Écosse Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves

Cette fois-ci, je prends soin d'atterrir sur le toit de l’un des bâtiments centraux de la forêt au pied de l’éperon rocheux, non sans récolter de nombreuses coupures et déchirures pour avoir osé voler aussi bas parmi les arbres. J’avance à tâtons, ce qui rend mon exploration plus lente que la veille. À chaque fois que je pénètre dans un bâtiment, j’envoie une boule lumineuse comme éclaireuse : une fois, son éclat inhabituel a débusqué un quintaped qui a grimpé à toute allure les escaliers, grognant, bavant, rageant de voir une chose inconnue débarquer sur son territoire. Cette fois-ci, ma technique est plus réfléchie : faire sortir les quintaped de leur cachette, les expulser hors de la maison (parfois au détriment d’un meuble ou deux quand ils se rebellent ou même de quelques bleus puisque ces foutus créatures ont la sale habitude de me percuter de toutes leur force) et protéger les points d’entrée du bâtiment afin de pouvoir explorer celui-ci en toute quiétude.

J’explore plusieurs immeubles de cette façon, lentement, m’arrêtant sur chaque détail intriguant ; la poussière balayée sur le linteau d’une cheminée, une trace de magie plus récente dans ce qui a un jour fait office de salon, la porte fermée d’une chambre dont l’intérieur est étrangement bien conservé. Je fouille, je me questionne, je perds du temps avec des pistes vaines. Mais à aucun moment je ne trouve le moindre indice pouvant prouver que Kristen Loewy a mis les pieds sur cette île.

Je poursuis ainsi durant de longues heures, je m’arrête à peine pour grignoter lorsque le soleil est à son zénith. L’astre finit par quitter définitivement le ciel, recouvert par une épaisse couche de nuages qui fait pleurer sur l’île son crachin glacé. Plusieurs fois, je suis forcée de transplaner subitement pour échapper à l’arrivée d’un groupe de quintapeds alertés par mon bruit. Une fois alors que j'atterrissais sur un balcon d’une maison, une autre fois en souhaitant aller voir de plus près un établi situé sur le côté d’une grande demeure. Ces fuites forcées me prennent plus de temps que nécessaire, puisque je préfère la prudence à la précipitation ; à chaque fois, je dois attendre que les créatures quittent les lieux pour repartir à mon exploration. Et indubitablement, la fin de journée se rapproche de plus en plus.

L’heure du thé est déjà passée lorsque je m’élève au-dessus la forêt sur mon balai. Installée à califourchon sur le manche, un Umbrella dressé au-dessus de la tête, j’écris difficilement sur mon carnet mes dernières remarques. Le plan que j’avais commencé à griffonner la veille s’est rempli de carrés barrés de croix représentant chacun des bâtiments fouillés. Ce que je craignais me saute alors au visage : j’ai exploré tous les bâtiments de cette partie de l’île. Chaque maison, chaque cabane en bois, chaque recoin, j’ai lancé à chaque fois un Sortilège de révélation de traces. Mon cœur se creuse subtilement. Pour la première fois depuis que j’ai découvert le message secret dans le tableau de l’Ombre de la mort, je doute : et si elle me menait en bateau ? et si elle avait complètement disparu ? Cette idée est trop effrayante pour que je puisse y croire. Le simple fait d’y penser me fait ressentir une si grande détresse que je préfère étouffer ça sous une détermination déguisée : si je n’ai pas retrouvé physiquement sa trace, alors il est temps de passer réellement à la magie. Sillonner toute l’île en lançant le Sortilège de révélation jusqu’à ce que je la trouve. Oui, c’est la seule solution. Je vais la trouver. Je répète ces mots jusqu’à y croire, pour ne pas laisser la place à la crainte de s’installer. Je ne pourrais pas le supporter si cette piste ne menait nulle part. Je le sais comme on sait parfois que la fatigue est à deux doigts de nous rendre fou, que la haine s’apprête à nous ôter toute humanité : je sais que je mourrais de ne pas la retrouver, je mourrais à l’intérieur de moi, dans mon cœur et dans mon âme. Une telle chose n’arrivera jamais.

Écosse Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
C’est la pluie qui m’arrache à mes pensées effrayées. Le crachin se transforme en hallebardes en une fraction de seconde. Du temps triste et maussade, on passe à la tempête qui tonne et qui gronde. La pluie dégouline le long de mon parapluie invisible et le froid s’intensifie. L’horizon se bouche soudainement, brouillé par l’eau qui tombe du ciel. C’est comme si le monde avait décidé de se refermer sur moi. Je jure entre mes dents et plisse les yeux pour retrouver mon chemin ; dans l’obscurité de cette tempête, c’est comme si la droite et la gauche s'inversaient, comme si le haut devenait le bas et le bas le haut. Je n’y vois rien. Rien, si ce n’est cette forme noirâtre qui s’élève dans le ciel comme un monstre géant, une forme giganteste, un titan de roche. L’éperon rocheux ! Je me penche sur mon balai pour m’en approcher, faisant de cette seule partie du paysage visible ma boussole et mon phare.

Le tonnerre éclate tout à coup au-dessus de ma tête, le ciel se déchire, le monde se dessine de couleurs grises lorsque la lumière de l’éclair illumine la forêt et dessine les contours effrayés de la crête acérée. Là, en bas, je discerne un reflet blanchâtre avant que l’éclair ne s’éteigne. Cela me suffit pour trouver un nouveau cap malgré l’obscurité qui se referme sur moi comme une gangue : la maison isolée près du mur de roche, celle dans laquelle le quintaped m’a déchiré le mollet ! Je fonce dans sa direction, les yeux plissés pour éviter les gouttes de pluie. J’abandonne là mon Umbrella, de toute manière le vent rend le sortilège inutile et je suis déjà trempée de la tête au pied. Je vole beaucoup trop vite pour la débutante que je suis, mais j’ai trop peur de perdre mon chemin dans la tempête pour ralentir. Et ma détermination paye puisque bientôt les contours de la maisonnette se dessinent, promesses d’un abri plus que bienvenu.

Ayant un souvenir tenace de la fenêtre que j’ai faite exploser pour m’enfuir hier, je contourne la maison jusqu’à atteindre la vitre brisée. Je m’y faufile et atterris avec bonheur sur le sol usé de la chambre. D’un sortilège, je répare la fenêtre cassée. Le son de la pluie résonne sur le toit et les vitres, et le tonnerre gronde au-dessus de la maison. Les doigts crispés sur ma baguette magique et les yeux écarquillés pour mieux y voir dans la pénombre, je tends l’oreille. Seul le murmure de la maison me répond, le bois qui craque, le vent qui s’immisce par un interstice dans le toit. Je n’entends aucun grognement, aucun raclement. Mais la prudence est de mise : j’envoie ma boule de lumière explorer les lieux et j’attends patiemment dans la chambre poussiéreuse qu’elle débusque une quelconque créature.

De longues minutes passent et rien ne s’échappe en grondant d’un placard ou d’un recoin obscur. Incapable de m’apaiser pour autant, j’explore chacune des pièces de la maison pour m’assurer de mes propres yeux que je suis bien seule dans les lieux. L’odeur de la poussière est omniprésente, le parquet craque sous mes pieds. Je passe chaque pièce au peigne fin, celles du premier étage comme celles du rez-de-chaussée, jusqu’à être rassurée : il n’y a plus aucun quintaped dans cette maison.

Ce n’est qu’alors que je m’autorise à me détendre. J’ôte ma cape mouillée, je me sèche d’un coup de baguette, je dépose mes affaires sur le sol près de la cheminée dans laquelle j’allume un feu réconfortant. Dehors, la tempête fait toujours rage. Je m’assieds en tailleur par terre, mon carnet ouvert devant moi, et je griffonne silencieusement, bercée par la mélodie de la pluie.

Plus tard, je ressentirai une grande honte de ne pas l’avoir aperçue dès le départ. Brièvement, je maudirai mon manque d’observation avant que la peine ne vienne tout détruire. Mais pour le moment, la seule chose à laquelle je pense en apercevant cette petite figurine posée négligemment sur la table du salon, un objet dont j’aperçois à peine les contours parce qu’elle est trop petite et trop loin de moi, c’est : « Merlin, que les gens ont mauvais goût de s’encombrer de telles babioles ! ». Sur ce jugement hâtif, je repars à mes notes sans ne plus faire attention à la statuette. Ce n’est qu’une bonne heure plus tard qu’elle attire de nouveau mon regard, au moment où je me lève pour me dégourdir les jambes. J'erre sans but dans le salon, l’esprit à des lieux de ce qui devrait me préoccuper réellement, et sans y penser je m’approche de la chose. Je pense d’abord voir un abraxan miniature, avant d’imaginer un griffon. Mais quand je me penche pour mieux regarder la figurine, poussée par une curiosité que je jugerai plus tard comme n’était pas totalement naturelle, la vérité se dévoile à moi, aussi brutale et douloureuse qu’un coup de poing dans l’estomac. Parce qu’il s’agit de la figurine d’un loup avec des ailes de dragon et que cette vision me ramène à deux souvenirs en particulier qui me foudroient sur place.

Écosse Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Le souffle court, je reste un long moment à observer la figurine sans oser bouger, sans oser respirer, même. Mes entrailles noués douloureusement, ma gorge bloquée par un espoir que je suis incapable de retenir, mon esprit éteint, stoppé par les souvenirs qui remontent avec une violence inouie. Je me revois dans les couloirs de Poudlard, à me promener impunément hors de mon dortoir pendant le couvre-feu ; je revois ce loup spectral qui m’observe de son regard sauvage, la pointe de ses oreilles qui s’éloigne quand il m’enjoint à le suivre dans le château. Jusqu’à elle. Et puis, plus tard, les aîles d’un noir ébène de la vouivre lorsque celle-ci a pris son envol dans le ciel écossais, avec sur son dos la silhouette étroite mais puissante d’une femme que j’ai admiré sans honte et sans gêne pour la première fois ce jour-là.

Un patronus de loup et Chaofeng, la vouivre de Kristen Loewy.
Une figurine d’un loup avec des aîles.

« C’est vous… »

Mon murmure dépasse à peine la frontière de mes lèvres. Ma voix est éraillée, mes yeux écarquillés. J’ai envie de rire et de crier en même temps. À la place, je me redresse, mon cœur battant comme un tambour contre ma cage thoracique. Mes gestes sont mécaniques lorsque j’attrape ma baguette magique. Je murmure un sortilège qui dévoile ce que je sais déjà : la magie qui imprègne cette statue est trop récente pour qu’elle soit une trace des clans qui ont vécu ici il y a une éternité. C’est elle. Là, devant moi. C’est elle.

Le calme qui m’envahit est étrange. Je pensais sauter de joie lorsque je trouverai un indice, mais à la place de ça j’ai l’impression de ne rien ressentir du tout. Mon instinct de sorcière m’empêche d’attraper la statuette avec les doigts : il y a de fortes chances pour qu’il s’agisse d’un portoloin, ce qui expliquerait tout. L’exploration infructueuse de l’île et l’absence de vie humaine dans les parages. Où me mènera ce portoloin ? dans un endroit où je devrais encore me battre pour retrouver sa trace ou dans sa maison ? M’attend-elle ? Sait-elle que je suis ici, que je m’approche d’elle ? Je l’imagine installée dans un fauteuil à l’image de celui qu’elle avait dans son bureau à Poudlard. Un grand fauteuil dans lequel son visage aux traits escarpés me paraîtrait sévère. J’imagine son regard bleu, son regard d’eau posé sur moi, sublimé par la mèche blanche qui barre sa chevelure sombre. J’imagine sa voix, son léger accent, son timbre cassant. Que me dira-t-elle en premier ? Elle ne me saluera pas, non. Elle ne sautera pas de joie, non. Non. Elle me dira : « Enfin. Je t’ai attendu longtemps, Aelle ». Et lorsque j’entendrai sa voix qui m’a manqué comme un membre me manquerait si on me l’arrachait, je sentirai couler en moi un pur sentiment de bonheur et de joie. Quelque chose de si beau et de si fort que ça étouffera tous mes sens. Je resterai figée devant elle, figée dans mon corps, figée dans mon cœur, figée dans mon existence.

Je ne parviens pas à imaginer la suite et je n’en ai pas envie. Je me redresse lentement, la gorge tellement nouée que je dois déglutir à plusieurs reprises avant que la douleur s’estompe. Je retourne m’assoir près de la cheminée, la tête vide et le cœur débordant. Un long moment passe sans que je ne réagisse. Je garde les yeux braqués sur la figurine de peur de la voir disparaître si j’ose détourner le regard. Un long moment sans que rien ne se passe, sans que je pense, sans que j’espère, sans que j’attende, sans que je haïsse.

Je sais ce que je dois faire.

J’abandonne mes affaires sur place. Je n’emporte rien d’autre que ma baguette magique.

Écosse Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Une poignée de minutes plus tard, je suis de retour au Pays de Galles où un soleil brûlant et brillant m’éblouit. La chaleur et le bruit agressent mes sens anesthésiés par la découverte que je viens de faire. Je trébuche dans les escaliers pour monter jusqu’à l’appartement de Narym, je me cogne contre les murs. Je suis là sans être là. Mon esprit est à des miles de là. Mon coeur est avec lui.

Je prends le temps d’avaler une grande goulée d’air avant de pousser la porte d’entrée. Derrière m’accueille une scène qui ne m’étonne pas : Narym, son grand corps allongé sur le canapé, et Zikomo, roulé en boule sur le fauteuil. La voix du second s’éteint lorsqu’il m’aperçoit. Il se redresse aussitôt.

« Aelle, enfin de retour !
Bonjour Ely ! me salue vivement Narym en se levant. Tu rentres plus tôt que prévu. Tu veux une tasse de thé ? »

Zikomo a les oreilles dressées du bonheur. Les lèvres de Narym sont étirées par un doux sourire. Ils sont heureux, chacun à sa manière. Je refuse la proposition du second d’un mouvement de tête. Du menton, j’invite mon petit compagnon bleu à me suivre dans la chambre, ce qu’il fait sans rechigner, non sans avoir jeté un regard perplexe à mon frère.

« Que se passe-t-il ? dit Zikomo lorsque je ferme la porte de ma chambre derrière lui. Tu as l’air… Et bien, je n’en suis pas certain.
Ça va, » mens-je en me dirigeant vers l’armoire.

J’attrape une robe de sorcière propre, un pantalon, des sous-vêtements.

« Je vais être… Je crois que je vais être…, hésité-je, trébuché-je en fourrant mes vêtements dans un sac. Oui, je vais être absente quelques jours. Je crois. »

Zikomo m’offre du silence pour seule réponse. Je me redresse pour le regarder. Ses oreilles sont plaquées sur son crâne.

« Tu l’as retrouvée ? me demande-t-il d’une petite voix.
Ouais. »

Je rechigne à l’idée de lui dire quoi que ce soit. Kristen a toujours été mon secret. Mon secret à moi, rien qu’à moi. Zikomo le sait très bien, c’est pour ça qu’il ne pose pas davantage de questions, qu’il n’insiste pas.

« Je viens avec toi ! exige-t-il cependant en sautant sur le lit, aussi déterminé qu’il l’a toujours été à me protéger.
Non, refusé-je en secouant la tête, un rire nerveux au bord des lèvres. Non, c’est bon. Je dois… Je vais… Enfin, tu sais. J’y vais. Je reviendrai vite. »

Mes gestes sont frénétiques, affolés. Avec un temps de retard, mon corps réagit enfin à la découverte de la statuette. L’impatience me rend fébrile. Quelque chose se creuse au creux de mon ventre ; pourquoi suis-je rentrée ? J’aurais dû attraper le portoloin tant que c’était possible, je n’aurais pas dû rentrer, perdre du temps !

« Je n’aime pas te savoir si loin de moi, seule.
Je ne serai pas seule. »

Je passe la lanière sur mon épaule et me tourne pour observer le Mngwi. Petit renard d’encre, ses grands yeux mordorés brillants d’inquiétude. J’ai un très bref instant d’empathie ; j’appuie un genou sur le lit et me penche sur lui pour le caresser d’un geste tendre. Un sourire nerveux m’étire les lèvres.

« Tout va bien, Zik. Ça va être… »

Il n’existe aucun mot dans le dictionnaire anglais qui pourrait décrire ce que je ressens actuellement. Aucun.

« Tout va bien, je rentre vite, ok ? soufflé-je en me dirigeant vers la porte de la chambre d’un air pressé. Je n’sais pas trop quand, mais je rentrerai. »

Les mots se bousculent au bord de mes lèvres. Je n’ai pas le temps d’expliquer que je ne sais pas quand je vais rentrer, que je compte bien noyer Loewy sous les questions, sous les exigences, sous ma colère, sous mes reproches. Combien de temps me faudra-t-il pour lui faire payer cette année d’abandon ? Combien de temps pour réussir à la quitter pour repartir à ma vie ? À quoi ressemblera ma vie après ces retrouvailles ? Je n’en sais rien, Zikomo. Je ne sais pas, je ne sais plus, et je n’ai pas envie de savoir. Si tu savais comme je meurs de peur. Je m’immobilise sur le pas de porte et soutiens son regard. Pendant un instant, je m’imagine rester ici. M’enfermer dans la chambre, ne plus jamais en sortir, ne plus penser à elle, ne plus la chercher. Ne pas me confronter à sa déception, à sa froideur, à sa distance. Puis le moment passe, je me détourne de Zikomo et retourne dans le salon.

« Tout va bien, Aelle ? »

Narym. Je l’avais oublié. Il poireaute au milieu de la salle à manger comme s’il avait hésité ces dernières minutes à venir toquer à la porte de la chambre. Je le contourne tout en évitant de croiser son regard sérieux.

« Je vais être absente un petit peu, je te préviens juste pour pas que tu t’inquiètes, débité-je rapidement.
Mais…, commence-t-il en me suivant jusqu’à la porte d’entrée.
Je ne sais pas exactement quand je rentre.
Mais Zikomo ne vient pas avec toi ?
Hein ? Non. Non, non, il reste ici avec Nyakane. Je dois juste faire un truc. J’y vais, Nar.
Mais Aelle, attends ! »

Je suis déjà sur le palier, une main sur le garde-corps, prête à disparaître, transplaner, foncer vers l’Île de Drear pour attraper ce portoloin qui n’attend que moi. Quand je pose mes yeux sur Narym, je sais que mon regard est impatient et un peu agacé.

« Fais attention à toi, me lance mon grand-frère.
Pas de souci pour ça. »

Avec elle, mon corps sera à l’abri. Je ne risque rien, j’ai confiance. J’ai plus de doute pour ce qui est de l’état de ma tête et de mon cœur quand je reviendrai, et alors ? Cela n’a jamais compté.

« À plus, Narym. »

Le temps que ces mots atteignent sa conscience, je suis déjà un palier en-dessous. Je dévale les escaliers à toute allure et je transplane à peine arrivée dans la rue. Je divise mon trajet en plus d’étapes qu’à l’aller ; j’ai du mal à me concentrer et je n’ai aucune envie de risquer la désartibulation.

Une fois à Dunnet Head, je ressors mon balai pour traverser l'étendue d'eau, n'ayant aucune confiance en mon état actuel pour prendre le risque d'un saut magique au-dessus de plusieurs kilomètres d'eau. Je fonce directement dans la maison visitée plus tôt, sans prendre le temps de vérifier les alentours et d'être prudente. Je slalome entre les arbres et me faufile, toujours sur le balai, par la fenêtre briser du premier étage. Une fois dans le salon, je pose pied à terre, les yeux écarquillés sur la statuette qui n'attend que moi. Au soulagement que je ressens de la voir là, je comprends que j'ai crains, ces dernières minutes, d'avoir perdu ma seule occasion de retrouver Loewy. Mais non : la statuette est encore là.

Toute cette tension dont je n’avais pas conscience s’éteint lorsque mes yeux tombent sur la statuette, toujours à sa place. Le loup-ailé, gorgé d’une magie qui me fera disparaître je ne sais où. Dans un silence religieux, j’entreprends de rassembler mes affaires dispersées dans la pièce. Ma besace, mon carnet, mon sac. J’arrange ma cape sur mon dos, resserre la lanière du sac à dos, vérifie que mes poches sont bien fermées et que ma baguette est à sa place dans son harnais.

Alors seulement, je m’approche de la figurine. Mon cœur tambourine dans mes oreilles. Ma gorge est sèche. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Et je n’ai jamais été aussi impatiente. Dans un geste déterminé, j’attrape fermement le loup aux ailes de dragon.

L’air semble se replier sur lui-même pour m’aspirer. Un instant plus tard, je disparais : ne reste dans le salon de cette vieille baraque abandonnée de l’Île de Drear que la trace de mes pas sur le sol poussiéreux comme seule preuve de ma venue ici.