25 sept. 2024, 18:54
 Recueil d'OS  Le combat de Narym
[Ou comment se faire pardonner auprès d'une sorcière rancunière qui ne pardonne jamais personne]
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[Ou comment amadouer une sorcière qui nous reproche de lui avoir caché quelque chose qu'elle nous aurait de toute façon reproché d'avouer]

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Un jour, en mars 2049
Chez Narym Bristyle



« C’est quoi, ça ? »

Habitué à ce que son frère occupe tout l’espace et touche à tout, même dans un appartement ne lui appartenant pas, Narym est surpris par la pointe de colère qui le traverse lorsqu’il aperçoit ce que Zakary a attrapé sur la table de la salle à manger. Narym étant ce qu’il est, l’émotion le quitte bien vite, ne laissant qu’une vague gêne entremêlée d’une tristesse avec laquelle il est désormais bien familier. Ce que Zakary a trouvé — piqué — n’a rien de bien mystérieux puisque les mots sont écrits noir sur parchemin et que les premières lettres en haut à gauche esquissent le prénom de la personne à qui est destiné le courrier — parce que c’en est un. Ce « C’est quoi, ça ? » n’est donc pas une véritable question, mais une accusation. Zakary ne demande pas de quoi il s’agit. Zakary condamne.

« Pourquoi tu lui écris ? » s'agace-t-il sur ce ton qui inquiétait Narym lorsqu'il n’était encore qu’un adolescent discret.

Désormais homme fait et bien à l’aise dans ses bottes en cuir de dragon, Narym n’est plus intimidé. Mais tout de même. Une grosse voix qui hausse le ton, cela ne l’a jamais mis très à l’aise. Surtout lorsque ce sujet- est abordé. Une dizaine d’excuses lui vient aussitôt à l’esprit, comme s’il devait s’expliquer et à tout prix culpabiliser. Et pourquoi ? Pour avoir osé écrire à sa sœur ? L’injustice le frappe alors : il est dans son bon droit !

« Non mais c’est juste que…, » commence-t-il doucement en s’approchant de l’autre homme qui, non content d’avoir déjà touché à ce qui ne lui appartenait pas, continue de lire les lignes écrites par ce frère duquel il est si proche.

« Non mais c’est juste que » n’est pas une phrase que l’on prononce lorsqu’on est sûr de soi. Elle laisse trop de place aux interruptions ou aux méchantes boules douloureuses de s’installer au fond de la gorge. Ce sont deux raisons suffisantes pour stopper le flux de parole de Narym et pour que Zakary intervienne avant la fin de la phrase de l’instituteur.

« Quoi ? souffle-t-il en levant ses yeux noisette dans sa direction. Tu lui racontes toute ta vie, là-dedans. Même ta balade avec Gabrielle du weekend dernier. »

Un soupir traverse ses lèvres. Les grands mots qui tonnent semblent avoir disparu de sa bouche. Le courrier traverse lentement l’espace et retourne se poser sur la table, à sa place, où Narym n’aurait pas dû le laisser traîner.

« C’est juste pour garder le contact, explique (se défend) Narym en haussant les épaules. Je me dis qu’elle finira par me répondre.
Ou alors elle ne lit pas le moindre de tes mots et jette tes courriers ! »

Narym et Zakary ne peuvent pas savoir qu’une fois sur deux, c’est effectivement ce qui arrive. Il arrive parfois qu’Aelle aille jusqu’à dérouler le parchemin, qu’elle lise quelques lignes qui la font grogner et qui ravivent sa colère avant qu’elle ne décide de brûler le courrier.

« Ce n’est pas grave, assure Narym en appuyant ses fesses sur le dossier du canapé, bras croisés sur le torse. L’idée c’est juste qu’elle sache que je pense à elle.
Arrête, râle son frère en levant les yeux au ciel, tu sais bien qu’elle pense pas ça, elle se dit juste que tu la harcèles et la connaissant, ça doit bien l’agacer. »

Lorsqu’on connaît une personne sur le bout des doigts, qu’on a grandi avec, qu’on a pu la voir dans des états catastrophiques, voire honteux, et qu’on a assisté à tous ses déboires avec nos parents, on est capables de deviner les émotions profondes qui la traverse. Zakary ne manque rien de l'émotion qui passe sur le visage de son frère. Ses traits se froissent, ses yeux se baissent. Mais prendre des pincettes n'est pas dans son habitude. Il a des choses à dire à Narym et il va les lui dire. Le grand homme réduit la distance jusqu'à son frère, le talon de ses bottes frappe sévèrement le parquet.

« À quoi tu joues, enfin ! insiste-t-il en se plantant devant Narym qui lève bon gré mal gré les yeux vers lui.
Qu’est-ce que tu veux dire ? marmonne l’autre en haussant une nouvelle fois les épaules.
Tu laisses encore traîner les choses ! Je te signale que c’est exactement ce qui t’a mis dans cette situation ! »

Nul besoin de le rappeler à Narym. Il se flagelle suffisamment d’avoir traîné pour annoncer son projet d’adoption à Aelle. Il nourrit avec grand soin la culpabilité qui lui noue quotidiennement les entrailles. Et voilà que son frère le met face à une nouvelle réalité : en écrivant ces courriers à Aelle et en se persuadant que cela suffit à maintenir un lien auquel elle ne tient de toute évidence plus, il laisse traîner les choses. Il laisse leur relation se déliter.

Oui, mais s’il fait ça c’est bien parce qu’il n’y a pas d’autre solution ! Narym se redresse et décroise les bras. De ses yeux débordent une mélasse d’émotions en vrac.

« Il n’y a rien d’autre à faire ! s’exclame-t-il. Elle ne me répond pas, elle ne veut pas me parler. Enfin, qu’est-ce que… »

La gorge qui se noue, les mots qui se coincent. Narym se tait, ferme les yeux et prend une longue inspiration pour se calmer.

« J’ai essayé, continue-il finalement.
Pas assez, » réplique Zakary qui a toujours été le plus dur des deux. Voyant Narym ouvrir la bouche, il poursuit vivement d’une voix plus douce : « Je veux dire que tu ne t’y prends pas de la bonne façon. C’est facile d’ignorer un courrier, de le détruire ou de ne tout simplement pas le lire. Tu sais bien qu’elle est bonne à ça. Mais c’est plus difficile de fuir une personne qui est devant toi. »

Le regard de Narym se fronce légèrement.

« Tu sais bien qu’elle déteste ce genre de surprise, contredit-il en secouant la tête. Je ne vais pas aller m’imposer à elle.
Et pourquoi ? réfute Zakary. Elle ne veut pas te voir, elle refuse de te parler, elle ne veut pas écouter tes explications. Et tu vas laisser faire ça ? Tu vas la laisser décider de l’état de votre relation alors que tu souffres clairement de cette situation ? Non ! décide-t-il pour son frère d’une voix cassante. Tu ne vas pas faire ça. »

Il s’approche tout proche de Narym qu’il dépasse de plusieurs centimètres pour poser les mains sur épaules. Il serre doucement les doigts, faisant passer dans ce geste toute son inquiétude pour ce frère qui est le dernier des quatre jeunes Bristyle à se rendre malade à cause des comportements d’Aelle. Le regard des deux hommes se mêle ; ils se connaissent par cœur, sont aussi proches que deux frères peuvent l’être. Ils connaissent les failles de l’autre, mais aussi les forces.

« Ne te contente pas des mots, poursuit Zakary en glissant sa main dans la nuque de Narym. T'es celui qui parle le mieux de la famille, utilise ça ! Force-la à t’écouter. Putain, ça fait quasi quatre mois que ça dure ! Fais quelque chose ! N’attends pas qu’elle accepte de t’écouter, force-la à le faire, parle-lui jusqu’à ce que tes mots s’ancrent. »

À court de mots, Narym se contente de secouer la tête. Dans ce geste, Zakary devine sa peur. Et c’est effectivement de ça qu’il s’agit : et si malgré tous ses efforts pour lui parler, malgré ses excuses et ses explications Aelle refusait toujours de le voir ? Et si elle ne voulait plus entendre parler de lui ? On a tendance à croire que les membres de notre famille seront toujours là, qu’ils nous pardonneront toujours, que contrairement aux amis, ils n’ont pas le choix que de nous supporter. Mais Narym sait bien que c’est faux. Lui-même a coupé contact avec ses grands-parents, tout comme sa mère pendant des années. Pareil pour son père et la famille paternelle. Et Aelle… Aelle est capable de passer de longs mois sans parler avec ses parents, sans s’enquérir de leurs nouvelles, sans envoyer de courrier à ses frères. Alors pourquoi souffrirait-elle de la destruction de la relation avec Narym ? Elle pourrait tout à fait se passer de ce lien, de ce frère, continuer sa vie sans cet homme qui l’a trahi.

Les pensées s’affolent dans la tête de Narym, l’angoisse lui tord les entrailles. Zakary est forcé de répéter ce qu’il vient de dire pour réussir à ramener son frère à la réalité.

« Ta peur n’a pas sa place dans l’équation, est-il en train de dire quand Narym parvient à accommoder sur lui. Il faut que tu te bouges, peu importe le résultat.
Je sais...
Je n’en suis pas sûr, soupire Zakary en s’éloignant après une dernière tape sur l’épaule. Mais je sais que tu m’écoutes quoi que je te dise, alors je n’insiste pas plus. Tu y repenseras dans plusieurs jours. »

La conversation se termine aussi brutalement qu'elle a commencé. Zakary change de sujet sans le moindre effort, conscient que si le regard de Narym côtoie parfois le vide et s'il lui arrive de répondre à côté à ses questions, c'est parce qu'il est en train de furieusement réfléchir à ce qui a été dit.

13 nov. 2024, 16:33
 Recueil d'OS  Le combat de Narym
Deuxième moitié du mois de mars 2049
Académie d'Enchantements, de Sortilèges et de Métamorphose



La première fois que Narym s'est présenté devant le portail de l'Académie d'Enchantements, de Sortilèges et de Métamorphose, il a patienté un long moment. Celle qu'il a fini par reconnaître au milieu du flux d'étudiants était trop blonde pour être sa sœur et trop exubérante pour être une Bristyle — Ashley Rockfield l'a accueilli en grande pompe. Narym a décelé dans son regard toute la joie qu'elle ressentait de le revoir. Elle lui a longuement parlé, conversation fort plaisante que Narym aurait bien prolongé si seulement il n'était pas en attente de la colocataire de la jeune femme. Connaissant la relation tendue qu'elles entretiennent, quelle surprise la voir déballer si aisément, lorsqu'il lui a annoncé la raison de sa venue, tous les détails de la vie d'Aelle auxquels elle a accès car elle partage sa vie — que ce soit par plaisir ou non, par choix ou non.

Cauchemars, terreurs nocturnes, travail acharné (« Je veux dire à ce niveau-là, c'est un peu pathologique. Enfin pardon j'veux pas dire du mal de ta sœur hein, mais quand même... Bah elle fait que ça, quoi. Tu penses que c'est normal ? »), crises de colère ou de violence, « et puis elle a maigri, non ? Enfin, je suis sûre que c'est le cas. Déjà qu'elle était pas très épaisse à Poudlard... », sans compter ces drôles d'absence qu'elle a parfois et avec lesquelles Narym a eu le temps de se familiariser la première partie de l'année scolaire. Ses changements de sujet brusques, ses trous de mémoire, ses yeux dans le vague, ses émotions soudaines... Tant de détails qui ont été contés à Narym qui, après un moment de gêne à l'idée de tant en apprendre de sa sœur si secrète, a écouté avec passion, presque désespoir, tout ce qu'Ashley était prête à lui raconter.

Suite à cette conversation, Narym est rentré chez lui sans avoir vu Aelle mais riche d'une foule d'informations inquiétantes à son propos et deux pistes pour la retrouver. Notamment deux horaires : paraitrait-il qu'Aelle sort de l'enceinte de l'école dès qu'elle termine les cours suffisamment tôt pour aller travailler dans la forêt. « Dans la forêt ! Qui va travailler dans la forêt ? Enfin, c'est bizarre non ? Moi quand je dois bosser je me mets à la bibliothèque ou alors dans le parc si je dois faire de la magie, mais elle c'est la forêt. C'est un peu glauque. » Narym entendait encore la voix d'Ashley lorsqu'il a patienté tous les soirs de la semaine devant le portail de l'Académie dans l'espoir de la croise.

Oh, il l'a vue, Aelle. Et elle l'a vu. Mais lui parler ? Encore aurait-il fallut qu'elle daigne porter sur lui autre chose qu'un regard particulièrement noir lui promettant mille souffrances. La première fois que leurs yeux se sont croisés, Narym a cru que l'angoisse allait le terrasser. Le visage d'Aelle s'est transformé en un masque de colère et de violence qui l'a lancé pantois. Puis elle l'a dépassé à grand pas, les mâchoires crispées à s'en déboîter les dents. Il n'a pas osé la suivre. L'instinct de préservation, certainement — Aelle l'aurait effectivement violemment rabroué, pour ne pas dire repousser (pour ne pas dire attaquer).

Le lendemain, la même chose. Le surlendemain, la même chose. Et encore le jour d'après. Le quatrième jour, elle lui a balancé d'une voix pleine de rage : « Putain mais dégage ! T'en as pas marre de gâcher ton temps ? ». La violence du propos a certes blessé Narym qui repensera à cette méchante phrase des mois plus tard pendant l'une de ses périodes de culpabilité, mais il a vu dans cet échange une avancée positive : elle m'a parlé ! s'est-il dit.

Le jour d'après les astres se sont alignés pour l'homme : son emploi du temps l'a empêché de se présenter devant le portail de l'AESM. Secrètement et sans vouloir se l'avouer, il s'est senti soulagé de cette pause soudaine dans son projet "Me faire pardonner d'Aelle". De son côté, sa sœur l'a vécu autrement.

Cinq fois, cela suffit pour créer une habitude. En s'approchant de la forêt, elle a fouillé l'orée du bois du regard, persuadée qu'il se cachait là quelque part. Elle lui avait préparé une phrase bien incisive qu'elle avait hâte de lui lancer. Mais il n'y avait rien à l'orée de la forêt et encore moins près du portail. Pas de Narym. Aelle s'est éloignée au milieu des troncs d'arbre en se persuadant que cela ne lui faisait rien. La vérité, c'est qu'elle lui en a voulu : elle pensait qu'il allait insister davantage. Mais c'est bien connu, les gens ne se donnent jamais aucun mal ! De toute façon leur relation ne compte pas pour Narym ! Il se fiche d'elle ! Il ne pense désormais plus qu'à son futur enfant ! Elle l'a détesté pour cela ; oh, ça n'a demandé aucun effort, Aelle a toujours eu une prédisposition pour la haine.

Elle a donc haï. Elle a haï toute la fin de journée, toute la matinée du lendemain, toute l'après-midi, sa haine entrecoupée d'habituels moments moroses dus à ses réminiscences impromptues (des souvenirs hantés par une femme étrange, sombre, dont le visage émacié lui inspire de drôles d'émotions, à la fois douloureuses et agréables).

Mais le soir même, devant le portail, elle reconnait sa haute silhouette, ses cheveux attachés en catogan, ses yeux doux troublés par l'angoisse. Il est là.

Quand elle apparaît au loin, le cœur de Narym s'emballe furieusement. Il existe tout un monde entre la Aelle qui est sa sœur, celle qu'il a vu grandir et changer, et cette jeune femme qui s'avance aveuglément dans sa direction. L'une lui est aussi familière que l'un de ses membres ; l'autre porte des vêtements qu'il ne connait pas et aborde sur le visage un masque qui rendrait méfiant même le plus aimable des hommes. Narym étant selon beaucoup le plus aimable des hommes sent effectivement ses épaules se tendre. Il est persuadé qu'elle le repoussera. Mais au lieu de cela, elle dit :

« T'étais pas là, hier. »

Puis elle s'éloigne dans la forêt. Sous le coup de la surprise, Narym reste figé. Sa voix pleine de rancœur, la signification de ses mots... Se pourrait-il qu'il lui ait manqué ? Il laisse les suppositions pour plus tard, l'urgence éteint ses pensées, l'espoir met le bazar dans sa tête. L'homme réagit à l'instinct : il la suit à grands pas pour ne pas se laisser distancer. D'aucun dirait que ce n'est guère raisonnable de suivre une sorcière aussi peu commode dans des bois aussi sombres. Mais Narym ne voit pas la sorcière, il ne voit que la sœur, sa petite sœur qui lui fonçait dans les jambes dès qu'il rentrait à la maison quand elle n'était pas plus haute qu'un chaporouge, sa petite sœur qui l'appelait Aym quand elle ne savait pas encore articuler, sa petite sœur qui a passé des semaines sur son canapé à chaque fois qu'elle a vu dans son appartement un cocon qui la protégeait du monde extérieur. Alors il la suit aveuglément et Aelle le laisse faire.

14 nov. 2024, 14:20
 Recueil d'OS  Le combat de Narym
Les arbres sont de plus en plus rapprochés les uns des autres. Tout là-haut, la canopée se resserre et l'obscurité se fait plus épaisse. L'odeur de l'humus rappelle aux deux Bristyle la forêt qui entoure la maison familiale ; ils se souviennent tous les deux des heures passées à courir dans les bois durant leur enfance, mais aucun n'en fait part à l'autre. Aelle marche à grands pas, elle connait son chemin, sait exactement où elle doit aller. L'autre se contente du silence, retient les mots qui s'agglutinent au bord de ses lèvres. Il se sent fébrile, sa peau est moite et sa gorge nouée ; l'angoisse, pourtant familière, lui rappelle son adolescence passée à s'en faire pour tout, à s'inquiéter de chaque petite tension que traversaient son groupe d'amis. Il est adulte maintenant, responsable, s'apprête même à devenir père. Il pourrait en rire, si la situation n'était pas si grave. Heureusement, Narym est bienveillant avec tous et de plus en plus avec lui-même.

Les quelques minutes qui les séparent de la clairière qui est l'objectif d'Aelle ne sont troublées par aucune conversation. Et lorsque les arbres s'ouvrent sur cet agréable espace humide au sol recouvert d'une herbe d'un vert éclatant, Aelle n'ouvre pas davantage la bouche. Narym hésite, ses yeux ambrés braqués sur la silhouette de sa sœur qui s'active silencieusement. Zikomo apparaît de sous le revers de sa cape. Il saute dans l'herbe, se retrouve presque camouflé par les brins les plus haut. Il trottine tranquillement jusqu'à l'homme qui n'a pas osé s'avancer dans la clairière.

« Bonjour, Narym. »

La douceur faite Mngwi. Narym s'accroupit, un sourire heureux sur les lèvres. Il a toujours beaucoup aimé Zikomo. Vivace, joueur, intelligent, affectueux, attentionné, sincère et loyal. Le parfait compagnon pour Aelle. Sa présence fait du bien à Narym qui le salut sur le même ton. Puis contrairement à ses habitudes, il ose demander conseil à la créature :

« Tu penses que je devrais m'en aller ?
Je ne pense pas, répond simplement Zikomo. Si elle t'a laissé l'accompagner, c'est que ta présence ne la dérange pas. Ne te laisse pas intimider. »

Il remue les oreilles et cligne ses yeux mordorés ; il est beaucoup plus serein que Narym. Ce dernier lui adresse un sourire reconnaissant et se redresse. Dans la clairière, Aelle s'active comme si elle était seule. Ses gestes sont emprunts d'un naturel qui ne peut provenir que d'une longue habitude : elle sort un carnet de son sac, un livre, des plumes et des parchemins, s'installe les jambes croisées à même le sol. Pendant plus d'une demi-heure, Narym l'observe psalmodier. Son stress diminue jusqu'à disparaître. Adossé à un tronc d'arbre, il n'arrive pas à détourner les yeux, hypnotisée par les mouvements de la baguette de sa sœur et les murmures qu'il entend de là où il se trouve. Il a toujours connu la passion d'Aelle pour la magie et avec les années, il a compris qu'elle avait un véritable talent pour la recherche et la manipulation des sortilèges. Mais malgré quelques démonstrations de force et de magie quotidienne réalisée avec un naturel insolent pour quelqu'un de son âge, Narym ne l'a jamais réellement vu travailler une magie complexe et profonde. Jusqu'à aujourd'hui.

C'est comme si le monde autour d'elle disparaissait. Ses traits sont apaisés, ses sourcils ne se froncent plus. Parfois elle sourit très légèrement, avec bonheur et douceur, son visage s'illumine. Narym la trouve belle, sa sœur. Il aimerait le lui dire. Tu es magnifique quand tu manipules la magie, ça a l'air de te faire tellement de bien. Il se contente de le penser et s'abreuve du spectacle. La magie qu'elle manipule n'a rien de visible, mais Narym sait que ce n'est pas parce qu'il ne voit rien qu'il ne se passe rien.

Les heures auraient pu s'écouler de cette façon, Narym aurait laissé faire sans intervenir, trouvant dans leur silence et son observation silencieuse tout ce qu'il a cherché ces derniers mois : une proximité quelle qu'elle soit avec Aelle. Mais après quarante-cinq minutes, sa sœur étire ses bras au-dessus de sa tête, étouffe un bâillement et pour la première fois depuis près de quatre mois, elle pose les yeux sur lui. Merlin, songe Narym, que son regard s'assombrit avec l'âge ! Quand elle était petite, la lumière dansait dans ses iris, captant toutes les étincelles du monde. Aujourd'hui, l'ombre les a grignoté ; est-ce une impression due à ses sourcils froncés ? L'homme regrette la douceur induite par la magie — quand elle regarde les autres, jamais son visage ne s'adoucit de la sorte.

« Encore là ? »

Sa voix légèrement rauque déchire le silence et perturbe le calme dans lequel était retombé la forêt. Inconsciemment, Narym redresse le dos, ses mains moites plongent dans ses poches. Son cœur se met à tambouriner.

« Oui. »

Il y aurait y aurait un bon million de choses à ajouter, mais rien de plus ne parvient à franchir la barrière de ses lèvres. Aelle soutient son regard sans se détourner. Elle parait plus grande que lui, avec son dos droit, sa détermination et sa colère. Perturbé, Narym se demande si Aelle le méprise. Il se fustige aussitôt : c'est sa sœur et il est son frère ! Il ne doit pas penser cela d'elle.

« Pourquoi ? » répond-t-elle enfin, le ton bas, sa voix comme une caresse douloureuse.

Pourquoi ? Et bien parce que je t'aime ! voudrait s'exclamer l'homme. Je t'aime et j'en ai assez de ces tensions, j'en ai assez de ne pas oser te parler, de ne savoir comment m'y prendre avec toi. J'en ai assez que tu t'éloignes de nous, j'aimerais te connaître comme je te connaissais gamine : tout savoir de toi, connaître tes goûts, tes espérances, tes désespoirs, te réconforter comme lorsqu'une grande frustration te poussait dans une crise de larmes quand tu étais petite. J'aimerais que tu me confies tes peines comme tu ne l'as jamais fait, que tu me parles comme tu ne l'as jamais fait, que tu pleures devant moi comme tu ne l'as jamais fait.

Narym culpabilise de ses pensées : ce n'est pas normal de vouloir qu'elle soit ce qu'elle n'est pas. Penaud, il voudrait baisser les yeux sur ses pieds mais se retient : il n'est plus enfant et elle non plus. Il soutient également son regard. Il ne le sait pas, mais Aelle aussi a l'impression que cette position lui donne l'air plus grand qu'il ne l'est réellement.

« Tu me manques.
Ah bon ! s'exclame aussitôt Aelle, brisant le silence d'un ricanement moqueur. Je t'ai pas manqué ces derniers mois.
Ah bon ? fait à son tour Narym, soudainement plus sûr de lui. Pourtant je t'ai envoyé un courrier presque chaque semaine et il me semble avoir indiqué dans chacun d'eux mon souhait de te revoir.
Pas dans chacun d'eux, » marmonne Aelle en détournant les yeux, à court d'argument.

Ses mâchoires se crispent nerveusement. Elle aimerait lui crier de s'en aller mais se sent incapable de le faire. Peut-être parce qu'elle en attend davantage de lui. Heureusement, Narym est un homme empathique et il sait que ce n'est pas cette logique maladroitement formulée qui lui permettra de se voir accorder le pardon de sa sœur si exigeante. Poussant un soupir qui attire sur lui le regard d'Aelle, le sorcier s'avance enfin dans la clairière à petits pas timides. Il déteste la distance qu'il y a entre eux. Et cette situation le met mal à l'aise : se tenir ainsi d'un bout à l'autre d'une clairière. Qui n'a jamais eu une conversation civilisée dans ces conditions ?

Le regard d'Aelle se braque sur lui dès qu'il fait le premier pas, comme si elle surveillait ses moindres gestes. Elle a l'air d'un animal acculé quand elle croise les bras sur sa poitrine et qu'elle se recule d'un pas, puis d'un deuxième. Narym s'arrête suffisamment loin pour ne pas représenter le moindre danger, mais son cœur se serre dans sa poitrine de voir sa sœur agir ainsi. Il désigne le sol d'un geste nerveux de la main.

« Tu veux qu'on s'assied ?
Je veux que tu partes ! » s'exclame-t-elle en même temps qu'elle pense : prouve-moi que tu es incapable de partir avant d'avoir tout fait pour arranger la situation.

Mais Narym n'est pas plus capable qu'hier de lire dans les esprits. Il hésite et referme la bouche qu'il venait d'ouvrir. Pour Aelle, c'est la porte ouverte à tous les reproches. En une fraction de seconde, son visage se déchire en une grimace colérique. Quand elle prend de nouveau la parole, c'est pour cracher et déverser le poisson qui a remplacé depuis des années le sang dans ses veines.

« Alors fais-le ! Dégage ! Je t'ai déjà dit tout ce que j'avais à te dire, j'ai pas envie de te voir ! » Elle s'approche de quelques pas de lui. « J'ai pas envie de te voir ! » crie-t-elle, les poings serrés, le buste en avant comme si elle allait lui sauter dessus.

Dans la canopée, des oiseaux prennent leur envol, les ailes battants d'agacement d'avoir été dérangés ; longtemps, la forêt tremble de cette envolée furieuse. Le cœur battant, le frère et la sœur se dévisagent ; la seconde essoufflée, le premier à court de mot. Il regarde les épaules d'Aelle se soulever et son buste se gonfler, sa gorge se remplir de mots brulants qu'elle déversera bientôt sur lui. Alors il se lance sans même savoir ce qu'il va dire, mais il ouvre la bouche parce qu'il sait que s'il ne parle pas maintenant, il n'aura jamais l'occasion de le faire. C'est maintenant ou jamais, il ne pourra pas supporter les reproches qu'elle lui fera, les mots qui prouveront qu'elle souffre et qu'elle lui en veut, il ne pourra pas en supporter une nouvelle salve.

« Non ! bafouille-t-il alors qu'il voulait paraître sûr de lui. Je vais pas partir, Aelle ! Discutons, on peut...
J'ai rien à dire !
Alors écoute moi, je v...
Je t'ai assez écouté !
M...
Non ! »

Elle se détourne, ses cheveux et sa cape volent derrière elle. Narym était persuadé qu'elle allait récupérer ses affaires d'un coup de baguette et transplaner aussitôt, il est habitué à ses départs soudains, mais c'est la première fois qu'il en craint réellement un. Il lève un bras dans une vaine tentative de l'arrêter. Vaine, parce que la sorcière ne fait pas mine d'attraper sa baguette ni de récupérer ses affaires. Elle se contente d'arpenter la clairière à grands pas furieux, les poings resserrés en deux boules de rage. Elle éructe à mi-voix, plus expressive dans la colère que pour n'importe quelle autre émotion, mais elle ne part pas.

La tension ne s'évanouit pas, elle reste en suspend, là, entre les deux. Zikomo se fait tout petit au pied d'un arbre, presque oublié par les sorciers. Il salue silencieusement le comportement de Narym, qui n'insiste pas et qui attend qu'Aelle s'apaise. Elle n'aurait pas dû l'interrompre de la sorte, plusieurs fois de suite qui plus est, mais c'est ainsi qu'elle est. Comme seule preuve que tout n'est pas perdu, le fait qu'elle soit encore présente. C'est une invitation étrange et silencieuse à poursuivre l'échange, tout aussi désastreux soit-il.

Totalement immobile, Narym suit sa sœur des yeux. Elle est si différente de ses frères, songe-t-il. Aucun d'eux, ni Aodren, ni Natanaël, ni Zakary et encore moins lui-même n'a jamais agi de la sorte, à être si colérique, si impoli dans l'expression de leurs sentiments. Pourtant, il ne lui en veut pas. C'est ainsi qu'elle est, son comportement ne l'étonne pas, il ne s'attendait pas à une autre réaction. Il n'est pas en déçu, il n'est pas agacé. Il est soulagé : elle n'est pas partie.

Il se tait jusqu'au moment où Aelle cesse d'arpenter énergiquement la clairière. Elle s'arrête subitement au niveau de ses affaires et se laisse tomber les jambes croisées dans l'herbe. Elle récupère sa baguette magique, enfonce sa joue dans le creux de sa main et regarde mollement vers le bas, sans ne plus faire attention à lui. Alors au bout d'un moment, Narym avance vers elle et, sans qu'elle ne l'interrompt, il s'assied juste en face. Il a des difficultés à plier ses longues jambes et à trouver une position confortable dans la terre, dérangé par l'herbe humide qui mouille l'arrière de son pantalon, mais il ne se plaint pas et garde le dos droit.

« Sur quoi tu travailles ? » demande-t-il en désignant du menton le carnet encore ouvert sur le sol.

Narym ne peut rien lire sur les pages soulevées par le vent ; elles paraissent aussi vierges que lors de l'achat du carnet. Pourtant, il a bien vu Aelle écrire dedans. Sans surprise, la sorcière a lancé dessus un sortilège pour rendre impossible la lecture par une autre personne qu'elle.

La réponse met un long moment à venir, Aelle ruminant une bonne dizaine de phrases sans savoir sur laquelle s'arrêter. Finalement, elle ravale ses insultes et les jolis reproches bien ficelés que la question de son frère lui a inspirés pour articuler d'une voix déformée par sa main qui lui écrase la joue :

« Design magique.
C'est intéressant, commente Narym, ses lèvres s'étirant en un sourire courageux. J'avais un cours semblable, à la fac. »

Aelle lui lance une œillade par dessus ses affaires, un sourcil dressé si légèrement sur son front qu'il est quasiment impossible de voir qu'il a bougé. Comprenant l'invitation silencieuse à continuer, ou du moins l'absence d'ordre l'empêchant de le faire, Narym entreprend de lui raconter en détail les cours qu'il suivait il y a plus de dix ans, encouragé par les quelques questions que pose sa sœur du bout des lèvres.

Il n'y aura pas de grande victoire ce jour, que ce soit d'un côté ou de l'autre. Aelle n'aura pas plus d'excuses de Narym qui a déjà tout fait pour se faire pardonner et qui par sa seule présence prouve qu'il est prêt à tout pour se réconcilier avec elle ; quant au sorcier, il n'aura pas de sourire de la part de sa sœur, ni aucune autre invitation à faire la paix. Pourtant, lorsqu'il revient à la même heure et le même jour la semaine suivante, elle ne le repousse pas quand il l'accompagne à la clairière et elle ne le fera pas non plus les semaines à venir. Ils ne se verront pas en dehors de la forêt avant un long moment et Aelle refusera chacune des invitations de Narym à venir boire le thé chez lui ou à se promener sur le Chemin de Traverse. Jusqu'au jour où elle mettra sa fierté de côté pour venir toquer à sa porte, scellant sans réellement le faire l'accord de paix qu'elle-même n'a jamais signé.

Fin