Les pages vagabondes

Image postée par le membre 6 SEPTEMBRE 2049
LUNDI, EN MATINÉE
ft. @Niall O'Barden
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Passer la porte de Fleury et Bott aujourd'hui n'avait pas été dans les plans de Fabio Dermott, initialement. Il s'était rendu au Chemin de Traverse afin d'aller à Gringotts pour une histoire de gallions, une histoires de comptes et de transfert d'argent – histoire qui s'était heurtée à l'inflexibilité d'un Gobelin suspicieux insensible à tout sourire, aussi charmant fut-il. Un échange verbal de deux voix glacialement posées mais aux mots dangereusement acérés de politesse plus tard, cette histoire s'était finie dans la scène suivante :

Un sorcier, dans une longue cape aussi bleue que ses yeux tourna les talons, faisant voler en éventail d'un instant les tresses chargés de bijoux qui lui arrivaient en bas du dos – en magicien esthétique, il pouvait facilement se permettre des caprices temporaires tels que la modification de la longueur de ses cheveux – avant de s'éloigner d'une allure distinguée et mesurée, la régularité quasi métronome de chacun de ses pas pourtant souples résonnant en un claquement de talons dans le hall silencieux de la banque. Sa mine était impassible, semblait même étrangement paisible, mais intérieurement, il fulminait : il allait devoir revenir avec les pièce manquante à la documentation nécessaire – paperasse qui allait l'obliger à entrer en contact avec ses parents, une perspective qui ne l'enchantait guère.

Une fois de retour à l'air libre, Fabio enferma ces nouvelles peu plaisantes à double-tour dans un recoin de son esprit, décidant qu'il allait s'en occuper (et accessoirement donc s'en préoccuper) plus tard. Après quelques pas, son regard se posa sur le glacier de la ruelle et un saut chez Florian Fortarôme plus tard, il était de retour sur les pavés, flânant le long des boutiques aux devantures colorées en dégustant le sorbet citron dont il avait fait l'acquisition, intérieurement bien plus détendu à présent qu'encore quelques minutes auparavant. De temps en temps, le magicien lançait un regard à ce que présentait fièrement l'une ou l'autre vitrine devant laquelle il passait, s'arrêtait plus rarement déjà lorsque ce qu'il voyait attisait sa curiosité, repartit un bouquets de moments plus tard avec le même pas nonchalant, le sorbet citron rapetissant progressivement au fil des boutiques qui défilaient.

Lorsqu'il se décida à pousser la porte verte de la librairie du numéro dix-neuf, il ne lui restait finalement plus qu'un tiers du cône croustillant et son agacement de tout à l'heure s'était entièrement dissipé. Fabio aimait bien faire un tour chez Fleury et Bott une fois tous les quelques mois. Deux choses l'intéressaient, généralement : d'une part les nouveautés, d'autre part, les raretés. Les premières suscitaient son intérêt par curiosité, car Fabio aimait être au courant des actualités culturelles, être capable de s'en imprégner et de jongler avec elles pour pouvoir échanger à leur propos avec d'autres personnes, ce qui leur permettait de raisonnablement se prévaloir de l'étiquette oh combien étincelante de *sparkle* sorcier.ère cultivé.e *sparkle*. La seconde catégorie de livres suscitait chez Fabio quelque chose qui dépassait la simple curiosité. L'attrait pour le mystérieux, l'unique, le surprenant, probablement...

Encore incertain par quoi il voulait commencer, Fabio entra dans la boutique, fit quelques pas, regardant avec curiosité les étagères qui se dressaient à gauche et droite de lui.

Fab’ulous
#583400

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Le mois de septembre avait, depuis quelques jours, annoncé la fin des cohues familiales et les listes des manuels scolaires avait cessé de voler à travers la librairie. Ce n'était pas pour déplaire à Niall, mais il devait le reconnaître : il s'était habitué à courir à travers les allées, à agiter sa baguette pour gagner quelques minutes et à même finir par ne plus s'entendre penser. Il s'était plié en quatre pour satisfaire les demandes de chacun et chacune et il était ravi que ce nouveau mois soit signe d'un nouveau public à satisfaire : les adultes. Rien que des adultes. Il n'avait rien contre les enfants, mais il fallait avouer que cette dizaine de jours l'avait forcé à modifier sa posture et son vocabulaire ; il avait même écrit une lettre à son meilleur ami pour le supplier de passer à Loutry, chez lui, pour parler politique avec un lexique plus riche que ce qui tournait dans sa tête.

Ainsi, ce lundi de septembre, il le chérissait presque. Avec son début de temps d'automne, ses nouveaux sons, sa rentrée littéraire et ses nouveaux clients. Son programme était plus léger : contacter les fournisseurs qu'il leur manquait un carton du dernier livre reçu, étiqueter les manuels de septième année qui n'avaient pas été encore déballés et commencer la décoration du présentoir des livres sur les runes. Niall avait voulu mettre quelques livres en avant, notamment ses préférés, et avait reçu l'accord d'ajouter une décoration qui lui correspondait. S'il en vendait un ou deux durant cette semaine, ce serait déjà une grande avancée. Alors il avait commencé par créer quelques nuages flottants au-dessus de la première rangée de livres et si l'on y regardait de plus près, une rune apparaissait à celui ou celle qui l'observait. Comme une boule de divination qui annoncerait d'un présage, la rune du petit nuage annonçait qui vous étiez. Que l'on y croit ou non, l'Irlandais se plaisait à vérifier que sa rune à lui ne changeait pas. Restant pensif face au présentoir, il cherchait l'élément qui complèterait le tout. Son index caressait son menton quand soudain l'idée lui apparut : il se précipita donc vers le fond de la librairie, sourit à Lauren pour la rassurer d'avance que rien ne s'était passé, il avait eu juste l'idée du siècle.

Paré de ses rubans dorés, il fit quelques pas pour revenir à l'avant du magasin avant d'être alerté par la petite clochette attachée à la porte et qui signalait l'arrivée d'un client. A cet instant, sa précipitation n'avait plus lieu d'être et tout se passait comme si quelqu'un avait ralenti le temps. La tête de Niall s'était relevée par automatisme pour observer le client, ses yeux s'étaient posés sur ce visage bien trop familier, ses pieds avaient arrêté leur course d'un coup net et son corps entier avait fait demi tour pour être caché par la rangée sur la musique. Quel serait le titre le plus approprié pour décrire son état actuel ? Qui chanterait la scène à laquelle notre Irlandais était en train d'assister ? Son cœur battait inutilement, accéléré par une peur irrationnelle et le prénom du client tambourinait dans sa poitrine et dans son esprit. Fabio Dermott venait d'entrer dans sa librairie, son lieu, son terrain et le libraire se sentait démuni sans comprendre pourquoi. Ou peut-être que c'est ce qu'il se plaisait à se dire : qu'il ne comprenait pas. Il chercha alors Lauren du regard pour lui demander d'aller s'occuper de ce client perdu. Ainsi, il n'aurait pas à le faire, il pourrait se contenter d'observer de loin et reprendrait son comptoir plus tard.. Mais elle avait sûrement disparu dans l'arrière boutique car les lèvres pincées de Niall signalait qu'il n'avait pas d'autre choix que d'avancer.

Il prit alors une grande inspiration, récupéra son ruban doré tombé au sol en ramassant également sa dignité, se redressa et se dirigea vers son présentoir. Il prit soin d'être visible par le fameux client, pour lui faire comprendre qu'il restait à sa disposition - même s'il espérait qu'il reparte bredouille - mais évita tout regard.

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Le dernier morceau du cornet gaufré avalé, Fabio pêcha du bout des doigts une serviette dans l'une des poches intérieures de sa cape, s'essuya soigneusement les mains pourtant aucunement collantes, replia au passage les phalanges vers la paume afin d'admirer un instant le vernis d'un bleuté similaire à sa cape qui colorait depuis hier soir ses ongles et qui, à sa très humble opinion, lui avait réussi à la perfection, puis il fit disparaître à nouveau le morceau de tissus là où il l'avait sorti. Ceci étant fait, il pouvait à présent se tourner définitivement vers l'une des étagères et se concentrer sur les livres qui la garnissaient sans risquer d'en abîmer les couvertures ou les pages avec des restes de sorbet. Gauche ou droite ? C'était la grande question du moment, mais fort heureusement que tout ce qu'il fallait pour venir à bout d'un grand dilemme était un grand sorcier : Fabio Dermott, pour ne pas le nommer.

Finalement, son choix fut porté par un élan de curiosité : ces charmants petits nuages qui flottaient au-dessus d'une série de livres avaient interpellé son attention. Il s'en approcha, souffla légèrement dans la direction d'un exemplaire à l'allure ouatée et particulièrement douillette, moelleux mouton magique, simplement pour voir s'il allait réagir d'une quelconque façon à ce petit courant d'air. La petite note enchantée avait fait naître un léger sourire sur son visage et à présent, la quasi-totalité de son irritation d'origine gobeline de tout à l'heure s'était dissipée. Il vit apparaître la rune ᚨ dans l’un des nuages, pencha légèrement la tête en s’interrogeant sur son origine, puis son regard se posa sur les livres qui avaient droit à ce joli ciel nuageux : des livres sur les runes. C’était pour lui explication suffisante et Fabio s’empara d’un des exemplaires, l’ouvrit délicatement tout en soutenant le dos de la main afin de ne pas laisser de marques d’usage, et feuilleta quelques pages. Déjà à Poudlard, l’ancien Serdaigle avait manifesté un vif intérêt pour les runes, qui avait évolué en intérêt pour les hiéroglyphes lorsqu’il était parti en Égypte et qui pouvait en réalité être résumé par intérêt pour les symboles magiques, leur emploi, signification et effet de façon plus globale.

Il se demanda si Fleury et Bott possédait de la littérature sur les hiéroglyphes, également. Subsidiairement, si la boutique pouvait s’en procurer d’une quelconque façon. Quand il vivait encore au pays des pyramides, consulter des livres à ce sujet avait été relativement aisé, mais les connaissances les plus intéressantes s’étaient de toute façon dégagées de discussions – informations parfois joyeusement partagées autour d’un thé, parfois murmurées mystérieusement à mi-voix, parfois patiemment et habilement extirpées d’interlocuteurs particulièrement réticents à partager leurs connaissances. Toujours est-il qu’au fil du temps, Fabio était parvenu à rassembler, pièce par pièce, une jolie collection de connaissances sur les hiéroglyphes et quelque part en lui sommeillait toujours le souhait d’étendre celle-ci.

Relevant la tête, Fabio allait se diriger en direction du comptoir lorsque son regard se posa pour la première fois sur l’homme qui s’y tenait. Il le reconnut aussitôt. Et tout aussi aussitôt, le nom du sorcier traversa son esprit en étoile filante : Niall O'Barden. Fabio bloqua son élan, mais curieux, son regard s'attarda quelques secondes sur celui avec qui il avait échangé pendant quelques minutes au stand des kilims flottants aux Quadriennales, quelques semaines plus tôt. De toute évidence, il semblait travailler ici. À réflexion, cela lui allait plutôt bien. Non pas que l'égypto-irlandais avait la prétention de le connaître, mais instinctivement, à première vue, Niall avait dégagé quelque chose qu'il pouvait bien s'imaginer fleurir entre les lignes et les pages, entouré d'étagères emplies de pavés droits qui pouvaient renfermer les histories les plus fantastiques ou des quantités de savoir inouïes sous leurs couvertures tantôt colorées, discrètes, poussiéreuses, oubliées, élégantes, raffinées, bien connues, laissant indifférentes ou au contraire, intrigantes.

Ne l'avait-il pas vu ? Pas reconnu ? Finalement, Fabio décida de s'intéresser encore un moment aux livres de runes, juste par curiosité et légère vanité, histoire de voir si Niall O'Barden allait finir par le reconnaître et lui adresser la parole ou s'il devait se déplacer lui-même jusqu'au comptoir afin d'espérer rallumer l'étincelle dans sa mémoire (il lui paraissait fort improbable que le sorcier l'ait tout simplement oublié, non : Fabio Dermott maîtrisait l'art de marquer les esprits et il savait que généralement, cela lui réussissait plutôt bien).

Fab’ulous
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Du coin de l’œil, le libraire ne manquait pas un seul des gestes de son visiteur. Il les scrutait avec la plus grande discrétion — donc très mauvaise — et souriait tout aussi discrètement de sa découverte du présentoir. Il remarqua sa manière de s’approcher doucement des nuages qui flottaient, de souffler sur eux pour laisser apparaître la rune qui l’attendait et de sourire face au résultat qui avait dû lui plaire. Malheureusement, de son angle de vue, il était difficile pour le libraire, même en se penchant sur le côté, de dire avec certitude celle qui s’était affichée.

L’idée de s’avancer pour le saluer et obtenir cette information ne l’enchantait pas, mais il ne pouvait pas non plus rester planté là, sans ne rien dire. Ce n’était non seulement pas très professionnel de sa part, mais cela ne lui ressemblait pas. Au diable Fabio Dermott et son élégance insolente ! Peut-être était-ce donc cela qui gargouillait en lui ? La jalousie de voir quelqu’un assumer son style, ses mots, sa manière d’être et sa profess… Qu’est-ce qu’il faisait déjà ? Niall avait beau chercher et creuser au plus loin dans sa mémoire, il n’avait pas souvenir que dans cette courte conversation, les deux avaient échangé sur le métier qu’ils exerçaient. La surprise de se voir les deux ici aurait donc dû être réciproque, mais le visiteur des Quadriennales ne s’était pas manifesté. Alors cela voulait-il dire qu’il ne l’avait pas reconnu ? Une simple rencontre pour Fabio Dermott ? Une rencontre que l’on oublie et que l’on ne reconnaît même pas lorsque les deux âmes se croisent ?

Le librairie déposa le livre qu’il tenait et qu’il venait d’étiqueter pour la troisième fois machinalement — il faudra qu’il pense à les retirer avant de le mettre en rayon — et s’essuya les mains sur son pantalon ; mains qui ne nécessitaient pourtant pas d’être frottées, mais l’agacement en avait décidé autrement. Et il se dirigea vers le petit présentoir — et non Fabio — pour aller observer la rune qui en était sortie. Les mains croisées derrière le dos, il inspecta le résultat et sourit malgré lui.

— Ansuz ? La rune du savoir ?, demanda-t-il de manière rhétorique. Il osa chercher le regard de son client, pour s’assurer que c’était bien lui.

Le savoir.. Cela ne l’étonnait pas et pourtant, il aurait aimé être déçu du résultat. Il aurait aimé une rune plus quelconque, plus insipide, morne, ennuyeuse et inintéressante. Mais celle du savoir ne pouvait que le retenir et il le savait.

— Pardon, nous nous sommes rencontrés aux Quadriennales, n’est-ce pas ?, ajouta-t-il précipitamment en tendant sa main droite. Je suis navré, je ne crois pas me rappeler votre nom ?

Il n’avait pas pu s’en empêcher. Le mensonge avait été l’unique barrière qui lui restait. Son sérieux et sa façade bâtis depuis des années l’aideraient sûrement à ce que Fabio n’y voie rien et le croie, alors il avait pris le risque. Hors de question de lui montrer que lui n’a pas oublié son nom. Hors de question de se montrer plus petit et moins confiant que celui qui tire la rune du savoir.

Le libraire prenait d’ailleurs soin à ne pas s’avancer trop face à son invention, il ne souhaitait pas que l’objet lui sorte sa rune à lui devant son visiteur. Devant personne d’ailleurs, mais devant lui, c’était se lancer un Expelliarmus dans le pied.

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Une voix se fit entendre tout près de lui et Fabio leva le regard du livre qu'il tenait entre les mains. Ses prunelles s'accrochèrent encore un bref instant à la rune flottante que la voix venait d'évoquer, avant qu'il ne tourne la tête vers l'homme auquel cette fameuse voix appartenait. Pas qu'il n'en eut douté un seul instant, mais à côté de lui se tenait bel et bien Niall O'Barden – le même qu'il avait croisé à l'occasion des Quadriennales de la Magie. À croire que ce dernier pouvait lire ses pensées, car Niall, lui aussi, avait de toute évidence fait le lien avec l'exposition des inventions et innovations magiques qui avait pris place à Godric's Hollow, cet été et qui avait été le décor de leur rencontre.

Dans les secondes qui suivirent, Fabio eut d'abord l'impression réjouissante et familière d'un déjà vu : Niall qui lui tendit la main droite en guise de salutations, puis la douche glaciale pour son égo et son orgueil : le libraire qui lui avoua ne pas se souvenir de son nom.

Pourquoi ? aurait-il aimé demander. Fabio Dermott. C'était pourtant un nom à marquer, non ? Le parfait équilibre entre un nom peu complexe (permettant de se souvenir avec facilité de ses composantes), et suffisamment distinct des très communs George Smith, Jack Murphy, Noah Dawson (et toute cette brochette d'ordinarités qui comportaient un certain risque d'être aussi allègrement qu'involontairement confondus et mélangés). Plus qu'un nom à marquer, Fabio estimait être une personne à marquer. Alors comment Niall pouvait-il l'avoir à moitié oublié, alors que lui-même se sentait tout à fait capable de reconstruire avec une relative précision le contenu du bref échange qu'ils avaient eu au stand des kilims de détente ? Prudemment – et avec forte réticence – il osa entr'envisager la possibilité selon laquelle il aurait peut-être, possiblement – bien que cela lui paraissait tout de même plutôt improbable – hmmm, comment dire ... ennuyé ... son interlocuteur. Après tout, l'ennui était partenaire fréquente de l'oubli et Fabio savait qu’aux Quadriennales, il avait été celui ayant initié la conversation, tout comme Niall avait été celui qui y avait mis fin.

Fabio n'était vraiment pas simple à désarçonner ou ébranler – du moins pas de façon visible – mais le sorcier avait son point faible et celui-ci venait d'être touché : être source d’indifférence. Cela pouvait sembler bien banal, mais il avait ce besoin aigu et farouche de rester dans les esprits des personnes – tout particulièrement celles qui semaient en lui-même une graine d’intérêt. Et Fabio en avait conscience : par Circé, halte ! se reprit mentalement l'égyptien et l'instant où l'air troublé du magicien était affiché à découvert sur son visage fut bref, très rapidement relayé par un sourire d'apparence étonnamment détendue. Et de façon tout aussi décontractée, s’efforçant de faire comme si de rien n’était car le contraire lui semblait finalement plutôt ridicule (mais en cherchant tout de même le regard de son vis-à-vis comme si ce faisant, il pouvait graver les quatre syllabes directement dans sa mémoire), il répondit :

Fabio Dermott. Aux Quadriennales, exact.

Il serra la main qui lui était tendue d’un geste léger et souple qui n’avait pas grand chose à voir avec ce que l’on attendait généralement d’une poignée de mains. Étant finalement parvenu à rattraper et rassembler son assurance blessée et éparpillée, il continua :

Je ne m’attendais pas à vous croiser ici, Niall – il avait fallu faire un choix et Fabio avait fait celui du prénom plutôt que du plus formel O’Barden – mais c’est une plaisante surprise.

Il inclina légèrement la tête, toujours souriant. Puis, l’égyptien pointa l’indexe en direction de la rune qui flottait parmi les nuages. Ansuz.

La rune du savoir, effectivement. Qui peut tout à fait réclamer sa légitime place dans une librairie… un choix élégant, si vous voulez mon avis. Êtes-vous à l’origine de cette jolie installation ?

Fabio n’avait pas fait le lien entre la rune et lui-même et gratifiait à présent le libraire d’un regard curieux.

Fab’ulous
#583400

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S’il avait pu ralentir le temps lorsque Fabio avait relevé la tête, il l’aurait fait. Si un Dixit avait pu traduire l’expression qui apparaissait sur son visage, il l’aurait lancé aussitôt. Malheureusement, cet air troublé allait lui rester longtemps à l’esprit, car tout s’était enchainé si vite que ses analyses n’avaient pas eu le temps de suivre. Il avait d’abord confirmé l’hypothèse selon laquelle le pauvre Irlandais n’avait pas marqué son esprit, en constatant ce léger trouble dans le regard de Fabio. Un de ces regards qui signifie que malgré tous les efforts du monde, la connexion ne se fait pas. Le souvenir n’est pas présent. Et voir dans le regard de l’autre ce que l’on suppose est plus douloureux que la supposition elle-même. Puis, souhaitant se convaincre que non, tout cela n’était pas possible, Niall avait émis la seconde hypothèse qui voulait que peut-être, ce trouble était dû à un jugement, qu’il se serait trompé dans le nom de la rune — bien que pour son niveau, cela l’étonnait fortement — mais il avait tout de même jeté un double regard en direction de cette dernière, juste pour vérifier. Les hypothèses s’enchaînaient dans sa tête, et par Merlin, il fallait se reconcentrer !

Fabio Dermott avait confirmé son identité ; identité que Niall connaissait évidemment déjà, mais dont il dut feindre la surprise, le souvenir d’un nom déjà évoqué et la confirmation par un sourire que cette fois-ci, il ne l’oublierait pas. Étrangement, son ton semblait moins enjoué que la première fois. Il avait aimé entendre à nouveau ce nom impossible à oublier, mais s’était demandé où était partie sa musicalité. Sa main d’ailleurs n’avait plus la même poigne, bien que déjà légère, cette fois-ci, paraissait moins assurée. Le libraire avait baissé les yeux sur cet échange formel qui les reliait et avait regardé sa main se retirer. Il l’avait juste regardée, comme s’il en attendait les réponses que le regard troublé de l’Egyptien n’avait su offrir plus tôt ; mais rien.

La voix Dermottesque qui résonna dans les oreilles de l’Irlandais le fit sortir de ses longues interrogations. Elles durent toutes s’arrêter subitement lorsque le prénom de Niall fut prononcé. Le choc dut, cette fois, clairement se lire sur son visage. Pour certains, on y lirait de la surprise, pour d’autres, on comprendrait que Niall s’en voulait déjà. Car oui, Il s’en souvenait. Fabio Dermott n’avait pas oublié son prénom. Et voilà maintenant que la culpabilité du libraire tournait en boucle. Il avait osé le laisser penser qu’il avait oublié le sien. Il avait laissé parler sa peur d’être invisible en mentant sur un oubli. Et rectifier le mensonge était impossible, pour qui serait-il passé ? Non, la gêne était totale, ses joues rougies, et pour mieux l’assommer dans son silence, l’homme avait osé ajouter : c’est une plaisante surprise. Il lui fallait puiser dans toute son énergie pour garder la tête haute et ne rien laisser transparaître. Toutefois, il le savait, ce raz-de-marée d’émotions allait forcément en exposer quelques unes sur lesquelles il n’avait aucun contrôle. Alors il avait souri.

Niall avait souri car, une fois le calme retrouvé, c’est ce qu’il restait. Il observait son visiteur pointer la rune et mit deux secondes supplémentaires avant de décrocher son regard pour partir, lui aussi, en direction du présentoir. Les épaules à nouveau redressées, il écoutait avec soin les paroles qui lui étaient adressées et qui décrivaient son installation. Sa jolie installation, l’avait-il qualifiée en le flattant à nouveau. Puis, passée la joie de l’adjectif utilisé, le libraire avait légèrement froncé les sourcils, sans pour autant cesser ce sourire en coin qui le caractérisait. De sa main droite qu’il posa délicatement sur le bras de son visiteur pour l’inviter à se décaler, il se plaça face à la rune.

Ce n’est pas une simple rune, Fabio, commença-t-il en fixant ses yeux bleus, ceux qu’il osait enfin prendre le temps de regarder, et ce prénom qu’il osa enfin prononcer. C’est vous qu’elle décrit. Le léger bruit des petits nuages en mouvement rappela l’attention du libraire qui pointa la rune de l’index. Et celle-ci est la mienne.

L’Irlandais avait une pris une grande inspiration qu’il contrôla pour ne paraître que légère, car il le savait, il venait de briser sa première pensée : celle de se dévoiler à travers une rune. Parler de lui était bien plus facile, il pouvait choisir ses mots, son rythme, son ton. Mais une rune, c’était une porte ouverte difficilement refermable pour quelqu’un qui s’y connaissait. Et voir apparaître la rune Laguz en disait long sur lui. Il pivota à nouveau la tête vers l’homme à la peau brune.

— Elle peut représenter qui vous êtes, et elle ne changera que rarement, ou votre état actuel, conclut-il en se demandant ce que les runes pourraient lui apprendre de Fabio Dermott.

Alors qu’il fixait le dessin d’Horus à l’œil gauche de son invité, il se répétait une fois, puis une seconde : c’est une plaisante surprise.

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Quelque chose d'étrange flottait dans la librairie. Quelque chose de déconcertant, que Fabio ne parvenait pas à cerner. Il se demanda si c'était dû à la magie que dégageaient les runes et pourtant, cette conclusion avait quelque chose de foncièrement insatisfaisant. Car sous le sage regard de la rune du savoir, n'était-ce finalement pas paradoxal ?

Fabio n'était pas un empathe. Ce qui pouvait surprendre à première vue puisqu'il avait souvent l'air de savoir exactement ce que souhaitaient ou ressentaient ses vis-à-vis. En réalité, il ne comprenait pas nécessairement : il reconnaissait. Car si Fabio n'était pas spécialement empathique, il était hautement observateur. Il avait appris à analyser les mimiques, les expressions et les tics, les tons, les sourires, les déclinaisons de tout cela en de multiples variations et combinaisons desquelles il parvenait à tirer des conclusions. D'ailleurs il savait les reproduire de façon plutôt convaincante et sans nécessairement engager d'émotion. L'impact de nombreuses années passées dans le milieu des arts de la scène où de telles aptitudes étaient monnaie courante...

Or, à cet instant, il n'y parvint pas. Le libraire avait une singulière expression sur le visage et pourtant, l'égyptien était incapable de la qualifier. Au lieu de cela, il ressentit l'aussi étonnant que désagréable sentiment d'avoir dit quelque chose de faux. De vexant peut-être... Niall était-il vexé ? Non, il y avait l'air d'y avoir plus. Perturbé pourrait peut-être jouer – du moins cela collait à Fabio actuellement – mais c'était un fourre-tout peu satisfaisant qui nécessitait encore d'être distillé. Et finalement, Niall sourit. Et Fabio, quoique légèrement soulagé, essaya de ne pas laisser paraître sa confusion – confusion qui le troublait encore plus.

D'un léger pas sur le côté, il se décala. Pas une simple rune, Fabio. C'est vous qu'elle décrit.

Oh.

Tout était soudainement devenu plus clair et plus complexe en même temps. Fabio suivit du regard l'indexe du libraire qui pointa une rune toute nouvelle qui avait fait son apparition parmi les petits nuages enchantés.

Laguz...

Il venait de formuler à voix haute l'évident. En silence, l'égyptien observa la rune qui avait remplacé Ansuz. Sa rune. Pas qu'il y avait grand chose à voir parmi les nuages, rien qui demandait à être observé avec autant d'intensité : c'était la rune de l'eau telle qu'il la connaissait et reconnaissait. La rune des émotions et de l'intuition, entre autres. Il se demanda si c'était elle qui avait obstrué ses capacités analytiques, les noyant sous une irrationalité émotionnelle désinhibiée par cette magie runique. Mais c'était la rune de Niall, pas la sienne, alors... et pourquoi Ansuz aurait-elle si facilement courbé l'échine ?

Fabio était conscient qu'il n'avait rien dit depuis quelques longues secondes et que ses dernières paroles avaient été des mono-mots à deux reprises (encore que mots était en l'occurence une qualification plutôt généreuse des sons qui avaient franchis ses lèvres). Cela lui semblait indigne d'un temple des lettres et du savoir tel que l'était une librairie (et probablement tout autant face au libraire lui-même), alors il arracha son regard de l'installation nuageuse, le posant à nouveau sur le magicien.

Je rectifie : jolie installation, mais intrigante, également.

À l'image de Niall O'Barden. Fabio sourit. Il aurait aimé en savoir plus sur les enchantements et mécanismes derrière ces curieux tirages immatériels qui, pourtant, ne lui semblait à priori pas entièrement dénudés de fondements. Au contraire.

Ansuz est probablement ma rune constante, effectivement. Connaissez-vous la votre depuis longtemps ?

Et soudainement, il eut une idée. Idée qui – du moins c'est ce qu'il s'efforçait de penser – marquait le retour de l'ancien Serdaigle. De celui qui tirait Ansuz, qui gardait l'esprit curieux et rationnel, qui aimait le savoir et avait la soif de l'expérimentation.

Puis-je essayer quelque chose ?

C'était une question réthorique car sans attendre de réponse, l'égyptien s'approcha du libraire. Il ne l'invita pas à se décaler d'une main sur le bras comme l'avait fait le sorcier un peu plus tôt avec lui-même, mais se positionna juste à côté de lui de façon à ce qu'épaule quasi contre épaule, ils soient tous les deux face aux nuages tireurs de runes. Le dos droit, les bras le long du corps, le menton relevé et le regard rivé sur les nuages. Instinctivement, il ferma les yeux.

Fab’ulous
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Durant ce moment de flottement où les regards se croisaient, Niall revenait peu à peu à lui : sa curiosité, son besoin d'analyse constante pour anticiper et ses épaules droites pour l'aider dans son assurance ; chaque trait de son invité était scruté lors de sa réflexion, mais il devait bien l'admettre, la tâche n'était pas aisée et cela ne faisait qu'accentuer son besoin de l'observer davantage. Qu'est-ce que Fabio traduisait de sa rune ? Est-ce que ces points de suspension jetés dans l'air étaient un signe de compréhension ? L'avait-il cerné si vite ? Et si oui, utiliserait-il ses connaissances pour s'en servir contre lui ? Son silence traduisait-il d'une quelconque déception ? L'Irlandais aurait tout donné pour pouvoir lire dans l'esprit de son invité, à en juger par le léger pincement de lèvres qui trahissait sa frustration. Mais comme tout bon Serdaigle, le libraire était intrigué et attiré. Alors il avait choisi de laisser ce "oh" flotter quelque part autour d'eux, sans lui donner de qualificatif. C'était un "oh" qu'il trouvait presque plaisant finalement, un "oh" qui lui aurait presque demandé de répéter avec cet exact même ton. Dans son esprit qui catégorisait les choses, il avait alors ajouté l'information selon laquelle Fabio Dermott exprimait ses apprentissages par un simple "oh".

Le compliment sur l'installation avait évidemment flatté une nouvelle fois le libraire. Il devait se l'avouer, ces mots-là étaient encore plus appréciés lorsqu'ils venaient de quelqu'un d'intrigant. Bien sûr, il prenait volontiers tout compliment, mais certains valaient secrètement plus que d'autres.

A la question posée par le flatteur en chef, Niall ne réfléchit pas longtemps. Les runes de l'Irlandais changeaient souvent, et celle-ci, c'était évident pour lui, elle n'était que temporaire. Elle lui demandait de cesser de lutter. Mais cesser de lutter contre quoi ? Tout en lui lui criait de lutter, encore et encore. Lutter pour se protéger, lutter pour ne pas oublier, lutter pour offrir l'image d'un O'Barden que la société avait créée. Ou y avait-il autre chose ? De toute manière, il n'eut pas le temps de formuler sa réponse que Fabio voulut tenter quelque chose. En quelques secondes, il s'était approché et Niall avait suivi le mouvement de ce corps qui avait pour but final de se coller au sien. Son regard fixait désormais cette épaule contre la sienne et cherchait le sien pour y trouver une réponse. L'incompréhension, l'observation des yeux de l'invité qui s'étaient fermés, puis l'aller retour vers la rune qui s'était déjà mise à tourbillonner entre les nuages : Niall paniqua. Il venait de comprendre. Comprendre que s'il restait là une seconde de plus, la rune traduirait quelque chose des deux hommes côte à côte. Et l'idée lui était impensable.

D'un grand pas chassé vers la gauche, la panique le propulsant à un bon mètre loin de son installation qu'il s'étonnait à soudainement haïr, Niall tentait de remettre de l'ordre dans ses pensées. Il n'avait jamais réfléchi jusqu'où la puissance de ses runes pouvait aller. Il ne s'était jamais interrogé sur l'éventualité de deux personnes côte à côte et qu'on en connaisse leur... Leur quoi d'ailleurs ? Qu'est-ce que ces petits nuages auraient offert comme rune ? Bien que la curiosité commençait à monter en lui, il ne pouvait se résoudre à revenir à côté. Si l'homme aux yeux fermés n'avait pas l'air effrayé par le résultat, ce n'était pas le cas du libraire. Un millier de questions lui traversèrent l'esprit. Des questions qu'il voulait lancer à cet invité si.. Spécial, mais aucune n'avait une réponse qu'il supporterait d'entendre.

Alors il l'avait regardé en fronçant les sourcils, interrogateur. Il cachait du mieux qu'il pouvait ce qui n'avait pas sa place de sortir, encore moins ici, et restait interdit. Il était hors de question qu'il dise quoi que ce soit. Reformulation : il était impossible de dire quoi que ce soit. Il savait que son silence trahirait quelque chose, mais combien y avait-il de chances pour que l'homme ici présent le comprenne ? Dans son mouvement, il se rendit compte que sa main s'était agrippée à sa baguette et desserra ses doigts pour paraître le moins dérangé possible par cette tentative audacieuse. Voilà un autre adjectif qu'il pouvait ajouter à la caractérisation de Fabio Dermott.

Pardon pour le temps d'attente, il y avait duel entre joueur et perso hihi

Les pages vagabondes
Paupières closes, les épaules redressées frôlant celles de Niall dont il savait et sentait la présence – agréable, traversa son esprit – juste à ses côtés, Fabio s'efforça de vider son esprit. À quelle fin exactement, il ne saurait le dire, peut-être pour ne pas influencer les nuages enchantés dans ce qu'il estimait être une expérience magique. Ou peut-être pour éviter que d'autres pensées ne traversent son esprit maintenant et ici, qui sait. L'instant d'après, Fabio sursauta, rouvrit instantanément les yeux et recula d'un demi-pas qui le plaça hors de portée du nuage, un demi-pas comme pour se rattraper après avoir perdu l'équilibre – un équilibre qu'il ne parvenait pourtant pas à qualifier.

Niall avait bondi loin de lui. Fabio, de son regard confus, chercha le sien, à Niall, Niall à plus d'un mètre de lui qui – cela ne lui avait pas échappé – avait la main sur sa baguette. Et bien que les doigts sur la baguette se desserraient déjà, l'égyptien leva lentement la main droite à hauteur de poitrine, paume en avant (car la gauche tenait toujours le livre qu'il avait feuilleté un peu plus tôt), comme pour assurer au sorcier qu'il ne bougerait plus, que cette expérience informulée était définitivement abandonnée et que tu vois, promis il n'y pensait déjà plus. Et c'était m vrai – presque – car en ce moment, ce qui occupait l'esprit de Fabio était la réaction qu'avait eu le libraire, ce grand pas qu’il avait fait de côté pour s’éloigner. Fabio sentait qu’il n’y avait pas de réel danger à la source de la réaction, mais que le problème – bien que de nature incertaine – résidait quelque part dans ce triangle Niall-Fabio-Nuage à runes qu’il avait tenté de mettre à l’épreuve. Épreuve à la nature tout aussi incertaine, mais peu importe à présent : Fabio s’en voulait. D’une voix douce comme pour ne pas effrayer, il entama :

Niall, pardonne-moi, pardonnez-moi rectifia-t-il aussitôt, gêné, se maudissant pour cette nouvelle erreur qui tombait en un moment fort peu opportun. Je suis désolé, je ne voulais pas...

Ne voulait pas quoi ? Difficile à dire. Certainement ce qui avait visiblement brusqué Niall, même si Fabio ne comprenait toujours pas tout à fait ce qu'il venait de se passer. Mais il n'avait pas besoin de comprendre pour se sentir coupable et ainsi, une mauvaise conscience et un doute qu'il ne nourrissait que rarement montèrent en lui avec une rapidité déroutante.

Quel parfait idiot il faisait à vouloir expérimenter avec des nuages de librairie ! Quel parfait idiot il faisait à vouloir tester les limites de ce tirage de runes décoratif ! Surtout : quel parfait idiot faisait-il à vouloir entraîner avec lui dans son expérience Niall O’Barden qui n’avait rien demandé et qui quelques minutes plus tôt, avait avoué ne même pas se souvenir de son nom.

Et pourtant, Fabio avait cru lire… avait cru sentir que… que… Oh bon sang, mais peu importe ce qu’il avait cru percevoir comme éventuels peut-être-signaux ! Car face à ce qui lui semblait à présent incertain, les faits, eux, il les voyait clairs comme de l’eau de roche : Niall s’avait fait un bond pour s’éloigner de lui. Et un autre fait qui lui paraissait tout aussi clair : il avait outrepassé une limite chez Niall. Il n’en avait même pas vu l’existence et ça, c’était terriblement embarrassant.

Fabio se sentit désagréablement envahissant et le pire lui semblait que cette fois-ci, Niall ne pouvait pas partir en sortant de sa poche un plan des stands. Fabio l'avait dérangé dans sa librairie, sur son lieu de travail, alors qu’il était venu voir son client comme n’importe quel client et le sorcier avait l'impression qu'il ferait mieux de ne plus trop s’attarder. Son regard se posa sur le livre de runes qu'il tenait toujours dans l'une de ses mains (l’autre était d’ailleurs toujours levée et il l’abaissa doucement). Il désigna l'ouvrage qu’il avait initialement feuilleté sans spécialement avoir l’intention de l’acheter, se racla la gorge et reprit rapidement :

Je ferais peut-être mieux d'aller payer.

Fabio ne bougea pas, attendant d’abord une réaction quelconque de la part de son interlocuteur. Ou peut-être qu’il ne bougea pas parce qu’il savait de quel espoir était chargé ce peut-être qui s’était frayé un chemin dans sa phrase.

Fab’ulous
#583400

Les pages vagabondes
Les pulsations de son cœur commençaient à ralentir, sa peur – idiote – se changeait en calme qu'il espérait maitriser et ses réflexions redevenaient cohérentes, ou presque. Il se répétait entre deux réflexions qu'il était bien idiot et se demandait ce qui lui avait pris, mais il savait très bien ce qui lui avait pris. Il avait bondi comme un adolescent face à une vérité qu'il n'était pas prêt à entendre, il avait bondi comme un adolescent blessé qui cherche à maîtriser chaque situation pour ne plus jamais l'être. Comme c'était idiot et puérile. Comme il était idiot. Maintenant, il devait se reprendre. Lui, le libraire qui, de l'extérieur du moins, devait donner l'image qu'il faisait son travail ; et bien.

Un début de pensée s'était alors immiscé dans son esprit, une pensée à laquelle il ne s'accrochait pas tellement, mais s'il voulait garder son travail, c'était vers son comptoir qu'il devait se diriger, et non rester planté là. Tout semblait s'être passé si vite et pourtant, les secondes passaient cruellement long. Tout semble se ralentir lorsque l'on veut tout analyser et que l'on souffre de cette analyse. Alors heureusement – ou malheureusement – les excuses de Fabio avaient mis un terme aux pensées cacophoniques que Niall tentait de taire. D'une voix douce qu'il n'avait pas eu la chance d'entendre jusque là, les excuses l'avaient adouci. Non pas qu'il en attendait réellement – il aurait aimé les donner, lui – mais elles marquaient simplement que Fabio Dermott était un homme qui savait s'excuser. Deux fois, même. Il ne prétextait pas que la situation n'avait jamais existé, il ne se moquait pas de la réaction et l'avenir dirait s'il s'en servirait un jour pour obtenir.. Merlin seul savait. Niall avait apprécié le tutoiement qui ne lui avait évidemment pas échappé et s'il en avait eu la force et le courage, il aurait immédiatement collé son épaule contre celle de Fabio. S'il en avait eu la force et le courage, il aurait laissé ces petites nuages flottants décider de leur sort. Mais tout ce qu'il avait su répondre, c'était sourire honteusement et déglutir lorsque Fabio avait ajouté que ce n'était pas ce qu'il avait voulu. Il s'en doutait bien que ce n'était pas ce qu'il avait voulu, il ne lui avait pas donné l'impression d'un homme malsain – quoique, pouvait-il réellement reconnaître les hommes malsains ? – mais peut-être que Niall aurait eu besoin d'une explication.

Un geste avait attiré l'attention de l'Irlandais, l'avait à nouveau extirpé du flot de pensées qui prenaient une fois de plus trop de place et les mots de Fabio l'avaient alarmé. Il voulait payer ; et qui disait payer disait partir. Une vraie alarme retentissait désormais dans son esprit. Alerte ! Cet homme nous file entre les doigts, il faut réagir ! Mais rien ne bougeait. Si occupé à penser au fait que son corps ne bougeait pas qu'il lui était impossible de voir que celui de Fabio non plus. Pour le libraire, il fallait se reprendre. Que diraient ses parents s'ils le voyaient ainsi, presque amorphe ? On l'avait pourtant éduqué à agir, réagir et se reprendre en société. Oui, en société, mais pas dans ce cas de figure. Pas devant un Fabio Dermott, de toute évidence. Alors pour respecter la demande du client – malheureusement roi –, il avait hoché de la tête et s'était lentement dirigé vers le comptoir, laissant son esprit toujours devant ces runes.

Niall se fit la réflexion, à un moment étonnamment incongru, que le Choixpeau n'aurait jamais pu l'envoyer chez les Gryffondor. Il manquait cruellement de courage. Cruellement. De. Courage. Il prit une grande inspiration et se retourna pour rejoindre celui qu'il n'avait pas envie de voir partir tout de suite. Il chercha les yeux bleus de l'intéressé, puis se ravisa une fois rencontrés, et réfléchit à la suite du plan qu'il n'avait pas suffisamment élaboré. Stupide Choixpeau. Il tendit sa main pour récupérer le livre que Fabio tenait dans la sienne et il l'effleura. Il l'effleura stratégiquement et durant trois secondes. Il releva son regard.

– C'est moi qui m'excuse. J'ai beau être un ancien Serdaigle, il y a des curiosités que je ne me laisse pas avoir, avoua-t-il en souriant timidement. Il installa un léger silence et reprit d'une voix tout aussi douce que celle de Fabio. Je ne t'en veux pas.

Après tout, autant imiter son tutoiement. Après tout, autant lui montrer que les deux étaient d'accord sur la définition de ce "peut-être", que régler ce livre n'était pas la priorité du moment.