Extraire de la nuit ses lueurs OS

2 MAI 2049, 7h12,
ALLÉE DES EMBRUMES, LONDRES,

Alyona, 19 ans,


Je me souviens d'un temps où l'appréhension m'aurait retenue. Je n'aurais rien tenté, rien essayé. Je serais restée immobile, maintenue dans un état passif par une conscience au bras de fer. L'idée m'aurait frôlée, intéressée, attirée, mais jamais poussée. Elle serait passée sous mon regard, comme un train du soir, ralentissant, attendant que je monte, que j'approche ; mais je serais restée silencieusement figée, les bras ballants et la cape soulevée par ce passage séduisant mais inatteignable. Le temps aurait fini par l'emporter et la dissoudre dans sa nuit, cette idée d'un instant. Aujourd'hui, néanmoins, c'est différent. C'est moi qui m'avance vers la nuit. Je m'y enfonce et mes doigts en saisissent les aspérités. Je cherche dans son noir de quoi étreindre mes désirs de danger. Je n'ai plus peur du tout, de tout, de rien. Elle pourrait m'avaler. Je pourrai disparaître. Brûlée par des étoiles. Qu'importe ? Si l'hésitation et la crainte m'atteignent, elles ne m'arrêtent plus. Mon cœur a vu sa surface se recouvrir d'écailles. C'est ma détermination, ma volonté, mes souhaits qui me métamorphosent. Je ne veux plus être le jouet de mes peurs ; je ne veux plus rester derrière la ligne qu'on a tracée pour moi il y a des années ; je veux marcher seule dans le brouillard et en ressortir, triomphante. Je ne serai plus immobile.

Devenir adulte, est-ce gagner en courage ?

Ce n'est pas la première fois que je viens ici. J'ai déjà parcouru cette rue, il y a des mois. À l'époque, je sortais à peine de Poudlard, et ma peau était fragile et trop lumineuse pour ce chemin sombre. J'ai frôlé le danger. On m'a secouée et je ne suis plus revenue. L'Allée des Embrumes n'est pas un lieu pour les sorciers aux yeux clairs. On m'avait prévenue, et je n'y avais pas fait attention. Désormais, je le sais. Et si j'y reviens, c'est aussi parce que je pense pouvoir dire que j'ai changé. Mon regard a conservé de sa curiosité et de son émerveillement, mais il a perdu sa timidité. Mon cœur s'est couvert d'écailles. Une armure de feuilles et de ronces s'est emmêlée à ma peau. Je sais dans quoi je m'engage. J'ai changé, oui, mais j'ai surtout appris. On m'a enseigné la méfiance, on m'a rendue capable de m'avancer ici, dissimulée dans les ombres de ma cape noire, la baguette dans le creux de la paume, à marcher vers les risques. Si ma mère savait... ! Mais elle ne me connaît plus. Et peut-être qu'au fond, elle se doute de tout cela.

Néanmoins, je ne suis pas venue attirée par le péril. Bien que courageuse, je ne suis pas idiote. Mes actes sont réfléchis, et portés par des idéaux qui me tiennent à cœur, et que je juge justes. Si mes pas entrent dans l'ombre, ce matin, c'est à cause de murmures. J'ai entendu dire à l'Institut que des sorciers proposaient des ingrédients rares, voire interdits, à la vente, défiant ainsi le Conseil. J'ai entendu dire qu'ils seraient là, ce matin. Cela m'a intéressée.

J'ai suivi les murmures et je me suis renseignée afin que mes pas me mènent jusqu'ici. Ce fut plus simple que je ne l'imaginais. L'Institut cache bien des élèves prêts à tenter leur chance pour le plaisir du danger et le gain d'une rareté. Grâce à eux, j'ai dans le crâne les descriptions de visages et d'un lieu bien particulier, de ceux à la vue de tous et pourtant assez significatifs pour qu'un rendez-vous puisse y être donné. Je sais ce que je cherche, ce que je veux, ce qui m'amène ici. Certains ingrédients ne sont pas faciles à se procurer, il faut avoir le courage de passer par des réseaux moins légaux, de s'aventurer dans l'inconnu, et de risquer des rencontres indésirables. Mais le jeu en vaut la chandelle. Et je sais aussi pourquoi je fais tout cela, et ce n'est pas pour le plaisir personnel, bien qu'imaginer le visage de ma mère si elle savait ce que je faisais en est un.

Je me suis préparée. La capuche de ma cape est relevée sur mes cheveux roux, ma baguette est serrée entre mes doigts, mes vêtements sont sombres, mon regard est alerte, mon pas est rapide. Pourtant, une surprenante boule d'angoisse demeure dans mon ventre, comme accrochée, à croire qu'elle est parvenue à y planter ses racines. Je la déteste d'une manière viscérale. J'ai l'impression qu'elle me ralentit, qu'elle me rend tremblante, qu'elle saccade ma respiration. Si j'échoue, ce sera de sa faute. Si quelque chose se passe mal, ce sera de sa faute. Si on me reconnaît, ce sera de sa faute. Merlin comme je la hais, cette peur ! Je sais qu'elle me rend prudente, mais je ne peux pas m'empêcher de me dire que ma mère, elle, n'aurait rien craint, sans pour autant perdre en précautions. Je ne suis pas comme elle. Pourtant, parfois, dans le secret de mes entrailles, je le désire presque.

Enfin, mes iris atteignent un visage similaire à ceux décrits. C'est une femme âgée, aux cheveux gris comme la brume, au visage sévère et à la bouche courbée vers le sol. Philomena Sands, si je ne me trompe pas. Elle semble seule.

Et mon coeur cogne, cogne, cogne ; et mon souffle m'échappe ; et mes jambes s'affaiblissent. J'avance vers la sorcière, serrant dans ma paume les mornilles qui alourdissent ma poche.


*


7 MAI 2049, 17h08,
SALLE D'ÉTUDES DU 2ÈME ÉTAGE, IMSM,

Alyona, 19 ans,
Abby Llewelyn, 20 ans,



« Du pus de bubobulp dilué ? Mais, par Merlin, où as-tu trouvé cela ? »

Mon amie tient le pot dans ses mains. Ses iris, enveloppés d'étonnement, sont posés sur moi. Je m'applique à préparer mon plan de travail, et elle m'observe, réfléchit, et je vois les pensées qui tombent et défilent dans son crâne comme si elles m'appartenaient. Elles auraient pu être miennes dans un autre contexte.

Je ne sais pas pourquoi j'ai permis à Abby de venir. Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas tout simplement demandé son aide à Ondine, qui n'aurait rien dit, surtout après le conflit que nous avons connu. Et je ne sais pas pourquoi je suis tentée de lui avouer la vérité, d'être sincère au risque de la voir comprendre ce que j'ai fait. Je ne sais pas pourquoi elle provoque tout cela chez moi, ni pourquoi je me sens envers elle, presque redevable de quelque chose.

« Je l'ai acheté auprès de particuliers. »

Peut-être que j'ai besoin de ses sourcils froncés, de l'inquiétude sur son visage, de ses mots choqués, tristes, et enrobés de colère ; peut-être que j'ai besoin qu'elle me juge comme je devrai le faire, qu'elle pose le doigt sur ce qui m'est douloureux ; oui, peut-être que j'ai besoin qu'elle me remette à ma place, et qu'elle m'en veuille pour mon comportement. Mais je lui ai aussi permis de venir car je connais ses compétences, et sais qu'elles me seront précieuses. Et elle en est consciente, n'est-ce pas ? Elle a compris qu'aujourd'hui, je baisse les yeux face aux siens parce que c'est d'elle dont j'ai besoin, et non l'inverse. Je ne lui suis en rien nécessaire, et si elle a deviné où j'avais trouvé ce dernier ingrédient si rare, elle pourrait être tentée de partir, de ne pas être mêlée à tout cela, et refuser de m'aider. Elle pourrait. Le fera-t-elle ?
Tiens, l'angoisse revient nouer mon ventre.

Debout près de ma paillasse, je dispose les différents ingrédients qui me seront nécessaires dans l'ordre dans lequel je les utiliserai. Eau, dictame, plantin, pus de bubobulp dilué, etc. Mes gants en cuir de dragon m'éloignent d'eux, en faisant des ingrédients avant d'être des plantes. J'ai appris à Poudlard à me défaire de cet inconfort lié au prélèvement d'une partie de certains végétaux pour les transformer dans des potions. Il est nécessaire de se détacher de tout cela pour progresser. Or, je désirai atteindre un bon niveau dans la préparation de concoctions pour entrer à l'Institut. Il faut fermer les yeux sur tant de réflexions douloureuses pour avancer.

Les pupilles d'Abby sont rivées sur mon dos. Je les sens comme si elles y pesaient vraiment. Des trous noirs qui s'enfoncent dans mes omoplates. Pourquoi ne dit-elle rien ?

« Je veux préparer de l'essence de dictame, annoncé-je, c'est pour cela que j'ai besoin de ton aide. Je sais que tu es forte en potion. »

Je tourne presque brusquement mon buste vers elle.

Dis quelque chose, Abby ! Parle, par Merlin ! Pars-tu ? Restes-tu ? Pourquoi tes sourcils sont froncés ? Pourquoi ton silence s'éternise ? Ton mutisme m'écrase. J'y lis tant de mots possibles que je ne sais plus lesquels choisir. M'en veux-tu ? As-tu des réserves ? Tes lèvres scellées ferment mon horizon. Je ne souhaite pas que tu me détestes, ni que tu poses un regard dur sur moi. Condamne-moi si c'est ce que ton coeur te dicte ! Mais sache que tu es celle, à l'Institut, dont je me soucie de l'opinion. Tes paroles comptent ; je cherche ton soutien ; j'écoute ton regard ; je me soucie de tes pensées. Quand je doute, c'est vers toi que je me tourne. Quand je suis fatiguée, c'est sur ton épaule que je dépose ma tête. Quand ce que je ressens m'étouffe, c'est à toi que j'en parle. Car je sais que tu m'entends, que tu comprends, que tu y es sensible. Tu es cette amie dont la présence m'apaise.
Alors condamne-moi, donc ! qu'on en finisse !

Abby s'avance vers mon plan de travail. Elle me rejoint, s'arrête, et attache ses cheveux. Mon regard est accroché au sien, suspendu à son silence.

« Eh bien, quand commençons-nous ? »


*


Nous avons travaillé pendant plusieurs heures. Deux, peut-être trois. Ce n'était pas simple, mais nous l'avons fait.

Et pendant que nous étions ensemble dans cette petite pièce de l'Institut, Abby m'a révélé, avec dans la voix la pudeur qui la caractérise, qu'elle m'admirait pour la détermination dont je faisais preuve à toujours m'étendre vers la lumière. « Peu importe les ombres, m'a-t-elle dit, tu t'avanceras toujours vers la clarté, même si tu n'aperçois, de loin, que quelques lueurs dans la nuit. C'est cette volonté qui, chez toi, m'étonne et m'inspire. »

Et c'est moi, cette fois, qui suis demeurée muette, les poches lourdes de gratitude.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht