Chronique d'une déchéance
Samedi 14 août 2049
De la radio grésillante s'échappe une musique entraînante. Un ciel étoilé surplombe les lampions qui éclairent le jardin et la table recouverte de victuailles. Au loin, après les champs, la silhouette obscure des arbres se confond avec la nuit. Dans le jardin des Bristyle, les sorciers se croisent et s'entrecroisent dans une ambiance légère et joyeuse. Lounis et son compagnon Zakary dansent dans l'herbe, des sourires ravis sur les lèvres ; Aodren et son ami Jace s'amusent à embêter un Natanaël récalcitrant qui ne parvient pas à cacher son sourire amusé ; accompagné de son amie Gabrielle, Narym discute avec ses parents tout en gardant un œil inquiet sur sa sœur ; Arya et Zile, de leur côté, se mélangent aux uns et aux autres et le second en profite parfois pour glisser un mot à sa fille, l'air de rien. Aelle est à l'écart, mais pour une fois personne ne songe à l'intégrer dans les activités : tous savent que sa présence est exceptionnelle, ce ne serait pas dans leur intérêt d'insister au risque de la braquer.
La jeune femme a accepté la proposition de Narym de les accompagner, Gabrielle et lui, à la fête que donnent chaque année leurs parents pour fêter à la fois l'été et les anniversaires ayant lieu durant cette période. Qu'aurait-elle pu faire d'autre ? Continuer de regarder les murs de sa chambre ? Accompagner Zikomo pour une énième balade ? Faire semblant de relire ces livres qu'elle connait par cœur ? Répondre au courrier impatient d'un Oswald Johnson survolté à l'idée de la voir bientôt chez lui ? Non, rien de tout cela n'aurait pu apaiser l'immense vide en éternelle expansion qui vit en elle. Cette soirée ne pourra pas le faire non plus, mais au moins a-t-elle de quoi occuper ses yeux et ses mains.
Et puis, si elle était totalement sincère avec elle-même, elle s'avouerait que cela lui fait quelque chose ; revoir la maison de son enfance, retrouver les odeurs familières et les vieilles habitudes, la véranda qui change de décors avec les saisons, l'odeur de la forêt qui vole parfois jusqu'à la maison, l'immense jardin et les différents espaces confortables qu'il propose, la grande tour et sa bibliothèque sur trois étages. Et là-haut dans le grenier, sa vieille chambre. Aelle s'y est rendue dès son arrivée et a senti son cœur se serrer en trouvant au centre de la pièce le carton coupable de tant de discordes entre elle et sa famille ; il n'avait pas été vidé depuis février, évidemment (sa seule présence dans la maison devait horrifier sa mère, alors le vider...) et une des tentacules de Calmar le calmar, son ancienne peluche, dépassait tristement. Aelle a bien refermé la trappe derrière en elle en sortant, incapable de savoir si le sentiment qu'elle ressentait au creux de ses entrailles était de la peine ou de la colère.
Les membres de sa famille l'ont tous accueillie de façon différente. Son père a claqué une bise sur sa joue et sa main a tendrement serré son épaule, son sourire à lui seul parlait de son plaisir de voir sa fille à la maison ; Arya l'a regardé avec son regard noir, les lèvres pincées, et l'a saluée froidement d'un hochement du menton ; c'est un accueil exubérant que lui a réservé Aodren en l'abreuvant d'informations inutiles sur sa vie et en essayant, en vain, de retenir Jace et ses innombrables questions ; Zakary lui a balancé ses quatre vérités avant de la bousculer d'une grande tape sur l'épaule en avouant qu'il était « quand même un peu content » de la voir ; il était évidemment accompagné de Lounis et de la fille de ce dernier, future élève de septième année — quelle surprise de retrouver Krissel, désormais jeune femme ! disparue, l'enfant qui lui proposait des duels à l'épée, elle s'est contentée de la saluer et n'est venue qu'une fois la voir dans la soirée pour lui parler de l'une de ses lectures ; Natanaël était semblable à ses habitudes, il lui a dit « bonjour », Aelle a répondu « bonsoir » et leurs échanges se sont arrêtés là.
Toute la soirée, Aelle a eu la gorge nouée. Impossible de s'en débarrasser, et elle n'a fait que grandir au fur et à mesure des questions qu'on lui posait. Même maintenant qu'elle est en retrait et au calme, elle ne parvient pas à se détendre ni à apprécier ce moment qui ne lui apporte aucun bonheur. Sa gorge ne risque pas de se dénouer de sitôt, par ailleurs, puisqu'Aelle aperçoit sa mère qui s'approche de la chaise où elle est installée. Elle apporte avec elle un pichet remplit au trois quart qui lévite sagement dans son sillage.
« Veux-tu que je te resserve de la bièraubeurre, Aelle ? »
La voix de sa mère est toujours un peu sèche quand elle s'adresse à elle. Cela fait des années que c'est ainsi et Aelle a presque oublié quel ton elle avait lorsque les choses étaient différentes. Elle acquiesce, répond :
« S'il-te-plaît. »
Le bruit que fait le liquide ambré en tombant dans son verre occupe le silence qui s'est installé entre la mère et la fille. Aelle triture sa baguette magique pour ne pas avoir à regarder Arya, mais à son plus grand étonnement celle-ci ordonne au pichet de se poser sur la table et prend place de l'autre côté, face à son enfant. Aelle lui lance un regard inquisiteur ; Arya hausse un sourcil pour seule réponse.
« Quand sont les inscriptions pour la seconde année ? demande finalement la seconde, une main nonchalamment posée sur la table, l'autre appuyée sur le dossier de sa chaise, le regard tourné loin de sa fille dont le cœur a trébuché en entendant la question.
— C'était la semaine dernière. »
Réponse brève pour un sujet dont elle n'a aucune envie de parler. Son rythme cardiaque s'affole et elle cherche, en vain, une distraction pour changer de sujet ou lui permettre de s'en aller, peu importe tant que cela empêche sa mère de poursuivre. Mais rien n'arrive et Arya n'est pas du genre à se laisser intimider par la réponse laconique d'Aelle.
« Et quand est ta rentrée ? »
Il n'y a aucune place pour l'hésitation dans sa façon de parler. Il n'y a rien qui l'encourage à croire que sa fille puisse ne pas continuer en seconde année — elle a après tout tenu un discours opposé tout du long de l'année lorsqu'elle daignait discuter avec son père et a toujours argué qu'elle ferait des études longues. Puisqu'Aelle ne lui parle pas et se confie encore moins à elle ou à un autre membre de sa famille, impossible pour Arya d'imaginer que les choses puissent être différentes. Et ce n'est pas Aelle qui peut la contredire puisqu'elle est embourbée dans un silence inconfortable qui attire sur elle le regard perplexe de sa mère.
« Et bien ? fait cette dernière d'une voix sèche. C'est une question trop indiscrète à laquelle tu ne veux pas répondre, c'est ça ?
— Non, réplique la plus jeune d'une voix rauque. Ma rentrée est le 6 septembre. »
Aussi étonnant que cela soit, le mensonge n'a jamais mis Aelle à l'aise. Elle n'a jamais vu l'intérêt de mentir : la vérité est toujours sortie de sa bouche, qu'importe que cela déplaise. Et plutôt que de mentir, elle a toujours préféré garder le silence, affirmer sans détour qu'elle ne voulait rien dire ou, à l'occasion, faire des omissions. Mais le mensonge ? Elle déteste cela car cela lui donne l'impression de se mentir à elle-même et de bafouer les valeurs qu'elle a scrupuleusement suivit toute sa vie — ou du moins depuis qu'elle est en âge de comprendre quel caractère était le sien et quelle ligne directive elle voulait pour ses propres comportements. Alors pourquoi mentir aujourd'hui ? Pourquoi ne tout simplement pas avouer qu'elle ne poursuit pas ses études, qu'elle se consacre désormais à ses recherches et qu'elle travaillera dans un domaine qui correspond à sa formation ? Tout simplement parce que cela engendrerait des « pourquoi ? » et que sa non-réponse réveillera les colères latentes autour d'elle. Mais il y a une autre raison qu'Aelle est incapable de comprendre : la honte, simplement la honte de son échec, de son passage au rattrapage, des mois difficiles qu'elle a passés, du mal-être qu'elle sait responsable de son échec et qu'elle considère comme une preuve de faiblesse irrévocable qu'elle ne pourra jamais accepter. Alors Aelle préfère mentir car les choses lui paraissent plus simples ainsi.
« Bien, » répond sa mère.
Et le silence retombe de nouveau entre elles.
Si Arya avait une moins grosse fierté, elle aurait pu ravaler sa colère pour continuer la discussion et essayer de raccrocher les morceaux avec sa fille qui lui manque bien plus qu'elle ne veut bien se l'avouer. Et si Aelle avait un ego moins prononcé, elle aurait pu la questionner sur les dossiers de ses patients comme elle le faisait plus jeune, ce qui aurait constitué le premier pas dont a besoin sa mère pour dégonfler sa fierté. Mais Arya a une fierté qui l'étouffe et Aelle un ego qui prend de la place, alors le silence perdure, jusqu'au moment où un Zakary hilare titube jusqu'à elles en quête du pichet de biéraubeurre. Alors Arya en profite pour servir son fils et s'éloigne afin de poursuivre sa tournée, secrètement heureuse de ne plus avoir à supporter leur silence plein de tensions. Elle laisse derrière elle sa fille qui ressent exactement le même soulagement.
De la radio grésillante s'échappe une musique entraînante. Un ciel étoilé surplombe les lampions qui éclairent le jardin et la table recouverte de victuailles. Au loin, après les champs, la silhouette obscure des arbres se confond avec la nuit. Dans le jardin des Bristyle, les sorciers se croisent et s'entrecroisent dans une ambiance légère et joyeuse. Lounis et son compagnon Zakary dansent dans l'herbe, des sourires ravis sur les lèvres ; Aodren et son ami Jace s'amusent à embêter un Natanaël récalcitrant qui ne parvient pas à cacher son sourire amusé ; accompagné de son amie Gabrielle, Narym discute avec ses parents tout en gardant un œil inquiet sur sa sœur ; Arya et Zile, de leur côté, se mélangent aux uns et aux autres et le second en profite parfois pour glisser un mot à sa fille, l'air de rien. Aelle est à l'écart, mais pour une fois personne ne songe à l'intégrer dans les activités : tous savent que sa présence est exceptionnelle, ce ne serait pas dans leur intérêt d'insister au risque de la braquer.
La jeune femme a accepté la proposition de Narym de les accompagner, Gabrielle et lui, à la fête que donnent chaque année leurs parents pour fêter à la fois l'été et les anniversaires ayant lieu durant cette période. Qu'aurait-elle pu faire d'autre ? Continuer de regarder les murs de sa chambre ? Accompagner Zikomo pour une énième balade ? Faire semblant de relire ces livres qu'elle connait par cœur ? Répondre au courrier impatient d'un Oswald Johnson survolté à l'idée de la voir bientôt chez lui ? Non, rien de tout cela n'aurait pu apaiser l'immense vide en éternelle expansion qui vit en elle. Cette soirée ne pourra pas le faire non plus, mais au moins a-t-elle de quoi occuper ses yeux et ses mains.
Et puis, si elle était totalement sincère avec elle-même, elle s'avouerait que cela lui fait quelque chose ; revoir la maison de son enfance, retrouver les odeurs familières et les vieilles habitudes, la véranda qui change de décors avec les saisons, l'odeur de la forêt qui vole parfois jusqu'à la maison, l'immense jardin et les différents espaces confortables qu'il propose, la grande tour et sa bibliothèque sur trois étages. Et là-haut dans le grenier, sa vieille chambre. Aelle s'y est rendue dès son arrivée et a senti son cœur se serrer en trouvant au centre de la pièce le carton coupable de tant de discordes entre elle et sa famille ; il n'avait pas été vidé depuis février, évidemment (sa seule présence dans la maison devait horrifier sa mère, alors le vider...) et une des tentacules de Calmar le calmar, son ancienne peluche, dépassait tristement. Aelle a bien refermé la trappe derrière en elle en sortant, incapable de savoir si le sentiment qu'elle ressentait au creux de ses entrailles était de la peine ou de la colère.
Les membres de sa famille l'ont tous accueillie de façon différente. Son père a claqué une bise sur sa joue et sa main a tendrement serré son épaule, son sourire à lui seul parlait de son plaisir de voir sa fille à la maison ; Arya l'a regardé avec son regard noir, les lèvres pincées, et l'a saluée froidement d'un hochement du menton ; c'est un accueil exubérant que lui a réservé Aodren en l'abreuvant d'informations inutiles sur sa vie et en essayant, en vain, de retenir Jace et ses innombrables questions ; Zakary lui a balancé ses quatre vérités avant de la bousculer d'une grande tape sur l'épaule en avouant qu'il était « quand même un peu content » de la voir ; il était évidemment accompagné de Lounis et de la fille de ce dernier, future élève de septième année — quelle surprise de retrouver Krissel, désormais jeune femme ! disparue, l'enfant qui lui proposait des duels à l'épée, elle s'est contentée de la saluer et n'est venue qu'une fois la voir dans la soirée pour lui parler de l'une de ses lectures ; Natanaël était semblable à ses habitudes, il lui a dit « bonjour », Aelle a répondu « bonsoir » et leurs échanges se sont arrêtés là.
Toute la soirée, Aelle a eu la gorge nouée. Impossible de s'en débarrasser, et elle n'a fait que grandir au fur et à mesure des questions qu'on lui posait. Même maintenant qu'elle est en retrait et au calme, elle ne parvient pas à se détendre ni à apprécier ce moment qui ne lui apporte aucun bonheur. Sa gorge ne risque pas de se dénouer de sitôt, par ailleurs, puisqu'Aelle aperçoit sa mère qui s'approche de la chaise où elle est installée. Elle apporte avec elle un pichet remplit au trois quart qui lévite sagement dans son sillage.
« Veux-tu que je te resserve de la bièraubeurre, Aelle ? »
La voix de sa mère est toujours un peu sèche quand elle s'adresse à elle. Cela fait des années que c'est ainsi et Aelle a presque oublié quel ton elle avait lorsque les choses étaient différentes. Elle acquiesce, répond :
« S'il-te-plaît. »
Le bruit que fait le liquide ambré en tombant dans son verre occupe le silence qui s'est installé entre la mère et la fille. Aelle triture sa baguette magique pour ne pas avoir à regarder Arya, mais à son plus grand étonnement celle-ci ordonne au pichet de se poser sur la table et prend place de l'autre côté, face à son enfant. Aelle lui lance un regard inquisiteur ; Arya hausse un sourcil pour seule réponse.
« Quand sont les inscriptions pour la seconde année ? demande finalement la seconde, une main nonchalamment posée sur la table, l'autre appuyée sur le dossier de sa chaise, le regard tourné loin de sa fille dont le cœur a trébuché en entendant la question.
— C'était la semaine dernière. »
Réponse brève pour un sujet dont elle n'a aucune envie de parler. Son rythme cardiaque s'affole et elle cherche, en vain, une distraction pour changer de sujet ou lui permettre de s'en aller, peu importe tant que cela empêche sa mère de poursuivre. Mais rien n'arrive et Arya n'est pas du genre à se laisser intimider par la réponse laconique d'Aelle.
« Et quand est ta rentrée ? »
Il n'y a aucune place pour l'hésitation dans sa façon de parler. Il n'y a rien qui l'encourage à croire que sa fille puisse ne pas continuer en seconde année — elle a après tout tenu un discours opposé tout du long de l'année lorsqu'elle daignait discuter avec son père et a toujours argué qu'elle ferait des études longues. Puisqu'Aelle ne lui parle pas et se confie encore moins à elle ou à un autre membre de sa famille, impossible pour Arya d'imaginer que les choses puissent être différentes. Et ce n'est pas Aelle qui peut la contredire puisqu'elle est embourbée dans un silence inconfortable qui attire sur elle le regard perplexe de sa mère.
« Et bien ? fait cette dernière d'une voix sèche. C'est une question trop indiscrète à laquelle tu ne veux pas répondre, c'est ça ?
— Non, réplique la plus jeune d'une voix rauque. Ma rentrée est le 6 septembre. »
Aussi étonnant que cela soit, le mensonge n'a jamais mis Aelle à l'aise. Elle n'a jamais vu l'intérêt de mentir : la vérité est toujours sortie de sa bouche, qu'importe que cela déplaise. Et plutôt que de mentir, elle a toujours préféré garder le silence, affirmer sans détour qu'elle ne voulait rien dire ou, à l'occasion, faire des omissions. Mais le mensonge ? Elle déteste cela car cela lui donne l'impression de se mentir à elle-même et de bafouer les valeurs qu'elle a scrupuleusement suivit toute sa vie — ou du moins depuis qu'elle est en âge de comprendre quel caractère était le sien et quelle ligne directive elle voulait pour ses propres comportements. Alors pourquoi mentir aujourd'hui ? Pourquoi ne tout simplement pas avouer qu'elle ne poursuit pas ses études, qu'elle se consacre désormais à ses recherches et qu'elle travaillera dans un domaine qui correspond à sa formation ? Tout simplement parce que cela engendrerait des « pourquoi ? » et que sa non-réponse réveillera les colères latentes autour d'elle. Mais il y a une autre raison qu'Aelle est incapable de comprendre : la honte, simplement la honte de son échec, de son passage au rattrapage, des mois difficiles qu'elle a passés, du mal-être qu'elle sait responsable de son échec et qu'elle considère comme une preuve de faiblesse irrévocable qu'elle ne pourra jamais accepter. Alors Aelle préfère mentir car les choses lui paraissent plus simples ainsi.
« Bien, » répond sa mère.
Et le silence retombe de nouveau entre elles.
Si Arya avait une moins grosse fierté, elle aurait pu ravaler sa colère pour continuer la discussion et essayer de raccrocher les morceaux avec sa fille qui lui manque bien plus qu'elle ne veut bien se l'avouer. Et si Aelle avait un ego moins prononcé, elle aurait pu la questionner sur les dossiers de ses patients comme elle le faisait plus jeune, ce qui aurait constitué le premier pas dont a besoin sa mère pour dégonfler sa fierté. Mais Arya a une fierté qui l'étouffe et Aelle un ego qui prend de la place, alors le silence perdure, jusqu'au moment où un Zakary hilare titube jusqu'à elles en quête du pichet de biéraubeurre. Alors Arya en profite pour servir son fils et s'éloigne afin de poursuivre sa tournée, secrètement heureuse de ne plus avoir à supporter leur silence plein de tensions. Elle laisse derrière elle sa fille qui ressent exactement le même soulagement.
Chronique d'une déchéance
Mercredi 18 août 2049
La ruelle serpente dans l'obscurité, camouflant les silhouettes sombres qui s'abritent de la pluie sous les auvents et facilitant les échanges douteux qui sont monnaie courante dans l'Allée des Embrumes. Aelle n'est elle-même qu'une forme aux contours obscurs dans la nuit, camouflée par une longue cape noire qu'elle a l'habitude de porter lorsqu'elle vient ici. Cette fois-ci, elle ne s'aventure pas du côté de la librairie Bishop et encore moins vers Barjow & Beurk. Elle a pour objectif le magasin de potions et d'ingrédients de potion. Elle n'a pas pensé nécessaire de faire un tour dans les boutiques correspondant à ces marchandises sur le Chemin de Traverse car elle sait qu'elle ne trouvera pas ce qu'elle recherche.
Comme la plupart des habitués de l'Allée des Embrumes, Aelle sait tendre l'oreille et elle a entendu parler du marché noir — et même sans tendre l'oreille, elle savait déjà que toute société a son commerce secret, il suffit de savoir le trouver. Là est le problème : elle est incapable de mettre la main sur la moindre piste et bien qu'elle soit au courant que ce genre d'affaires se fait au détour d'une ruelle à l'abri des regards, elle persiste encore de temps en temps à sillonner l'Allée dans l'espoir de surprendre une affaire en cours et d'en profiter à son tour.
Aelle aurait pu se procurer de l'onguent d'amnésie du Dr. Oubbly avec un peu d'effort et une bourse bien pleine, mais voilà, pour une personne aussi méfiante et aux économies dilapidées il est plus facile de fabriquer ses propres potions que de se laisser vendre des mixtures ou des ingrédients à la provenance douteuse et aux effets possiblement néfastes. Évidemment, la sorcière a fabriqué il y a quelques semaines sur son lointain Plateau un onguent d'amnésie avec la fiole du fleuve de Léthée qu'elle avait en sa possession, ressentant l'envie présente de diminuer la force des pensées noires qui jamais ne cessent de la hanter. Pendant un temps, penser à Kristen, à sa famille, à son futur lui a paru d'une simplicité enfantine et ne présentait aucun caractère désagréable. Puis l'effet a cessé, le chaudron de potion s'est vidé et cela a été plus compliqué encore de subir les attaques incessantes de ses monstres de pensées. D'où le besoin de se procurer les ingrédients nécessaires à la fabrication de cette potion.
C'est donc dans la frustration qu'Aelle découvre les aléas du commerce noir : quand bien même elle aurait trouvé les bons interlocuteurs, elle se serait rendu compte que les marchands n'ont pas toujours les bons ingrédients à proposer et que le prix est souvent au-delà de ses moyens.
Bien qu'elle soit prise dans un maelström d'émotions envahissantes et de mauvais souvenirs, qu'elle souffre d'une profonde affliction et qu'elle ait perdu le goût des passions qui l'ont toujours poussée en avant, il y a une chose pour laquelle Aelle a encore une motivation, une chose qui la fait avancer et qui la tirera toujours des bas-fonds croupissant de ses propres pensées négatives : la quête de la solution qui apaisera ses tourments. L'utilisation d'un sortilège noir tronquant ses souvenirs douloureux n'était que le commencement de cette quête, s'en suivra des tâtonnements, des essais infructueux, elle se tournera vers les sombres dérives de l'humanité, enfumera ses poumons dans l'espoir que le tabac agisse sur ses pensées, tentera de les noyer dans des boissons qui la rendra malade, plongera dans le monde incertain et dangereux d'une magie qui l'attire pour sa violence et son besoin d'intentions noires — et sa quête durera indéfiniment parce que dans sa grande fidélité elle tirera toujours Aelle vers d'autres horizons encore plus obscurs et dangereux. Et Aelle lui en sera éternellement reconnaissante.
La ruelle serpente dans l'obscurité, camouflant les silhouettes sombres qui s'abritent de la pluie sous les auvents et facilitant les échanges douteux qui sont monnaie courante dans l'Allée des Embrumes. Aelle n'est elle-même qu'une forme aux contours obscurs dans la nuit, camouflée par une longue cape noire qu'elle a l'habitude de porter lorsqu'elle vient ici. Cette fois-ci, elle ne s'aventure pas du côté de la librairie Bishop et encore moins vers Barjow & Beurk. Elle a pour objectif le magasin de potions et d'ingrédients de potion. Elle n'a pas pensé nécessaire de faire un tour dans les boutiques correspondant à ces marchandises sur le Chemin de Traverse car elle sait qu'elle ne trouvera pas ce qu'elle recherche.
Comme la plupart des habitués de l'Allée des Embrumes, Aelle sait tendre l'oreille et elle a entendu parler du marché noir — et même sans tendre l'oreille, elle savait déjà que toute société a son commerce secret, il suffit de savoir le trouver. Là est le problème : elle est incapable de mettre la main sur la moindre piste et bien qu'elle soit au courant que ce genre d'affaires se fait au détour d'une ruelle à l'abri des regards, elle persiste encore de temps en temps à sillonner l'Allée dans l'espoir de surprendre une affaire en cours et d'en profiter à son tour.
Aelle aurait pu se procurer de l'onguent d'amnésie du Dr. Oubbly avec un peu d'effort et une bourse bien pleine, mais voilà, pour une personne aussi méfiante et aux économies dilapidées il est plus facile de fabriquer ses propres potions que de se laisser vendre des mixtures ou des ingrédients à la provenance douteuse et aux effets possiblement néfastes. Évidemment, la sorcière a fabriqué il y a quelques semaines sur son lointain Plateau un onguent d'amnésie avec la fiole du fleuve de Léthée qu'elle avait en sa possession, ressentant l'envie présente de diminuer la force des pensées noires qui jamais ne cessent de la hanter. Pendant un temps, penser à Kristen, à sa famille, à son futur lui a paru d'une simplicité enfantine et ne présentait aucun caractère désagréable. Puis l'effet a cessé, le chaudron de potion s'est vidé et cela a été plus compliqué encore de subir les attaques incessantes de ses monstres de pensées. D'où le besoin de se procurer les ingrédients nécessaires à la fabrication de cette potion.
C'est donc dans la frustration qu'Aelle découvre les aléas du commerce noir : quand bien même elle aurait trouvé les bons interlocuteurs, elle se serait rendu compte que les marchands n'ont pas toujours les bons ingrédients à proposer et que le prix est souvent au-delà de ses moyens.
Bien qu'elle soit prise dans un maelström d'émotions envahissantes et de mauvais souvenirs, qu'elle souffre d'une profonde affliction et qu'elle ait perdu le goût des passions qui l'ont toujours poussée en avant, il y a une chose pour laquelle Aelle a encore une motivation, une chose qui la fait avancer et qui la tirera toujours des bas-fonds croupissant de ses propres pensées négatives : la quête de la solution qui apaisera ses tourments. L'utilisation d'un sortilège noir tronquant ses souvenirs douloureux n'était que le commencement de cette quête, s'en suivra des tâtonnements, des essais infructueux, elle se tournera vers les sombres dérives de l'humanité, enfumera ses poumons dans l'espoir que le tabac agisse sur ses pensées, tentera de les noyer dans des boissons qui la rendra malade, plongera dans le monde incertain et dangereux d'une magie qui l'attire pour sa violence et son besoin d'intentions noires — et sa quête durera indéfiniment parce que dans sa grande fidélité elle tirera toujours Aelle vers d'autres horizons encore plus obscurs et dangereux. Et Aelle lui en sera éternellement reconnaissante.
— Fin —