9 oct. 2024, 17:16
 PNJ   Allemagne  Au-delà du rivage
Au-delà du rivage


Ce sujet est un recueil d'OS retraçant les évènements marquants de l'enfance d'Adélaïde. Que ces souvenirs soient à première vue banals ou au contraire, poignant, peu importe. Il s'agit ici de situations survenues au quotidien, profondément ancrées dans sa mémoire. Des bribes de conversation, des actions significatives... À travers ces brins de souvenirs, vous découvrirez le quotidien de l'allemande lorsqu'elle était enfant.
Sommaire (chronologique) :

Dans le creux d'une main - Juin 2021
>Maeve confie Marius à Adélaïde en espérant qu'elle saura le faire taire

Dans les règles de l'art - Hiver 2021
>Dans un élan de bienveillance, Maeve apprend quelques phrases russes à Adélaïde seulement, l'instant est de courte durée...

Dans l'absurdité la plus totale - Été 2026
>Aucune trace de Maeve, si ce n'est le passage matériel de ses excuses, enveloppées au milieu des jupons.

Dans l'émanation la plus cruelle - Été 2026
>Perdant sa contenance, Adélaïde défie frontalement Maeve lorsqu'elle tente vainement d'apaiser les tensions.

Dans la pénombre libérée - Été 2027
>Revendiquer la liberté, laisser s'enfuir le dernier soutien, le seul qui pouvait comprendre.
Reducio
- Votre PJ est présent ? oui/non
- Nom et prénom du PNJ (+ lien avec votre PJ) : Lothar Brennen, père, mode actif
- Lien vers la fiche du PNJ : Fiche PNJ
- Intérêt de ce RP pour votre PJ : Développer la relation oscillant entre la confiance et la déception qui règne entre Adélaïde et son père.
- Votre PJ est présent ? oui/non
- Nom et prénom du PNJ (+ lien avec votre PJ) : Maeve Brennen, mère, mode actif
- Lien vers la fiche du PNJ : Fiche PNJ
- Intérêt de ce RP pour votre PJ : Exposer l'hostilité que ressent Adélaïde à l'égard de sa mère.
- Votre PJ est présent ? oui/non
- Nom et prénom du PNJ (+ lien avec votre PJ) : Simon Brennen, frère ainé, mode actif
- Lien vers la fiche du PNJ : Fiche PNJ
- Intérêt de ce RP pour votre PJ : Illustrer la proximité des deux enfants au travers d'évènements plus ou moins bouleversants.

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17 oct. 2024, 22:33
 PNJ   Allemagne  Au-delà du rivage
Dans le creux d'une main


Lohr am main
Juin 2021


Lorsque les lumières faiblissent, lorsque les feuilles frémissent, dans le creux d'une main, nait un nouveau châtain.

Les cris épars d'un enfant se faufilaient entre les murs de la demeure Brennen. Maeve traversait le grand salon en direction de la cuisine, une petite masse enroulée d'un drap aux motifs brodés dans les bras. La masse ne cessait de crier, de pleurer, et en vain, de lutter. Non, il ne souhaitait pas sortir de sa chambre, quitter son lit douillet, ses murs foncés aux couleurs chaleureuses, sa berceuse, sa plénitude et sa solitude. Non, descendre en bas de la maison n'était pas une option envisageable. Et non, il refusait de laisser mère l'embarquer dans ses déplacements épuisants.

Adélaïde, livre en main, soupira pour la cinquième fois. C'en était trop. Frénétiquement, elle se redressa d'un bond et se rua vers la porte de la bibliothèque après avoir, non sans précaution, reposé sur l'étagère le livre qu'elle n'arriverait de toute façon pas à lire aujourd'hui.
Que le manoir était calme avant l'arrivée de ce petit ! Qu'elle était satisfaite de pouvoir bouquiner toute la journée sans être dérangée !
Seulement voilà, depuis deux minuscules petits mois, cet enfant- que dis-je, ce parasite, empiétait sur l'espace sonore personnel de la jeune fille. Bien décidé à mettre fin à ce vacarme, elle rejoint le couloir en trombe, où elle apercevait mère.
Ce couloir qui, habituellement, lui semblait si long à traverser, si petit et étroit ! Pourtant, ce midi, elle ne rencontra aucun problème à passer à travers. Peut-être était-ce parce qu'elle n'avait pas pris le soin d'observer pour la millième fois les tableaux accrochés aux murs...
Il ne lui fallut que quelques secondes de plus pour se poster devant mère, bras croisés, les sourcils froncés et le regard empli de colère.

Maman. J'en ai marre. Fais quelque chose. Dis-lui de se taire, promène le dehors, je sais pas moi... Lance-lui un sortilège de mutisme ! Mais j'en peux plus de ses hurlements. Ça fait cinq fois que je relis la même ligne dans mon livre.

Cracha-t-elle au visage de mère. Celle-ci n'avait pas bougé d'un poil, et fixait avec intensité la petite Brennen, amusée.

Combien de fois vais-je devoir te le répéter. Ce n'est qu'un bébé, Adélaïde. Un bébé. Je ne peux rien faire. Tu étais pareille, tu-

La brunette coupa la parole de sa mère.
Mais je n'embêtais personne ! Simon ne s'est jamais plaint de moi. Et puis j'suis sûre que je n'étais pas aussi bruyante que lui !

Bon, ça suffit. Il semblerait que tu sois partie sur de mauvaises bases avec lui. J'ai du travail. Vu que tu sembles plus disposée que moi à gérer cet enfant, tiens. Tu n'as qu'à l'emmener dans la cuisine, Stempel prendra le relais.

Et, le plus calmement au monde, Maeve tendit à Adélaïde la masse difforme qui lui servait de frère. Le petit gigotait dans tous les sens, rendant la tâche encore plus difficile pour la fillette.

Maman, je-

Mais Maeve était déjà partie. Du bout de la pièce, sa voix résonna :
Fais-le taire, je n'arrive pas à me concentrer sur mes dossiers !

Adélaïde fixa le vide. Qu'est-ce que... Je déteste mère, je déteste mère, je...
Mais même le bébé ne pouvait la laisser médire de Maeve. Ses cris se faisaient de plus en plus puissants, stridents. Si on ne regardait pas l'enfant, les pleurs pouvaient facilement être confondus à une alarme, un son parasite de magie noire, un rugissement de lion... Arrête, arrête, arrête... Fureur. Incompréhension. Déception. Le cœur de la brunette cognait fortement contre sa poitrine, son sang bouillonnait et sa patience allait bientôt atteindre ses limites. Mais tais-toi....
Dans un dernier espoir, elle le secoua doucement de droite à gauche, gauche à droite comme pour le bercer. Pourtant, Marius ne semblait pas comprendre ces tentatives d'apaisement, et hurla de plus belle.
S'il te plaît... S'il te plaît... Si seulement l'enfant ne se tenait pas dans ses bras... Elle se serait bouché les oreilles...
Trop tard. Une première larme coula. Une deuxième, puis une troisième. Bientôt, ce fut une avalanche de pleurs qui dévalèrent ses joues rougies. Le petit dans les bras, elle courut en direction de la cuisine. Stempel saura quoi faire.

Pourtant, l'enfant était déjà redevenu silencieux. Il gazouillait tranquillement en jouant avec les bords blancs du drap qui l'enveloppait. Ses grands yeux d'un bleu étincelant dévisageaient sans vraiment comprendre sa grande sœur. Adélaïde, tremblante, poussa la porte de la cuisine et appela le petit elfe affairé au-dessus d'une marmite, avant de poser son regard, stupéfaite, sur l'être se tenant entre ses bras. Elle essuya ses larmes du revers de sa manche et lui sourit faiblement.

Tu vois bien... Je suis plus compétente que maman.
La petite rigola doucement.

Stempel rompit ce moment d'étrange complicité entre les deux enfants en attrapant un pan de robe de Marius. Le petit dit enveloppé par les longs bras de l'elfe qui sautilla d'extase à l'idée de tenir le dernier des Brennen. Derrière lui se répandait une odeur exquise, un doux mélange d'orange et de muscade qui réveillait doucement les papilles gustatives d'Adélaïde. Elle voulu se pencher au-dessus de la marmite déposée sur un feu doux, mais Stempel l'en empêcha d'une petite voix frémissante et aiguë.

À contrecœur, elle s'éloigna du récipient et opta pour s'affaler dans une des chaises de la cuisine. La petite voyait flou. Ce morveux répugnant la repoussait toujours, lui et sa voix cacophonienne digne d'un chœur de rhinocéros, pourtant, elle s'était surprise à le trouver plutôt mignon. Si jeune, si fébrile, ses petits poings serrés contre sa poitrine... Était-ce le charme des Brennen ou une vérité générale ?
L'allemande ne pouvait s'abaisser à un tel niveau. Apprécier son petit frère, c'est accepter qu'il soit non seulement trop jeune pour s'empêcher de déranger, mais aussi de comprendre qu'il embête. Et ça, impossible. Fatale. Incompréhensible. Elle pouvait faire beaucoup de choses, ça oui. Mais l'autoriser à ruiner ses séances de lecture, jamais. Jamais. Jamais.

Stempel popa devant Adélaïde en lui tendant une assiette fumante et colorée, aux parfums envoûtants, qu'elle dévora en quelques minutes. De son côté, Marius reçut l'aide de Mary-Jane qui passait dans le coin. Le petit mettait plus de nourriture autour de lui que dans sa bouche, si bien que plusieurs sortilèges de nettoyage durent être lancés au cours du repas. La brunette se surprit à sourire une bonne dizaine de fois avant de se résoudre à quitter la pièce et se poser calmement la question : que représentait son frère pour elle ?

Ils partageaient le même sang, mais surtout, le même sentiment. Le délaissement.

Après tout, en dépit de sa nuisance, il n'était qu'un nourrisson qui s'exprimait avec véhémence, délaissé aux environs.

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17 oct. 2024, 22:35
 PNJ   Allemagne  Au-delà du rivage
Dans les règles de l'art


Lohr am main,
Hiver 2021


Non ! Adélaïde non ! Repose ça tout de suite !

Maeve lança un regard meurtrier à la pauvre enfant, qui fut obligé de reposer le petit bocal de verre sur l'étagère. La mine penaude, elle traversa la pièce et s'assit sur le banc moelleux de la grande table d'étude. Elle voulait simplement observer ce qu'il y avait dedans ! Pourquoi cela énervait tant mère ?
De nombreux rouleaux de parchemins étaient dépliés devant la jeune fille, plus froissés et en bazard les uns que les autres. Une heure. Une heure que ces maudites écritures noires ne voulaient rentrer dans son cerveau. Une heure qu'elle ne rêvait que d'une seule chose : s'enfuir en courant. Une heure, ce n'est pas très long, quand on regarde les étoiles. Mais une heure, à pratiquer un dialecte compliqué, c'était autre chose. À cette heure-ci, Mr Kummer était sûrement sur le balcon. Elle pourrait le rejoindre et observer le ciel avec lui. Mais non. Il restait toujours ce fatal obstacle, ces parchemins interminables, ce dialecte cabalistique qu'elle ne cessait de repousser, en vain.

Я немец1 Répète après moi.

Dehors, les corbeaux croassants annonçaient la tombée de la nuit. Maeve soupira. 19h, déjà ! L'avocate frissonna légèrement avant d'enfiler une longue robe de chambre rouge, bien chaude et moelleuse. Vivement l'été et ses températures clémentes. Mais pour l'instant, l'heure n'était pas à la rêvasserie : Adélaïde devait maîtriser cette phrase. C'était important.
Pourtant celle-ci semblait peu enjouée à l'idée d'apprendre une nouvelle langue.
Et puis, elle n'y voyait pas vraiment l'intérêt. L'allemand et un peu d'anglais, n'était-ce pas suffisant ? Maintes fois elle avait demandé à mère en quoi le russe lui serait utile, et chaque fois, avait reçu en guise de réponse Pour l'école, suivi d'un soupir d'exaspération. Pour l'école. Et alors ? La petite avait à peine 8 ans, en quoi lui était-il nécessaire de maîtriser une langue qui, à priori, ne lui servirai que dans quelques années ?

Et pourquoi aller à l'école ? Mr Kummer lui faisait déjà des cours à la maison, pourquoi aurait-elle besoin d'aller dans un établissement, avec d'autres enfants ?
La petite avait vu Simon les quitter, un an plus tôt, pour se rendre dans cette fameuse école, et n'était revenu que pour les vacances d'été. Elle ne savait pas où il était, et comment il y était allé. Père et mère avait simplement prononcé ce qui semblait être le nom de l'endroit, quelque chose comme Dumstanrg. Comment pouvait-elle apprendre une langue pour aller dans une école, si elle ne connaissait rien de celle-ci ! Tout cela était bien trop brumeux.
Toutefois, autant éviter de désobéir à mère. Elle avait déjà l'air assez remontée.
Alors, à la seule lumière des bougies, elle se remit au travail.

меня зовут Аделаида.2 Я немец

Un rictus se dessina sur les lèvres de Maeve. Enfin, la petite se décidait à apprendre sérieusement. Du moins...

Maman, pourquoi je dois apprendre le russe tout de suite ? C'est difficile. Je suis fatiguée. Et puis l'école, c'est que dans... Adélaïde sorti ses mains de sous la table et compta avec ses doigts. 2...3...4. C'est dans 4 ans maman. On peut pas attendre encore un peu ?

Dehors, le vent glacial d'un soir d'hiver soufflait, la cime des arbres oscillait, et seules les petites lumières des chaumières éclairaient le village dans la nuit tombante.
La bouche semi-ouverte, l'adulte dévisagea Adélaïde, incrédule. Était-elle en train de rêver, ou sa fille venait bel et bien de contester sa décision ? Outre le sang bouillant dans ses veines face au culot de l'enfant, elle éprouva une certaine satisfaction à son égard. Elle commençait à prendre sa propre défense.
Les longs cheveux noirs de la petite Brennen chatouillèrent le nez de maman tandis qu'elle s'installait sur ses genoux, profitant elle aussi de la chaleur du vêtement de Maeve.

Tu n'es pas ma fille pour rien... Elle soupira. Écoute, on apprend juste les bases, d'accord ? C'est toujours bien d'avoir un peu d'avance. Je n'attends pas de toi une maîtrise parfaite de la langue, voyons. Et de toute façon, je ne la parle pas assez bien pour t'en dire davantage. Tu verras ça avec Loth- papa et Mr Kummer.

Adélaïde balançait ses jambes au dessus du sol tout en écoutant maman parler. Pourquoi maman m'apprend les bases si elle sait pas parler russe ? Pourquoi c'est pas papa directement ? Il a été à Durmstrang non ?

Ton père est occupé en ce moment. Et moi aussi. Mais je tenais à t'apprendre tout de même un petit quelque chose, pour passer un moment avec toi. Tu comprends ? C'est pour toi que je fai-

Mais maman la coupa Adélaïde, on pourrait passer d'autres moments ensemble. Faire d'autres choses. Tu voudrais pas qu'on aille se promener en ville demain, par exemple ?

La brunette supplia Maeve, avec sa moue caractéristique. Les yeux pétillants d'espoir et le visage triste. Elle espérait vraiment que mère dirait oui, que, pour une fois, elles fassent un vrai sortie mère-fille, mais, au fond, elle connaissait déjà la réponse...

Adé, j'ai du travail...

S'il te plaît...

Mais Maeve n'en tint pas compte. Elle souleva doucement la petite fille et la posa sur le banc, avant de se diriger vers la porte.

Je dois y aller. Stempel te donnera a manger quand tu auras faim.

Et la porte claqua, nette. Seule, Adélaïde fixa fermement la fenêtre où s'était posé un jeune corbeau noir, pratiquement invisible là, dissimulé dans les feuilles sombres. Seuls ses yeux perçants passaient outre la nuit froide et tumultueuse. Elle se leva et se rapprocha de lui. Sa paume tremblante se posa contre la paroi de verre qui les séparaient, mais l'oiseau prit peur et s'envola. Comme maman... pensa-t-elle. Mais la jeune fille était habituée. Elle était déçue, mais pas triste. Si maman était occupée, ce n'était pas sa faute après tout ? Elle devait bien travailler.

Pourtant, sur le chemin de la cuisine, elle se jura de ne jamais faire ressentir un tel délaissement à ses futurs enfants.
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1Ya nemets - Я немец - Je suis allemande
2Menya zovut Adelaida - меня зовут Аделаида - Je m'appelle Adélaïde

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17 nov. 2024, 12:22
 PNJ   Allemagne  Au-delà du rivage
Dans l'absurdité la plus totale



Lohr am Main,
Été 2026


Papa ? Elle est où maman ? Je la trouve nulle part.

La brunette fixait son père de ses deux grands yeux gris. La veille, elle était rentrée à la maison avec Simon. Les deux enfants s'étaient laissé tomber dans leurs lits au plus vite qu'ils étaient arrivés. Seul Lothar avait eu le temps d'échanger quelques banalités avec eux, avant qu'ils ne se carapatent à l'étage. Le plus grand des deux devait encore être en train de dormir, mais Adélaïde, elle, était sortie de sa chambre il y a bien longtemps. Le visage cerné, elle s'était forcée à quitter ses draps moelleux qui sentaient les herbes fraîches pour partir à la recherche de Maeve. C'était le week-end, elle devait bien être quelque part ? Pourtant, elle eut beau chercher, retourner l'entièreté du manoir, rien. L'Allemande ne se voilait pas la face : Maeve était rarement à la maison, tout comme Lothar d'ailleurs, bien que celui-ci ait fait l'effort de se rendre disponible pour la journée.

Il s'arrêta rapidement, plantant sa pelle dans la terre fraîche afin d'y poser son pied. Personne n'avait jamais compris pourquoi, mais il passait beaucoup de temps dans le jardin, à planter beaucoup de choses – personne n'en savait trop quoi. Au plus grand plaisir des jardiniers bien entendu, mais Adélaïde et Simon n'arrivait pas à saisir l'avantage de creuser dans la terre, surtout lorsqu'on était celui qui n'hésitait jamais à rappeler qu'il ne fallait jamais salir son nom avec des actions appartenant au peuple menu.
Où peut bien être mère, corrigea t'il. Ton langage se dégrade. Est-ça qu'ils vous apprennent là-bas ? De mon temps, on nous faisait taire aussi vite qu'on avait ouvert la bouche.
L'éloquence avait toujours été une base primordiale pour les Brennen. Sans cette capacité à envoûter son public, on ne pouvait rien espérer de leur part. Le trentenaire accordait toujours beaucoup d'importance à cette notion, allant jusqu'à donner des cours à ses enfants. Son regard sévère posé sur celui de sa fille, il s'adoucit pourtant.
Elle est occupée... Sûrement en ville. Tu la verras demain. soupira t'il.

Lorsque père employait le futur, cela signifiait que la situation était critique. Lui était le genre d'homme à vivre dans le présent et surtout dans le passé. L'avenir n'appartenait qu'à la pauvre petite classe qui espérait qu'un jour, le bon dieu viendrait à leur secours. Balivernes. Adélaïde saisissait bien le ton employé. Une pointe de fatigue, de regret peut-être ?
Il ne le disait jamais, mais Lothar en avait plus que marre des disparitions soudaines de sa femme. À première vue, on pourrait penser qu'elle allait voir ailleurs, mais tous savaient bien qu'elle ne se gênait jamais pour quitter le domaine à l'improviste sans jamais prévenir personne, pour se rendre ici et là chez ses clients. Les déplacements de l'avocate ne pouvaient être négligés, cependant toute la famille aurait apprécié la voir un peu plus souvent. Bien entendu, Lothar n'était pas mieux, mais lui au moins arrivait à se rendre présent pour quelques dates importantes, comme en ce jour de fin de cours.

Mais...

Que veux-tu que j'y fasse ? Je ne vais pas placer des barrières magiques devant chaque porte pour l'empêcher de sortir ?

En effet, il valait mieux éviter une telle action, surtout quand on est un homme. Que dirait le voisinage ? Qu'il enferme sa femme ? Il était plus judicieux d'éviter de faire jaser le village tout entier.

Non mais... Elle avait promis qu'on se verrait aujourd'hui.
Son ton était presque suppliant. Adélaïde tentait tant mieux que mal de retenir les quelques larmes qui commençaient progressivement à monter. Maeve lui avait toujours menti. Elle promettait beaucoup, mais n'agissait jamais. Elle n'était jamais présente lorsqu'elle avait besoin d'elle, mais n'hésitait pas à se rendre disponible si Marius le souhaitait. D'autant plus que dans une famille où elle était la seule femme, elle avait désespérément besoin d'une autre figure féminine, ne serait ce que pour se sentir moins seule. Ne pouvait-elle pas comprendre un tel ressenti ?

Quand t'as t'elle dit ça ?
Lothar adopta une approche plus douce. Dans les yeux de sa fille, il pouvait tout lire. Ses tristesses, ses plus grandes peines, des angoisses, ses craintes. Pourtant, elle ne laissait jamais rien apparaître. Seul son instinct arrivait à le guider dans l'océan tumultueux qu'étaient les émotions de la cadette.

Celle-ci se sentait insaisissablement stupide. L'information avait atteint le cerveau qu'il n'y a quelques secondes, pas déclenché par la question de son père. Petit à petit, le puzzle de la compréhension se reconstituait dans ses pensées. Le hibou, la promesse un peu trop bien tournée, son absence hier et ce matin au manoir... Évidemment, elle l'avait embobinée !

Euh...
La fillette marmonnait quelques paroles totalement incompréhensibles, en se tortillant de gêne sur la pelouse. Ses mains étaient jointes derrière son dos, et elle se retenait fort de ne pas se cacher le visage avec celles-ci.
De son côté, Lothar ne comprenait tout simplement pas. Quel numéro était-elle en train de lui jouer ? Se fichait-elle de lui ? Une partie de l'homme semblait agacée, mais la plus grande prenait rapidement le dessus. Adélaïde était inévitablement déçue, mais plus que ça. Elle paraissait... Honteuse. Avait-elle quelque chose à lui cacher ? Maeve lui avait-elle confié une information secrète, qu'elle ne pouvait lui conter ?

Et bien ? Qu'est-ce donc ? Quand l'a t'elle assurée ?
Ses sourcils se fronçaient d'eux-mêmes, alors que son visage se fendait en une expression profondément inquiète. Quel était le problème ?

Hum... Et bien... Il y a 6 mois ?
La mâchoire de Lothar sembla se détacher complètement, rendant Adélaïde encore plus mal à l'aise. Une première larme menaça de couler, qu'elle ne put retenir pendant quelques instants seulement. Il était évident que Maeve n'avait pas plus envie que cela de revoir sa fille. En lui envoyant son plus récent hibou, elle avait pensé que le lui promettre de cette façon, si tôt avant le retour lui permettrait facilement d'être oublié. Quel enfant arrivait à se retenir d'une telle promesse 6 mois durant ? Et bien, pas mal de monde. Ce n'était, bien sûr, pas ce qu'avait imaginé l'Irlandaise, à son plus grand malheur.
Cependant, Adélaïde avait bel et bien retenu l'information. La veille au soir, elle s'était glissée dans son lit, toute excitée à l'idée de revoir Maman, après plusieurs mois sans nouvelles. La simple et fatale vérité, était que la brune sombrait dans le déni le plus total. Sans cesse, elle avait cherché des explications pour excuser sa mère, pour comprendre ce qui lui était cabalistique. Pendant qu'elle se donnait à tort et à travers dans ses réflexions, Maeve en profitait tout simplement.

Que- il soupira une seconde fois. Adel... 6 mois...

Du haut de ses 13 ans, elle n'avait pas besoin de recueillir la pitié de quelqu'un d'autre, quel qu'il soit. Il n'avait pas besoin de s'exprimer de cette façon. Toutefois, la larme dévala le long de sa joue. Elle chatouillait, lentement, et venait se loger au creux de son menton avant de rejoindre le sol. Une seconde la suivie, comme si elle n'était pas déjà suffisante. Mais étaient-ce les pleurs d'un mensonge, ou d'une affection ? Adel. Un surnom si peu prononcé, si peu énoncé, par simple crainte d'un attachement trop soudain. Lothar ne l'avait employé que quelques fois. Une fois, deux fois... Des fois aux significations bien trop lourdes pour la jeune fille. Elle se retourna et s'enfuit en courant jusqu'au perron. Là, la tête dans les mains, elle attendit, les yeux mouillés. Sa mâchoire était serrée, ses poings fermés. L'étrange mélange du chagrin et de la tristesse provoquait bien plus qu'un détournement, et elle ne saurait l'expliquer.

Adel... Le brun se tenait devant elle, essoufflé de lui avoir couru après. Appuyé contre ses genoux, il voulut tenter une seconde approche, mais nul mot ne put se former au fin fond de lui-même. Alors, il s'assit. Il s'assit tout simplement à côté de sa fille, le regard vaquant, peiné, se balançant ici et là dans le paysage naturel de Lohr am Main.
Les deux restèrent ainsi quelques instants, durant lesquels seul le chant des oiseaux, mélodieux, et la clarté de la rivière comblaient l'absence de paroles des Brennen.

Les minutes passèrent, la respiration d'Adélaïde s'alourdissait. Un nouveau flot de pleurs apparu, mais qu'elle ne put surmonter seule. Tout doucement, si lentement qu'on ne puis le sentir venir, elle se cala contre l'épaule de son père, toute tremblante, et enroula ses bras autour de sa taille. Le geste était lui aussi extrêmement douloureux, mais elle fut surprise de remarquer que son corps ne rejetait pas un tel pas en avant. Lothar ne disait rien, continuant simplement d'admirer la grandeur de la forêt. Après quelques secondes de répit pour sa fille, à son tour, la pris dans ses bras, chaleureux.
Combien de temps avait-il passé sans enlacer sa fille ? Sans, en fait, lui montrer une quelconque preuve d'amour ? Souvent, ce genre d'attention se volatilisait complètement, comme si elles n'étaient que de simples options contraignantes. Pourtant, les trois enfants avaient éperdument besoin de toutes ses petites banalités. Sans celles-ci, ils n'étaient que de simples pierres, se fissurant ici ou là lorsque survenait une épreuve, un obstacle.

Le chef de famille sentait son corps battre terriblement fort dans sa poitrine, déjà engourdie. C'était bien trop dur de l'avouer, mais cet instant de réunification le touchait beaucoup, peut-être même plus que ce qu'il aurait pu imaginer. Pour sa fille, les employés et sa propre image, il ne devait pas craquer. Pas un centimètre. S'il se le permettait, tous perdraient totalement espoir. Si lui ne pouvait passer outre de genre d'événement, qui le pouvait ? Sa main caressait affectueusement les cheveux d'Adélaïde, qui paraissait reprendre ses esprits. L'étreinte chaude de papa valait plus que toutes les richesses du monde. Elle lui ravivait ses sentiments, si subtilement qu'on aurait tendance à penser qu'il lui jetait des sortilèges.

Maman est parfois comme ça, hein ? la consola t'il en se reculant. Il ne pouvait se permettre de remplacer le parfois par tout le temps, lui-même se reflétant dans de tels propos.
Adélaïde se contenta de hocher la tête en reniflant tandis que l'envers de sa manche essuyait la dernière larme, près de ses yeux rougis.

Je crois que... Qu'elle a quelque chose pour toi. Ta mère n'est pas là pour te le donner en main propre, mais exceptionnellement, je t'autorise à aller voir dans notre chambre. Confia-t-il d'une voix qui se voulait confiante. D'un geste de la main, il lui indiqua les grandes portes qui menaient à l'intérieur de la maison. La brune n'eut pas d'autre choix que de suivre ses instructions. Maeve avait donc un cadeau pour elle ? Mouais... Malgré tout, elle s'engouffra à l'intérieur.

Ne touche à rien d'autre !

La voix de Lothar résonna dans l'escalier où elle grimpait quatre à quatre les marches. Dans la cage compacte, chaise claquement de chaussure heurtait violemment la pierre froide, avant de se fracasser dans les oreilles de toute personne qui se trouverait à l'intérieur. Elle se précipita hors de celle-ci, essoufflée, et entreprit de traverser le couloir du deuxième étage. En passant devant la chambre de Simon, elle se faufila sur la pointe des pieds. S'il apprenait qu'elle avait eu droit à pénétrer dans les appartements parentaux, c'en était fini d'elle et de la tranquillité du manoir.

Heureusement, il s'avérait plus sourd que prévu, facilitant son entrée dans l'immense pièce du bout de l'étage. Les murs étaient tapissés d'un rouge bordeaux aux détails fleuris, les meubles étaient bien plus raffinés qu'aucune autre pièce ici, un grand espace central, circulaire, était simplement occupé par un tapis tissé. La bouche grande ouverte, Adélaïde s'efforça de ne pas hurler de stupeur.
Sur le lit à baldaquin, un gros paquet trônait. Enveloppé d'un papier bleuté et d'un ruban assorti, il avait tout l'air d'un cadeau royal. Toute excitée, elle déballait l'emballage en sautillant. Lorsqu'elle envoya voler le couvercle de la boîte, sa stupeur s'amplifia. Le tissu brillant, le vert tamisé, et les simples détails qu'on apercevait déjà, même encore plié. L'éclat du vêtement était tel qu'on aurait dit qu'il dégageait un rayon aveuglant. Pourtant, elle était bien réelle, et Adélaïde due s'en convaincre en la prenant dans ses mains.
Déplié, le long jupon flottait élégamment sur plusieurs couches de tissus soyeux, brodés sur chaque côté. Tout laisser à penser qu'il s'agissait d'une robe de princesse.

Tout au fond de la boîte, cependant, était coincé un petit morceau de papier, une sorte de note. L'adolescente la saisit d'une main appréhendante. Le papier était plutôt épais, lourd, tout comme les trois mots qui y étaient inscrits. Ich liebe dich¹. C'est tout. Tout, mais sûrement trop. Les mots les plus courts pesaient toujours plus. Dépourvus de sens, d'explication ou de signification, ils abandonnaient le lecteur dans des réflexions profondes sur l'intention de ceux-ci. Adélaïde ne préférait pas y penser. D'un geste las, elle laissa le papier s'échapper de ses doigts, et reparti avec la robe. Si Maeve souhaitait acheter son amour avec des cadeaux, qu'elle le fasse. Ça ne serait qu'une perte.

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¹ Ich liebe dich - Je t'aime

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18 nov. 2024, 18:24
 PNJ   Allemagne  Au-delà du rivage
Dans l'émanation la plus cruelle



Été 2026
À la veille du départ


Tes affaires sont prêtes ?

Lothar avait passé la tête dans l'entrebâillement de la porte. Allongée sur son lit, songeuse à côté de sa valise, Adélaïde hocha faiblement la tête.

Je vais en ville. Tu m'accompagnes ?

Relevée, sur des deux coudes, elle haussa vainement les épaules.

Mmh... Bon, repose-toi. On se voit ce soir. Je t'aime.

Père referma la porte derrière lui. Lorsqu'elle fut certaine de ne plus percevoir le claquement de ses pas, la petite se laissa tomber. Son corps tout entier était endolori par les durs exercices de renforcement qu'elle avait souhaité pratiquer par-dessous tout durant les vacances, malgré les avertissements de Simon. Comme elle l'avait prévu, celui-ci était parti en quête d'une école supérieure qui répondrait à ses demandes. On ne le voyait plus beaucoup, toujours enfermé dans sa chambre à envoyer sans cesse des hiboux. Pourtant, ce n'était ni la fatigue, ni le début de la nouvelle année scolaire qui avait affaibli la jeune fille. Demain, elle monterait pour la deuxième fois à bord du navire qui l'emmènerait à Durmstrang pour une nouvelle année de douleur. En soit, le retour en Russie n'était pas réellement le plus dur à encaisser. Elle s'y ferait, comme toujours. Non, pour la première fois, elle allait faire le trajet sans son fidèle compagnon de route, celui qui l'avait toujours rassurée lorsque ça n'allait pas, celui qui avait toujours été présent pour lui demander son avis, lui partager son opinion. Si elle était ravie de voir Simon si investi dans sa recherche d'avenir, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une émotion profondément égoïste à son égard. Comment pouvait-il l'abandonner dans un lieu pareil ? Comment allait-elle faire sans sa présence, dans le simple fait de le savoir non loin de sa personne si quelque chose advenait ? Comment osait-il la laisser repartir de la sorte, sans n'avoir eu aucun contact avec Maeve ? La brune avait tant cherché à la croiser dans un couloir, à la prendre à part pour lui confier ses peines, mais jamais elle n'en avait eu l'occasion, et jamais cette femme ne la lui aurait donnée. Et de toute façon, que lui dirait-elle ? Seul son cœur le savait. Sa raison ne trouvait aucun mot à lui adresser, aucune honte à lui informer, rien ne pourrait l'aider à tisser un lien. Pourtant, elle le savait, ce contact avec sa mère était une nécessité. Sans celui-ci, son début d'année, ainsi que tout le reste de celle-ci, serai catastrophique. Un manque énorme se ferait ressentir, comme elle l'avait vécu, lorsqu'elle avait encore la chance de ne pas être à Durmstrang.
Ces deux derniers mois pouvaient rapidement se résumer en un blocage total et un bourrage intense. Afin d'éviter toute pensée la poussant à agir de façon impulsive, elle s'empressait de trouver de multiples activités pouvant la maintenir éveillée sans que son esprit ne prenne trop le dessus sur ses muscles. Ainsi, course à pied, athlétisme, transport de bois d'un bout à l'autre de la propriété, tous les moyens employés étaient bon pour la tenir écarté d'un raisonnement trop poussé.

D'après Marius, haut comme trois pommes, elle ferait mieux de jouer avec lui plutôt que de s'infliger pareilles épreuves. L'idée n'était pas totalement démesurée, mais de là à passer des heures à empiler des rectangles... Bof. Elle aurait vite déconnecté. Parfois, lorsque sa créativité le permettait, elle s'asseyait au rebord de son lit, et griffonnait quelques silhouettes abstraites au dos d'un magazine, de sa mine graphique acheté dans une petite papeterie du bourg. De plus en plus, ses dessins se métamorphosaient en des images plus claires et concises de son quotidien. Au début, il s'agissait de simples objets déjà observés dans le manoir ; un vase, une armoire, un lustre... Puis elle était passée aux elfes de maisons et aux employés, Mary-Jane en premier plan. Enfin, lorsqu'elle eut épuisé sa dose d'imagination, les œuvres se rapprochaient de plus en plus du visage familier de mère. La fillette tentait désespérément de ne pas en pleurer. Tout aurait été plus simple si Maeve acceptait simplement d'échanger ne serait ce que quelques mots avec sa fille unique. Elle qui se sentait si seule, délaissée de tout amour féminin...

La fillette bondit hors de son lit et alla ramasser les quelques gribouillages de celle-ci, qu'elle avait eu la merveilleuse idée de jeter dans la poubelle. Ses esquisses étaient bien trop ressemblantes pour une simple trace de crayon, mais étrangement, elle leur trouva un charme qui n'apparaissait pas dans le véritable visage de l'irlandaise. Un petit quelque chose, un éclat qu'Adélaïde avait ajouté d'elle-même, peut-être le tableau d'elle qu'elle fabulait secrètement dans le fin fond d'une nuit d'été, dans l'émanation la plus cruelle. Alors qu'elle constatait tour à tour les détails rapportés sur les morceaux de feuilles, quelqu'un toqua à la porte, et elle n'eut pas besoin de répondre, car celle-ci s'ouvrit toute seule à la volée. Une mèche d'un roux profond apparu, puis une autre. Ce petit manège dura une fraction de seconde avant de dévoiler la mine inquiète de maman.

Hey

Instinctivement, la noiraude se braqua. Que voulait-elle ? Une appréhension étrange s'installait lentement dans les poumons de la plus jeune alors que l'autre s'avançait. Maintenant qu'elle était là, face à elle, Adélaïde se rendait compte qu'elle n'avait pas du tout envie de discuter avec elle. C'en était même devenue une peur. La peur de se tromper, la peur qu'elle la juge, qu'elle ne l'entende pas, qu'elle ne la comprenne pas. La compréhension était un concept bien cabalistique chez les Brennen qui n'était respecté qu'une fois sur deux, notamment lorsque Maeve les gratifiaient de sa présence. Celle-ci fut quelques pas suffisants à étouffer la distance qui les séparait, et vint se poser délicatement à l'autre bout du lit, les mains jointes. Son regard était empli d'une forme de torpeur terriblement blessante. À la lumière du jour, son visage semblait défiguré par les cernes, ou peut-être était-ce simplement l'inquiétude qui la rongeait petit à petit.

Sa tête tournée vers sa fille, elle patienta un instant. Ou était-elle en train de réfléchir ? Un véritable combat s'installait au creux de ses méninges, comme de microscopiques particules totalement opposés qui se faisaient la guerre avec des petites épées et de minuscules arcs. Maintenant qu'elle avait mis les pieds dans l'espace personnel d'Adélaïde, elle ne pouvait tout simplement par repartir comme si de rien était, avec prétexte ridicule du style ta chambre est bien exposée au soleil. Non. Elle devait faire face à la réalité, et accepter que ce genre d'affront fût nécessaire, peu importe devant qui. Les mains nouées, tremblantes, elle entreprit de prononcer quelques mots.

Je... Hum. Par rapport à la lettre, j'ai.. C'était pas une bonne idée. Je n'aurais pas dû.

La brunette la scrutait d'un œil empli de doute, l'expression hostile.

Je suis désolée.

La jeune Brennen garda ce masque d'arrogance et de fierté, mais en réalité, son cœur avait fait un énorme bond dans sa poitrine. Mère, désolée ? Le trop-plein d'émotions que ces 3 simples mots avaient provoqué en elle était fulgurant. Elle avait cligné des paupières, bêtement, sans le vouloir, elle avait du légèrement sursauter, mais il semblerait que mère ne l'eût remarqué, ou alors n'y avez accordé aucune importance. Tout au long de l'année, elle avait souffert des mots de sa mère, espéré qu'elle l'excuserait, lui demanderait pardon. Toutes ces semaines passées dans l'absence la plus totale, sans aucune once de bonheur, simplement à cause d'un problème dont elle venait de se libérer grâce à trois petits mots. Un large sourire se dessinait sur son visage rougi, et même un léger rire ponctua son allégresse.
Maeve souhaitait donc renouer avec Adélaïde, passer à nouveau du temps avec elle, rattraper le temps perdu. Elle aurait voulu la serrer dans ses bras, lui faire promettre de ne plus jamais de comporter ainsi, pourtant ses muscles refusèrent tout bonnement de bouger. Son corps, en un instant, était devenu totalement dysfonctionnel. Figée, elle guettait les lèvres de son interlocutrice. Celle-ci tiquait. Le sourire affiché, collé même sur sa peau pâle de Britannique peinait à rester droit, et par trois fois chaque minute, les coins de ceux-ci se retrouvaient fortement attiré vers le bas, retenu de toute ses forces par sa propriétaire. Comme si une grimace se retenait d'apparaître.

Sans l'avoir vu venir, la respiration de l'enfant s'alourdit considérablement. Elle avait du mal à prendre de véritables gorgées d'air frais et avait l'impression d'étouffer sous des bouffées de chaleur brûlantes et oppressante. Ses mains moites tremblaient si terriblement d'une colère aveuglante qu'elle due les serrer bien fort contre les draps de sa couverture. Enfin, elle comprit. Elle saisit la supercherie, le mensonge, la manipulation. Maeve ne l'avait pas fait de son plein gré. Elle ne s'était pas levée un matin en pleurant, en souhaitant retrouver sa fille plus que tout au monde. Non. Quelqu'un l'avait poussée à le faire, forcé même, en imaginant que tout irait mieux si elle simulait des excuses. Ce quelqu'un, c'était inévitablement Lothar. Le puzzle se reconstitue bout à bout dans le cerveau d'Adélaïde, qui se retint de hurler. Père, en qui elle avait placé tant d'espoir, avait ordonné à sa femme de présenter ses excuses, pour qu'elle, pauvre petite fille insouciante, puisse passer une merveilleuse année dans le Nord en pensant que sa mère s'inquiétait véritablement pour elle alors qu'elle n'en avait strictement rien à cirer. En cet instant, il était difficile d'établir une hiérarchie de qui elle détestait le plus : mère pour avoir accepté un tel manège sans se demander si cela ne la blesserait pas, ou père, initiateur de l'action, qui ne s'était pas douté une seconde qu'elle arriverait sans encombre à découvrir le coup monté.

La jeune femme due comprendre que l'autre avait saisi, car son sourire s'effaça complètement, laissant champ libre à l'expression de malheur qu'elle tentait d'enfouir. Qu'elle aurait aimé être majeure pour lui lancer un sortilège en pleine figure... Pour qu'enfin, elle apprenne par la force le mal que chacun ressent suite à ses faits irréfléchis. Elle songea même à déranger Simon afin qu'il s'y prête lui-même, mais il était très peu probable qu'il accepte un tel acte de violence. Et de toute façon, il était bien la dernière personne avec qui elle voulait se prendre la tête avant de s'en aller pour 10 mois.

Alors que sa vision se brouillait à nouveau, l'adulte en profita pour se releva et tenter de s'échapper sans s'en prendre plein la figure. Mais vision floue ne signifiait pas aveugle et la cadette ne la manqua pas.

Reste ici. Ordonna t'elle d'une voix plus grave que prévue.

Ne me donne pas d'ordre !

La voix de mère avait porté bien au-delà de la chambre, et avait sans nul doute atteint celle de Simon et Marius.

Je fais ce que je veux ! C'est bien sympa d'exiger le respect quand il ne fonctionne que dans un sens !
Cria t'elle en se levant. À l'image de sa génitrice, elle avait également élevé le ton, accusateur. Sa voix tremblotait, mais ne l'empêchait pas de paraître menaçante. Elle n'avait aucune leçon à lui donner, pas plus que n'importe qui d'autre. Elle n'était, en aucun cas, pas digne de le faire. Même père l'était plus. La rousse exprima son incompréhension en levant un sourcil.

Tu crois que j'ai pas capté votre petit jeu ? De papa qui se barre juste le temps qu'il faille pour que tu fasses semblant de m'adresser tes excuses ? Z'êtes pitoyable.

Une première larme coula le long de sa joue. Une larme de colère, dévastatrice, qui ne cherchait qu'à s'échapper pour se battre. Personne n'y prêta attention.

Si tu le pensais pas, t'avais qu'à pas me le dire, j'en ai rien à foutre ! Mais arrête, ARRÊTE de toujours faire semblant, de tout ramener à toi comme si le monde t'appartenait ! Va te faire foutre !
Sa dernière phrase se répandit dans tout le manoir de sa voix tonitruante. Effrayée par sa propre rage, Adélaïde afficha des yeux ronds de stupeur, rougeâtres, essoufflée. Jamais elle n'avait laissé une telle émotion la contrôler au point de ne plus se reconnaître. Les bras le long du corps, statique, elle regarda maman quitter la pièce, sans un regard en arrière.
Dans le couloir, elle entendit le souffle interrogateur de Simon. Quelques secondes plus tard, celui-ci débarqua à vive allure dans la chambre. À la vue de sa sœur dans un tel état, il se précipita jusqu'à elle et l'entraîna dans une étreinte serrée. La pauvre petite s'y abandonna et se laissa crouler par terre, suivit de Simon qui la maintenait toujours. De grosses larmes d'affliction mêlées à la terreur tachèrent le tee-shirt de l'aîné, paniqué.
En caressant affectueusement son crâne, il la questionna.

Hey... Qu'est-ce qu'il y a hein ? Pourquoi tu pleures, mon petit papillon ?

À l'entente de ce surnom, de cette marque d'affection dont Maeve n'était tout simplement pas capable, un nouveau flot de pleurs se forma. Simon voulait simplement la faire parler. Bien sûr qu'il savait ce qu'il s'était passé, il n'était ni idiot, ni sourd, et avait même une très bonne ouïe. Il ne comprenait simplement pas comment un tel affront avait pu tant la toucher. Incapable de prononcer un quelconque mot, Adélaïde suffoqua en articulant inconsolablement des pourquoi par dizaine, tous entrecoupées de sa respiration saccadée.

Pourquoi quoi ? Qu'y a t'il ? Eh, ça va d'accord ? Respire. Tu m'entends ?

Elle acquiesça. Dans un mouvement d'un courage incroyable, elle leva ses yeux embués face à ceux de son frère, de son héros. Celui-ci essuya de son pouce les quelques larmes logées au coin de ses yeux, avant de se pencher pour embrasser tendrement son front.

Simon...? appela t'elle, hoquetant.

Le visage brouillé d'inquiétude de son frère se fronça un peu plus. C'était la même expression qu'il avait adoptée à la lettre de mère, totalement perdu, ou encore lorsqu'il réfléchissait profondément à propos de quelque chose. Contrairement à sa mère, lui ne savait manifestement pas dissimuler ses émotions, et en semblait presque fier. Comme s'il les assumait, les acceptait au lieu de les renier, les repousser pour éviter qu'elles ne remontent à la surface un beau jour, sans vraiment savoir pourquoi. Quand on y repensait, Simon n'avait jamais piqué de crise. Lorsqu'il était mécontent, il l'exprimait, mais jamais en hurlant. Sa voix était toujours posée, se rapprochait plus d'un murmure que d'une parole à voix haute et entendue. Elle était absolument éblouie par la capacité de contrôle qu'elle n'aurait jamais de cet homme. Surtout qu'on aurait tendance à suivre les stéréotypes et conjecturer qu'il serait bruyant et violent comme tant d'autres l'ont déjà prouvé à travers le globe. Mais non. Lui restait posé, le dos droit, les traits fins, comme une sorte de vote auquel il s'abstenait, comme la Suisse pendant la guerre. D'un hochement de la tête, il lui indiqua doucement qu'elle pouvait poursuivre. Alors, d'une voix faible, elle interrogea.

Pourquoi elle ne nous aime pas ?

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2 juil. 2025, 18:30
 PNJ   Allemagne  Au-delà du rivage
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DANS LA PÉNOMBRE LIBÉRÉE
Été 2027

______________________

Le Soleil se glissa dans les draps du sombre crépuscule, laissant passer encore un instant ses derniers faisceaux orangés. Un rayonnement cristallin perçait paisiblement le masque de la nuit.

Le drapeau bleu nuit des ciels d'été s'étendait à perte de vue sur les plaines allemandes, où, là-bas, à l'orée du village, les moldus dansaient encore, sur des airs festifs, mêlés à rires et alcool. Des exclamations virtuoses ondulaient jusqu'aux oreilles de la jeune fille, assise sur le porche.

Une mèche rebelle fouettait le visage d'Adélaïde, au rythme du vent qui valsait, lui aussi, en suivant les échos villageois des violons et des flûtes.

Au loin, l'ombre de Vorsicht dessinait des cercles répétitifs, quelque part autour du large portail qui définissait sa prison.

Les deux mains de la sorcière soutenaient lourdement sa tête, ses yeux figés sur l'horizon, simple, imperceptible. Cette ligne glaciale qui traçait la limite d'un territoire, les marques d'une place, les barreaux d'un cachot. L'adolescente fixait alors l'étendue naturelle qui cavalait librement sur cette Terre, autrefois tapissée de nappes solitaires, abondantes et secrètes. Aujourd'hui, les nuages dessinaient les silhouettes des maisonnettes individuelles, rudimentaires et agricoles des paysans qu'on entendait parfois, au petit matin, s'affairer sur les terres fertiles de la campagne isolée. Alors, lorsqu'arrivaient ces instants occultes, Adélaïde descendait sur les marches extérieures du manoir, et, dans ces minutes intimes partagées avec l'aube, elle se laissait aller au plaisir qu'était la quiétude animée de l'activité humaine.

La simplicité.

La flagrance existentielle.

Ce soir, les célébrations estivales résonnaient joyeusement pour quiconque tendrait l'oreille, pour n'importe qui, qui saurait accueillir le vain silence de ces terres reculées. Pourtant, aujourd'hui, la mélodie des harmonicas n'usait plus de ses charmes pour envoûter le cœur de l'enfant. Seul un bruissement, un frottement indistinct, parcourait ses veines — un son ocre, qui pétrifiait son âme dans un silence fade, immobile. Lorsque le hibou se lassa enfin de ses danses errantes, il piqua furtivement vers le petit escalier, rejoignant sa maîtresse.

Elle tourna les yeux vers l'être plumé, le contempla un instant, puis souffla :

Toi aussi, tu aimerais t'enfuir ?

Dans les deux petits iris de l'oiseau, une rapide lueur vivace fusa tel un éclair, comme s'il comprenait mot pour mot l'interrogation de l'humaine. Évidemment, seule la paix sonore daigna répondre à ces mots, fou, presque ridicules. Rêver de liberté ? Balivernes. Oser s'allouer à de tels songes... Père serait furieux ! Nuls mots ne suffiraient, de toute façon, à exprimer cette requête vitale, ce besoin insubmersible, la simple demande que de se joindre aux foules allègres, ne serait-ce que le temps d'une danse ! Ce brassage que redoutait le marchand, que repoussait l'avocate, un peu plus chaque jour, comme une coulée de lave brûlante engloutissant toute trace de vivacité sur son passage.

Souvent, Adélaïde se sentait coupable. Coupable de souhaiter une chose de plus, encore, et encore, jusqu'à n'en plus finir. L'amour, la liberté, la paix. Était-ce trop requérir ? Peut-être, là-bas, par-delà la forêt, vivaient d'autres enfants, comme elle, qui ne priait que pour le pain et un toit où coucher ! Elle, égoïste dans toute sa splendeur, pouvait-elle être... Mais fabuler l'existence d'un bien-être plus que matériel, était-ce négliger la souffrance des démunis ? Sûrement réclamait-elle ces droits puisqu'il ne lui manquait que cela pour enfin sourire. Mais eux autres, si loin... Leurs poitrines battaient-elles pour la même révolte ? Ou bien était-ce la richesse de l'abondance qui faisait sans cesse naître le besoin d'avoir plus ? Cela ainsi dit, l'obtention de la liberté débloquerait-elle une nouvelle revendication ?

C'était sans fin.

À travers les fenêtres ouvertes, on percevait l'atténuation des exclamations des domestiques qui s'affairaient en toute pièce, avant le coucher de madame et monsieur, une nouvelle fois peu soucieux du lieu où se trouvait actuellement leur cadette. De l'autre côté, l'harmonie épanouie s'éteignait elle aussi, tranquillement, suivant les ultimes instants de l'étoile majestueuse qui proférait son dernier au revoir aux parcelles qu'elle saluerait de nouveau le lendemain.

Vorsicht quitta également les pans de la robe de l'adolescente pour rejoindre ses quartiers, seul.

Lorsque le silence le plus profond tomba enfin sur l'Allemagne dormante, il n'y avait plus qu'Adélaïde, en tête-à-tête avec les étoiles qui tachetaient la voûte céleste.

Elle soupira.

De longues minutes s'écoulèrent, posément. Minutes, que dis-je, possiblement des heures éternelles au creux de l'obscurité nocturne.

Une flamme dorée glissa limpidement jusqu'à ses pieds. Dans son dos, les traits de Simon la dévisageaient, inquiets. Ses pas, qui le portaient sans aucun doute plus d'une fois jusqu'à ce porche où tous semblaient parfois y trouver refuge, se rapprochèrent de la plus jeune.

Viens.

La voix de l'homme coula tendrement jusqu'aux oreilles de l'autre qui parut accepter, pour la première fois aujourd'hui, que la parole humaine sonnait plus belle que le ramage de la quiddité naturelle.

L'évidence du propos la frappa de plein fouet, comme si tout ce qu'elle avait toujours attendu s'était toujours trouvé dans les mots de son frère aîné. Alors, portée par ses jambes encore affaiblies par les exercices de renforcement, elle se laissa emporter dans l'étreinte fraternelle qui se proposait à elle. Sa tête se nicha dans ce cou orné de boucles noires, qui épongèrent une larme ésotérique, ruisselant sur la joue de la sorcière, qui n'avouerait jamais cette peine.

Cette quête, ces études futures qui allaient, sous peu, la séparer du seul point d'appui, de la seule force qui tenait cette enveloppe encore debout, elle la haïssait. Ces promesses vides, celles de se retrouver aux prochains étés se décomposaient en poussière lorsqu'elle croisait les pupilles du garçon désormais adulte, dans lesquelles on lisait sans plus de facilité le même besoin que celui d'Adélaïde : respirer.

Lorsque les deux se séparèrent, l'Allemande dissimula brièvement sa tête derrière sa main, le temps de s'assurer que seule la fatigue puisse se lire sur ce visage déjà submergé par des émotions incontrôlées.

Simon fit un rapide mouvement de tête, invitant sa sœur à rejoindre l'intérieur du bâtiment massif. Sans argument, elle se laissa donc faire, comme portée par l'authenticité tranquille de ce frère qui allait bientôt l'abandonner.

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6 nov. 2025, 19:55
 PNJ   Allemagne  Au-delà du rivage
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DANS LA VÉRITABLE VOLONTÉ
Été 2028

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Un réveil. Une mélodie amère, pâteuse, qui résonnait jusque dans le palais exposé d'Adélaïde qui baillait comme si elle n'avait pas dormi depuis trois jours. Elle s'était levée, mécaniquement, quittant ses doux draps rouge et noir qui lui rappelait bien sa couchette à l'école. Elle s'était habillée. Un revêtement de sport. Semblable à ceux portés à Durmstrang. Elle avait mangé, rapidement. Comme en Russie. Puis, elle était sortie du manoir, tôt, seule, comme elle le faisait, le reste de l'année, dans l'Est du continent.

En fait, son corps, son cœur et son âme s'étaient synchronisés au rythme de la vie slave, de la vie sorcière au château glacial. Levé matinal, activité presque robotisée, sans un souffle, sans un soupir, sans une once de réflexion humaine. Elle effectuait, c'est tout. Les années précédentes, lors des pauses estivales, elle suivait le même schéma, chaque jour, sans exception. Un entraînement simple, une heure ou deux, dans le parc, différents exercices, stimulant et renforçant différentes parties du corps. Course, obstacles, transport d'objets. Des bûches, souvent, en préparation pour l'hiver, comme l'aimait traditionnellement faire Lothar. Un échauffement utile pour sa santé, et celle de ses confrères, pour les mois à venir. Ainsi, elle faisait le bonheur et la satisfaction de tous.

Pourtant, ce matin, en franchissant la petite porte qui menait aux jardins, elle s'arrêta net. Son regard ondula sur les vagues que formaient les collines, puis sur les pistes lisses que traçaient les plaines, orange, jaune, verte, toutes plus colorées les unes que les autres. Le Soleil s'étirait doucement dans le ciel, et entamait son ascension lente jusqu'au Zénith. Les matins de juillet avaient de ces saveurs qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs. On y sentait la fine brise qui filait sur les terres planes, la rosée du petit jour sur les fleurs qui avait éclos, et la quiétude d'une ville, d'un village qui dormait encore à poings fermés. Sur la voûte, des tâches pastels, d'un bleu si clair qu'on le confond avec la limpidité de l'eau, un rose, si pur, si tendre, qu'on se croirait noyer dans les joues embrasées d'un passionné, et d'un violet, si rare, presque inconnu, qu'on associe parfois à la teinte des lilas et des jacinthes, qui répandent leurs effluves partout sur les monts.

Adélaïde hésita. Oh, elle avait bien une idée en tête, ça oui, mais, était-ce la bonne ? Avait-elle raison ? Mais encore et surtout, que regretterait-elle le plus ? Ne pas saisir l'opportunité qui se présentait à elle et prendre le risque de ne plus jamais la ressentir de nouveau ? Ou se lancer dans une telle aventure, mais en être déçue, ou pire encore, trop s'éloigner, s'égarer, et revenir penaude, se faire rouspéter, et ne plus jamais vouloir ainsi revendiquer sa liberté.

Un corbeau survola la demeure. Un croassement. Sur le visage de l'étudiante, deux sourcils froncés, des traits subitement hachés par une détermination toute fraîche, neuve, prompte. Sa main, couchée sur la porte, attendant de prendre une décision, glissa enfin sur le bois qui la constituait, et fila en suivant le corps à lequel il appartenait. La brune entama une longue course. Une course si large, si nouvelle, qu'elle ne suivit point une fois son parcours habituel. Non, elle en déviait complètement. Elle enjamba la large grille forgée qui délimitait la résidence Brennen, et s'engouffra dans un sentier où des faisceaux de lumière émergeaient entre les platanes, et projetait leur jaune scintillement sur le petit chemin qu'elle parcourait.

Les cheveux au vent, seule la nature pour sentir sa paix dérangée par l'activité de l'enfant, elle se sentait renouvelée, différente. Un sourire se dessinait sur ses lèvres, alors qu'une pie se fraya un chemin entre deux troncs devant son passage. Rapidement, la cadette quitta les frontières de Lohr am Main. De là où elle était partie, elle devait maintenant se trouver dans la ville adjacente de Frammersbach. Au milieu d'une clairière, blanche, pure, spirituellement chargée d'énergies subtiles.

Elle poursuivit sa course, légèrement essoufflée, avant de s'arrêter devant la rivière qui sillonnait la région, et savait si bien scinder en plusieurs morceaux les parcelles de terre du Main-Spessart. Là, l'eau brute, éclatante, reflétait la lueur cristalline de Sir Hélios. Ses pupilles se noyèrent là où la ressource claire butait, contre de petites pierres qui formaient des irrégularités, du relief, et ainsi faisait effectuer de petits sauts éparpillés aux flots paisibles, qui s'écoulaient en musique. Une musique si simple mais si splendide que la passionnée d'étoiles due s'asseoir tout près, sur un rocher assez grand pour en faire un support confortable. Là, elle posa ses coudes sur ses genoux et, calmement, abandonna toute idée de s'entraîner aujourd'hui lorsqu'elle cala son menton sur le dos de ses deux mains jointes.

La symphonie de la nature frissonnait contre sa peau. Les percussions du pic-vert, le vent soufflant qui interprétait le chœur, l'eau, la divine eau qui donnait corps à la mélodie principale, puis, enfin, le frémissement des branches, des feuilles, mêlé au reste de l'orchestre, qui entonnait l'hymne de la Nature, en cet été chaud, mais tellement léger. Sur ses épaules, pour la première fois depuis son retour à la maison pour les vacances, plus rien ne pesait. Seules ses oreilles étaient grandes ouvertes, et alors tout son esprit s'abandonner à la candeur d'une chose si évidente, si originelle dans nos vies d'humains, qu'on connaissait tous il y a des milliers d'années, mais que, petit à petit, nous avons tous oubliés lorsque nos sociétés s'amorcèrent à bafouer notre maison d'origine pour y construire des usines. Et ce gris dont parfois, nous témoignons en loin, en est la preuve ultime. La preuve que nos cœurs se noircissent, et que tous, autant que nous sommes, commençons à oublier ce que cela fait, que de chanter avec la campagne.

Une quinzaine de minutes, peut-être, s'étaient écoulées avant qu'Adélaïde ne se lève enfin, et entreprenne de retourner à la maison. Mais retourner à la maison, cela signifiait dire adieu à cet univers si olympien, pacifique, qui l'avait accueillie et intégré à son aimable vie. S'arracher, de force, à une maison tellement certaine, incontestable. Et cela, elle n'était pas encore prête à l'accepter. Pourtant, lorsqu'elle emprunta le chemin inverse pour rejoindre le domaine Brennen, elle en oublia presque que, peut-être, elle ne reviendrait pas ici avant un moment. Car on avait tendance à ne pas assez apprécier les choses lorsqu'elles sont présentes, et à trop les regretter lorsqu'elles ne le sont plus, réalisant que, non, elles n'étaient pas éternelles. Les plaisirs ne l'étaient jamais, éternels. Tout, du plus faible sourire sur les lèvres d'un être aimé, jusqu'à la légèreté d'une autonomie qu'on pensait durer pour toujours, était éphémère. Et, dans les plis de l'âge, lorsque la première ride se glisse sur notre front et nos pommettes, c'est un creux nouveau, que la larme du regret rencontre, lorsqu'elle dévale notre joue dans un silence que la Nature ne pourra plus jamais combler.

Oh, les plaisirs pouvaient bien être appréciés à tout âge. Mais dévaler une colline à pleins poumons, trébucher, rouler dans l'herbe et sentir une pâquerette, rien de tout cela n'avait le même parfum, lorsque le destin annonçait notre fin prochaine. Car les joies juvéniles étaient des promesses de vie et d'avenir, qu'aucun adulte ne pourrait jamais ressentir de la même façon. Le temps filait à travers de nos doigts, et, les secondes qu'on passait à vouloir le rattraper, il s'était déjà enfui. Il avait déjà, depuis longtemps, disparu. Vivre dans les souvenirs, dans les regrets, était une solution. Plonger dans le passé pour ne jamais quitter le bien-être d'une jeunesse autrefois réelle, mais prendre le risque de s'exposer à une réalité plus que frappante. Une réalité qui, dans les abîmes de la nuit, pouvait blesser bien plus qu'une simple acceptation. Car voiler la vérité faisait bien plus de mal que de la saluer comme une vieille amie.

Devant la maison qu'elle avait enfin rejointe, l'adolescente ralentit. Derrière elle, la forêt l'appelait. Elle l'entendait hurler à travers les méandres que forment les arbustes et les grands chênes. Mais, si elle se retournait, elle y serait de nouveau attirée, et s'y rendrait de nouveau. Et alors, l'histoire se répéterait, sans fin. Perpétuellement. Et tous le savaient, prendre le risque de s'enfermer dans une boucle spatio-temporelle, c'était couler à jamais dans les profondeurs d'une Terre qui ne veut plus vous lâcher. La beauté attire, la beauté emprisonne. Et dans les mythes qu'elle connaissait si bien, ce sont souvent les plus belles créatures qui s'avèrent être les plus viles. L'aspect séducteur cachait bien des mystères, des mystères que renferment les étendues boisées, qui jamais ne seraient révélés, car ceux qui auraient pu en témoigner ne sont que les victimes ayant succombé à l'appel de la végétation. Et, évidemment, ceux-ci, sont ceux que plus jamais on ne reverra.

Cependant, peut-être les retrouverons-nous un jour et, alors, ils pourront nous conter ce que cela fait, d'enfin écouter son instinct lorsqu'il nous convainc de fuir l'habitat d'origine, et d'embrasser la vie d'homme simple, parmi les créatures des bois. En attendant, Adélaïde continuerait à rêver, seule, la tête levée vers les étoiles, en espérant y trouver des réponses. Des réponses qui sauraient satisfaire son besoin d'évasion.

Mais en attendant, elle poussa la petite porte de l'arrière-cour. Du sous-sol, elle entendait le rire de Marius, qui devait sûrement être en train de déambuler dans le salon principal, dans les jambes de père et mère qui tenteraient de s'en débarrasser en le confiant à sa chère sœur qui rentrait de promenade. Elle soupira et, afin de s'éviter une pareille souffrance, emprunta les escaliers de l'aile Est, où elle était sûre de ne croiser personne, puisqu'aucun habitant de cette maison n'y passe plus, depuis le départ de ce cher Monsieur Kummer.

De retour dans sa chambre, sans même s'être changée, elle se jeta dans son lit, plongeant la tête dans ses oreillers, et se remémora alors ce que ça faisait, de dire bonjour au ruisseau qui clapote. Et, dans ce rêve éveillé, l'Allemande pensa ce que serait plus que splendide, d'un jour y retourner en secret.

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