24 oct. 2024, 07:57
 Écosse  Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
J’ai participé à un nombre incalculable de cours de Défense contre les forces du mal, j’ai appris à me défendre contre des créatures de toutes sortes, je me suis entraînée jusqu’à l’épuisement, j’ai répété à l’infini les mêmes gestes, articulé les mêmes formules encore et encore. Mais rien n’aurait pu me préparer à subir cette attaque. Tout simplement parce que c’est la première fois. Envolés mes réflexes, mes stratégies, ma puissance et ma brillante maîtrise de la magie. En voyant le quintaped se redresser sur ses dernières pattes valides, la seule chose dont je suis persuadée c’est que je dois fuir. Aucun danger n’est bon à affronter si on est pas préparé. Je n’ai jamais eu l’âme d’une Gryffondor.

Les yeux du quintaped, puisqu’il s’agit donc de ça, brillent d’une lueur féroce ; sa patte brisée ne l’empêche pas de se précipiter sur moi, encore rapide avec ses quatre extrémités restantes. Il est recouvert de poils roux pâle et de sa bouche sortent crocs acérés et filets de bave qui ne laissent aucun doute sur ce qu’il a envie de faire de moi. Le sang qui macule les abords de sa gueule béante me rappelle ce dont il est capable. Mais c’est à peine si je sens la douleur dans mon épaule ; l’adrénaline m’anesthésie.

Au premier geste de la créature dans ma direction, je parviens tant bien que mal à me remettre debout et m’élance à toute allure dans la pente, poursuivie par le bruit sourd de la course du monstre qui me talonne. Mes gestes sont maladroits, je trébuche dans la boue et sur l’herbe humide, et le rythme de mon cœur s’élève à une vitesse insupportable. Mais j’accélère encore, désespérée par la lande qui s’étire devant moi sans mettre à ma disposition la moindre cachette pour me permettre de reprendre mon souffle et mes esprits. Je lance des regards en arrière pour suivre la progression de mon poursuivant. Le quintaped est à quelques mètres, ses grognements s’approchent de plus en plus. Il file ventre à terre telle une araignée épaisse aux crocs démesurés. Le voir si proche réveille ma colère. Je me retourne, baguette pointée vers l’avant.

« Confringo ! »

Le sol explose en deux endroits différents, faisant voler terre et roche dans toutes les directions. Le bruit est formidable et surtout j’ai le temps de voir le quintaped soufflé par l’une des explosions avant de me retourner pour poursuivre ma course, persuadée de ne pas avoir réussi à le tuer — trop rapide, trop fort, trop résistant, j’ai suffisamment lu sur ces créature pour savoir que m’en débarrasser n’est pas une option.

Mes pieds frappent le sol, les vibrations remontent jusque dans mes mâchoires qui s’entrechoquent. Je saute par-dessus les rochers qui s’accumulent dans la pente, emportée par la vitesse et l’adrénaline. Loin sur l’horizon, l’éperon s’élève vers le ciel. À ses pieds se trouve la forêt dans laquelle je pourrais me cacher mais où se terrent très certainement tous les autres camarades du monstre velu. Je bifurque vers l’ouest où la pente est plus sévère mais où je devine un renfoncement qui me permettra peut-être de m’arrêter en sécurité pour reprendre mon souffle.

Je n’entends plus le bruit des nombreuses pattes de la créature derrière moi mais ne prends pas le risque de regarder en arrière. Je continue de courir, poussant sur mes jambes fatiguées, de plus en plus sensible à la douleur dans mon épaule et à mes muscles récalcitrants.

Enfin, je contourne l’amas rocheux et j’ai la surprise de débouler sur une plage. Ma course s’arrête au plus proche de l’eau. Je me penche en avant pour soulager mes poumons brûlants, le regard braqué vers le reste de l’île. Mon cœur bat à toute allure et me remonte dans la gorge. Il semblerait que mes recherches studieuses et mes entraînements magiques centrés sur l’exploration des modulations des sortilèges m’aient fait perdre la vigueur physique dont je bénéficiais lorsque Nyakane me faisait courir partout pour maintenir mon corps en forme.

Incapable de résister, je me laisse tomber par terre, les fesses dans le sable mouillé, les jambes repliées sous moi. Je me débarrasse de ma besace et entreprends laborieusement, non sans grincer des dents, d’ôter mon manteau. Il m’est impossible d’enlever mon haut par les voies officielles, je déchire alors le tissu d’un bon Diffindo. La douleur irradie du bas de mon cou jusque dans mon trapèze côté gauche. La blessure n’est pas belle à voir : un amas de chairs sanguinolentes où se dessinent clairement deux rangées de dents. Le sang continue de couler et maintenant que j’ai les yeux dessus, j’ai l’impression d’avoir encore plus mal. La douleur immobilise tout mon bras gauche. Je jure à voix haute et resserre les doigts autour de ma baguette magique, espérant de tout mon cœur que le Macboon velu ne déboule pas maintenant.

Bien que sachant le lancer, je ne maîtrise pas à la perfection le sortilège de guérison des plaies. Je dois m’y prendre à plusieurs reprises en me concentrant pour éloigner la douleur avant de réussir à refermer le plus gros de la blessure. Reste que c’est encore douloureux à chaque mouvement d’épaule que je fais et que la peau est sensible à cet endroit. J’ajoute magiquement un pansement pour la protéger des frottements du tissu et répare ma robe de sorcière pour me rhabiller.

Maintenant que le danger est retombé, ma situation m’apparaît un peu plus clairement et elle n’est pas brillante : un paysage désolé m’entoure et rien sur cette plage balayée par les vents et par la mer ne me donne d'indications quant à la suite. Je ne m’attendais pas à ce que la présence des quintapeds soit si contraignante. Je connaissais leur danger, mais de là à me faire attaquer au premier pas fait sur l’île ?

« C’est bien l’une de ses idées tordues, ça, sifflé-je entre mes dents en poussant sur mes jambes pour me relever. Kristen Loewy et ses idées de merde. »

29 oct. 2024, 18:30
 Écosse  Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Étrangement, ses mises en situation dangereuses étaient bien plus agréables à subir lorsqu’elle était avec moi. Faire face à un dragon, utiliser une magie brute et instinctive qui aurait pu me tuer, c’était palpitant lorsque je pouvais sentir son regard sur moi et lui dire en face tout ce que je pensais. Je n’ai jamais ressenti aussi fort la solitude induite par son absence qu’à présent que je suis sur cette île à deux doigts de la retrouver. Elle est là, quelque part, cachée sur ce morceau de terre du bout du monde et pourtant ma gorge se noue en songeant à son abandon.

Le désespoir aurait pu souffler en moi toute velléité d’exploration, mais c’est le contraire qui arrive. Si je n’ai jamais autant ressenti son absence, je n’ai jamais non plus autant ressenti la piqûre de la colère. Lorsque je l’aurai en face de moi, quand je pourrais enfin lui jeter au visage tout ce que je pense de son comportement d’ordure égoïste et néfaste, je me sentirais enfin bien. Ça vaut toutes les douleurs du monde.

Requinquée par ces pensées, je lève les yeux vers l’éperon rocheux qui me nargue de sa hauteur. C’est évident qu’il me faut aller voir en direction des bâtiments parsemés ci et là sur l’île. Je n’ai aucune idée de ce que je cherche exactement. J’imagine trouver un repère quelque part ou une trace de magie qui me mettra sur la voie de ma directrice. J’ai bien l’intention de sillonner cette île de fond en comble jusqu’à la retrouver. Et la meilleure façon de le faire sans être déchiquetée par des bêtes sanguinaires, c’est de passer par les airs, songé-je, fière d’avoir emporté avec moi un balai.

Mais avec un temps de retard, je réalise qu’il n’y a aucune trace dudit balai sur la plage… Tout simplement parce que je l’ai abandonné en fuyant les lieux de l’attaque. Je jure tout haut avant de fermer les yeux pour visualiser le haut de la falaise sur laquelle j’ai atterri pour faire venir magiquement mon moyen de transport à moi. Je rumine en attendant qu’il arrive. Je pensais être préparée pour cette quête mais il semblerait que je me sois trompée. Cela dit, rien n’est insurmontable tant que j’ai ma baguette magique sur moi. Mais je ne peux m’empêcher de me demander en fouillant l’horizon nuageux du regard si ma directrice laissera une horreur m’arriver. Si les quintapeds me coincent quelque part et qu’ils se jettent sur moi, si mes blessures m’empêchent de me défendre, interviendra-t-elle ? Me sauvera-t-elle en me jetant au passage l’un de ses regards dont elle a le secret, ceux dans lesquels je perçois toute la déception que je lui inspire ? Hors de question que je laisse une telle chose arriver ! Je n’ai pas besoin d’être sauvée et je n’ai pas besoin de son aide. Si je dois vivre tous ces dangers pour la retrouver alors je les vivrai mais jamais je ne la laisserai croire que j’ai besoin d’être secourue ou aidée.

Un sifflement m’indique l’arrivée de mon balai. Je l’attrape au vol et me hisse dessus, profitant du bonheur simple de me savoir en sécurité et hors de portée des quintapeds. En survolant la pente herbeuse qui mène à la plus haute falaise de l’île, j’aperçois une petite tache qui se meut sur le sol. Je perds de l’altitude, mon visage se fend d’un rictus moqueur en apercevant mon quintaped, celui à la patte brisée, qui erre sur la lande. Lorsque je passe au-dessus de lui, ses grognements me parviennent. J’espère qu’il est frustré de ne pas pouvoir m’attraper.

Je survole la crête qui s’étire à travers l’île, persuadée de ne rien trouver de ce côté-là. Les versants sont trop escarpés et la crête trop peu épaisse pour qu’on puisse y marcher. Je laisse l’épaisse forêt dans mon dos pour prendre la direction du sud de l’île. Après avoir pris soin d’observer les environs pour repérer l’éventuelle trace des quintapeds, j’atterris sur la plage rocheuse et range mon balai dans mon sac. À quelques mètres de là, des maisons se blottissent les unes contre les autres, accoudées à des arbres à l’allure triste. Dans mon dos souffle l’embrun en provenance de la mer. Les nuages bas empêchent le soleil de me réchauffer et je renifle bruyamment en m’approchant des habitations.

12 nov. 2024, 19:27
 Écosse  Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Toutes les constructions sont en ruine, ravagées par le temps et les éléments. Si elles n’avaient pas appartenu à des sorciers, elles seraient beaucoup plus abimées. J’ai de la chance de trouver des murs encore debout, même si les toits se sont à moitié affaissés et que les briques ont été rongées par la mer. N’ayant que peu de scrupule, je fais exploser la porte de la première habitation, l’oreille tendue pour guetter l’arrivée probable des monstres à cinq pattes. À l’intérieur, des meubles effondrés, des reliques d’une vie passée. La poussière recouvre le sol et les surfaces, une odeur rance règne dans l’habitacle. Je jette un œil dans les pièces sans rien trouver de suspect — je ne sais de toute manière pas ce que je cherche.

« Appare Vestigum, » articulé-je à voix basse en faisant un grand geste du bras, baguette levée.

Ma magie s’étire autour de moi en un cercle de plus en plus grand, dévoilant des traces de pas étranges, comme déformées, qui ne peuvent qu’être celles des quintapeds. Je découvre le dessin de mes propres semelles, mais aucune trace de magie ni d’une présence autre que la mienne. Les yeux fermés, je laisse le sortilège prendre de l’ampleur autour de moi, englobant les autres maisons. Beaucoup de traces animales et les vestiges de sortilèges anciens de protection qui ne m’intéressent pas, ce ne sont que les restes de la présence des sorciers qui ont vécu sur cette île.

Je laisse mon sortilège se dissiper. Malgré l’absence de trace, je ne peux pas me permettre de ne pas fouiller chaque endroit de cette île : je ne sais même pas ce que je cherche. Et une sorcière de la trempe de la directrice de Poudlard pourrait bien être capable de camoufler ses traces, pour ce que j’en sais. Mon exploration se poursuit sans résultat probant. Je vois un nombre incalculable de meubles cassés, d’objets brisés, de vêtements et de livres abandonnés recouverts d’une épaisse couche de poussière. Pas l’ombre d’un quintaped dans cette partie de l’île.

Lorsque la faim commence à me tenailler, je grimpe de nouveau sur mon balai pour voler jusqu’à l’unique toit encore debout. Installée à califourchon sur les tuiles, un bocal rempli de flammes bleuâtres posé de guingois devant moi, je mange le sandwich confectionné chez Narym ce matin en gribouillant des notes dans le carnet qui ne me quitte jamais. Je dessine un schéma de l’île et parsème de croix sa partie sud ainsi que la haute falaise et la plage visitée plus tôt.

Malgré la fraîcheur, les nuages bas, la pluie qui m’oblige parfois à tenir un Umbrella au-dessus de moi, sans oublier la douleur qui sourde dans mon épaule, je me sens bien. Bien mieux que lorsque j’étais encore à Poudlard, bien mieux que lorsque j’étais avec ma famille à la maison. J’ai l’impression d’agir enfin, après un an à attendre en vain que quelque chose se passe. Ces derniers mois de tristesse et de cauchemar ressemblent à de vieux souvenirs. Je me rappelle des nuits à ne pas trouver le sommeil, des images terribles créées par mon esprit, de ce maelstrom d’émotions qui ne m’a pas quitté pendant longtemps, cette colère, cette rage constante. Mais désormais, tout cela me parait si loin. Peu importe les difficultés que je dois affronter, je sais que je m’approche d’elle. Chaque heure, chaque minute, chaque seconde me rapproche de nos retrouvailles. Même si je sais qu’elles seront douloureuses et que la voir en face de moi, toute drapée de sa puissance et de son orgueil alors qu’elle m’a littéralement brisé le coeur, me fera aussi mal que son abandon, mon corps tout entier vibre d’en arriver à ce moment-là. Pas un seul battement de mon cœur est dédié à autre chose qu’à cet instant tant attendu. Et même si la frustration de ne pas comprendre plus rapidement où elle veut me faire aller sur cette île est bien présente et s’affirme au fur et à mesure que la journée avance, je surprends régulièrement des sourires sur mon visage. Je me les autorise puisqu’ici il n’y a guère que les quintapeds pour les apercevoir.

Une fois mon déjeuner avalé, je me réchauffe une dernière fois les mains autour du bocal avant de plier bagage et de poursuivre mon exploration. J’ai remarqué derrière la forêt parsemée qui borde la plage rocailleuse d’autres habitations. Ou plutôt une habitation, remarqué-je en arrivant près d’elle : une grande maison avec un perron d’entrée en pierre, un balcon au premier étage et une multitude de fenêtres.

J’en explore chaque mètre carré, fouillant dans les meubles préservés des éléments par les murs et le toit encore bien en place. Je m’immerge dans les vestiges d’une vie qui ne m’appartient pas et juge sans vergogne le titre des livres aux pages fragiles comme du vieux parchemin sur lesquels je tombe et le choix des tableaux aux couleurs défraîchies sur le mur. C’est une très grande maison à plusieurs étages, avec beaucoup de pièces. Je passe un long moment à scruter dans les recoins à la recherche d’une porte dérobée ou d’un signe de la présence de ma directrice. Ce livre posé sur la table ayant pour titre « À la découverte des plus grands mystères de la magie » pourrait-il avoir été déposé à mon intention ? Et cette cape drôlement préservée abandonnée sur le dossier d’une chaise, pourrait-elle l’avoir portée ? Je me questionne, j’espère, j’attends, mais après une bonne heure et demie de recherche, je me rends à l’évidence : il n’y a rien pour moi ici.

Je ressors bredouille de l’imposante maison, un soupir sur les lèvres. Je cligne des yeux pour affronter la luminosité ; la grisaille n’a plus de pluie à proposer, mais un vent mauvais souffle depuis le nord. Malgré la douleur dans mon épaule, je ne m’octroie pas de pause. Je n’ai pas le temps de me reposer ni de surveiller l’état de ma blessure. L’impatience me brûle les entrailles. Le besoin de la retrouver efface tout le reste.

23 nov. 2024, 09:17
 Écosse  Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Perchée sur mon balai, je file en direction de la forêt plus au nord. Si vraiment j’y suis forcée, la prochaine étape sera de sillonner l’île en lançant régulièrement le Sortilège de révélation de traces. Mais pour le moment, le mieux à faire est encore de fouiller les habitations pour m’assurer qu’elle ne se cache pas à l’intérieur de l’une d’elles. C’est le comportement le plus probable : si j’ignore une grande partie des raisons qui l’ont forcées à quitter précipitamment le château, je suis au moins persuadée qu’elle l’a fait dans l’idée bien précise de poursuivre ses recherches en toute quiétude. Pour cela, elle a besoin d’un endroit au calme et bien protégé. Puisqu’elle a installé son repaire sur cette île, c’est évident que je finirai par trouver des traces de ses sortilèges de protection ou tout simplement des indices d’une vie quotidienne. L’île est déjà incartable, personne de censé ne viendrait la visiter ; elle n’aura eu besoin que de s’installer dans l’un des bâtiments déjà présents sur l’île.

Je remarque rapidement que la canopée de la forêt m’empêche de passer par les airs pour faire une reconnaissance des lieux. Tout au plus puis-je cartographier mentalement l’emplacement des bâtiments. J’en compte une bonne dizaine, tous de taille et d’allure différente, parfois collés les uns aux autres, d’autres fois espacés. J’atterris au plus proche de l’escarpement rocheux. Au-dessus de moi, l’à-pic se fait de plus en plus raide, jusqu’à atteindre l’éperon pointe vers le ciel. J’observe la forêt en rangeant mon balai dans mon sac : la végétation doit abriter plus que des quintapeds puisque j’entends une multitude de piaillements, gazouillis et autres grognements. L’horizon se réduit à quelques mètres devant moi. Les troncs d’arbre occupent tout le reste et si la canopée n’est pas assez épaisse pour cacher la lumière faiblarde du soleil, n’empêche que je ressens une sensation d’isolement lorsque je pénètre dans les bois.

Baguette en main, j’enjambe racines et bois mort, alertée par le moindre son qui résonne dans les feuillages. L’odeur de l’humus me rappelle les balades dans la forêt autour de la maison, les après-midi à jouer, les souvenirs joyeux. J’éloigne tout ça pour me concentrer sur ma tâche. Si je poursuis en longeant le versant, je finirai par tomber sur cette petite demeure isolée dont j’ai aperçu le toit tout à l’heure. Mais si je bifurque vers le nord, je trouverai le plus gros des habitations. Je préfère accomplir le plus gros du travail en premier, c’est donc cette direction que je choisis. Je m’enfonce dans la forêt, abandonnant derrière moi la sécurité d’avoir une barrière naturelle me protégeant au moins d’un côté.

Je les entends avant même de pénétrer dans la clairière. Des grognements, des ronflements, des bruits sourds et des claquements de mâchoires. Je me glisse d’arbre en arbre jusqu’à ce que les troncs s’espacent les uns des autres pour s’ouvrir sur un large espace bordé par au moins deux perrons d’entrée. Là, rassemblés au centre de la clairière, je dénombre cinq quintapeds. Si l’un semble assoupi, les autres sont bien éveillés ; je n’ai pas besoin de m’approcher pour savoir que s’ils me remarquent, ils ne feront qu’une bouchée de moi. Une partie de moi brûle de se jeter dans le tas, de faire gronder toute ma puissance magique pour les brûler, les faire exploser, briser leurs os. Je connais un ou deux sortilèges noirs jamais testés qui pourrait faire des dégâts dans ce joli rassemblement. Mais cette envie disparaît bien vite au profit de la raison ; si je dois mettre ma vie en danger, autant que ce soit après avoir dit à Kristen Loewy tout ce qu’elle m’inspire de mauvais. Je pourrais également contourner les quintapeds pour atteindre les maisons… Mais là encore je préfère jouer la carte de la sécurité.

Je m’éloigne lentement en prenant soin de ne pas écraser une branche malencontreuse qui préviendrait les monstres de ma présence. Puisque le lieu est occupé, autant me concentrer sur la maison isolée aperçue plus tôt. Dès que j’estime possible de le faire sans être trop bruyante, j’allonge ma foulée et trottine au plus profond de la forêt, là où la montagne est si haute qu’elle cache le ciel et recouvre d’ombres tout l’espace. La maison se tient là, bicoque esseulée accoudée à la paroi d’un côté et bordée d’arbres de l’autre. Quelle idée d’habiter ici ! Cet endroit semble n’avoir jamais goûté à la couleur du soleil.

23 nov. 2024, 10:55
 Écosse  Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Par curiosité, je lance le Sortilège de révélation de trace mais comme cela a été le cas au sud de l’île, ça ne m’est pas d’une grande utilité : au sol, les traces de pattes se mélangent tant qu’il serait impossible de discerner une empreinte humaine s’il y en avait une. Quant à la magie, il y en a bien des traces ci-et-là, mais elles me semblent correspondre à d’anciens sortilèges, peut-être de protection ou de préservation.

Je me résous à pénétrer dans la maison dans les hauteurs de laquelle j’envoie une boule de lumière pour m’éclairer. L’odeur de renfermé me prend au nez. Fatiguée de devoir fouiller une énième demeure dans laquelle je ne trouverai rien, je soupire bruyamment et monte rapidement à l’étage pour explorer les chambres. Tout semble plus ou moins conservé ici, si l’on oublie toute la poussière et l’odeur rance des tissus rongés par l’humidité. Je plonge la tête la première dans une armoire, ne sachant même pas ce que j’espère y trouver. Une porte dérobée, une vieille sorcière cachée dans le coin qui jaillirait en criant « surprise ! » ? Loewy n’est pas capable d’une telle blague et elle me décevrait si elle l’était. Par contre, elle pourrait si bien se cacher qu’il serait fort probable que je passe devant sa cachette sans y faire attention. Et cette simple idée suffit à titiller mon impatience et à réveiller mon agacement. Mais je persiste, je soulève les lits, je déplace les armoires, j’observe les objets, je lance des sortilèges, mais rien, je ne trouve rien.

J’allais redescendre la volée d’escaliers pour fouiller le rez-de-chaussée lorsque le passage fugace d’une ombre attire mon regard vers la chambre au bout du couloir, la première que j’ai fouillé. J’observe la porte à moitié fermée derrière laquelle se profile la pénombre. Aucun bruit, aucun mouvement. Je hausse les épaules et pose le pied sur la première marche. Tout à coup, la porte rebondit contre le mur en un clac ! bruyant et une silhouette jaillie de la chambre. Le Reducto instinctif qui fuse de ma baguette se fracasse contre le mur ; la partie réduite en poussière s’effondre, soulevant un nuage qui réduit la vision. Une seconde plus tard, un choc sourd contre mes jambes — avant même que je tombe au sol, les crocs acérés du quintaped s’enfoncent dans la chair molle de mon mollet.

Je ne sais pas lequel de mon hurlement ou de son grognement excité résonne le plus fort dans la maison. Ses pattes m’écrasent et j’ai beau me débattre, ses mâchoires ne se desserrent pas. La douleur pulse tout le long de ma jambe, mais c’est l’effroi teinté de rage qui étourdit mes sens.

« Lashlabask ! »

La créature est repoussée en arrière, lacérée en son centre par une balafre qui lui a roussi le poil et qui la fait grogner de douleur. Elle secoue son corps, comme pour s’éclaircir les pensées. Des gouttes de sang s’éparpillent autour d’elle ; le liquide vermeille lui barbouille la gueule. Elle braque ses yeux sur moi.

« Furocreatum ! m’exclamé-je au moment où elle s’élance sur moi.

Les piaillements des chauve-souris m’étourdissent. La nuée se jette sur la créature qui disparaît derrière ce nuage meurtrier. Ses mâchoires claquent encore et encore pour écrabouiller les volatiles magiques. Je ne prends pas le temps de voir si ça fonctionnera, je m’accroche à la main courante de l’escalier pour me relever. Un gémissement m’échappe lorsque je pose le pied à terre. La douleur est beaucoup plus forte que ma blessure à l’épaule, je sens le sang qui s’écoule le long de ma jambe jusque dans ma bottine. Les premiers pas me font horriblement mal, mais je sautille sur le parquet jusqu’à atteindre la seconde chambre dans laquelle je m’enferme. Je ne me fais pas d’illusion : la porte ne tiendra jamais. Derrière le battant, j’entends le quintaped se démener. Le ramdam des ailes des chauve-souris est de moins en moins fort.

Des jurons au bord des lèvres, je sors maladroitement mon balai de mon sac et lui rend sa taille originale. Je boitille jusqu’à la fenêtre dont j’explose la vitre d’un sortilège bien placé. Tant bien que mal, je fais passer mes jambes par la fenêtre. Au moment où je m’installe sur le balai, le cœur au bord des lèvres, un bruit sourd fait trembler la porte de la chambre. Un second choc et les gonds sautent ; le quintaped se faufile à toute allure dans l’étroite pièce. J’aurais pu me laisser tomber, le balai m’aurait porté dans les airs. Mais à la place je brandis ma baguette magique sur la créature. Aussitôt, un fuseau magique s’échappe de mon arme et percute le quintaped qui recule dans un hurlement furieux. Je recommence deux fois de suite, brûlant d’un plaisir enragé en sentant les os de la bestiole s’effriter sous ma puissance.

Seule la douleur m’empêche de laisser parler ma colère jusqu’à réduire en poussière le squelette interne du quintaped. C’est comme si un cœur pulsait dans mon mollet ; chaque battement fait remonter le long de ma jambe une douleur qui accroît mon envie de vomir. Ma concentration flanche. Je suis forcée de m’éloigner de la maison en volant maladroitement, laissant à regret les hurlements de douleur de l’animal s’éteindre peu à peu dans mon dos.

25 nov. 2024, 08:44
 Écosse  Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Le vol jusqu’à la plage du sud se fait dans un état second. Ma vision est brouillée par les larmes de douleur qui coulent sans ma permission et mes muscles sont tellement tétanisés que je n’arrive pas à voler droit. Je m’effondre sur les cailloux, le coeur au bord des lèvres, et reste de longues minutes en face à face avec le ciel, incapable d’attraper ma baguette magique pour me soigner ou ne serait-ce que regarder les dégâts.

Mes paupières sont lourdes, je n’arrive pas à les maintenir ouvertes. Sans en avoir conscience, je tombe dans un demi-sommeil dont je me réveille subitement de longues minutes plus tard. Mon sursaut réveille la douleur : je gémis en agrippant ma jambe. Il me faut un moment avant de réussir à trouver le courage de déchirer magiquement mes vêtements pour observer les dégâts. Comme je m’y attendais, la blessure est plus grave que celle de l’épaule. Les chairs sanguinolentes attirent mon regard, seule la douleur me fait détourner les yeux. Le sang coule encore en filets carmins — pas étonnant que je me sente si faible, mon pantalon et mes bottes sont complètement imbibés de sang.

J’essaie laborieusement de me soigner. À chaque fois que je lance le Sortilège de guérison des plaies, ma magie perd un peu plus de son efficacité. Je suis une personne d’action, la magie de guérison ne m’a jamais intéressé. C’est le domaine de ma mère, ça. Aujourd’hui, j’en paie les frais. Je comprends bien vite en avisant mon mollet toujours déchiré et le sang qui ne s’arrête pas de couler que je suis incapable de me soigner totalement moi-même. Même les fioles de potion piquées dans la pharmacie de Narym ne peuvent rien pour moi.

Autour de moi, l’île se pare de ses couleurs de fin de journée : le soleil est bas à l’ouest, même s’il ne sera pas couché avant plusieurs heures. Vu mon état de fatigue et mes blessures, je sais qu’il n’est pas raisonnable de poursuivre mes recherches pour le moment.

Lorsque mes doigts se referment sur ma baguette magique, je ressens un sentiment d’échec tel que je n’en ai pas ressenti depuis plus d’un an. La dernière fois, c’était quand je me suis évanouie devant Loewy, incapable de maîtriser ma propre magie. Aujourd’hui, c’est la gorge nouée que je rentre chez mon frère, la tête pleine de pensées aigres et colériques destinées à ma directrice que j’imagine déçue, cachée au fond de sa cachette. A-t-elle été spectatrice de mes efforts vains de la retrouver ? se désespère-t-elle de mes tentatives infructueuses, des attaques que j’ai essuyées ? À moins que, totalement ignorante de ma présence sur l’île, elle se contente de vivre sa vie comme elle le fait depuis un an, sans ne serait-ce qu’imaginer que je puisse souffrir de la savoir si loin de moi.

Toutes ces choses pèsent sur mon esprit et noircissent mon humeur durant mon trajet de retour. J’enchaîne les transplanages pour me rapprocher du sud de l’Angleterre, de plus en plus fatiguée à chaque fois que je dois tourner sur moi-même. Lorsque j’arrive à Mochdinam, je tiens à peine debout. Chaque pas est un enfer, mais aucune douleur ne saurait être plus forte que celle de mon échec.

27 nov. 2024, 07:47
 Écosse  Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
JOUR 3
10 mars 2049


Me voilà de nouveau entière. Si certains souvenirs de ma vie sont encore flous, cela est seulement dû à la sélectivité de ma mémoire qui ne met au devant de ma conscience que ce que je désire voir ou que je sais déjà présent dans ma tête. Plus rien n'est affecté par un sortilège. Je prends conscience pour la première fois depuis près de huit mois de la tension qui malmenait constamment mon corps ; maintenant qu'elle a disparu, c'est facile de reconnaître son existence. Je me sens profondément normale. Profondément moi. Jamais je n'ai souffert d'émotions aussi douloureuses que celles qui m'alpaguent cette semaine-là.

Constamment, du soir au matin. J'oscille entre tristesse et colère. Entre rage et rancœur. Impossible de me concentrer, je suis incapable de penser. Quelque chose ne fonctionne plus très bien dans ma tête parasitée par mille souvenirs. Ma magie ne me répond plus aussi bien qu'avant, mes connaissances semblent inaccessibles. Je suis hors service. Bonne à rien. Qui suis-je si je suis incapable d'apprendre et de travailler ? À quoi est-ce que je sers si je ne peux plus avancer sur mes projets ni même réviser mes cours ou ne serait-ce que pouvoir écouter ce que me racontent mes professeurs ? J'ai l'impression que le retour brusque de mes souvenirs a mis en veille mes autres capacités. J'en ressens un désarroi si grand que les larmes ne sont jamais loin. Pas un instant ne passe sans que la peur ne me force à me questionner : que vais-je devenir ?

Ce n'est pas faute d'avoir essayé encore et encore de lancer le Sortilège noir qui camoufle certains de mes souvenirs. Mais c'est comme si je ne pouvais plus accéder à cette magie. Si j'avais su qu'en étant privée de cette béquille que je me suis inventée je deviendrai aussi peu performante, aurais-je commencé à l'utiliser ? Évidemment. Bien évidemment. Avec plus d'ardeur encore, pour éviter ce qui est en train de m'arriver : avec une maîtrise plus grande, davantage de force et de pouvoir, je pourrais lancer ce sortilège indéfiniment. Mais en attendant, comment faire ? Souvent, je me surprends à attraper dans le tiroir de mon bureau la fiole d’eau du fleuve de Léthée et de l'observer intensément ; il me suffirait de fabriquer un onguent d’amnésie du Dr Oubbly pour apaiser mes tourments, après tout — serait-ce suffisant ?

Les heures s'écoulent lentement, chacune plus triste que la précédente. Je pense à Kristen, je pense au bunker. Je pense à l'île. Je pense à la rancœur qui me dévore lentement de l'intérieur. Les heures passent, les cours avec elles. Les notes que je prends sont éparses. J'oublie de noter les devoirs pour le cours d’Ouverture sur la magie. Je me trompe de salle de classe en voulant me rendre en Conception et ergonomie magiques. Je ne réponds guère à Rockfield quand elle m'adresse la parole. Le regard inquiet que fait peser Zikomo sur moi devient familier. Je crois que je n'ai pas mangé, hier. Et aujourd'hui ?

D'avoir été enfermés en cage pendant tant de temps, mes souvenirs prennent une ampleur déraisonnable, de même que les émotions qui y sont rattachées. La colère devient rage. La tristesse devient désespoir. La déception que m'inspire Kristen est une rancœur physiquement douloureuse. Le manque d'elle et de tous les autres me pilonne constamment le cœur. Au milieu de tout cela, comment respirer ? J'ai trébuché dans ma propre vie. Ma chute est perpétuelle. J'aimerais me manger le sol une bonne fois pour toute pour que tout cela cesse enfin.

« Tu fais quoi ? »

Voix familière, ton étonnant.
J'éloigne à peine la tête du tronc d'arbre sur lequel je l'ai posée pour observer Oswald Johnson qui, se dressant de toute sa hauteur, me cache le soleil. Aucun sourire sur son visage, seulement de l'interrogation, ou quelque chose y ressemblant. Nous sommes mercredi. Cela fait plus de quarante-huit heures que le sortilège ne fait plus effet. Je me fiche tellement de tout ce qui pourrait m'arriver que je serais capable de tout lui déballer maintenant. Tout lui dire et le forcer à me lancer un sortilège d'Oubliettes. Aimable comme il est, il le ferait n'est-ce pas ? Mettrait-il ses principes de côté pour moi ? Un Oswald Johnson, ça ne doit pas vouloir toucher à la mémoire de qui que ce soit... Mais en m'y prenant bien, réussirais-je à le faire aller contre ses valeurs ?

« Tu m'as entendu ? »

28 nov. 2024, 13:17
 Écosse  Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
« Ouais. Puisque t'es là : t'aurais une cigarette ? »

Il hausse les sourcils. Parce que mon ton est exempt de toute brutalité ou parce qu'il s'étonne de me voir aussi directe ? Il ne bouge pas d'un iota, ne fait même pas mine de fouiller dans ses poches ou son sac. Les bras ballants, il m'observe. Ses mèches bouclés retombent sur son front. Ses lèvres sont scellées en une ligne quasiment invisible. ll hésite. Ouvre la bouche et la referme. Sans ne rien dire, je le regarde. Je ne sais pas si c'est de la patience ou du désintérêt. Sans doute la seconde option.

« Tu n'étais pas... » Sa voix s'affaiblit jusqu'à s'éteindre. Il se racle la gorge et se fait violence pour recommencer malgré mes yeux qui ne se détournent pas. « Je ne t'ai pas vu à la bibliothèque ces derniers jours.
Et alors ? soufflé-je.
Depuis que je te connais, j'ai pas passé un seul jour sans t'y voir. Et tu sais comme moi qu'on s'y croise très, très régulièrement.
Ok. »

Moi, silencieuse. Lui, les bras ballants.

Le vent s'amuse avec les branches qui s'élèvent derrière la barrière contre laquelle je suis adossée. Sans son murmure, le silence serait inconfortable. J'étais persuadée que Johnson allait finir par partir en s'excusant, c'est ce qu'il fait régulièrement quand il comprend qu'il me dérange, mais au lieu de ça il plie ses longues jambes pour s'installer dans l'herbe. Peut-être parce qu'il sait qu'il ne me dérange pas. Il fouille dans son sac posé sur ses guibolles et en sort deux boîtes ; une que je reconnais instantanément (il range ses cigarettes à l'intérieur) et une autre qui contient des friandises. Il me tend la seconde, couvercle ouvert :

« T'en veux ? »

Ma bouche s'ouvre pour une réponse négative, puis mes yeux voient l'intérieur de la boîte. Des Fondants du chaudron. Sait-il que ce sont mes friandises préférées ? Je surveille mon estomac en quête d'un grognement... Rien. Mais les friandises n'ont jamais eu besoin d'un estomac grognant pour qu'on ait envie d'elles.

« C'est pas ce que je t'ai demandé, marmonné-je, ce qui ne m'empêche pas de croquer dans un Fondant et d'en savourer le goût sur mon palais.
Ça n'a pas l'air de te déranger tant que ça, sourit Johnson en déposant la boîte dans l'herbe, avant de préciser, le doigt pointé sur le second contenant : tu peux te servir. »

Chacun se concentre sur sa dégustation et le calme s'installe naturellement entre nous. Je ne suis pas ravie de sa présence qui me force à surveiller les expressions de mon visage, et je suis persuadée qu'il finira par me questionner, mais le fait qu'il soit près de moi apaise très légèrement la folie de mes émotions. En me concentrant sur lui, j'en oublie un peu de regarder ce qu'il se passe à l'intérieur de moi. Ce garçon est un drôle de spécimen. Il oscille constamment entre gêne et confiance, avec moi. Mon ton le fait parfois fuir mais d'autre fois il me répond par des sourires ou des pirouettes verbales. Certaines fois il est très bavard et me raconte énormément de choses, et à d'autres moments encore il garde un silence profond, presque dérangeant. Aujourd’hui, nous sommes dans le cas numéro deux. Il ne parle pas et se contente de grignoter un Fondant, le regard perdu au loin.

Comment peut-il savoir ? Comment peut-il savoir que l’intérieur de mon corps est en chute perpétuelle ? Comment peut-il deviner que j’ai constamment envie de hurler et de frapper des choses qui n’existent pas ? Comment peut-il savoir que j’ai mal à des endroits qui n’existent pas, que j’aimerais pouvoir les arracher de moi pour me sentir mieux mais que je suis incapable de les localiser et donc forcée de les subir.

La dernière fois que j’ai connu une peine aussi profonde, un sentiment aussi dévastateur qui remet en question ma vie toute entière, c’était en première année. Aujourd’hui, je sais que j’ai eu à l’âge de douze ans ce que l’on appelle communément un cœur brisé. Quand je repense à cette période, je ne vois que des bribes, des morceaux de souvenirs sans cohérence. Je me souviens de la douleur constante, à l’intérieur du cœur, une douleur comme un gouffre, comme un hurlement silencieux, comme un cauchemar qui refuse de s’en aller. Ça ne s’arrêtait jamais, malgré les coups dans les murs, les cris, la colère et les mauvais comportements. Ça ne s’arrêtait jamais. Je ne sais même pas quand ça a fini par s’apaiser. Va-t-il m’arriver la même chose aujourd’hui ? Des semaines, des mois d’une peine incommensurable ? Des semaines, des mois à avoir le souffle coupé, à me réveiller les yeux bourrés de larmes, à me sentir chuter dès les premiers instants d’éveil ? Des semaines, des mois à frapper dans les murs, à me défouler sur les autres, à me débattre avec une douleur qui ne veut pas s’en aller ? Je ne veux pas. Je ne veux pas de ça. Je ne veux pas de cette peine. Je dois m’en débarrasser, songé-je. N’importe comment, je dois m’en débarrasser !

« T’as déjà lancé le sortilège d'amnésie sur quelqu'un ? »

29 nov. 2024, 07:47
 Écosse  Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Ma voix rauque expulse cette question qui flotte désormais entre Johnson et moi. Je vois sa tête se tourner brusquement mais je ferme les yeux avant de sentir peser sur moi son regard choqué. La tête posée contre le ton, je me réfugie dans un monde obscur dans lequel ma tristesse n’en est que plus forte.

« Quoi ? Bien sûr que non ! s’exclame Johnson. Pourquoi j’aurais fait un truc pareil ? »

Je hausse les épaules sans répondre. Je n’aurais pas dû poser la question à voix haute, pourquoi l’ai-je fait ? Qu’est-ce qu’un garçon de son âge pourrait faire pour moi ? Johnson est peut-être plus âgé que moi, mais ce n’est qu’un sorcier comme les autres. Jamais je pourrais lui demander de me lancer un sortilège aussi dangereux. Mais qui ! qui pourrait s’en charger ? Pour le faire, il faudrait que cette personne sache exactement qui supprimer de ma mémoire. Cela serait-il suffisant d’effacer définitivement Kristen Loewy ? Ces derniers mois, ce n’était pas seulement elle que j’enlevais de mes souvenirs. C’était son existence, certes, mais aussi nos discussions, mes espoirs la concernant, mes nombreuses attentes, les lieux dans lesquels nous nous sommes vus… Si je la supprimais seulement elle, le reste resterait-il là, brûlant et douloureux sans que je puisse l’associer à un événement ou une personne en particulier ? Certainement, oui. Si je dois demander à quelqu’un de supprimer mes souvenirs, il faudrait que cette personne sache tout. Je devrais tout lui raconter, mes souvenirs mais aussi mes espoirs. Je devrais lui dire : « J’avais envie de faire partie de sa vie ». Je devrais lui dire : « J’avais envie d’être particulièrement pour elle, plus importante que son fils, plus importante que sa femme, mais ne rien lui devoir en échange. Je voulais tout d’elle mais qu’elle n’exige rien de moi ». Je devrais lui dire des choses qui me font honte alors qu’elles sont camouflées dans mon esprit.

La vérité s’impose brutalement : je ne pourrais jamais faire ça. Je ne pourrais jamais confier ces choses à qui que ce soit, je n’en ai même pas parlé à Zikomo ! Personne ne saura jamais, personne ne pourra jamais m’aider. Et moi, pourrais-je me lancer le sortilège d’oubli ? Je pourrais m’entraîner, maîtriser à la perfection cette magie, et alors ensuite je dirigerais ma baguette vers moi-même et je supprimerais définitivement tous ces souvenirs.

« Aelle ? »

Ce n’est que lorsqu’il prend la parole que je prends conscience de mes paupières crispées, de mon souffle agité et des tremblements qui me secouent. J’ouvre brutalement les yeux et, agressée par la lumière, j’essaie de regarder Johnson. Il est penché vers moi et l’inquiétude se déverse sur son visage.

« Qu’est-ce qui se passe, Aelle ? Je… Ça n’a pas l’air d’aller du tout… Tu… Tu as besoin de soins, ou alors…
Non. »

Voix rauque, ton inflexible. Je détourne les yeux à l’opposé en essayant, en vain, de calmer le rythme désordonné de mon cœur.

« Aelle, je vois bien que ça ne va pas ! » s’exclame le jeune homme en se redressant de moitié.
Pour toi c’est Bristyle, » asséné-je durement en plantant mon regard dans le sien.

Il s’immobilise et les traits de son visage se figent. Il acquiesce doucement.

« Oui, pardon…, fait-il d’une petite voix en se laissant tomber sur l’herbe.
Te rassieds pas, sifflé-je, le venin qui coule dans mes veines comme moteur. Tu peux t’en aller. »

J’aimerais qu’il reste. S’il continue de parler, peut-être que mes pensées cesseraient de s’agiter ? Mais son visage a perdu toute expression : je devine que je l’ai vexé. Tant mieux, c’était exactement mon intention. N’est-ce pas ?

« Je vois..., » articule-t-il en se levant lentement. Je pensais qu'il allait partir sans un mot, mais son regard reste dirigé vers moi : « Si t’as besoin de parler Bristyle, tu sais que tu peux venir me voir, d’accord ? »
J’aurais pas besoin de parler. »

Ne t’en vas pas, reste ici, parle de tout et de n’importe quoi, force-moi à t’écouter, pose-moi des questions qui n’ont rien à voir avec ma peine. S’il-te-plaît, détourne-moi de moi-même !

« Je te le dis quand même, au cas où. »

Il me domine de toute sa taille, sauf que Johnson ne domine jamais qui que ce soit ; d’ailleurs, le voilà qui fait un pas en arrière, pour paraître moins grand lorsque je lève les yeux vers lui pour le fusiller du regard. Dégage ! dit mon regard. Reste, implore mon cœur. Mais je n’ai jamais donné à qui que ce soit les clés pour comprendre le langage de mon cœur, alors Johnson me lance un dernier regard penaud et s’éloigne à grands pas de moi, me laissant seule avec toutes mes douleurs desquelles je suis incapable de parler.

J’appuie mes coudes sur mes genoux croisés et plonge le visage dans mes mains. Une boule douloureuse s’est installée dans ma gorge et ne veut plus me quitter. Elle m’empêche de déglutir et me donne envie de pleurer. J’essaie d’inspirer profondément pour ne pas la laisser prendre plus d’ampleur.

C’est en entrouvrant les yeux que je la vois : une simple cigarette posée dans l’herbe à côté de moi. Je lève la tête pour trouver Johnson mais je ne l’aperçois nulle part ; il est déjà parti. Quand est-ce qu’il l’a laissée là ? Pourquoi avoir fait une telle chose ? Quel est l'objectif d'une telle action ? Je réfléchis un moment, jusqu’au moment où ma main décide d’agir d’elle-même : mes doigts s'enroulent de la cigarette. Je n'ai pas envie de fumer. Je n'ai pas envie d'avoir la nausée et d'avoir mal aux poumons alors que je me sens déjà si mal. Pourtant, je la glisse machinalement entre mes lèvres, parfaitement consciente d'être en train de faire quelque chose dont je n'ai pas envie, quelque chose qui n'est pas bon pour moi. Peut-être est-ce pour cela que je le fais. Et que lorsque la première bouffée descends douloureusement dans mes poumons, j'ai la subtile impression d'aller un peu mieux.

L'impression est si subtile qu'elle ne durera pas. Lorsque la cigarette sera consumée et qu'il ne restera que ce mégot à faire disparaître, je me sentirai misérable et nauséeuse, incapable de me lever pour aller en cours. J'arriverai en retard, me faisant ainsi remarquer du professeur de français et de mes camarades, et je serai incapable de me concentrer sur le cours, tant à cause de mon mal-être physique que de mes tourments.

10 déc. 2024, 06:50
 Écosse  Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
— 253 jours plus tôt —
Été 2048
Dimanche 28 juin


Le regard inquiet de Narym me poursuit jusqu’à ce que j’ai quitté son immeuble. Me voir rentrer la jambe imbibée de sang, blafarde et au bord de l’épuisement hier soir a été pour lui un choc auquel je n’ai pas songé lorsque je suis revenue de l’île. J’ai dû subir ses nombreuses questions. Heureusement, Narym connaît ses priorités : il a parlé en même temps qu’il m’a soigné. Il a été beaucoup plus efficace que moi et il ne reste de mes blessures que de légères traces sensibles qui disparaîtront après plusieurs jours à les enduir de l’onguent qu’il m’a fourni. De mon aventure, il ne sait que le strict minimum, ce que j’ai été forcé de lui raconter pour gagner le droit d’aller me reposer sans que nous nous disputions. Il sait donc que j’explore un lieu dangereux. Pourquoi ? « Fous-moi la paix, Narym ! S’il-te-plait, j’ai juste besoin d’aller me coucher. » Zakary aurait insisté. Mais Narym est le plus tendre de mes frères, il a culpabilisé de me presser de questions alors cette seule supplique l’a persuadé de me laisser tranquille. Quant à ce matin… C’est à peine si nous nous sommes croisés et j’ai réussi à quitter l’appartement après une longue mise en garde et plusieurs : « Tu es sûre que tu ne veux pas que je vienne avec toi ? » angoissés. Non Narym, je n’ai pas envie que tu viennes avec moi courrir derrière le fantôme d’une femme qui n’a aucun scrupule à me jeter dans la gueule de créatures assoifés de sang juste parce qu’elle aime se rendre inaccessible.

Transplaner une fois, deux fois, trois fois jusqu’à parvenir sur la plage du sud de l’île. Pas besoin de traverser la mer sur mon balai cette fois-ci, mais je l’enfourche dès que je retrouve le paysage familier de cet horrible endroit pour poursuivre mes recherches.

Malgré la saison estivale, ce matin-là est frais. Le soleil ne sera pas roi, aujourd’hui : déjà, les nuages s'amoncellent à l’horizon, grignotant chaque centimètres carrés de la toile d’azur. Je frissonne sur mon balai, mais je refuse de perdre de la hauteur. Je me sens plus en sécurité en volant haut, même si la brise me gèle les os. Je rechigne à l’idée de devoir retrouver le sol ferme et les créatures brutales qui l’habitent. Mais mes aventures d’hier m’ont donné une leçon : je sais désormais que je dois rester prudente à chaque instant. Je refuse que ma quête prenne fin parce que je me suis bêtement fait déchiqueter par une horrible bestiole à cinq pattes. Cela décevrait trop Kristen Loewy de voir son élève échouer avec brio à sa foutue énigme.

De mon bonheur de la retrouver ne reste plus grand chose. J’éprouve à son égard une haine profonde et persistante qui me donne la force et le courage d’affronter ce qui se présente à moi. Le besoin de me tenir face à elle me dévore les entrailles et occupe chacune de mes pensées. J’ai envie de la regarder droit dans les yeux quand je lui dirai d’aller se faire voir. J’ai envie de voir les traits de son visage quand je lui dirai que je la hais. J’ai envie de voir ses muscles se tendre quand je lèverai ma baguette pour lui lancer un sortilège cuisant. J’ai besoin de la voir, de l’avoir, d’en faire le réceptacle de ma haine frustrée, la cible de la violence cruelle qui patiente au creux de mes tripes. Alors je me mets en route, filant au-dessus de l’île avec une détermination peu commune, bien déterminée à me faire la marionnette de son petit jeu sournois si cela me permet de la retrouver.