6 mai 2024, 19:02
Ces braises que l'on étouffe  PV 
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TW : violences sexistes et sexuelles

Partie I


« C’est qui celle-là ? demanda l’inspecteur à son collègue en croquant généreusement dans son burger dégoulinant de fromage fondu et de mayonnaise. Putain, on sait plus faire de bons steaks dans c’pays ! On dépense une fortune pour bouffer d’la merde ! Sérieux, regarde ça ! »

Il retira le pain supérieur de son sandwich et exposa la preuve de son indignation en évidence sous les yeux de Michael Jones, une jeune recrue de vingt-deux ans. Même si peu de grades hiérarchiques séparaient les deux hommes, l’agent Jones était très impressionné par la carrure et la présence de son aîné et il se demandait s’il pourrait un jour, comme lui, imposer tant de respect. Quand l’inspecteur Carrey jeta le burger contre le mur et qu’il glissa lentement vers la poubelle, l’admiration de Michael ne fit qu’augmenter.

« C’est une folle de junkie qu’on a retrouvée avec les gosses du square, chef, répondit l’agent en se parant d’assurance et de dédain. Un gros cas, ça va vous changer. Paraît qu’elle a agressé un mec. »

L’inspecteur s’approcha de la cellule et voulut inspecter la jeune femme sous toutes ses coutures. Tout le monde connaissait bien les gosses du square, surtout les filles comme elle, on savait ce qu’elles faisaient la nuit pour se payer la came qu’elles consommaient dès le matin. Celle-ci avait l’air d’être bien golée sous sa longue tignasse emmêlée, elle ne devait pas si mal s’en sortir, là-bas, dans la rue. L’inspecteur voulut voir son visage, parce qu’il aimait bien le visage désespéré des petites comme elle à l’ombre des barreaux, ça leur donnait un côté féroce, comme des tigres en cage.

« Hé, tourne-toi, j’peux pas voir ta gueule ! s’écria Carrey en tapant sa matraque sur les barreaux.
La fille ne bougea pas d’un pouce. L’inspecteur détestait qu’on ne s’exécute pas tout de suite. Ses ordres avaient toujours été absolus. Le dompteur ne doit pas s’inquiéter de la désobéissance du tigre : il dit et l’animal fait.
- Tourne-toi, putain, j’t’ai dit, ou j’m’arrange pour t’fout’ dans la pire taule du coin, du genre où tu t’feras passer dessus, salope !
- Chef, elle a piqué une sacrée crise quand on l’a embarquée et elle vient juste de se calmer. Peut-être bien qu’elle dort, proposa l’agent Jones.
- C’est pas l’armée du salut, ici. Moi, j’interroge les suspects et j’aime qu’on m’réponde et qu’on m’obéisse, nom de dieu. Bon, résumé de l’affaire, ordonna-t-il.
Le jeune agent de police se réfugia dans la contemplation de ses chaussures et récita :
- On la suspecte d’avoir envoyé un mec à l’hôpital. Il avait de longues entailles un peu partout sur le corps, des blessures à l’arme tranchante. Probablement de grande taille, un gros couteau de boucher ou peut-être même… enfin c’est beaucoup moins probable à mon avis, mais ils disent que les blessures auraient pu être causées par une sorte d’épée. D’après la netteté des entailles, ils pensent même à un katana, vous savez, ces épées japonaises de samouraïs…
- Tu t’fous de ma gueule, là ? Alors ce serait elle ? Et il est où, ce gatana ?
- On n’a pas encore retrouvé l’arme mais un objet si particulier devrait être moins difficile à dénicher. En revanche, on a retrouvé le sang du type sur un sweatshirt. On fait des analyses pour savoir si c’était le sien, mais plusieurs témoins l’ont vue le porter. Ils ont pas beaucoup de fringues, ces gens-là, vous savez, alors on se rappelle bien de qui a quoi. C’est pour ça qu’elle est là. »

L’inspecteur secoua la tête, contrarié, et cria encore quelque chose à l’attention de l’emprisonnée. Mais celle-ci ne l’entendait pas. Face au mur de sa cellule, verdâtre et tout cloqué par l’humidité, la jeune femme tentait d’entrer en communication avec sa sauveuse. Je dois sortir, je dois m’échapper d’ici, aide-moi, s’il te plaît, aide-moi à sortir de là, ils vont me faire du mal. Elle cherchait la main tendue dans son esprit, celle qui l’avait protégée de cet abominable vieillard qui lui avait sauté dessus, dans la ruelle à côté du square, et qui l’avait touchée à des endroits où elle ne voulait pas être touchée. Soudain, la main protectrice avait jailli de l’obscurité et l’homme s’était ouvert de partout, comme tailladé par des fils tranchants si fins qu’ils devenaient invisibles. Il y avait eu beaucoup de sang, c’était chaud et réconfortant, car elle avait eu très froid, à moitié déshabillée, la nuit, là-bas, sous ces mains glacées.

Ici aussi, l’air était glacial. La petite fenêtre barrée de la cellule laissait passer un courant d’air. Il fallait qu’elle vienne, cette ombre dans sa tête, et qu’elle l’emmène dans un endroit chaud, à l’abri de ces gens menaçants. Pendant des heures, la jeune femme pria silencieusement et tenta de toutes ses forces d’invoquer son ange gardien. Les policiers la pensaient folle et riaient d’elle, car elle murmurait parfois, tout bas : « viens, viens me sauver, sors-moi de là ». La nuit passa, puis la journée suivante, et ce fut la nuit, encore. La jeune femme avait continué d’implorer dieu-sait-qui du matin au soir. Les policiers rirent encore plus fort quand elle commença à s’agacer : « c’est toi qui m’as mise dans cette situation, tu dois m’en sortir, je sais que c’est toi, je sais que t’es là ».

L’inspecteur Carrey avait demandé à ses collègues de la surveiller de près, au cas où elle aurait commencé à se frapper la tête contre les murs. Pendant ce temps, toute tentative d’interrogatoire était vaine. Le résultat du test ADN résoudrait de toute façon le problème, il n’y avait qu’à attendre que les gars du labo aient fini. C’est qu’ils prenaient leur temps ! Ce n’était de toute façon qu’une bande d’incapables qui ne se frottaient jamais au terrain, de sales intellos qui pensaient tout savoir : Carrey les détestait.

Et puis, quelques jours plus tard, Pierson, un petit binoclard que personne ne remarquait mais qui avait l’intérêt de bien manipuler les outils du labo, frappa à la porte de l’inspecteur Carrey.
« Les résultats de l’affaire du square, dit Pierson en posant le dossier sur le bureau de l’inspecteur.
L’inspecteur le feuilleta rapidement et, fatigué, préféra demander :
- Alors, qu’est-ce que ça dit ? On peut l’envoyer croupir ? On a besoin de la cellule pour les autres dingues du coin.
- C’est négatif, monsieur. Il n’y a aucune trace de l’ADN de cette jeune fille sur le vêtement.
- Quoi ? Mais c’est impossible ! Trois témoins nous ont dit la même chose ! Ils l’ont vue avec ce sweat, elle dormait même avec parce qu’il est doublé ! Z’avez bien vu qu’il était doublé avec cette espèce de moumoute, non ? C’est le sien, c’est pour dormir dehors, c’est logique, vous avez rien dans le crâne ou quoi ? s’emporta Carrey, persuadé que son raisonnement était imparable.
- Les résultats sont formels, monsieur. Vous allez devoir la relâcher, nous n’avons rien contre cette fille. À mon avis, elle a surtout besoin d’aide…
- Je t’en foutrais, de l’aide, s’écria-t-il en tapant le poing sur son bureau. Mon cul aussi il a besoin d’aide ! Merde !
Le laborantin laissa l’inspecteur s’énerver un instant. Il savait que Carrey rebondirait.
- Et si c’est pas le sien, à qui il est, ce sweat ? Devait bien y avoir l’ADN de quelqu’un dessus ! Un cheveu, quelque chose !
- Oh, oui, je dirais même que ce vêtement est particulièrement sale. Il est probablement rempli de traces humaines, mais aucune qui ne corresponde à nos fichiers. Hormis le sang de la victime, bien sûr. »

L’enquête ne pouvait plus se concentrer sur cette junkie du square et en l’absence de preuves, il était nécessaire de la relâcher. Carrey ne put se résoudre à ouvrir lui-même la cellule et laissa Jones s’y coller, ce qui procura à ce dernier un intense sentiment de satisfaction. Quand elle partit, Pierson était là. Ce n’était pas dans ses habitudes, il n’avait rien à faire ici quand il avait du travail ailleurs. Mais il regarda la jeune femme quitter le commissariat, il l’observa jusqu’au bout avec une certaine intensité. Carrey prit ce geste pour une marque de compassion du laborantin envers la jeunesse dépravée, ce qui le dégoûta au plus haut point.

Partie II


On n’avait rien de précieux, quand on vivait auprès des gosses du square. Ça ne servait à rien, les choses précieuses, c’était autant de vols possibles, de bagarres, de violence. Il valait mieux dépenser vite le peu de fric qu’on gagnait. Les plus jeunes ne se nourrissaient que de chips, de gâteaux et de bonbons et les aînés leur faisaient la morale en partageant avec eux leurs sandwiches sans crudités. On s’achetait quelques fringues et on en volait d’autres, tant qu’on était là. Il fallait s’éloigner du square pour trouver les meilleurs magasins à gruger, car les commerçants alentours étaient devenus trop méfiants : caméras de surveillance, vigiles, et tout le toutim. Les plus vieux sortaient dans les bars pour raccourcir leurs nuits et dormir plus profondément. La jeune femme ne faisait pas exception et n’avait en sa possession que le strict nécessaire à sa survie dans la rue. La seule chose qui sortait de l’essentiel, c’était ce petit pendentif qu’elle chérissait plus que tout. Un simple collier avec une chaîne au bout de laquelle pendait une médaille. D’un côté, un étrange symbole géométrique était gravé. De l’autre, un mot incompréhensible : « Yshre ». De ce qu’elle avait entendu, cela ne ressemblait pas à un prénom. Les gamins du square s’appelaient Liam, Charlie, Connor, Maeve, Ava, Sam… Il n’y avait pas de suites de lettres bizarres. La jeune femme n’était même pas sûre de la prononciation de ce mot. Et pourtant, elle n’avait que cette piste, alors c’est le prénom qu’elle adopta. Yshre. Yshre tout seul, sans rien derrière. Juste Yshre. Il n’y en avait probablement pas d’autres sur Terre et cette idée la réconfortait secrètement.

Elle ne retourna pas au square. Elle n’avait plus rien à y faire et il y avait encore le souvenir de cet homme là-bas : son sang et le reste avaient souillé les lieux pour toujours. Elle voulait comprendre ce qui se passait en elle et qui elle était. Quelle était cette force destructrice qui l’avait protégée de la violence de ce vieillard ? Pourquoi demeurait-elle si désespérément silencieuse depuis ? Où était-il passé, cet ange gardien, ce dieu vengeur ? Reviendrait-il un jour, inopinément ? Tuerait-il, cette fois ? Qui ?

Avant la manifestation de cet étrange pouvoir, elle n’avait qu’un seul objectif : survivre. Tout allait dans cette direction, chacun de ses actes avait été motivé par la volonté pure et simple de rester en vie. Parfois, cela lui paraissait bien étrange. Pourquoi se battre quand on n’a rien ? Pour quoi se battre, hein ? Et pourtant, il était là, cet élan vital inexplicable, et il lui faisait passer les jours les uns après les autres. Jusqu’au séisme : l’apparition de cet être intérieur dévastateur et protecteur.

Yshre avait perdu la quasi-totalité de sa mémoire. Elle avait dû réapprendre son apparence en se regardant dans le reflet des vitres et vitrines ou dans l’espace réduit d’un rétroviseur. Ce qu’elle avait découvert ne la dérangeait pas : elle avait peu d’a priori à ce sujet. Elle estimait avoir entre vingt et vingt-trois ans. Ses longs cheveux noirs emmêlés prouvaient qu’elle n’accordait pas beaucoup d’importance à son apparence : la rue, ce n’est pas un concours de beauté – ce n’est d’ailleurs pas plus mal d’avoir l’air plus moche qu’on ne l’est, dans ces conditions. Elle avait de jolis yeux et ça, elle n’y pouvait rien : l’un était vert tandis que l’autre était bleu, mais on pouvait presque s’y tromper, de loin, tant les couleurs étaient proches. Ce n’était pas flagrant mais cela suscitait un peu de curiosité, comme si l’on sentait que quelque chose n’était pas tout à fait en place dans son regard, sans pouvoir mettre le doigt dessus. Elle était de taille moyenne, maigrichonne et creusée mais cela passait presque inaperçu dans ses vêtements trop larges.

En dehors de ces informations physiques faciles à obtenir, elle savait peu de choses sur elle-même : un prénom (ou pas) et la certitude qu’elle couvait une dangereuse folie sanguinaire et incontrôlable. Elle n’avait pas le choix : il lui fallait enquêter sur la source de ce pouvoir afin de parvenir à le contrôler. Était-elle une sorte de super-héros de l’ombre à qui on avait offert ce pouvoir pour combattre le crime, comme Batman, le héros de la BD que Liam lisait, au square ? En tout cas, il l’avait déjà mis dans un sacré pétrin et Yshre n’avait aucune intention de se retrouver enfermée dans une cellule à nouveau. Jamais, jamais, jamais on ne la mettrait en cage une fois de plus. Elle avait les moyens de se défendre, il fallait juste trouver, comprendre, apprendre, manipuler, contrôler.

Un soir comme les autres, alors qu’Yshre ne savait pas où chercher, un homme l’interpela. Il empestait l’alcool, titubait et avait perdu la moitié de ses dents.
« Héhé… J’vois les couleurs tout autour d’toi ! Ils nous ont menti, tu savais ? Y en a partout ! Partout, j’te dis ! Ils ont dit qu’c’était qu’des conneries mais j’étais là ! Eh oui, j’étais dans l’coup, on croirait pas, hein ! Y se sont débarrassés d’moi parce que j’allais dire à tout l’monde que c’était pas un canular, cette histoire de sorciers et d’magie et tout l’reste ! Mais r’garde-moi, hé, y s’sont débarrassés d’moi mais ça m’empêche pas de tout balancer, hein ! Et qu’est-ce qu’y vont faire ? Hein ? J’suis qu’un pauv’ fou ! Ha ha ha ! Allez, fais voler ma bière, ma belle ! Montre-moi tes tours, allez ! »

Elle n’y prêta pas beaucoup d’attention et fila vite dans la rue pour éviter toute conversation avec cet homme visiblement dérangé. Mais cette rencontre lui resta en mémoire les jours suivants. S’il y avait eu des rumeurs de sorcellerie dans le coin, les journaux avait dû en parler, ce genre de choses, canular ou pas, laissaient des traces. Par chance, il y avait près de son ancien square une vieille femme qui se faisait appeler « Mère Papier » par les jeunes du coin, en raison de sa passion pour les journaux de presse quotidienne régionale qu’elle collectionnait avidement et qu’elle espérait un jour revendre à prix d’or. Il faudrait donc retourner là-bas.

Yshre dut négocier avec la vieille. Mère Papier attendait depuis si longtemps le jour où quelqu’un voudrait lui racheter ses vieux journaux que son prix était tout à fait exorbitant. De plus, lorsqu’elle apprit quel sujet intéressait Yshre, elle en profita pour augmenter encore ses tarifs : apparemment, ce genre d’informations n’étaient pas facilement trouvables sur Internet, puisqu’on avait tout invalidé depuis – les médias avaient retirés les fake news à propos de l’existence de la magie, honteux d’avoir propagé de telles idioties. Il ne restait sur le net que les traces d’une vaste farce à laquelle on avait préféré croire dans un monde ravagé par les guerres, le réchauffement climatique, les famines et les pénuries d’eau, et les réseaux sociaux qui dégueulent chaque jour des absurdités – et plus c’est con, plus ça like, plus nombreux sont les imbéciles à y croire. Et voilà, c’était venu et c’était reparti, comme une mode. Yshre se délesta d’une grande partie de ses économies pour racheter les journaux de Mère Papier sur la période. Quelle vieille peau ! Yshre quitta vite cet endroit maudit et évita parfaitement bien la ruelle où ça c’était passé. Aux alentours, personne ne semblait ressentir comme elle le poids de ce lieu. Comment ne pouvaient-ils pas le sentir ? Comment ne pouvaient-ils pas voir le spectre de ce vieillard ensanglanté à chaque coin de rue, dans ce quartier ? Et Mère Papier, qui n’avait rien dit à ce sujet, savait-elle ? Avait-elle des théories à ce sujet ? Avait-elle soupçonné Yshre avec ses histoires de sorcellerie ? Mais il l’avait mérité, définitivement mérité, et ce salaud n’était même pas mort, les cicatrices qu’il garderait n’auraient jamais rien à voir avec celles de la jeune femme et c’était injuste.

Adieu, square, tu n’es plus un square !

Partie III


Fin avril 2049


Yshre passa de longs mois à osciller entre survie et recherche d’informations dans les vieux journaux de Mère Papier. Il fallait manger, boire, avoir chaud et dormir en sécurité ; il lui fallait comprendre ce qui vivait à l’intérieur d’elle. C’est à la fin du mois d’avril qu’elle eut vent d’une adresse. Un simple hôtel, à Londres. Elle travaillait depuis quelques temps pour deux sous, de façon officieuse, dans une épicerie. Elle doubla ses heures sans doubler son salaire et put économiser suffisamment d’argent pour payer un voyage jusqu’à Londres et quelques nuits d’hôtel sur place. Là-bas, elle aviserait. C’était une grande ville, il y aurait sûrement des opportunités et elle était volontaire. De toute façon, elle n’avait pas le choix.

L’hôtel était situé au cœur de Londres. Yshre s’attendait à un imposant bâtiment bien visible, mais elle faillit le louper et dut revenir sur ses pas pour trouver l’entrée. L’endroit était désert. Yshre se demanda s’il n’était pas abandonné. D’abord, elle se demanda si elle avait bien le droit d’être ici. Ensuite, elle pensa qu’avoir un hôtel abandonné tout entier à sa disposition, ce n’était pas la pire situation pour une personne sans-domicile et franchement pas riche. Sur le comptoir, elle aperçut une petite clochette. Il n’y avait qu’à essayer : si quelqu’un venait, elle prendrait une chambre et paierait. Sinon… il n’y aurait peut-être pas besoin de dépenser un sou. Elle appuya une fois et rien ne se passa. Elle regarda autour d’elle, prête à aller choisir sa chambre elle-même. Pour en avoir le cœur net, elle appuya à nouveau sur la sonnette, deux fois de suite. Soudain, une clé apparut sur le comptoir et un petit porte-clé indiquait le numéro de la chambre. Comme par… magie. Alors ce lieu était le bon. Les rumeurs étaient réelles. Il y avait quelque chose dans cet hôtel. À ce stade, Yshre ne s’étonna pas de cette apparition. Faire apparaître des objets de nulle part, c’était la moindre des choses, pour les magiciens. Elle avait lu tellement d’articles à ce sujet qu’il lui en faudrait plus pour être surprise. Elle se contenta d’attraper les clés et de dire, comme on dit à un interphone sans savoir si l’autre peut entendre :

« Ah, euh, merci. »

La chambre était plutôt agréable mais quelque chose clochait. Les meubles n’avaient pas l’air d’aller ensemble… Il n’y avait qu’un petit lit simple et une armoire dans un coin, tandis que deux grands fauteuils faisaient face à une cheminée. Yshre n’avait jamais goûté le luxe d’une chambre d’hôtel – du moins, elle ne s’en souvenait pas -, mais l’agencement de la pièce lui semblait tout de même fort curieux. Elle posa son sac par terre et s’étala sur le lit avant de sursauter en sentant un ressort lui transpercer le dos. Les fauteuils avaient l’air beaucoup plus confortables que ce lit. Elle pourrait s’y installer pour travailler et relire les vieux journaux de Mère Papier. En attendant, elle fouilla la pièce de fond en comble à la recherche de la moindre trace de magie. Sous le lit ? Rien que de la poussière… mais serait-elle magique ? Dans le matelas ? Avec un peu de chance, même s’il n’y avait pas de magie là-dedans, il y aurait peut-être quelques liasses, comme dans les films. Dans la cheminée ? Pas une trace de suie et pas une trace de magie non plus. Yshre inspecta chaque planche de parquet à la recherche d’une cache qui contiendrait un précieux artéfact magique. Rien du tout, nulle part. Seulement cette clé qui était apparue d’elle-même.

Quand elle se décida enfin à prendre position dans le fauteuil et qu’elle posa son sac-à-dos plein de journaux sur celui d’à côté, elle avait déjà enfilé la tenue qu’elle utilisait pour dormir : un legging noir et un gros sweatshirt noir beaucoup trop grand pour elle, avec dans le dos, l’image imprimée d’un chanteur de métal dont les yeux tiraient de gros lasers rouges. En-dessous, une phrase était écrite en grosses lettres blanches mal tracées : « You’ll never get rid of me ». Yshre s’enfonça dans le fauteuil et décida de profiter pleinement de son confort quand soudain… Elle se sentit emportée vers l’arrière ! Quelques secondes plus tard, le calme de sa chambre avait laissé place au doux brouhaha d’un bar un soir de semaine.

« Putain, lâcha-t-elle complètement ahurie. Alors ça, je m’y attendais pas ! »

De l’autre côté du bar, on ne semblait pas comprendre sa stupéfaction, comme si tout était parfaitement normal et qu’il était tout à fait habituel de voir les gens tomber du plafond pour directement poser leur fessier de l’autre côté d’un comptoir.

« J’en connais que ça intéresserait, ce genre de fauteuils, si vous voyez ce que je veux dire, dit Yshre à la personne de l’autre côté du bar, sans attendre de réponse. »

On lui tendit la carte et elle n’y comprit rien. Les cocktails n’avaient rien à voir avec ceux qu’elle connaissait, des ingrédients incongrus s’étaient glissés çà-et-là. Elle se décida pour un cocktail à base de citrouille car il n’y avait rien de plus magique, à son avis. Ça, c’était une boisson de sorcière ! Yshre sirota amoureusement sa boisson à prix réduit (parce qu’elle avait trouvé le chemin ! elle avait pourtant mis le temps !). Le goût lui sembla étrangement familier. Peut-être avait-elle déjà bu cette boisson par le passé… Elle se souvint brusquement la raison de sa présence ici. Elle voulait trouver un lieu magique pour comprendre qui elle était et ce qui se nichait dans sa tête. Peut-être que quelqu’un la reconnaîtrait, ici. La jeune femme se tourna sur son tabouret pour faire face au reste de la salle. Il fallait qu’elle soit vue, si elle voulait être reconnue. Elle chercha à rencontrer tous les regards mais chacun vaquait à ses affaires et elle n’eut pas le sentiment de reconnaître qui que ce soit. Jusqu’au moment où son regard se posa sur cette jeune fille, assise au fond de la salle, en train de lire dans un lieu pareil… Elle devait avoir à peu près le même âge qu’elle, mais elle était habillée en sorcière… Yshre était sûre de l’avoir vue quelque part, dans un passé très, très lointain. À en juger par l’emballement de son rythme cardiaque, c’était quelqu’un d’important… Une amie d’enfance ? Une sœur ? Physiquement, elles ne se ressemblaient pas du tout… Tandis qu’elle se posait ces questions, Yshre n’avait pas réalisé qu’elle avait quitté son tabouret et qu’elle se dirigeait irrémédiablement vers la jeune femme. Quand Yshre prit conscience qu’elle se tenait face à la jeune sorcière, elle dut rapidement décider : feindre l’assurance et faire semblant de se rappeler parfaitement d’elle, implorer son aide pour comprendre tout ce bazar, se montrer prudente et hésitante au risque de paraître folle… Vite ! Sans plus réfléchir, Yshre se lança :

« Hey, désolée de te déranger dans ta lecture… »

Elle jeta un coup d’œil à la couverture et y découvrit des termes inconnus. Elle tenta de les déchiffrer en sondant dans sa mémoire les articles concernant les sorciers, mais cela ne lui disait rien.

« On se connaît, non ? Écoute, je sais que ça peut te sembler bizarre mais… »

Elle regarda autour d’elle. Les autres clients du bar étaient en groupe ou paraissaient louches.

« Je suis sûre qu’on se connaît mais j’ai… des petits trous de mémoire… et j’ai vraiment, vraiment
besoin de savoir. Tu pourrais m’aider à me souvenir ?
»

Pleine d’espoir et d’attentes, elle fixa celle qui, dans toute cette foule qui ne lui évoquait rien, détenait peut-être les réponses à ses questions.

Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

7 mai 2024, 00:33
Ces braises que l'on étouffe  PV 
Mardi 20 avril 2049
Chaudron Baveur
1ère année à l’AESM



Il y a quelque chose de très contradictoire dans le fait de souhaiter être seule tout en décidant de se rendre dans le bar le plus fréquenté par la population sorcière de Grande-Bretagne. Comme s’il était possible de trouver un certain réconfort dans la foule, le bruit, le rire gras des badauds, le contact de la main avec le bois collant de la table. Sauf que ce n’est pas possible et que je ne suis pas en quête de réconfort, je ne suis pas même à la recherche de bruit ou de présence pour éloigner les fantômes qui errent dans ma tête. La vérité, c’est que venir au Chaudron Baveur pour avaler un verre de Whisky Pur-feu, c’est moins pitoyable que de fouiller sous le lit d’Ashley Rockfield pour piquer quelques gorgées de la bouteille au liquide ambré qu’elle garde pour les occasions. Et que venir ici, même si cela me force à me délester de quelques précieuses pièces, m’arrache pendant un temps à la moiteur d’un quotidien qui me colle à la peau.
Non, c’est un mensonge.
La vérité c’est que je trouve ça méprisable d’être ici avec mon verre d’alcool et mon livre, mais que ce sentiment rend plus supportables la colère que je ressens envers ma famille et l’angoisse sourde qui m’envahit lorsque les souvenirs me reviennent parce que je suis incapable de réussir à la perfection un simple acte de magie noire.

Le brouhaha du Chaudron Baveur agit comme une toile de fond sur laquelle reposer mon esprit. Les mots défilent sous mes yeux et la moitié se perd en chemin, abandonnée sur le bas-côté de ma tête parce que le fonctionnement de cette dernière est entravé par l’alcool présent dans mon sang. J’ai l’impression de flotter tout doucement sous mon crâne. Vraiment tout doucement : il ne sera jamais dit qu’Aelle Bristyle s'enivre outrageusement ! je vaux tellement mieux que cela, que les autres. On voit à leurs yeux brillants et à leur sourire béat qu’ils ne contrôlent plus rien. En perdant ce contrôle, ils perdent ce qui fait d’eux des êtres respectables — de toute façon, ils ne l’étaient certainement pas avant de commencer à boire, respectables.

Je choisis toujours la table la plus éloignée du bar, celle qui se camoufle légèrement dans l’obscurité, qui propose une chaise qui tourne le dos au mur et qui donne une vue de choix sur le reste de la salle. Je m’assieds là et me complais dans ma morosité, avec pour seule compagnie un grimoire épais comme une brique et un verre d’alcool. Et pourquoi viendrais-je si je n’étais pas morose ?

Ce jour-là je suis affalée contre le dossier, les jambes croisées sous la table. Une main enroulée autour de mon verre, l’autre posée sur mon grimoire. C’est dommage qu’elle arrive au moment précis où je commençais à me concentrer. Je la vois approcher du coin de l'œil mais je ne lève pas la tête ; elle n’est qu’une silhouette parmi les silhouettes. Oui, tu peux prendre la chaise qui est là, elle n’est semble-t-il pas occupée puisqu’il n’y a pas de verre devant. Peu importe ce qu'elle veut, elle me dérange déjà. Mais quand elle prend la parole, et pas pour me parler de la chaise, je suis bien obligée de lui accorder mon attention. Elle est déjà là, juste à côté de ma table, dans mon espace, déjà dans ma tête.

La première chose que je remarque, outre le fait qu’elle perd son temps à s’excuser de me déranger tout en me dérangeant, c’est sa chevelure. De longs cheveux bruns emmêlés. La plupart du temps, les sorciers de mon âge prennent soin de ne pas apparaître en public avec un tel désordre sur le crâne. À son bafouillage, son drôle d’accoutrement et son visage pâle, j’oppose des sourcils froncés qui surplombent mon regard noir. Mes traits se durcissent davantage quand elle poursuit ; se connaître, elle et moi ? Je l’observe d’un regard critique. Merlin, est-ce encore l’une de ces nombreuses connaissances que nous offre malgré nous Poudlard et que l’on ne reconnaît pas lorsqu’on les croise hors du château ? Ma foi, impossible à savoir : elle ne me dit rien.

Évidemment, un sourcil inquisiteur se dresse sur mon front. Si c’est une blague, elle est très mauvaise. Comment ça, des petits trous de mémoire ? Pourquoi faut-il que la seule paumée du coin qui ait des problèmes de mémoire vienne me voir moi ? Mes propres soucis ne me font-ils pas suffisamment souffrir ? Est-ce que tu crois que je vais aller voir n’importe qui dans ce bar parce qu’il m’arrive parfois de voir dans un flash des images que je ne comprends pas ? L'âtre d'une cheminée bourré de livres qui ne brûlent pas, un grand bureau recouvert de coupures de journaux, un bol de dragées ; tu penses que je vais accabler le premier venu de ces souvenirs sans forme ni consistance, moi ?

Troublée par son discours, je laisse sans doute filer trop de temps avant de répondre. Avec quelques secondes de retard, c’est d’une voix froide que j’articule :

« Je connais très peu de gens… Et t’en fais pas partie. »

J’aurais pu m’arrêter là. La regarder se décomposer. S’embourber dans des excuses. La voir faire demi-tour, penaude. Je l’aurais observée s’éloigner avec un certain plaisir. Mais malgré moi, je commence à douter. Comme cette fois-là à Pré-au-Lard, quand je me suis demandée si cette gamine qui tenait des propos bizarres avait été effacée par mon Sortilège. Mon cœur sursaute brutalement à l’intérieur de moi, mon souffle trébuche à l’idée du et si ? qui s’impose soudainement. Je fronce davantage les sourcils et penche la tête sur le côté pour observer la jeune femme sous toutes les coutures. Se pourrait-il que nous nous connaissions effectivement ?

« Je suis pas une pensine, ajouté-je enfin d'une voix lente, trop habituée à répliquer méchamment pour exprimer mes doutes à voix haute. Si tu veux te souvenir, c’est dans ta tête que tu dois chercher, pas dans la mienne. »

N’essaie même pas dans la mienne, elle est aussi trouée qu’une passoire. Vois comme je suis peu fiable : j’ai passé la journée à observer dans mon crâne le souvenir d’un tableau que je n’ai jamais vu. Allez, remballe tes questions, je n’ai rien à apporter à une fille aussi paumée que moi.

8 mai 2024, 15:44
Ces braises que l'on étouffe  PV 
Les quelques secondes qui séparèrent la question d'Yshre de la réponse de cette jeune femme laissèrent tout le temps à l'amnésique d'espérer plus encore. De toute évidence, elles n'étaient pas si proches que ça : sa réaction aurait été tout autre. Cette fille n'avait pas l'air d'être du genre à sauter de joie pour exprimer ses émotions, mais tout de même. Cependant, il était tout de même possible qu'elles se soient déjà vues quelques part : ce temps d'hésitation en disait long. En tout cas, c'était ce dont Yshre voulait se convaincre. Quand la réponse de la sorcière résonna dans les oreilles d'Yshre, celle-ci demeura quelque peu abasourdie. Vraiment ? J'aurais pourtant juré... Est-ce qu'elle dit la vérité ? Peut-être qu'on se connaît... Mais qu'on n'est pas amies... Alors, ce serait logique qu'elle me remballe... Yshre ne se laissa pas décourager et fit tous les efforts possibles pour scruter la jeune femme et y retrouver une once de souvenir. Aucune image ne semblait se dessiner dans son esprit. Il n'y avait qu'un sentiment diffus dans sa poitrine, un gonflement qui exerçait une légère pression sur ses côtes, des battements de cœur hésitants, de légers tremblements dans le bout de ses doigts et dans sa mâchoire inférieure. Et aussi, un étrange sentiment de tristesse et de regret. J'ai fait du mal à cette fille. Beaucoup de mal. Pourquoi je m'en souviens pas ? Quel genre de conne ai-je été ? Les sourcils tombants et la bouche basse, elle ne put dissimuler l'affliction qui parait son visage quand elle lâcha :

« Je suis... profondément désolée. »

Yshre secoua la tête et tâcha de se concentrer sur son investigation. Sa quête d'identité ne pouvait pas se fonder sur des ressentis aussi diffus. La sorcière avait parlé de pensine. Yshre n'avait jamais rencontré ce terme au cours de ses recherches sur les sorciers. S'agissait-il d'un artéfact magique, ou bien d'une sorte de chaman capable de lire dans les pensées ? Elle ne se sentait pas assez en confiance pour partager son manque flagrant de connaissances avec la jeune sorcière. Si on pensait qu'elle était Moldue, elle risquerait de passer un très mauvais moment. Yshre avait lu dans les journaux que les sorciers capturaient les Moldus pour les torturer et les tuer. Ils étaient capables de leur faire subir les pires sévices. D'après sa propre expérience avec le vieillard du square, elle était tout à fait en mesure de croire à ce que disaient ces journaux. Il était hors de question de finir coupée en morceaux à cause d'une petite gaffe. Elle choisit bien ses mots quand elle demanda à la jeune femme :

« Est-ce que tu pourrais m'emmener vers la pensine la plus proche ? Ma tête ne veut pas me parler. »

Pour renforcer l'idée qu'elle était bel et bien une sorcière, une vraie de vraie et pas un vulgaire imposteur, elle ajouta, les sourcils dramatiquement froncés :

« Il se pourrait bien qu'on m'ait jeté un sort. »

Équipe Modératus
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9 mai 2024, 17:02
Ces braises que l'on étouffe  PV 
Il n'y a rien de moins sincère que des excuses. Les gens utilisent des « excuse-moi » et des « je suis désolée » à la pelle, ils recyclent encore et encore ces paroles dans l'espoir, peut-être, de leur donner un sens véritable. Comme si ces quelques mots mis à la suite les uns des autres pouvaient réellement signifier quelque chose. Cette fille a beau leur ajouter un « profondément » et une grimace qui parait sincèrement désolée, cela ne change rien au fait que dans sa bouche, comme dans celle de tous les autres qui ont l'outrecuidance de prononcer ces mots devant moi, ces paroles sonnent creux. Je cligne bêtement des yeux en la regardant, cette inconnue au visage émacié qui se croit le droit de pouvoir s'excuser devant moi. Et pourquoi ? De m'avoir dérangée ? Peut-être. D'avoir cru que j'étais pour elle ce que je ne serai jamais, c'est à dire une connaissance ou pire, une amie ? Certainement. Peu importe : elle s'excuse, je lui jette un regard dédaigneux ; retour à la case départ, je ne peux rien pour toi, va-t-en, je n'ai aucune envie d'aider qui que ce soit ce soir. Ce soir et aucun autre soir.

À ce point-là de la conversation, je ressens ce que je ressens toujours lorsque je fais face à des inconnus qui semblent croire que je suis prête à les aider : de l'agacement. Après dix-neuf ans de vie, je peux affirmer que rien sur mon visage ne peut encourager les autres à m'approcher. Mes sourcils froncés leur déplaisent, ma bouche qui ne sait pas sourire les vexe, mes regards noirs les mettent face à leur propre insignifiance. Et bien, si je suis ma propre logique et que je considère que cette fille ne peut pas être motivée par la certitude que je vais lui apporter mon aide, dois-je commencer à croire qu'elle est sincère, qu'elle a perdu la tête, qu'elle pense vraiment m'avoir connue, qu'elle espère non pas que j'aurais la bienveillance de l'aider, mais que j'en serais capable ?

J'aurais pu le croire. J'ai commencé à y croire, pendant une fraction de seconde, ou peut-être la moitié d'une fraction. Puis elle ouvre de nouveau la bouche et je suis incapable de retenir le regard éberlué que je lance à l'assaut de son visage inconnu.

« Ouais, répliqué-je sur un ton moqueur en me laissant aller contre le dossier de la chaise pour mieux les regarder, elle et les idioties qui sortent de sa bouche, il se pourrait bien qu'on t'ait jeté un sort. » Je prends un air intelligent, ce qui n'est pas bien difficile. « Un sortilège de confusion, affirmé-je avec un sourire sans émotion. Ça fait des ravages. »

Je l'épingle d'un regard sévère avant de plisser les yeux et de me pencher sur le côté pour regarder derrière elle. Les clients qui nous entourent continuent de rire et de boire, de s'amuser et de parler trop fort. Il n'y a guère que les sorciers les plus proches de nous pour nous jeter des regards étonnés, surpris peut-être que la jeune fille reste debout devant ma table sans prendre la peine de s'installer. Mais j'ai beau fouiller la salle du Chaudron Baveur, je ne trouve rien de suspect ; personne qui pourrait être en train de se moquer de moi en m'envoyant une fille perdue sous l'influence d'un Confundo.

Méfiante, je me redresse. Mes doigts trouvent naturellement le chemin de mon verre autour duquel ils s'entourent. J'avale une gorgée douloureuse sans quitter l'inconnue du regard. Je me demande s'il est nécessaire que je prenne la peine de lui expliquer la vie. L'emmener vers la pensine la plus proche ? Et puis quoi encore ? Que je lui paye la location ou l'achat d'un tel objet ? Je suis bien placée pour savoir le prix que ça coûte, ça oui ! Combien d'heures perdues dans cette pensine, cet été-là (quel été ?), à analyser mes souvenirs à la recherche d'une fem... Je n'ai aucune foutue idée de ce que je cherchais et je sais tout au fond de moi que je n'ai pas la moindre envie de m'en souvenir. Parce qu'est associée à ces souvenirs une peine profonde qui me fait peur.

Quand je reprends la parole, c'est d'une voix plus froide, tranchante. Coupable ! cette fille est coupable de réveiller des souvenirs dont je ne veux pas !

« Tu t'adresses à la mauvaise personne. »

Plus tard, je m'en voudrais d'être incapable de ne pas étaler ma science. Mais pour le moment, j'ai envie de le faire.

« Et une pensine te servira à rien, je te signale. Si tu te souviens pas, tu pourras même pas sélectionner les souvenirs à voir. » Je secoue la tête, les sourcils froncés, et marmonne : « N'importe quoi... »

23 juin 2024, 15:18
Ces braises que l'on étouffe  PV 
Yshre enroula ses cheveux autour de son index gauche et plaça le droit entre ses dents, pensive. Sans s'en apercevoir, elle prit place sur une chaise face à la jeune sorcière. Un "sortilège de confusion" ? Peut-être bien... Comment lève-t-on un tel maléfice ? Devrais-je trouver un désenvoûteur spécialisé dans ce genre de cas ? Quant à cette histoire de Pensine, ne pourrais-je pas chercher à me souvenir de la Magie en elle-même ? Ou un objet... Si j'étais une sorcière, je devais bien avoir une baguette magique, ça par exemple ! Qu'est-ce que j'ai bien pu en faire ? À mesure qu'elle réfléchissait, Yshre s'affalait de plus en plus sur la table légèrement collante du pub. Dépitée, elle avait la joue collée au bois, sa touffe de cheveux cachant son visage indignement écrasé, et les bras ballants pendus dans le vide.

« Comment je fais pour retrouver ma mémoire ? entendit-on sous la masse capillaire de la jeune femme. Dis, Aelle, comment... »

Elle se redressa d'un coup sec et ses cheveux s'envolèrent au-dessus de sa tête, comme un éventail que l'on déploie, avant de retomber dans son dos. Venait-elle d'inventer un prénom hasardeux à cette fille, ou avait-il surgi de sa mémoire de façon mécanique, comme si ce prénom s'était auparavant imprimé dans la mémoire musculaire de sa bouche pour le reformer naturellement plus tard, sans même y penser ? Yshre pointa un doigt hésitant vers la jeune sorcière face à elle et le rabaissa, estimant que c'était trop impoli.

« Ton prénom c'est bien... Tu m'as dit que tu t'appelais Aelle, c'est ça ? »

Dans sa voix perçait le soupçon et une forme d'espoir. Yshre n'était pas sûre que la jeune fille lui ait donné son prénom, ou peut-être rapidement, juste comme ça ? Son cerveau cherchait une explication logique au dérapage de sa langue mais il n'en trouvait pas : il était trop plein d'espoir. Dis-moi que tu n'as rien dit, dis-moi que c'est ma mémoire qui revient. Alors, quand je trouverai cette fameuse Pensine, je penserai à toi pour retrouver mes souvenirs. S'il te plaît !

Équipe Modératus
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26 juin 2024, 11:32
Ces braises que l'on étouffe  PV 
Mon regard peu amène la suit tandis qu’elle tire la chaise et s’installe face à moi. Déjà guère agréable, mes yeux prennent une teinte plus sombre encore en voyant l’inconnue s’affaler, littéralement s’affaler, sur la table. Cheveux en vrac, joue collée contre le bois ; abandonnée devant moi sans la moindre méfiance, accablée de problèmes que je suis capable de comprendre mais dont je refuse de partager la souffrance. Je préfère la voir comme une intruse, une gêne qui vient me jeter à la figure ses petits soucis de mémoire. Oh, comme Merlin doit bien se gausser ! Envoyer à la fille qui ne sait plus de quels souvenirs elle se cache une autre fille qui a des trous dans la tête ! Confrontons deux amnésiques pour le plaisir chaotique qui en ressortira ! La colère fait son nid dans mon cœur. Je déteste ce foutu hasard, je déteste la vie qui s’évertue à me mettre des bâtons dans les roues, à tout me compliquer, tout le temps, comme si c’était trop difficile de me permettre d’avancer sans me faire trébucher à la moindre occasion.

Mes doigts se crispent autour de mon verre. Mon regard toujours braqué sur le haut du crâne de l’inconnue qui ne peut pas me voir. J’ai envie de donner un coup de pied dans sa chaise, de la faire se renverser en arrière. De la voir chuter, se cogner contre le parquet sale du Chaudron Baveur. De lui crier : « Dégage ! Ta seule présence me rappelle que rien ne va ! ». C’est le propre des autres, ça. Ils nous rappellent toujours que ça ne va pas en se contentant d’exister. Je déteste les gens qui m’entourent, à commencer par les inconnues qui s’imposent alors que j’avais presque réussi à noyer Aelle dans un verre d’alcool et un bon livre.

Sa voix est à peine discernable sous la masse de ses cheveux. Mais elle est toute proche et je ne peux pas faire autrement qu’entendre. D’abord inintéressée, je hausse méchamment les sourcils, jugeant agaçants ses mots avant même de les comprendre. Puis la fin de sa phrase me percute violemment. Au même moment, l'inconnue se redresse. Son regard planté dans le mien prend en pleine face le choc qui me cloue sur place. De mes yeux écarquillés, je fouille son visage ; c’est à peine si j’ai conscience de mon cœur qui trébuche et de mes lèvres entrouvertes. Parce qu’elle vient de prononcer mon prénom, elle, alors que j’interdis à tant d'autres de le faire.

Puisque j’ai moi-même des trous de mémoire, qui ne sont pas tant des trous que des gouffres que j’ai creusés moi-même dans la chair de mon esprit, je sais que sa spontanéité n’est que le rejeton d’une soudaine réminiscence. Cela rend ses précédentes paroles sincères : elle ne se souvient réellement pas mais elle m’a effectivement croisé un jour, je lui suis familière. Le problème, c’est que je déteste l’immense peur qui vient de s’ouvrir en moi. Celle qui ricane en me murmurant que j’ignore quelque chose de fondamental. Je déteste l’ignorance. Je déteste mon ignorance. Je ne peux pas ignorer, c’est impossible, je ne peux pas être face à quelqu’un que je connais, c’est impossible, parce que je ne la connais pas, parce que cela signifierait que j’ai cherché à l’oublier et si j’ai cherché à l’oublier c’est qu’elle est importante. Je ne peux pas être confronté à ça. C’est impossible. Je ne peux pas. Alors je préfère croire qu’elle se fout de moi.

« J’ai rien dit, articulé-je difficilement d’une voix rauque après avoir louché sur son doigt. J’ai rien dit du tout. »

Tout dans mon corps se crispe. Sourcils, lèvres, muscles, cœur, détermination. Parfois, j’ai la colère invisible. Elle hurle à l’intérieur de moi et ne se voit pas de l’extérieur. Aujourd’hui, c’est le contraire. J’ai l’intérieur creux, mais sur mon visage se dessine la rage originelle — celle dans laquelle je puise volontiers au quotidien et qui, finalement, n’a ni racine ni direction.

Je détache ma main de mon verre pour la poser à plat sur la table. Elle glisse sur le bois en même temps que je me penche pour approcher mes yeux furieux de la jeune femme — inconnue, menteuse, manipulatrice, ennemie.

« Tu joues à quoi, putain ? Tu t’fous de moi, c’est ça ? T’atterris dans ce bar, tu me remarques, tu joues à l’ignorante avant de te souvenir soudainement comment je m’appelle ? Et tu penses que je vais tomber dans le panneau ?! »

Alors que ça aurait été si simple de dire : “t’es qui ?”, de poser des questions, d’avouer mon ignorance, ma peur, que l'on cherche des réponses ensemble, ou alors de me lever et de partir, m’enfuir rapidement, elle n’aurait pas pu me suivre. Mais je préfère attaquer, ne pas laisser l’occasion à l’autre de trouver des armes pour me faire du mal. Je prendrai mes réponses sans lui permettre de trouver les siennes.

Je ne peux pas m’empêcher de fouiller son visage à la recherche de quelque chose, n’importe quoi. Un signe familier. Un quelque chose qui pourrait m’indiquer que je la connais. Mais la seule chose que je remarque, c’est une étrangeté dans son regard que je suis incapable de nommer. Il me faut une bonne poignée de secondes pour remarquer que ses yeux sont simplement d'une couleur différente. Cette bizarrerie attise ma méfiance.

Dans mon esprit, je la vois en boucle qui prononce mon prénom. Aelle. Aelle. Aelle. J'ai toujours su que les prénoms pouvaient être des armes. C'est pour ça que je refuse que les gens l'utilisent. Pourquoi c'est Aelle qui lui est revenu en premier ? Pourquoi pas Bristyle ? Les inconnus ne m'appellent pas par mon prénom, je le refuse systématiquement. À Poudlard, j'ai passé mon adolescence à corriger les autres : « Pour toi, ce sera Bristyle ». Pourquoi connait-elle Aelle ? Qui est Aelle pour elle ? Qui est-elle pour moi ? Une angoisse peu familière commence à naître dans mes entrailles. J'ai peur de ce que je ne sais plus.

1 juil. 2024, 22:53
Ces braises que l'on étouffe  PV 
La future apprentie sorcière saisit l'espoir au vol : son interlocutrice n'avait rien dit. Yshre avait deviné son prénom. Non, il était revenu à elle des tréfonds obscurs de sa mémoire. Et le sentiment profond de culpabilité qui lui avait creusé le cœur quand elle avait vu cette jeune femme ne devait pas être né de nulle part non plus. Yshre voulut prendre le temps de se replonger dans son âme, dans son esprit et dans son cœur pour y chercher les traces d'Aelle, une image quelconque, d'autres sentiments, même des informations plus ou moins utiles ! De quoi parle-t-on entre sorciers ? Ai-je déjà su quelle était sa potion préférée ? Comment elle aimait que sa viande d'ogre soit cuite ? ... Mais la colère de la magicienne surprit Yshre au moment où celle-ci allait, peut-être mais probablement pas, ouvrir les portes de sa mémoire. En même temps, cela confirma le sentiment de l'amnésique quant à sa propre culpabilité. Et loin de l'atterrer, cela l'agaça. La colère d'Aelle était apparemment communicative. Yshre se persuadait que la sorcière lui cachait la vérité sur leur relation passée. Pourquoi faisait-elle semblant de ne pas la connaître ? Pourquoi refusait-elle de l'aider ? Quel genre de personne pouvait refuser de venir en aide à une amnésique dans le besoin ? Était-ce si courant dans le monde des sorciers que tout le monde s'en fichait ? Yshre adopta la même posture offensive que son interlocutrice. De l'extérieur, on s'inquiétait peut-être qu'une rixe ne démarre. Yshre imaginait les bars sorciers comme les tavernes des vikings dans les romans, où l'hydromel et le sang coulent à flot à peu près tous les trois jours.

« Je joue à rien du tout. Et toi, à quoi tu joues ? Écoute, je sais pas grand-chose sur moi-même, je suis même pas capable de me rappeler mon propre prénom, t'y crois, ça ? Mais je sais qu'on se connaît. Tu t'appelles Aelle. Et y a autre chose que je sais aussi, c'est que je t'ai blessée. Très fort, ou longtemps, ou les deux... Je le sais parce que c'est ce que je ressens, , s'emporta Yshre en portant son poing à son cœur. »

Elle fronça plus fort les sourcils et planta bien son regard dans celui d'Aelle. Cette abominable fille qui jouait avec ses sentiments et dont elle se rappelait le prénom, à défaut de se souvenir du sien. C'était une responsabilité qu'elle portait désormais vis-à-vis d'Yshre, sans le savoir et sans y avoir consenti. Cette fille était soudainement devenue le seul reliquaire de sa mémoire : elle n'avait pas le droit de dédaigner ce rôle. Sous quel prétexte ?

« Je suis vraiment, profondément désolée, encore une fois. Je sais que je te dois des excuses mais tu crois pas que ça aurait plus de valeur si je me souvenais pourquoi ? Alors pourquoi tu refuses de m'aider ? Qu'est-ce que j'ai pu faire de si terrible pour que tu fasses semblant de ne pas me connaître ? Si tu m'détestes, profite de ce moment pour te venger de ce que j'ai pu faire, parce que c'est clairement moi l'abrutie dans l'histoire ! Vas-y, défoule-toi un peu, Aelle ! Ensuite, tu seras peut-être un peu plus disposée à m'aider. »

Yshre se recula vivement et écarta les bras en position de vulnérabilité. Elle n'aurait pas éprouvé de déplaisir à l'idée de se faire frapper par cette fille. Elle ne savait pas quels tourments elle avait causé mais elle sentait qu'elle l'avait tout de même bien cherché. Yshre devait payer sa dette et Aelle réclamer son dû, c'était juste, tout simplement. Allez, qu'on en finisse, mettons les choses à plat ! La néo-sorcière, en position christique, attendait avec détermination qu'on lui balance ses quatre vérités. Ce serait peut-être difficile à entendre mais ce seraient des vérités, et Yshre n'avait besoin de rien d'autre.

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2 juil. 2024, 12:01
Ces braises que l'on étouffe  PV 
Plus elle parle, plus je perds le contrôle de ma respiration. Mon souffle trébuche dans ma bouche et percute mes lèvres scellées par la colère. Son attitude défensive me pousse dans mes retranchements, mais ce qui me bouscule profondément, c’est la certitude avec laquelle elle affirme m’avoir blessée, moi. En disant ça, elle confirme tout ce que je craignais. Pourquoi aurais-je cherché à l’oublier si elle ne m’avait pas fait du mal ? Alors je commence à me persuader, moi aussi, qu’elle me connaît comme elle l’affirme, sans le moindre souvenir, et que cela s’accompagne d’une grande culpabilité. Ses excuses me font plus de mal qu’autre chose. En me disant : « Je t’ai blessée, je suis profondément désolée », elle parle à la place des dizaines d’autres qui devraient s’excuser également. Je sais qu’ils existent sans savoir qui ils sont ni ce qu’ils m’ont fait. Mais je sais que c’est ce dont me préserve le Sortilège. Et elle… Elle ose venir devant moi pour remuer toutes ces choses qui ne doivent pas exister, qui n’ont pas le droit que l’on se souvienne d’elles !

Je n’essaie plus de cacher ce que dévoile mon visage. Plus elle parle, avec ses mots qui frappent et qui violentent, plus mon angoisse transparaît sur mes traits. C’est comme une grande vague qui monde des abysses de mon corps et qui dévaste tout sur son passage. De mon ventre brûlant à ma gorge nouée, en passant par les muscles de mon cou crispés ; je ne sais pas très bien, à cet instant, si je suis à deux doigts de sauter par dessus la table pour la forcer à se taire ou si je suis tout simplement au bord des larmes.

Mon esprit devient mon pire ennemi : il essai de prêter à cette jeune femme des traits familiers alors qu’elle n’était rien pour moi il y a quelques secondes. Je fouille dans les trous de ma tête et je tombe dans des gouffres qui contiennent des images qui me font encore plus de mal. Un couloir obscur au beau milieu de la nuit. L’éclat blafard d’une bête luminescente qui trottine en regardant derrière elle, dans l’attente que je la suive. La silhouette angoissante d’un bâtiment en ruine duquel s'échappent des bruits de créatures sauvages. Et face à moi, cette inconnue qui, bras en croix, attend que je lui fasse payer les choses qu’elle m’a faite et dont je n’ai plus le moindre souvenir.

« Non, soufflé-je rauque en secouant la tête brusquement. Non ! Je me souviens pas, je te connais pas ! »

J’aimerais être en colère et me défouler sur elle. Je l’aimerais sincèrement. Mais je ressens plus de peur que de rage. Elle rend mes gestes brusques quand je redresse mon dos dans une vaine tentative de m’éloigner de l’inconnue, elle écarquille mes yeux tandis qu’à l’intérieur de mon esprit je sombre dans une spirale angoissante sans fin faite de : je la connais elle m’a fait du mal j’ai voulu l’oublier je dois la fuir même si je ne sais pas ce que je fuis exactement. Fuir fuir fuir fuir. Fuir avant qu’elle ne se souvienne et qu’elle me force à me rappeler aussi. Fuir avant qu’elle ne fasse revenir les souvenirs à la surface. Ces souvenirs que j’ai tant de mal à camoufler depuis des semaines, tant de mal à lancer ce Sortilège qui est ma seule chance de vivre un temps soit peu heureuse. Cette inconnue constitue à elle seule un contre-sortilège d’une efficacité effarante.
Fuir.
Maintenant.

Je me lève subitement.

« Je te connais pas ! » lancé-je avec force, autant pour la convaincre que pour me convaincre moi-même, les mains plaquées sur la table.

Je sens plus que je ne vois les regards qui se tournent vers nous. Le son dans la grande salle a légèrement diminué. Les badauds se demandent : va-t-elle lui sauter dessus ? Et l’inconnue, s’attend-elle à ce que je le fasse ? Mon cœur bat comme un tambour. En me reculant, je me prends les pieds dans ma chaise. Je trébuche en voulant contourner la table, je bouscule de mes hanches une vieille sorcière installée à la table proche de la notre.

« Pardon, je… »

Je ne la connais pas, elle ne me connaît pas, si je m’enfuis rapidement et que je fais comme si tout cela n’avait jamais existé, si je lance de nouveau le Sortilège en oubliant cela aussi, ce sera comme si rien n’avait existé, elle ne pourra jamais me retrouver et plus personne n'essaiera plus de remuer les poussières qui s’accumulent au fond de ma tête. Ne surtout pas lui laisser le temps de me parler.

C’est d’une démarche chaloupée que j’essaie d’atteindre l’ouverture qui donne sur le Chemin de Traverse. Je percute des tables, des clients, j’attise la colère et la surprise, mais plus important encore : j’arrive à m’éloigner de la fille. L’instant suivant, l’air de l’extérieur m’accueille avec une gifle de pluie glacée.

29 oct. 2024, 18:29
Ces braises que l'on étouffe  PV 
Démunie et choquée par cet abandon, j'ai hésité. Cette fille que je suis sûre de connaître se fait la malle et c’est ma faute. Elle était tranquillement installée là pour décompresser, comme tout le monde le fait dans un bar, et je me suis imposée à elle avec mes problèmes, la rendant responsable d’apporter des réponses aux questions que je me pose. Je ne lui ai pas laissé le choix. Peut-être était-ce le moment de lui rendre la liberté que je lui avais volée, la laisser partir et tant pis pour moi. D’autres sorciers m’évoqueraient sans doute des souvenirs : pourquoi m’acharner sur elle, comme si elle était le seul être au monde à pouvoir m’aider ? Comme si j’avais perdu tous ceux que j’avais connus, tous ceux auxquels j’avais tenu ? Il doit y en avoir d’autres, même si je ne m’en souviens pas… Et pourquoi, à y réfléchir, ma solitude devient-elle une certitude ?

Je suis bien placée pour savoir que lorsque l’on dit « laisse-moi tranquille », lorsque l’on cherche à fuir une situation qui nous prive et nous déplaît, il faut respecter ce choix. J’en suis même convaincue, c'est un droit essentiel. Alors, je resterai plantée là, tant pis pour mes questions, tant pis pour mon esprit morcelé, j’attendrai qu’un autre…

Je ne comprends pas d’où vient le mouvement qui me fait bondir sur mes pieds, j’ignore comment mes jambes ont pu m’emmener près de la sortie du bar, désobéissant à ma volonté bienveillante de lâcher l’affaire.

Je ne suis pas du genre qui lâche l’affaire. Ce que je veux, je l’obtiens.

Vraiment ? Suis-je ce genre de personne qui fait passer ses désirs avant ceux des autres, et même contre ceux des autres ? Je ne sais plus, j’ai oublié. C’est peut-être pour cela que je dois m’excuser : j’ai été égoïste, néfaste. Quelle est cette force étrange qui anime mon corps et qui me pousse à l’être une fois de plus ? J’ai l’impression de livrer une guerre contre moi-même. Ma main s’approche de la poignée de la porte et je la retiens de l’autre main. Laisse cette pauvre fille tranquille, bon sang, chacun ses problèmes ! Tu lui en as déjà causé assez, ce soir et par le passé. Elle ne veut pas te parler, c’est tout. Non c’est non.

Et j’enclenche la poignée. Aelle est encore là, je peux lui parler. Mais je ne veux pas, je refuse. Elle me hait, c’est évident, je ne dois pas aggraver mon cas. On se recroisera peut-être un jour et ce sera le bon jour, mais pas maintenant, je l’ai trop chamboulée. Je scelle mes lèvres de toutes mes forces. Tourne les talons et va-t’en.

« Je ne te lâcherai pas, Aelle. »

Sourcils froncés, voix claire, je suis la première étonnée par ma détermination. J’ai presque la sensation que ces mots ne sont pas les miens, comme si je devenais soudainement spectatrice d’une conversation qui passe pourtant par ma bouche. Comme si même mon visage, si sévère, ne m’appartenait plus.

« Et si tu n’es pas d’accord, je m’en fous. Je suis têtue. Je t’arracherai tes souvenirs pour les ranger dans mon crâne, s’il le faut. Je ne sais pas comment mais je le ferai. »

Ce que je veux, je l'obtiens. Ce qu'on ne me donne pas, je le prends.

Les larmes me montent aux yeux. Je ne voulais pas dire ça. Comment puis-je être si horrible avec une personne que j’ai déjà blessée au point qu’elle préfère faire semblant de ne pas me connaître ? Pourquoi me cœur se gonfle-t-il en même temps d’orgueil, d’espoir, de honte et de culpabilité ? Je suis foutue, un cas désespéré, complètement irrécupérable. Je ne vois même pas le décor magique de la rue derrière elle, il ne m'intéresse pas. À cet instant, il ne reste dans mon monde qu'Elle et le chaos de mes émotions.

Équipe Modératus
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1 nov. 2024, 11:51
Ces braises que l'on étouffe  PV 
Sa voix dans mon dos accentue violemment mon angoisse ; un gémissement m'échappe, si ténu qu'il se confond avec le murmure de la pluie. Va-t'en, laisse-moi ! Mais elle parle encore, elle s'impose de toutes les façons possibles. Je suis une sorcière douée, je pourrais transplaner en un claquement de doigts, je pourrais lui faire du mal si je le souhaitais, mais je ne fais rien de tout cela parce qu'elle a pris le pouvoir sur moi en ouvrant dans mon corps une terreur qui m'avale toute entière. Le froid qui glisse contre ma peau n'a rien à voir avec la météo de Londres ; mon coeur qui tonne m'empêche de le croire. J'aimerais continuer de m'enfuir, mais ses paroles m'ont immobilisée.

Je n'ai même pas eu conscience de me retourner, pourtant me voilà à observer son visage-peut-être-pas-si-inconnu-que-cela. Elle est là, je la connais. Elle m'a blessée, elle sait qui je suis. C'est une partie de ma vie dont je n'ai aucun souvenir. Elle détient des réponses que j'ai à tout prix essayé de me cacher. Elle est têtue, elle l'a dit. Elle va continuer, creuser dans ma tête, plonger dans les trous qui parsèment mon esprit et elle va fourrager à la recherche de réponses que je ne sais même pas avoir. Elle va extirper des bas-fonds de mon esprit des horreurs contre lesquelles je ne pourrais rien. Elle va combler les trous. Elle va rassembler les lambeaux de ma mémoire. Elle va remplir les vides. Elle va faire revenir la douleur, la douleur d'avant, la douleur d'hier, celle qui fait que je ne me souviens quasiment plus du mois de mars, celle qui m'a forcé à me couper de tout un pan de ma vie, la douleur dont j'ai encore quelques réminiscences, une douleur qui commence le matin et ne s'arrête pas le soir, qui ne s'arrête jamais, qui grandit sans cesse, qui fait perdre le cours de sa vie, qui empêche d'aimer, d'apprécier, de voir le temps passer, d'apprécier les belles choses, de se mortifier des mauvaises, de ressentir autre chose que le rien, qui...

Je ne veux pas que tu déterres les monstres.

Il y a eu un moment où j'ai cessé de respirer. Je le sais parce que lorsque je me jette sur elle, je suis à bout de souffle et que mon coeur trébuche comme lorsqu'on a monté une pente trop rapidement. Si je me jette sur elle, c'est parce que mon esprit a dérapé quelque part entre le moment où j'ai cessé de respirer et celui où ma vision s'est rétrécit, me donnant l'impression que le monde se refermait sur moi. S'il a dérapé, c'est parce qu'elle n'a pas le droit.

J'avale les mètres qui nous séparent et dans un mouvement qui m'est bien trop familier, j'appuie mes mains sur ses épaules pour la pousser violemment contre la porte qui s'est refermée derrière elle.

Elle n'a pas le droit de me parler ainsi.

Mon poids me suffit à la maintenir en place, mais j'aimerais faire plus, j'aimerais la secouer, la frapper, cogner sa tête contre le bois, refermer mes mains sur son cou.

Elle n'a pas le droit d'évoquer des choses interdites.

Serrer le poing et frapper son nez, frapper ses joues, ses pommettes, frapper et sentir les os craquer.

Elle n'a pas le droit de me faire ressentir ces choses-là.

« Je... » j'appuie plus fort « Ne... » mes doigts se crispent sur ses épaules « Me... » mes lèvres se retroussent sur mes dents « Souviens... » mon visage s'approche tout près du sien, yeux enragés, la colère me fait trembler de la tête aux pieds « PAS ! »

Ma respiration trébuchante doit lui arriver dans le nez. Je me sens déborder comme un vase trop plein. J'ai envie de lui faire mal. Cela me ferait du bien. Lui faire mal pour reprendre mon souffle.