qu'il veut.

Dehors, le ciel est tout à fait sombre. Il fait noir, si noir qu'on ne voit plus l'horizon. Alyona a peur mais elle ne dit rien. Elle ne se sent pas à l'aise mais elle garde le silence. Elle a froid et est fatiguée mais elle ne se plaint pas. Au lieu de cela, elle garde les yeux fixés sur les étoiles, le cou tordu et la main dans celle de son père. Les adultes reprennent leur discussion à ses côtés. Son regard reste plongé dans le ciel. Si elle les regarde assez, se dit-elle, peut-être se mettra-t-elle soudainement à aimer autant les étoiles que ses parents. Peut-être que la passion se construit, que c'est une affaire de temps et de travail. Peut-être qu'elle viendra si la jeune fille reste debout assez longtemps, lutant contre ses envies pour faire face à ses peurs et à sa colère. Peut-être, peut-être, peut-être... Elle espère en gardant les iris rivés sur les étoiles. C'est à peine si elle cligne des yeux. Le froid l'envahit, et la fatigue se fait pesante. Bientôt, son père lâche sa main pour manipuler des objets qu'il pointe vers la nuit. Alyona ne comprend pas mais elle reste dehors. Les adultes ne lui adressent pas la parole mais elle se met dans un coin et demeure debout, comme une statue.

Le temps passe et glisse. Même les flammes dans ses cheveux s'éteignent dans l'obscurité. Puis, ses paupières se ferment. La petite rousse ne résiste pas à l'attrait du sommeil. Elle s'assied sur une des chaises installées dans le jardin et s'endort doucement, sans bruit. Et elle ne comprend pas pourquoi, mais dans ses rêves, les points lumineux qui peuplent le ciel sont des monstres qui la poursuivent. Elle les déteste, et elle leur en veut, et elle est en colère. Mais ce ne sont que des songes, n'est-ce pas ?

En la découvrant endormie sur une chaise, John la porte et la ramène dans sa chambre. Le visage de sa fille est tordu comme si elle faisait des cauchemars.

Pourquoi le temps ne fait-il pas disparaître les monstres qui vivent dans la nuit ?

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht
baisse de présence jusque fin juillet