Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Merci T.S Eliot (Les hommes creux) pour le titre.
Validé par les MJ
Validé par les MJ
CONTEXTE —
ReducioDepuis la fin de l'été 2048, Aelle se soumet à un sortilège de magie noire qui la coupe d'un certain nombre de souvenirs qu'elle a sélectionnés. En contre partie, ses nuits sont remplies de cauchemars et de terreurs nocturnes. En mars 2049, Aelle étant perturbée par une foule de problèmes personnels, elle ne parvient plus à maintenir suffisamment longtemps le sortilège. Les souvenirs reviennent donc. Ces souvenirs desquels elle a souhaité se couper. Pour la plupart, ils concernent une femme et un événement qui s'est déroulé durant l'été 2048.
Cette femme, c'est Kristen Loewy et l'événement, le jour où Aelle est partie à sa recherche.
Brutalement, je me souviens de son existence. Après des mois à ne plus rien savoir d’elle, il suffit d’un jour où ma magie dysfonctionne pour que tout me revienne. C’est différent des réminiscences qu’il m’est arrivé d’avoir au cours des derniers mois. Différent des flashs de souvenirs, des images dans ma tête, des impressions de déjà-vu. Du jour au lendemain, elle est là, partout dans ma tête, dans mon cœur, dans mon souffle court. Comme si les sept derniers mois n’avaient jamais existé. Je me rappelle du début et de la fin, des crises du milieu, des espoirs au bout du chemin, de la déception, et de tout le reste. Mais surtout, je me rappelle d’elle ; ma peine. J’avais oublié qu’elle pouvait me faire aussi mal.
J’avais oublié le coeur lourd, les questions persistantes, la gorge nouée, la colère latente, les muscles crispés, la haine viscérale qui tord le ventre, le désespoir, la certitude que rien n’ira jamais mieux, l’envie déchirante de la retrouver pour lui faire payer toutes ces choses. J’avais oublié cette envie. Ce besoin. La retrouver coûte que coûte, parce que ma rancœur n’a jamais été plus physiquement insupportable que lorsqu’elle la concernait. Pendant sept mois, je me suis habituée au vide, à l’absence, à la paix. Plus de souvenir, donc plus d’émotion qui malmène. Plus de souvenir, plus de haine. J’ai trompé mon cerveau, mon esprit et mon coeur. J’ai jeté un voile sur une partie de mon passé et maintenant que celui-ci disparaît, dévoilant les recoins sombres de mon âme que je me cachais, je prends conscience que j’étais plus heureuse en étant amputée de ma mémoire.
Ce jour-là, le sortilège noir camouflant certaines parties de ma mémoire ne fonctionne pas et, naturellement, mes souvenirs me reviennent avec force. Je ne me rappelle pas seulement de Kristen. Je me rappelle de ma peine, de ma haine, de mon échec ; et de mon incapacité à accepter tout ça. Et de la tristesse. Grande, imposante. La tristesse que je trimballe depuis un an, deux ans, trois ans, cinq ans, six ans. Dix-neuf ans. Les douleurs de l’enfance, les peines qui marquent à vie, les déceptions qui façonnent l’adulte que je suis en train de devenir. J’ai tout effacé. En camouflant ma propre peine, j’ai supprimé ma capacité à ressentir de la tristesse. Je pensais bêtement m’être privée seulement de ma directrice, de l’avoir évincée, effacée, oubliée, détruite. Mais non. J’ai taillé dans mon âme pour l’en débarrasser du pire de ce que je suis. Maintenant que tout est de retour, je redeviens celle que j’ai toujours été.
Jamais je ne me suis autant haï.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 13 mai 2025, 14:40, modifié 4 fois.
Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
JOUR 1
8 mars 2049
8 mars 2049
J’ai de nouveau essayé, ce matin. Camouflée dans la forêt entourant l’Académie, j’ai voulu lancer le Sortilège. Celui qui cisaille ma mémoire. Une fois, deux fois, trois fois. Échec sur échec, comme hier soir. Malgré mes cris, ma frustration et ma puissance magique. Rien n’y fait. Je ne peux pas lancer le Sortilège et les images continuent de défiler dans mon esprit. Yeux bleus ou émeraude ; grand bureau directorial ou souterrain humide ; je revois des scènes oubliées depuis des temps immémoriaux, je redécouvre des visages et m’étonne de les trouver si familiers. Cette peau mate, ce chignon, ce regard qui dévore, ce sourire carnassier. Ces yeux glaciaux, ces traits coupés au couteau, ce corps étroit, ce menton qui se dresse sévèrement. Se mélangent à ces souvenirs ceux de ma mère quand j’étais encore enfant et que je ne ressentais pour elle qu’admiration et amour. Ma tête s’est transformée en boîte à souvenirs. Après sept mois à ne ressentir que des émotions amputées, aujourd’hui tout ce que je ressens est décuplé, aggravé, brutal, sauvage. L’amour me renverse, la haine m’étouffe, la jalousie fait bouillir mon sang, la rancœur l’assèche, la tristesse me poignarde.
Je n’arrive plus à respirer. Je suis seule dans une forêt épaisse, le jour s’éveille à peine. L’aube balbutie à l’horizon. Le froid me recouvre à la place de la cape que j’ai oubliée de prendre avant de quitter ma chambre. Pelotée au pied d’un arbre, je grelotte. Et je n’arrive plus à respirer. Abandonnée dans la terre, ma baguette me nargue. Si belle, si fière ! cette baguette japonaise qui habituellement répond à tous mes ordres avant même que je ne les formule entièrement. Aujourd’hui, elle me refuse tout. Je le prends comme une trahison, un abandon. Un de plus. Un de plus après celui de Kristen, maman, Charlie, Lisbeth, Thalia, Léon, Elowen, Narym, Zakary, Sixtine, Kristen, maman, Charlie, Lisbeth, Thalia, Léon, Elowen, Narym, Zakary, Sixtine, Kristen, maman, Charlie, Lisbeth, Thalia, Léon, Elowen, Narym, Zakary, Sixtine, Krist—
Je suis en retard lorsqu’enfin je parviens à me relever pour prendre la direction de l’école. Le soleil a trouvé sa place dans le ciel, mais des nuages s’amassent à l’horizon. Le parc de l’Académie est vide. J’avance lentement parce que je traîne derrière moi un poids que je ne suis plus habituée à tracter. Dix-neuf ans de souvenirs, je ne pensais pas que ce serait aussi lourd. J’ai l’impression qu’un corps étranger circule à l’intérieur de moi. Quelque chose qui est à moi mais qui n’est plus familier. Ça enserre la gorge, ça noue les entrailles, ça crispe le cœur. C’est à moi, tout ça. C’est à moi, ma peine, mes souvenirs. Merlin, que c’est dérangeant d’être de nouveau moi-même.
Quand je pousse la porte ouvrant sur ma salle de classe, une trentaine de regards se braquent sur moi, à moins que ça ne soit une centaine. Je n’en sais rien, je brûle sous leur curiosité. Le professeur m'alpague :
« Miss Bristyle, le retard ne fait pas partie de vos habitudes ! »
Puisque la vie s’acharne sur moi, je croise évidemment le regard goguenard d’Ashley fichue Rockfield ; elle m’a vu partir en catastrophe ce matin, enfiler mes vêtements froissés de la veille, trébucher sur ma tristesse en voulant ouvrir la porte, me cogner contre le chambranle en l’écoutant me cracher sa fatigue au visage. Je les ignore, elle, le professeur, les autres, les chuchotements qui alimenterons les rumeurs que même les jeunes adultes aiment colporter et je rejoins une chaise libre dans le fond de la classe. J’ignore le regard inquiet que fait peser sur moi Johnson.
Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Je m’affale sur le bureau. Et alors seulement je prends conscience que je n’ai pas mon sac avec moi parce que je suis partie sans ce matin. Pas de plume, pas de parchemin, pas de grimoire. Juste moi, mes mains et mes yeux braqués sur le professeur qui ne me calcule pas. Je déglutis péniblement en essayant d’avoir l’air nonchalante.
La vérité, c’est que mon cœur bat trop fort contre ma cage thoracique et que je ne parviens pas à me concentrer sur l’homme qui fait les cents pas sur l’estrade en déroulant sa leçon.
Je suis dans la cour du manoir du vieux Migway. Une petite fille me regarde avec ses grands yeux, une tache de vin s’étale sur sa joue. C’est mon amie. Mais la colère prend le pas sur tout le reste, elle me dévore. Magie accidentelle, je la repousse brutalement en arrière sous le regard effrayé d’une dizaine de petits camarades. Je suis à la maison. Je m’approche de maman avec l’envie de me jeter contre elle pour la serrer contre moi, pour lui montrer à quel point elle est centrale dans mon tout petit univers. Elle tapote le haut de mon crâne. « Plus tard, Aelle. Je n’ai pas le temps ».
Le regard de Johnson pèse sur moi. De l’autre côté de l’allée, à quelques rangées de moi, il se retourne régulièrement dans ma direction. Je devine qu’il espère croiser mon regard. Les mains bien à plat sur la table vide que j’occupe, je reste concentrée sur le professeur, en prenant soin de ne surtout pas me tourner vers le grand jeune homme. Les paroles du professeur parviennent à mes oreilles, mais le sens m’échappe. Si mon corps est bien présent dans cette salle de classe, mon esprit lui, est ailleurs.
Je suis dans les couloirs de Poudlard. Je lève la main pour attraper une note qu’elle m’a fait parvenir. Sur le parchemin, une simple phrase froide et distante. Signé « KL ». Je suis dans la salle commune des Poufsouffle. Un garçon passe devant moi, ses yeux bleus comme une mer de tristesse sur laquelle il m’est désormais impossible de naviguer. Je suis dans la cour enneigée devant la maison. Zakary s’éloigne accompagné de Lounis et de Krissel qui gambade entre les deux hommes. Je suis dans le salon de Narym à Mochdinam. Mon grand-frère essaie de me parler, de se défendre, de s’expliquer. Je ne le laisse pas faire.
« …parchemin, pour toi. Bristyle ? Eh, Bristyle ! »
Je bats des paupières. La fille qui occupe la chaise devant moi et dont les longs cheveux bouclés servaient de support à mon regard brouillé s’est retournée. Elle m’observe avec insistance. Elle dépose un parchemin et une plume devant moi.
« Oswald Johnson te fait passer ça, chuchote-t-elle d’une voix agacée qui me fait comprendre qu’elle ne fait que répéter ce qu’elle m’a déjà dit. Il l’a fait “voler” jusque là mais il est incapable de bien viser. »
Je n’ai pas le temps de la remercier que déjà elle se retourne. Je baisse les yeux sur le parchemin et, fatalement, je tourne la tête vers l’étudiant en filière ensorcellement qui m’offre un grand sourire avant de froncer les sourcils, l’air de dire : « Ça va ? ». Je l’ignore.
Je suis perdue dans l’immensité des Highlands Écossais. L’horizon s’étire à l’infini, désespérément plat, ponctué de lochs et de roches. Je suis sur un plateau montagneux que je connais par coeur et elle est en face de moi. Elle me dit : « Pour une fois, épargne-moi tes ressentis, par Morgane ! ». Je suis dans un bus qui me secoue dans tous les sens et j’ai le cœur rempli d’espoir et de bonheur. Derrière la vitre, le paysage file à une vitesse incroyable. Pour la première fois depuis des mois, j’ai l’impression que tout va rentrer à sa place. Je suis au cœur d’une ville inconnue. Les passants parlent une langue que je ne connais pas. Je ne connais rien, je ne reconnais rien. Le portoloin qui m’a amené ici a retrouvé sa fonction première : une statue à la silhouette familière. Je marche à travers une végétation épaisse. Je suis persuadée qu’un repère secret se cache dans les environs et qu’il me faut le trouver pour enfin rejoindre la femme que je cherche depuis une éternité maintenant. Je suis à la maison. Je viens de terminer mes études à Poudlard. Je suis dans un large bureau. Les murs sont recouverts de livres. Installée sur le fauteuil en face du mien, la directrice de Poudlard trie des dragées surprises de Bertie Crochues devant elle tout en me parlant comme si j’étais son égale. Je suis à la maison. Je viens de terminer mes études à Poudlard. Je suis dans les couloirs de l’école de magie. Au loin se dessine l’entrée du bureau directorial. Je patiente une bonne heure dans l’espoir de l’apercevoir. Un peu plus tard, je repars bredouille, la déception me tenaille le corps. Je suis à la maison. Je suis…
Le professeur pose une question. Plusieurs mains se lèvent autour de moi, dont celle de la fille qui m’a fait passer le parchemin de Johnson. Je n’ai aucune idée du sujet de la question et je ne lève pas la main. Pour la première fois depuis une éternité, je n’ai pas de réponse à donner et même si j’avais entendu la question, je suis persuadée que j’aurais incapable de trouver la réponse tant mes souvenirs se mélangent dans ma tête.
Je suis à la maison.
Six jours, c’est tout ce que j’ai pu supporter avant d’aller la retrouver.
La vérité, c’est que mon cœur bat trop fort contre ma cage thoracique et que je ne parviens pas à me concentrer sur l’homme qui fait les cents pas sur l’estrade en déroulant sa leçon.
Je suis dans la cour du manoir du vieux Migway. Une petite fille me regarde avec ses grands yeux, une tache de vin s’étale sur sa joue. C’est mon amie. Mais la colère prend le pas sur tout le reste, elle me dévore. Magie accidentelle, je la repousse brutalement en arrière sous le regard effrayé d’une dizaine de petits camarades. Je suis à la maison. Je m’approche de maman avec l’envie de me jeter contre elle pour la serrer contre moi, pour lui montrer à quel point elle est centrale dans mon tout petit univers. Elle tapote le haut de mon crâne. « Plus tard, Aelle. Je n’ai pas le temps ».
Le regard de Johnson pèse sur moi. De l’autre côté de l’allée, à quelques rangées de moi, il se retourne régulièrement dans ma direction. Je devine qu’il espère croiser mon regard. Les mains bien à plat sur la table vide que j’occupe, je reste concentrée sur le professeur, en prenant soin de ne surtout pas me tourner vers le grand jeune homme. Les paroles du professeur parviennent à mes oreilles, mais le sens m’échappe. Si mon corps est bien présent dans cette salle de classe, mon esprit lui, est ailleurs.
Je suis dans les couloirs de Poudlard. Je lève la main pour attraper une note qu’elle m’a fait parvenir. Sur le parchemin, une simple phrase froide et distante. Signé « KL ». Je suis dans la salle commune des Poufsouffle. Un garçon passe devant moi, ses yeux bleus comme une mer de tristesse sur laquelle il m’est désormais impossible de naviguer. Je suis dans la cour enneigée devant la maison. Zakary s’éloigne accompagné de Lounis et de Krissel qui gambade entre les deux hommes. Je suis dans le salon de Narym à Mochdinam. Mon grand-frère essaie de me parler, de se défendre, de s’expliquer. Je ne le laisse pas faire.
« …parchemin, pour toi. Bristyle ? Eh, Bristyle ! »
Je bats des paupières. La fille qui occupe la chaise devant moi et dont les longs cheveux bouclés servaient de support à mon regard brouillé s’est retournée. Elle m’observe avec insistance. Elle dépose un parchemin et une plume devant moi.
« Oswald Johnson te fait passer ça, chuchote-t-elle d’une voix agacée qui me fait comprendre qu’elle ne fait que répéter ce qu’elle m’a déjà dit. Il l’a fait “voler” jusque là mais il est incapable de bien viser. »
Je n’ai pas le temps de la remercier que déjà elle se retourne. Je baisse les yeux sur le parchemin et, fatalement, je tourne la tête vers l’étudiant en filière ensorcellement qui m’offre un grand sourire avant de froncer les sourcils, l’air de dire : « Ça va ? ». Je l’ignore.
Je suis perdue dans l’immensité des Highlands Écossais. L’horizon s’étire à l’infini, désespérément plat, ponctué de lochs et de roches. Je suis sur un plateau montagneux que je connais par coeur et elle est en face de moi. Elle me dit : « Pour une fois, épargne-moi tes ressentis, par Morgane ! ». Je suis dans un bus qui me secoue dans tous les sens et j’ai le cœur rempli d’espoir et de bonheur. Derrière la vitre, le paysage file à une vitesse incroyable. Pour la première fois depuis des mois, j’ai l’impression que tout va rentrer à sa place. Je suis au cœur d’une ville inconnue. Les passants parlent une langue que je ne connais pas. Je ne connais rien, je ne reconnais rien. Le portoloin qui m’a amené ici a retrouvé sa fonction première : une statue à la silhouette familière. Je marche à travers une végétation épaisse. Je suis persuadée qu’un repère secret se cache dans les environs et qu’il me faut le trouver pour enfin rejoindre la femme que je cherche depuis une éternité maintenant. Je suis à la maison. Je viens de terminer mes études à Poudlard. Je suis dans un large bureau. Les murs sont recouverts de livres. Installée sur le fauteuil en face du mien, la directrice de Poudlard trie des dragées surprises de Bertie Crochues devant elle tout en me parlant comme si j’étais son égale. Je suis à la maison. Je viens de terminer mes études à Poudlard. Je suis dans les couloirs de l’école de magie. Au loin se dessine l’entrée du bureau directorial. Je patiente une bonne heure dans l’espoir de l’apercevoir. Un peu plus tard, je repars bredouille, la déception me tenaille le corps. Je suis à la maison. Je suis…
Le professeur pose une question. Plusieurs mains se lèvent autour de moi, dont celle de la fille qui m’a fait passer le parchemin de Johnson. Je n’ai aucune idée du sujet de la question et je ne lève pas la main. Pour la première fois depuis une éternité, je n’ai pas de réponse à donner et même si j’avais entendu la question, je suis persuadée que j’aurais incapable de trouver la réponse tant mes souvenirs se mélangent dans ma tête.
Je suis à la maison.
Six jours, c’est tout ce que j’ai pu supporter avant d’aller la retrouver.
Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
— 254 jours plus tôt —
Été 2048
Samedi 27 juin
Été 2048
Samedi 27 juin
Six jours, c’est tout ce que j’ai pu supporter. Le septième, j’ai décidé de partir.
Depuis que j’ai quitté Poudlard, les journées ne sont qu’une procession de discussions, de retrouvailles et de repas de famille. Tout ce qu’il y a de plus ennuyeux pour moi. Il semblerait que mes frères, même ceux qui n’habitent plus à la maison depuis des années, se soient coordonnés pour que nous passions le plus de temps ensemble. Pique-nique, balade dans les bois, sortie imprévue à Birmingham, à Godric’s Hollow ou sur le Chemin de Traverse, dîner au Cabalistique festin des mages, après-midi jeux où les papotages vont bon train. Évidemment, il semblerait également que maman et papa se soient donné le mot : comme par hasard, ils ont une semaine de vacances, tous les deux. « Tu ne vas pas travailler maintenant, Aelle, tu viens tout juste de quitter Poudlard ! » me répète Aodren quand il me voit monter dans ma chambre les bras alourdis de grimoires. Comme si j’avais besoin d’une école pour me faire travailler ! Impossible, cependant, de leur échapper. Lorsque j’évoque l’idée de m’en aller vaquer à mes occupations (« je dois absolument faire quelque chose ! »), les questions pleuvent et j’ai du mal à les éviter. Je me résous donc à attendre la fin de ces vacances improvisées pour partir en quête de ma directrice, à la fois désespérée par la situation et profondément frustrée.
Quatre jours insupportables passent, insupportables tant pour eux que pour moi. Je n’ai aucune intention de leur faire croire que j’apprécie être forcée de passer du temps avec eux. Je suis passée maîtresse dans l’art d’être là sans l’être, avec les années. Je participe aux dîners, aux pique-niques, aux jeux, aux parties de Quidditch, aux balades sans jamais vraiment y participer, ce qui crée une ou deux disputes qui ne m’intéressent guère.
Ma porte de sortie se présente sous le nom de Narym Bristyle. Le vendredi soir, mon grand-frère doit rentrer chez lui, sous prétexte de passer les deux journées du weekend à finir de préparer les semaines à venir. En tant que précepteur, Narym reçoit des enfants même durant l’été. Je saute sur l’occasion et le soir-même, je pars avec lui à Mochdinam, avec ma valise, sous prétexte de « passer plusieurs jours dans un village sorcier avec mon grand-frère ». Et si mon père a fait sa grimace des jours malheureux en me voyant quitter si vite la maison, je n’y ai pas fait attention, trop concentrée sur ma joie de pouvoir vaquer, enfin, à mes occupations.
Le point positif de vivre avec Narym, c’est qu’il ne pose pas de question. Il n’est pas mon père et il est trop respectueux pour violer mon intimité. Je lui ai dit : « demain ne compte pas sur moi, je vais profiter de ma liberté ». Honnête, sincère. Il a souri et acquiescé. « Fais attention à toi. Et profite ». Oui, oui, voilà, je vais profiter.
Samedi matin. L’aube commence seulement à éclairer le ciel de sa lumière blafarde. Je passe la lanière de mon sac par-dessus mon épaule. J’ai pris soin d’y glisser de quoi me nourrir et m’hydrater, ainsi qu’une carte, un balai miniaturisé subtilisé à la maison (mais est-ce vraiment subtiliser si cet objet fait partie de ma propre famille ?) et des fioles de potions empruntées dans la pharmacie de Narym que je remplacerai à mon retour. Je n’ai rien besoin de plus. Elle me fera bien le plaisir de m’offrir une tasse de thé, non ? Après un an, je la forcerai à m’offrir une tasse de thé.
Zikomo a insisté pour m’accompagner, sa petite voix inquiète s’infiltrant dans les replis les plus secrets de mon cœur pour tenter de me convaincre, mais j’ai refusé. Kristen Loewy, c’est une histoire qui ne concerne que moi et qui n’a toujours concerné que moi. J’ai parlé à Zikomo de notre rencontre et de quelques unes de nos discussions, mais il n’a jamais su le reste en détail. Il n’a jamais su pour la vouivre, il n’a jamais su pour le Plateau, il n’a jamais su exactement pour ce qui m’est arrivé là-haut, il n’a jamais su ce qu’elle me disait. Et s’il a deviné ce que moi j’ai pu lui dire — il me connaît trop bien pour l’ignorer — je suis persuadée qu’il ne se doute pas de tout ce qu’elle m’a promis à demi-mot et de tout ce qu’elle m’a arraché en partant. Alors cette aventure j’ai besoin de la vivre seule. Nos retrouvailles ne se feront qu’entre elle et moi, comme ça a été le cas lors de nos conversations. Deux paires d’yeux, deux voix, deux cœurs.
Je me sens fébrile, désincarnée, absente de ma propre chair. Mes gestes sont mécaniques et sous ma confiance insolente se dissimule une terreur à laquelle je n’ai pas envie de songer. Alors je l’enrobe sous des couches de colère et de rage pour être certaine de ne pas fondre en larmes lorsque je me retrouverai devant l’ancienne directrice de Poudlard.
Je m’éloigne le long de la rue dans laquelle vit Narym. Il fait bon, mais la chaleur n’a pas encore établit son règne sur la journée. Le soleil est bas, camouflé par l’horizon exempt de tout nuage. C’est une journée d’été splendide. Bientôt, le bruit des passants est remplacé par celui de la nature. Le vrombissement des insectes, le chant d’un oiseau, le vent dans les hautes herbes qui couvrent les abords du chemin sur lequel je me trouve. Je ne sais pas pourquoi je m’éloigne de Mochdinam alors que j’aurais pu appeler le Magicobus une fois sortie du bâtiment de Narym. Je crois que j’ai besoin de marcher pour ne pas me laisser renverser par le rythme affolé de mon cœur.
Je m’arrête au milieu du chemin. Des champs aux herbes hautes m’entourent de toute part. Au loin derrière moi se dessinent les toits du village sorcier. L’orée d’une forêt à l’ombre accueillante me nargue au fond d’un pré. Le silence est entravé par le murmure de la nature. Déjà, les fins rayons de soleil matinaux me réchauffent la tête et les épaules. Dans une heure ou deux, ce chemin sera noyé sous une chaleur estivale assommante. J’inspire profondément, la tête levée vers le ciel azur. J’ouvre la bouche, mais pendant un moment aucun mot ne parvient à quitter ma gorge. Je dois m’y reprendre à plusieurs reprises avant de réussir à murmurer :
« Kristen Loewy. »
Des mois que ce prénom et ce nom n’ont pas traversé mon esprit ou mes lèvres. Aussitôt, un sentiment de honte et de gêne me grimpe le long du dos. Je suis peut-être seule face à la nature, mais ce sentiment est suffisamment fort pour que je regarde autour de moi pour m’assurer que personne ne m’a entendu. Un sourire gêné m’étire les lèvres. Je me frotte l’arrière du crâne et donne un coup dans un caillou qui file se perdre dans le ravin qui borde le chemin. Merlin, quelle idiote je fais ! Il sera grand temps de prononcer son prénom lorsque je serai face à elle.
Je prends une longue et profonde inspiration, la bloque dans ma gorge et la recrache soudainement. Tout se passera parfaitement bien, je gère la situation : elle ne sait même pas que j’arrive, c’est dire ! Elle s’étouffera avec son thé lorsqu’elle me verra arriver. La scène est suffisamment amusante pour calmer l’angoisse qui me tord les tripes, non ?
Je n’ai jamais été du genre à me laisser envahir par la peur, quelle qu’elle soit. Je préfère agir que me morfondre. Alors, après un dernier regard lancé au village qui s’éveille à peine, je lève ma baguette magique au-dessus de ma tête pour appeler le Magicobus.
Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Un bruit de métal et de moteur remplace le calme de la campagne galloise. Les oiseaux se taisent, les insectes s’éparpillent en nuées au-dessus de l’herbe. Je n’ai pas le temps de cligner des paupières que le grand bus violet se trouve devant moi, avec ses bruits étranges, ses craquements et la ferraille qui grince lorsque les portes s’ouvrent. Je lève les yeux pour observer la personne qui me domine. Elle est appuyée contre le tableau de bord, un sourire commercial aux lèvres. L’accueil est plus ou moins expédié, puis on me demande ma destination ; je remarque que sa main s’avance déjà, prête à récupérer les pièces que je voudrais bien y poser.
Ma destination n’est pas une adresse, ce n’est qu’une suite de chiffres et de points. Des coordonnées que je répète à voix haute parce que je les ai apprises par cœur. On me regarde étrangement et je suis persuadée de voir les portes se refermer devant moi, mais le prix m’est finalement annoncé. On m’invite à entrer dans le bus et à m’installer, non sans avoir au préalable payé ma course.
Je m’éloigne le plus possible du chauffeur. Dans le bus se trouvent déjà des sorciers. Une vieille femme avec un panier sur les genoux, un homme avec son enfant crispé et blanc comme un drap assis à côté de lui. Il y a une femme dont le visage disparaît presque entièrement sous l’immense chapeau qu’elle porte sur la tête ; ses ronflements accompagnent mon cheminement jusqu’au fond du bus. Je m’installe sur un fauteuil crapaud, le regard baissé sur la petite table ronde devant moi. Les moteurs se mettent à peine à ronronner que déjà on me demande si je veux boire quelque chose (« Non ») ou manger un morceau (« Non plus »). Je veux seulement profiter du paysage en paix.
Mais quel paysage ? Le bus se met en marche. C’est comme faire une pointe de vitesse en balai, sauf que la sensation est incontrôlable. Je me plaque contre la vitre, les yeux fermés à m’en arracher les paupières, le cœur au bord des lèvres. L’engin bifurque, prend des virages à quatre-vingt-dix, s’arrête brutalement pour laisser descendre des clients ou en récupérer et repart aussi sec, sans égard pour mon estomac. Impossible de lire dans ses conditions ni d’observer le paysage ; je garde les yeux fermés, sans pouvoir dormir, à compter les minutes qui me séparent des retrouvailles les plus effrayantes de ma vie. Recroquevillée sur mon siège, il se passe une éternité durant laquelle je suis plusieurs fois persuadée de ne pas pouvoir me retenir de vomir. Une éternité avant que l’on me hèle de l’avant du bus.
Mon arrêt est proche. J’accueille l’information avec soulagement. Derrière la vitre, le paysage est trop flou pour que je puisse apercevoir quelque chose. J’attends patiemment et ne me lève que lorsque le bus s’arrête brutalement, manquant de m’envoyer la tête la première sur le siège à côté de moi.
Lorsque mes pieds retrouvent la terre ferme, j’ai les jambes tremblantes. Je n'ai pas le temps d’ouvrir la bouche que le transport infernal disparaît. Je tourne sur moi-même : me voilà nulle part, littéralement, perdue au beau milieu d’un paysage esseulé frappé par les embruns. Si je n’avais pas dessiné sur ma carte une croix située au milieu de la mer du Nord, à quelques kilomètres de Dunnet Head, j’aurais été étonnée par un tel endroit. Rien, pas une âme qui vive, seulement quelques structures moldues ci-et-là. D’un côté, une étendue désolée recouverte d’une herbe sèche s’étire loin vers le sud. De l’autre, les flots grisâtres d’une mer agitée. Une fois au-dessus des eaux, ma carte ne sera plus d’aucune utilité. Je sais dans quelle direction aller, je sais trouver des coordonnées sur une carte, mais je suis incapable de me repérer plus précisémment.
Je resserre autour de moi les pans de la cape la moins sorcière que j’ai trouvée au fond de mon armoire. Il ne s’agit au final que d’un manteau noir acheté pour les occasions comme celle-ci il y a une éternité : de quoi passer inaperçue auprès des moldus. La brise aux odeurs salées qui frappe mon visage m’indique que la pluie est tombée il y a peu ; règne au-dessus du fin fond de l’Écosse un ciel colérique. Des nuages noirs s’amassent à l’horizon. Heureusement, ils se trouvent côté terre. Je suis suffisamment embêtée à l’idée de survoler cette mer agitée pour en plus me coltiner un orage.
Ma destination n’est pas une adresse, ce n’est qu’une suite de chiffres et de points. Des coordonnées que je répète à voix haute parce que je les ai apprises par cœur. On me regarde étrangement et je suis persuadée de voir les portes se refermer devant moi, mais le prix m’est finalement annoncé. On m’invite à entrer dans le bus et à m’installer, non sans avoir au préalable payé ma course.
Je m’éloigne le plus possible du chauffeur. Dans le bus se trouvent déjà des sorciers. Une vieille femme avec un panier sur les genoux, un homme avec son enfant crispé et blanc comme un drap assis à côté de lui. Il y a une femme dont le visage disparaît presque entièrement sous l’immense chapeau qu’elle porte sur la tête ; ses ronflements accompagnent mon cheminement jusqu’au fond du bus. Je m’installe sur un fauteuil crapaud, le regard baissé sur la petite table ronde devant moi. Les moteurs se mettent à peine à ronronner que déjà on me demande si je veux boire quelque chose (« Non ») ou manger un morceau (« Non plus »). Je veux seulement profiter du paysage en paix.
Mais quel paysage ? Le bus se met en marche. C’est comme faire une pointe de vitesse en balai, sauf que la sensation est incontrôlable. Je me plaque contre la vitre, les yeux fermés à m’en arracher les paupières, le cœur au bord des lèvres. L’engin bifurque, prend des virages à quatre-vingt-dix, s’arrête brutalement pour laisser descendre des clients ou en récupérer et repart aussi sec, sans égard pour mon estomac. Impossible de lire dans ses conditions ni d’observer le paysage ; je garde les yeux fermés, sans pouvoir dormir, à compter les minutes qui me séparent des retrouvailles les plus effrayantes de ma vie. Recroquevillée sur mon siège, il se passe une éternité durant laquelle je suis plusieurs fois persuadée de ne pas pouvoir me retenir de vomir. Une éternité avant que l’on me hèle de l’avant du bus.
Mon arrêt est proche. J’accueille l’information avec soulagement. Derrière la vitre, le paysage est trop flou pour que je puisse apercevoir quelque chose. J’attends patiemment et ne me lève que lorsque le bus s’arrête brutalement, manquant de m’envoyer la tête la première sur le siège à côté de moi.
Lorsque mes pieds retrouvent la terre ferme, j’ai les jambes tremblantes. Je n'ai pas le temps d’ouvrir la bouche que le transport infernal disparaît. Je tourne sur moi-même : me voilà nulle part, littéralement, perdue au beau milieu d’un paysage esseulé frappé par les embruns. Si je n’avais pas dessiné sur ma carte une croix située au milieu de la mer du Nord, à quelques kilomètres de Dunnet Head, j’aurais été étonnée par un tel endroit. Rien, pas une âme qui vive, seulement quelques structures moldues ci-et-là. D’un côté, une étendue désolée recouverte d’une herbe sèche s’étire loin vers le sud. De l’autre, les flots grisâtres d’une mer agitée. Une fois au-dessus des eaux, ma carte ne sera plus d’aucune utilité. Je sais dans quelle direction aller, je sais trouver des coordonnées sur une carte, mais je suis incapable de me repérer plus précisémment.
Je resserre autour de moi les pans de la cape la moins sorcière que j’ai trouvée au fond de mon armoire. Il ne s’agit au final que d’un manteau noir acheté pour les occasions comme celle-ci il y a une éternité : de quoi passer inaperçue auprès des moldus. La brise aux odeurs salées qui frappe mon visage m’indique que la pluie est tombée il y a peu ; règne au-dessus du fin fond de l’Écosse un ciel colérique. Des nuages noirs s’amassent à l’horizon. Heureusement, ils se trouvent côté terre. Je suis suffisamment embêtée à l’idée de survoler cette mer agitée pour en plus me coltiner un orage.
Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Une fois au bord de la falaise, je m’immobilise pour regarder au loin. Aucune trace de l'île. Pour la centième fois depuis que j’ai réussi à coller les pièces du puzzle les unes aux autres, et donc à comprendre où les coordonnées souhaitaient m’emmener exactement, je me demande ce qui a bien pu se passer dans l’esprit de Kristen Loewy lorsqu’elle a décidé de me donner rendez-vous sur l’Île de Drear. Parmi tous les endroits possibles… Des endroits confortables, avec des canapés, des cheminées, le silence et la sécurité d’une maison normale… Pourquoi a-t-elle décidé que les coordonnées me mèneraient sur cette île-là, peut-être la plus dangereuse du monde sorcier Britannique ? Un rire nerveux me secoue face à la difficulté de l’épreuve qui m’attend. Encore une fois, elle m’enlève tout ce que j’ai toujours souhaité.
« Une putain de tasse de thé devant une cheminée, c’était trop demandé ? » marmonné-je en m’adressant au vent, à l’horizon, à qui veut bien m’entendre.
Oui, c’est trop demander pour une femme de cette envergure. Oh, quand on est Kristen Loewy on n’a aucune envie de passer par les voies habituelles ! On préfère laisser des lettres obscures, abandonner sans prévenir, cacher une énigme dans un tableau au risque que celle-ci ne soit jamais découverte et installer son repère, sa maison ou peu importe l’endroit où elle se terre sur une île sur laquelle je ne risque rien de moins que la vie !
Je voudrais bien la détester, comme j’en ai l’habitude depuis longtemps maintenant, mais je dois avouer que je ne me suis pas sentie aussi vivante depuis notre dernière excursion sur le Plateau. Plus tard, je lui reprocherai de me faire ressentir ces émotions honteuses. Quand elle essayera de se faire pardonner sa disparition et son abandon. Quand elle verra que ses excuses seront éternellement insuffisantes. En attendant, je trépigne trop d’impatience à l’idée de l’avoir bientôt en face de moi pour m’encombrer de sentiments aussi négatifs. Je ne savais pas que le bonheur pouvait être un si bon remède au désespoir !
Un sortilège de Pointe au nord plus tard pour m’assurer de la bonne direction à prendre, je rends sa taille normale au vieux balai qui ne m’inspire aucune confiance. D’un coup de pied au sol, je m’envole dans le ciel agité d’une Écosse qui ne m’a jamais paru plus inhospitalière qu’en ce jour. Sous mes pieds, la mer se déchaîne, les vagues s’élevant pour mieux se briser en moutons d’écume. Le vent est chargé de gouttelettes salées qui assèchent mon visage et qui me refroidissent rapidement. Un sortilège de Désillusion permet à ma silhouette de se confondre sur la toile grisâtre. Invisible, je suis prête à sillonner l’horizon pour trouver une île sur laquelle m’attend un danger bien moins effrayant que celui que représente la femme que je m’apprête à retrouver.
« Une putain de tasse de thé devant une cheminée, c’était trop demandé ? » marmonné-je en m’adressant au vent, à l’horizon, à qui veut bien m’entendre.
Oui, c’est trop demander pour une femme de cette envergure. Oh, quand on est Kristen Loewy on n’a aucune envie de passer par les voies habituelles ! On préfère laisser des lettres obscures, abandonner sans prévenir, cacher une énigme dans un tableau au risque que celle-ci ne soit jamais découverte et installer son repère, sa maison ou peu importe l’endroit où elle se terre sur une île sur laquelle je ne risque rien de moins que la vie !
Je voudrais bien la détester, comme j’en ai l’habitude depuis longtemps maintenant, mais je dois avouer que je ne me suis pas sentie aussi vivante depuis notre dernière excursion sur le Plateau. Plus tard, je lui reprocherai de me faire ressentir ces émotions honteuses. Quand elle essayera de se faire pardonner sa disparition et son abandon. Quand elle verra que ses excuses seront éternellement insuffisantes. En attendant, je trépigne trop d’impatience à l’idée de l’avoir bientôt en face de moi pour m’encombrer de sentiments aussi négatifs. Je ne savais pas que le bonheur pouvait être un si bon remède au désespoir !
Un sortilège de Pointe au nord plus tard pour m’assurer de la bonne direction à prendre, je rends sa taille normale au vieux balai qui ne m’inspire aucune confiance. D’un coup de pied au sol, je m’envole dans le ciel agité d’une Écosse qui ne m’a jamais paru plus inhospitalière qu’en ce jour. Sous mes pieds, la mer se déchaîne, les vagues s’élevant pour mieux se briser en moutons d’écume. Le vent est chargé de gouttelettes salées qui assèchent mon visage et qui me refroidissent rapidement. Un sortilège de Désillusion permet à ma silhouette de se confondre sur la toile grisâtre. Invisible, je suis prête à sillonner l’horizon pour trouver une île sur laquelle m’attend un danger bien moins effrayant que celui que représente la femme que je m’apprête à retrouver.
Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
JOUR 2
9 mars 2049
9 mars 2049
« T’étais bizarre, hier. »
J'atterris brusquement dans la réalité. Une jeune femme à la peau tirée et aux cernes profondes me rend mon regard. Il me faut un moment pour comprendre qu’il ne s’agit que de mon reflet. Je me penche par-dessus l’évier pour cracher la mousse du dentifrice. Je fais couler l’eau pour ne plus entendre la voix de ma colocataire, mais puisque celle-ci se trouve sur le pas de la porte de la salle de bain, je peux difficilement l’ignorer.
« Quand je te parlais tu répondais à peine. Et puis t’es arrivée en retard en cours… C’est vraiment hyper chelou. »
Je m’essuie la bouche et bouscule Rockfield pour sortir de la petite pièce humide.
« Tu t’inquiètes pour moi ? raillé-je sans la regarder. Je croyais qu’on était sur un fonctionnement “je t’ignore et tu m’ignores”, depuis Noël ? »
Parler de Noël, c’est un peu comme briser un terrible tabou. Je tourne les yeux vers elle pour mieux la voir crisper les mâchoires. Le sourire qui s’étire sur mes lèvres est méchant et moqueur.
« Je ne m’inquiète pas, crache-t-elle en croisant les bras, mais t’as passé la nuit à chialer et à te retourner dans tous les sens, donc quand ton humeur a une influence sur mon quotidien, j’essaie de comprendre ce qui se passe ! »
Je l’ai mérité, songé-je en cachant ma grimace derrière le pull épais que j’enfile par-dessus ma chemise. Le rappel brutal de la nuit horrible que je viens de passer me fait plus de mal que toutes les insultes qu’elle aurait pu m’envoyer au visage. J’ai effectivement eu un sommeil déplorable. Pour la première fois depuis plusieurs mois, je peux affirmer qu’il y a une très grande différence entre les cauchemars induits par la magie noire, qui sont terrifiants et auxquels on ne peut échapper mais dont j’oubli le contenu dès que je lance le Sortilège, et les cauchemars naturels qui prennent racines dans les centaines de souvenirs, de sensations, de sentiments refoulés et d’émotions sauvages qui me hantent depuis avant hier. J’ai passé la nuit dans un monde peuplé de tristesse et de colère, de déception et d’abandon. Au réveil, j’ai ressenti une chose qui n’était pas là lorsque je m’extirpais des songes magiques : un profond et inextricable désespoir qui a rendu la perspective de la journée effarante. Comment me lever, comment subir cette journée, comment vivre dans ces conditions ? J’aurais aimé que l’oubli m’emporte. L’oubli total, l’oubli d’un sommeil profond, un oubli dans lequel je n’existe plus.
Puis il a bien fallu se lever.
« Je croyais que t’étais habituée à tout ça, » grogné-je en jetant mon sac sur le lit pour fouiller à l’intérieur.
Plantée dans l’entrée, Rockfield m’observe avec attention et je sais sans même les voir que ses yeux bleus viennent de s’écarquiller ; Aelle Bristyle qui évoque avec insouciance ses nuits agitées alors qu’elle déteste lorsque sa colocataire ose ne serait-ce que sous-entendre leur existence !
« Pas comme ça. »
Plus de moquerie dans sa voix, ni même d’inquiétude feinte. Mais son ton a baissé de plusieurs octaves et je comprends qu’elle sait. Elle sait que quelque chose ne va réellement pas, quelque chose de différent des autres jours. Je me tourne vers elle, je plante mes yeux dans les siens. Ses longs cheveux blonds cascadent le long de son épaule droite. J’ouvre la bouche… Avant de la refermer. Tout à coup, la regarder me parait insurmontable ; à la place de son jeune visage, je vois celui plus âgé et mature d’une femme aussi blonde qu’elle qui me souriait avec bienveillance. À la place de ses yeux bleus, je vois l’éclat glaciaux de ceux d’une femme dont le visage plein d’ombres m’inspire rage et passion.
De nouveau ce désespoir. Tous mes mots se font engloutir par ce sentiment qui tourbillonne à l’intérieur de moi. Mes traits s’affaissent avant de se crisper sous la douleur d’un coup invisible. Je repars à mon sac, à mes affaires pour cacher mes yeux piquants et le tremblement de mes mains.
Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
« Là, tu vois ! »
Elle s’exclame. Rockfield. Rockfield dont je connais toutes les petites habitudes du quotidien, qui sort toujours de la chambre avec une trace de dentifrice au coin des lèvres, qui brosse ses cheveux le matin mais surtout pas le soir, qui prend de la place où qu’elle soit, qui se balade en soutien-gorge entre nos deux lits, qui mange à n’importe quelle heure de la journée, qui boit même quand ce n’est pas un jour de fête, qui se gave de bandes dessinées qui la font rire ou parfois pleurer, qui se tourne vers le mur pour cacher ses yeux humides car elle a honte de ressentir quoi que ce soit devant les autres, qui me lance des regards noirs à tout va quand nous nous croisons dans les couloirs mais dont je surprends sur moi des yeux pensifs lorsque je travaille silencieusement sur mon lit, qui me gourmande de sourires moqueurs, qui m’insulte parfois, qui me répète qu’elle ne me supporte pas et qui arrive pourtant à rire quand elle entend les blagues que j’échange avec Zikomo, qui rentre toujours des vacances chez sa famille en sentant l’alcool et le tabac, qui a peur de moi quand je fais des gestes brusques mais qui parfois me colle d’un peu trop près sans avoir l’air de le faire. Rockfield, dont je ne connais ni les aspirations futures, ni les goûts, ni le nom de ses amis, ni ce qu’elle fait quand elle dort dehors ou qu’elle disparaît pendant plusieurs jours. Ashley Rockfield me rappelle Herminie, elle me rappelle Aude Luneau, elle me rappelle l’envie que j’avais parfois d’embrasser les lèvres d’Elowen, elle me rappelle les regards que nous échangions avec Thalia, elle me rappelle ce que ne sera jamais Gabryel.
Jamais je n’ai pensé à elle de cette façon, aussi pleinement, aussi entièrement. Je me demande ce que Kristen aurait pensé de ces pensées et je me demande ensuite ce que Rockfield penserait du fait que j’ai tellement envie de retrouver ma directrice que je pourrais supplier Merlin ou n’importe quel Dieu inexistant de me donner ce que je désire. Je pourrais sacrifier ce que j’aime le plus, vendre ma magie, me couper un membre, détruire mes années de recherche, abandonner Zikomo, trahir Nyakane pour la retrouver elle, me confronter à sa cruauté, échanger des mots pleins de colère et de haine, la voir me lancer au visage des répliques qui blessent et qui restent. Je donnerai tout pour que ma vie ait de nouveau un sens.
« Tu vois ! répète Rockfield sans se douter que durant les quelques secondes qui ont séparé ses deux interventions, j’ai vécu tout un monde d’espoir et de désillusions. D’habitude, tu réagis pas comme ça du tout ! Alors me fais pas croire que tout va bien ! »
C’est si soudain que moi-même j’en suis étonnée. Une vague de haine jaillit du plus profond de moi. En trois pas, j’ai traversé la chambre sous le regard effaré de la blonde. Au quatrième, je suis sur elle et je la plaque brutalement contre le mur.
« Je te fais rien croire DU TOUT ! crié-je en la secouant pour mieux l'aplatir contre la paroi. Alors lâche-moi parce que j’ai très envie de me défouler sur toi, là, compris ? »
Frapper, faire souffrir, déverser ma peur de ne jamais réussir me débarrasser de cet horrible sentiment qui me tenaille quand le Sortilège ne fait plus effet. Frapper pour ne rien ressentir, frapper pour que quelqu’un paye. Quelqu’un doit payer pour tout ce qui arrive, quelqu’un doit souffrir à ma place, à la place de celle sur laquelle je ne peux pas me venger, quelqu’un doit prendre à sa place !
« O-o-ok, ok, ok, bafouille Rockfield en s’agrippant à mon bras qui lui écrase la gorge. Tu vas pas… »
Les mots se coincent dans sa gorge. Son regard écarquillé à quelque chose de familier. Elle avait le même dans la forêt, quand je l’ai malmenée de la même façon. La peur la cloue sur place et pour la première fois depuis que le Sortilège m’a abandonnée, je me sens un tout petit peu mieux. Je me nourris de cet effroi qui me donne l’impression que tout n’est pas perdu, que je peux encore contrôler ça, ma force, le pouvoir que j’ai sur les autres, sur elle. Tout n’est pas perdu. Tout n’est pas perdu.
« Aelle… Je… »
Elle ouvre grand la bouche pour respirer. Qu’en penserait Kristen, si prompte à souligner mes échecs, à m’abandonner, à me mettre en danger, à me faire tourner en bourrique et à jouer avec mes sentiments ? Qu’en penserait-elle si elle me voyait ainsi, elle qui éviscère les gens ? Elle trouverait certainement le moyen d’être déçue et de me faire la leçon, elle qui a fait tant d'erreurs et qui espérait se racheter avec moi ! Quel échec. Quel échec je suis pour elle.
« … du… mal à… Respi… »
Je m’éloigne soudainement de Rockfield qui se penche en avant, la main sur la gorge. Le souffle court, je la regarde, je la domine de toute ma taille. Je n’ai même pas envie de lui faire du mal, elle ne m’inspire aucune haine profonde, mais elle au moins est là. Elle peut recevoir mes coups, mes cris, mes reproches. Elle peut recevoir ma colère.
Elle s’exclame. Rockfield. Rockfield dont je connais toutes les petites habitudes du quotidien, qui sort toujours de la chambre avec une trace de dentifrice au coin des lèvres, qui brosse ses cheveux le matin mais surtout pas le soir, qui prend de la place où qu’elle soit, qui se balade en soutien-gorge entre nos deux lits, qui mange à n’importe quelle heure de la journée, qui boit même quand ce n’est pas un jour de fête, qui se gave de bandes dessinées qui la font rire ou parfois pleurer, qui se tourne vers le mur pour cacher ses yeux humides car elle a honte de ressentir quoi que ce soit devant les autres, qui me lance des regards noirs à tout va quand nous nous croisons dans les couloirs mais dont je surprends sur moi des yeux pensifs lorsque je travaille silencieusement sur mon lit, qui me gourmande de sourires moqueurs, qui m’insulte parfois, qui me répète qu’elle ne me supporte pas et qui arrive pourtant à rire quand elle entend les blagues que j’échange avec Zikomo, qui rentre toujours des vacances chez sa famille en sentant l’alcool et le tabac, qui a peur de moi quand je fais des gestes brusques mais qui parfois me colle d’un peu trop près sans avoir l’air de le faire. Rockfield, dont je ne connais ni les aspirations futures, ni les goûts, ni le nom de ses amis, ni ce qu’elle fait quand elle dort dehors ou qu’elle disparaît pendant plusieurs jours. Ashley Rockfield me rappelle Herminie, elle me rappelle Aude Luneau, elle me rappelle l’envie que j’avais parfois d’embrasser les lèvres d’Elowen, elle me rappelle les regards que nous échangions avec Thalia, elle me rappelle ce que ne sera jamais Gabryel.
Jamais je n’ai pensé à elle de cette façon, aussi pleinement, aussi entièrement. Je me demande ce que Kristen aurait pensé de ces pensées et je me demande ensuite ce que Rockfield penserait du fait que j’ai tellement envie de retrouver ma directrice que je pourrais supplier Merlin ou n’importe quel Dieu inexistant de me donner ce que je désire. Je pourrais sacrifier ce que j’aime le plus, vendre ma magie, me couper un membre, détruire mes années de recherche, abandonner Zikomo, trahir Nyakane pour la retrouver elle, me confronter à sa cruauté, échanger des mots pleins de colère et de haine, la voir me lancer au visage des répliques qui blessent et qui restent. Je donnerai tout pour que ma vie ait de nouveau un sens.
« Tu vois ! répète Rockfield sans se douter que durant les quelques secondes qui ont séparé ses deux interventions, j’ai vécu tout un monde d’espoir et de désillusions. D’habitude, tu réagis pas comme ça du tout ! Alors me fais pas croire que tout va bien ! »
C’est si soudain que moi-même j’en suis étonnée. Une vague de haine jaillit du plus profond de moi. En trois pas, j’ai traversé la chambre sous le regard effaré de la blonde. Au quatrième, je suis sur elle et je la plaque brutalement contre le mur.
« Je te fais rien croire DU TOUT ! crié-je en la secouant pour mieux l'aplatir contre la paroi. Alors lâche-moi parce que j’ai très envie de me défouler sur toi, là, compris ? »
Frapper, faire souffrir, déverser ma peur de ne jamais réussir me débarrasser de cet horrible sentiment qui me tenaille quand le Sortilège ne fait plus effet. Frapper pour ne rien ressentir, frapper pour que quelqu’un paye. Quelqu’un doit payer pour tout ce qui arrive, quelqu’un doit souffrir à ma place, à la place de celle sur laquelle je ne peux pas me venger, quelqu’un doit prendre à sa place !
« O-o-ok, ok, ok, bafouille Rockfield en s’agrippant à mon bras qui lui écrase la gorge. Tu vas pas… »
Les mots se coincent dans sa gorge. Son regard écarquillé à quelque chose de familier. Elle avait le même dans la forêt, quand je l’ai malmenée de la même façon. La peur la cloue sur place et pour la première fois depuis que le Sortilège m’a abandonnée, je me sens un tout petit peu mieux. Je me nourris de cet effroi qui me donne l’impression que tout n’est pas perdu, que je peux encore contrôler ça, ma force, le pouvoir que j’ai sur les autres, sur elle. Tout n’est pas perdu. Tout n’est pas perdu.
« Aelle… Je… »
Elle ouvre grand la bouche pour respirer. Qu’en penserait Kristen, si prompte à souligner mes échecs, à m’abandonner, à me mettre en danger, à me faire tourner en bourrique et à jouer avec mes sentiments ? Qu’en penserait-elle si elle me voyait ainsi, elle qui éviscère les gens ? Elle trouverait certainement le moyen d’être déçue et de me faire la leçon, elle qui a fait tant d'erreurs et qui espérait se racheter avec moi ! Quel échec. Quel échec je suis pour elle.
« … du… mal à… Respi… »
Je m’éloigne soudainement de Rockfield qui se penche en avant, la main sur la gorge. Le souffle court, je la regarde, je la domine de toute ma taille. Je n’ai même pas envie de lui faire du mal, elle ne m’inspire aucune haine profonde, mais elle au moins est là. Elle peut recevoir mes coups, mes cris, mes reproches. Elle peut recevoir ma colère.
Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
« Faut qu’t’arrêtes de faire ça, » articule-t-elle d’une voix hachée en s’éloignant de moi. Ses jambes ne semblent plus la porter puisqu’elle s’effondre sur son lit. « Faut que t’arrêtes de frapper les autres quand tu vas pas bien. »
Un long silence fait suite à cette réplique d’une justesse effrayante. Plantée à côté de l’entrée de la salle de bain, j’observe la blonde se masser la gorge. La tête baissée, les yeux fermés, je devine qu’elle a davantage besoin de retrouver une contenance que d’apaiser la douleur née de ma brutalité. Mon cœur bat à toute allure et résonne dans mes oreilles. Mais au lieu de partir comme j’en avais l’intention, je traverse la pièce pour prendre appui sur mon bureau, le visage penché. Mes cheveux forment deux barrières contre mes joues qui me soustraient au monde.
Le temps s’étire. Je n’ose pas bouger, de peur d’avoir encore envie de frapper quelque chose, et j’imagine que Rockfield non plus n’ose pas faire un geste, de peur de se prendre un coup. Le temps s’étire jusqu’à ce que naturellement, les tensions s’apaisent. J’entends des bruits dans mon dos et refuse de me retourner. Puis la porte de la chambre se referme doucement — elle a quitté la pièce.
Je me redresse dans un long soupir. Mes muscles sont si crispés que je ne parviens qu’à m’affaler sur ma chaise, les bras ballants et le regard vide. J’ai l’impression que la scène que je viens de vivre n’était qu’une projection de mon esprit. Si je n’avais pas les mains qui tremblaient, j’aurais été persuadée de l’avoir rêvée.
« Aelle ? »
Zikomo. Il se faufile par la fenêtre que je laisse entrouverte pour lui lorsque le temps est clément. Dans tous les cas, il trouve toujours une solution pour rentrer dans la chambre. Il saute sur le lit, la mine inquiète. Aucune trace de Nyakane. Le petit Mngwi me rejoint en deux bonds et du plateau du bureau sur lequel il piétine allègrement mes cours, il me saute dans les bras sans me demander mon avis. Je le serre machinalement, comme si je n’étais pas réellement présente.
« Les souvenirs ? chuchote-t-il.
— Toujours là.
— Peut-être que…, hésite-t-il avant de reprendre sur un ton plus déterminé : peut-être que tu devrais m’en parler. Ça te ferait du bien de sortir ça de ta tête, tu verras.
— Non.
— Je sais que l’idée te déplaît, Aelle, mais tu devrais…
— Non, » répété-je d’une voix détachée.
Ces souvenirs-là, personne n’en a jamais entendu parler, pas même la principale concernée — surtout pas elle. Je n’ai jamais fait le récit de cet été-là à quiconque, Zikomo m'a retrouvée là-bas, mais il n'est resté qu'un fragment de temps. Maintenant, je peux m’en rappeler puisque les trous dans ma tête sont destinés à rester comblés. Un jour, le Mngwi m’a vu revenir après une longue absence. Il a vu ma tristesse et ma colère, il a vu ma déception, mon désespoir. Il était là pour supporter mes humeurs en balançoire, il était là dans ma folle quête de compréhension. Et il était là également quand j’ai compris que rien ne me permettrait jamais de la retrouver. Mais il n’a jamais su ce qui s’était passé exactement. Personne n’en a jamais rien su. D’ailleurs, ces huit derniers mois, je ne le savais pas non plus. S’il n’y a plus personne pour se souvenir d’un événement, peut-on réellement dire que celui-ci a eu lieu ? Je n’en suis pas certaine. Mieux vaut éviter, dans ces conditions, d’ébruiter l’histoire de mon désespoir. Si je n’en parle pas, ce sera comme si rien ne s’était passé.
N’est-ce pas ?
Un long silence fait suite à cette réplique d’une justesse effrayante. Plantée à côté de l’entrée de la salle de bain, j’observe la blonde se masser la gorge. La tête baissée, les yeux fermés, je devine qu’elle a davantage besoin de retrouver une contenance que d’apaiser la douleur née de ma brutalité. Mon cœur bat à toute allure et résonne dans mes oreilles. Mais au lieu de partir comme j’en avais l’intention, je traverse la pièce pour prendre appui sur mon bureau, le visage penché. Mes cheveux forment deux barrières contre mes joues qui me soustraient au monde.
Le temps s’étire. Je n’ose pas bouger, de peur d’avoir encore envie de frapper quelque chose, et j’imagine que Rockfield non plus n’ose pas faire un geste, de peur de se prendre un coup. Le temps s’étire jusqu’à ce que naturellement, les tensions s’apaisent. J’entends des bruits dans mon dos et refuse de me retourner. Puis la porte de la chambre se referme doucement — elle a quitté la pièce.
Je me redresse dans un long soupir. Mes muscles sont si crispés que je ne parviens qu’à m’affaler sur ma chaise, les bras ballants et le regard vide. J’ai l’impression que la scène que je viens de vivre n’était qu’une projection de mon esprit. Si je n’avais pas les mains qui tremblaient, j’aurais été persuadée de l’avoir rêvée.
« Aelle ? »
Zikomo. Il se faufile par la fenêtre que je laisse entrouverte pour lui lorsque le temps est clément. Dans tous les cas, il trouve toujours une solution pour rentrer dans la chambre. Il saute sur le lit, la mine inquiète. Aucune trace de Nyakane. Le petit Mngwi me rejoint en deux bonds et du plateau du bureau sur lequel il piétine allègrement mes cours, il me saute dans les bras sans me demander mon avis. Je le serre machinalement, comme si je n’étais pas réellement présente.
« Les souvenirs ? chuchote-t-il.
— Toujours là.
— Peut-être que…, hésite-t-il avant de reprendre sur un ton plus déterminé : peut-être que tu devrais m’en parler. Ça te ferait du bien de sortir ça de ta tête, tu verras.
— Non.
— Je sais que l’idée te déplaît, Aelle, mais tu devrais…
— Non, » répété-je d’une voix détachée.
Ces souvenirs-là, personne n’en a jamais entendu parler, pas même la principale concernée — surtout pas elle. Je n’ai jamais fait le récit de cet été-là à quiconque, Zikomo m'a retrouvée là-bas, mais il n'est resté qu'un fragment de temps. Maintenant, je peux m’en rappeler puisque les trous dans ma tête sont destinés à rester comblés. Un jour, le Mngwi m’a vu revenir après une longue absence. Il a vu ma tristesse et ma colère, il a vu ma déception, mon désespoir. Il était là pour supporter mes humeurs en balançoire, il était là dans ma folle quête de compréhension. Et il était là également quand j’ai compris que rien ne me permettrait jamais de la retrouver. Mais il n’a jamais su ce qui s’était passé exactement. Personne n’en a jamais rien su. D’ailleurs, ces huit derniers mois, je ne le savais pas non plus. S’il n’y a plus personne pour se souvenir d’un événement, peut-on réellement dire que celui-ci a eu lieu ? Je n’en suis pas certaine. Mieux vaut éviter, dans ces conditions, d’ébruiter l’histoire de mon désespoir. Si je n’en parle pas, ce sera comme si rien ne s’était passé.
N’est-ce pas ?
Dernière modification par Aelle Bristyle le 11 avr. 2025, 17:31, modifié 1 fois.
Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Détails vus avec la plume de Kristen
— 254 jours plus tôt —
Été 2048
Samedi 27 juin
Été 2048
Samedi 27 juin
Je crois d’abord à un mirage. Ce ne serait pas le premier. Mais en me rapprochant je remarque la forme qui se dessine loin en-dessous de moi et qui fend les flots comme une entaille. Mon espoir est récompensé : une île ! Le visage trempé par la pluie et les membres figés par le froid, je n’ai pas le cœur à me réjouir. Concentrée, je fais accélérer mon Brossdur en plissant les yeux pour ne pas perdre l’objectif.
La pluie s’est mise à tomber après une demi-heure d’infructueuses recherches. Les gouttes glaciales se sont ajoutées aux rafales de vent et à la température capricieuse. J’ai cru à plusieurs reprises devoir faire demi-tour ; au moment où une bourrasque plus puissante que les autres a failli me faire tomber de mon balai ou lorsque ma main s’est décrochée du manche à cause de ma peau et de mes muscles rendus insensibles par le froid. Mais j’ai persisté, j’ai sillonné les flots sans oser sortir ma baguette pour lancer le sortilège de Pointe au nord de peur de la faire tomber et après plusieurs échecs, ma détermination a fini par payer : l’Île de Drear, à n’en point douter, se dévoile à moi.
L’île est de taille modeste, cernée sur les côtés par des falaises escarpées qui tombent brutalement dans la mer déchaînée. Les vagues se fracassent contre ces barrières naturelles dans un grondement furieux qui se mélange aux hurlements du vent. Au sud, la terre peine à se frayer un passage hors de la mer, puis en certains endroits la roche noirâtre commence à se parer d’une herbe rase et triste battue par les vents qui devient plus fournie en s’enfonçant sur l’île. Là, une grappe d’arbres malheureux semble cacher quelques habitations. Je survole ce paysage désolé, perdue par la taille du lieu et incapable de deviner où une sorcière de la trempe de Kristen Loewy aurait pu vouloir installer son repart dans un tel décors.
Il m’est impossible d’observer le nord de l’île d’où je me tiens : sur la côté ouest, la terre s’élève brusquement en un éperon rocheux tranchant et lugubre duquel file une longue crête qui fend parallèlement la lande herbeuse vers le nord-est. Je la dépasse à son endroit le plus bas, surprise de découvrir derrière cette montagne escarpée, blottie contre le versant, une forêt beaucoup plus fournie que celle du sud. J’aperçois derrière la canopée l’éclat blanchâtre de bâtiments. Ceux-ci me paraissent plus imposants que les autres.
Je décide de faire le tour de l’île pour prendre une décision quant à la suite de mon périple. Je repousse la sensation de froid, la douleur dans mes cuisses et mes fesses, ainsi que la fatigue qui tétanise mes muscles peu habitués au vol pour faire une pointe de vitesse jusqu’à l’extrémité nord où je trouve une falaise dont l'à-pic vertigineux me fait tourner la tête avant même que je n’y pose le pied. Je vérifie qu’aucune grotte difficilement accessible ne se trouve le long de la falaise ; qui sait, après avoir caché une énigme farfelue dans un tableau et m’avoir forcé à venir sur cette île, Loewy pourrait bien vouloir me faire ramper dans les entrailles angoissantes d’une grotte. Mais je ne trouve rien de la sorte, à l’image de mes premiers repérages de l’île qui ne m’ont fourni aucun indice : si Kristen Loewy se trouve ici, elle est bien cachée et survoler les lieux ne sera pas suffisant pour qu’elle se dévoile à moi. On ne retrouve pas une telle femme en se pointant à l’endroit indiqué. Ce serait trop simple. Il faut fouiller, encore et encore, persister jusqu’à l’épuisement, et alors seulement, peut-être, un indice se dévoilera à nous. Et encore.
Épuisée par mon vol et par tout le travail qu’il me reste à abattre pour parvenir au terme de ma quête, je perds de l’altitude jusqu’à atterrir sur la pointe Nord en prenant soin de mettre plusieurs mètres entre moi et le vide. La pluie est moins forte ici, mais le vent tout aussi impétueux que dans les hauteurs. Je fais quelques pas pour me dégourdir les jambes en me battant pour tenir mon balai tout en remontant les pans du manteau pour me protéger le cou.
Je confonds ses grognements avec les roulements du tonnerre au loin. Je ne la vois ni arriver ni sauter dans ma direction. Lorsque je prends conscience de sa présence, elle est déjà sur moi. Un poids me tombe sur le dos et plusieurs paires de pattes m’écrasent lorsque m’affale la tête la première dans la lande boueuse. Mon balai est éjecté loin de moi, la panique brûle mes tripes et mon cœur frappe contre mes côtes. Enfin, je l’entends : ses grognements enragés dans ma nuque. Moins d’une seconde plus tard, une formidable douleur à l’épaule m’arrache un cri angoissé lorsque deux rangées de dents tranchantes s’enfoncent dans ma chair. Je réagis instinctivement : je rue en arrière pour me débarrasser de la créature. Elle ne devait pas s’y attendre car elle tombe lourdement sur le côté, me laissant le laps de temps nécessaire pour attraper ma baguette. À peine mes doigts se referment-ils sur le bois de ginkgo que l’horrible bête s’élance dans ma direction. Ma vision se rétrécit pour ne voir qu’elle, je n’arrive ni à réfléchir ni à prendre une décision concrète : c’est l’instinct qui me fait crier mon sortilège, mes muscles agissent sans ma permission, motivés par la peur, l’horreur et une légère dose de rage, cocktail qui me permet de rouler sur le côté et de brandir ma main d’arme en direction du danger.
« Reducto ! »
La surprise de l’attaque diminue mes capacités : le sortilège frappe le côté gauche et réduit en miette les os de ce que je devine n’être qu’une seule des nombreuses pattes de l’immonde créature. Son rugissement de douleur est une mélodie fabuleuse à mes oreilles, mais je ne prends pas le temps de l’apprécier : je me recule précipitamment, glissant dans la boue sans réussir à me redresser sur mes jambes tremblantes.