Le même chagrin
19 août 2049
Maison familiale des Johnson
Flagley-Le-Haut, Suffolk — Angleterre

Avec
Oswald Johnson
23 ans
Employé d'une boutique d'objets enchantés
Un jasmin s'agrippe sur le mur d'enceinte du terrain, à droite du portail en bois. De l'arbuste piqueté d'étoiles blanches s'élève un fort parfum qui embaume le chemin jusqu'à la maison. Le terrain ne manque pas d'arbres et dans les branches les oiseaux s'amusent à communiquer en agréables gazouillis et autres trilles. Un son plus mélodieux que les autres provient d'un grand chêne qui pousse non loin du muret. Je lève les yeux pour l'apercevoir, en vain.
Patiente, je ne bouge pas de l'entrée et ne fais pas un pas en direction de la bâtisse en briques que j'aperçois au loin, derrière le portail laissé négligemment ouvert. Johnson m'a dit que nous avions rendez-vous à 15 heures. Il est 14 heures 57, il n'est donc pas en retard ; je l'attendrai ici jusqu'à ce qu'il daigne venir me chercher.
Comparé à la maison dans laquelle j'ai grandi, celle des Johnson est modeste. De ce que j'en vois, seule une bande de terre herbeuse fait le tour de la maison et à l'avant, le jardin laisse tout juste la place à quelques arbustes et arbres de s'épanouir. Un chemin en pas japonais avance à travers l'herbe jusqu'à un portillon. La maison s'élève sur un étage, elle est bardée de grandes fenêtres à croisillons et de volets foncés.
Lorsqu'il m'a invité, nous étions encore à l'école. Il venait de me parler en long et en large de sa maison de famille parce que je n'avais pas eu le réflexe de demander le silence à la table que nous partagions à la bibliothèque de l'Académie. Il m'a parlé de sa vie d'enfant unique, de ses parents aimants, de son enfance simple et heureuse dans la campagne britannique. Lorsque j'ai enfin exigé le silence (je travaillais sur un important devoir pour mon cours de Magie fondamentale) il s'est excusé, penaud, avant de me dire :
« Tu devrais venir, un jour.
— Pour quoi faire ? ai-je évidemment rétorqué.
— C'est un endroit que j'aime, » a-t-il dit pour seule explication.
Puisque les endroits qu'aime le type à moitié inconnu qui partage ma table depuis quelques mois ne m'intéressent guère, je n'ai pas relancé le sujet. C'est lui qui s'en est occupé à plusieurs reprises, à ma plus grande surprise ; je pensais alors qu'il s'agissait d'une invitation peu sérieuse, lancée par politesse. Mais non, il a réitéré plusieurs fois, jusqu'à ce fatidique jour où j'ai eu mes résultats du second semestre. Ce jour-là, avant que ma vie ne commence à tomber en lambeaux, il m'a dit que c'était une invitation officielle, qu'il aimerait beaucoup me recevoir chez lui. Invitation que je n'avais pas plus l'intention que deux mois en arrière d'accepter, jusqu'au moment où j'ai reçu son hibou à la fin du mois de juillet. Son invitation était légère, sans forme. Il m'a proposé une date. Si j'ai accepté, c'est parce que j'ai pensé que cela remplirait l'un des nombreux vides de mon emploi du temps.
Avoir cet objectif, cette visite prévue, cette obligation à respecter, j'ai cru que cela me donnerait envie de faire quelque chose de mon temps libre, de récupérer grimoires et parchemins et de reprendre l'un de mes projets, n'importe lequel. L'apprentissage du golem de pierre, la recherche du secret de l’Élixir de Longue-vie, la compréhension et le maniement de la magie noire, le perfectionnement des nombreux sortilèges que je connais déjà, l'étude de l'alchimie, la finalisation de certains articles que j'ai commencé à rédiger sur des théories de la magie... Quelque chose, n'importe quoi. Mais aucune envie n'est venue. Et nous voilà le 19 août, l'été a filé sans que rien d'incroyable ne se passe si ce n'est ma réussite toute relative aux rattrapages auxquels je n'aurais pas dû aller. Un été à lambiner, à compter les minutes, les heures et les secondes, à vivre la lamentable et ennuyante vie d'une personne sans but ni objectif. Je suis rassurée que nous soyons le 19 août. Oui, rassurée. Aujourd'hui, j'ai quelque chose à faire.
Le claquement d'une porte m'arrache à mes souvenirs. La porte d'entrée de la maison vient de s'ouvrir et de se refermer, laissant passer un grand jeune homme qui s'avance vers moi en trottinant, l'air affolé.
« Pardon, je suis en retard ! » s'exclame-t-il en arrivant à portée de voix.
J'attends qu'il s'avance encore pour ne pas avoir à crier.
« Oui, effectivement, » acquiescé-je en regardant ma montre : de fait, il est 15 heures 03.
Oswald Johnson se frotte l'arrière du crâne comme il en a l'habitude. L'air penaud, comme il en a l'habitude. Étrangement dans cet environnement il me parait moins grand qu'à l'Académie. Peut-être cela provient-il de son drôle d'accoutrement : un pantalon en toile large resserré sur les mollets et un débardeur qui ne cache rien de sa peau basanée. C'est étrange de le voir autrement qu'engoncé dans l'une de ses robes de sorcier aux motifs exubérants. Cela me rappelle l'environnement personnel dans lequel il m'a invité et me pousse à me demander pour la dixième fois si j'ai bien fait d'accepter son invitation.
« Tu es venue seule ? demande Johnson en fouillant les environs du regard.
— Apparemment, rétorqué-je.
— Que fait Zikomo ?
— Il chasse.
— Il aurait pu chasser ici. Pourquoi il est pas venu ?
— Pourquoi tu poses des questions dont les réponses ne te concernent pas ? »
Johnson grimace ; ses épaules s'affaissent.
« Bon... Et le canard, poursuit-il sur un ton amusé, il est là ? »
Mon cœur se recroqueville brutalement à l'intérieur de mon corps. Le canard, c'est le surnom soi-disant affectueux que donne Johnson à Nyakane parce qu'il était persuadé la première fois qu'il l'a vu qu'il s'agissait d'un canard — comment a-t-il pu confondre un oiseau serpentaire et son long cou caractéristique avec un canard et son corps pataud, cela reste un mystère total. Le canard, donc, ne peut pas être présent puisqu'il m'a abandonné il y a plusieurs semaines. Évidemment Johnson ne sait rien de tout cela et des semaines peinées qui ont suivi le départ du Messager des rêves, ce qui ne m'empêche pas de lui lancer un regard sombre en lui lançant :
« Pourquoi tu poses des questions dont les réponses ne te concernent pas ? »
Nous nous affrontons du regard. Johnson ne sait pas rester de marbre, il faut toujours que ses émotions s'affichent sur son visage. Cette fois-ci, ce sont ses sourcils qui se froncent et ses dents viennent s'enfoncer dans ses lèvres. Je le considère en silence, jusqu'à ce qu'il se frotte de nouveau l'arrière de la tête et qu'il prenne la décision de changer de sujet.
« Bon..., fait-il pour la seconde fois, tu... Tu veux... » Il prend une inspiration laborieuse, ses yeux regardent partout sauf dans ma direction. « Et si on allait faire un tour ? Je veux dire, tu veux que je te montre le domaine ?
— Je suis là pour ça, non ? marmonné-je, étonnée qu'il appelle son petit terrain un "domaine".
— Oui, c'est vrai ! s'amuse-t-il, pas rancunier pour un sou. Allez, viens ! Je suis trop content que tu sois là ! »
Trop content, oui, il semble trop content, si j'en crois le débit de paroles qui sort de sa bouche ou son sourire qui ne quitte pas ses lèvres. Il nous fait d'abord faire le tour de la maison qui est bien plus petite que ce que j'imaginais du portail. Il me raconte des anecdotes de son enfance. Il passe un long moment au bord d'un puits bordé de pots de fleurs pour m'expliquer qu'il passait des heures à jouer ici quand il était gamin, qu'il refusait même de le quitter lorsque la nuit tombait, si bien que parfois, en été, ses parents lui installaient des chandelles pour l'éclairer. Je l'écoute sans faire de commentaire, mais Johnson n'a pas besoin qu'on lui réponde pour parler, il se contente de mes regards et de mes rares acquiescements pour alimenter son discours. Il bouge sans arrêt, passant la main dans ses cheveux, ou se grattant l'épaule, quand il n'est pas en train de trifouiller quelque chose dans la poche de son pantalon.
Agacée de le voir s'agiter ainsi, je le confronte alors qu'il nous ramène vers l'entrée de la maison, après m'avoir fait visiter le grand jardin à l'arrière dans lequel poussent plusieurs arbres fruitiers et où s'épanouissent de nombreuses fleurs aux belles couleurs et odeurs agréables.
« Qu'est-ce que tu as dans la poche ? »
Il se tait subitement, étonné d'entendre ma voix alors que je n'ai pas ouvert la bouche depuis un bon moment. Il en perd le fil de sa logorrhée et il retire les mains de ses poches pour croiser les bras devant lui ; je jurerais apercevoir sur ses joues une légère rougeur. Un sourcil se dresse sur mon front pour marquer mon impatience devant son silence. Il rit nerveusement en se frottant l'arrière du crâne, essaie de se soustraire à ma question :
« Rien, rien, désolé si je ne fais que m'agiter, je fais ça quand je ne suis pas à l'aise.
— Je ne te mets pas à l'aise ? »
La question est posée sur un ton neutre, sans étonnement ni arrière pensée — en même temps que je prononce ces mots je pense : bien sûr qu'il ne l'est pas, rares sont ceux qui le sont avec moi. Mais Johnson, lui, écarquille ses grands yeux expressifs et je comprends sans mal qu'il culpabilise de m'avoir laissé croire une chose pareille. Pourtant, il ne fait rien pour me contredire et se contente de hausser les épaules.
« Je sais que ce n'est pas trop ton truc, tout ça, dit-il en s'immobilisant sur le perron d'entrée, désignant d'un geste de la main tout son "domaine". Alors je n'en sais rien, j'imagine que je me mets la pression pour que tout se passe bien. J'ai pas envie que tu t'ennuies.
— Si je commence à m'ennuyer, tu le sauras très vite, Johnson, » dis-je simplement en haussant les épaules, insensible au fait que le garçon se décompose en entendant cette phrase peu rassurante. Je poursuis sans interruption, parce que ce qu'il a dans la poche m'intéresse plus que le fait qu'il ne soit pas à l'aise : « Alors, c'est quoi ? »
Le geste du menton que je fais en direction de sa poche ne fait aucun mystère sur l'objet de mon intérêt. À la tête que fait le sorcier, je comprends qu'il espérait que j'oublie sa question — dommage, je n'oublie pas grand chose. Je n'oublie plus grand chose, pour être exacte, mais c'est encore un autre problème auquel je n'ai pas envie de songer aujourd'hui. Penaud, il consent à plonger de nouveau sa main dans sa poche.
« C'est juste une bêtise, » souffle-t-il en extirpant de son vêtement une petite figurine de papier.
Après une brève hésitation, il me tend l'objet. Ce n'est pas la première fois que je vois un origami dans les mains du jeune homme : à l'Académie, il passait ses heures de cours à en fabriquer et il est arrivé une ou deux fois qu'il fasse voler dans ma direction un oiseau de papier pour me faire passer un message, avant d'arrêter lorsque je l'ai sévèrement rabroué ; j'avais autre chose à faire en cours que de lire ses petits mots. À notre table de la bibliothèque il en fabriquait aussi, ses longs doigts pliant agilement le papier selon des angles qui me semblaient compliqués. Celui qu'il me confie aujourd'hui est différent, je le sens aussitôt. Je le sens sous mes doigts mais aussi grâce à la magie qui s'échappe du petit objet couleur parchemin. C'est un voilier parfait, si parfait que je me demande comment il est parvenu à reproduire ça avec un simple morceau de papier. Je l'observe sous toutes ses coutures sous le regard angoissé - je le sens - du sorcier, mais ce qui m'intéresse est la magie dont il est imbibé.
« Je peux ? demandé-je au garçon en sortant ma baguette magique.
Celui-ci hausse les épaules et, au lieu d'acquiescer comme j'étais persuadée qu'il allait le faire, il détourne les yeux et dit :
« Tu veux pas que je t'explique, plutôt ?
— Si tu veux, » réponds-je avec un petit soupir en rangeant ma baguette, déçue de ne pas pouvoir explorer moi-même l'objet, mais trop respectueuse du travail des autres pour user de ma magie sur une création ne m'appartenant pas.
J'attends qu'il parle, mais il contente de me regarder avec un sourire en coin, avec insistance. Je hausse les sourcils, mais il continue.
« Et bien ? finis-je par dire, impatiente.
— Bah pose-moi la question ! s'amuse-t-il, les yeux brillants d'amusement.
— T'es chiant, sifflé-je entre mes dents avant de demander un peu brutalement : alors, tu lui as fait quoi ? »
Lorsqu'Oswald Johnson sourit, c'est avec toutes ses dents ; ses lèvres s'incurvent sans aucune discrétion vers le haut et se retroussent, son nez se plisse doucement et ses yeux brillent de mille feux, rendant à son visage des airs adolescent depuis longtemps oubliés. D'un geste élégant, il récupère entre deux doigts son origami et le dépose dans la paume de sa main qu'il garde levée entre nous deux pour que nous puissions observer de tout notre saoul l'objet magiquement modifié.
« Tu sais que je travaille dans une boutique qui vend des objets de décoration enchantés, cette même boutique dans laquelle j'ai fait mon apprentissage, n'est-ce pas ?
— Tu me l'as suffisamment dit pour que je le sache, oui, répliqué-je en m'adossant au chambranle de la porte puisque nous allons apparemment rester ici pour discuter.
— La patronne de l'établissement m'a autorisé à lui proposer un objet qu'elle pourrait mettre en vente si elle estime qu'il en vaut la peine, poursuit Johnson d'une voix passionnée sans faire cas de mon ton moqueur. Ça fait des semaines que je suis dessus et je... Enfin, j-je voulais te le montrer pour que tu me dises ce que tu en penses. »
Je considère le garçon aux traits crispés par une gêne toute modeste, sincèrement étonnée qu'il veuille me présenter son travail à moi et affligée qu'il en fasse une telle affaire.
« C'est toi qui était en filière ensorcellement, Johnson, dis-je d'une voix cassante, pourquoi tu veux mon avis alors que je n'ai pas ton expertise dans ces choses-là ?
— Parce que toi, tu maîtrises mieux les sortilèges que moi, réplique-t-il de but en blanc, même si tu ne te spécialises pas dans l'ensorcellement d'objets, et que je suis curieux d'avoir ton avis, tout simplement.
— Oui, mais je n'ai pas sui... »
Il m'interrompt soudainement, sa main portant le voilier toujours tendue entre nous. Derrière elle, je vois ses yeux se remplir d'impatience.
« J'ai juste envie d'avoir ton avis parce que tu com... Parce que t'es mon amie. Arrête de poser des questions et réponds-moi ! »
Si son ton semble pressant, voire agacé, son sourire en coin dément cette impression. Je ne savais pas qu'il me considérait comme son amie ; sur quoi se base-t-il pour affirmer une telle chose ? Après l'avoir gourmandé d'un regard noir, peu habituée à ce qu'il se montre si sûr de lui, je consens à hocher la tête et à l'encourager à me faire sa démonstration.
« Bon, montre-moi, lui dis-je sur un ton impatient.
— Oui ! s'exclame-t-il avec un sourire. Alors voilà... »
Il sort sa baguette magique de sa main disponible et vient tapoter le haut du voilier. La bateau grandit aussitôt jusqu'à faire trois fois sa taille initiale. Johnson arrondit légèrement les lèvres et, insensible à mon regard curieux, souffle doucement sur l'origami dont la grande taille ne cache désormais plus rien de tous les nombreux détails impressionnants dont il est fait. Au départ rien ne se passe et je croise le regard du jeune homme par dessus sa création. Perplexe, un sourcil se dresse sur mon front et Johnson murmure :
« Attends voir... »
Au même moment, le bateau prend son envol comme poussé par une bourrasque de vent particulièrement puissante. Il quitte la main du sorcier et vogue sur des flots imaginaires, poursuivant son chemin autour de la tête de son créateur puis en contournant la mienne. Je le suis du regard et ne peux m'empêcher d'écarquiller les yeux lorsqu'en passant près de mon oreille j'entends (je le jure !) le bruit des flots, comme si le navire se trouvait bel et bien sur la mer et non pas dans les airs, poussé par un vent magique. La mélodie des vagues enfle autour de moi et il me semble presque sentir l'air marin et ses odeurs salés imprégner mes narines. Le navire en papier achève rapidement sa course en retournant à son point de départ, soit dans la main de Johnson.
Tripotant sa création, le sorcier fait tout pour éviter mon regard.
« Bon évidemment ça doit encore être amélioré, finit-il par dire pour combler le silence, pour le moment ça ne dure pas très longtemps alors que j'aimerais que le navire puisse voler pendant au moins une heure. Et mes sortilèges d'illusion ne sont pas puissants, il faudrait que les sons et les odeurs soient plus forts. Mais... Voilà, pour le moment c'est à ça que ça ressemble. »
Il arrache son regard du jardin qu'il admirait pour poser son regard gêné et timide sur moi, effrayé sans doute que je lui oppose une opinion sévère ou négative.
« À quoi ça sert ? demandé-je d'une voix curieuse en me permettant, cette fois-ci, d'attraper doucement l'objet pour l'observer de plus près.
— Oh, balbutie Johnson qui ne s'attendait pas à cette question. Je... Ce n'est pas censé servir, c'est... Un objet de déco', quoi. Et de détente.
— De détente ?
— Oui, confirme le sorcier. T'as jamais regardé les bateaux naviguer ou écouté le bruit des vagues pour t'apaiser ?
— Non, je réponds simplement en lui jetant un regard en coin.
— Et bien moi oui, sourit l'autre, et beaucoup de gens le font. Le bruit des vagues, c'est apaisant. »
Je ne dis rien et continue d'observer l'objet sans me soucier que mon silence et mon absence de compliment puissent plonger le garçon dans l'embarras et réveiller son manque de confiance en lui. Je me retiens difficilement de lancer des sortilèges sur l'origami qui a désormais retrouvé une taille normale puisque je n'y ai pas été autorisé, mais j'énumère dans mon esprit toutes les formules magiques que le diplômé en ensorcellement a dû utiliser. Finalement, je lève les yeux sur lui et lui rend sa drôle d’œuvre.
« C'est malin, commenté-je. Pour les sortilèges d'illusion, tu devrais essayer ça en bord de mer : c'est plus facile d'imaginer quelque chose quand on l'a sous les yeux.
— C'est pas bête oui,fait Johnson avec un pauvre sourire, j'y penserai ! Et donc... Malin ? »
Je l'épingle d'un regard circonspect en me détachant du mur contre lequel j'étais appuyée.
« C'est ce que j'ai dit, oui. Il faut manier les sortilèges de façon subtile pour réussir à parvenir à un tel résultat. Le faire décoller de cette manière-là... »
Bien qu'il soit l'inventeur de l'objet, et donc celui qui a lancé les sortilèges dessus, je commence à énumérer à voix haute les sortilèges qu'il a utilisés en expliquant leur effet à chacun, levant un doigt à chaque fois que j'en ajoute un à la liste.
« Sans oublier le sortilège d'illusion, ajouté-je d'une voix crâneuse, fière d'avoir pu deviner sans analyser l'objet de plus près tous les sortilèges dont il est truffé. J'ai oublié quelque chose ?
— Non, répond Johnson sans pouvoir cacher le sourire qui lui fend le visage. J'étais certain que tu trouverais toute seule.
— Évidemment, » dis-je simplement sans pouvoir m'empêcher de me rappeler que les examinateurs qui ont corrigé mes copies de fin d'année n'ont pas été sûrs que j'avais trouvé toutes les réponses, eux. Je me tourne en direction de la porte, close depuis tout à l'heure. « On continue ? » proposé-je sur le ton de celle qui ordonne, soucieuse de ne pas évoquer mes capacités de peur qu'on en vienne à parler de ceux qui pensent que je n'en ai pas.
Johnson accepte volontiers et ouvre la porte de sa maison. Je découvre un intérieur aussi soigné que l'extérieur, avec des vases remplis de fleurs sur les tables, des napperons sur les buffets et des tapis dans toutes les pièces. Un joyeux bazar traîne partout, mais au lieu de donner une impression de négligence il laisse voir qu'il s'agit d'une maison vivante. Une petite bicoque avec de larges espaces.
Le sorcier n'hésite pas une seule seconde avant de m'amener dans sa chambre, sans cesser de déblatérer à propos de ce qu'il appelle son « voilier qui chuchote la mer » et des améliorations qu'il veut lui faire subir. Cette conversation me va beaucoup mieux que celle que nous avions tout à l'heure sur ses souvenirs d'enfance, je me montre donc plus bavarde et alimente de temps en temps la discussion en y allant de mon petit commentaire ou ajoutant un conseil ci-et-là. Sous le regard du garçon je me promène dans sa chambre, soulevant les cahiers pour mieux voir les titres des livres et faisant la moue à chaque fois que je tombe sur des romans — souvent, donc. Quelques ouvrages sur l'ensorcellement d'objets ou sur les sortilèges, mais pour l'essentiel ce n'est qu'une chambre d'adolescent. De ce que j'en sais, cela fait plusieurs années que Johnson a quitté cette maison pour un appartement en ville.
Après plusieurs minutes à faire le tour de la pièce, je me retrouve les bras ballants devant Johnson, n'ayant aucune envie de prendre place près de lui sur le lit. J'enfonce les mains dans les poches de la robe de sorcière légère que je porte et laisse le jeune homme parler tout seul. Je l'observe à la dérobée quand il est trop occupé pour faire attention à ce que je regarde. Je doute encore du bien-fondé de ma venue ici, mais au moins la compagnie et la discussion du sorcier m'éloignent-t-elles de mes pensées moroses. Je les sens qui s'agglutinent à l'orée de mon esprit, prêtes à venir dévorer la moindre étincelle qui veut rejaillir en moi. Je les sens présentes à chaque fois que mon esprit essaie de se tendre en direction de mon avenir, des rattrapages ou de la sorcière noire qui habite dans mes souvenirs. Dans ces moments-là, mon cœur me pèse plus lourd et je le sens prêt à m'emporter dans les bas-fonds crasseux de mon esprit. Alors quand cela arrive, je me redresse, je cligne des yeux et j'essaie de m'ancrer dans la réalité. Je pose une question, j'acquiesce brutalement à l'une des paroles de Johnson alors que je ne réagissais pas jusqu'ici, ou alors je fais des propositions incohérentes, comme :
« Sortons, veux-tu ? »
Johnson se lève d'un bon sans m'en vouloir de l'avoir interrompu dans l'un de ses interminables discours. Je ne sais même pas ce qu'il était en train de dire. Il quitte aussitôt sa chambre en m'amenant dans son sillage.
« Je voulais te montrer mon endroit préféré, ça tombe bien ! » Pourquoi Johnson a-t-il envie de me montrer les endroits qu'il préfère ? Quel intérêt, d'où lui viennent ces drôles d'idées ? « Tu vas voir, c'est vraiment sympa ! »
Moi, je pense qu'Oswald Johnson n'a aucune idée de ce que je peux trouver sympa. Je suis persuadée qu'il n'y a dans le lieu qu'il souhaite me montrer aucun ouvrage complexe de magie, aucune découverte fondamentale ou aucun vieux grimoire particulièrement sombre. Malgré tout je le suis car je n'ai aucun autre endroit où aller et que j'ai l'espoir comme cette nouvelle impulsion donnée à la journée m'arrachera aux pensées noires dans lesquelles j'étais en train de sombrer.
Nous sortons de la maison et retrouvons la chaleur caniculaire de l'été. Le ciel bleu ne souffre d'aucun nuage, aujourd'hui, et le soleil fait peser sur nous son impitoyable regard. Nous nous éloignons du chemin qui se dessine dans l'herbe pour sortir par le portillon. Nous suivons ensuite l'ombre des arbres, laissant derrière nous le jardin pour le sous-bois. La peau sur les épaules du sorcier se recouvre rapidement d'une fine pellicule de sueur, comme celle de mon visage et de mon cou. Je prends mon mal en patience en suivant le jeune homme, étonné qu'il garde le silence et se contente de me montrer le chemin en me souriant de temps en temps, comme pour montrer que son absence de paroles ne cache rien. J'aimerais profiter de cette paix relative, mais elle laisse beaucoup trop de place à ma morosité de s'installer. Incapable d'alimenter moi-même la conversation, je serre les dents en attendant impatiemment que le garçon se remette à parler.
« Tadaam ! » s'exclame-t-il lorsque nous arrivons en haut de la petite colline sur laquelle il a voulu nous faire monter.
Devant nous se dresse un belvédère tout à fait banal, même si dans son style il est plutôt agréable à regarder. Il surplombe le terrain plus bas sur lequel pousse la maison de Johnson. Après le portillon, qui lui-même est précédé d'un chemin de pierres larges menant à la maison, un sentier de terre grimpe parmi les arbres jusqu'à parvenir au sommet de cette colline. De l'autre côté du belvédère se trouve une forêt peu fournie et je peux deviner non loin de là le toit des maisons environnantes. Sans les sortilèges qui protègent la maison et la coupent du monde moldu, nous entendrions tous ces bruits parasites avec lesquels les moldus vivent ; les bourdonnements, les moteurs, les vrombissements des fil de fer qu'ils tendent dans le ciel ou encore les cris de vie parvenant des pavillons les plus proches. Mais nous n'entendons rien, Merlin merci, si ce n'est le bruit du vent et celui, plus mélodieux, des créatures qui vivent dans les arbres ou dans la terre.
« Un belvédère ? souligné-je d'une voix plate en croisant le regard de Johnson.
— Pas n'importe quel belvédère ! précise-t-il. C'est le mien et c'est là que j'ai créé mes premiers objets magiques. L'été peut sembler très long pour un petit garçon sociable qui est habitué à la vie agitée de Poudlard. »
Quand je disais qu'il ne savait rien de ce que je pouvais trouver sympa ou non.
« Allez, viens, » insiste Johnson en avalant les derniers mètres qui le séparent de son endroit préféré.
Il s'installe sur le petit banc qui trône sous la structure en bois. Ici, nous sommes à l'abri du soleil et les ouvertures laissent passer une brise agréable qui vient nous rafraichir. Je m'installe près de lui, les jambes croisées, en me demandant pourquoi les gens accordent une si grande importance aux lieux et aux souvenirs qu'ils recèlent. Je peux deviner sans mal que mes frères auraient à cœur de montrer à leurs amis ces endroits dans lesquels nous avons passés notre enfance : le grand jardin, la forêt et sa clairière de pierre, les sentiers sur lesquels nous nous promenions en inventant des histoires ou encore la véranda et la tour dans notre maison. Oui, ils adoreraient montrer ces endroits. Et moi ? Prendrais-je plaisir à faire découvrir à Johnson ces lieux dans lesquels j'ai grandi ? Je ne le pense pas ; je n'y verrai pas le moindre intérêt. Pourtant, pour moi aussi existent des lieux remplis de souvenirs qui me sont plus chers que n'importe quoi d'autre. Des endroits où j'ai vécu des souvenirs qui jamais ne me quitteront. Kristen Loewy peut-elle deviner l'importance que je donne au lieu où nous avons eu l'une de nos plus intenses et difficiles conversations ? Que j'en ai fait mon repaire, mon lieu d'étude secret, l'endroit où je me réfugie pour être seule au monde ?
Les vagues noires ont gagné du terrain dans ma tête. Ma mine s'assombrit, je me mure dans un silence qui donne encore plus la place à Johnson de parler. C'est rare que je le laisse s'exprimer ainsi ; c'est rare qu'il parle comme cela. Jusque là, nous nous voyions seulement au sein de l'Académie. Je devais toujours travailler ou aller quelque part. Nos discussions avaient toujours une fin ; une sonnerie qui nous rappelle à l'ordre, la bibliothèque qui ferme ses portes, ses amis qui viennent le chercher, un cours qui commence. Mais là, il n'y a rien d'autre que le temps qui file. Et le temps ne file guère, le soleil est encore haut et, la nuque pliée en direction du ciel que j'aperçois là où le toit du belvédère ne bouche pas ma vue, je me demande pourquoi je questionne la fuite du temps alors même que rien ne m'attend ce soir ou demain. Ce n'est pas comme si Johnson m'ennuyait, même si j'accorde peu d'importance à ce qu'il me raconte, mais je me demande ce que je ressens et ce que je ressentirais si j'avais l'impression que ma vie était sur le chemin qui devait être le sien, et non pas balancée au milieu d'une tempête enragée qui persiste à me bousculer dans tous les sens.
Je n'ai aucune foutue idée de ce que je pourrais ressentir, mais je suis prête à parier que cela n'aurait rien d'agréable.
« Et toi, tu as un endroit préféré chez tes parents ? »
J'arrache mon regard au ciel pour le baisser mon camarade. Ses yeux bruns fouillent les miens en quête de la réponse que je vais donner. Il est bien plus grand que lui, très différent, il fait très homme alors que Gabryel fait plus jeune, mais il y a quelque chose dans son regard qui me rappelle le Gryffondor.
« Pas spécialement, » dis-je de la voix rauque de celle qui ne s'est pas exprimée depuis de longues minutes.
Ce n'est pas un mensonge mais ce n'est pas la vérité non plus. La vérité c'est que je n'ai pas envie de penser maintenant aux endroits que j'aime ou que je n'aime pas chez mes parents. Je n'ai pas envie de penser à cette maison ou à mon enfance ou même aux souvenirs que j'ai là-bas. Je n'ai envie de penser à rien. Avant, j'avais l'étude et le travail pour faire barrière à mes pensées. Et maintenant, qu'ai-je ?
« Tu crois qu'un jour je verrais chez tes parents ? me lance tout à coup le jeune homme sur un ton amusé. Voir l'endroit où tu as grandi, ce serait drôle, tiens !
— Ça n'aurait rien de drôle, marmonné-je.
— Voir des photos de toi enfant, si, ce serait drôle, s'amuse Johnson.
— T'as vraiment une conception étrange de ce qui pourrait être amusant ou non, Johnson, » répliqué-je en levant les yeux au ciel.
Il rit tout seul, comme souvent, s'amusant de choses qui ne font rire que lui, ce qui ne l'empêche pas de rigoler sincèrement, les dents dévoilées. J'aurais préféré qu'il continue de rire plutôt que de poursuivre. Il me le dit subitement, alors que rien ne laissait deviner que le sujet allait être posé sur la table. Il décroise les jambes et se tourne vers moi sur le banc, me forçant à tourner la tête pour croiser le regard insistant qu'il fait peser sur moi.
« J'aimerais beaucoup que tu m'appelles Oswald, s'il-te-plaît. »
Cela sonne très formel et je peux facilement sentir toute l'angoisse qui se cache derrière cette demande. Malheureusement pour lui, elle ne m'attendrit pas. Mes mâchoires se crispent alors que mon cœur rate un battement. Pourquoi cette question ? Pourquoi maintenant ? Mon regard s'assombrit. J'ai l'impression qu'il ne me demande pas seulement de l'appeler par son prénom. Non, bien sûr que non. Il se doute bien de l'importance qu'ont les prénoms pour moi, je ne pense pas qu'il m'ait déjà vu appeler qui que ce soit autrement que par son nom, d'ailleurs. Alors s'il me demande ça, c'est parce qu'il sait. Il sait que si je l'appelle Oswald, il ne sera plus seulement ce drôle de gars qui insiste pour que nous nous voyons alors que nous avons terminé nos études, il ne sera plus un ancien camarade de l'Académie, une connaissance, un compagnon d'études. Il fera partie du cercle restreint de ceux que j'appelle par leur prénom — et il n'a aucune idée d'à quel point ce cercle est très restreint — et qui détiennent le pouvoir de me détruire, comme cela a été prouvé par le passé.
Je fronce les sourcils, agacée par sa demande, et c'est comme si soudainement le ciel se remplissait de nuages : je perds tout éclat à l'intérieur de moi.
« Non, dis-je à travers mes dents serrées d'un ton sans appel.
— Mais... »
Je le vois se décomposer, mais il se reprend rapidement ; il inspire profondément pour retrouver un semblant de dignité.
« Pourquoi ? demande-t-il d'une voix qu'il s'efforce de garder calme. Je préfèrerais, et puis... On est amis, non ? »
Je le regarde franchement et ce n'est que parce que la plupart du temps c'est un garçon plutôt conciliant que je ne lui balance pas au visage que je n'ai jamais considéré que nous étions amis et que je n'avais pas l'intention que ça change. Même si je manque d'empathie la plupart du temps, considérant que c'est aux autres de gérer leurs propres émotions qui ne me concernent en rien, je suis capable de voir aujourd'hui que cet aveu pourrait le blesser. Et si je le blesse trop fort, je ne suis pas certaine que Johnson acceptera que nous nous voyions encore, contrairement à ce garçon auquel je l'ai comparé, qui, lui, jamais ne me repousse quoi que j'essaie de lui faire. Alors je prends sur moi, ce qui m'arrive rarement à vrai dire, pour contrôler ce que je vais dire.
« Parce que moi je ne préfèrerais pas, objecté-je en me demandant pourquoi je fais tous ces efforts pour lui, et surtout, pourquoi est-ce que j'espère qu'il continue de vouloir me voir.
— Ce n'est qu'un prénom, » articule difficilement Johnson dont le regard commence à se teinter d'une colère que je connais bien — aurais-je atteint les limites de sa patience ?
Je sais que je n'ai aucune envie qu'il arrête de vouloir me voir, mais je sais également que je ne cèderai pas une once de terrain. Je l'appellerai par son prénom lorsque je l'aurais décidé, voilà tout ! Je lui en veux de gâcher cette journée avec une demande aussi immature !
« Je te considère comme une amie, continue-t-il d'une voix plus forte, et je trouve ça bizarre que tu m'appelles par mon nom de famille. Ça compte pour moi ! Pourquoi tu refuses ?
— T'es bouché ? le questionné-je sur un ton méchant. Je t'ai déjà donné ma raison.
— Mais elle n'a rien de cohérent ! On ne dit pas "j'ai pas envie" comme seule explication alors que la personne en face te fait une demande tout à fait raisonnable ! »
Un rire m'échappe soudain, moqueur et ahuri.
« Elle n'a rien de raisonnable ! m'exclamé-je, outrée qu'il ne comprenne pas l'importance que le sujet a pour moi.
— Elle l'est ! soutient le garçon, son regard implacable planté dans le mien. Juste, explique-moi !
— J'ai aucune explication à te donner, sifflé-je en croisant les bras sur la poitrine.
— C'est parce que tu ne veux pas me donner d'espoir, c'est ça ? Parce que t'as aucune intention de gaspiller du temps et des efforts pour notre amitié, c'est ça ? »
C'est terrible de le voir si proche de la vérité.
« Tu pourrais juste me dire que tu as besoin de plus de temps, reprend-il d'une voix tendue, que pour toi c'est moins évident que pour les autres et je comprendrai. Que tu as besoin de ce temps-là car appeler quelqu'un par son prénom ça a une réelle importance pour toi. Pourquoi tu ne le fais pas ? Je comprends pas..., articule-t-il d'une voix étrangement triste. Pourquoi tu ne le dis juste pas ? Je peux comprendre. »
Tellement proche que j'en suis effrayée.
« Amitié ? répété-je avec un petit rire. On partageait juste la même table à l'Académie, Johnson. »
Le silence retombe subitement sur le belvédère. J'étais persuadée qu'il comprendrait que ce n'était qu'une rebuffade destinée à le faire sortir de ses gonds et qu'il continuerait sur le même ton. Mais j'ai à peine le temps de couler un regard dans sa direction qu'il s'est déjà levé. Il quitte la colline à grands pas colériques sans jeter ne serait-ce qu'un regard en arrière, m'abandonnant purement et simplement sur le belvédère. Comme seul témoin de notre dispute, un petit oiseau qui s'est posé sur la rambarde en bois et qui gazouille, sa tête se tournant dans de drôles d'angles pour en pas me perdre du regard.
Je reste un long moment sans bouger, pétrifiée par ce qu'il vient de se passer. Je suis persuadée d'être dans mon bon droit. La colère me fige sur place et me coupe le souffle. Il ne comprend pas ! Il ne comprend rien ! Pourtant, une petite voix persiste à me souffler que si, il a bien compris, et que c'est tout le cœur du problème. Il a compris, mais seulement à moitié. Sinon, il n'aurait pas insisté pour que je dise des choses que je n'ai pas envie de dire. S'il avait réellement compris, il n'aurait rien dit, il aurait attendu patiemment que vienne le jour où je l'aurais appelé par son prénom. Et de toute façon, quelles inepties ! ce jour n'arrivera peut-être jamais, je n'ai pas envie de me demander si j'ai envie qu'il arrive, je n'ai pas envie d'y penser, pas envie que vienne s'ajouter à mes pensées noires cette préoccupation idiote !
Un juron s'échappe soudainement de mes lèvres en même temps que je me lève pour mieux balancer mon pied dans le premier poteau à disposition. Le belvédère tremble sous mon acte brutal mais cela ne m'empêche pas de continuer, les mains crispées sur la rambarde que le petit oiseau a quitté brusquement lorsque j'ai crié. Je donne plusieurs coups de pied dans le bois en les accompagnant de feulements de colère, jusqu'à ce que mes orteils mal protégés dans mes sandales me fassent trop mal pour que je continue. Alors je cesse, mes épaules soulevées par ma respiration courte.
Cette violence inutile m'a fait du bien. Mon souffle finit par s'apaiser et mon cœur retrouve un rythme normal. Avant de quitter le belvédère, je vérifie que je n'ai rien cassé dans ma colère et lorsque je m'en suis assurée j'emprunte le sentier qui descend vers la maison. Je traîne sur le chemin et, en poussant le portillon qui permet d'entrer dans le jardin, j'hésite à transplaner sans me poser d'autres questions. Disparaître, tout simplement, et laisser Johnson à sa colère. Enterrer le problème, puisque je ne compte ni faire d'excuses que je n'ai pas à présenter, ni le convaincre que j'ai raison : j'aimerais juste ne pas reparler de tout cela. Je m'immobilise sur le perron, persuadée que le sorcier insistera pour régler le problème. Pourquoi ne pas m'en aller ? J'aimerais dire que c'est l'envie de rester, mais en vérité il s'agit seulement de la peur de me retrouver dans ma grande chambre chez Narym dans laquelle je n'ai pas grand chose à faire.
Je pousse doucement la porte d'entrée en tendant l'oreille. Les seuls bruits discernables viennent de la cuisine, alors je m'y dirige à contre cœur. J'aperçois derrière l'ilot central un Johnson affairé et la vision est tellement étonnante pour moi qui était persuadée de le trouver en train de bouder dans un coin de la maison que j'en oublie de paraître en colère. Planté au milieu de la cuisine, la baguette levée au-dessus de lui, il contrôle magiquement plusieurs ingrédients qui se mélangent selon ses instructions : farine, pépites de chocolat, œufs, beurre. Mes sourcils se dressent sur mon front :
« Tu fais quoi ?
— Des cookies, » répond-il de but en blanc sans me regarder.
D'un mouvement habile du poignet, il mélange magiquement dans un saladier les œufs et le beurre. Il ajoute les ingrédients un à un jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien sur le plan de travail. Je regarde la pâte se former dans le saladier.
« Pourquoi tu fais des cookies ? lancé-je d'une voix agacée.
— Parce que je cuisine quand je suis contrarié. »
Et bien ça a le mérite d'être clair. Je ne fais pas de commentaire et Johnson, tout occupé par sa pâtisserie, ne dit rien non plus et ne semble pas vouloir ajouter quoi que ce soit. Il ne me regarde pas et ne se préoccupe pas de moi, alors je tire un siège et m'installe de l'autre côté du plan de travail, un coude planté sur la table et le menton posé dans la paume de ma main. Je le regarde travailler sa pâte et la diviser en petits tas. Il est consciencieux, concentré et bientôt s'élève dans la cuisine une agréable odeur sucrée. Il contrôle la cuisson grâce à sa baguette et je m'étonne de lui découvrir ce talent de pâtissier ; il semble exactement savoir ce qu'il fait, si bien qu'après de longues minutes silencieuses seulement entrecoupées par ses sortilèges marmonnés il fait glisser sur l'ilot entre nous deux une pyramide de biscuits fumants et odorants.
« Sers-toi, dit-il. Tu aimes les cookies ? »
C'est la première fois depuis le belvédère que nos regards se croisent. Je ne vois dans ses yeux qu'une inquiétude sincère à propos de mes goûts et je me demande si ça peut réellement être aussi simple, s'il peut aussi rapidement avoir oublié la colère qui l'a fait réagir plus vivement avec moi qu'il ne l'a jamais fait depuis que je le connais.
« Ce serait bizarre de pas aimer ça, dis-je en haussant les épaules et en attrapant un biscuit dont je croque un tout petit morceau. C'est bon. »
Il en prend un à son tour, le dévore en une poignée de secondes alors que je n'ai pas encore terminé le mien.
« C'est vrai, acquiesce-t-il en s'asseyant à son tour, c'est bon. J'ai l'habitude d'en faire, mes mères adorent ça et m'en demandent régulièrement. »
Je hoche la tête sans ne rien dire, grignotant mon biscuit petit morceau par petit morceau. À vrai dire, j'ai le ventre noué et je n'ai pas très faim, mais le cookie m'occupe les mains et me donne quelque chose à regarder, alors je continue de manger en m'efforçant de ne pas trouver le silence pesant — en vain. Johnson pioche dans la pyramide ; une fois, deux fois, il entame son troisième cookie lorsque je termine enfin le mien. Même si mon estomac me le déconseille, j'en prends un second pour m'occuper les mains.
« Ce que je vais te dire ne va pas te plaire, prévient alors le jeune homme d'une voix prudente en coulant un regard dans ma direction. Mais j'aimerais que tu me laisses parler. »
Je crispe les mâchoires en entendant ces mots ; n'en a-t-il pas assez de ces vaines discussions ? Il n'attend pas que je l'autorise à parler, il enchaine aussitôt en gardant les yeux baissés sur ses mains. Mais son ton est si déterminé que je comprends tout à coup qu'il songeait à tout cela en cuisinant et aussi en mangeant : il a bien préparé son petit discours que j'exècre dès les premiers mots.
« Tu ne vas pas bien. Je l'ai bien vu ! s'exclame-t-il en toute vitesse en se redressant, comme s'il avait peur que je l'envoie bouler. Je sais que j'ai raison, tu ne vas pas bien et ça dure depuis... Euh, j'ai pas la date exacte évidemment, mais au moins depuis mars ou avril. Avril. »
Depuis mars, rectifié-je en mon for intérieur en essayant de lutter contre la nausée qui va de paire avec les émotions qui ont subitement grandi en moi.
« Je l'ai remarqué pour plein de raisons différentes et je ne suis pas certain que tu veuilles savoir lesquelles. »
En fait si, comme ça la prochaine fois je saurais comment éviter d'avoir l'air aussi faible, songé-je en serrant les poings sur les genoux.
« Et c'est pas la première fois que je t'en parle, débite-t-il en levant bravement les yeux pour affronter mon regard. Je sais que t'aimes pas qu'on discute de ça avec toi, mais ça m'inquiète forcément et j'aimerais... J'ai envie... Enfin, je ne sais pas quoi faire, alors...
— Tu racontes n'importe quoi, » réfuté-je en tentant de prendre un ton détaché.
Après tout je ne lui ai pas fait la promesse que je ne l'interromprais pas. Perturbé dans son discours, le débit de parole du sorcier se suspend. Il hésite une seconde, comme s'il ne savait plus ce qu'il fallait dire à présent, avant de reprendre :
« Non, assure-t-il, je ne raconte pas n'importe quoi, je sais ce que je dis. Je sais que tu ne vas pas...
— Arrête.
— S'il-te-plaît, continue-t-il d'une voix qu'il s'efforce de garder calme, je ne te demande pas d'explication ni rien, mais j'aimerais que tu me dises comment faire pour t'aider.
— Ne fais rien, » articulé-je lentement.
Moi aussi je m'efforce de me contrôler : je contrôle la colère qui veut faire gronder ma voix, je maîtrise mes poings que j'ai envie d'abattre sur le table en hurlant « la ferme ! », je contrôle l'immonde sentiment qui grimpe, grimpe de plus en plus et qui envahit chacune de mes pensées, les colorant d'une couleur sombre.
« Ne fais rien, répété-je d'une voix plus forte, et arrête de croire que j'ai besoin de ton aide.
— Je n'ai pas dit...
— Ne parle plus de ça ! » assené-je brutalement.
Je lui laisse une chance. Une unique chance de se rattraper. Pour qu'il ait le temps de se redresser et de se frotter l'arrière de la tête d'un air penaud, pour qu'il prenne un air misérable, pour qu'il brise la tension qui s'est installé d'un rire nerveux et qu'il balaye nos émotions d'une phrase légère en changeant de sujet. Allez, Johnson, comprend le message que j'essaie de te faire passer à travers mon regard noir ! Comprend ce que j'essaie de te dire avec mon visage crispé et mes lèvres pincées ! Cesse maintenant de parler de ça, de faire des hypothèses et de me prendre la tête avec ça et tout ira bien, je resterais, notre amitié sera sauvée et la journée également. Tout ira bien si tu te montres un tout petit peu raisonnable alors, par Merlin, écoute ce que je te dis et obéis-moi !
Il m'observe de ses grands yeux bordés d'épais et longs cils. Son visage si expressif hésite. Il se passe la main le long du crâne en emmêlant ses cheveux bouclés. Je me demande depuis quand ses mimiques me sont si familières. Depuis quand j'ai appris à reconnaître quand il va faire une connerie. Parce qu'il va en faire une, je le sais. Il ouvre la bouche et inspire longuement, comme si l'air était une source de courage dont il devait se remplir.
« Je comprends que ce soit désagréable pour toi et je te jure que je n'insisterai pas plus, mais parfois ça fait du bien de pouvoir en parler et... »
Je me lève subitement, le visage aussi froid qu'un hiver écossais. En parfait miroir, Johnson se redresse aussi et sa voix monte d'un ton comme si ça pouvait m'empêcher de m'en aller.
« Et je sais que tu ne le fais pas, parce qu'à chaque fois que... »
Le tabouret racle sur le sol lorsque je le contourne.
« ...je te vois tu es un peu plus en colère, moins patiente et... »
D'un geste de la baguette, j'appelle magiquement mes affaires : mon sac se décroche de la patère sur laquelle je l'ai abandonné en arrivant et je l'attrape au vol en quittant la cuisine d'une démarche vive.
« Je m'en vais, conclus-je fatalement, parce qu'il a été incapable de m'écouter.
— Je te dis pas ça comme des reproches ! crie-t-il en dernier recours en me suivant. Mais pour te prouver que j'ai remarqué que t'allais pas bien ! »
Je m'arrête sur le pas de la porte et me retourne pour lui faire face. Il fait bien vingt centimètres de plus que moi. Je devrais me sentir minuscule. Mais face à son regard de chien battu, je me sens plus forte que je ne l'ai été ces dernières semaines. Je suis forcée de plier la nuque exagérément pour plonger mon regard dans le sien. Mon corps tremble d'une rage contenue.
« Va te faire foutre, » dis-je d'une voix étrangement calme.
Je le plante sur le pas de la porte et traverse le jardin à grands pas, impatiente de quitter cet endroit au plus vite. J'en éprouve déjà une douleur que je ne comprends pas qui s'installe au plus proche de mon cœur. Je crois que j'aurais aimé rester plus longtemps, mais l'insistance de Johnson me fait fuir : pendant un instant tout à l'heure, quelques secondes tout au plus, j'ai hésité à lui avouer que je n'arrivais plus à travailler ni à faire tout ce que j'ai toujours aimé faire, que pas un jour ne passe depuis le début de l'été sans que je ressente cette immense peine à l'intérieur. Cette hésitation que j'ai eue m'effraie et me met en colère : s'il n'avait pas insisté... Si seulement il n'avait pas insisté !
Je transplane dans un craquement qui me semble plus fort que d'habitude. Simple imagination due à ma colère, mais ça me fait du bien de croire que Johnson a grimacé et qu'il s'inquiète de m'avoir poussé à transplaner et donc d'avoir augmenté mes risques de désartibulement.
La magie me recrache à Mochdinam, bien entière mais avec une forte envie de frapper quelque chose. Ou de pleurer, je ne suis pas bien sûre.
Maison familiale des Johnson
Flagley-Le-Haut, Suffolk — Angleterre

Avec
Oswald Johnson
23 ans
Employé d'une boutique d'objets enchantés
Un jasmin s'agrippe sur le mur d'enceinte du terrain, à droite du portail en bois. De l'arbuste piqueté d'étoiles blanches s'élève un fort parfum qui embaume le chemin jusqu'à la maison. Le terrain ne manque pas d'arbres et dans les branches les oiseaux s'amusent à communiquer en agréables gazouillis et autres trilles. Un son plus mélodieux que les autres provient d'un grand chêne qui pousse non loin du muret. Je lève les yeux pour l'apercevoir, en vain.
Patiente, je ne bouge pas de l'entrée et ne fais pas un pas en direction de la bâtisse en briques que j'aperçois au loin, derrière le portail laissé négligemment ouvert. Johnson m'a dit que nous avions rendez-vous à 15 heures. Il est 14 heures 57, il n'est donc pas en retard ; je l'attendrai ici jusqu'à ce qu'il daigne venir me chercher.
Comparé à la maison dans laquelle j'ai grandi, celle des Johnson est modeste. De ce que j'en vois, seule une bande de terre herbeuse fait le tour de la maison et à l'avant, le jardin laisse tout juste la place à quelques arbustes et arbres de s'épanouir. Un chemin en pas japonais avance à travers l'herbe jusqu'à un portillon. La maison s'élève sur un étage, elle est bardée de grandes fenêtres à croisillons et de volets foncés.
Lorsqu'il m'a invité, nous étions encore à l'école. Il venait de me parler en long et en large de sa maison de famille parce que je n'avais pas eu le réflexe de demander le silence à la table que nous partagions à la bibliothèque de l'Académie. Il m'a parlé de sa vie d'enfant unique, de ses parents aimants, de son enfance simple et heureuse dans la campagne britannique. Lorsque j'ai enfin exigé le silence (je travaillais sur un important devoir pour mon cours de Magie fondamentale) il s'est excusé, penaud, avant de me dire :
« Tu devrais venir, un jour.
— Pour quoi faire ? ai-je évidemment rétorqué.
— C'est un endroit que j'aime, » a-t-il dit pour seule explication.
Puisque les endroits qu'aime le type à moitié inconnu qui partage ma table depuis quelques mois ne m'intéressent guère, je n'ai pas relancé le sujet. C'est lui qui s'en est occupé à plusieurs reprises, à ma plus grande surprise ; je pensais alors qu'il s'agissait d'une invitation peu sérieuse, lancée par politesse. Mais non, il a réitéré plusieurs fois, jusqu'à ce fatidique jour où j'ai eu mes résultats du second semestre. Ce jour-là, avant que ma vie ne commence à tomber en lambeaux, il m'a dit que c'était une invitation officielle, qu'il aimerait beaucoup me recevoir chez lui. Invitation que je n'avais pas plus l'intention que deux mois en arrière d'accepter, jusqu'au moment où j'ai reçu son hibou à la fin du mois de juillet. Son invitation était légère, sans forme. Il m'a proposé une date. Si j'ai accepté, c'est parce que j'ai pensé que cela remplirait l'un des nombreux vides de mon emploi du temps.
Avoir cet objectif, cette visite prévue, cette obligation à respecter, j'ai cru que cela me donnerait envie de faire quelque chose de mon temps libre, de récupérer grimoires et parchemins et de reprendre l'un de mes projets, n'importe lequel. L'apprentissage du golem de pierre, la recherche du secret de l’Élixir de Longue-vie, la compréhension et le maniement de la magie noire, le perfectionnement des nombreux sortilèges que je connais déjà, l'étude de l'alchimie, la finalisation de certains articles que j'ai commencé à rédiger sur des théories de la magie... Quelque chose, n'importe quoi. Mais aucune envie n'est venue. Et nous voilà le 19 août, l'été a filé sans que rien d'incroyable ne se passe si ce n'est ma réussite toute relative aux rattrapages auxquels je n'aurais pas dû aller. Un été à lambiner, à compter les minutes, les heures et les secondes, à vivre la lamentable et ennuyante vie d'une personne sans but ni objectif. Je suis rassurée que nous soyons le 19 août. Oui, rassurée. Aujourd'hui, j'ai quelque chose à faire.
Le claquement d'une porte m'arrache à mes souvenirs. La porte d'entrée de la maison vient de s'ouvrir et de se refermer, laissant passer un grand jeune homme qui s'avance vers moi en trottinant, l'air affolé.
« Pardon, je suis en retard ! » s'exclame-t-il en arrivant à portée de voix.
J'attends qu'il s'avance encore pour ne pas avoir à crier.
« Oui, effectivement, » acquiescé-je en regardant ma montre : de fait, il est 15 heures 03.
Oswald Johnson se frotte l'arrière du crâne comme il en a l'habitude. L'air penaud, comme il en a l'habitude. Étrangement dans cet environnement il me parait moins grand qu'à l'Académie. Peut-être cela provient-il de son drôle d'accoutrement : un pantalon en toile large resserré sur les mollets et un débardeur qui ne cache rien de sa peau basanée. C'est étrange de le voir autrement qu'engoncé dans l'une de ses robes de sorcier aux motifs exubérants. Cela me rappelle l'environnement personnel dans lequel il m'a invité et me pousse à me demander pour la dixième fois si j'ai bien fait d'accepter son invitation.
« Tu es venue seule ? demande Johnson en fouillant les environs du regard.
— Apparemment, rétorqué-je.
— Que fait Zikomo ?
— Il chasse.
— Il aurait pu chasser ici. Pourquoi il est pas venu ?
— Pourquoi tu poses des questions dont les réponses ne te concernent pas ? »
Johnson grimace ; ses épaules s'affaissent.
« Bon... Et le canard, poursuit-il sur un ton amusé, il est là ? »
Mon cœur se recroqueville brutalement à l'intérieur de mon corps. Le canard, c'est le surnom soi-disant affectueux que donne Johnson à Nyakane parce qu'il était persuadé la première fois qu'il l'a vu qu'il s'agissait d'un canard — comment a-t-il pu confondre un oiseau serpentaire et son long cou caractéristique avec un canard et son corps pataud, cela reste un mystère total. Le canard, donc, ne peut pas être présent puisqu'il m'a abandonné il y a plusieurs semaines. Évidemment Johnson ne sait rien de tout cela et des semaines peinées qui ont suivi le départ du Messager des rêves, ce qui ne m'empêche pas de lui lancer un regard sombre en lui lançant :
« Pourquoi tu poses des questions dont les réponses ne te concernent pas ? »
Nous nous affrontons du regard. Johnson ne sait pas rester de marbre, il faut toujours que ses émotions s'affichent sur son visage. Cette fois-ci, ce sont ses sourcils qui se froncent et ses dents viennent s'enfoncer dans ses lèvres. Je le considère en silence, jusqu'à ce qu'il se frotte de nouveau l'arrière de la tête et qu'il prenne la décision de changer de sujet.
« Bon..., fait-il pour la seconde fois, tu... Tu veux... » Il prend une inspiration laborieuse, ses yeux regardent partout sauf dans ma direction. « Et si on allait faire un tour ? Je veux dire, tu veux que je te montre le domaine ?
— Je suis là pour ça, non ? marmonné-je, étonnée qu'il appelle son petit terrain un "domaine".
— Oui, c'est vrai ! s'amuse-t-il, pas rancunier pour un sou. Allez, viens ! Je suis trop content que tu sois là ! »
Trop content, oui, il semble trop content, si j'en crois le débit de paroles qui sort de sa bouche ou son sourire qui ne quitte pas ses lèvres. Il nous fait d'abord faire le tour de la maison qui est bien plus petite que ce que j'imaginais du portail. Il me raconte des anecdotes de son enfance. Il passe un long moment au bord d'un puits bordé de pots de fleurs pour m'expliquer qu'il passait des heures à jouer ici quand il était gamin, qu'il refusait même de le quitter lorsque la nuit tombait, si bien que parfois, en été, ses parents lui installaient des chandelles pour l'éclairer. Je l'écoute sans faire de commentaire, mais Johnson n'a pas besoin qu'on lui réponde pour parler, il se contente de mes regards et de mes rares acquiescements pour alimenter son discours. Il bouge sans arrêt, passant la main dans ses cheveux, ou se grattant l'épaule, quand il n'est pas en train de trifouiller quelque chose dans la poche de son pantalon.
Agacée de le voir s'agiter ainsi, je le confronte alors qu'il nous ramène vers l'entrée de la maison, après m'avoir fait visiter le grand jardin à l'arrière dans lequel poussent plusieurs arbres fruitiers et où s'épanouissent de nombreuses fleurs aux belles couleurs et odeurs agréables.
« Qu'est-ce que tu as dans la poche ? »
Il se tait subitement, étonné d'entendre ma voix alors que je n'ai pas ouvert la bouche depuis un bon moment. Il en perd le fil de sa logorrhée et il retire les mains de ses poches pour croiser les bras devant lui ; je jurerais apercevoir sur ses joues une légère rougeur. Un sourcil se dresse sur mon front pour marquer mon impatience devant son silence. Il rit nerveusement en se frottant l'arrière du crâne, essaie de se soustraire à ma question :
« Rien, rien, désolé si je ne fais que m'agiter, je fais ça quand je ne suis pas à l'aise.
— Je ne te mets pas à l'aise ? »
La question est posée sur un ton neutre, sans étonnement ni arrière pensée — en même temps que je prononce ces mots je pense : bien sûr qu'il ne l'est pas, rares sont ceux qui le sont avec moi. Mais Johnson, lui, écarquille ses grands yeux expressifs et je comprends sans mal qu'il culpabilise de m'avoir laissé croire une chose pareille. Pourtant, il ne fait rien pour me contredire et se contente de hausser les épaules.
« Je sais que ce n'est pas trop ton truc, tout ça, dit-il en s'immobilisant sur le perron d'entrée, désignant d'un geste de la main tout son "domaine". Alors je n'en sais rien, j'imagine que je me mets la pression pour que tout se passe bien. J'ai pas envie que tu t'ennuies.
— Si je commence à m'ennuyer, tu le sauras très vite, Johnson, » dis-je simplement en haussant les épaules, insensible au fait que le garçon se décompose en entendant cette phrase peu rassurante. Je poursuis sans interruption, parce que ce qu'il a dans la poche m'intéresse plus que le fait qu'il ne soit pas à l'aise : « Alors, c'est quoi ? »
Le geste du menton que je fais en direction de sa poche ne fait aucun mystère sur l'objet de mon intérêt. À la tête que fait le sorcier, je comprends qu'il espérait que j'oublie sa question — dommage, je n'oublie pas grand chose. Je n'oublie plus grand chose, pour être exacte, mais c'est encore un autre problème auquel je n'ai pas envie de songer aujourd'hui. Penaud, il consent à plonger de nouveau sa main dans sa poche.
« C'est juste une bêtise, » souffle-t-il en extirpant de son vêtement une petite figurine de papier.
Après une brève hésitation, il me tend l'objet. Ce n'est pas la première fois que je vois un origami dans les mains du jeune homme : à l'Académie, il passait ses heures de cours à en fabriquer et il est arrivé une ou deux fois qu'il fasse voler dans ma direction un oiseau de papier pour me faire passer un message, avant d'arrêter lorsque je l'ai sévèrement rabroué ; j'avais autre chose à faire en cours que de lire ses petits mots. À notre table de la bibliothèque il en fabriquait aussi, ses longs doigts pliant agilement le papier selon des angles qui me semblaient compliqués. Celui qu'il me confie aujourd'hui est différent, je le sens aussitôt. Je le sens sous mes doigts mais aussi grâce à la magie qui s'échappe du petit objet couleur parchemin. C'est un voilier parfait, si parfait que je me demande comment il est parvenu à reproduire ça avec un simple morceau de papier. Je l'observe sous toutes ses coutures sous le regard angoissé - je le sens - du sorcier, mais ce qui m'intéresse est la magie dont il est imbibé.
« Je peux ? demandé-je au garçon en sortant ma baguette magique.
Celui-ci hausse les épaules et, au lieu d'acquiescer comme j'étais persuadée qu'il allait le faire, il détourne les yeux et dit :
« Tu veux pas que je t'explique, plutôt ?
— Si tu veux, » réponds-je avec un petit soupir en rangeant ma baguette, déçue de ne pas pouvoir explorer moi-même l'objet, mais trop respectueuse du travail des autres pour user de ma magie sur une création ne m'appartenant pas.
J'attends qu'il parle, mais il contente de me regarder avec un sourire en coin, avec insistance. Je hausse les sourcils, mais il continue.
« Et bien ? finis-je par dire, impatiente.
— Bah pose-moi la question ! s'amuse-t-il, les yeux brillants d'amusement.
— T'es chiant, sifflé-je entre mes dents avant de demander un peu brutalement : alors, tu lui as fait quoi ? »
Lorsqu'Oswald Johnson sourit, c'est avec toutes ses dents ; ses lèvres s'incurvent sans aucune discrétion vers le haut et se retroussent, son nez se plisse doucement et ses yeux brillent de mille feux, rendant à son visage des airs adolescent depuis longtemps oubliés. D'un geste élégant, il récupère entre deux doigts son origami et le dépose dans la paume de sa main qu'il garde levée entre nous deux pour que nous puissions observer de tout notre saoul l'objet magiquement modifié.
« Tu sais que je travaille dans une boutique qui vend des objets de décoration enchantés, cette même boutique dans laquelle j'ai fait mon apprentissage, n'est-ce pas ?
— Tu me l'as suffisamment dit pour que je le sache, oui, répliqué-je en m'adossant au chambranle de la porte puisque nous allons apparemment rester ici pour discuter.
— La patronne de l'établissement m'a autorisé à lui proposer un objet qu'elle pourrait mettre en vente si elle estime qu'il en vaut la peine, poursuit Johnson d'une voix passionnée sans faire cas de mon ton moqueur. Ça fait des semaines que je suis dessus et je... Enfin, j-je voulais te le montrer pour que tu me dises ce que tu en penses. »
Je considère le garçon aux traits crispés par une gêne toute modeste, sincèrement étonnée qu'il veuille me présenter son travail à moi et affligée qu'il en fasse une telle affaire.
« C'est toi qui était en filière ensorcellement, Johnson, dis-je d'une voix cassante, pourquoi tu veux mon avis alors que je n'ai pas ton expertise dans ces choses-là ?
— Parce que toi, tu maîtrises mieux les sortilèges que moi, réplique-t-il de but en blanc, même si tu ne te spécialises pas dans l'ensorcellement d'objets, et que je suis curieux d'avoir ton avis, tout simplement.
— Oui, mais je n'ai pas sui... »
Il m'interrompt soudainement, sa main portant le voilier toujours tendue entre nous. Derrière elle, je vois ses yeux se remplir d'impatience.
« J'ai juste envie d'avoir ton avis parce que tu com... Parce que t'es mon amie. Arrête de poser des questions et réponds-moi ! »
Si son ton semble pressant, voire agacé, son sourire en coin dément cette impression. Je ne savais pas qu'il me considérait comme son amie ; sur quoi se base-t-il pour affirmer une telle chose ? Après l'avoir gourmandé d'un regard noir, peu habituée à ce qu'il se montre si sûr de lui, je consens à hocher la tête et à l'encourager à me faire sa démonstration.
« Bon, montre-moi, lui dis-je sur un ton impatient.
— Oui ! s'exclame-t-il avec un sourire. Alors voilà... »
Il sort sa baguette magique de sa main disponible et vient tapoter le haut du voilier. La bateau grandit aussitôt jusqu'à faire trois fois sa taille initiale. Johnson arrondit légèrement les lèvres et, insensible à mon regard curieux, souffle doucement sur l'origami dont la grande taille ne cache désormais plus rien de tous les nombreux détails impressionnants dont il est fait. Au départ rien ne se passe et je croise le regard du jeune homme par dessus sa création. Perplexe, un sourcil se dresse sur mon front et Johnson murmure :
« Attends voir... »
Au même moment, le bateau prend son envol comme poussé par une bourrasque de vent particulièrement puissante. Il quitte la main du sorcier et vogue sur des flots imaginaires, poursuivant son chemin autour de la tête de son créateur puis en contournant la mienne. Je le suis du regard et ne peux m'empêcher d'écarquiller les yeux lorsqu'en passant près de mon oreille j'entends (je le jure !) le bruit des flots, comme si le navire se trouvait bel et bien sur la mer et non pas dans les airs, poussé par un vent magique. La mélodie des vagues enfle autour de moi et il me semble presque sentir l'air marin et ses odeurs salés imprégner mes narines. Le navire en papier achève rapidement sa course en retournant à son point de départ, soit dans la main de Johnson.
Tripotant sa création, le sorcier fait tout pour éviter mon regard.
« Bon évidemment ça doit encore être amélioré, finit-il par dire pour combler le silence, pour le moment ça ne dure pas très longtemps alors que j'aimerais que le navire puisse voler pendant au moins une heure. Et mes sortilèges d'illusion ne sont pas puissants, il faudrait que les sons et les odeurs soient plus forts. Mais... Voilà, pour le moment c'est à ça que ça ressemble. »
Il arrache son regard du jardin qu'il admirait pour poser son regard gêné et timide sur moi, effrayé sans doute que je lui oppose une opinion sévère ou négative.
« À quoi ça sert ? demandé-je d'une voix curieuse en me permettant, cette fois-ci, d'attraper doucement l'objet pour l'observer de plus près.
— Oh, balbutie Johnson qui ne s'attendait pas à cette question. Je... Ce n'est pas censé servir, c'est... Un objet de déco', quoi. Et de détente.
— De détente ?
— Oui, confirme le sorcier. T'as jamais regardé les bateaux naviguer ou écouté le bruit des vagues pour t'apaiser ?
— Non, je réponds simplement en lui jetant un regard en coin.
— Et bien moi oui, sourit l'autre, et beaucoup de gens le font. Le bruit des vagues, c'est apaisant. »
Je ne dis rien et continue d'observer l'objet sans me soucier que mon silence et mon absence de compliment puissent plonger le garçon dans l'embarras et réveiller son manque de confiance en lui. Je me retiens difficilement de lancer des sortilèges sur l'origami qui a désormais retrouvé une taille normale puisque je n'y ai pas été autorisé, mais j'énumère dans mon esprit toutes les formules magiques que le diplômé en ensorcellement a dû utiliser. Finalement, je lève les yeux sur lui et lui rend sa drôle d’œuvre.
« C'est malin, commenté-je. Pour les sortilèges d'illusion, tu devrais essayer ça en bord de mer : c'est plus facile d'imaginer quelque chose quand on l'a sous les yeux.
— C'est pas bête oui,fait Johnson avec un pauvre sourire, j'y penserai ! Et donc... Malin ? »
Je l'épingle d'un regard circonspect en me détachant du mur contre lequel j'étais appuyée.
« C'est ce que j'ai dit, oui. Il faut manier les sortilèges de façon subtile pour réussir à parvenir à un tel résultat. Le faire décoller de cette manière-là... »
Bien qu'il soit l'inventeur de l'objet, et donc celui qui a lancé les sortilèges dessus, je commence à énumérer à voix haute les sortilèges qu'il a utilisés en expliquant leur effet à chacun, levant un doigt à chaque fois que j'en ajoute un à la liste.
« Sans oublier le sortilège d'illusion, ajouté-je d'une voix crâneuse, fière d'avoir pu deviner sans analyser l'objet de plus près tous les sortilèges dont il est truffé. J'ai oublié quelque chose ?
— Non, répond Johnson sans pouvoir cacher le sourire qui lui fend le visage. J'étais certain que tu trouverais toute seule.
— Évidemment, » dis-je simplement sans pouvoir m'empêcher de me rappeler que les examinateurs qui ont corrigé mes copies de fin d'année n'ont pas été sûrs que j'avais trouvé toutes les réponses, eux. Je me tourne en direction de la porte, close depuis tout à l'heure. « On continue ? » proposé-je sur le ton de celle qui ordonne, soucieuse de ne pas évoquer mes capacités de peur qu'on en vienne à parler de ceux qui pensent que je n'en ai pas.
Johnson accepte volontiers et ouvre la porte de sa maison. Je découvre un intérieur aussi soigné que l'extérieur, avec des vases remplis de fleurs sur les tables, des napperons sur les buffets et des tapis dans toutes les pièces. Un joyeux bazar traîne partout, mais au lieu de donner une impression de négligence il laisse voir qu'il s'agit d'une maison vivante. Une petite bicoque avec de larges espaces.
Le sorcier n'hésite pas une seule seconde avant de m'amener dans sa chambre, sans cesser de déblatérer à propos de ce qu'il appelle son « voilier qui chuchote la mer » et des améliorations qu'il veut lui faire subir. Cette conversation me va beaucoup mieux que celle que nous avions tout à l'heure sur ses souvenirs d'enfance, je me montre donc plus bavarde et alimente de temps en temps la discussion en y allant de mon petit commentaire ou ajoutant un conseil ci-et-là. Sous le regard du garçon je me promène dans sa chambre, soulevant les cahiers pour mieux voir les titres des livres et faisant la moue à chaque fois que je tombe sur des romans — souvent, donc. Quelques ouvrages sur l'ensorcellement d'objets ou sur les sortilèges, mais pour l'essentiel ce n'est qu'une chambre d'adolescent. De ce que j'en sais, cela fait plusieurs années que Johnson a quitté cette maison pour un appartement en ville.
Après plusieurs minutes à faire le tour de la pièce, je me retrouve les bras ballants devant Johnson, n'ayant aucune envie de prendre place près de lui sur le lit. J'enfonce les mains dans les poches de la robe de sorcière légère que je porte et laisse le jeune homme parler tout seul. Je l'observe à la dérobée quand il est trop occupé pour faire attention à ce que je regarde. Je doute encore du bien-fondé de ma venue ici, mais au moins la compagnie et la discussion du sorcier m'éloignent-t-elles de mes pensées moroses. Je les sens qui s'agglutinent à l'orée de mon esprit, prêtes à venir dévorer la moindre étincelle qui veut rejaillir en moi. Je les sens présentes à chaque fois que mon esprit essaie de se tendre en direction de mon avenir, des rattrapages ou de la sorcière noire qui habite dans mes souvenirs. Dans ces moments-là, mon cœur me pèse plus lourd et je le sens prêt à m'emporter dans les bas-fonds crasseux de mon esprit. Alors quand cela arrive, je me redresse, je cligne des yeux et j'essaie de m'ancrer dans la réalité. Je pose une question, j'acquiesce brutalement à l'une des paroles de Johnson alors que je ne réagissais pas jusqu'ici, ou alors je fais des propositions incohérentes, comme :
« Sortons, veux-tu ? »
Johnson se lève d'un bon sans m'en vouloir de l'avoir interrompu dans l'un de ses interminables discours. Je ne sais même pas ce qu'il était en train de dire. Il quitte aussitôt sa chambre en m'amenant dans son sillage.
« Je voulais te montrer mon endroit préféré, ça tombe bien ! » Pourquoi Johnson a-t-il envie de me montrer les endroits qu'il préfère ? Quel intérêt, d'où lui viennent ces drôles d'idées ? « Tu vas voir, c'est vraiment sympa ! »
Moi, je pense qu'Oswald Johnson n'a aucune idée de ce que je peux trouver sympa. Je suis persuadée qu'il n'y a dans le lieu qu'il souhaite me montrer aucun ouvrage complexe de magie, aucune découverte fondamentale ou aucun vieux grimoire particulièrement sombre. Malgré tout je le suis car je n'ai aucun autre endroit où aller et que j'ai l'espoir comme cette nouvelle impulsion donnée à la journée m'arrachera aux pensées noires dans lesquelles j'étais en train de sombrer.
Nous sortons de la maison et retrouvons la chaleur caniculaire de l'été. Le ciel bleu ne souffre d'aucun nuage, aujourd'hui, et le soleil fait peser sur nous son impitoyable regard. Nous nous éloignons du chemin qui se dessine dans l'herbe pour sortir par le portillon. Nous suivons ensuite l'ombre des arbres, laissant derrière nous le jardin pour le sous-bois. La peau sur les épaules du sorcier se recouvre rapidement d'une fine pellicule de sueur, comme celle de mon visage et de mon cou. Je prends mon mal en patience en suivant le jeune homme, étonné qu'il garde le silence et se contente de me montrer le chemin en me souriant de temps en temps, comme pour montrer que son absence de paroles ne cache rien. J'aimerais profiter de cette paix relative, mais elle laisse beaucoup trop de place à ma morosité de s'installer. Incapable d'alimenter moi-même la conversation, je serre les dents en attendant impatiemment que le garçon se remette à parler.
« Tadaam ! » s'exclame-t-il lorsque nous arrivons en haut de la petite colline sur laquelle il a voulu nous faire monter.
Devant nous se dresse un belvédère tout à fait banal, même si dans son style il est plutôt agréable à regarder. Il surplombe le terrain plus bas sur lequel pousse la maison de Johnson. Après le portillon, qui lui-même est précédé d'un chemin de pierres larges menant à la maison, un sentier de terre grimpe parmi les arbres jusqu'à parvenir au sommet de cette colline. De l'autre côté du belvédère se trouve une forêt peu fournie et je peux deviner non loin de là le toit des maisons environnantes. Sans les sortilèges qui protègent la maison et la coupent du monde moldu, nous entendrions tous ces bruits parasites avec lesquels les moldus vivent ; les bourdonnements, les moteurs, les vrombissements des fil de fer qu'ils tendent dans le ciel ou encore les cris de vie parvenant des pavillons les plus proches. Mais nous n'entendons rien, Merlin merci, si ce n'est le bruit du vent et celui, plus mélodieux, des créatures qui vivent dans les arbres ou dans la terre.
« Un belvédère ? souligné-je d'une voix plate en croisant le regard de Johnson.
— Pas n'importe quel belvédère ! précise-t-il. C'est le mien et c'est là que j'ai créé mes premiers objets magiques. L'été peut sembler très long pour un petit garçon sociable qui est habitué à la vie agitée de Poudlard. »
Quand je disais qu'il ne savait rien de ce que je pouvais trouver sympa ou non.
« Allez, viens, » insiste Johnson en avalant les derniers mètres qui le séparent de son endroit préféré.
Il s'installe sur le petit banc qui trône sous la structure en bois. Ici, nous sommes à l'abri du soleil et les ouvertures laissent passer une brise agréable qui vient nous rafraichir. Je m'installe près de lui, les jambes croisées, en me demandant pourquoi les gens accordent une si grande importance aux lieux et aux souvenirs qu'ils recèlent. Je peux deviner sans mal que mes frères auraient à cœur de montrer à leurs amis ces endroits dans lesquels nous avons passés notre enfance : le grand jardin, la forêt et sa clairière de pierre, les sentiers sur lesquels nous nous promenions en inventant des histoires ou encore la véranda et la tour dans notre maison. Oui, ils adoreraient montrer ces endroits. Et moi ? Prendrais-je plaisir à faire découvrir à Johnson ces lieux dans lesquels j'ai grandi ? Je ne le pense pas ; je n'y verrai pas le moindre intérêt. Pourtant, pour moi aussi existent des lieux remplis de souvenirs qui me sont plus chers que n'importe quoi d'autre. Des endroits où j'ai vécu des souvenirs qui jamais ne me quitteront. Kristen Loewy peut-elle deviner l'importance que je donne au lieu où nous avons eu l'une de nos plus intenses et difficiles conversations ? Que j'en ai fait mon repaire, mon lieu d'étude secret, l'endroit où je me réfugie pour être seule au monde ?
Les vagues noires ont gagné du terrain dans ma tête. Ma mine s'assombrit, je me mure dans un silence qui donne encore plus la place à Johnson de parler. C'est rare que je le laisse s'exprimer ainsi ; c'est rare qu'il parle comme cela. Jusque là, nous nous voyions seulement au sein de l'Académie. Je devais toujours travailler ou aller quelque part. Nos discussions avaient toujours une fin ; une sonnerie qui nous rappelle à l'ordre, la bibliothèque qui ferme ses portes, ses amis qui viennent le chercher, un cours qui commence. Mais là, il n'y a rien d'autre que le temps qui file. Et le temps ne file guère, le soleil est encore haut et, la nuque pliée en direction du ciel que j'aperçois là où le toit du belvédère ne bouche pas ma vue, je me demande pourquoi je questionne la fuite du temps alors même que rien ne m'attend ce soir ou demain. Ce n'est pas comme si Johnson m'ennuyait, même si j'accorde peu d'importance à ce qu'il me raconte, mais je me demande ce que je ressens et ce que je ressentirais si j'avais l'impression que ma vie était sur le chemin qui devait être le sien, et non pas balancée au milieu d'une tempête enragée qui persiste à me bousculer dans tous les sens.
Je n'ai aucune foutue idée de ce que je pourrais ressentir, mais je suis prête à parier que cela n'aurait rien d'agréable.
« Et toi, tu as un endroit préféré chez tes parents ? »
J'arrache mon regard au ciel pour le baisser mon camarade. Ses yeux bruns fouillent les miens en quête de la réponse que je vais donner. Il est bien plus grand que lui, très différent, il fait très homme alors que Gabryel fait plus jeune, mais il y a quelque chose dans son regard qui me rappelle le Gryffondor.
« Pas spécialement, » dis-je de la voix rauque de celle qui ne s'est pas exprimée depuis de longues minutes.
Ce n'est pas un mensonge mais ce n'est pas la vérité non plus. La vérité c'est que je n'ai pas envie de penser maintenant aux endroits que j'aime ou que je n'aime pas chez mes parents. Je n'ai pas envie de penser à cette maison ou à mon enfance ou même aux souvenirs que j'ai là-bas. Je n'ai envie de penser à rien. Avant, j'avais l'étude et le travail pour faire barrière à mes pensées. Et maintenant, qu'ai-je ?
« Tu crois qu'un jour je verrais chez tes parents ? me lance tout à coup le jeune homme sur un ton amusé. Voir l'endroit où tu as grandi, ce serait drôle, tiens !
— Ça n'aurait rien de drôle, marmonné-je.
— Voir des photos de toi enfant, si, ce serait drôle, s'amuse Johnson.
— T'as vraiment une conception étrange de ce qui pourrait être amusant ou non, Johnson, » répliqué-je en levant les yeux au ciel.
Il rit tout seul, comme souvent, s'amusant de choses qui ne font rire que lui, ce qui ne l'empêche pas de rigoler sincèrement, les dents dévoilées. J'aurais préféré qu'il continue de rire plutôt que de poursuivre. Il me le dit subitement, alors que rien ne laissait deviner que le sujet allait être posé sur la table. Il décroise les jambes et se tourne vers moi sur le banc, me forçant à tourner la tête pour croiser le regard insistant qu'il fait peser sur moi.
« J'aimerais beaucoup que tu m'appelles Oswald, s'il-te-plaît. »
Cela sonne très formel et je peux facilement sentir toute l'angoisse qui se cache derrière cette demande. Malheureusement pour lui, elle ne m'attendrit pas. Mes mâchoires se crispent alors que mon cœur rate un battement. Pourquoi cette question ? Pourquoi maintenant ? Mon regard s'assombrit. J'ai l'impression qu'il ne me demande pas seulement de l'appeler par son prénom. Non, bien sûr que non. Il se doute bien de l'importance qu'ont les prénoms pour moi, je ne pense pas qu'il m'ait déjà vu appeler qui que ce soit autrement que par son nom, d'ailleurs. Alors s'il me demande ça, c'est parce qu'il sait. Il sait que si je l'appelle Oswald, il ne sera plus seulement ce drôle de gars qui insiste pour que nous nous voyons alors que nous avons terminé nos études, il ne sera plus un ancien camarade de l'Académie, une connaissance, un compagnon d'études. Il fera partie du cercle restreint de ceux que j'appelle par leur prénom — et il n'a aucune idée d'à quel point ce cercle est très restreint — et qui détiennent le pouvoir de me détruire, comme cela a été prouvé par le passé.
Je fronce les sourcils, agacée par sa demande, et c'est comme si soudainement le ciel se remplissait de nuages : je perds tout éclat à l'intérieur de moi.
« Non, dis-je à travers mes dents serrées d'un ton sans appel.
— Mais... »
Je le vois se décomposer, mais il se reprend rapidement ; il inspire profondément pour retrouver un semblant de dignité.
« Pourquoi ? demande-t-il d'une voix qu'il s'efforce de garder calme. Je préfèrerais, et puis... On est amis, non ? »
Je le regarde franchement et ce n'est que parce que la plupart du temps c'est un garçon plutôt conciliant que je ne lui balance pas au visage que je n'ai jamais considéré que nous étions amis et que je n'avais pas l'intention que ça change. Même si je manque d'empathie la plupart du temps, considérant que c'est aux autres de gérer leurs propres émotions qui ne me concernent en rien, je suis capable de voir aujourd'hui que cet aveu pourrait le blesser. Et si je le blesse trop fort, je ne suis pas certaine que Johnson acceptera que nous nous voyions encore, contrairement à ce garçon auquel je l'ai comparé, qui, lui, jamais ne me repousse quoi que j'essaie de lui faire. Alors je prends sur moi, ce qui m'arrive rarement à vrai dire, pour contrôler ce que je vais dire.
« Parce que moi je ne préfèrerais pas, objecté-je en me demandant pourquoi je fais tous ces efforts pour lui, et surtout, pourquoi est-ce que j'espère qu'il continue de vouloir me voir.
— Ce n'est qu'un prénom, » articule difficilement Johnson dont le regard commence à se teinter d'une colère que je connais bien — aurais-je atteint les limites de sa patience ?
Je sais que je n'ai aucune envie qu'il arrête de vouloir me voir, mais je sais également que je ne cèderai pas une once de terrain. Je l'appellerai par son prénom lorsque je l'aurais décidé, voilà tout ! Je lui en veux de gâcher cette journée avec une demande aussi immature !
« Je te considère comme une amie, continue-t-il d'une voix plus forte, et je trouve ça bizarre que tu m'appelles par mon nom de famille. Ça compte pour moi ! Pourquoi tu refuses ?
— T'es bouché ? le questionné-je sur un ton méchant. Je t'ai déjà donné ma raison.
— Mais elle n'a rien de cohérent ! On ne dit pas "j'ai pas envie" comme seule explication alors que la personne en face te fait une demande tout à fait raisonnable ! »
Un rire m'échappe soudain, moqueur et ahuri.
« Elle n'a rien de raisonnable ! m'exclamé-je, outrée qu'il ne comprenne pas l'importance que le sujet a pour moi.
— Elle l'est ! soutient le garçon, son regard implacable planté dans le mien. Juste, explique-moi !
— J'ai aucune explication à te donner, sifflé-je en croisant les bras sur la poitrine.
— C'est parce que tu ne veux pas me donner d'espoir, c'est ça ? Parce que t'as aucune intention de gaspiller du temps et des efforts pour notre amitié, c'est ça ? »
C'est terrible de le voir si proche de la vérité.
« Tu pourrais juste me dire que tu as besoin de plus de temps, reprend-il d'une voix tendue, que pour toi c'est moins évident que pour les autres et je comprendrai. Que tu as besoin de ce temps-là car appeler quelqu'un par son prénom ça a une réelle importance pour toi. Pourquoi tu ne le fais pas ? Je comprends pas..., articule-t-il d'une voix étrangement triste. Pourquoi tu ne le dis juste pas ? Je peux comprendre. »
Tellement proche que j'en suis effrayée.
« Amitié ? répété-je avec un petit rire. On partageait juste la même table à l'Académie, Johnson. »
Le silence retombe subitement sur le belvédère. J'étais persuadée qu'il comprendrait que ce n'était qu'une rebuffade destinée à le faire sortir de ses gonds et qu'il continuerait sur le même ton. Mais j'ai à peine le temps de couler un regard dans sa direction qu'il s'est déjà levé. Il quitte la colline à grands pas colériques sans jeter ne serait-ce qu'un regard en arrière, m'abandonnant purement et simplement sur le belvédère. Comme seul témoin de notre dispute, un petit oiseau qui s'est posé sur la rambarde en bois et qui gazouille, sa tête se tournant dans de drôles d'angles pour en pas me perdre du regard.
Je reste un long moment sans bouger, pétrifiée par ce qu'il vient de se passer. Je suis persuadée d'être dans mon bon droit. La colère me fige sur place et me coupe le souffle. Il ne comprend pas ! Il ne comprend rien ! Pourtant, une petite voix persiste à me souffler que si, il a bien compris, et que c'est tout le cœur du problème. Il a compris, mais seulement à moitié. Sinon, il n'aurait pas insisté pour que je dise des choses que je n'ai pas envie de dire. S'il avait réellement compris, il n'aurait rien dit, il aurait attendu patiemment que vienne le jour où je l'aurais appelé par son prénom. Et de toute façon, quelles inepties ! ce jour n'arrivera peut-être jamais, je n'ai pas envie de me demander si j'ai envie qu'il arrive, je n'ai pas envie d'y penser, pas envie que vienne s'ajouter à mes pensées noires cette préoccupation idiote !
Un juron s'échappe soudainement de mes lèvres en même temps que je me lève pour mieux balancer mon pied dans le premier poteau à disposition. Le belvédère tremble sous mon acte brutal mais cela ne m'empêche pas de continuer, les mains crispées sur la rambarde que le petit oiseau a quitté brusquement lorsque j'ai crié. Je donne plusieurs coups de pied dans le bois en les accompagnant de feulements de colère, jusqu'à ce que mes orteils mal protégés dans mes sandales me fassent trop mal pour que je continue. Alors je cesse, mes épaules soulevées par ma respiration courte.
Cette violence inutile m'a fait du bien. Mon souffle finit par s'apaiser et mon cœur retrouve un rythme normal. Avant de quitter le belvédère, je vérifie que je n'ai rien cassé dans ma colère et lorsque je m'en suis assurée j'emprunte le sentier qui descend vers la maison. Je traîne sur le chemin et, en poussant le portillon qui permet d'entrer dans le jardin, j'hésite à transplaner sans me poser d'autres questions. Disparaître, tout simplement, et laisser Johnson à sa colère. Enterrer le problème, puisque je ne compte ni faire d'excuses que je n'ai pas à présenter, ni le convaincre que j'ai raison : j'aimerais juste ne pas reparler de tout cela. Je m'immobilise sur le perron, persuadée que le sorcier insistera pour régler le problème. Pourquoi ne pas m'en aller ? J'aimerais dire que c'est l'envie de rester, mais en vérité il s'agit seulement de la peur de me retrouver dans ma grande chambre chez Narym dans laquelle je n'ai pas grand chose à faire.
Je pousse doucement la porte d'entrée en tendant l'oreille. Les seuls bruits discernables viennent de la cuisine, alors je m'y dirige à contre cœur. J'aperçois derrière l'ilot central un Johnson affairé et la vision est tellement étonnante pour moi qui était persuadée de le trouver en train de bouder dans un coin de la maison que j'en oublie de paraître en colère. Planté au milieu de la cuisine, la baguette levée au-dessus de lui, il contrôle magiquement plusieurs ingrédients qui se mélangent selon ses instructions : farine, pépites de chocolat, œufs, beurre. Mes sourcils se dressent sur mon front :
« Tu fais quoi ?
— Des cookies, » répond-il de but en blanc sans me regarder.
D'un mouvement habile du poignet, il mélange magiquement dans un saladier les œufs et le beurre. Il ajoute les ingrédients un à un jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien sur le plan de travail. Je regarde la pâte se former dans le saladier.
« Pourquoi tu fais des cookies ? lancé-je d'une voix agacée.
— Parce que je cuisine quand je suis contrarié. »
Et bien ça a le mérite d'être clair. Je ne fais pas de commentaire et Johnson, tout occupé par sa pâtisserie, ne dit rien non plus et ne semble pas vouloir ajouter quoi que ce soit. Il ne me regarde pas et ne se préoccupe pas de moi, alors je tire un siège et m'installe de l'autre côté du plan de travail, un coude planté sur la table et le menton posé dans la paume de ma main. Je le regarde travailler sa pâte et la diviser en petits tas. Il est consciencieux, concentré et bientôt s'élève dans la cuisine une agréable odeur sucrée. Il contrôle la cuisson grâce à sa baguette et je m'étonne de lui découvrir ce talent de pâtissier ; il semble exactement savoir ce qu'il fait, si bien qu'après de longues minutes silencieuses seulement entrecoupées par ses sortilèges marmonnés il fait glisser sur l'ilot entre nous deux une pyramide de biscuits fumants et odorants.
« Sers-toi, dit-il. Tu aimes les cookies ? »
C'est la première fois depuis le belvédère que nos regards se croisent. Je ne vois dans ses yeux qu'une inquiétude sincère à propos de mes goûts et je me demande si ça peut réellement être aussi simple, s'il peut aussi rapidement avoir oublié la colère qui l'a fait réagir plus vivement avec moi qu'il ne l'a jamais fait depuis que je le connais.
« Ce serait bizarre de pas aimer ça, dis-je en haussant les épaules et en attrapant un biscuit dont je croque un tout petit morceau. C'est bon. »
Il en prend un à son tour, le dévore en une poignée de secondes alors que je n'ai pas encore terminé le mien.
« C'est vrai, acquiesce-t-il en s'asseyant à son tour, c'est bon. J'ai l'habitude d'en faire, mes mères adorent ça et m'en demandent régulièrement. »
Je hoche la tête sans ne rien dire, grignotant mon biscuit petit morceau par petit morceau. À vrai dire, j'ai le ventre noué et je n'ai pas très faim, mais le cookie m'occupe les mains et me donne quelque chose à regarder, alors je continue de manger en m'efforçant de ne pas trouver le silence pesant — en vain. Johnson pioche dans la pyramide ; une fois, deux fois, il entame son troisième cookie lorsque je termine enfin le mien. Même si mon estomac me le déconseille, j'en prends un second pour m'occuper les mains.
« Ce que je vais te dire ne va pas te plaire, prévient alors le jeune homme d'une voix prudente en coulant un regard dans ma direction. Mais j'aimerais que tu me laisses parler. »
Je crispe les mâchoires en entendant ces mots ; n'en a-t-il pas assez de ces vaines discussions ? Il n'attend pas que je l'autorise à parler, il enchaine aussitôt en gardant les yeux baissés sur ses mains. Mais son ton est si déterminé que je comprends tout à coup qu'il songeait à tout cela en cuisinant et aussi en mangeant : il a bien préparé son petit discours que j'exècre dès les premiers mots.
« Tu ne vas pas bien. Je l'ai bien vu ! s'exclame-t-il en toute vitesse en se redressant, comme s'il avait peur que je l'envoie bouler. Je sais que j'ai raison, tu ne vas pas bien et ça dure depuis... Euh, j'ai pas la date exacte évidemment, mais au moins depuis mars ou avril. Avril. »
Depuis mars, rectifié-je en mon for intérieur en essayant de lutter contre la nausée qui va de paire avec les émotions qui ont subitement grandi en moi.
« Je l'ai remarqué pour plein de raisons différentes et je ne suis pas certain que tu veuilles savoir lesquelles. »
En fait si, comme ça la prochaine fois je saurais comment éviter d'avoir l'air aussi faible, songé-je en serrant les poings sur les genoux.
« Et c'est pas la première fois que je t'en parle, débite-t-il en levant bravement les yeux pour affronter mon regard. Je sais que t'aimes pas qu'on discute de ça avec toi, mais ça m'inquiète forcément et j'aimerais... J'ai envie... Enfin, je ne sais pas quoi faire, alors...
— Tu racontes n'importe quoi, » réfuté-je en tentant de prendre un ton détaché.
Après tout je ne lui ai pas fait la promesse que je ne l'interromprais pas. Perturbé dans son discours, le débit de parole du sorcier se suspend. Il hésite une seconde, comme s'il ne savait plus ce qu'il fallait dire à présent, avant de reprendre :
« Non, assure-t-il, je ne raconte pas n'importe quoi, je sais ce que je dis. Je sais que tu ne vas pas...
— Arrête.
— S'il-te-plaît, continue-t-il d'une voix qu'il s'efforce de garder calme, je ne te demande pas d'explication ni rien, mais j'aimerais que tu me dises comment faire pour t'aider.
— Ne fais rien, » articulé-je lentement.
Moi aussi je m'efforce de me contrôler : je contrôle la colère qui veut faire gronder ma voix, je maîtrise mes poings que j'ai envie d'abattre sur le table en hurlant « la ferme ! », je contrôle l'immonde sentiment qui grimpe, grimpe de plus en plus et qui envahit chacune de mes pensées, les colorant d'une couleur sombre.
« Ne fais rien, répété-je d'une voix plus forte, et arrête de croire que j'ai besoin de ton aide.
— Je n'ai pas dit...
— Ne parle plus de ça ! » assené-je brutalement.
Je lui laisse une chance. Une unique chance de se rattraper. Pour qu'il ait le temps de se redresser et de se frotter l'arrière de la tête d'un air penaud, pour qu'il prenne un air misérable, pour qu'il brise la tension qui s'est installé d'un rire nerveux et qu'il balaye nos émotions d'une phrase légère en changeant de sujet. Allez, Johnson, comprend le message que j'essaie de te faire passer à travers mon regard noir ! Comprend ce que j'essaie de te dire avec mon visage crispé et mes lèvres pincées ! Cesse maintenant de parler de ça, de faire des hypothèses et de me prendre la tête avec ça et tout ira bien, je resterais, notre amitié sera sauvée et la journée également. Tout ira bien si tu te montres un tout petit peu raisonnable alors, par Merlin, écoute ce que je te dis et obéis-moi !
Il m'observe de ses grands yeux bordés d'épais et longs cils. Son visage si expressif hésite. Il se passe la main le long du crâne en emmêlant ses cheveux bouclés. Je me demande depuis quand ses mimiques me sont si familières. Depuis quand j'ai appris à reconnaître quand il va faire une connerie. Parce qu'il va en faire une, je le sais. Il ouvre la bouche et inspire longuement, comme si l'air était une source de courage dont il devait se remplir.
« Je comprends que ce soit désagréable pour toi et je te jure que je n'insisterai pas plus, mais parfois ça fait du bien de pouvoir en parler et... »
Je me lève subitement, le visage aussi froid qu'un hiver écossais. En parfait miroir, Johnson se redresse aussi et sa voix monte d'un ton comme si ça pouvait m'empêcher de m'en aller.
« Et je sais que tu ne le fais pas, parce qu'à chaque fois que... »
Le tabouret racle sur le sol lorsque je le contourne.
« ...je te vois tu es un peu plus en colère, moins patiente et... »
D'un geste de la baguette, j'appelle magiquement mes affaires : mon sac se décroche de la patère sur laquelle je l'ai abandonné en arrivant et je l'attrape au vol en quittant la cuisine d'une démarche vive.
« Je m'en vais, conclus-je fatalement, parce qu'il a été incapable de m'écouter.
— Je te dis pas ça comme des reproches ! crie-t-il en dernier recours en me suivant. Mais pour te prouver que j'ai remarqué que t'allais pas bien ! »
Je m'arrête sur le pas de la porte et me retourne pour lui faire face. Il fait bien vingt centimètres de plus que moi. Je devrais me sentir minuscule. Mais face à son regard de chien battu, je me sens plus forte que je ne l'ai été ces dernières semaines. Je suis forcée de plier la nuque exagérément pour plonger mon regard dans le sien. Mon corps tremble d'une rage contenue.
« Va te faire foutre, » dis-je d'une voix étrangement calme.
Je le plante sur le pas de la porte et traverse le jardin à grands pas, impatiente de quitter cet endroit au plus vite. J'en éprouve déjà une douleur que je ne comprends pas qui s'installe au plus proche de mon cœur. Je crois que j'aurais aimé rester plus longtemps, mais l'insistance de Johnson me fait fuir : pendant un instant tout à l'heure, quelques secondes tout au plus, j'ai hésité à lui avouer que je n'arrivais plus à travailler ni à faire tout ce que j'ai toujours aimé faire, que pas un jour ne passe depuis le début de l'été sans que je ressente cette immense peine à l'intérieur. Cette hésitation que j'ai eue m'effraie et me met en colère : s'il n'avait pas insisté... Si seulement il n'avait pas insisté !
Je transplane dans un craquement qui me semble plus fort que d'habitude. Simple imagination due à ma colère, mais ça me fait du bien de croire que Johnson a grimacé et qu'il s'inquiète de m'avoir poussé à transplaner et donc d'avoir augmenté mes risques de désartibulement.
La magie me recrache à Mochdinam, bien entière mais avec une forte envie de frapper quelque chose. Ou de pleurer, je ne suis pas bien sûre.