17 janv. 2025, 15:42
Tressaillement Libre
Mon regard se fait désabusé devant la scène que nous fait la blonde ; se mirant dans le miroir, feignant s'observer sous toutes les coutures. Je ne sais pas qui elle essaie de convaincre, mais ça ne peut pas être nous, pas en jouant si mal la comédie. Elle m'agace. Par sa seule existence, certes, mais à chacune de ses mimiques ce sentiment s'affirme. Ses yeux sombres et ses sourcils froncés, son visage tuméfié, sa grande taille, la force cachée de ses muscles, sa façon de parler à mon père, le silence dans lequel elle se mure la plupart du temps, ses poings serrés. Tout, absolument tout m'agace, si bien que je finis par détourner le regard pour le ramener, encore, vers le fond de la librairie qui est actuellement le seul lieu neutre disponible sur mon étroit horizon. J'attends que le moment passe, que la fille s'en aille — parce que c'est ce qu'elle finira par faire, n'est-ce pas ?

Papa ne bouge pas, toute son attention tournée vers la sorcière. Je n'aime pas le voir lui accorder un temps aussi long, mais dès qu'elle sortira c'est vers moi qu'il se tournera et je sais exactement ce qu'il se passera. Mon cœur se serre à cette seule pensée, mon estomac se noue et cela n'a rien à voir avec la douleur qui le tenaille encore. Ne puis-je pas m'en aller aussi ? Oui, m'enfuir pour ainsi dire, prétexter une quelconque urgence, m'en aller avant qu'il n'exige de moi des choses que je n'ai pas envie de lui donner.

Je me contorsionne sur mon fauteuil pour me tourner vers l'entrée. J'ai seulement le temps de voir son sourire tordu avant que la jeune femme passe la porte et s'en aille.

« Bonne so.., » commence mon père avant de s'interrompre brusquement : elle est déjà partie, la porte s'est refermée, elle ne pourra plus l'entendre.

Il baisse le bras qu'il avait inconsciemment dressé. Je lève les yeux au ciel, incapable de comprendre pourquoi il se montre aussi gentil et poli avec celle qui a cassé la gueule de sa fille. C'est idiot, ne devrait-il pas me soutenir envers et contre tout, détester cette fille de m'avoir abîmé, moi, son enfant ? Je crispe les mâchoires. Tant d'émotions malvenues, douloureuses ! Elles s'amassent maintenant dans le creux de mes entrailles, alors qu'elles étaient auparavant bloquées dans ma gorge. Cela n'est pas plus agréable, je me sens mal et plus je resterai ici moins je me sentirai bien.

Je me redresse vaillamment sur le fauteuil, poussant sur les accoudoirs pour me mettre debout. Mes jambes sont faibles, mon maintient peu sûr. Ma tête tourne lorsque j'arrive à me mettre entièrement debout et je dois poser le bout des doigts sur le dossier du fauteuil pour garder mon équilibre. Maintenant que je suis débout, la douleur est plus évidente : celle qui ceint mes cotes et me pulvérise le ventre, également la douleur dans le bas de mon dos, sans oublier la bosse mémorable que je vais avoir sur le sommet de mon crâne. Je ne pousse aucun gémissement, ne fais aucune grimace ; la douleur, je connais, j'ai déjà été dans un plus mauvais état.

Papa tourne aussitôt vers moi un regard hanté. Un inspiration gonfle mes poumons quand j'ouvre la bouche, envieuse de prononcer rapidement mon départ pour qu'il ne me devance pas.

« Bon, je vais y al...
Assieds-toi, Aelle, » souffle l'homme en contournant les fauteuils pour venir vers moi.

L'absence de l'autre fille se fait ressentir. C'est quelque chose dans son regard, dans son ton, dans sa façon d'être — il n'est pas le même qu'il y a quelques secondes : je n'ai plus le droit au Zile public, j'ai le droit à mon père, et c'est exactement ce dont je ne voulais pas. J'essaie de me redresser pour paraître plus grande, prête à me battre (encore) pour avoir le droit de m'en aller. Mais il arrive rapidement, se positionnant entre moi et le reste de la librairie, les bras levés comme pour m'attraper par les épaules. Je fais un geste vers l'arrière, les sourcils froncés.

« Laisse-moi !
Assieds-toi, Aelle. S'il-te-plaît, assieds-toi, » exige-t-il d'une voix exagérément lente, les yeux arrondis comme il le faisait quand j'étais petite et qu'il me grondait sans crier.

Il avance ses mains vers moi. Je me recule d'avantage et, par la force des choses, comme j'essaie de le fuir je retombe lourdement sur le fauteuil. Il s'éloigne aussitôt avec un air satisfait et je comprends qu'il n'avait aucune intention de me toucher ou me pousser.

« Mais papa ! râlé-je. C'est bon, je vais pas...
Je ne te conseille pas de continuer sur ce ton, Aelle. »

Son regard sévère me cloue sur place — quand était-ce la dernière fois qu'il a agi ainsi avec moi ? D'habitude, il est doux, concilient, il ne crie jamais quand je veux qu'il le fasse, et maintenant que je veux m'en aller, voilà qu'il se décide à sévir ?

« Nous devons discuter et tu le sais, » conclut-il.

Je ne pense pas à répliquer et papa, lui, ne songe pas un seul instant qu'il est en train de s'adresser à son enfant devenue femme — j'ai presque vingt ans, je pourrais m'en aller sans lui demander son avis. Mais je me sais coupable de ce dont il m'accuse : je me suis battue dans sa librairie, en plus d'être particulièrement idiot c'était déraisonnable de ma part de faire ça ici, à deux pas de lui. Sa réaction est cohérente — je ne l'attendais pas.

Je me mure dans un silence qui n'a de boudeur que l'apparence ; je suis trop fatiguée pour réellement me battre, trop à bout pour m'inquiéter de ce qu'il va me demander et pour penser à chercher des excuses, fomenter des mensonges. Je n'en serais pas à mon premier, de toute manière. Manquerait plus qu'il me demande comment se déroule ma scolarité inventée et je serais gâtée.

Avant de me rejoindre, mon père tire magiquement les stores devant les vitres qui donnent sur la rue, nous plongeant dans une ambiance feutrée qui me déplait. Il augmente la lueur des lumières avant de se laisser tomber dans le second fauteuil en poussant un long soupir. De sa main, il ébouriffe ses cheveux sans savoir que ce geste le fait ressembler au plus jeune de ses fils. Pour ma part, je me contente de remarquer les cheveux blancs qui commencent à parsemer sa chevelure ; étaient-ils là il y a quelques mois ? Je suis incapable de le dire.

« Comment tu vas ? » souffle-t-il en tournant la tête vers moi, un coude appuyé sur les genoux.

Il ne me regarde pas. Et moi, je ne m'attendais pas à cette question, si bien que je me contente de cligner des yeux sans savoir que répondre.

« Tu dois avoir mal ailleurs, non ? devine-t-il alors que je ne me suis pas plainte. Je te laisserai la potion, tu pourras t'en passer sur tes blessures. Il vaut mieux le faire si tu ne veux pas que la douleur augmente. »

Je me contente d'une vague grimace entre le sourire et le rictus, accompagnée d'un haussement d'épaules. Pour le moment mes blessures sont le cadet de mes soucis. Je me rencogne contre le dossier du fauteuil en croisant les bras sur ma poitrine. Le sentiment que j'ai ressenti tout à l'heure, comme une vague, un raz-de-marée, une tornade à l'intérieur de ma tête, tout cela a disparu et a laissé une fatigue harassante, lassante. Le silence dans lequel je me mure est à la fois un refuge et un besoin, j'ai l'impression que quiconque voudrait m'en arracher ferait preuve d'une grande cruauté.

Le regard de papa pèse sur moi. Il ne se détourne pas, si bien que je finis par l'observer à mon tour.

« Tu vas m'expliquer ? questionne-t-il d'une voix grave, pesante.
J'en avais pas l'intention, répliqué-je en fermant les yeux pour me soustraire à son examen.
Je pense que je mérite des explications, insiste-t-il.
Y'a rien à dire, protesté-je en fronçant les sourcils.
Je te retrouve allongée sur le sol de la librairie, aux prises avec une autre gamine, le visage abîmé et les poings en sang, et tu me dis qu'il n'y a rien à dire ? »

J'ouvre les yeux pour les baisser sur mes mains crispées posées sur mes genoux. Effectivement, mes phalanges sont rougies et parsemées de quelques traces de sang. Nonchalamment, je les cache sous les pans de ma cape.

« Elle t'a provoquée ?
Ou c'est moi qui l'ai provoquée, peut-être, » balancé-je, insolente, en soutenant le regard de papa.

Un unique sourcil se dresse sur son front, le faisant ressembler à maman. Je déteste ça.

« Et c'est le cas ? »

À vrai dire, oui. Inutile de le nier dans le sanctuaire de mon esprit. Je l'ai provoquée ; pourquoi ? aucune idée. J'en avais envie. Besoin. Viscéralement. Alors je l'ai fait parce que je pouvais le faire. Qui aurait cru qu'elle réagirait aussi bien ? Merlin, encore plus facile à faire sortir de ses gonds que Delphillia. Dommage de ne pas avoir pu récupérer son nom, elle aurait pu faire un bon défouloir pour mes futures frustrations.

« Elle a frappé la première, si tu veux savoir, répliqué-je en me penchant en avant dans l'espoir, vain, de soulager la douleur de mon estomac. Et si ta porte ne se bloquait pas n'importe quand, tout ça ne se serait jamais passé !
La porte ? » Papa jette un regard confus vers l'entrée de la librairie. « Tu sais très bien ce qu'il faut faire pour la débloquer, Aelle. Elle t'embête depuis ton enfance et rien n'a changé depuis. Tu dois...
Oui, je sais ! craché-je en le bombardant d'un regard noir. Lui demander poliment, bah c'est ce que j'ai fait, je te signale, et elle voulait pas s'ouvrir ! »

Il prend une grande inspiration pour garder son calme, je le vois.

« Et tu sais très bien pourquoi elle refusait.
Et bien ta porte est merdique.
Aelle !
Oh ça va, j'ai quasi vingt ans, tu vas pas me faire chier pour un ou deux gros mots, le provoqué-je en secouant la tête.
Si ! s'agace-t-il en se levant soudainement. Si, Aelle. Les règles sont toujours les mêmes.
Rien à foutre, des règles, » marmonné-je par-devers moi.

Une nouvelle inspiration ; ses épaules qui se soulèvent et s'abaissent. C'est la première fois que papa perd ainsi son calme avec moi. La plupart du temps, il réussit à me faire des leçons de morale en faisant passer ça pour de l'inquiétude, ou quelque chose du même type. Il le fait en répétant toujours qu'il a conscience de mon indépendance, de mon besoin d'intimité, ou que sais-je encore. Mais aujourd'hui, on pourrait croire qu'il crève d'envie de me punir comme il le faisait quand j'étais petite. Vais-je être renvoyée dans ma chambre ? Merlin, je voudrais bien voir ça, tiens.

Le silence s'étire tant et si bien que je finis par être mal à l'aise. Dos à moi, les mains dans les poches, papa ne dit rien et ne semble rien avoir envie de dire. A-t-il les yeux fermés ou bordés de larmes ? Prépare-t-il sa leçon de morale ou essaie-t-il seulement de retrouver son calme pour ne pas me hurler dessus ? Non, papa n'a jamais hurlé et jamais il ne hurlera, je le connais suffisamment pour savoir ça. C'est pour ça que je ne crains rien de lui depuis longtemps : depuis que je suis adulte, il parle, il parle, mais puisqu'il ne punit plus ses mots n'ont plus grand effet. C'est le pouvoir du statut adulte : plus personne ne peut plus nous punir ou nous contrôler.

Quant il se tourne de nouveau vers moi, je sens que quelque chose a changé dans son comportement. Son regard n'est plus en colère ; pire : il est triste. Je me retiens de lever les yeux au ciel.

« Tu peux t'en aller. »

Je fronce les sourcils ; se moque-t-il de moi ? Non, il fait un geste du bras indiquant la sortie puis il se dirige vers le comptoir, comme s'il allait retourner à ses affaires sans ne plus se préoccuper de moi.

*


Quand elle était enfant, c'était plus facile de lui arracher les réponses. Un enfant, ça a le mérite de croire que ça doit obéir à ses parents. Zile n'a jamais abusé de son autorité, préférant à la colère le chemin plus ardu mais plus sain de la discussion et de l'écoute. Avec Aelle c'était laborieux, mais toute petite elle se confiait parfois. À sa façon, en camouflant les vérités derrière des légèretés. À l'adolescence, elle a abandonné les légèretés et a commencé à camoufler les vérités sans ne jamais mentir. Une belle prouesse, certes, mais une grande frustration pour ses parents, surtout. Une fois adulte, elle a également abandonné le camouflage pour se contenter de la vérité, celle qui déplait. Le silence et le refus de parler est la meilleure façon de dire une chose évidente, un vérité criante : je n'ai pas envie de vous parler ou de me confier à vous. Non, elle n'en a pas envie.

Tournant le dos à Aelle, Zile se permet un sourire fatigué. Elle ne sait pas que ça le bousille, ce silence ; ou peut-être le sait-elle et que cela lui plait de le laisser dans cet état ? Non, Zile est incapable de prêter à sa fille une telle méchanceté. Il préfère croire qu'elle n'a pas besoin d'eux et qu'elle n'a pas l'intention de leur laisser la moindre prise sur elle. Même quand il s'agit de raconter à son père pourquoi elle s'est battue dans sa librairie. Et pourquoi aurait-il besoin d'une explication ? Parfois, Zile a l'impression de devenir fou — comment expliquer, sinon, qu'Aelle parvient sans en avoir la moindre conscience à le faire douter de ses propres valeurs ? Parfois, il en vient à se demander pourquoi il insiste toujours ; pour la voir, pour lui donner des nouvelles, pour prendre soin d'elle. Arya ne lui demande aussi parfois : « Pourquoi persistes-tu ? Elle nous a bien fait comprendre qu'elle n'avait pas besoin de nous ». Mais parce que c'est ma petite fille ! aimerait crier Zile. C'est mon enfant ! Je ne peux pas arrêter de m'inquiéter, c'est viscéral, c'est en moi depuis dix-neuf ans, depuis sa naissance ; comment cesser de s'en faire, comment accepter de ne pas savoir, de ne pas comprendre ? Hier encore elle était toute enfant, elle venait se réfugier sur mes genoux, se blottir dans mes bras. Comment accepter qu'il n'y aura plus aucune étreinte, plus aucun secret partagé, plus de complicité ni d'affaires communes ? Comment pourrais-je seulement l'accepter ?

Zile se retourne vers sa fille, tous ces mots tus. Elle se relève difficilement et il doit se retenir pour ne pas se précipiter pour l'aider, pour la soulager. Il observe son corps d'adulte, son visage d'adulte aux traits fermés, accablés d'émotions qu'il ne comprend pas. Elle n'est plus sa petite fille. Cette femme aux poings ensanglantés et au visage abîmé n'est plus sa petite fille. Pourtant, il l'aime comme au premier jour. C'est pour cela qu'il ne parvient pas à tenir le rôle de l'homme en colère, du père déçu. Il en est incapable.

« Tu sais, c'était horrible de te voir comme ça. »

Sa voix s'élève à peine dans la pièce. Aelle suspend ses gestes, lui jette un regard qu'il ne peut décrypter dans la pénombre.

« J'ai cru qu'elle n'arrêterait jamais de te frapper. »

Dans un murmure, il dévoile le poids que portent déjà ces images gravées dans sa mémoire. Il ne pense pas que ça la touchera et n'espère d'ailleurs pas que ça le fasse ; il se contente d'être sincère, avant de la voir s'en aller. Zile ouvre de nouveau la bouche. Il a envie de dire la douleur presque physique qu'il a ressenti en voyant l'un de ses enfants souffrir, il a envie de dire la colère vive et violente qui l'a envahi, lui qui jamais ne se met en colère, il a envie de dire sa peur sans nom, son besoin de comprendre pour apaiser l'inquiétude qui le tenaille encore. Il referme la bouche, gardant toutes ces choses pour lui, les enfermant dans sa tête pour ne pas les faire subir à Aelle.

« Si t'étais arrivé quelques secondes plus tôt, c'est moi que tu aurais vu en train de la frapper, répond alors Aelle de sa voix rauque. Ça aurait mieux valut.
Tu crois ? » questionne son père, accompagnant ses paroles d'un regard accablé.

La sorcière hausse les épaules.

« Tu m'aurais pas vu souffrir, comme ça.
On souffre aussi quand on frappe.
Non, » réfute Aelle avec un rictus moqueur. Estimant que la conversation pourrait déraper et tomber dans des dérives desquelles elle ne veut pas parler (son père n'a aucune envie de connaître son rapport à la douleur), elle change habilement de sujet : « Parce que tu t'es déjà battu, toi, pour affirmer de telles choses ? »

Secrètement soulagé de pouvoir créer un lien même aussi fin avec sa fille, Zile s'adosse au comptoir, croise les bras sur son torse et se décide pour la vérité.

« Oui, avoue-t-il sous le regard étonné d'Aelle. Avec ta tante quand nous étions petits et une fois quand j'étais au collège. À chaque fois, ça m'a hanté. C'est de cette souffrance dont je parlais. La colère amène de la souffrance. »

Il assiste au doute qui se dessine sur le visage d'Aelle. Cela en dit long sur elle : elle est persuadée que son éternelle colère vaut mieux que toute la tristesse qu'elle pourrait ressentir. Cela fait longtemps que Zile est persuadé qu'Aelle cache une grande tristesse derrière sa rage et sa violence. Ce soir, il en a de nouveau la preuve. Parfois, il est hanté par le besoin de la soulager, d'apaiser sa douleur. Cela prend toute la place dans son corps, il en étouffe. Ça ne passe jamais.

« J'étais pas en colère. »

L'aveu tombe subitement. Zile regarde longuement sa fille en essayant de comprendre.

« Alors pourquoi ça s'est terminé comme ça ? » demande-t-il d'une voix prudente.

Il n'essaie plus de se faire croire que l'autre fille était peut-être responsable de tout, des coups et de la situation : il sait au fond de lui qu'Aelle a sa part de responsabilité, même s'il ne sait pas encore laquelle. C'est peut-être le plus dur à accepter, pour lui qui s'efforce toujours de comprendre tout le monde et d'expliquer leur comportement. Accepter qu'Aelle a participé à créer cette situation alors qu'il l'a toujours éduquée, comme ses frères, à ne pas faire subir ses émotions aux autres.

Aelle hausse les épaules en s'éloignant du fauteuil de sa démarche chaloupée, légèrement boiteuse, un bras replié autour de son estomac.

« Parce que... »

Parce que j'en avais envie.
Elle se retient au dernier moment, ferme brièvement les yeux, se reprend ; il y a des choses qu'il ne faut jamais avouer aux gens qu'on aime. Jamais.

« Parce que. Je vais y aller, papa. »

Elle prend la direction de la sortie, sans savoir que derrière elle Zile se meurt de ne pas pouvoir lire dans son esprit la fin de la phrase. Parce que quoi ?! Un mot, rien qu'un mot pour l'aider à comprendre ! Elle en était si proche... Pourquoi se taire maintenant ? C'est insupportable pour Zile d'être incapable de comprendre.

Quand Aelle pose la main sur la poignée de la porte vitrée, l'homme se réveille tout à coup. Il comprend instantanément qu'il ne pourra pas la retenir davantage, pas sans la braquer davantage, pas sans abîmer leur relation. Plus tard, les interrogations. Plus tard, le désespoir. Comme quelques minutes plus tôt, il appelle magiquement sa bourse dans laquelle il pioche quelques pièces. Il ajoute au petit tas deux fioles. Il traverse vivement la pièce pour les fourrer dans les mains d'Aelle qui s'est retournée, un air impatient sur le visage.

« Une potion calmante et un onguent à appliquer sur tes blessures, explique-t-il avant de jeter un regard insistant aux pièces : et rentre en Magicobus.
Ouais, ok, p'pa.
Prends soin de toi. S'il-te-plaît. »

Aelle lève les yeux au ciel, mais au fond d'elle elle est soulagée : s'il prend encore la peine de s'inquiéter pour elle, c'est qu'il l'aime toujours et n'en a pas assez d'elle.

« Comme d'hab', papa. »

Comme d'hab', en manquant un repas sur deux, en dormant mal, en buvant dès qu'elle en a l'occasion parce qu'elle n'a rien trouvé de mieux pour apaiser les douleurs dans son esprit et pour effacer les mauvais souvenirs. Comme d'hab', oui.

« Merci, » prend-elle la peine de murmurer d'une voix presque indiscernable avant de disparaître.

Zile la regarde s'éloigner dans la rue, il ne la quitte pas du regard tant qu'elle est encore visible, le cœur lourd d'une peine que rien ne peut apaiser.

— Fin —


Merci pour ce RP que j'ai adoré écrire !