Deux minutes trop tard.

Lundi 13 décembre 2049
@Niall O'Barden
Depuis le mois de septembre, Sixtine s'était créé une petite routine avec son emploi de professeure en magie de l'esprit à l'Académie d'Enchantement, de Sortilège et de Métamorphose. Elle avait réussi à adapter son planning pour ne pas passer son temps au travail et pour pouvoir profiter de ses enfants un maximum. Pourtant, parfois, elle ressentait encore ce besoin de liberté, cette envie de contempler l'horizon en se demandant ce qui pouvait bien l'attendre ailleurs. Se demandant si elle se trouvait au bon endroit, si sa vie actuelle était la vie dont elle avait rêvé et si finalement, pendant toutes ces années, elle s'était trompée de rêve ? Et si le rêve de sa vie ne s'était résumée qu'à être une sorcière passionnée ?

Observant l'extérieur depuis les fenêtres du manoir, les cris des enfants comme seul fond sonore, Sixtine soupira avant de finalement abandonner cette vue qui ne lui offrait que ce qu'elle ne pouvait pas avoir : la liberté de se mouvoir comme bon lui semble.

Elle aimait son rôle et aimait profondément ses enfants, mais cette liberté qu'elle avait si longtemps cherché avait à nouveau pris la fuite lorsque ses enfants avaient décidé de pointer le bout de leur nez. De nouveau, elle devait être la personne que l'on attendait qu'elle soit. Elle devait être une bonne mère, une femme à l'écoute, une femme patiente et surtout, elle devait prendre soin de deux êtres qui n'avaient qu'elle.

En prenant son fils dans les bras et en caressant les cheveux de sa fille, le cœur de la professeure ralentit. Elle avait beau rêver d'une vie plus mouvementée, d'une vie débordante de passion, ses enfants restaient sa plus belle réussite et son plus beau cadeau et elle aurait été bien incapable de les quitter plus de quelques heures, quelques jours tout au plus. Le sourire aux lèvres, elle déposa quelques baisers sur le visage de ses enfants avant d'user de la magie pour faire appel à son elfe de maison qui se trouvait encore à Tinworth.

Elle n'avait pas eu à attendre longtemps pour que l'elfe fasse son apparition. Elle lui confia la garde de ses petits en expliquant qu'elle avait une sortie à faire et qu'elle serait de retour pour coucher ses enfants et quitta le manoir. Elle avait l'intention de se rendre à Godric's Hollow, mais, la main plongée dans la poche de son manteau pour y chercher quelques gallions, elle fut surprise d'y retrouver une carte de visite qu'elle avait déposé ici quelques semaines plus tôt.

- Un livre qui parle d'un certain lâché prise sur les attentes des autres. Avait-elle dit à haute voix, s'adressant à elle-même avant de se rendre dans la boutique ou travaillait un certain Niall O'Barden qu'elle avait rencontré lors d'une visite au cimetière.

La professeure foulait les pierres du chemin de traverse pour la première fois depuis un an. Voilà un an qu'elle avait quitté Poudlard et tout ce qui approchait de près ou de loin. La respiration plus lente le cœur battant plus fort, elle faisait son possible pour ne pas penser à tous les souvenirs qu'elle avait créé ici et pour ne pas craindre de croiser celui qu'elle n'oserait voir.

Devant la boutique, elle laissa échapper un soupir en comprenant que celle-ci venait de fermer. Elle avait perdu de précieuses minutes à se rassurer et n'était pas arrivée avant l'heure de fermeture. La professeure observa sa montre : 17h02. Deux minutes plus tôt, elle aurait pu fouler le plancher de cette boutique et, aurait pu se présenter, donner un nom, une fonction et acheter un livre traitant d'un certain lâché prise sur les attentes des autres.

Arrivée inRP le 28 octobre 2046 -Départ le 14 décembre 2048
Arrivée à l'AESM à la rentrée 2049/2050.

Deux minutes trop tard.
La boutique avait, depuis quelques semaines déjà, une décoration beaucoup plus dorée, rouge et verte. Noël approchait et Niall avait été ravi de faire en sorte que toutes les boules lévitent au-dessus de chaque allée, que le sapin de l’entrée se secoue de ses épines toutes les heures et que les petits lutins magiques les nettoient, faisant la joie et le bonheur des enfants qui assistaient au spectacle. Les décorations avaient été la partie la plus plaisante, mais les commandes qui s’enchaînaient derrière l’étaient moins. La surcharge de travail avait à nouveau accéléré, lui rappelant la cohue de la rentrée, mais il s’y était préparé et il mettait un point d’honneur à ce que chaque client reparte satisfait. La coordination avec Lauren se faisait de mieux en mieux et Fleury & Bott suivait le rythme.

Aujourd’hui et comme chaque lundi, c’était l’Irlandais qui fermait la boutique. À 17 heures, le petit locket des portes principales s’était fermé magiquement et Niall avait déjà anticipé, quelques minutes plus tôt, de ramasser les derniers cartons de livres qu’il lui fallait remettre en réserve. Adossé à son comptoir, il notait à la main sur son petit carnet brun et doré ses tâches du lendemain : étiqueter les livres de la commande du dix décembre, écrire aux fournisseurs pour le matériel de la réserve et ne pas oublier son rendez-vous de 14 heures chez les éditions Du Moisi. Il savait que ce rendez-vous était important pour la prochaine vente et la promotion des derniers ouvrages de cet auteur sorcier, il ne pouvait donc pas le manquer.

Une fois la liste rédigée à la plume, il rangea son carnet dans sa poche intérieure et brandit sa baguette pour descendre les volets de la boutique. Un volet, deux volets et lorsqu’il s’apprêta à descendre le troisième, Niall fronça les sourcils, arrêté dans son élan par la petite silhouette qui se trouvait devant la porte de droite. Il avait alors abaissé sa baguette, s’était approché doucement de deux pas pour mieux la reconnaître, et il lui fallu quelques secondes. Il n’avait pas été tout de suite sûr, cela remontait à quelques mois déjà et il avait même fini par oublier et par penser que cette cliente pourrait un jour pointer le bout de son nez ; mais elle était bien là. La même femme qu’au cimetière, les mêmes talons, la même petite taille, la même concentration dans le regard, et bien sans nom. Pendant un instant, il douta du geste à faire, et si elle-même avait eu l’intention d’entrer. Est-ce que les deux minutes dépassées de dix-sept heures étaient celles qu’il lui avait manquées pour entrer ? Ou s’était-elle tout simplement et par le pur des hasards retrouvée devant Fleury & Bott à dix-sept heures et deux minutes, sans intention aucune ? L’Irldandais qui ne croyait pas aux hasards s’était approché de la porte, sans toutefois se précipiter et avait, d’un coup de baguette, réouvert la porte.

— Manque de ponctualité ou hasard complet de vous retrouver ici ?, avait-il lancé un petit sourire en coin.

Il avait refermé la porte derrière lui, ajusté son col roulé car déjà atteint par le froid, mais n’avait pas laissé son sourire. Sa curiosité étant presque aussi forte que le froid humide anglais, il se serait tenu là des heures devant sa boutique chauffée si on pouvait lui promettre des réponses à toutes ses questions. Cette fois, c’était elle qui était sur son terrain, c’était elle qui, il l’espérait, avait fait le choix de venir jusqu’ici, alors il comptait bien en profiter. D’autant plus que cette fois, l’heure n’était pas un argument à la fin d’une discussion, alors il pouvait bien attendre. Il observait l’inconnue cette fois encore sous l’obscurité des lieux, car le soleil s’était déjà couché, et encore une fois sous la lumière des réverbères magiques. L’habitude était amusante et il réfléchissait déjà, et de manière automatique, à l’auteur ou l’autrice auquel cela lui faisait penser ; car s’il ne pouvait pas encore mettre de vrai nom au visage de cette femme, il pourrait peut-être y mettre un roman.

Deux minutes trop tard.
La professeure commençait à se demander si elle ne ferait pas mieux de quitter rapidement les lieux, elle observait les passants avec la crainte de voir un visage un peu trop familier, un visage qu'elle ne parvenait pas à oublier, un visage qui lui demanderait des explications. Les scénarios défilèrent dans son esprit et bientôt, elle ferait demi tour pour rentrer dans son manoir, déçue d'avoir manqué de deux minutes l'ancien inconnu.

Elle avait tourné les talons lorsqu'un petit cliquetis parvint à ses oreilles. Elle avait eu le sourire aux lèvres avant même de se tourner vers celui qu'elle était venue voir en cette fin d'après-midi. Lorsqu'elle se retourna pour lui faire face, il ne manqua pas de lui poser une question non loin d'être innocente.

- Un manque de ponctualité.

La professeure d'Académie s'avança jusqu'à la porte de la boutique et entra avant que Niall ne l'invite à le faire. Elle en était certaine, il allait de toute façon l'inviter à entrer autant ne pas perdre de temps et ne pas prendre le risque de croiser une certaine personne. Lorsqu'elle se retrouva derrière lui, elle s'excusa d'abord avec les yeux avant d'oser prendre la parole.

- Je vous demande pardon, je sais qu'il n'est pas poli d'entrer sans y être invité, mais je me sens plus en sécurité ici qu'à l'extérieur. Et, je vous demande également pardon pour mon manque de ponctualité, je suis plutôt ponctuelle en temps normal.

Puis, comme pour clôturer ses excuses, elle avait tendu la main vers son interlocuteur pour qu'il la lui serre et enfin, elle se présenta.

- Sixtine Valerion.

La professeure, après avoir regardé Niall dans les yeux, laissa son regard se perdre sur la boutique, elle observait les changements, fut surprise par la décoration de Noël qu'elle n'avait encore jamais vu ici. L'odeur qui trônait ici n'avait en revanche pas changé, l'odeur des livres, des parchemins, l'odeur du savoir et de la connaissance. Voilà un endroit ou Sixtine se sentait en sécurité, un endroit ou elle pourrait passer son temps et se sentir apaisée. La femme aux cheveux noirs avait toujours apprécié la compagnie des livres. Elle avait d'ailleurs passé beaucoup de temps dans la bibliothèque de son géniteur à l'époque ou elle foulait encore le plancher du manoir Valerion. Aujourd'hui, c'est encore dans sa bibliothèque qu'elle se sentait bien. Du reste, elle avait la sensation que son fils allait suivre les mêmes traces qu'elle. Elle avait bien remarqué son intérêt pour les livres et sa curiosité évidente pour le monde qui l'entourait.

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Deux minutes trop tard.
Lorsqu’elle s’était retournée, le sourire amusé de l’inconnue avait ravivé le sien, et l’absence d’étonnement sur son visage lui avait indiqué qu’elle s’attendait bien à le trouver ici, malgré les deux minutes de retard. Il avait alors commencé à s’imaginer ce qui avait bien pu la motiver à venir ce lundi, ce treize décembre et à dix-sept heures deux. Car si elle avait planifié sa visite, elle serait sûrement arrivée à l’heure et l’achat d’un ouvrage n’était donc pas sa priorité. Qu’y avait-il de si urgent dans une journée de vingt-quatre heures pour arriver devant une boutique, deux minutes après sa fermeture ? L’Irlandais qui n’avait personne dans sa vie trouvait toujours que ses journées souffraient de temps extra, qu’il pourrait offrir des heures à ceux qui en avaient besoin, car lui, parfois, il ne savait pas quoi en faire. La réponse de la femme à nouveau en noir était assez courte et sans justification, ce qui le surprit. Ce n’est pas tant qu’il en attendait une, mais le ton l’avait désamorcé quelques secondes, les plis sur le front de l’Irlandais s’étaient marqués et il n’avait rien pu dire puisqu’elle lui était passée devant ; sans excuse, sans raison, elle était rentrée dans sa boutique. Qui pouvait bien entrer précipitamment si ce n’était pas pour éviter quelque chose ou quelqu’un ? Niall avait alors cherché une raison à cette entrée si pressée, jetant quelques regards accusateurs vers les passants, mais n’avait rien trouvé.

Un regard bleu perçant vint se planter dans ses yeux gris, à peine venait-il de la suivre à l’intérieur. Un regard qui n’était plus le même qu’il y a quelques secondes, et qui se sentait comme.. soulagé. En l’écoutant s’excuser et se justifier, Niall recollait les morceaux du puzzle qu’il avait tenté de reconstruire plus tôt. Il se frottait les bras pour accélérer le processus de réchauffement et souriait poliment à son interlocutrice. Son sourire se voulait compatissant, car voilà que le mot « sécurité » l’avait inquiété. Il avait jeté à nouveau un rapide coup d’œil vers le Chemin de Traverse, comme s’il s’attendait à voir débarquer des mercenaires aux trousses d’une ancienne Auror, et était revenu au regard de la femme qui se sentait plus en sécurité au milieu des livres.

Si la justification l’intriguait et le laissait sans voix, il avait été toutefois ravi de pouvoir enfin connaître son nom. En réponse, sa main s’était également tendue pour rejoindre celle qu’il avait serrée quelques mois plus tôt, un sourire aux lèvres.

— L’inconnue a donc un nom !, rétorqua-t-il. Enchanté. Et ne vous excusez pas pour le retard, la boutique sait faire quelques exceptions, surtout quand ses clients forcent leur entrée..

Il avait choisi l’humour, alors qu’il y a encore quelques secondes, il s’était assuré que personne ne brandissait de baguette face à sa vitrine. Par précaution tout de même, d’un coup de baguette, il ferma le rideau qu’il était supposé avoir fermé plus tôt et revint à Sixtine Valerion. La protection était dans son ADN. Son instinct s’activait, c’était plus fort que lui. Il se demandait d’ailleurs parfois ce qui lui arriverait s’il n’agitait pas sa baguette pour assouvir ses pulsions de protection, mais il n’avait encore jamais eu à vérifier ses hypothèses.

— Vous savez, je ne suis pas certain qu’une librairie soit le lieu parfait pour fuir quelque chose, plaisanta Niall. Ou quelqu’un.

Il n’avait pas tellement envie de partager son inquiétude, surtout qu’il ne la connaissait pas cette femme, après tout, mais il s’était dit qu’une pointe d’humour ne ferait pas de mal. À nouveau, il attendait quelques réponses. Il se demandait si son ancienne vie d’Auror la rattrapait, si des mages noirs allaient subitement débarqués dans sa boutique et se demandait déjà ce qu’il avait bien pu faire contre l’univers pour qu’il tombe sur le chemin d’une telle femme, mais étonnamment, cela l’intéressait. Peut-être avait-il trouvé une manière d’utiliser son temps extra dans sa journée : en fermant les volets d’une boutique, deux minutes après sa fermeture officielle, pour y laisser entrer Sixtine Valerion.

Deux minutes trop tard.
Les regards inquiets du libraire en direction de la rue passante ne laissaient pas de place au doute, Sixtine avait réussi à lui passer une anxiété qu'elle n'aurait pas dû partager. Heureusement, lorsqu'elle s'était présentée à lui en lui révélant enfin son nom et son prénom, il avait retrouvé un sourire qu'il lui allait bien mieux que l'anxiété.

Il avait ensuite pris soin de fermer le rideau de la boutique et le corps de la sorcière se détendit enfin. Sans s'en rendre compte, ses épaules étaient hautes, ses muscles s'étaient raidis, et même sa respiration, c'était accéléré depuis son arrivée sur le chemin de traverse. Enfin, elle se retrouvait un peu moins raide et pouvait calmer le rythme effréné de son cœur. Si autrefois, il battait à plein tambour dans l'attente de voir son ancien amant aujourd'hui, c'était tout autre.

Quittant du regard la décoration de la boutique, l'ancienne professeure de défense contre les forces du mal s'était replongée dans les yeux gris de Niall et en profita pour observer cette couleur si singulière. Les yeux bleus étaient courants dans le monde des sorciers de sang-pur, mais les yeux gris étaient déjà une chose plus rare. La sorcière profita de ce contact visuel pour répondre au libraire.

- Si le savoir est une arme, une librairie n'est-elle pas la meilleure arme ? Elle laissa sa phrase planer dans la boutique durant quelques secondes avant de se détourner de l'employer pour lire quelques titres qu'elle n'aurait pas déjà lu auparavant tout en continuant sa discussion. Quelqu'un mais, ne vous en faites pas, mon insécurité n'est dû qu'à une paranoïa incontrôlée. Personne ne me suit et personne ne viendra vous interroger à mon sujet. Je ne suis qu'une... Elle hésita un instant, se tourna dans la direction du brun et laissa un sourire amusé étirer ses lèvres. Professeure.

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Deux minutes trop tard.
A sa remarque qui ne se voulait pourtant pas l’objet d’un débat, Niall avait obtenu une réponse plutôt étonnante qui lui offrit plusieurs pensées. De un, il en était persuadé maintenant, pour énoncer une telle phrase, son interlocutrice ne pouvait être que professeure, écrivaine ou philosophe. Il ne savait pas encore si l’idée l’enchantait, mais il fallait avouer qu’il finissait toujours par s’entourer de personnes qui lui ressemblaient, et cette femme n’allait visiblement pas échapper à cette loi ; Et de deux, elle semblait perdre un peu la tête si elle pensait sincèrement qu’un tel lieu pouvait l’aider lors d’une bataille. Pas sûr que lors de celle de Poudlard, les livres de la bibliothèque aient servi à grand chose.

Alors il fit une petite moue dubitative, mais ne releva pas. De toute manière, il n’en eut pas le temps puisque la femme termina par le rassurer sur l’insécurité qui rodait autour d’elle. La justification qui fut donnée laissa le libraire légèrement pantois. Il ne savait plus bien si cette Sixtine Valerion nageait en plein délire et s’il venait de faire une énorme erreur en la laissant entrer dans sa boutique, ou si elle parlait simplement sous le coup de la peur. Il essayait de se raisonner rapidement, à mesure qu’elle parlait, en repensant à cette soirée au cimetière où tout lui paraissait normal, jusqu’à ce qu’elle finisse par mette un terme à sa propre paranoïa : elle était bien professeure. À choisir entre folle et professeure, il n’y avait pas photo, il prenait la deuxième option. Un léger relâchement de ses épaules fut toutefois notable et il put reprendre son sourire poli et ses épaules droites comme on le lui avait appris.

— Oh.. Une professeure qui a tout de même besoin de se cacher ici. Accio fauteuil !

Comme un clin d’œil au coussin qu’il avait fait apparaître sur le banc de Godric’s Hollow, ce soir, c’était un fauteuil. Peut-être allait-elle le faire déambuler dans les allées de la librairie comme celles du cimetière, mais il préférait s’assurer qu’elle allait bien. Il s’adossa à la poutre qui traversait la boutique et reprit la parole.

— Vous souhaitez en parler ? Ou être ma dernière cliente de la journée ?, demanda-t-il dans un ton doux, calme et patient, s’assurant de ne lui mettre aucune pression.

Après tout, elle était là et Niall ne connaissait pas encore son dessein initial : le voir lui ? Se procurer des livres pour la matière qu’elle enseignait (il avait d’ailleurs hâte d’obtenir cette information) ? Ou échapper tout simplement à la personne sujette à sa paranoïa (ça aussi d’ailleurs, il avait hâte de connaître quel était le nom qui se cachait derrière).

Deux minutes trop tard.
Sixtine n'avait nullement eu besoin de ses sens de Légilimens pour remarquer la tension qu'elle avait elle-même créé en voulant rassurer celui qui n'était pas plus qu'un inconnu. Comme s'il tentait de cacher son malaise, le libraire avait fait venir un fauteuil jusqu'à elle avant de l'interroger sur les raisons de sa venue ici.

Un instant, elle resta dans l'indécision, songeant à la meilleure décision à prendre. Elle ne connaissait pas ce Niall, pas assez pour se livrer. La brune n'était pas du genre à se laisser aller aux confidences, elle était plutôt de ceux qui écoutent. La seule personne qui avait une connaissance absolue des peurs de Sixtine et de ses pensées les plus intimes avait été Suileabhan et aujourd'hui, même lui n'avait plus aucune confidence. La rouquine avait bien essayé de reprendre ce rôle, non sans mal, mais elle avait fini par abandonnée face aux nombreux rejets de la mère de famille.

Finalement, elle prit place dans le fauteuil, croisa les jambes et fit apparaître un autre fauteuil non loin du libraire. Il était hors de question qu'elle soit la seule à se livrer, la seule à se retrouver en position de faiblesse, la seule assise.

- Vous traitez toutes vos dernières clientes de la même façon ? Avait-elle dit sur le ton de l'humour avant de reprendre de façon plus sérieuse. Avez vous déjà eu peur ? Je ne parle pas d'une peur rationnelle, d'une peur que l'on peut contrôler, je parle d'une peur d'une chose que vous ne pouvez pas contrôler.

Sixtine avait eu des difficultés à trouver les mots juste pour qualifier le sentiment qui la hantait. Elle n'était pas certaine que le mot "peur" soit celui le mieux adapté à sa situation, mais aucun autre mot ne s'était présenté. Elle avait la crainte de croiser le mage noir, mais savait, au fond d'elle, qu'il ne lui ferait aucun mal, qu'il ne toucherait jamais à un cheveu de sa tête.

Assise au milieu de la centaine de livres, Sixtine se sentait assez à l'aise pour croiser les jambes et se perdre dans les yeux gris de Niall. Même sa main droite qui avait l'habitude de rester en contact avec sa baguette, se trouvait être au contact du tissu doux de l'accoudoir.

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Deux minutes trop tard.
S’il avait dû décrire cette rencontre à qui que ce soit, Niall n’aurait pas su quoi répondre. Il aurait pu parler du cimetière, de leur rapide conversation et d’un adieu assez inhabituel, mais s’il avait dû réfléchir à la situation dans laquelle il venait de se mettre, même lui ne se reconnaîtrait pas. Faire entrer quelqu’un dans la boutique — quelqu’un qu’il ne connaissait pas, soit dit en passant —, que dirait le gérant ? À ce moment, il se trouvait bien heureux que les rapports entre les Moldus et les sorciers n’étaient pas fusionnels, car il n’aurait pas aimé avoir une de leur invention ici : leurs caméras de surveillance, comme ils les appelaient. Si tout dans cette rencontre paraissait étrange et hors des conventions, le libraire pouvait au moins se contenter d’une chose : personne n’en saurait jamais rien.

Elle avait accepté le fauteuil et en apporta un autre près des jambes de Niall, l’invitant lui aussi, à faire partie du jeu des confessions. En y repensant, cette relation, s’il pouvait l’appeler ainsi, était assez atypique : les deux s’étaient plutôt privé des formalités et avaient creusé rapidement vers des anecdotes plus profondes pour connaître l’autre. Pour l’ancien Serdaigle, il ne lui en fallait pas plus pour l’intriguer. Tout ce qui pouvait l’extirper d’une quelconque monotonie, il s’en emparait. Il fallait dire aussi qu’il la trouvait plutôt drôle, cette Sixtine Valerion. Il avait souri à sa remarque sur les clientes, sans pour autant relevé — il savait reconnaître la rhétorique là où elle était correctement amenée — et la suite l’en aurait, de toute manière, empêché.

La femme en noir n’y allait pas de main morte. Elle l’avait assailli d’une question sur la peur, se demandant presque si celle-ci lui était réellement destinée ou si elle allait continuer avec un aveu, mais elle s’était tue. Elle attendait clairement une réponse. Le libraire, pris au jeu, mais gardant toutefois ses murs qu’il n’avait même pas conscience d’avoir érigés en lui, avait tourné la tête vers ses allées de livre. Une grande inspiration et un retour vers le regard de la sorcière plus tard, et Niall avait sa réponse :

— Quentin Jentramble a parlé de la peur que l’on ne peut pas contrôler. Vablatsky aussi dans ses oracles. Niall leva les yeux au ciel pour réfléchir et fouiller dans ses souvenirs, et leva l’index droit lorsqu’il pensa à un autre auteur. Ah, j’ajouterais même Worple puisqu’il parle de vampires..

Un sourire en coin, il savait que la femme en face de lui n’attendait sûrement pas des références pour ses prochains achats, mais il était hors de question de se dévoiler le premier. D’autant plus que penser à ses peurs voulait dire penser à des choses sur lesquelles lui même n’était pas prêt à disserter.

— Un coup de baguette et je vous les fais livrer chez vous demain à la première heure.

Il ne quittait pas le regard de la l’intrusive du soir. Il attendait de voir.

Deux minutes trop tard.
La professeure n'attendait pas de véritable réponse et pourtant, elle en avait obtenu une. Mieux encore, elle avait eu des recommandations de livres traitant de la peur. Le sujet avait beau être très sérieux, elle n'avait pas pu s'empêcher de sourire face à la naïveté du libraire. Ce petit instant de légèreté avait suffi à la détendre et à lui faire oublier son angoisse naissante. D'un geste du poignet, elle mima le fait d'oublier ce qu'elle venait de dire.

- Oubliez ça. Mais sachez que les vampires ne sont pas aussi abominables que certains auteurs veulent nous le faire croire. Je vous remercie cependant pour votre proposition.

Elle avait, dans sa bibliothèque personnelle, bien assez de romans, d'encyclopédies et de livres en tout genre. Elle n'avait nullement besoin d'agrandir sa collection et encore moins au sujet de la peur ou des vampires.

- Dites moi Niall, pourquoi avoir choisi ce travail à moins que vous n'ayez pas eu le choix et que cette librairie soit le fruit d'un achat de votre famille ?

Dans sa question, Sixtine voulait savoir si Niall avait fait le choix de n'être qu'un seul employé en préférant la tranquillité plutôt que la responsabilité et les potentiels soucis allant avec ce rôle ou, n'avait il eu pas le choix de sa situation. La professeure avait l'intime conviction que la profession était un indice non négligeable pour déterminer le caractère et parfois même le passé d'une personne. Il était temps de ne plus parler d'elle, il était temps d'apprendre à connaître son interlocuteur, car après tout, si elle s'était présentée ici, en cette fin d'après midi avec deux minutes de retard, ce n'était pas pour lui confier ses peurs, mais bien pour vivre à travers une histoire qu'elle ne connaissait pas encore.

La rouquine qui logeait au manoir n'avait plus aucun secret pour elle, et ainsi, elle devenait un jouet bien moins intéressant pour la professeure qui ne se lassait jamais de découvrir de nouvelles personnalités et d'écouter de nouvelles histoires pour essayer d'emmagasiner sa propre richesse culturelle. Et peut être que cet inconnu, malgré son âge, pourrait lui apprendre quelques leçons qu'elle ne connaissait pas encore.

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Deux minutes trop tard.
Niall n’avait pas la fierté facile, mais lorsque la professeure lui lança ce commentaire, attaquant quelque peu ses connaissances, son sourcil droit se leva aussitôt. Bien sûr qu’il savait que tous les vampires n’étaient pas abominables, et d’ailleurs, si elle avait lu l’auteur qu’il mentionnait, elle aurait su que le titre associait justement un comportement humain à ces créatures. Toute autre personne aurait pu s’offusquer, bondir de son fauteuil et se défendre pour soigner son amour propre, mais l’Irlandais avait simplement souri. Son orgueil n’avait pas été blessé, et il n’avait pas plus envie de se défendre que d’humilier son invitée en lui soulignant son manque de culture personnelle.

La discussion revint à un sujet plus facile, un que Niall maîtrisait davantage : sa situation professionnelle. Et qui disait travail, disait forcément relations parentales. Du moins, dans son cas. Il se redressa sur son fauteuil, prit une grande inspiration pour réfléchir, cette fois, à une vraie réponse et observa la boutique dans laquelle il travaillait depuis quatre mois.

— Mes parents auraient eu l’argent de racheter la boutique, de faire renvoyer le gérant, ou de créer une énième librairie pour y inscrire mon nom sur la devanture, commença-t-il avec une pointe de lassitude et de ressentiment. Mais je n’ai pas besoin de voir si grand. Du moins, pas grâce à eux, et pas maintenant. Je me plais dans ce poste de libraire.

Et puis, s’était-il jamais offert la possibilité de rêver plus grand ? Savait-il, à son âge, si quelque chose d’autre lui correspondrait mieux ? Par la force des choses, sa curiosité et son amour pour les livres l’avaient conduit ici, il n’avait pas besoin de penser autrement.

— Et vous ? Qu’est-ce que vous enseignez ? Quel type de professeure êtes-vous ? Verrai-je vos élèves défiler dans mes allées ?

Reprenant le jeu d’une question contre une autre, la curiosité du libraire était revenue après que la situation était revenue à la normale. Il essayait d’imaginer cette petite femme sur une estrade. De quoi pouvait-elle parler ? De la peur ? Était-elle pédagogue ou au contraire, faisait-elle fuir les esprits curieux ? Il fallait dire que quelque chose en elle attirait. Si elle avait été sa professeure — ce qu’elle aurait pu être si elle avait enseigné à Magifac — il aurait sûrement excellé dans n’importe quelle matière qu’elle aurait voulu lui apprendre. Il ne pouvait dire pourquoi, mais il sentait que si on savait choisir ses mots, on gagnait son attention. C’était peut-être d’ailleurs pour cela qu’elle était venue jusqu’ici, qu’elle avait pris place sur ce fauteuil et qu’elle se prêtait au jeu d’un questions-réponses qui animait ces deux têtes curieuses.