PNJ recueil d'OS++ Mnémosyne

Mon monde entier s'est écroulé
Detlan
Reducio
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Detlan Saeunn
23 ans
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Dev Saeunn
25 ans
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Lundi 29 mars 2032, entre midi et deux
Hôpital Royal Infirmary, Edimbourg


Quelques fois, je me surprends à imaginer ma vie dans cinq ans. Je me vois voler, accrochée à mon cerceau, haut, très haut dans les airs. Je me vois tourbillonner autours, la tête en bas, m'agrippant, me lâchant presque jusqu'à tomber sur le tapis. Je sens presque mes muscles contractés par l'effort, les bleus causés par la barre en métal du cerceau, mes mains glissantes. Je vois les lumières s'allumer une par une à l'intérieur d'un chapiteau, éclairant chaque recoins de la scène sableuse, du toit coloré. Et je ressens encore le stress qui me noue le ventre avant chaque représentation, mes cheveux tirés en arrière qui me donne presque mal à la tête, ma tenue qui me colle à la peau. Plus j'y pense, et plus j'ai envie d'y retourner. Qu'est-ce qui m'en empêcherait ? Plus rien ne me retient à Edimbourg, à présent. James est parti, Dev veut déménager, et à l'école, ils trouveront bien quelqu'un d'autre. Et puis, aucun des trois ne m'empêchait de partir, de toutes façons. C'est ma vie, après tout, j'en fais bien ce que j'ai envie d'en faire. Je n'aurais qu'à tenter des auditions, comme avant. Cela fait si longtemps que je n'ai rien fait. Et si j'avais tout perdu ? Une fois, j'ai tenté de remonter sur mon cerceau, celui de l'école, mais j'ai eu trop peur de retomber. Et si je ne pouvais jamais remonter, imaginer de nouveau un numéro, à cause de ce blocage qui m'en empêchait ?

« Vous êtes enceinte, mademoiselle. »

Les paroles du médecin résonnent en boucle dans ma tête. Je ne réponds pas, le regard fixé sur ma veste grise, posée sur le dossier de la chaise. Je sens le gel froid sur mon ventre, j'essaie de me concentrer dessus. Parce que c'est plus simple de sentir encore plus fort cette sensation que comprendre le sens des mots du médecin. Je ne veux pas penser à ce qu'il vient de me dire, ce n'est pas possible. Comment pourrais-je être enceinte alors que cela fait deux mois que je ne suis plus avec James ? Même quand on était ensemble, je prenais la pilule, tous les jours. On se protégeait. Comment cela aurait-il pu arriver ? Je l'aurais su, en deux mois, si je l'étais vraiment.
« C'est impossible. »

Je l'entends m'expliquer le contraire, que la cause de mes douleurs au ventre est sûrement cette grossesse. Je l'entends, mais je n'écoute pas. Je ne veux pas écouter, je crois. Ce n'est pas possible, d'apprendre qu'on est enceinte aussi tard, n'est-ce pas ? Plus de trois mois, qu'il a dit. Quinze semaines. Si j'étais vraiment enceinte, je n'aurais pas eu mes règles le mois dernier. Mais les ai-je vraiment eu ? Elles n'étaient pas comme d'habitude, je m'en était même fait la réflexion. Mais j'aurais eu des nausées, Sarah en a bien eu, pour sa fille. Il y aurait eu des signes ! Pas juste un vilain mal de ventre qui ne passait pas depuis une semaine. Je ne veux pas le croire. Je ne peux pas le croire.

Et puis j'ai vingt-trois ans, c'est trop jeune pour avoir un enfant.

Quand je sors du cabinet, je m'effondre. De chaudes larmes coulent sur mes joues tandis que je sens les regards compatissants du personnel de l'hôpital posé sur moi. J'ai déjà passé trois heures dans la salle d'attente des urgences, et je n'ai même plus la force d'en sortir seule, maintenant.

J'étais finalement déjà dehors quand Dev vint me chercher. Assise à même le sol, les bras fermement serrés autours de mes genoux, comme si ça pouvait réparer tout ce qui venait de s'effondrer. Mes rêves, mon avenir... L'image que je m'étais faite de ma vie. Et les yeux toujours pleins de larmes que rien ne pouvait arrêter, Comme la pluie qui tombait en trombes à quelques pas de moi.

« Detlan... »

Ce n'est que la voix inquiète de mon frère qui me fait lever la tête. Ses mains délicatement posées sur mes genoux les lâchent aussitôt pour se glisser derrière mes épaules et m'attirer contre lui. Et c'était tout ce dont j'avais besoin. Pas de mots, pas d'explication. Juste sa présence, son silence qui voulait simplement dire qu'il était là pour moi. Juste là, lui, avec son parfum qui emplissait mes narines et ses bras rassurants qui me serraient contre lui. Je finis par me relever, essuyer mes joues avec le dos de ma main, mettre mon sac sur mon épaule et avancer dans le couloir de l'hôpital. « Viens, on y va. » Je veux juste partir de là, et aviser ensuite. Dev me suit, silencieux.

Ce n'est qu'une fois dans ma voiture que trois mots franchissent difficilement la barrière de mes lèvres. « Je suis enceinte. » J'ai la voix qui tremble, qui se brise presque. Les mains crispées sur le volant, mon frère met quelques secondes à répondre. « Merde. »
Je regarde le paysage défiler par la fenêtre, les gouttes de pluies s'écraser contre la vitre, sans répondre. Parce qu'il n'y avait rien à dire de plus, Dev avait si bien résumé la situation, en un mot. Un enfant... Pourquoi fallait-il que ça m'arrive à moi, sérieusement ? J’aperçois les coups d’œil qu'il me lance, je sais qu'il est inquiet. Je sais que mes parents vont l'être aussi, quand il faudra que je leur apprenne. Hier tout allait bien, mise à part cette étrange douleur au bas de mon ventre qui ne me lâchait pas. Aujourd'hui, j'attends un enfant.

Il se gare dans le parking de notre résidence, toujours en silence. Aucun de nous n'a prononcé un mot depuis une bonne dizaine de minutes, quand je lui ai avoué ce que m'avait annoncé le médecin. On sort de la voiture sans un mot, mais je dois monter seule. Parce qu'on est lundi, il travaille cet après-midi. Moi aussi, mais je ne vais pas y aller. Pas dans cet état. J'attendrai quelques jours d'avoir suffisamment digéré la nouvelle pour assurer un cours correctement. « Ça va aller ? », demande-t-il d'une petite voix. Je hoche la tête. Je n'ai pas vraiment le choix, de toutes façons. Le médecin ne m'a pas donné les images de l'échographie. Je ne voulais pas les prendre. C'est déjà suffisamment violent pour ne pas en rajouter une couche.

« Envoie-moi un message si tu as besoin, je m'arrangerai pour partir plus tôt. » Je hoche la tête, encore, incapable de prononcer le moindre mot. Je me laisse prendre une dernière fois dans ses bras, puis le laisse s'éloigner. Je me retrouve désormais seule dans cet appartement qu'on partage tous les deux. Son ancien colocataire m'avait laissé sa chambre, chambre dans laquelle je m'enferme aussitôt. Les larmes coulent de nouveau à flot sur mes joues, je serre mon oreiller contre moi. J'ai l'impression d'être de nouveau la petite Detlan de cinq ans qui essaie de se consoler parce qu'elle a fait une petite chute à vélo. Aujourd'hui, le problème est juste un peu plus important que deux genoux écorchés. Mon monde entier s'est écroulé, et je ne peux rien faire pour l'en empêcher.

Je finis tant bien que mal par attraper mon téléphone, envoyer un message à la directrice de l'association pour la prévenir que je ne pourrai venir assurer les cours de ce soir, que je la tenais au courant pour demain, et je ferme les yeux. Les larmes avaient cessé de couler.

J'aurais voulu ne penser à rien, et surtout pas à ce bébé qui se forme doucement dans mon ventre. Mais il envahit mes pensées, sans rien demander à personne.

रेन #241431 — 7ème année, 18 ans
« elle viendra un jour de pluie dessiner le soleil »