Chronique d'une déchéance
|
OU COMMENT AELLE COMPREND QU’ELLE RESSEMBLE PLUS AU COMMUN DES MORTELS QUE CE QU’ELLE PENSAIT
OU COMMENT AELLE COMPREND QU’ELLE RESSEMBLE PLUS AU COMMUN DES MORTELS QUE CE QU’ELLE PENSAIT
Mi-juin 2049
Aelle a toujours été persuadée qu'il existait des choses en ce bas monde qui jamais ne la concerneraient. L'ignorance ? Pour les autres ! La vie de couple ? Pour les autres ! La souffrance de la solitude ? Pour les autres ! Le redoublage ? Pour les autres ! Le rattrapage ? Merlin, pour les autres ! Elle s'en persuade tant que lorsqu'elle se retrouve devant le panneau en liège qui annonce à qui présente sa baguette magique les résultats des examens du second semestre, elle est incapable de comprendre ce qu'elle voit. Elle retire sa baguette, la présente de nouveau et les résultats s'affichent une nouvelle fois : au milieu des lignes joliment noires qui annoncent sa réussite, pas moins de quatre lignes ressortent d'une couleur rouge carmin qui abime les yeux. Pas loin de la moitié des matières. En rouge carmin. Aelle fronce les sourcils, retire sa baguette et la présente encore — toujours les mêmes résultats.
Derrière elle, ça se bouscule. Les autres étudiants veulent également voir leurs résultats. Ils s'agacent, la pressent de se décaler, ce qu'elle finit par faire par la force des choses ; ou la force de cette grande jeune femme qui ne se gêne pas pour l'écarter à grands coups de coude dans les cotes pour se coller contre le tableau en liège.
Aelle fait quelques pas dans l'impressionnant dôme du hall de l'Académie d'Enchantements, de Sortilèges et de Métamorphose. Les lignes rouges dansent devant ses yeux et elle a beau réfléchir à l'affaire dans tous les sens possible, elle ne comprend pas ce qu'elle vient de voir.
Son cœur s'est mis à battre d'une façon inédite contre sa cage thoracique : c'est comme s'il palpitait. À bout de souffle, la sorcière se dirige vers les services administratifs devant lesquels s'agglutinent déjà une grappe d'étudiants mécontents. Plongée dans un silence effaré elle attend son tour, mais lorsqu'elle arrive devant la personne qui est censée tout remettre dans l'ordre et supprimer cet horrible rouge de son parfait bulletin, Aelle rencontre un visage fermé et une voix sèche :
« C'est pour vous plaindre de votre bulletin ? Comme je viens de le dire aux autres, il n'y a pas d'erreur possible. »
Si, il y a des erreurs, ce sont toujours les autres qui font des erreurs ! Ce rouge est l'erreur d'un autre, d'un idiot qui n'a pas su bien lire son parchemin. Aelle revoit le visage de ses professeurs dans son esprit. Tous lui avaient paru compétents, mais peut-être que ce professeur, là, n'a pas compris son devoir. Oui, ce doit être cela. Alors elle insiste de nouveau, se montre cassante et méchante, violente.
« Je veux voir mes copies ! exige-t-elle ensuite.
— Pour cela, vous attendrez la date indiquée ici, lui répond-on d'une voix lasse. Maintenant, veuillez laisser passer le prochain étudiant. »
Comprenant qu'elle ne pourra rien espérer de cette personne, Aelle s'éloigne, incapable de réaliser ce qui est en train de lui arriver. Elle ne réalisera pas plus le lendemain, ni le surlendemain, ni aucun autre jour avant d'être en possession de ses copies. Là, elle pourra voir de ses propres yeux les paragraphes barrés de rouge, les remarques sévères des professeurs sur le bord des parchemins et les idées peu pertinentes, pour ne pas dire aberrantes, de ses propres mots. Aelle sera incapable d'expliquer à ce moment-là et à aucun autre d'ailleurs, comment elle a pu rendre des examens aussi peu parfaits, elle qui, toute sa scolarité durant, s'est démarquée par l'intelligence de ses propos et la perfection de ses devoirs — et de tout son parcours scolaire, si on l'écoutait.
L'échec est pour Aelle une affaire du commun des mortels. Les autres échouent constamment et se prélassent dans leurs insuccès. Devoir repasser quatre matières aux rattrapages c'est une déchéance si grande pour elle qu'elle est tout simplement incapable de l'accepter. Les jours suivant la réalisation soudaine de son déclin lui font perdre le sommeil, l’appétit, l'envie ; tout ce qu'il y a à perdre, elle le perd. Surtout, elle perd la certitude avec laquelle elle a grandi et s'est construite toute sa vie d’adolescente et de jeune adulte : je suis la meilleure et je ne serai jamais rien d'autre que parfaite. La déréalisation est comme une longue chute et lorsqu'Aelle s'écrasera là où elle doit s'écraser, la douleur sera telle que plus jamais sa vie ne sera ce qu’elle était.
Chronique d'une déchéance
On peut vivre des semaines durant, des mois même, des années parfois, sans se rendre compte de l'état dans lequel nous sommes. S'épuiser dans un travail qui nous harasse et abîme notre santé mentale, s'enliser dans une relation qui nous fait souffrir ou vivre sur un rythme malsain qui nous fragilise et qui étouffe les compétences grâce auxquelles nous avons toujours brillé. Il s'est passé dix mois pour Aelle, dix mois durant lesquels elle a soumis son esprit à un sortilège qui tronquait sa mémoire, dix mois à se cacher une peine qu'elle avait besoin de vivre et de ressentir pour l'accepter et passer à autre chose. Dix mois à considérer ses trous de mémoire comme un effet secondaire peu gênant, à soumettre au sortilège noir toutes les petites choses du quotidien qui la dérangeaient et qu'elle avait du mal à accepter : ses tensions avec sa famille, les reproches de sa mère, les attentes de ses frères et de son père, la trahison de Narym, ses secrets, leurs relations qui se délitaient, les mises en garde de Zikomo, et tant d'autres choses encore. Pourquoi se fatiguer à vivre et ressentir des choses douloureuses alors qu'elle pouvait les oublier si elle le souhaitait ?
Mais le pire n'était pas l'oubli ; le pire a toujours été le déni. Pour certaines personnes, c'est une chose aisée que d'oublier, de faire comme si, de se convaincre que tout va bien — on s'en convainc en surface et lorsque l'on ne parvient pas à se concentrer, à dormir, à lancer un sortilège qui fait appel à certaines émotions que l'on ne veut pas ressentir, on devrait se rendre compte que c'est trop, qu'on a atteint les limites de ce que rend possible le déni. On devrait, n'est-ce pas ? Certes, sauf qu'Aelle ne s'est jamais senti obligée à quoi que ce soit, surtout pas à accepter ses propres limites et celles de son cerveau. Ainsi, malgré les signes évidents de son mal-être, malgré les échecs répétés du sortilège noir, elle n'a jamais cessé de se persuader que tout irait bien si elle ne pensait pas à ce qui allait mal.
Ces quatre lignes rouges sur son bulletin la forcent à faire une chose terrible pour elle : réaliser. Réaliser que la fange dans laquelle elle s'est embourbée ces derniers mois l'a beaucoup plus enlisée qu'elle le croyait. Ses échecs deviennent évident. Échec du Sortilège et échec à valider son second semestre. Le déni ne peut rien contre des échecs si flagrants. Le déni ne peut rien contre l'obligation de passer des rattrapages pour pouvoir valider un diplôme. Le déni ne peut rien contre les souvenirs qui reviennent hanter car on a été incapable de les supprimer ou de les bloquer. Le déni ne peut rien contre la réalisation. La réalisation est l'ennemi du déni.
Et Aelle n'aurait jamais cru en arriver là un jour.
Échouer et subir sans pouvoir le contrôler le revers de cette défaite.
Mais le pire n'était pas l'oubli ; le pire a toujours été le déni. Pour certaines personnes, c'est une chose aisée que d'oublier, de faire comme si, de se convaincre que tout va bien — on s'en convainc en surface et lorsque l'on ne parvient pas à se concentrer, à dormir, à lancer un sortilège qui fait appel à certaines émotions que l'on ne veut pas ressentir, on devrait se rendre compte que c'est trop, qu'on a atteint les limites de ce que rend possible le déni. On devrait, n'est-ce pas ? Certes, sauf qu'Aelle ne s'est jamais senti obligée à quoi que ce soit, surtout pas à accepter ses propres limites et celles de son cerveau. Ainsi, malgré les signes évidents de son mal-être, malgré les échecs répétés du sortilège noir, elle n'a jamais cessé de se persuader que tout irait bien si elle ne pensait pas à ce qui allait mal.
Ces quatre lignes rouges sur son bulletin la forcent à faire une chose terrible pour elle : réaliser. Réaliser que la fange dans laquelle elle s'est embourbée ces derniers mois l'a beaucoup plus enlisée qu'elle le croyait. Ses échecs deviennent évident. Échec du Sortilège et échec à valider son second semestre. Le déni ne peut rien contre des échecs si flagrants. Le déni ne peut rien contre l'obligation de passer des rattrapages pour pouvoir valider un diplôme. Le déni ne peut rien contre les souvenirs qui reviennent hanter car on a été incapable de les supprimer ou de les bloquer. Le déni ne peut rien contre la réalisation. La réalisation est l'ennemi du déni.
Et Aelle n'aurait jamais cru en arriver là un jour.
Échouer et subir sans pouvoir le contrôler le revers de cette défaite.
Chronique d'une déchéance
Juillet 2049
À ses rattrapages, Aelle aura la note maximale, même si elle ne le sait pas encore. Elle ne s'est pas laissée un instant de répit ces dernières semaines, travaillant d'arrache-pied pour rattraper le retard qu'elle n'a même pas eu conscience d'accumuler. Quand elle ne travaille pas, impossible pour elle de se concentrer sur ses recherches personnelles, ces mêmes recherches qui la passionnent et représentent son monde entier depuis quelques années maintenant. Quand elle ne travaille pas, impossible de lire ses épais grimoires qui sont depuis qu'elle est en âge de lire ses compagnons les plus précieux et les plus fidèles. La fatigue ! argue-t-elle. Mais puisque la réalisation est l'ennemi du déni et qu'Aelle a réalisé tout ce qu'il y avait à réaliser (croit-elle), impossible de se voiler la face. Ce n'est pas la fatigue, même si effectivement ses cernes s'étirent longuement sous ses yeux. Ce n'est pas la fatigue, non, c'est le désespoir. Ce sentiment noir et épais qui grandit au fond de son corps, qui se fait un nid, qui prend de la place, qui l’envahit le matin dès le réveil et qui ne la laisse pas en paix même quand le soir vient, avec lui l'heure de dormir. Elle aimerait mettre un mot sur ce sentiment qui lui vole toute sa motivation, tout ce qui faisait d'elle une sorcière curieuse et passionnée, mais elle en est incapable ; dans sa tête, c'est une triste mélasse : tout se mélange, tout se brouille, Kristen, son échec, la honte de s'être si durement fait juger sur ses résultats, elle qui a toujours brillé ! La honte constante, poisseuse, qui lui colle à la peau, qui lui noue la gorge.
Elle a abandonné tout espoir de lancer le Sortilège. De toute façon, une fois les résultats reçus, ce qui était une "difficulté à se concentrer pour réussir un sortilège difficile et éprouvant" s'est transformé en "impossibilité à réussir ce sortilège pourtant brillamment efficace les premiers mois". Étrange hasard, n'est-ce pas, que Kristen Loewy revienne hanter ses pensées et ses souvenirs au moment même où un échec cuisant la force à réaliser sa propre fragilité ? Étrange, se dit Aelle, quand toute personne perspicace devinera qu'il ne s'agit en fait que d'une logique relation de cause à effet. De toute façon, Aelle préfère maudire la femme qui l'a abandonnée pour tout ce qui lui arrive, sa peine et ses résultats médiocres, que de se dire qu'elle n'aurait peut-être pas dû, au tout début, croire que tout pourrait bien se passer si elle choisissait de jouer avec sa mémoire. Elle n'a jamais eu ce qu'il fallait pour comprendre l'importance d'accepter, et donc de vivre, ses émotions, même les plus douloureuses.
Au cours de sa vie, Aelle a régulièrement passé de longs moments de colère ou de grande tristesse (qui finissaient par devenir de la colère), mais cette fois-ci impossible de transformer le désespoir en rage. Pas alors qu'elle a tous ses souvenirs dans la tête et que la tristesse est plus forte que le reste. Pas alors qu'elle a dû se rendre aux rattrapages des examens comme les abrutis incapables d'apprendre leurs leçons. Pas de rage pour la sauver, pas de déni pour l'aider à supporter. Il n'y a qu'un seul chemin possible et celui-ci implique beaucoup plus d'émotions qu'Aelle veut bien en ressentir.
À ses rattrapages, Aelle aura la note maximale, même si elle ne le sait pas encore. Elle ne s'est pas laissée un instant de répit ces dernières semaines, travaillant d'arrache-pied pour rattraper le retard qu'elle n'a même pas eu conscience d'accumuler. Quand elle ne travaille pas, impossible pour elle de se concentrer sur ses recherches personnelles, ces mêmes recherches qui la passionnent et représentent son monde entier depuis quelques années maintenant. Quand elle ne travaille pas, impossible de lire ses épais grimoires qui sont depuis qu'elle est en âge de lire ses compagnons les plus précieux et les plus fidèles. La fatigue ! argue-t-elle. Mais puisque la réalisation est l'ennemi du déni et qu'Aelle a réalisé tout ce qu'il y avait à réaliser (croit-elle), impossible de se voiler la face. Ce n'est pas la fatigue, même si effectivement ses cernes s'étirent longuement sous ses yeux. Ce n'est pas la fatigue, non, c'est le désespoir. Ce sentiment noir et épais qui grandit au fond de son corps, qui se fait un nid, qui prend de la place, qui l’envahit le matin dès le réveil et qui ne la laisse pas en paix même quand le soir vient, avec lui l'heure de dormir. Elle aimerait mettre un mot sur ce sentiment qui lui vole toute sa motivation, tout ce qui faisait d'elle une sorcière curieuse et passionnée, mais elle en est incapable ; dans sa tête, c'est une triste mélasse : tout se mélange, tout se brouille, Kristen, son échec, la honte de s'être si durement fait juger sur ses résultats, elle qui a toujours brillé ! La honte constante, poisseuse, qui lui colle à la peau, qui lui noue la gorge.
Elle a abandonné tout espoir de lancer le Sortilège. De toute façon, une fois les résultats reçus, ce qui était une "difficulté à se concentrer pour réussir un sortilège difficile et éprouvant" s'est transformé en "impossibilité à réussir ce sortilège pourtant brillamment efficace les premiers mois". Étrange hasard, n'est-ce pas, que Kristen Loewy revienne hanter ses pensées et ses souvenirs au moment même où un échec cuisant la force à réaliser sa propre fragilité ? Étrange, se dit Aelle, quand toute personne perspicace devinera qu'il ne s'agit en fait que d'une logique relation de cause à effet. De toute façon, Aelle préfère maudire la femme qui l'a abandonnée pour tout ce qui lui arrive, sa peine et ses résultats médiocres, que de se dire qu'elle n'aurait peut-être pas dû, au tout début, croire que tout pourrait bien se passer si elle choisissait de jouer avec sa mémoire. Elle n'a jamais eu ce qu'il fallait pour comprendre l'importance d'accepter, et donc de vivre, ses émotions, même les plus douloureuses.
Au cours de sa vie, Aelle a régulièrement passé de longs moments de colère ou de grande tristesse (qui finissaient par devenir de la colère), mais cette fois-ci impossible de transformer le désespoir en rage. Pas alors qu'elle a tous ses souvenirs dans la tête et que la tristesse est plus forte que le reste. Pas alors qu'elle a dû se rendre aux rattrapages des examens comme les abrutis incapables d'apprendre leurs leçons. Pas de rage pour la sauver, pas de déni pour l'aider à supporter. Il n'y a qu'un seul chemin possible et celui-ci implique beaucoup plus d'émotions qu'Aelle veut bien en ressentir.
Chronique d'une déchéance
Vendredi 23 juillet 2049
Lorsque les rattrapages touchent à leur fin ce vendredi 23 juillet, Aelle ne fait pas ce qu'elle fait toujours lorsque la journée se termine : elle ne se rend pas à la bibliothèque, parce qu'elle n'a plus la moindre envie impliquant des livres, des parchemins ou des plumes ; elle ne se rend pas non plus dans le parc ou la forêt, parce qu'elle n'a pas plus d'envie impliquant la manipulation de sa magie ; elle ne traine pas non plus dans les couloirs, déjà parce que cela n'a jamais été son genre, mais également parce qu'elle ne veut pas croiser Oswald Johnson qui va encore une fois s'enquérir de son bien-être et insister pour qu'elle vienne le voir durant les grandes vacances — ce qu'Aelle a déjà refusé de faire, quel pourrait bien être l'intérêt d'aller passer un moment dans la maison familiale d'un camarade d'école, quand bien même ce camarade argue que c'est un endroit fabuleux qui fait du bien à toute personne qui s'y rend ?
Aelle, en cette fin de période d'examen, décide donc de rentrer dans son dortoir, même si cela signifie croiser le chemin de l'insupportable Ashley avec ses sourires suffisants et ses regards curieux lancés à la dérobée. Rockfield a étrangement réagi en voyant sa colocataire arriver à la session de rattrapage à laquelle elle assistait elle aussi. Ses yeux se sont d'abord arrondis, puis un sourire est venu s'agiter sur ses lèvres, mais il n'y a rien eu de plus, pas de moquerie, pas de vilaine remarque, rien de tout cela. Cela n'empêche pas qu'Aelle soit réticente à l'idée de retourner dans sa chambre. Les deux prochains jours seront réservés au rangement des lieux et à la préparation des valises : dimanche soir, tout le monde devra avoir quitté sa chambre pour la nouvelle année à venir, même ceux continuant en seconde année.
Pour la première fois de sa vie, Aelle devra faire ses bagages sans avoir la moindre idée de l'endroit où elle dormira le soir. La plupart des étudiants ont une famille dans laquelle rentrer une fois la période réservée aux études terminées. Johnson lui a rabâché les oreilles avec sa maison familiale fantastique dans laquelle il va se ressourcer avant de se remettre au travail, fort de son diplôme qui lui assurera une meilleure place au sein de son entreprise. Rockfield, elle, n'a rien dit, mais si on croit ce qu'elle a raconté à Aelle lors de leur désastreux Noël passé ensemble, elle n'a pas plus envie qu'elle de rentrer dans sa famille. Quant à Aelle... L'idée même d'aller dans le Worcestershire ne lui a pas traversé l'esprit ; elle n'est pas revenue chez ses parents depuis de longs mois, elle est comme qui dirait en froid avec eux, même si son père continue de lui écrire — la raison ? Aelle ne s'en souvient guère, quelque chose en lien avec ses affaires, un carton, la vie, le fait que sa famille l'étouffe. Rien de bien original et le résultat est qu'elle n'a pas la moindre envie d'aller sonner chez ses parents pour leur demander l'asile. Ça, jamais ! Accepter de recevoir une bourse pleine de Galions en guise d'argent de poche tous les mois, ce n'est pas un souci, mais rentrer chez eux pour l'été, plutôt crever !
Deux autres choix se présentent à elle : aller chez Narym pour récupérer la chambre d'ami qu'elle a longuement occupée avant que la grande dispute n'éloigne le frère et la sœur ou se payer une chambre au Chaudron Baveur qui la ruinera. La seconde solution, assez onéreuse, compliquerait énormément sa vie. Quant à la première... Et bien cela voudrait dire se rendre chez Narym, endroit où elle n'est plus allée depuis la dispute qui les a opposés avant Noël. Depuis que l'homme est venu la harceler à l'entrée de son école, et depuis qu'elle a accepté de lui parler surtout, les deux se sont revus de temps en temps. La plupart du temps, c'est Narym qui faisait le déplacement jusqu'à l'école. En partant, il lui répète souvent : « Tu es la bienvenue à la maison » ; mais il lui a toujours dit ça, même avant de lui mentir sur l'adoption de son futur enfant — alors quel crédit accorder à ses mots ? Puis retourner chez lui signifierait lui pardonner, non ? Ce serait lâcher prise, accepter qu'un homme à qui elle fait confiance peut la trahir impunément. Retourner chez lui, ce serait effacer des mois de rancœur, comme ça d'un claquement de doigts. Et cette idée met Aelle particulièrement mal à l'aise.
Aelle rumine encore ces questions lorsqu'elle pousse la porte de sa chambre. Sans aucune surprise, elle trouve Rockfield à l'intérieur. Les deux s'ignorent. C'est une vieille habitude, désormais, de faire comme si l'autre n'existait pas, comme si elle ne laissait pas traîner ses affaires partout, comme si elle ne veillait pas jusque tard avec sa baguette allumée, comme si elle ne se baladait pas en petite tenue dans la chambre. Comme si elles n'avaient pas, toutes les deux, un passif qui rend toute relation difficile ; Ashley ne peut pas oublier la sensation des doigts d'Aelle autour de son cou et Aelle ne peut pas oublier son envie dévorante de défouler sa rage sur la jeune femme.
« Tu ne fais pas tes affaires ? »
C'est la blonde qui brise la glace alors que cela fait une bonne heure qu'Aelle s'est affalée sur son lit et qu'elle lit vaguement, sans réellement le faire, son livre du moment.
« Il semblerait que non, » marmonne cette dernière en tournant une page qu'elle n'a pas lu.
Ashley continue de s'affairer, agacée par la réponse d'Aelle. Elle plie, elle nettoie, elle range, elle entasse dans des valises, tout cela sans utiliser la magie parce que lorsqu'elle sera de retour dans cette maison qu'elle déteste plus que tout au monde, il vaudrait mieux qu'elle évite d'utiliser sa baguette pour ne pas creuser davantage le fossé entre sa famille et elle. Un mois, elle doit survivre un mois avant de trouver un logement, un travail, n'importe quoi qui l'arrachera à ce monde moldu pour lui permettre de retrouver son monde à elle. Malgré la tension qui lui tend les épaules et lui noue les entrailles, elle ne s'ouvre pas à Aelle, qui ne fait de toute manière déjà plus attention à elle et qui est incapable d'écouter les autres. Alors Aelle continue de faire semblant de lire et Ashley de ranger ses affaires, le cœur lourd.
Lorsque les rattrapages touchent à leur fin ce vendredi 23 juillet, Aelle ne fait pas ce qu'elle fait toujours lorsque la journée se termine : elle ne se rend pas à la bibliothèque, parce qu'elle n'a plus la moindre envie impliquant des livres, des parchemins ou des plumes ; elle ne se rend pas non plus dans le parc ou la forêt, parce qu'elle n'a pas plus d'envie impliquant la manipulation de sa magie ; elle ne traine pas non plus dans les couloirs, déjà parce que cela n'a jamais été son genre, mais également parce qu'elle ne veut pas croiser Oswald Johnson qui va encore une fois s'enquérir de son bien-être et insister pour qu'elle vienne le voir durant les grandes vacances — ce qu'Aelle a déjà refusé de faire, quel pourrait bien être l'intérêt d'aller passer un moment dans la maison familiale d'un camarade d'école, quand bien même ce camarade argue que c'est un endroit fabuleux qui fait du bien à toute personne qui s'y rend ?
Aelle, en cette fin de période d'examen, décide donc de rentrer dans son dortoir, même si cela signifie croiser le chemin de l'insupportable Ashley avec ses sourires suffisants et ses regards curieux lancés à la dérobée. Rockfield a étrangement réagi en voyant sa colocataire arriver à la session de rattrapage à laquelle elle assistait elle aussi. Ses yeux se sont d'abord arrondis, puis un sourire est venu s'agiter sur ses lèvres, mais il n'y a rien eu de plus, pas de moquerie, pas de vilaine remarque, rien de tout cela. Cela n'empêche pas qu'Aelle soit réticente à l'idée de retourner dans sa chambre. Les deux prochains jours seront réservés au rangement des lieux et à la préparation des valises : dimanche soir, tout le monde devra avoir quitté sa chambre pour la nouvelle année à venir, même ceux continuant en seconde année.
Pour la première fois de sa vie, Aelle devra faire ses bagages sans avoir la moindre idée de l'endroit où elle dormira le soir. La plupart des étudiants ont une famille dans laquelle rentrer une fois la période réservée aux études terminées. Johnson lui a rabâché les oreilles avec sa maison familiale fantastique dans laquelle il va se ressourcer avant de se remettre au travail, fort de son diplôme qui lui assurera une meilleure place au sein de son entreprise. Rockfield, elle, n'a rien dit, mais si on croit ce qu'elle a raconté à Aelle lors de leur désastreux Noël passé ensemble, elle n'a pas plus envie qu'elle de rentrer dans sa famille. Quant à Aelle... L'idée même d'aller dans le Worcestershire ne lui a pas traversé l'esprit ; elle n'est pas revenue chez ses parents depuis de longs mois, elle est comme qui dirait en froid avec eux, même si son père continue de lui écrire — la raison ? Aelle ne s'en souvient guère, quelque chose en lien avec ses affaires, un carton, la vie, le fait que sa famille l'étouffe. Rien de bien original et le résultat est qu'elle n'a pas la moindre envie d'aller sonner chez ses parents pour leur demander l'asile. Ça, jamais ! Accepter de recevoir une bourse pleine de Galions en guise d'argent de poche tous les mois, ce n'est pas un souci, mais rentrer chez eux pour l'été, plutôt crever !
Deux autres choix se présentent à elle : aller chez Narym pour récupérer la chambre d'ami qu'elle a longuement occupée avant que la grande dispute n'éloigne le frère et la sœur ou se payer une chambre au Chaudron Baveur qui la ruinera. La seconde solution, assez onéreuse, compliquerait énormément sa vie. Quant à la première... Et bien cela voudrait dire se rendre chez Narym, endroit où elle n'est plus allée depuis la dispute qui les a opposés avant Noël. Depuis que l'homme est venu la harceler à l'entrée de son école, et depuis qu'elle a accepté de lui parler surtout, les deux se sont revus de temps en temps. La plupart du temps, c'est Narym qui faisait le déplacement jusqu'à l'école. En partant, il lui répète souvent : « Tu es la bienvenue à la maison » ; mais il lui a toujours dit ça, même avant de lui mentir sur l'adoption de son futur enfant — alors quel crédit accorder à ses mots ? Puis retourner chez lui signifierait lui pardonner, non ? Ce serait lâcher prise, accepter qu'un homme à qui elle fait confiance peut la trahir impunément. Retourner chez lui, ce serait effacer des mois de rancœur, comme ça d'un claquement de doigts. Et cette idée met Aelle particulièrement mal à l'aise.
Aelle rumine encore ces questions lorsqu'elle pousse la porte de sa chambre. Sans aucune surprise, elle trouve Rockfield à l'intérieur. Les deux s'ignorent. C'est une vieille habitude, désormais, de faire comme si l'autre n'existait pas, comme si elle ne laissait pas traîner ses affaires partout, comme si elle ne veillait pas jusque tard avec sa baguette allumée, comme si elle ne se baladait pas en petite tenue dans la chambre. Comme si elles n'avaient pas, toutes les deux, un passif qui rend toute relation difficile ; Ashley ne peut pas oublier la sensation des doigts d'Aelle autour de son cou et Aelle ne peut pas oublier son envie dévorante de défouler sa rage sur la jeune femme.
« Tu ne fais pas tes affaires ? »
C'est la blonde qui brise la glace alors que cela fait une bonne heure qu'Aelle s'est affalée sur son lit et qu'elle lit vaguement, sans réellement le faire, son livre du moment.
« Il semblerait que non, » marmonne cette dernière en tournant une page qu'elle n'a pas lu.
Ashley continue de s'affairer, agacée par la réponse d'Aelle. Elle plie, elle nettoie, elle range, elle entasse dans des valises, tout cela sans utiliser la magie parce que lorsqu'elle sera de retour dans cette maison qu'elle déteste plus que tout au monde, il vaudrait mieux qu'elle évite d'utiliser sa baguette pour ne pas creuser davantage le fossé entre sa famille et elle. Un mois, elle doit survivre un mois avant de trouver un logement, un travail, n'importe quoi qui l'arrachera à ce monde moldu pour lui permettre de retrouver son monde à elle. Malgré la tension qui lui tend les épaules et lui noue les entrailles, elle ne s'ouvre pas à Aelle, qui ne fait de toute manière déjà plus attention à elle et qui est incapable d'écouter les autres. Alors Aelle continue de faire semblant de lire et Ashley de ranger ses affaires, le cœur lourd.
Chronique d'une déchéance
Nuit du samedi 24 juillet 2049
Aelle entend bouger de l'autre côté de l'allée séparant les deux lits. Ashley se tourne et se retourne, faisant grincer le matelas. Ses mouvements et le frottement des draps ne dérangent pas Aelle qui n'arrive de toute manière pas à trouver le sommeil. C'est le soir que c'est le plus difficile. Lorsque la dernière baguette s'éteint, que l'Académie s'endort, que les couloirs deviennent silencieux. C'est à ce moment-là que ses pensées gagnent en consistance et qu'elle se met à ressasser Kristen, ses résultats scolaires et sa vie en général. Parfois, ses pensées prennent le dangereux chemin du futur ; Aelle a alors l'impression qu'un abysse monstrueux s'ouvre en elle et avale tout l'air de ses poumons. Dans ces moments, elle préfère encore songer à son inutile quête de Kristen — un échec aussi — qu'à la suite de sa vie qui, après avoir été clair et évident durant dix-neuf ans, est désormais aussi sombre que la nuit et loin d'être aussi certain qu'il y a quelques mois.
« Tu dors ? »
Lorsque la voix retentit, Aelle hésite à faire semblant qu'elle dort effectivement. Elle n'a jamais aimé les tentatives (avortées le plus souvent) de Rockfield de discuter avec elle la nuit. Et en même temps qu'elle pense à cela, Aelle se met à songer que c'est la dernière fois qu'elle aura à entendre sa voix au cœur de la nuit. Dès le lendemain soir, il n'y aura plus rien pour les relier, puisque la blonde arrête là ses études et qu'Aelle... Bref, plus rien du tout. C'est peut-être ce qui la motive à ouvrir la bouche. À moins que ce ne soit une envie subite d'énerver l'autre.
« À ton avis, abrutie ?
— Tu dors pas, donc. »
Aelle se retient de répéter la phrase qu'elle vient tout juste de prononcer. Elle se contente d'un soupir. De l'autre côté de la chambre, Rockfield s'agite encore dans son lit ; Aelle comprend qu'elle vient de se tourner dans sa direction.
« Je te préviens, si tu comptes en profiter pour lancer une de ces conversations profondes qu'on dit possible de n'avoir que lorsqu'il fait nuit, tu peux d'ores et déjà la fermer : je t'écouterai pas.
— Putain, râle Ashley, t'attaques avant même que je fasse quoi que ce soit !
— Je sais très bien ce que tu allais dire, riposte Aelle d'une voix moqueuse.
— Et si c'était pas ça ?
— C'était ça.
— Non ! réfute Ashley d'une voix forte.
— Je m'en fous.
— C'était pas ça, » insiste la blonde (qui n'a aucun scrupule à mentir à son agaçante colocataire).
Seule la nuit est témoin du sourire joueur qui commence à étirer les lèvres de la jeune femme.
« Contente-toi de dormir, on va pas discuter, intervient encore une fois Aelle dont les mouvements soudains indiquent qu'elle s'est tournée en direction du mur.
— Donc t'as pas envie ?
— Quoi, à la fin ? s'agace Aelle en s'accrochant à son oreiller pour résister à l'envie de le balancer sur le visage de sa colocataire.
— Tu veux pas dormir avec moi ? »
La question sort tellement de nulle part et le ton de Rockfield lui paraissant totalement dénué de moquerie, qu'Aelle ne peut retenir le sursaut soudain qui la force à s'extirper du lit, se retourner, attraper sa baguette magique pour l'allumer, tout cela en même temps et dans un temps très restreint.
« Pardon ?! » s'exclame-t-elle en braquant la lumière dans les yeux de la blonde.
Celle-ci lève les doigts pour se protéger de l'éclat et essaie de croiser le regard furieux d'Aelle sans éclater de rire.
« Allez quoi, poursuit-elle sans réussir à, cette fois-ci, à retenir le sourire qui grimpe sur ses lèvres, juste pour cette nuit, histoire de terminer cette année en beauté.
— Mais t'es malade ! rugit Aelle. T'es vraiment... Ça va pas de dire une chose pareille ! »
Est-ce parce qu'elle est trop furieuse pour remarquer la moquerie qu'Aelle réagit aussi vivement ou veut-elle réellement croire que Rockfield est sérieuse ?
Un gloussement lui parvient alors de l'autre côté de la chambre. Ashley basse la main qui la protégeait de la lumière s'échappant de la baguette d'Aelle et secoue la tête dans la semi-obscurité de la chambre.
« C'est trop facile de t'emmerder, se moque Ashley sans chercher à camoufler son rire.
— Va te faire voir ! » crie Aelle, blanche de colère, en réagissant selon l'instinct : c'est à dire en lançant son oreiller sur l'autre fille.
L'oreiller fuse à toute allure et percute les bras de la blonde qui rit encore. Un sortilège plus tard, il a retrouvé son lit d'origine et supporte la tête colérique d'Aelle qui s'est entortillée dans sa couette pour contenir sa furieuse envie de lancer autre chose qu'un oreiller à sa colocataire. Une colère flamboyante et difficilement gérable fait battre son cœur à toute allure.
Lorsque le rire d'Ashley finit par s'éteindre et que le silence reprend son droit dans la chambre numéro 28 de l'Académie, les deux esprits dorénavant bel et bien réveillés potassent ce qui vient de se passer. À droite, le sommeil vient clore les yeux fatigués d'Ashley qui s'imagine ce que ça aurait pu donner si la réaction d'Aelle avait tout été tout autre et qui s'en veut pour ces pensées qu'elle aura oublié le lendemain ; à droite Aelle ne parvient pas à dormir, sans qu'elle-même ne puisse savoir si cela est dû à la proposition indécente (et moqueuse) de Rockfield ou à toutes ses autres pensées envenimées.
Aelle entend bouger de l'autre côté de l'allée séparant les deux lits. Ashley se tourne et se retourne, faisant grincer le matelas. Ses mouvements et le frottement des draps ne dérangent pas Aelle qui n'arrive de toute manière pas à trouver le sommeil. C'est le soir que c'est le plus difficile. Lorsque la dernière baguette s'éteint, que l'Académie s'endort, que les couloirs deviennent silencieux. C'est à ce moment-là que ses pensées gagnent en consistance et qu'elle se met à ressasser Kristen, ses résultats scolaires et sa vie en général. Parfois, ses pensées prennent le dangereux chemin du futur ; Aelle a alors l'impression qu'un abysse monstrueux s'ouvre en elle et avale tout l'air de ses poumons. Dans ces moments, elle préfère encore songer à son inutile quête de Kristen — un échec aussi — qu'à la suite de sa vie qui, après avoir été clair et évident durant dix-neuf ans, est désormais aussi sombre que la nuit et loin d'être aussi certain qu'il y a quelques mois.
« Tu dors ? »
Lorsque la voix retentit, Aelle hésite à faire semblant qu'elle dort effectivement. Elle n'a jamais aimé les tentatives (avortées le plus souvent) de Rockfield de discuter avec elle la nuit. Et en même temps qu'elle pense à cela, Aelle se met à songer que c'est la dernière fois qu'elle aura à entendre sa voix au cœur de la nuit. Dès le lendemain soir, il n'y aura plus rien pour les relier, puisque la blonde arrête là ses études et qu'Aelle... Bref, plus rien du tout. C'est peut-être ce qui la motive à ouvrir la bouche. À moins que ce ne soit une envie subite d'énerver l'autre.
« À ton avis, abrutie ?
— Tu dors pas, donc. »
Aelle se retient de répéter la phrase qu'elle vient tout juste de prononcer. Elle se contente d'un soupir. De l'autre côté de la chambre, Rockfield s'agite encore dans son lit ; Aelle comprend qu'elle vient de se tourner dans sa direction.
« Je te préviens, si tu comptes en profiter pour lancer une de ces conversations profondes qu'on dit possible de n'avoir que lorsqu'il fait nuit, tu peux d'ores et déjà la fermer : je t'écouterai pas.
— Putain, râle Ashley, t'attaques avant même que je fasse quoi que ce soit !
— Je sais très bien ce que tu allais dire, riposte Aelle d'une voix moqueuse.
— Et si c'était pas ça ?
— C'était ça.
— Non ! réfute Ashley d'une voix forte.
— Je m'en fous.
— C'était pas ça, » insiste la blonde (qui n'a aucun scrupule à mentir à son agaçante colocataire).
Seule la nuit est témoin du sourire joueur qui commence à étirer les lèvres de la jeune femme.
« Contente-toi de dormir, on va pas discuter, intervient encore une fois Aelle dont les mouvements soudains indiquent qu'elle s'est tournée en direction du mur.
— Donc t'as pas envie ?
— Quoi, à la fin ? s'agace Aelle en s'accrochant à son oreiller pour résister à l'envie de le balancer sur le visage de sa colocataire.
— Tu veux pas dormir avec moi ? »
La question sort tellement de nulle part et le ton de Rockfield lui paraissant totalement dénué de moquerie, qu'Aelle ne peut retenir le sursaut soudain qui la force à s'extirper du lit, se retourner, attraper sa baguette magique pour l'allumer, tout cela en même temps et dans un temps très restreint.
« Pardon ?! » s'exclame-t-elle en braquant la lumière dans les yeux de la blonde.
Celle-ci lève les doigts pour se protéger de l'éclat et essaie de croiser le regard furieux d'Aelle sans éclater de rire.
« Allez quoi, poursuit-elle sans réussir à, cette fois-ci, à retenir le sourire qui grimpe sur ses lèvres, juste pour cette nuit, histoire de terminer cette année en beauté.
— Mais t'es malade ! rugit Aelle. T'es vraiment... Ça va pas de dire une chose pareille ! »
Est-ce parce qu'elle est trop furieuse pour remarquer la moquerie qu'Aelle réagit aussi vivement ou veut-elle réellement croire que Rockfield est sérieuse ?
Un gloussement lui parvient alors de l'autre côté de la chambre. Ashley basse la main qui la protégeait de la lumière s'échappant de la baguette d'Aelle et secoue la tête dans la semi-obscurité de la chambre.
« C'est trop facile de t'emmerder, se moque Ashley sans chercher à camoufler son rire.
— Va te faire voir ! » crie Aelle, blanche de colère, en réagissant selon l'instinct : c'est à dire en lançant son oreiller sur l'autre fille.
L'oreiller fuse à toute allure et percute les bras de la blonde qui rit encore. Un sortilège plus tard, il a retrouvé son lit d'origine et supporte la tête colérique d'Aelle qui s'est entortillée dans sa couette pour contenir sa furieuse envie de lancer autre chose qu'un oreiller à sa colocataire. Une colère flamboyante et difficilement gérable fait battre son cœur à toute allure.
Lorsque le rire d'Ashley finit par s'éteindre et que le silence reprend son droit dans la chambre numéro 28 de l'Académie, les deux esprits dorénavant bel et bien réveillés potassent ce qui vient de se passer. À droite, le sommeil vient clore les yeux fatigués d'Ashley qui s'imagine ce que ça aurait pu donner si la réaction d'Aelle avait tout été tout autre et qui s'en veut pour ces pensées qu'elle aura oublié le lendemain ; à droite Aelle ne parvient pas à dormir, sans qu'elle-même ne puisse savoir si cela est dû à la proposition indécente (et moqueuse) de Rockfield ou à toutes ses autres pensées envenimées.
Chronique d'une déchéance
Dimanche 25 juillet 2049
« Tu fais quoi l'année prochaine ? »
La voix rauque d'Ashley brise le silence qui s'est installé depuis plusieurs heures. La blonde était plongée dans la lecture de l'une de ses innombrables bandes dessinées, tandis qu'Aelle discutait à mi-voix avec Zikomo. Ce dernier redresse le museau dans sa direction, mais c'est à peine si Aelle lève les yeux — et lorsqu'elle le fait, c'est pour les diriger vers le ciel et non pas en direction de la jeune femme installée sur le lit en face du sien. Pourtant Ashley insiste, ne détournant pas le regard de sa colocataire.
Pour une fois, sa question n'a rien de moqueur. Elle-même sera fraîchement diplômée de la filière Enchantements si elle a réussi ses rattrapages et la prochaine étape de sa vie consistera à trouver une place de briseuse de sorts dans un lieu agréable, d'avoir un salaire décent pour se payer un appartement dans une ville sorcière, Godric's Hollow de préférence, où se trouvera la plupart de ses amis. Elle a réfléchit à l'idée de poursuivre ses études, mais à chaque fois qu'elle le faisait la voix de sa mère retentissait : « Qu'est-ce que tu apprends dans ta drôle d'école ? C'est vrai, quoi, on a payé les études d'avocat d'Oliver mais lui on savait au moins ce qu'il apprenait ! ». L'idée d'être dépendante de ses parents encore une année lui est insupportable, et de toute manière Ashley n'a jamais vraiment aimé les études.
Elle n'a aucune idée des projets d'Aelle. C'était déjà bien surprenant de la voir aller aux rattrapages. Choquant, presque ; elle qui passe son temps le nez dans les bouquins et qui a toujours rendu des devoirs qui lui valaient des notes insolemment bonnes ! Se pourrait-il qu'elle redouble ? Le regard de la blonde s'intensifie, elle agite la main pour forcer sa colocataire à faire attention à elle, ce que celle-ci fait bien malgré elle.
« Qu'est-ce que ça peut te faire ? maugrée finalement Aelle, le regard baissé sur sa baguette qu'elle fait rouler entre ses doigts.
— Je demande, c'est tout !
— Bah demande pas ! » réplique Aelle sur le même ton colérique.
Ce qui suffit pour conclure cette conversation qui avait mal commencé.
« Tu fais quoi l'année prochaine ? »
La voix rauque d'Ashley brise le silence qui s'est installé depuis plusieurs heures. La blonde était plongée dans la lecture de l'une de ses innombrables bandes dessinées, tandis qu'Aelle discutait à mi-voix avec Zikomo. Ce dernier redresse le museau dans sa direction, mais c'est à peine si Aelle lève les yeux — et lorsqu'elle le fait, c'est pour les diriger vers le ciel et non pas en direction de la jeune femme installée sur le lit en face du sien. Pourtant Ashley insiste, ne détournant pas le regard de sa colocataire.
Pour une fois, sa question n'a rien de moqueur. Elle-même sera fraîchement diplômée de la filière Enchantements si elle a réussi ses rattrapages et la prochaine étape de sa vie consistera à trouver une place de briseuse de sorts dans un lieu agréable, d'avoir un salaire décent pour se payer un appartement dans une ville sorcière, Godric's Hollow de préférence, où se trouvera la plupart de ses amis. Elle a réfléchit à l'idée de poursuivre ses études, mais à chaque fois qu'elle le faisait la voix de sa mère retentissait : « Qu'est-ce que tu apprends dans ta drôle d'école ? C'est vrai, quoi, on a payé les études d'avocat d'Oliver mais lui on savait au moins ce qu'il apprenait ! ». L'idée d'être dépendante de ses parents encore une année lui est insupportable, et de toute manière Ashley n'a jamais vraiment aimé les études.
Elle n'a aucune idée des projets d'Aelle. C'était déjà bien surprenant de la voir aller aux rattrapages. Choquant, presque ; elle qui passe son temps le nez dans les bouquins et qui a toujours rendu des devoirs qui lui valaient des notes insolemment bonnes ! Se pourrait-il qu'elle redouble ? Le regard de la blonde s'intensifie, elle agite la main pour forcer sa colocataire à faire attention à elle, ce que celle-ci fait bien malgré elle.
« Qu'est-ce que ça peut te faire ? maugrée finalement Aelle, le regard baissé sur sa baguette qu'elle fait rouler entre ses doigts.
— Je demande, c'est tout !
— Bah demande pas ! » réplique Aelle sur le même ton colérique.
Ce qui suffit pour conclure cette conversation qui avait mal commencé.
Chronique d'une déchéance
Lundi 26 juillet 2049
Ce matin-là, Aelle est réveillée par les rayons du soleil qui traversent les rideaux mal isolés de sa chambre du Chaudron Baveur. Les yeux encore bouffis de sommeil, elle se retourne sur le matelas et s'éveille lentement. Zikomo s'étire sur le second coussin, sa gueule s'ouvrant sur deux rangées de crocs minuscules et extrêmement pointus. Les paupières papillonnant dans la semi-clarté matinale, Aelle passe la chambre au crible fin de son regard las : aucune trace de Nyakane. Son absence éveille une douleur profonde dans son cœur ; elle ne pensait pas que l'oiseau lui manquerait autant. Depuis combien de temps ne l'a-t-elle pas vu ? Le début du mois, certainement. Elle n'a pas compté.
Nyakane a été très en colère ce jour où ils ont parlé du Sortilège.
« Pourquoi rester si tu persistes à ne pas m'écouter ? » lui a-t-il lancé dans un claquement de bec furieux avant de disparaître à travers un mur.
Aelle a demandé à Zikomo de lui faire passer le message : maintenant qu'elle n'arrive plus à lancer le Sortilège noir, l'affaire est réglée, non ? Nyakane n'a plus rien à lui reprocher, pourquoi ne revient-il pas ? Zikomo a dit qu'il avait besoin de temps, qu'il finirait par revenir. Aelle ne l'a pas cru et elle a vu dans cette action un abandon supplémentaire. Elle est incapable de comprendre que l'esprit oiseau-serpentaire s'en est allé parce qu'il était impuissant face à la longue chute intérieure de sa compagne humaine. Insensible à ses conseils et ses remontrances, elle continuait à s'abrutir de son sortilège de magie noire et quand elle n'y arrivait pas, elle trouvait d'autres moyens de se faire du mal en pensant apaiser ses tourments ; par tous les songes, c'est bien une tendance terriblement humaine que de noyer son mal-être dans des verres ambrés ou des cigarettes qui brûlent les poumons ! Incapable d'accepter, Nyakane a sévit, il a prévenu, il a mis en garde. Las de ne pas être écouté, il s'est éloigné, déjà sûr que Zikomo resterait aux côtés de cette humaine à laquelle il s'est malgré lui attaché. Aelle ne le sait pas, mais Nyakane s'en est allé rejoindre sa vieille amie Erza, imaginant que cela serait un choc suffisant pour réveiller la jeune sorcière.
Le choc n'a pas été causé par le départ du Messager des rêves, mais par les résultats scolaires d'Aelle. Cela dit, un choc reste un choc et si Naykane voyait Aelle se réveiller à cette heure déjà bien avancée de la matinée, il comprendrait que l'effet recherché est là, devant ses yeux — et il serait attristé de retrouver sa compagne dans un aussi sale état.
Lorsqu'Aelle parvient à s'extirper de ses draps, l'heure du petit-déjeuner est déjà passée. Du bruit monte de la salle principale du pub et dans le couloir, les allers-retours l'empêchent de trouver l'apaisement qu'elle recherche tant. La zone dans son esprit censée créer de l'envie et des objectifs à court terme est comme morte ; aucune envie, aucun but. La journée lui paraît interminable ; que faire, comment s'occuper ? Alors, contrairement à ses habitudes, elle se tourne vers le petit Mngwi qui l'observe calmement, son poil bleu ressortant de façon criante sur la blancheur des draps.
« On fait quoi aujourd'hui ? »
Zikomo cligne ses yeux mordorés. Il pourrait être étonné qu'elle lui demande son avis, chose qu'elle ne fait jamais car elle considère que chacun est capable d'occuper sa journée comme il l'entend, mais Zikomo est trop perspicace pour ne pas comprendre ce qui arrive à son amie.
« Sortons dans le Londres moldu ! invente le petit être en sautant sur ses pattes. Je connais en long et en large le Chemin de Traverse et Godric's Hollow, mais de l'Angleterre non-magique je ne sais rien de plus que ce que nous en avons vu ensemble, assez peu donc, et ce que j'ai pu découvrir à travers diverses lectures.
— Le Londres moldu..., soupire longuement Aelle en se retournant sur le dos, les bras en croix sur le matelas. Tu seras forcé de te cacher et moi je vais devoir transfigurer mes vêtements. Je ne peux pas sortir comme ça... »
Le comme ça étant une longue cape de sorcière qui attend pour le moment sagement accrochée à la patère de la porte d'entrée, et une robe de sorcière tout ce qui a de moins banal chez les moldus, celle-ci négligemment jetée la veille au soir sur le dossier de la chaise.
« Je me cache souvent lorsque nous sortons, rassure Zikomo en avançant vers son amie pour lui grimper sur le buste. Cela ne me dérange pas. Ça ne t'intéresse pas, toi, de découvrir cette ville dont tu as entendu parler toute ta vie mais que tu ne connais qu'à travers tes visites avec tes parents ou tes rares escapades en solitaire ?
— C'est qu'une ville..., marmonne la jeune femme. Moldue en plus. Comme il en existe des millions.
— Tu te trompes, corrige gentiment le Mngwi en touchant tendrement le menton d'Aelle de son museau humide. Londres est unique, je veux la découvrir. Allons-y ! »
On ne saura jamais si c'est l'engouement de la créature qui pousse Aelle à se lever ou une quelconque envie qui serait née au plus profond de son cœur, mais elle se lève et, sans cesser de soupirer, modifie ses vêtements magiquement avant de prendre le chemin de la sortie. Elle porte sur son épaule, caché sous un foulard qui ne sied guère avec la saison et les fortes températures, un Zikomo tout joyeux non pas d'aller visiter cette fameuse ville moldue, mais d'avoir réussi à donner un but à Aelle.
Ce matin-là, Aelle est réveillée par les rayons du soleil qui traversent les rideaux mal isolés de sa chambre du Chaudron Baveur. Les yeux encore bouffis de sommeil, elle se retourne sur le matelas et s'éveille lentement. Zikomo s'étire sur le second coussin, sa gueule s'ouvrant sur deux rangées de crocs minuscules et extrêmement pointus. Les paupières papillonnant dans la semi-clarté matinale, Aelle passe la chambre au crible fin de son regard las : aucune trace de Nyakane. Son absence éveille une douleur profonde dans son cœur ; elle ne pensait pas que l'oiseau lui manquerait autant. Depuis combien de temps ne l'a-t-elle pas vu ? Le début du mois, certainement. Elle n'a pas compté.
Nyakane a été très en colère ce jour où ils ont parlé du Sortilège.
« Pourquoi rester si tu persistes à ne pas m'écouter ? » lui a-t-il lancé dans un claquement de bec furieux avant de disparaître à travers un mur.
Aelle a demandé à Zikomo de lui faire passer le message : maintenant qu'elle n'arrive plus à lancer le Sortilège noir, l'affaire est réglée, non ? Nyakane n'a plus rien à lui reprocher, pourquoi ne revient-il pas ? Zikomo a dit qu'il avait besoin de temps, qu'il finirait par revenir. Aelle ne l'a pas cru et elle a vu dans cette action un abandon supplémentaire. Elle est incapable de comprendre que l'esprit oiseau-serpentaire s'en est allé parce qu'il était impuissant face à la longue chute intérieure de sa compagne humaine. Insensible à ses conseils et ses remontrances, elle continuait à s'abrutir de son sortilège de magie noire et quand elle n'y arrivait pas, elle trouvait d'autres moyens de se faire du mal en pensant apaiser ses tourments ; par tous les songes, c'est bien une tendance terriblement humaine que de noyer son mal-être dans des verres ambrés ou des cigarettes qui brûlent les poumons ! Incapable d'accepter, Nyakane a sévit, il a prévenu, il a mis en garde. Las de ne pas être écouté, il s'est éloigné, déjà sûr que Zikomo resterait aux côtés de cette humaine à laquelle il s'est malgré lui attaché. Aelle ne le sait pas, mais Nyakane s'en est allé rejoindre sa vieille amie Erza, imaginant que cela serait un choc suffisant pour réveiller la jeune sorcière.
Le choc n'a pas été causé par le départ du Messager des rêves, mais par les résultats scolaires d'Aelle. Cela dit, un choc reste un choc et si Naykane voyait Aelle se réveiller à cette heure déjà bien avancée de la matinée, il comprendrait que l'effet recherché est là, devant ses yeux — et il serait attristé de retrouver sa compagne dans un aussi sale état.
Lorsqu'Aelle parvient à s'extirper de ses draps, l'heure du petit-déjeuner est déjà passée. Du bruit monte de la salle principale du pub et dans le couloir, les allers-retours l'empêchent de trouver l'apaisement qu'elle recherche tant. La zone dans son esprit censée créer de l'envie et des objectifs à court terme est comme morte ; aucune envie, aucun but. La journée lui paraît interminable ; que faire, comment s'occuper ? Alors, contrairement à ses habitudes, elle se tourne vers le petit Mngwi qui l'observe calmement, son poil bleu ressortant de façon criante sur la blancheur des draps.
« On fait quoi aujourd'hui ? »
Zikomo cligne ses yeux mordorés. Il pourrait être étonné qu'elle lui demande son avis, chose qu'elle ne fait jamais car elle considère que chacun est capable d'occuper sa journée comme il l'entend, mais Zikomo est trop perspicace pour ne pas comprendre ce qui arrive à son amie.
« Sortons dans le Londres moldu ! invente le petit être en sautant sur ses pattes. Je connais en long et en large le Chemin de Traverse et Godric's Hollow, mais de l'Angleterre non-magique je ne sais rien de plus que ce que nous en avons vu ensemble, assez peu donc, et ce que j'ai pu découvrir à travers diverses lectures.
— Le Londres moldu..., soupire longuement Aelle en se retournant sur le dos, les bras en croix sur le matelas. Tu seras forcé de te cacher et moi je vais devoir transfigurer mes vêtements. Je ne peux pas sortir comme ça... »
Le comme ça étant une longue cape de sorcière qui attend pour le moment sagement accrochée à la patère de la porte d'entrée, et une robe de sorcière tout ce qui a de moins banal chez les moldus, celle-ci négligemment jetée la veille au soir sur le dossier de la chaise.
« Je me cache souvent lorsque nous sortons, rassure Zikomo en avançant vers son amie pour lui grimper sur le buste. Cela ne me dérange pas. Ça ne t'intéresse pas, toi, de découvrir cette ville dont tu as entendu parler toute ta vie mais que tu ne connais qu'à travers tes visites avec tes parents ou tes rares escapades en solitaire ?
— C'est qu'une ville..., marmonne la jeune femme. Moldue en plus. Comme il en existe des millions.
— Tu te trompes, corrige gentiment le Mngwi en touchant tendrement le menton d'Aelle de son museau humide. Londres est unique, je veux la découvrir. Allons-y ! »
On ne saura jamais si c'est l'engouement de la créature qui pousse Aelle à se lever ou une quelconque envie qui serait née au plus profond de son cœur, mais elle se lève et, sans cesser de soupirer, modifie ses vêtements magiquement avant de prendre le chemin de la sortie. Elle porte sur son épaule, caché sous un foulard qui ne sied guère avec la saison et les fortes températures, un Zikomo tout joyeux non pas d'aller visiter cette fameuse ville moldue, mais d'avoir réussi à donner un but à Aelle.
Chronique d'une déchéance
Mercredi 28 juillet 2049
Elle apparaît au milieu de la salle principale. Cheveux attachés en une tresse serrée ramenée sur le dessus de son crâne, chemisier de couleur foncée, un pantalon trop long pour la saison et, chose plus étonnante encore, une écharpe autour du cou. De sa besace dépasse un paquet qu'Ashley reconnaît aussitôt : elle a passé toute son enfance à manger des Jammy Dodgers pour le goûter avant d'être propulsée à Poudlard où la notion de goûter ne semblait pas tellement répandue. Voir cet emballage dans le sac d'une sorcière pure souche, c'est étonnant ; mais voir Aelle Bristyle au Chaudron Baveur habillée comme une moldue avec un emballage de Jammy Dodgers, c'est plus qu'étonnant, c'est ahurissant.
Ashley s'éloigne de la table sur laquelle sont étalées plusieurs éditions de la Gazette du sorcier — allez embêter son ex-colocataire lui semble beaucoup plus amusant que continuer d'éplucher les petites annonces.
« Tu crèches ici ? » lui dit-elle d'une voix traînante en se faufilant derrière elle.
Ashley a le plaisir de voir Aelle sursauter et se tendre, comme à chaque fois qu'on la surprend ou l'approche d'un peu trop près. Mais ce qui est encore plus appréciable, ce sont ses yeux ronds qui s'ouvrent exagérément quand elle reconnait la fille qui est en face d'elle. Le sourire d'Ashley s'agrandit et elle prend une pose nonchalante, la main sur la hanche.
« Qu'est-ce que tu fous là ? grogne la désagréable Bristyle en la fusillant du regard — mais après un an à se faire fusiller de la sorte, on apprend à devenir insensible à la mauvaise humeur constante de sa colocataire.
— Je vis là aussi.
— J'ai pas dit que je vivais là, râle la sorcière en se dirigeant vers le fond de la pièce, suivit par une blonde d'une humeur trop excellente pour son bien.
— T'as une clé de l'établissement dans la main, » se moque Ashley.
Aelle s'immobilise près des escaliers menant aux étages. Effectivement, se dit-elle en regardant sa main, j'ai la clé dans la main. Honteuse de s'être fait avoir, elle n'ajoute rien de plus, mais le regard qu'elle pose sur l'autre jeune femme est inquisiteur, voire curieux ; pourquoi est-elle là ? Est-elle réticente, elle aussi, à l'idée de retourner voir sa famille ? Aelle éloigne rapidement cette hypothèse : peu importe la raison de sa présence ici, cela ne la concerne pas. À la place, elle réplique donc :
« Je me serais bien passée de te croiser, marmonne-t-elle en se détournant, la prochaine fois évite de venir me voir quand tu m'aperçois quelque part.
— Toujours aussi aimable, hein, réplique Ashley en fronçant les sourcils.
— Et toi toujours aussi indiscrète. Occupe-toi de tes affaires. »
Sur ces mots, Aelle entreprend de grimper l'étroit escalier menant à l'étage. Mais elle se retourne quand elle étend les marches craquer dans son dos ; Ashley la suit de près, son regard bleu colérique braqué sur elle.
« Pourquoi tu rentres pas chez toi ? insiste-t-elle.
— Lâche-moi ! »
Le ton monte, Aelle accélère pour ne pas être tentée par l'envie de pousser brutalement la blonde du haut des escaliers. Mais celle-ci la suit jusque dans le couloir, l'impatience est clairement discernable dans sa voix.
« Tu vas pas chez Narym ? Ou chez tes parents ? Sérieux, qu'est-ce qu'tu fous là ? Moi je profite de quelques jours tranquille avant de retourner voir ma famille et t'as suffisamment vécu avec moi pour comprendre que ça me fait pas plaisir. Tout comme j'ai suffisamment vécu avec toi pour savoir que tu as des endroits où aller. Alors pourquoi t'y vas p... »
La logorrhée d'Ashley est soudainement interrompu par la rencontre entre son corps et l'épaule d'Aelle qui s'est immobilisée dans le couloir. Reconnaissant là les premiers signes d'une colère qui pourrait s'avérer violente, Ashley recule d'un pas, prudente. Le regard d'Aelle est sombre — ce doit être le stade 2 de l’État de Colère d'Aelle. Ashley n'a plus jamais, jamais envie de rencontrer le stade 4, celui où elle se retrouvera plaquée contre un mur par la poigne étonnamment solide et douloureuse de Bristyle.
« J'ai pas envie de te parler ! s'agace cette dernière, les mâchoires serrées, alors déga...
— Si j'avais ta famille moi je voudrais passer du temps avec eux ! » lui reproche Ashley, le ton commençant également à monter de son coté.
Avec une telle connaissance du comportement nocif de son ancienne colocataire, on aurait pu croire qu'Ashley Rockfield fasse tout pour se tenir loin de la jeune femme, de sa mauvaise humeur et de sa colère. Certes. Il se trouve que la sorcière elle-même ne comprend pas ce qui la pousse à titiller de la sorte Aelle. Les qu'en dira-t-on pourraient soulever l'hypothèse que le comportement d'Aelle, unique en son genre, éveille l'intérêt d'Ashley qui a toujours été prompte à être attirée par les mauvaises personnes ; ou peut-être diraient-il que la constance colère qu'elle éveille chez Aelle dès qu'elle ouvre la bouche est une réaction toujours plus vivante et dirigée vers elle que les nombreux silences que lui oppose constamment sa famille, que ce soit lors de ses crises de colères, ses blagues suspectes ou autre tentative pour attirer leur attention. Mais les qu'en dira-t-on pourraient aussi arguer qu'il ne s'agit finalement que d'une profonde envie malicieuse, voire maline, de faire sortir de ses gonds une femme qu'il est si aisée d'agacer. Le mieux est de ne pas écouter ces bruits de couloir et de cesser de se questionner sur les raisons qui poussent une jeune femme aussi exubérante qu'Ashley à constamment approcher une personne aussi désagréable et taciturne qu'Aelle.
Le feu a pris ; l'étincelle se transforme en brasier. Quand elle reprend la parole, tout le corps d'Aelle semble crier de colère — reconnaissant le stade 3, Ashley se recule d'un nouveau pas qu'avale aussitôt Aelle en se rapprochant d'elle. D'un petit geste brusque et vicieux, elle la pousse au niveau des épaules. Ashley heurte le mur derrière elle et essaie de ne pas s'affoler en même temps que son cœur qui devient fou à l'intérieur de son corps.
La liste des sujets à ne pas évoquer avec Aelle est extrêmement longue et sa famille en fait partie. L'idée même qu'Ashley puisse en parler lui est insupportable. Mais le fait qu'elle ait deviné qu'Aelle vivait ici pour échapper à ses proches est plus grave encore pour elle que l'indiscrétion de Rockfield.
« Tu la veux ? Je te la donne, si ça peut t'empêcher de m'emmerder !
— Ah bah d'accord, s'amuse Ashley en cachant vaillamment sa peur derrière un sourire moqueur. Je vais allez toquer chez Narym et lui demander si...
— Ashley ! » intervient soudainement Zikomo d'une voix douce mais pas moins inquiète, son petit museau bleu apparaissant sous le foulard que porte Aelle autour du cou.
Il n'ajoute rien de plus mais cela suffit à faire taire la blonde et à retenir la colère d'Aelle qui était à deux doigts de fracasser son poing sur le joli faciès de son ancienne colocataire. Bien que côtoyant les humains depuis un bon millénaire, Zikomo ne parvient toujours pas à comprendre pourquoi des caractères que tout oppose cherchent encore à se fréquenter après une aussi déplorable année passée ensemble. Parce qu'il a très bien saisi qu'Ashley a une très bonne raison d'insister et que si Aelle ne réagit pas avec son mépris habituel et qu'elle est si prompte à la colère avec elle, c'est également pour une très bonne raison, mais les étincelles qu'elles font ensemble devraient suffir pour les pousser à adopter un comportement plus raisonnable. Dans la forêt vierge de Chine, lorsque deux Mngwi ne cessent de s'attraper la queue ou de se croquer les jarrets ou de se piquer les proies, ils comprennent rapidement que le mieux est encore de ne pas se fréquenter pour ne pas bêtement perdre du temps. Pourquoi les humains n'agissent pas de même ?
Le visage tout froissé par la colère, Ashley s'éloigne du mur non sans jeter un regard noir à Aelle qui est bien forcée de se reculer pour ne pas être frôlée par la jeune femme.
« T'es vraiment chiante, grommelle-t-elle en essayant de comprendre pourquoi elle est si déçue que les choses se passent comme elles ne pouvaient que logiquement se passer avec Aelle Bristyle.
— Raison de plus pour m'ignorer la prochaine fois que tu me verras, » lui lance Aelle avant de s'éloigner promptement vers sa chambre.
Plus tard cette semaine, c'est un nouveau comportement humain hautement incompréhensible qui poussera Ashley à venir toquer à la porte d'Aelle après une longue et harassante hésitation. C'est un comportement semblable qui entraînera Aelle à chercher la blonde du regard à chaque fois qu'elle traversera la pièce principale du Chaudron Baveur. Et si la première sera déçue quand un homme cinquantenaire ouvrira la porte de la chambre précédemment occupée par Aelle et que la seconde quittera frustrée le pub de ne pas avoir pu vivre une seconde escarmouche avec Ashley, cela sera à mettre sur le compte des incompréhensibles mystères de l'humanité.
Elle apparaît au milieu de la salle principale. Cheveux attachés en une tresse serrée ramenée sur le dessus de son crâne, chemisier de couleur foncée, un pantalon trop long pour la saison et, chose plus étonnante encore, une écharpe autour du cou. De sa besace dépasse un paquet qu'Ashley reconnaît aussitôt : elle a passé toute son enfance à manger des Jammy Dodgers pour le goûter avant d'être propulsée à Poudlard où la notion de goûter ne semblait pas tellement répandue. Voir cet emballage dans le sac d'une sorcière pure souche, c'est étonnant ; mais voir Aelle Bristyle au Chaudron Baveur habillée comme une moldue avec un emballage de Jammy Dodgers, c'est plus qu'étonnant, c'est ahurissant.
Ashley s'éloigne de la table sur laquelle sont étalées plusieurs éditions de la Gazette du sorcier — allez embêter son ex-colocataire lui semble beaucoup plus amusant que continuer d'éplucher les petites annonces.
« Tu crèches ici ? » lui dit-elle d'une voix traînante en se faufilant derrière elle.
Ashley a le plaisir de voir Aelle sursauter et se tendre, comme à chaque fois qu'on la surprend ou l'approche d'un peu trop près. Mais ce qui est encore plus appréciable, ce sont ses yeux ronds qui s'ouvrent exagérément quand elle reconnait la fille qui est en face d'elle. Le sourire d'Ashley s'agrandit et elle prend une pose nonchalante, la main sur la hanche.
« Qu'est-ce que tu fous là ? grogne la désagréable Bristyle en la fusillant du regard — mais après un an à se faire fusiller de la sorte, on apprend à devenir insensible à la mauvaise humeur constante de sa colocataire.
— Je vis là aussi.
— J'ai pas dit que je vivais là, râle la sorcière en se dirigeant vers le fond de la pièce, suivit par une blonde d'une humeur trop excellente pour son bien.
— T'as une clé de l'établissement dans la main, » se moque Ashley.
Aelle s'immobilise près des escaliers menant aux étages. Effectivement, se dit-elle en regardant sa main, j'ai la clé dans la main. Honteuse de s'être fait avoir, elle n'ajoute rien de plus, mais le regard qu'elle pose sur l'autre jeune femme est inquisiteur, voire curieux ; pourquoi est-elle là ? Est-elle réticente, elle aussi, à l'idée de retourner voir sa famille ? Aelle éloigne rapidement cette hypothèse : peu importe la raison de sa présence ici, cela ne la concerne pas. À la place, elle réplique donc :
« Je me serais bien passée de te croiser, marmonne-t-elle en se détournant, la prochaine fois évite de venir me voir quand tu m'aperçois quelque part.
— Toujours aussi aimable, hein, réplique Ashley en fronçant les sourcils.
— Et toi toujours aussi indiscrète. Occupe-toi de tes affaires. »
Sur ces mots, Aelle entreprend de grimper l'étroit escalier menant à l'étage. Mais elle se retourne quand elle étend les marches craquer dans son dos ; Ashley la suit de près, son regard bleu colérique braqué sur elle.
« Pourquoi tu rentres pas chez toi ? insiste-t-elle.
— Lâche-moi ! »
Le ton monte, Aelle accélère pour ne pas être tentée par l'envie de pousser brutalement la blonde du haut des escaliers. Mais celle-ci la suit jusque dans le couloir, l'impatience est clairement discernable dans sa voix.
« Tu vas pas chez Narym ? Ou chez tes parents ? Sérieux, qu'est-ce qu'tu fous là ? Moi je profite de quelques jours tranquille avant de retourner voir ma famille et t'as suffisamment vécu avec moi pour comprendre que ça me fait pas plaisir. Tout comme j'ai suffisamment vécu avec toi pour savoir que tu as des endroits où aller. Alors pourquoi t'y vas p... »
La logorrhée d'Ashley est soudainement interrompu par la rencontre entre son corps et l'épaule d'Aelle qui s'est immobilisée dans le couloir. Reconnaissant là les premiers signes d'une colère qui pourrait s'avérer violente, Ashley recule d'un pas, prudente. Le regard d'Aelle est sombre — ce doit être le stade 2 de l’État de Colère d'Aelle. Ashley n'a plus jamais, jamais envie de rencontrer le stade 4, celui où elle se retrouvera plaquée contre un mur par la poigne étonnamment solide et douloureuse de Bristyle.
« J'ai pas envie de te parler ! s'agace cette dernière, les mâchoires serrées, alors déga...
— Si j'avais ta famille moi je voudrais passer du temps avec eux ! » lui reproche Ashley, le ton commençant également à monter de son coté.
Avec une telle connaissance du comportement nocif de son ancienne colocataire, on aurait pu croire qu'Ashley Rockfield fasse tout pour se tenir loin de la jeune femme, de sa mauvaise humeur et de sa colère. Certes. Il se trouve que la sorcière elle-même ne comprend pas ce qui la pousse à titiller de la sorte Aelle. Les qu'en dira-t-on pourraient soulever l'hypothèse que le comportement d'Aelle, unique en son genre, éveille l'intérêt d'Ashley qui a toujours été prompte à être attirée par les mauvaises personnes ; ou peut-être diraient-il que la constance colère qu'elle éveille chez Aelle dès qu'elle ouvre la bouche est une réaction toujours plus vivante et dirigée vers elle que les nombreux silences que lui oppose constamment sa famille, que ce soit lors de ses crises de colères, ses blagues suspectes ou autre tentative pour attirer leur attention. Mais les qu'en dira-t-on pourraient aussi arguer qu'il ne s'agit finalement que d'une profonde envie malicieuse, voire maline, de faire sortir de ses gonds une femme qu'il est si aisée d'agacer. Le mieux est de ne pas écouter ces bruits de couloir et de cesser de se questionner sur les raisons qui poussent une jeune femme aussi exubérante qu'Ashley à constamment approcher une personne aussi désagréable et taciturne qu'Aelle.
Le feu a pris ; l'étincelle se transforme en brasier. Quand elle reprend la parole, tout le corps d'Aelle semble crier de colère — reconnaissant le stade 3, Ashley se recule d'un nouveau pas qu'avale aussitôt Aelle en se rapprochant d'elle. D'un petit geste brusque et vicieux, elle la pousse au niveau des épaules. Ashley heurte le mur derrière elle et essaie de ne pas s'affoler en même temps que son cœur qui devient fou à l'intérieur de son corps.
La liste des sujets à ne pas évoquer avec Aelle est extrêmement longue et sa famille en fait partie. L'idée même qu'Ashley puisse en parler lui est insupportable. Mais le fait qu'elle ait deviné qu'Aelle vivait ici pour échapper à ses proches est plus grave encore pour elle que l'indiscrétion de Rockfield.
« Tu la veux ? Je te la donne, si ça peut t'empêcher de m'emmerder !
— Ah bah d'accord, s'amuse Ashley en cachant vaillamment sa peur derrière un sourire moqueur. Je vais allez toquer chez Narym et lui demander si...
— Ashley ! » intervient soudainement Zikomo d'une voix douce mais pas moins inquiète, son petit museau bleu apparaissant sous le foulard que porte Aelle autour du cou.
Il n'ajoute rien de plus mais cela suffit à faire taire la blonde et à retenir la colère d'Aelle qui était à deux doigts de fracasser son poing sur le joli faciès de son ancienne colocataire. Bien que côtoyant les humains depuis un bon millénaire, Zikomo ne parvient toujours pas à comprendre pourquoi des caractères que tout oppose cherchent encore à se fréquenter après une aussi déplorable année passée ensemble. Parce qu'il a très bien saisi qu'Ashley a une très bonne raison d'insister et que si Aelle ne réagit pas avec son mépris habituel et qu'elle est si prompte à la colère avec elle, c'est également pour une très bonne raison, mais les étincelles qu'elles font ensemble devraient suffir pour les pousser à adopter un comportement plus raisonnable. Dans la forêt vierge de Chine, lorsque deux Mngwi ne cessent de s'attraper la queue ou de se croquer les jarrets ou de se piquer les proies, ils comprennent rapidement que le mieux est encore de ne pas se fréquenter pour ne pas bêtement perdre du temps. Pourquoi les humains n'agissent pas de même ?
Le visage tout froissé par la colère, Ashley s'éloigne du mur non sans jeter un regard noir à Aelle qui est bien forcée de se reculer pour ne pas être frôlée par la jeune femme.
« T'es vraiment chiante, grommelle-t-elle en essayant de comprendre pourquoi elle est si déçue que les choses se passent comme elles ne pouvaient que logiquement se passer avec Aelle Bristyle.
— Raison de plus pour m'ignorer la prochaine fois que tu me verras, » lui lance Aelle avant de s'éloigner promptement vers sa chambre.
Plus tard cette semaine, c'est un nouveau comportement humain hautement incompréhensible qui poussera Ashley à venir toquer à la porte d'Aelle après une longue et harassante hésitation. C'est un comportement semblable qui entraînera Aelle à chercher la blonde du regard à chaque fois qu'elle traversera la pièce principale du Chaudron Baveur. Et si la première sera déçue quand un homme cinquantenaire ouvrira la porte de la chambre précédemment occupée par Aelle et que la seconde quittera frustrée le pub de ne pas avoir pu vivre une seconde escarmouche avec Ashley, cela sera à mettre sur le compte des incompréhensibles mystères de l'humanité.
Chronique d'une déchéance
Vendredi 30 juillet 2049
« Nous devrions toquer, propose Zikomo, le regard braqué sur la porte marron qui ne s'ouvrira pas tant que leur présence n'aura pas été annoncée.
— Pas maintenant, refuse Aelle en observant le même battant, les sourcils froncés.
— Ça ne s'ouvrira pas tant que nous n'aurons pas toqué.
— C'est peut-être pour ça que je toque pas, rétorque la sorcière.
— Ce n'est pas faux. Et si nous allions nous promener ? suggère le Mngwi sur un ton badin. Cela nous donnera du courage !
— Je n'ai pas besoin de courage.
— Si tu le dis.
— Je le dis, » insiste Aelle en prenant une grande inspiration... et en se dégonflant aussi sec.
Dans une cage d'escalier le silence est encore plus bruyant que n'importe où ailleurs. Installé sur l'épaule d'Aelle, proche de son cou, Zikomo entend tout de son cœur qui bat la chamade.
« De quoi as-tu peur ?
— Je n'ai pas peur.
— Qu'est-ce qui t'empêche de toquer ? » reformule patiemment le Mngwi sans faire cas du ton froid de sa compagne.
Un haussement d'épaules manque de le désarçonner. Zikomo enfonce ses griffes dans la cape d'Aelle, arrondissant le dos pour résister tout autre mouvement éventuel.
« Il ne réagira pas mal, insiste-t-il en jetant un coup d’œil à son humaine qui persiste à garder un visage exempt d'émotions.
— Il réagit jamais mal, maugrée Aelle.
— Ce sera le cas cette fois-là également.
— J'aimerais faire autrement, soupire finalement la sorcière comme si elle ne l'avait pas entendu.
— C'est possible, mais ce serait moins raisonnable. Ou il faudrait allez chez tes...
— Non.
— ... parents, termine Zikomo qui savait avant même de la commencer qu'il ne pourrait pas terminer cette phrase.
— Non, répète Aelle. Et puis le Chaudron Baveur va me ruiner...
— Tout à fait, confirme le Mngwi d'une voix qui ne l'engage à rien.
— Et je ne connais pas d'autres adresses.
— Ce serait aussi cher ailleurs, la rassure son ami bleu.
— J'ai pas d'autres choix, » essaie de se convaincre Aelle en se mordillant les lèvres. Elle continue, puisque Zikomo ne répond rien : « C'est l'affaire de quelques jours. Quelques semaines tout au plus. Il va croire que... Non, rien.
— Dis-moi, demande le Messager des rêves en se tournant vers elle, les yeux curieux.
— Non.
— S'il-te-plaît !
— Non, j'ai dit.
— Bon... Et si nous...
— C'est juste qu'il va croire que j'ai oublié toute cette affaire, consent à répondre Aelle en coupant la parole au Mngwi ; dans la foulée, elle ajoute : pardon. »
Zikomo accepte ses excuses en plantant aimablement ses crocs dans la chair tendre de son oreille — il est récompensé par un sourire léger comme un nuage qui s'épanouit sur les lèvres d'Aelle avant de disparaître aussi vite qui est apparu.
« Narym n'est pas du genre à croire une telle chose, il sait que c'est plus complexe que ça.
— Je pense surtout que ça le rassurera bien de croire que j'ai tout pardonné, marmonne Aelle en se frottant le bout du nez, embêtée de faire le pied de grue devant cette porte comme la dernière des idiotes.
— Il comprendra vite que ce n'est pas le cas.
— Ça veut dire quoi, ça ? s'étonne la jeune femme en se tordant le cou pour mieux regarder Zikomo.
Le Mngwi ouvre la gueule pour répondre mais il est interrompu par le bruit d'un verrou que l'on tourne. La porte s'ouvre, coupant court à toute tentative de discussion entre les deux visiteurs. Dans l'embrasure apparaît un rayon de soleil qui dévoile la poussière stagnante dans l'air ; il contraste avec l'obscurité du couloir. Une silhouette s'avance sur le palier, faisant s'accélérer le rythme cardiaque d'Aelle. Le regard de Narym s'éclaire lorsqu'il reconnaît le visage de sa sœur.
« J'entendais des voix sur le palier, dit-il d'une voix douce qui s'élève à peine, mais je ne savais pas que c'était vous.
— Excuse-nous, répond aussitôt Zikomo, amusé, au même moment où Aelle dit :
— On va partir. »
Son intervention attire sur elle deux regards étonnés ; l'un mordoré et l'autre d'un marron si clair qu'il paraît ambré.
« Oh..., fait Narym.
— Ne l'écoute pas, » intervient Zikomo en sautant agilement sur le sol.
L'homme se décalant pour ne pas risquer de l'écraser, le Mngwi en profite pour trottiner jusqu'à l'intérieur de l'appartement, suivit par Narym dont le sourire penaud se tourne vers Aelle.
« Alors... Tu ne veux pas entrer ? »
Il se met de profil, une main sur la porte et l'autre tendue comme pour inviter sa jeune sœur à le suivre dans le salon. D'abord hésitante, Aelle avance finalement d'un pas, puisqu'il est hors de question qu'elle s'en aille sans le petit renard d'encre — lequel a déjà pris ses aises sur le canapé. Il a cet air sur le visage. Cet air mutin qui veut dire à Aelle : et bien, tu n'as plus le choix maintenant, tu dois entrer ! Et effectivement, Aelle entre. Mais elle ressent tellement d'émotions en retrouvant les odeurs de cet appartement et la vision de ce salon qu'elle ne parvient pas à envoyer à son vieux compagnon une œillade agacée.
« Nous devrions toquer, propose Zikomo, le regard braqué sur la porte marron qui ne s'ouvrira pas tant que leur présence n'aura pas été annoncée.
— Pas maintenant, refuse Aelle en observant le même battant, les sourcils froncés.
— Ça ne s'ouvrira pas tant que nous n'aurons pas toqué.
— C'est peut-être pour ça que je toque pas, rétorque la sorcière.
— Ce n'est pas faux. Et si nous allions nous promener ? suggère le Mngwi sur un ton badin. Cela nous donnera du courage !
— Je n'ai pas besoin de courage.
— Si tu le dis.
— Je le dis, » insiste Aelle en prenant une grande inspiration... et en se dégonflant aussi sec.
Dans une cage d'escalier le silence est encore plus bruyant que n'importe où ailleurs. Installé sur l'épaule d'Aelle, proche de son cou, Zikomo entend tout de son cœur qui bat la chamade.
« De quoi as-tu peur ?
— Je n'ai pas peur.
— Qu'est-ce qui t'empêche de toquer ? » reformule patiemment le Mngwi sans faire cas du ton froid de sa compagne.
Un haussement d'épaules manque de le désarçonner. Zikomo enfonce ses griffes dans la cape d'Aelle, arrondissant le dos pour résister tout autre mouvement éventuel.
« Il ne réagira pas mal, insiste-t-il en jetant un coup d’œil à son humaine qui persiste à garder un visage exempt d'émotions.
— Il réagit jamais mal, maugrée Aelle.
— Ce sera le cas cette fois-là également.
— J'aimerais faire autrement, soupire finalement la sorcière comme si elle ne l'avait pas entendu.
— C'est possible, mais ce serait moins raisonnable. Ou il faudrait allez chez tes...
— Non.
— ... parents, termine Zikomo qui savait avant même de la commencer qu'il ne pourrait pas terminer cette phrase.
— Non, répète Aelle. Et puis le Chaudron Baveur va me ruiner...
— Tout à fait, confirme le Mngwi d'une voix qui ne l'engage à rien.
— Et je ne connais pas d'autres adresses.
— Ce serait aussi cher ailleurs, la rassure son ami bleu.
— J'ai pas d'autres choix, » essaie de se convaincre Aelle en se mordillant les lèvres. Elle continue, puisque Zikomo ne répond rien : « C'est l'affaire de quelques jours. Quelques semaines tout au plus. Il va croire que... Non, rien.
— Dis-moi, demande le Messager des rêves en se tournant vers elle, les yeux curieux.
— Non.
— S'il-te-plaît !
— Non, j'ai dit.
— Bon... Et si nous...
— C'est juste qu'il va croire que j'ai oublié toute cette affaire, consent à répondre Aelle en coupant la parole au Mngwi ; dans la foulée, elle ajoute : pardon. »
Zikomo accepte ses excuses en plantant aimablement ses crocs dans la chair tendre de son oreille — il est récompensé par un sourire léger comme un nuage qui s'épanouit sur les lèvres d'Aelle avant de disparaître aussi vite qui est apparu.
« Narym n'est pas du genre à croire une telle chose, il sait que c'est plus complexe que ça.
— Je pense surtout que ça le rassurera bien de croire que j'ai tout pardonné, marmonne Aelle en se frottant le bout du nez, embêtée de faire le pied de grue devant cette porte comme la dernière des idiotes.
— Il comprendra vite que ce n'est pas le cas.
— Ça veut dire quoi, ça ? s'étonne la jeune femme en se tordant le cou pour mieux regarder Zikomo.
Le Mngwi ouvre la gueule pour répondre mais il est interrompu par le bruit d'un verrou que l'on tourne. La porte s'ouvre, coupant court à toute tentative de discussion entre les deux visiteurs. Dans l'embrasure apparaît un rayon de soleil qui dévoile la poussière stagnante dans l'air ; il contraste avec l'obscurité du couloir. Une silhouette s'avance sur le palier, faisant s'accélérer le rythme cardiaque d'Aelle. Le regard de Narym s'éclaire lorsqu'il reconnaît le visage de sa sœur.
« J'entendais des voix sur le palier, dit-il d'une voix douce qui s'élève à peine, mais je ne savais pas que c'était vous.
— Excuse-nous, répond aussitôt Zikomo, amusé, au même moment où Aelle dit :
— On va partir. »
Son intervention attire sur elle deux regards étonnés ; l'un mordoré et l'autre d'un marron si clair qu'il paraît ambré.
« Oh..., fait Narym.
— Ne l'écoute pas, » intervient Zikomo en sautant agilement sur le sol.
L'homme se décalant pour ne pas risquer de l'écraser, le Mngwi en profite pour trottiner jusqu'à l'intérieur de l'appartement, suivit par Narym dont le sourire penaud se tourne vers Aelle.
« Alors... Tu ne veux pas entrer ? »
Il se met de profil, une main sur la porte et l'autre tendue comme pour inviter sa jeune sœur à le suivre dans le salon. D'abord hésitante, Aelle avance finalement d'un pas, puisqu'il est hors de question qu'elle s'en aille sans le petit renard d'encre — lequel a déjà pris ses aises sur le canapé. Il a cet air sur le visage. Cet air mutin qui veut dire à Aelle : et bien, tu n'as plus le choix maintenant, tu dois entrer ! Et effectivement, Aelle entre. Mais elle ressent tellement d'émotions en retrouvant les odeurs de cet appartement et la vision de ce salon qu'elle ne parvient pas à envoyer à son vieux compagnon une œillade agacée.
Chronique d'une déchéance
Lundi 2 août 2049
Le parquet grince, se dit Aelle, même lorsqu'il n'y a personne d'autre que moi dans la maison, le parquet grince. Puis elle se corrige : l'appartement, pas la maison. Le parquet murmure dans le logement de cet immeuble de Mochdinam. Un bruit discret, facile à oublier, mais lorsqu'on se concentre dessus on n'entend plus que lui. Les craquements du bois rappellent à Aelle ces bruits qu'elle entendait durant son enfance quand elle passait des heures dans la partie bibliothèque de la maison familiale du Worcestershire et que la maisonnée était endormie, lorsque ses frères faisaient la sieste et que ses parents étaient silencieux au rez-de-chaussée. Par la fenêtre s'écoulent des rayons dorés qui tombent sur le lit, formant deux puits de lumière, un pour chaque vitre de la fenêtre solidement fermée pour éloigner la chaleur estivale.
Allongée en travers des draps et en équilibre sur les coudes, Aelle profite du soleil qui réchauffe son dos. Son livre lévite devant elle et, dès qu'elle le désire, une impulsion magique lui permet de tourner les pages sans avoir à bouger. Elle aurait pu continuer ainsi une bonne partie de l'après-midi, perdue son vieil ouvrage d'Edgard Frewd qu'elle connait par cœur mais qu'elle ne se lasse pas de relire, si le bruit apaisant de la douce respiration de Zikomo ne s'était pas soudainement interrompue. Perturbée par ce silence soudain (le doux ronronnement étant synonyme chez le Mngwi d'un ronflement du à un sommeil profond), Aelle s'efforce de relever la tête et de se tordre la nuque en direction du bout du lit. Là, roulé en boule sur vingt centimètres carrés, la petite créature bleue bâille à s'en décrocher la mâchoires. Puis il cligne les yeux plusieurs fois avant de réussir à accommoder sur Aelle.
« Une pensée m'a réveillé, l'informe-t-il en bâillant encore.
— Et quelle était cette pensée ? demande Aelle d'une voix étudiée en reposant machinalement sa joue sur le dos de sa main.
— Nous sommes la première semaine d'août.
— Tiens donc, » répond Aelle dont le ton commence à devenir légèrement moqueur.
Zikomo se redresse sur le lit et s'étire longuement, les pattes avant tendues à l'extrême et l'arrière-train relevé. Le soleil joue joliment sur son poil qui luit et prend une teinte plus claire l'espace de quelques secondes.
« C'est la semaine de réinscription, » ajoute-t-il après avoir retrouvé une position plus décente.
Aelle se rembrunit et arrache son regard du Mngwi pour se tourner de nouveau vers son livre qui patiente gentiment dans l'air.
« Je sais, » marmonne-t-elle d'une voix rauque déformée par sa position.
C'est tout ce qu'elle consent à répondre et Zikomo n'insiste pas davantage. Depuis le temps, il a appris à s'adapter aux émotions d'Aelle et sait quand poursuivre et quand ne pas le faire. Aelle fait comme si elle s'était replongée dans sa lecture, mais pas un mot ne s'inscrit dans sa mémoire. Un trou vient de s'ouvrir dans son coeur et elle ne sait comment le combler.
Quand a-t-elle pris la décision ? Cette semaine ? La semaine dernière ? Durant les rattrapages ou peut-être au moment de rendre son rapport de stage ? Non, au fond d'elle elle sait exactement quand cela a eu lieu. C'était le jour où elle a pris connaissance des résultats de son deuxième semestre. Face à l'agression des lignes rouge, elle a su. Elle a su que plus jamais elle ne se soumettrait au jugement des autres, plus jamais elle n'accepterait que qui que ce soit daigne mettre une note sur l'un de ses papiers, aussi pitoyable soit-il. Jamais plus.
Elle ne l'avait pas réellement compris avant que Zikomo ne pose la question ; mais à cet instant, au cœur de cette après-midi réchauffée par le soleil brûlant de l'été, Aelle réalise que plus jamais elle ne retournera à l'école.
D'un mouvement de hanche, elle se retourne pour faire face à son drôle d'ami poilu. Le regard de ce dernier se fixe aussitôt sur elle ; il penche la tête sur le côté, prêt à l'écouter.
« Je ne me réinscris pas, avoue-t-elle tout de go, la détermination faisant vibrer sa voix.
— Ah oui ?
— Oui. J'ai pris ma décision. »
Prendre sa décision signifie pour Aelle : j'ai décidé et je ne laisserai personne me faire changer d'avis. Mais Zikomo n'a pas la moindre intention de l'influencer. Même s'il pense que cette décision est prise pour les mauvaises raisons, et même s'il est persuadé qu'elle finira un jour ou l'autre par se réinscrire dans une faculté quelconque parce qu'elle aime l'apprentissage plus que tout, il ne cherche pas à la faire changer d'avis.
« D'accord, dit-il simplement en agitant ses oreilles pointues, avant d'ajouter sur un ton mutin : Et qu'allons-nous faire ? J'ai de nombreux terrains de chasse à découvrir et nous pouvons également continuer d'explorer les villes que tu n'as jamais daigné visiter alors que tu habites dans ce pays depuis dix-neuf ans.
— Toi, tu feras ce que tu veux, réplique Aelle en se laissant tomber sur le dos, les bras en croix. Moi... »
Oui, et elle alors ? Que fera-t-elle ? À cette seule pensée, sa gorge se noue. Le futur a pris une teinte boueuse depuis quelques semaines. Elle est incapable de savoir de quoi il sera fait. Elle est incapable d'avoir envie de le savoir. Comme souvent dans ces moments-là, ses pensées se tournent vers Kristen, spectre noir de sa mémoire qui hante ses cauchemars, parfois ses rêves, et qui nourrit avec une aisance folle ses sentiments haineux. Aelle est persuadée que si elle avait pu retrouver la femme son avenir ne lui paraîtrait pas aussi incertain.
Tout à coup, Aelle se sent pousser une envie, une envie légère comme l'air qui la fait se redresser sur le lit.
« Moi, je vais faire un tour, » annonce-t-elle.
Zikomo ne dit rien, mais secoue les oreilles. Quand Aelle va faire un tour, il n'y a qu'un seul endroit où elle peut se rendre et le Mngwi ne sait pas toujours ce qu'elle fait là-bas, dans ce lieu reculé qu'il n'a jamais pu voir de ses propres yeux. Il n'en ressent aucune rancœur : il laisse à Aelle l'espace dont elle a besoin. Cette dernière prépare ses affaires rapidement. Elle va exactement là où son compagnon pense qu'elle va. Sauf que cette fois, elle ne va pas pratiquer la magie noire. Non, elle va creuser la terre pour retrouver ce coffre qu'elle y a enterré il y plus d'un an — maintenant qu'elle a accès à la totalité de ses souvenirs, elle se souvient des carnets Moleskine de Kristen. Aujourd'hui, qu'importe la douleur dans son cœur et qu'importe l'état dans lequel elle rentrera ce soir : elle a envie de retrouver l'écriture serrée de celle qui fut sa mentore.
Le parquet grince, se dit Aelle, même lorsqu'il n'y a personne d'autre que moi dans la maison, le parquet grince. Puis elle se corrige : l'appartement, pas la maison. Le parquet murmure dans le logement de cet immeuble de Mochdinam. Un bruit discret, facile à oublier, mais lorsqu'on se concentre dessus on n'entend plus que lui. Les craquements du bois rappellent à Aelle ces bruits qu'elle entendait durant son enfance quand elle passait des heures dans la partie bibliothèque de la maison familiale du Worcestershire et que la maisonnée était endormie, lorsque ses frères faisaient la sieste et que ses parents étaient silencieux au rez-de-chaussée. Par la fenêtre s'écoulent des rayons dorés qui tombent sur le lit, formant deux puits de lumière, un pour chaque vitre de la fenêtre solidement fermée pour éloigner la chaleur estivale.
Allongée en travers des draps et en équilibre sur les coudes, Aelle profite du soleil qui réchauffe son dos. Son livre lévite devant elle et, dès qu'elle le désire, une impulsion magique lui permet de tourner les pages sans avoir à bouger. Elle aurait pu continuer ainsi une bonne partie de l'après-midi, perdue son vieil ouvrage d'Edgard Frewd qu'elle connait par cœur mais qu'elle ne se lasse pas de relire, si le bruit apaisant de la douce respiration de Zikomo ne s'était pas soudainement interrompue. Perturbée par ce silence soudain (le doux ronronnement étant synonyme chez le Mngwi d'un ronflement du à un sommeil profond), Aelle s'efforce de relever la tête et de se tordre la nuque en direction du bout du lit. Là, roulé en boule sur vingt centimètres carrés, la petite créature bleue bâille à s'en décrocher la mâchoires. Puis il cligne les yeux plusieurs fois avant de réussir à accommoder sur Aelle.
« Une pensée m'a réveillé, l'informe-t-il en bâillant encore.
— Et quelle était cette pensée ? demande Aelle d'une voix étudiée en reposant machinalement sa joue sur le dos de sa main.
— Nous sommes la première semaine d'août.
— Tiens donc, » répond Aelle dont le ton commence à devenir légèrement moqueur.
Zikomo se redresse sur le lit et s'étire longuement, les pattes avant tendues à l'extrême et l'arrière-train relevé. Le soleil joue joliment sur son poil qui luit et prend une teinte plus claire l'espace de quelques secondes.
« C'est la semaine de réinscription, » ajoute-t-il après avoir retrouvé une position plus décente.
Aelle se rembrunit et arrache son regard du Mngwi pour se tourner de nouveau vers son livre qui patiente gentiment dans l'air.
« Je sais, » marmonne-t-elle d'une voix rauque déformée par sa position.
C'est tout ce qu'elle consent à répondre et Zikomo n'insiste pas davantage. Depuis le temps, il a appris à s'adapter aux émotions d'Aelle et sait quand poursuivre et quand ne pas le faire. Aelle fait comme si elle s'était replongée dans sa lecture, mais pas un mot ne s'inscrit dans sa mémoire. Un trou vient de s'ouvrir dans son coeur et elle ne sait comment le combler.
Quand a-t-elle pris la décision ? Cette semaine ? La semaine dernière ? Durant les rattrapages ou peut-être au moment de rendre son rapport de stage ? Non, au fond d'elle elle sait exactement quand cela a eu lieu. C'était le jour où elle a pris connaissance des résultats de son deuxième semestre. Face à l'agression des lignes rouge, elle a su. Elle a su que plus jamais elle ne se soumettrait au jugement des autres, plus jamais elle n'accepterait que qui que ce soit daigne mettre une note sur l'un de ses papiers, aussi pitoyable soit-il. Jamais plus.
Elle ne l'avait pas réellement compris avant que Zikomo ne pose la question ; mais à cet instant, au cœur de cette après-midi réchauffée par le soleil brûlant de l'été, Aelle réalise que plus jamais elle ne retournera à l'école.
D'un mouvement de hanche, elle se retourne pour faire face à son drôle d'ami poilu. Le regard de ce dernier se fixe aussitôt sur elle ; il penche la tête sur le côté, prêt à l'écouter.
« Je ne me réinscris pas, avoue-t-elle tout de go, la détermination faisant vibrer sa voix.
— Ah oui ?
— Oui. J'ai pris ma décision. »
Prendre sa décision signifie pour Aelle : j'ai décidé et je ne laisserai personne me faire changer d'avis. Mais Zikomo n'a pas la moindre intention de l'influencer. Même s'il pense que cette décision est prise pour les mauvaises raisons, et même s'il est persuadé qu'elle finira un jour ou l'autre par se réinscrire dans une faculté quelconque parce qu'elle aime l'apprentissage plus que tout, il ne cherche pas à la faire changer d'avis.
« D'accord, dit-il simplement en agitant ses oreilles pointues, avant d'ajouter sur un ton mutin : Et qu'allons-nous faire ? J'ai de nombreux terrains de chasse à découvrir et nous pouvons également continuer d'explorer les villes que tu n'as jamais daigné visiter alors que tu habites dans ce pays depuis dix-neuf ans.
— Toi, tu feras ce que tu veux, réplique Aelle en se laissant tomber sur le dos, les bras en croix. Moi... »
Oui, et elle alors ? Que fera-t-elle ? À cette seule pensée, sa gorge se noue. Le futur a pris une teinte boueuse depuis quelques semaines. Elle est incapable de savoir de quoi il sera fait. Elle est incapable d'avoir envie de le savoir. Comme souvent dans ces moments-là, ses pensées se tournent vers Kristen, spectre noir de sa mémoire qui hante ses cauchemars, parfois ses rêves, et qui nourrit avec une aisance folle ses sentiments haineux. Aelle est persuadée que si elle avait pu retrouver la femme son avenir ne lui paraîtrait pas aussi incertain.
Tout à coup, Aelle se sent pousser une envie, une envie légère comme l'air qui la fait se redresser sur le lit.
« Moi, je vais faire un tour, » annonce-t-elle.
Zikomo ne dit rien, mais secoue les oreilles. Quand Aelle va faire un tour, il n'y a qu'un seul endroit où elle peut se rendre et le Mngwi ne sait pas toujours ce qu'elle fait là-bas, dans ce lieu reculé qu'il n'a jamais pu voir de ses propres yeux. Il n'en ressent aucune rancœur : il laisse à Aelle l'espace dont elle a besoin. Cette dernière prépare ses affaires rapidement. Elle va exactement là où son compagnon pense qu'elle va. Sauf que cette fois, elle ne va pas pratiquer la magie noire. Non, elle va creuser la terre pour retrouver ce coffre qu'elle y a enterré il y plus d'un an — maintenant qu'elle a accès à la totalité de ses souvenirs, elle se souvient des carnets Moleskine de Kristen. Aujourd'hui, qu'importe la douleur dans son cœur et qu'importe l'état dans lequel elle rentrera ce soir : elle a envie de retrouver l'écriture serrée de celle qui fut sa mentore.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 6 déc. 2024, 11:57, modifié 1 fois.