Déréliction
Des ambitions plein la tête, je me hâte pour rejoindre le rez-de-chaussée. Je compte prendre un peu d'avance sur le trimestre de Métamorphose qui s'annonce : j'ai bien l'intention de retenir toute la théorie qui me tombera sous la main. Je trouverai certainement quelques ouvrages utiles à la Bibliothèque, éternel sanctuaire. Les semaines qui ont précédé les vacances d'hiver, je les ai passées à peaufiner mes métamorphoses tout juste apprises, usant ma salive pour inlassablement répéter Reducto ou Amplificatum.
Depuis que les cours ont repris, les Couloirs se sont progressivement retrouvés obstrués par leurs cortèges habituels d'élèves, qui défilent toute la journée durant. Je me fraie péniblement un passage parmi tous ces gens qui ne sont visiblement pas aussi pressés que moi. Les froides journées de janvier n'aident pas à désengorger les lieux, mais j'ai bon espoir de trouver une place parmi les rayonnages de la Bibliothèque : les gens n'ont pas souvent la tête à réviser lorsque leur esprit relâché flotte encore parmi les souvenirs de leurs cadeaux déballés ou de l'odeur vivifiante du sapin. Mentalement, je vérifie avoir bien embarqué dans ma sacoche le matériel habituel. Plumes et parchemins, tout devrait y être. Mon esprit, lui, est ainsi tout accaparé par l'organisation des deux prochaines heures. C'est pour cette raison que je n'entends pas instantanément mon prénom résonner entre les bruits de pas et dominer le brouhaha qui s'est fait maître du couloir. Lorsque la voix se fait entendre une deuxième fois, je reconnaît le timbre rêche de ma sœur. Et par conséquent, j'allonge le pas. Je n'ai aucune envie de perdre avec elle le temps précieux que je pourrais consacrer aux exceptions à la loi de Gamp.
« Attends ! Ruby, attends ! »
Au vu du nombre de couloirs dont ce château dispose, je dois bien lui reconnaître un certain talent pour avoir su me retrouver au milieu de l'un d'entre eux. Constatant que la Bibliothèque est encore loin et qu'Amelia semble de plus en plus proche, qu'il m'est de plus en plus difficile de feindre l'ignorance face à ses cris répétés qui attirent l'attention sur nous, je m'écarte alors sur le côté de la galerie et me retourne pour mieux planter mes yeux dans ceux que je ne connais que trop bien.
Lèvres pincées, mes sourcils se rehaussent d'un air inquisiteur. Je ne me donne pas la peine de parler, non, ce serait trop simple ; je lui signifie simplement « Voilà, tu as mon indivisible attention ; j'espère que ce que tu as à me dire en vaut la peine. Pourquoi n'as tu pas déjà commencé à parler ? Je perds mon temps. » Et tandis que mes pensées grondent, je détaille son visage, que je n'ai pas vu depuis le dimanche qui a précédé Noël, jour où elle est rentrée à Londres.
Je le connais, son visage, et je sais qu'il n'est pas habituellement marqué de ces traces qui découlent des plis de ses paupières. Il n'est pas non plus coutumier des traits tirés, de ces cernes un brin trop visibles. Alors quoi ? Des difficultés scolaires ? Si c'est le cas, je la plains sincèrement car il lui reste six années et deux trimestres à endurer : ce n'est pas le moment de flancher. Une peine de cœur ? Je ne l'ai jamais imaginée avec une vie sentimentale, et pour être honnête je ne compte pas me pencher maintenant sur le sujet. Je m'étonne qu'elle désire me consulter ainsi, si dérisoire que soit la raison. C'est bien la première fois que je lui servirais de grande sœur.
« Il faut que je te parle. »
Sans blague. L'originalité elle-même a honte de cette entrée en matière. Je laisse échapper une légère expiration, lasse de l'épaisse couche de mystère qui entoure cette scène grotesque. J'agite la main, comme pour dire « Quoi ? » Qu'elle en vienne au fait et m'apporte enfin des réponses aux questions que je n'ai jamais posées.
« J'ai passé Noël avec Maman, et, enfin... »
Mon expression trahit une réalisation subite, et se mue en un air mi désemparé, mi désabusé. Le voilà, son motif si pressant pour me parler : elle s'apprête à détailler les bons moments qu'elle a passés près de ma mère et de mon père, quand moi je brillais précisément par mon absence. Une absence voulue : je n'ai pas pour habitude de rentrer chez nous en dehors des vacances d'été. Je me porte très bien ici, je m'en porte même mieux. Les journées qui m'ont filé entre les doigts ont été salutaires face au début d'année qu'Amelia a ébranlé de sa présence. Son départ pour Londres m'a fait le plus grand bien. Rétrospectivement, je réalise être plus apaisée et confiante que je ne l'étais en novembre ou décembre dernier. L'intervention d'Amelia aura au moins eu le mérite de m'en faire prendre conscience. Mais c'était sans compter les mots qu'elle s'apprête à me projeter à la figure, des mots qui, sans l'ombre d'un doute, mettent ma tranquillité à l'épreuve et défient tous les discours auxquels j'aurais pu m'attendre.
« ... c'était étrange, je croyais qu'il allait arriver plus tard, mais ensuite y'a eu cette discussion avec Maman, et c'est là que, enfin, j'ai compris qu'il viendrait pas. Papa, je veux dire. C'était juste nous deux. Elle m'a dit de te le dire. Enfin je crois qu'il t'enverra une lettre, il lui a dit qu'il le ferait, je sais pas. C'est quand il aura le temps, c'est pour ça que je te le dis avant.
— Pardon ? »
Je fronce les sourcils, décontenancée par son exposé incohérent des faits. Pour quoi faire, une lettre ? Et voilà que j'apprends qu'elle a passé Noël seule avec ma mère. Une perspective qui, je le sais, n'a pu que la réjouir. Alors pourquoi diable Amelia affiche-t-elle cet air abattu ? Si elle voulait bien s'exprimer de façon moins désordonnée, elle me rendrait un sacré service.
« Qu'est-ce qui l'a empê...
— Il est parti. »
Nouveau coup au cœur, sans vraie raison. Je m'apprête à couper Amelia comme elle me coupe, mais je n'en ai pas le temps.
« Il s'installe à Godric's Hollow. Il est en train de voir pour monter un bar ou quelque chose comme ça. »
Ma bouche s'entrouvre lentement, très lentement, mon regard se perd par dessus son épaule, mon corps tout entier se retrouve chargé de traiter l'information explosive qu'elle vient de me confier. J'ai bien failli mettre en doute sa parole, mais les pièces du puzzle s'imbriquent trop naturellement pour que tout ceci ne soit qu'une vaste blague. Alors, lentement, très lentement, j'accepte la nouvelle. Que me reste-t-il à faire, sinon ? Cette nouvelle, je la retourne mentalement dans tous les sens, l'examine sous toutes ses possibilités et envisage ce qu'elle implique. C'est une décision qui n'a rien d'ordinaire, mais qui pour mon père n'est qu'un énième coup classique de sa part. Son caractère excentrique colle trop bien à l'étincelle qu'il vient lui-même de déclencher.
Et puis je me rappelle que devant moi se tient Amelia, l'intermédiaire, Amelia la porte-parole de ma mère — ma mère ! celle qui, dans sa grande mansuétude, a préféré déléguer une lourde tâche à sa cadette plutôt que de m'informer sans détour par ses propres mots. Sa lâcheté sans nom entraîne ma colère, et je n'ai personne d'autre que ma sœur sur qui la déverser.
« Ça fait trois jours que tu es rentrée et tu n'as pas jugé bon de m'en parler avant ? »
N'est-ce pas là une réaction rationnelle et légitime de ma part ? Ce n'est visiblement pas celle à laquelle Amelia s'attendait. Elle hésite, plisse le front mais s'abstient finalement de tout commentaire. Ce n'est pas plus mal.
Mais je veux comprendre. Le climat de discorde qui a régné tout l'été dans notre demeure de Primrose Hill y est certainement pour quelque chose, dans ce coup de sang qui n'en est finalement peut-être pas un ; or, j'ai soigneusement veillé à rester en dehors de tout ce qui pouvait m'attirer des ennuis, et les désaccords qui ont parfois agité mes parents en faisaient partie. Les silences entre eux, aussi, n'ont pas dû être anodins. Je me maudirais presque d'avoir ainsi détourné le regard face à l'éléphant dans la pièce.
Parmi la cinquantaine de réflexions qui me traversent actuellement l'esprit, l'une d'entre elles me fige le sang. Un mot de sept lettres et deux syllabes, si simple qu'il en semblerait inoffensif ; mais un divorce est tout sauf sans conséquences. Est-ce vraiment ce qui attend mes parents ? Mes doutes, je les garde pour moi ; je n'ai pas la foi de trouver les mots. Je n'ai pas non plus la force de sentir mes émotions se dérober à moi.
Alors quoi, maintenant ? J'oublie de penser aux questions que je pourrais poser à Amelia. Qu'est-ce que ma mère lui a dit, exactement, pendant cette discussion qu'elles ont eu toutes les deux ? Quand donc est-il parti ? Et dans quel état d'esprit ?
Mais je n'ai pas besoin de gérer la situation en compagnie d'Amelia. Mieux : à mesure que le silence s'étale entre nous, je me persuade même que tout ce qu'elle me raconte ne va pas m'affecter tant que ça. Après tout, je me trouve en sécurité dans l'enceinte de ce château ; je ne retrouverai mes parents, non, ma mère, que dans cinq mois ; j'ai du temps devant moi, des cours à suivre. Des choses auxquelles me raccrocher. Tout ce que je sais, c'est que je devrais déjà être assise à une table de la Bibliothèque, un manuel ou deux devant moi, à finaliser une troisième fiche de révisions. Je ne veux rien de plus de ma sœur, si ce n'est qu'elle me fiche la paix.
Je réajuste ma posture, mon apparence. Un léger haussement d'épaules, un mouvement désinvolte du menton en direction de mon interlocutrice, histoire de lui dire « Ok, alors. » Je n'ai rien d'autre à ajouter. Et je tourne les talons, me concentrant intensément sur le bruit de mes pas contre les dalles de pierre pour mieux supprimer jusqu'à la dernière parcelle d'émotion qui oserait contrecarrer mes plans.
fin.
belle, romantique, rouge (Paige 2026)