Solo Face-à-face

RUBY, 14 ans
1er septembre 2047
Table de Gryffondor, Grande Salle, Rez-de-chaussée

Précédemment — La rivalité aux deux visages.


[it's a fire]

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Aussi immobile qu'une statue, j'aimerais pouvoir dire que cette soirée m'est insignifiante, que sa saveur ne m'est pas particulière, qu'elle atteint des sommets d'anodinité. Mais, si je ravale ma dignité et que je redeviens honnête avec moi-même, alors je réalise que toutes ces convictions ne sont que fumée. Vaste comédie soigneusement orchestrée par mes soins, amas de mensonges choisis dont les échos me reviennent soudainement.
J'ai encore en moi cette âpreté qui ne m'a pas quittée depuis que ma sœur s'est jointe à moi pour son premier trajet jusqu'au château. Je ne réalise pas très bien qu'il n'y a pas de retour en arrière possible, qu'elle s'apprête à me hanter de sa présence pour les années à venir, et qu'il n'y a rien que je puisse y faire. J'ai tant redouté ce jour qu'il me fait l'effet d'un mirage. Je ne suis pas vraiment là, c'est presque comme si j'anticipais une fois de plus ce qui se déroule sous mes yeux.

Mon regard aimerait ne pas être autant aimanté au groupe de Premières Années qui s'est formé devant l'estrade professorale. Surtout, il aimerait se décrocher de la chevelure châtain qui me rappelle la mienne, quatre ans auparavant. À vrai dire, jamais une Cérémonie de Répartition ne m'a autant transportée dans le passé que celle qui se joue devant mes yeux. La litanie du Choixpeau s'évapore dans les airs, les mots retentissent mais je n'en retiens que de vagues sonorités. Je suis ailleurs, je suis ici mais pas maintenant. Je me revois m'assoir devant l'assemblée le cœur léger, énième après des milliers. Je ne sais plus exactement ce que le vieux Choixpeau m'avait susurré à l'esprit. Je me rappelle du goût amer de sa décision, que je n'avais pas immédiatement comprise, que j'avais longtemps regrettée. D'un bref mouvement de tête, je jette un coup d'œil à la table des Serdaigle. Idée stupide, que je regrette aussitôt comme l'on regrette une récidive, une rechute face à une mauvaise habitude. En voyant les Bleu et Bronze ainsi rassemblés, je réprime la pointe d'envie qui me prend subitement au dépourvu, cette traîtresse, qui me fait comprendre que le magnétisme qu'exerçait sur moi cette maison ne s'est pas totalement dissipé au fil du temps, comme je l'avais soigneusement planifié. Je ne sais pas très bien pourquoi ce charme opère encore, aussi sournoisement que cela. Je n'identifie pas très bien la cause de cette convoitise dévorante. Je n'aime tout simplement pas y penser, alors je reporte mon attention sur la Cérémonie qui débute. Ou plutôt, j'écoute d'une oreille distraite les quelques mots prononcés par le sous-directeur, Featherstone, qui s'apprête à énumérer les noms des nouveaux arrivants. J'attends, j'attends.

Vient le tour d'Everheart, Amelia. Et mon cœur tombe comme une pierre au fond de moi.

belle, romantique, rouge (Paige 2026)

Solo Face-à-face
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AMELIA, 11 ans
1er septembre 2047
Grande Salle, Rez-de-chaussée


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La sensation est étrange. Évidemment que j'ai répété cet instant au fond de moi depuis des semaines, des mois sûrement. Je suis au bord de l'entre-deux, pas encore répartie parmi les miens mais suffisamment préparée pour déjà connaître l'effet que ça fait. Mon esprit anticipe la scène, ma mémoire se prépare à la graver à tout jamais dans mes souvenirs. Je me vois déjà me rappeler de ce moment. Les corps autour de moi deviennent des simulacres qui s'animent et se bousculent, s'éparpillent distraitement pour mieux me laisser la place. Le Choixpeau reproduit les mêmes mimiques depuis de longues minutes. De temps en temps, son expression change, traduit une incertitude ; puis il reprend contenance.

Si je me suis déjà posé la question de ma future maison ? Naturellement. Je serai une Serdaigle, comme ma mère. « Maman, je porte fièrement les couleurs de la maison de l'Aigle. Tout va bien. Je t'embrasse. » Voilà sûrement les mots que je coucherai sur ma première et prochaine lettre à son intention. Ou quelque chose de ce genre. Je n'ai pas le temps d'en étoffer le contenu : mon nom retentit aux oreilles de l'assistance toute entière. Évadé de la bouche du sous-directeur, les yeux de ce dernier se posent sur moi alors que je me mets en mouvement, le pas lourd mais le cœur léger.

Amelia Everheart. La cadette des deux sœurs.

Le Choixpeau posé sur mes cheveux, les traits de mon visage se renfrognent. Lui était-il nécessaire, à ce vieil objet radoteur, de me rattacher ainsi à Ruby ? Ne suis-je donc personne lorsque je ne suis pas associée à elle ? Ne puis-je pas commencer à exister en tant qu'Amelia et non en tant que sœur ?

Je vois que tu débordes d'une envie de te démarquer. Que tu voudrais mettre ton intelligence à l'épreuve. Que ton inventivité ne demande qu'à être comprise. Bien : tout cela me semble clair. Ce sera...

Serdaigle. C'est la sentence qui tombe. Un sourire vient me retrousser les lèvres. Beaucoup de cinéma pour un dénouement finalement dénué de toute surprise.

Je pourrais presque sentir les œillades brûlantes que Ruby lance en ma direction. Je descends les marches de l'estrade professorale sans daigner lui décocher un regard. Est-ce toujours bien mon problème, cette rancœur qu'elle nourrit à mon égard ? Est-ce toujours bien utile de m'en préoccuper, d'ailleurs ? Je n'en suis pas certaine. C'est même en m'approchant de ma tablée que mon impression se confirme : tous ces élèves qui se réjouissent de voir une nouvelle recrue rejoindre leurs rangs, l'ardeur avec laquelle ils m'accueillent sur leurs bancs, tout cela me réconforte et chasse mes pensées loin de ces questionnements stériles.

belle, romantique, rouge (Paige 2026)

Solo Face-à-face
RUBY

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Tous ces regards tournés vers ma sœur, ils me donnent un semblant de vertige. Voilà que sous le feu des projecteurs se retrouve celle que je peux me targuer de connaître mieux que quiconque dans cette salle. J'ai une sacrée longueur d'avance sur tous ces autres qui la dévisagent, simplement parce que j'ai déjà fait partie de sa vie et que personne ici ne peut en dire autant. Cette échappatoire viendrait presque régler son compte à la sensation qui me dérange, rien qu'un besoin impérieux de contrôle sur sa vie, mais rien que je ne m'avouerais, surtout pas ce besoin qui d'ordinaire ne m'intéresse pas tant, et qui reste caché là quelque part au fond de moi. Non, ce n'est pas tous les jours que l'objet de toutes mes préoccupations s'offre à la vue de centaines d'inconnus prêts à la connaître, et ce dans le plus grand des calmes.
J'occulte les murmures venus de nulle part, ceux qui me soufflent que je n'ai jamais aimé la voir capter toute la lumière ; ce ne sont que des mots conçus pour m'atteindre, pas des données concrètes. Tournée vers les Rouge et Or qui peuplent ma tablée, je suis la seule à contempler leurs visages plutôt que celui d'Amelia. Le spectacle y est plus distrayant, moins banal. Certains autour de moi somnolent déjà, d'autres semblent absorbés dans une rêverie qui impliquerait les centaines de bougies qui flottent au dessus de nos têtes. Mais les réflexions du Choixpeau, celles qu'il marmonne à demi-mot, celles qui parviennent à nos oreilles, ces réflexions me ramènent inexorablement à ce qui se joue sur l'estrade, cette scène à laquelle je tourne le dos.

Serdaigle. Je ne peux retenir une exclamation ; de surprise ou d'horreur, c'est du pareil au même. Personne ne m'entend, parce que la Grande Salle se mue en un réceptacle de cris et d'acclamations, qui retentiront de nouveau dans cinq minutes, puis dix, puis quinze, et ce toute la soirée jusqu'à ce que les noms sur la liste soient épuisés. Mais ces cris qui encensent Amelia sont autant d'armes blanches qui m'atteignent sans prévenir. À trop vouloir oublier que ma sœur serait un jour la bienvenue parmi ces murs, j'ai manqué de l'imaginer parmi nous. Elle est pour moi si étrangère à ce monde dont elle ne connaît rien que chaque maison sonne plus faux que la précédente. Elle n'a rien d'une Gryffondor, ou bien d'une Serpentard, encore moins d'une Poufsouffle. Elle n'a rien de véritablement original, créatif ou bien sage. Elle n'est pas si intéressante que cela, au fond ; elle n'a pas grand chose pour elle, oh, je pourrais continuer encore longtemps. Dans un déraisonnable élan de curiosité, je pose enfin les yeux sur Amelia. Son sourire me tord le ventre. Je me surprends à penser que ce soir, c'est elle qui a gagné, et mes pensées enchaînent, bien trop vite : serait-ce cela, mon quotidien, désormais ? rien qu'une lutte perpétuelle entre deux sœurs où chaque jour mérite d'être conquis par la force jusqu'à ce que cèdent les liens du sang ?
Le château est mon refuge, le calme l'est aussi, et je ne supporterai pas de rester une seconde de plus dans l'œil de ce drôle de cyclone. Je m'extirpe de ma place, prétextant une faiblesse ou quelque malaise, avant de passer les portes de la Grande Salle à grands pas, prête à déambuler sans but loin d'Amelia, n'importe où, pourvu que je m'éloigne de l'air qu'elle respire, ce même air qui me fait suffoquer.




fin.

belle, romantique, rouge (Paige 2026)