23 mars 2024, 11:44
Il était une fois, l'AESM  Recueil d'OS 
MURMURES
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1ère année à l'AESM


Je ne me souviens pas de ce qu’était la vie sans eux. Ils font partie de moi depuis trop longtemps maintenant. Ils m’accompagnent, mais ils ne sont ni réconfortants ni agréables ; c’est comme un poids sur mes épaules et un agacement constant qui m’alpague dès que je sors de ma chambre. Le plus souvent je ne les remarque pas ; les gens autour de moi ne sont que poussière, des ombres qui me frôlent, des silhouettes, simples échos dans le monde dont je suis le centre. Mais il arrive toujours un moment où je sens leur regard. Et pire : où j’entends leurs chuchotements. Lorsque j’arrive dans un couloir, je passe inaperçue. Maussade, traits ombragés, raideur dans les pas… Rien chez moi n’attire le regard des autres. Puis leurs yeux, attirés par l’éclat bleuâtre et inhabituel, tombent sur mon épaule. Ou se lèvent vers le plafond et accrochent le vol sinueux et discret d’un oiseau aux ailes translucides. C’est à ce moment que leur comportement change, que les murmures deviennent ciblés et qu’ils gagnent en poids.

Ça a commencé avec Poudlard. Tout a commencé avec Poudlard — cette école a créé plus de mauvaises choses que de belles. On évoque régulièrement les rumeurs, on raconte ce qu’elles inventent, récits qui agitent les curiosités et les intérêts avides, mais on parle moins souvent des murmures qui les suivent : dans les couloirs, les salles de classe, les dortoirs. Dans les toilettes, une fois la porte du cabinet fermée et que les petites bouches se pensent le droit de se murmurer des demi-vérités au creux de l’oreille, persuadées qu’un battant de bois est suffisant pour les camoufler. Au réfectoire, entre le plat et le dessert, quand les autres s’imaginent que la victime de leurs racontars est trop concentrée sur sa lecture pour faire attention à ce qu’ils racontent.

Les murmures qui me suivent ont pris différentes teintes avec les années. Il y a eu la colère, l’envie et enfin la jalousie. Maintenant que je suis dans une nouvelle école, je me rends compte que la colère était particulière : elle est arrivée à cause des esprits excités par mon exclusion, elle est née au plus profond du terrier qui m’a accueillie et s’est répandue comme une épidémie dans le reste de l’école. Le protocole normal de mes murmures ne s’encombre pas d’un tel sentiment, il ne compte que l’envie et la jalousie.

C’est d’abord l’émerveillement lorsque l’on voit la petite créature bleue qui se dresse fièrement sur mon épaule ; « elle a ensorcelé son pelage ? c’est un chat ou un renard ? regarde sa queue ! il est si petit, elle l’aurait rétrécit ? ». Les personnes les plus familières, celles qui ont grandi dans la même école que moi, ont plaisir à croire que j’ai cruellement modifié un renard sauvage pour en faire ce qu’est Zikomo. Mais les autres préfèrent l’admirer et murmurer sur mon passage. Les uns aiment Zikomo, les autres préfèrent le mystère que représente Nyakane ; « est-ce que c’est une illusion ? ou un esprit qu’elle a ramené de l’au-delà ? Apparemment il la hanterait, elle doit avoir fait quelque chose d’horrible pour ça ». Que ce soit l’un ou l’autre, le résultat est le même : on murmure sur mon passage.

La jalousie est plus insidieuse. Deux compagnons si fabuleux, pour une personne si désagréable ! Ce n’est pas un sentiment qui s’encombre de murmures. Il préfère les regards. Les noirs, ceux qui fusillent et qui piquent la peau. Ce n’est pas acceptable qu’une personne comme moi ait droit à une telle compagnie. Ce n’est pas normal que je puisse être honorée de leur présence alors que j’ai si mauvais caractère. Chez certaines personnes, l’admiration induite par la rencontre entre leur banalité et l’originalité de mes compagnons fait des étincelles. Pourquoi ce jeune homme qui a le coeur sur la main, qui fait tout pour son prochain, qui se plie en quatre pour contenter tout le monde n’a-t-il pas le droit, lui aussi, de se promener avec un Zikomo sur son épaule et un Nyakane qui surveille l’horizon au-dessus de sa tête ? Pourquoi cette femme qui a fait tant de sacrifices dans sa petite vie, qui fait passer les autres avant elle, qui est littéralement ce que l’on appelle communément “une bonne personne” n’a-t-elle pas le droit de bénéficier des conseils d’un Nyakane et de l’humour d’un Zikomo ? Pourquoi moi et pas eux ? Et pourquoi est-ce que je ne remercie pas chaque jour la vie de m’avoir offert un si merveilleux présent ? Parce que c’est bien connu : Aelle Bristyle n’est pas reconnaissante, elle est sarcastique et méchante, elle est froide et désagréable, rien ni personne ne compte, rien ni personne n’a sa place auprès d’elle. C’est bien connu, oui.

Je n’ai jamais espéré que mon entrée à l’Académie d’Enchantements, de Sortilèges et de Métamorphose fasse disparaître les murmures qui me suivent. Ce premier pas dans le monde est à l’image de ce que sera le reste de ma vie, pour la simple raison que l’humain est trop curieux, qu’il est envahissant et que Zikomo, avec sa petite taille, son pelage bleu et sa capacité de parler, et Nyakane, avec ses ailes translucides et sa voix profonde, représentent pour lui une curiosité dont il faut absolument qu’il fasse sienne. La beauté et l’exceptionnel n’ont aucun droit d’appartenir à une seule et même personne, voilà ce que pensent ceux qui murmurent sur mon passage et qui m’accablent de rumeurs, ceux qui viennent me voir alors même que je ne les ai pas invité à le faire pour me presser de questions et exiger des réponses.

Ils n’ont pas encore compris que dans l’affirmation “rien ni personne ne compte pour elle”, ils sont à la fois le rien et le personne. Existants, mais pas suffisamment importants pour compter : le centre de mon monde brille trop fort pour que je puisse m'en détourner et faire attention à eux.

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Thème à la folie - Murmure

22 avr. 2024, 12:40
Il était une fois, l'AESM  Recueil d'OS 
PANSEMENT
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Mercredi 24 février 2049
Parc, côté nord — AESM
1ère année à l’AESM



Au bruit, je devine que la porte d’entrée de l’aile nord s’ouvre pour déverser un flot d’étudiants dans le parc de l’école. Elle se referme dans un claquement. Je laisse aller ma tête contre le mur en pierre, le regard perdu sur le paysage triste qui s’étire devant moi. Le parc est plongé dans une semi-obscurité due aux lourds nuages noirâtres qui règnent dans le ciel. La pluie n’est pas encore tombée, mais ça ne saurait tarder : l’air se charge de tension et le vent commence à agiter le sommet des arbres qui s’élèvent derrière les barrières qui ceinturent l’Académie. Le froid mordant qui s’empare inlassablement du Pays de Galles depuis de nombreuses semaines me crispent les muscles. Devant ma bouche se dessine une fine colonne de vapeur lorsque j’expire. La température explique que le parc soit si peu occupé, tout comme la tempête à venir. La pause se déroule dans les couloirs ou dans la cour intérieure protégée des caprices du temps.

C’est la raison pour laquelle je suis ici : pour échapper aux bruits, aux discussions, à cette centaine de sorciers qui m’entourent constamment. Je fuis également la présence de Zikomo et Nyakane qui ont pour habitude de me retrouver durant les pauses, que ce soit en un coup de vent ou pour une discussion plus approfondie. Mais ce matin, je n’ai pas envie. Non, je n’ai pas envie, alors je reste dans le froid, recroquevillée au pied du mur nord de l’AESM, avec pour seule compagnie ce courrier reçu ce matin même. Sa texture est rugueuse contre la pulpe de mes doigts gourds.

Narym m’écrit pour me raconter des choses très banales. Il évoque ses classes, les enfants qui le touchent le plus, les cours qu’il prépare, les frasques des petits sorciers. Il m’a même annoncé sur un ton honteux — et, je l’ai deviné, très hésitant — qu’il n’avait pas pu s’empêcher d’acheter pour le gosse-qui-n’existe-pas-encore une peluche de veaudelune « d’une telle douceur ! Ses grands yeux ont fait fondre mon cœur. C’est une peluche aussi impressionnante en taille et en qualité que Calmar le calmar ». Cela m’a fait lever les yeux au ciel. Une peluche d’un animal idiot et benêt pour un enfant qui sera idiot et benêt. C’est parfait ; quel choix, Narym ! Il a terminé son courrier par une drôle de proposition à faire à sa sœur qui n’a répondu à aucun hibou depuis deux mois et qui n’a pas envie de le voir. « Voudrais-tu venir boire le thé à la maison vendredi, après ton cours de Magie fondamentale ? ». À ton avis, Narym Bristyle, ai-je envie d'aller boire une foutue tasse de thé avec l’homme qui m’a trahie, qui m’a mentie et qui m’a ridiculisée ?

J’ai l’habitude de recevoir ses lettres, désormais. Pas une semaine ne passe sans qu’il me raconte son imbécile de vie. Mais cette lettre-là pèse sur mon cœur. Elle a jeté un voile sur mes pensées et a arraché à mes lèvres toute velléité de sourire — déjà qu’elles n’ont pas souvent l’ambition de le faire, autant dire que cette journée se passera dans un marasme profond.

En arrière-plan de mes pensées, j’entends la porte s’ouvrir une nouvelle fois. Placée comme je le suis, je ne suis pas visible et je ne l’aperçois pas non plus, ce qui me convient tout à fait. Le temps que le battant se referme, je peux entendre la rumeur des discussions agitées du couloir. Puis la porte claque et je soupire longuement, les yeux fermés pour mieux apprécier le chant de mon cœur accablé et le goût de ma mauvaise humeur.

Jusqu’au moment où une voix m’arrache brutalement à moi-même.

« Ah, j’étais sûr que c’était toi ! »

Voix grave et profonde teintée d’une joie excessive qui appartient évidemment à… Je me tourne vers lui, grand dadais aux cheveux bouclés et au sourire immense. Oswald Johnson. Je soupire profondément et détourne les yeux pour ne pas le voir approcher. Malheureusement, ce n’est pas parce qu’on ne voit pas quelque chose arriver que ça l’empêche d’arriver.

« Je pensais bien t’avoir vu derrière la vitre, là-bas, en passant dans le couloir ! Alors je suis venu voir si c’était bien toi. »

Je lui lance un regard accablé, ce qui est difficile puisque je suis assise par terre et qu’il me domine de toute son immense taille.

« C’était quand même une bonne idée de merde. »

Son sourire dégringole de ses lèvres. J’aurais bien voulu m’en réjouir, mais je n’ai pas la force de le faire. Je plie maladroitement la lettre et la glisse dans la poche intérieure de ma cape en essayant très fort, vraiment fort, de ne pas penser à une autre lettre reçue un jour de juin, à Poudlard. La simple présence de ce souvenir dans ma tête m’accable davantage : il ne devrait pas être là. Il ne le serait pas si j’avais pu lancer le Sortilège correctement.

Johnson, aussi penaud qu’un enfant prit la main dans la bonbonnière, se frotte l’arrière du crâne, les yeux baissés sur le sol.

« Désolée, j’aurais dû capter que tu voulais être seule.
Ouais, t’aurais dû.
C’est que… C’est juste que… C’est… Ici… Que… »

Son hésitation est une torture à elle-seule ! Je soupire, les joues gonflées, pendant qu’il termine dans un souffle :

« Je viens ici habituellement pendant la pause, pour fumer tu vois ? » Il agite devant lui une petite boîte en fer. « Mais je… Euh… Je vais aller plus loin et voilà. Ou alors tu veux en parler ? »

Ses sourcils se dressent sur son front, sa phrase se suspend, comme s’il attendait que je le remercie chaudement pour sa proposition déplacée. Je n’en fais rien, je ne le regarde même pas. Parler de quoi, de toute manière ?

« Ou pas forcément, reprend-il lentement. Je respecte grave ça. On est pas obligé de parler tout le temps !
Alors pourquoi tu continues encore de le faire ? » marmonné-je froidement en posant le menton sur mes jambes relevées.

Il se tait pour de bon, cette fois-ci. Ou du moins, l’espérais-je, mais j’ai l’habitude de côtoyer ce garçon, et même s’il reste silencieux à chaque fois que nous nous sommes plongés dans nos révisions, à la bibliothèque, il arrive toujours un moment où il blablate pour ne rien dire. En général, je ne l’écoute pas. Je ne lui réponds pas. Je ne le regarde pas. Et il finit par se taire de lui-même, sans oublier de s’excuser pour son comportement, évidemment. Cela ne l’empêche pas de recommencer la fois d’après. Je l’aurais déjà viré de ma table s’il n’était pas capable, étrangement, de se taire pendant un long moment dès que nous travaillons et s’il nous n'avions pas, parfois, des discussions intéressantes à propos de la magie et de l’imprégnation des sortilèges, qui est sa spécialité. Aujourd’hui cependant, je n’ai pas la moindre envie de discuter ni celle de supporter son caractère.

« Tu préfères que je m’en aille ? » demande-t-il d’une voix douce, toujours aussi direct, même quand ça le fait passer pour un imbécile.

Tout Johnson, ça ! Poser des questions idiotes.

« Fais ce que tu veux, j’en ai rien à foutre, putain ! »

Je tiens tout de même à signaler que rien dans mon comportement ne l’a encouragé à rester jusque là et que cet éclat soudain n’est que le résultat de son idiote persistance. Je me recroqueville davantage contre le mur, les jambes étroitement serrés contre moi, les sourcils froncés à m’en déchirer le front et le regard plus noir que les nuages qui s’amacent au-dessus de nous.

À ma plus grande surprise, Johnson ne s’en va pas en traînant les pieds, penaud de s’être fait sèchement renvoyé. Il fait passer la lanière de son sac par-dessus la tête et dans un gémissement d’effort, il plie ses longues jambes pour s’asseoir à côté de moi. Je le regarde faire, ahurie qu’il prenne une aussi mauvaise décision. Je le considère un long moment en clignant des yeux, jusqu’à ce que je comprenne qu’il a tout simplement pris mes mots à la lettre : si j’avais dit “casse-toi”, il serait parti ; là, j’ai dit “fais ce que tu veux”. Et il a envie de rester. Foutu sorcier !

Je m’enterre dans un silence sordide et agacé, déterminée à ne pas le calculer et à continuer de subir toute la noirceur et l’accablement qui pèse sur mes pensées. Je me sens comme si le monde entier était contre moi et la vérité, c’est que le monde entier est effectivement contre moi. À commencer par mon propre esprit qui fait remonter des images qui font sursauter mon cœur. La tristesse n’a ni commencement ni fin. Elle n’a pas de nom, ni même de silhouette. Elle est seulement là, en moi, et depuis que je me suis réveillée ce matin je la sens gagner en force. Pourtant, je suis sûre qu’en lançant le Sortilège, je l’ai effacée, cette tristesse. Je m’en souviens. Et c’est tout le problème, n’est-ce pas ? Me souvenir d’avoir voulu effacer une chose qui n’est vraisemblablement pas effacée, c’est quand même la preuve que je me suis plantée, et en beauté. Voilà qui ajoute un nouvel accablement : Merlin, suis-je donc si pitoyable pour enchaîner les échecs ?

Mes noires pensées m’entraînent toujours plus loin dans un désespoir poisseux duquel je ne parviens pas à m’extirper. J’aurais plongé plus loin encore si je n’avais pas entendu ce sortilège murmuré du bout des lèvres et que n’avait pas chanté à mes oreilles le doux crépitement d’une cigarette qui se consume. L’instant d’après, la fumée atteint mes narines. Johnson rougit sous mon regard et il agite la main devant lui avec une grimace d’excuse.

« Pardon, pardon, pardon, articule-t-il, la voix déformée par la fumée, je voulais pas que l’odeur vienne sur toi mais y’a du vent, et j’ai, enfin, voilà.
Et… j’ai… Enfin… Voilà, répété-je d’une voix cassante. T’as aucune éloquence.
C’est pas faux. »

Il sourit, mais si j’en crois sa moue mes mots lui ont quand même mis un coup. Tant mieux.

Plantée entre ses lèvres, sa cigarette se consume dans une lueur rougeâtre. Le geste qu’il fait avec ses doigts pour l’éloigner de sa bouche puis le léger redressement de son menton pour recracher la fumée au-dessus de ma tête me rappelle brutalement une femme à laquelle je m’efforce de ne pas trop penser. Sixtine Valerion fumait de cette façon, elle aussi. Dans ce couloir de Poudlard, elle n’avait pas hésité un seul instant à allumer sa cigarette. Ce que j’étais triste, ce jour-là aussi ! D’une tristesse qui me pourfendait le cœur, à cause d’une femme qui a une silhouette faite d’ombres et d’angles dans mon esprit. Oh, Merlin, comme j’aimerais pouvoir effacer tout cela de ma tête ! La bouffée d’angoisse qui monte dans ma gorge me prend par surprise : pourquoi ai-je du mal à lancer le Sortilège ? Comment vais-je faire si je ne peux pas oublier ? Comment pourrais-je survivre à tout cela ? Je ne peux pas, je peux pas…

Ma main se lève d’elle-même pour se tendre impérieusement devant le garçon qui me jette un regard étonné. Qu’a dit Sixtine Valerion, déjà ? « Je me sens mieux quand je fume et je fume lorsque je ne me sens pas bien ».

« Tu m’en files une ? soufflé-je au garçon sans même savoir si j’ai vraiment envie de faire ce que je suis en train de faire.
Bah…, s’étonne-t-il en baissant sa cigarette. De quoi ?
T’es con ou quoi ?
Mais je croyais que tu fumais p…
Tu croyais mal.
Ah. »

Il aurait eu toutes les raisons du monde de ne pas accéder à ma demande. Qu’aurais-je fait dans ce cas-là ? L’aurais-je sévèrement rabroué ? Sans doute, et j’en aurais profité pour l’insulter. Cela m’aurait fait du bien, au moins un peu. Mais de toute manière, je n’aurais pas besoin de le faire : après une longue hésitation, Johnson ressort finalement sa boîte, l’ouvre et en extirpe une cigarette qu’il me tend avec un regard étrange. Je l’attrape en prenant soin de ne pas croiser ses yeux des miens. Je la fais tourner un moment entre mes doigts, le temps que mon compagnon ait rangé ses affaires et qu’il soit retourné l’observation silencieuse du paysage. Je sens bien qu’il a des questions à me poser et j’espère qu’il ne le fera pas. Puis sans réfléchir davantage, motivée par les paroles de Valerion qui m’avait expliqué le sentiment de bien-être que lui procurait cette chose à l’odeur désagréable, je glisse le tube de tabac entre mes lèvres et dégaine ma baguette magique pour l’allumer.

C’est une sensation horrible. Le corps n’est pas fait pour avaler de la fumer. Ou l’aspirer. Ou peu importe. Ce n’est pas fait pour. Je ferme étroitement les yeux en aspirant une première fois, les doigts crispés autour de ma cape pour me retenir de tousser ; si je commence, je sais que je ne m’arrêterai pas. J’arrive finalement à me détendre et à recracher la fumée. À partir de là, tout paraît beaucoup plus facile, même si le geste de tenir la cigarette entre mon majeur et mon index n’est pas naturel et que j’ai peur de la faire tomber.

Je laisse retomber ma tête sur le mur derrière moi et le bras posé sur le genou, je jette mon regard à l’assaut des nuages noirâtres. Étrangement, je trouve un certain réconfort à tout cela. La douleur dans mes poumons, l’odeur épaisse qui s’accroche dans mes narines, la sensation de ma bouche pâteuse, la certitude que je suis en train de faire quelque chose d’irrémédiablement idiot pour la seule et simple raison que je ne me sens pas bien. Tout cela me réconforte, au même titre que la vision d’un monde accablé par une tempête en approche qui correspond si bien à mon humeur sombre.

Johnson ne dit rien pendant un moment, mais je le vois parfois du coin de l'œil qui se tourne vers moi pour me regarder. Je suis sûre qu’il ouvre la bouche une fois ou deux dans l’idée de dire quelque chose mais, Merlin merci, il parvient à se retenir. C’est étrange de partager ce moment avec lui. Je me sens enfermée dans mon propre corps et dans ma tête, écrasée par une tristesse qui ressemble parfois à de la rage, et pourtant il y a beaucoup de paix dans nos gestes : nos mains qui font le chemin vers notre bouche à intervalle régulier, le bruit de la fumée qu’on souffle vers le ciel, le grésillement des cigarettes qui occupe le silence. Je ne pensais pas cela possible. C’est peut-être ce que voulait dire Valerion quand elle disait qu’elle se sentait mieux quand elle fumait.

Puisque toute chose a une fin, les cigarettes en ont une aussi. Arrive un moment où il n’y a plus rien à fumer. Je reste immobile, mon mégot accroché au bout du doigt. Je crois que je me sens terriblement bête d’avoir fait tout cela, mais que je ne le regrette pas. En plus, j’ai la tête qui tourne, je dois respirer par à-coups pour contrôler la nausée qui est arrivée très soudainement.

Johnson se relève en poussant un long soupir. Il passe la lanière de sa sacoche par-dessus sa tête et tousse dans le creux de son bras.

« Les cours vont bientôt reprendre…, indique-t-il d’une voix hésitante en essayant de croiser mon regard.
Je sais.
Écoute Bristyle, je… Ça va aller, toi ? »

Je lève la tête vers lui. Non, ça ne va pas aller, Johnson. Ça ne va tellement pas que j’aimerais bien fumer tout ce que tu as dans ta boite, là, pour avoir au moins une raison valable et concrète d’être mal et d’avoir envie de hurler.

« Pose-moi la question encore une fois et je te brise les os. »

La brutalité de ma menace règne avec lourdeur entre nous. Je me redresse tant bien que mal, l’estomac malmené par cette nausée qui ne me quitte pas. Merlin, j’ai la tête qui tourne. Je respire très fort par le nez pour ne pas que cela se remarque. Jonhson a blêmi, me semble-t-il, et ce n’est pas à cause de la cigarette.

« Pardon ! s’exclame-t-il en riant nerveusement. J’suis beaucoup trop curieux ! Promis, j’arrête. »

Je me contente d’un « mh » bref, peu certaine qu’il respecte sa promesse. Puis sans le regarder, je prends la direction de mon cours de Conception et ergonomie magiques. Il m’accompagne à l’intérieur et me suit dans les couloirs jusqu’à ce que nos chemins se séparent. Il ne prononce pas le moindre mot mais en me quittant, il me sourit doucement et je crois qu’il veut me faire partager quelque chose à travers ce sourire, mais je n’ai pas la moindre idée de quoi. Je le salue d’un geste du menton et m’éloigne sans demander mon reste, accompagnée par une désagréable odeur de cigarette froide et la bouche aussi sèche qu’un parchemin. J’ai la nausée et l’impression que le monde va s’effondrer sous mes pieds, mais cette sensation me fait oublier pendant un moment que ce n’est pas le monde qui risque de s’effondrer sous peu, mais bien moi.

8 janv. 2025, 11:40
Il était une fois, l'AESM  Recueil d'OS 
COLORÉ, LÉGER, CHANGEANT
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@Deryn O'Connors
Le texte étant un peu long, sache que la réponse à la lettre de Deryn se trouve tout à la fin !


1ère semaine de mai 2049
1ère année à l'AESM



Depuis le début de la semaine, le campus est pris d'une frénésie difficile à décrire. Les couloirs sont vides, le hall bien moins encombré, mais la bibliothèque est prise d'assaut. Elle commence à se remplir dès la première heure d'ouverture et ne désemplit pas avant la fermeture. Le personnel est même forcé de pousser les étudiants à s'en aller tant les bourreaux de travail rechignent a quitter les salles d'étude. Je dois avouer avoir fait partie de ceux-là. Quand l'heure de fermer arrive et que derrière les grandes vitres le parc de l'école est plongé dans une profonde obscurité, je n'ai pas envie de rouler mes parchemins, fermer mes livres, débarrasser tout mon barda pour devoir le réinstaller ailleurs. Pourtant, comme les autres, j'obéis, je plis bagage et je déroule les parchemins et rouvre les grimoires à la bonne page un étage au-dessus, une fois retrouvé le calme de ma chambre miniature et la désagréable compagnie de ma colocataire.

La semaine de révision touche bientôt à sa fin. Ma tête est gonflée de connaissances. Sur le bureau de ma chambre s'entassent les fiches de révision et les ouvrages spécialisés. Je passe des heures assise sur mon lit ou adossée à un arbre dans la forêt quand le temps me le permet à chuchoter des sortilèges, à répéter encore et encore les mêmes gestes et les mêmes formules pour me donner toutes les chances de réussir. Oh, ce n'est pas comme si je doutais pouvoir avoir de bons résultats ! S'il y a bien une constante dans ma vie, c'est celle-là : grâce à mon intelligence et mon travail, les examens ne représentent pas une barrière infranchissable, bien au contraire. Depuis les bancs étroits et moelleux de la maison dans laquelle j'ai découvert que j'aimais les études, lorsque j'étais encore une enfant qui étudiait chez sa préceptrice, jamais je n'ai échoué à un examen. Oh, j'ai eu des notes plus ou moins bonnes, parfois même des notes mauvaises, traumatismes encore frais dans ma mémoire, mais jamais je n'ai échoué et jamais je n'échouerai. Certaines constances sont inébranlables.

Certains étudiants ayant profité de cette semaine de révision pour rentrer chez eux ou pour étudier ailleurs qu'à l'Académie, l'école est particulièrement calme une fois que l'on s'éloigne de la bibliothèque. J'aime passer mes pauses à l'extérieur, profiter du parc pour réciter mes leçons dans la tête afin de les ancrer dans ma mémoire. Je marche lentement le long des sentiers qui font le tour du bâtiment et j'observe le paysage en me récitant les lois fondamentales de la magie, les étapes d'une stratégie de recherche, les noms de quelques théoriciens spécialisés dans les sortilèges, les titres des articles à connaître sur le bout des doigts. Pas un seul instant mon esprit ne se détourne de mes études.

Vraiment ? Mais la nuit ne compte pas. La nuit hantée par les cauchemars. La nuit qui me voit me réveiller dans des cris étouffés, incapable que je suis de contrôler la terreur qui me cloue contre le matelas. Les nuits interminables, lancinantes, douloureuse, qui voient toujours arriver au petit matin les souvenirs si malvenus. Depuis ma crise du mois de mars, je n'ai plus réussi à lancer mon Sortilège suffisamment bien pour qu'il dure plusieurs jours. Je suis obligée de le lancer tous les matins, parfois davantage, pour garder mes souvenirs scellés. Sans cela, ils reviennent régulièrement me hanter et je me vois là-bas. Là-bas dans le bunker, là-bas à balancer le tabouret contre le mur, là-bas à pleurer parce qu'elle n'est pas là.

Pas un seul instant mon esprit ne se détourne de mes études. Oui, certes, parce que je fais constamment l'effort de penser à mes études. Quand j'étudie, je ne pense pas. Quand je ne pense pas, je ne souffre pas. Alors j'étudie, j'apprends, je récite mes leçons, je laisse Zikomo de côté, j'ignore les propositions de Johnson que nous mangions ensemble, les tentatives de Rockfield de discuter. Par contre, je me concentre sur Nyakane, je lui pose mille questions par jour, j'exige des précisions sur tel ou tel phénomène magique, je l'utilise pour le rôle qui lui a été donné : être mon mentor, même si cela fait un moment maintenant qu'il a cessé d'être réellement mon professeur. Il a toujours des choses à m'apprendre, des gestes à corriger, des pensées à préciser. Sa voix devient mon mantra, son long bec qui s'ouvre pour parler mon horizon le plus sécurisant. Je le laisse me gronder quand je ne comprends pas quelque chose ou que je réitère mes erreurs, se moquer quand il me trouve insolente, me corriger quand je me trompe de chemin pour comprendre une particularité magique. Nyakane, mon professeur, mon compagnon de certaines heures, que je n'ai jamais considéré comme un ami mais sur lequel je m'appuie tellement.

« Je te préfère concentrée sur tes études et agréable dans ton insolence qu'engoncée dans tes pensées et nous faisant subir ta mauvaise humeur constante, » me dit-il un jour après m'avoir forcé pour la seconde fois de la journée à grimper tout un haut d'un arbre comme il l'avait déjà fait par le passé pour que je me vide la tête.

Cette phrase, même si jamais je ne l'avouerai, m'a profondément blessé. Moi aussi, Nyakane. Moi aussi je me préfère quand je ne pense pas, quand je vais contre qui je suis, quand je déchire dans ma mémoire les souvenirs qui composent ce que je suis pour m'en débarrasser. Moi aussi, je me préfère quand je ne suis pas entièrement moi. Son aveu affirme la certitude que la meilleure version de moi-même est celle qui ne laisse aucune place aux émotions. Suite à cela, je me plonge plus fort encore dans mes révisions et plus forts deviennent mes cauchemars. Mais qu'importe la fatigue ? Qu'importent les cernes ? Qu'importe mon appétit perdu ? Je n'ai conscience que des fiches qui s'accumulent sur mon bureau et du travail qu'il me reste à accomplir. C'est tout ce qui compte, tout ce qui a toujours compté.

Comparé aux mois à venir, à cette période j'étais particulièrement heureuse.

*


C'est vendredi. Le ciel est bleu au-dessus de ma tête, même si les nuages qui s'accumulent à l'horizon promettent une fin de journée pluvieuse. Je profite d'une accalmie dans mon programme de révision pour faire mon habituel tour du parc. J'ai forcé Johnson à garder ma place à la bibliothèque, comme les autres jours, le menaçant de terribles représailles si qui que ce soit ose pousser mes affaires pour s'installer sur un petit morceau de ma table.

Les mains derrière le dos, je marche lentement, les yeux perdus sur la toile bleu azur. Je murmure doucement, répétant une leçon apprise le matin même sans me soucier que l'on me voit parler seule. Au-delà du mur d'enceinte se dessine la forêt d'où proviennent les bruits d'une vie sauvage. Zikomo est parti chassé au petit matin et n'est toujours pas revenu. Nyakane fait son oiseau-serpentaire sur la table de la bibliothèque, une patte remontée durant son sommeil factice (un esprit a-t-il seulement besoin de dormir ? je sais que non, et pourtant Nyakane continue de feindre qu'il se repose car cela le calme, pour reprendre sa propre explication).

Je lève les yeux en apercevant le vol gracieux d'un hibou ou d'une chouette. Je m'immobilise en le voyant se diriger vers moi et, la main en visière sur le front pour me protéger du soleil, j'essaie de reconnaître le volatile. Qui pourrait donc m'écrire ? Il ne s'agit pas des hiboux de ma famille ni de ceux que je suis habituée à voir. Cette distraction est malvenue à une telle période, aussi froncé-je les sourcils en levant le bras pour réceptionner l'oiseau.

Je grimace lorsque ses serres s'enfoncent dans mon bras mais ne moufte pas et détache la lettre accrochée à sa patte.

« Je n'ai rien pour toi, pardon, » lui avoué-je quand le hibou tourne sa tête vers moi en clignant ses grands yeux.

Il hulule bruyamment et dans un coup d'ailes puissant, il prend son envol. Je le regarde s'en aller et quand il a disparu je baisse les yeux sur l'enveloppe. Je me demande si je dois lire ce courrier maintenant ou le mettre de côté durant les deux prochaines semaines, pour ne pas prendre le risque de me déconcentrer durant ma période d'examen. Je pèse le pour et le contre et après une longue discussion avec moi-même je décide de prendre connaissance de son contenu maintenant et d'aviser en fonction de l'auteur du courrier.

Reprenant ma balade désormais plus si studieuse, je lis les mots joliment écrits qui me surprennent agréablement, tout comme l'identité de la personne qui a signé le parchemin. Jamais je ne me serais attendue que Derym O'Connors se souvienne de la vieille conversation que nous avons eu l'an dernier et prenne la peine de m'écrire pour me raconter son séjour à Albaldah ! D'ailleurs, j'avais complètement oublié que c'était la période de l'année durant laquelle les séjours AMICO à l'extérieur avaient lieu. Déjà un an que je suis allée à Uagadou ? Un an sans contact avec Araya ? Merlin, que le temps file vite...

Le récit de la jeune fille qui me conte Albaldah en la passant au filtre de sa vision si particulière du monde amène, et j'en suis la première surprise, un sourire sur mes lèvres. À la fin de ma lecture, je plie soigneusement le parchemin et le range dans la poche intérieure de ma cape, me promettant d'y répondre plus tard. La légèreté que je ressens est assez inhabituelle mais, contrairement à ce que je pensais quelques minutes plus tôt, cette distraction était amplement la bienvenue et c'est l'esprit plus léger et étrangement plus déterminé que je regagne la bibliothèque pour poursuivre mes révisions.

Plus tard, entre deux examens épuisants, je rédige à la volée ma réponse, ajoutant dès que j'ai un moment une ligne ou un paragraphe, prenant le temps de répondre mais surtout appréciant de le faire, ce qui est assez rare pour être noté.

*
Bonjour O'Connors,

C'est un tableau particulier que tu dresses de cette école dont je ne savais pas grand chose jusqu'ici. C'est curieux comme façon de décrire ton expérience et pourtant, du peu que je sais de toi, il me semble que les mots avec lesquels tu parles d'Albaldah, soit "coloré, léger, changeant", te correspondent autant qu'ils paraissent convenir à cette école. À croire que c'était un bon choix de la mettre sur tes vœux lors de ton inscription au programme.

Je ne m'attendais pas à ton hibou, je te remercie donc d'avoir pris la peine de me faire le récit (nécessairement tronqué, je le sais) de ton expérience là-bas. Je suis satisfaite que tu y aies trouvé la réponse aux curiosités qui étaient tiennes lorsque nous avons discuté d'Uagadou et de ton futur départ. J'étais également revenu de mon propre voyage avec plus de questions qu'en arrivant, mais je ne doute pas un instant que ces dernières et ton expérience nourriront tes projets futurs et ta façon de les mener à bien.

J'ai, de mon côté, l'occasion de mettre à l'épreuve tout ce que j'ai appris cette dernière année dans des examens particulièrement éprouvants.

Je te souhaite bonne réussite pour tes BUSE qui approchent à grands pas. Au plaisir de discuter amplement des écoles respectives que nous avons visitées et de l'expérience que nous en gardons si nous nous croisons de nouveau un jour.

Aelle Bristyle