Les lueurs éphémères
Contexte
Les carnets sont ceux de Kristen qu'Aelle a récupéré. Il y en a un grand nombre et ils ont été remplis durant une bonne partie de sa vie, de ses années comme étudiante à Poudlard aux derniers moments que Kristen a passés, au château et ailleurs. Quant à savoir comment Aelle les a récupéré, il s'agit d'une histoire qui sera contée ultérieurement.
Novembre 2049
Librairie Le Dôme Libre — Londres
L’envie me vient sans prévenir, alors que je suis en train de travailler à la construction de la cabane, comme un coup de tonnerre qui me fige sur place. Mon souffle forme une longue colonne brumeuse devant mon visage. Pendant longtemps j'observe mon travail inachevé sans bouger. Le froid commence à me faire frissonner et à raidir mes doigts nus. Dans mes bottines, mes orteils sont glacés. Ce n'est que lorsqu'un oiseau hulule en passant au-dessus de moi que je reviens à la réalité. Je cligne des yeux et découvre que le crépuscule a pris la place du soleil rasant de la fin de journée. Je rengaine machinalement ma baguette magique. Fatalement, mon regard se pose sur le coffre bardé de sortilèges qui repose au pied d'un grand pin. Les carnets sont là-bas, je le sais. Classés par ordre chronologique. Je n'ai pas touché à ceux situés à l’extrême droite depuis plus d'un an. C'est à peine si je me souviens de quoi ils parlent. Mais je sais qu'ils concernent cette période-là, celle faisant suite à son départ de Poudlard.
Je m’approche doucement du coffre en m’efforçant de ne pas réfléchir. Je ne pense pas lorsque j’ouvre le lourd battant et toujours pas lorsque j’attrape le dernier carnet de moleskine. Il paraît froid au toucher. Ce n’est certainement qu’une sensation. Je ne réfléchis toujours pas lorsque je me dirige à grands pas vers mon arbre préféré, celui qui fait face au paysage. Je me laisse tomber contre le tronc, croise les jambes et ouvre le carnet, toujours sans réfléchir.
*
Je referme lentement le carnet et le dépose sur mes genoux, le regard perdu sur l'horizon qui se fait grignoter par l'obscurité de la nuit tombée. Devant mes yeux vides danse son visage, plus clair qu'il ne l'a été ces derniers mois. Un effet secondaire d'avoir été plongée dans ses pensées secrètes durant de longues minutes ? Peut-être. Je la vois telle qu'elle a toujours été : inaccessible, aussi froide qu'une statue, aussi impressionnante que ces géants de marbre. Ses traits découpés dans un matériau rude que rien ne peut entamer, ni moi ni le temps. Vraiment, le temps ne peut rien contre Kristen Loewy ? Après avoir dévoré les pages de son journal intime, de ses journaux, je peux affirmer que le temps, elle en savait quelque chose. Quelque chose d'effrayant, même : elle le haïssait le temps, elle lui menait une guerre insoupçonnée — jamais je n'aurais cru qu'une femme comme elle puisse se battre contre une chose aussi vaine. Personne ne peut rien contre le temps. Le temps, c'est ce qui fait que je la cherche en vain depuis deux ans. Deux ans qu'elle s'en est allée en me laissant derrière elle, en m'abandonnant, ne laissant que des miettes sur son passage, me forçant à me poser plus de questions que je ne reçois de réponses. Le temps, c'est ce qui fait que je viens de passer un long moment à parcourir le tout dernier carnet qu'elle a noirci d'encre ; parfois, une trace de bavure laissait croire qu'un jour, à un moment, la partie charnue de sa main avait glissé sur le papier alors que l'encre n'était pas séchée, sa peau pâle se recouvrant de noir, sûrement à la plus grande indifférence de l'autrice des mots passionnés que je viens de lire. Des heures à découvrir ce carnet, le dernier.
Je déglutis péniblement. En essuyant mon nez glacé, je prends conscience de la boule qui s'est formée dans ma gorge et qui n'a pas cessé de grossir depuis que je me suis assise pour lire. Elle me réchauffe le visage jusqu'aux yeux alors même que la température approche les chiffres négatifs. C'est une chose qui provient des bas-fonds de mon âme. Je déglutis une nouvelle fois en me relevant difficilement, les jambes ankylosées par le froid. Je toussote en rangeant le carnet à sa place, sans réussir à déloger la vilaine boule.
L'esprit ailleurs, comme déconnectée de mon propre corps, je range le Plateau avant de le quitter : je verrouille le coffre, le protège contre les éléments et contre toute tentative d'infraction et l'enterre de nouveau profondément sous terre. Je laisse les planches comme je les ai abandonnées plus tôt, ne trouvant pas la force de mettre davantage d'ordre sur mon petit bout de terrain. Je fais passer la bandoulière de ma sacoche autour de ma tête et l'ajuste comme il faut avant de transplaner.
La ruelle m'accueille avec ses douces lumières et les murmures feutrés des passants. À travers la vitre, j'aperçois papa au fond de la librairie. Il manipule la caisse derrière son comptoir, adresse un sourire à son client avec lequel il a une discussion passionnée. Avant de regretter ce que je suis en train de faire — et Merlin seul sait que je ne sais pas ce que je suis en train de faire —, je pousse la porte d'entrée. Je suis accueillie par une bouffée d'air chaud. Le bonjour de papa meurt sur ses lèvres quand ses yeux tombent sur moi. Il a un moment d'hésitation, mais rapidement il termine sa salutation. Le temps que je m'approche, il a remercié plusieurs fois son client qui m'adresse un sourire poli en passant près de moi, nouveaux livres en mains, pour quitter le Dôme Libre.
« Tu viens acheter un livre ? » me demande mon père d'une voix douce.
Douce, mais sans sourire. La dernière fois que je suis venue ici, je me suis battue avec l'une de ses clientes et je l'ai profondément déçu. Nous n'avons eu aucun contact depuis.
Incapable de parler, je secoue la tête négativement. Il attend quelques secondes en pensant que je vais prendre la parole, mais quand il voit que je n'ai pas l'intention de le faire, il plisse les yeux et prends une inspiration brusque :
« Tu vas bien ? »
Mon regard ne l'a pas quitté une seule seconde depuis que je suis entrée. J'opine négligemment du menton. Son regard reste fixé sur moi un petit moment. Enfin, il s’arrache à sa contemplation.
« Il ne me reste qu'une cliente, précise-t-il en désignant les rayons plongés dans une douce lumière tamisée sur sa droite. Après je ferme boutique et je suis à toi. D'accord ? »
Je hoche une nouvelle fois la tête. Je le regarde s'éloigner pour s'occuper de la cliente. Je me sens au bord d'un précipice particulièrement profond. Je déglutis une nouvelle fois, gênée par la boule dans ma gorge, et entreprends une balade dans les rayons les plus proches de moi. Je fais glisser mon doigt sur le dos des livres. J'ai chaud au visage et dans le haut du corps. Je desserre mon écharpe, poursuis ma balade. Lorsque j'arrive au bout de la grande travée qui occupe le pan de mur entier, je termine de dénouer la longue écharpe que je garde à la main. Je jette un regard vers le comptoir : papa est occupé à faire régler la sorcière qui repart avec le sourire. Elle enfonce son chapeau pointu sur le sommet de son crâne et sort courageusement pour affronter les éléments extérieurs.
Papa prend la même direction qu’elle une fois qu’elle a disparu. L’air fatigué, il enclenche manuellement le verrou de la porte pour la nuit et descend les stores. Les bras levés pour tirer les fils d’ordinaire manipulés magiquement, il se tord le cou pour me regarder.
« N’hésite pas à t’installer derrière, Aelle. J’arrive, d’accord ? »
J’hésite un instant avant de m’éloigner lentement vers l’arrière-boutique tandis que papa s’affaire dans la pièce principale. Il range les livres de travers, remet de l’ordre dans les rayons, éteint les dernières lumières. Quand il me rejoint, ses bras sont alourdis de paperasse. Je suis figée au milieu de la pièce.
« Tu peux t’asseoir, tu sais, » souffle-t-il en se glissant derrière le bureau et en me regardant étrangement.
Il me désigne le canapé du pouce. Je réponds par un geste vague de la main qui pourrait aussi bien passer pour un oui ou un non, mais puisqu’il m’a donné une idée de que faire de mon corps, je contourne la table basse et me laisse tomber au centre du canapé. Je m’enfonce dans les coussins moelleux. Je me sens toute petite au milieu d’eux.
Papa s’agite, finit de ranger ses papiers. Puis il s’interrompt en plein mouvement après m'avoir jeté un regard et abandonne sur le bureau une liasse de parchemins épais comme sa main. Il s’avance dans la petite pièce, les yeux braqués dans ma direction. Son regard grave fouille à l'intérieur de mon âme. Subitement, j'éclate en sanglots.
Ce sont des pleurs d’enfant, de fatigue, de désespoir. Des pleurs que l’on ne peut retenir. Les larmes débordent de mes yeux, les sanglots secouent mes épaules. Je me recroqueville sur moi-même, les pleurs maladroits, débutants, comme si je ne savais plus comment faire. Je sens papa qui se déplace, les coussins du canapé qui s’enfoncent sous son poids. Il n’hésite pas à passer le bras autour de mon corps tremblant. J’aimerais me retourner, me jeter contre lui, le forcer à me serrer très fort, à retenir les pleurs, mais je ne peux pas, repliée sur moi-même je ne peux que sangloter, les bras à demi-levés vers mon visage. Je ne peux pas les lever plus haut, je ne peux pas les baisser. C’est douloureux. Pleurer me fait mal dans tout le corps mais je n’arrive pas à m’arrêter.
Je pleure la tristesse de ces derniers mois. Je pleure tous mes réveils qui sont monstrueux de désespoir. Je pleure les espoirs bafoués de ma lecture de l’après-midi. Je pleure son abandon qui m’a déchiré. Qui m’a fragilisé là, au creux de mon cœur, et qui m’a laissé plus faile qu’une feuille au cœur d’une tempête d’hiver. Je pleure la douleur qui ne veut pas s’envoler, la douleur de retenir tout ça, de l’avoir retenu pendant des semaines, des mois, des années.
Il n’y avait rien dans son carnet. Pas de réponse. Pas d’explication. Seulement des mots, des mots abscons, vaseux. Des mystères, encore. Je n’en peux plus des mystères, des énigmes. Je n’en peux plus.
Je ne sais pas comment, je me retrouve le nez contre le torse de papa. Le visage enfoncé dans sa veste, mes doigts crochetés à lui, et ses bras serrés fort autour de mes épaules. Mes sanglots ne s’arrêtent pas, au contraire ils s’aggravent. Je crois qu’il pleure, lui aussi. Sa voix grave, tremblante. Il me murmure des mots que je n’entends pas, il ne cesse de me parler en me berçant lentement. Il parle un long moment, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de larmes pour couler sur mes joues et que je sois immobile contre lui, vidée, épuisée, désespérée. Il ne s’arrête pas de me serrer ni de me bercer, mais il finit par se taire.
Les yeux fermés, je reste un long moment contre lui. Son odeur emplit mes narines. L’odeur de la maison et celle poussiéreuse des livres qu’il manipule à longueur de journée. Contre ma joue, sa veste est douce, confortable. Ses bras sont comme un rempart contre le monde qui m’entoure. J’aimerais repartir en arrière, quand j’avais six ans, quand mon père et ma mère constituaient mon monde entier. J'aimerais qu’ils soient mes seules douleurs, mes seules déceptions. Que l’heure à suivre soit mon seul futur. Mes jouets ma seule priorité. J’aimerais avoir de nouveau six ans, avoir oublié ce que cela fait d’aimer, n’avoir jamais connu l’abandon, ni la douleur.
Les pensées finissent elles aussi par se tarirent. À l’image de mes larmes qui ont laissé des traces sèches et désagréables mes joues, mes pensées ont laissé des traînées béantes dans mon âme.
« Qui est-elle ? »
La voix de papa est très douce, pas plus haute qu’un murmure. Je me souviens des mots gémis dans mon désespoir, au milieu des larmes et des sanglots : « Elle ne reviendra pas... Jamais... ». Un long gémissement crevé par une nouvelle flopée de larmes. Je crispe les paupières contre la veste de papa.
« C’est pas important, qui elle est, » je trouve la force de dire d’une voix abîmée.
Je sens son coeur battre sous ma joue. Des coups discrets, un murmure du fond de son corps. Quand il reprend la parole, sa cage thoracique se gonfle et me soulève légèrement la tête.
« Elle était très importante, hein ?
— Elle l’est toujours.
— Oui, confirme papa en resserrant sa prise, elle l’est toujours. »
Au premier mouvement que je fais pour m'éloigner, papa me libère de son étreinte. Je me redresse, mon corps proteste d’être resté trop longtemps dans la même position. Je reste immobile, les mains coincées entre les genoux, hébétée par ce que je viens de faire, d'avouer.
« Tu veux me parler d'elle ? » demande doucement papa.
J'aimereais qu'il se taise, sa voix ravive les douleurs et maintenant qu'il n'y a plus de larmes pour apaiser leur brûlure, j'ai l'impression de souffrir deux fois plus fort. Je secoue négativement la tête, peut-être un peu trop vivement.
« Ça sert à rien, je dis d'une voix rauque.
— Ça pourrait te faire du bien.
— J'en doute. »
Je ne peux pas parler d'elle. Je ne peux pas dire notre première rencontre ni nos secrets que l'on n'énonçait pas clairement, même au coeur de la nuit. Je ne peux pas dire ses promesses et mes déceptions. Je ne peux pas dire le trou dans mon corps, le manque de mon ancienne directrice. Une ancienne directrice... Impossible de dire ces choses.
« Plus jamais, » soufflé-je en essuyant mes joues déjà sèches.
Impossible de parler d'elle. Elle est à moi, entièrement et pour toujours. Mon secret. Ça, elle ne peut pas me l'arracher.
« J'veux plus parler d'elle, annoncé-je en m'extirpant du canapé avec l'impression de m'arracher à la seule source de chaleur que j'ai eu depuis des années.
— Ma chérie, commence papa en se levant, tu devrais... » Puis il semble se raviser, pose un regard désolé sur moi. « Je comprends, oui. Je ne t'en parlerai pas mais si toi tu te sens prête à le faire un jour ma porte te sera toujours ouverte. D'accord ? »
Il attend que je donne une réponse. Je noue mon écharpe autour de mon coup, résiste de toutes mes forces contre une nouvelle montée de larmes. La honte grimpe sinueusement en moi. J'ai peine à regarder mon père contre lequel je viens de pleurer. Je suis mortifiée par ce que je viens faire, tellement que ce sentiment commence peu à peu à dépasser l'autre chose, la bête noire. Je le laisse faire avec plaisir, préférant la honte à la douleur qui n'a jamais de fin.
Je finis par hocher la tête.
« Je vais y aller, p'pa. »
Je prends la direction de la sortie, incapable de soutenir le regard triste et aimant qu'il m'offre. Si je le croise, je vais de nouveau pleurer, je le sais. Je ne peux pas, non je ne peux pas. Pleurer très fort, le forcer à me serrer contre lui, à me dire que tout ira bien. Si nous continuons ainsi, je finirai par le croire. Et je finirai par être déçue une nouvelle fois.
Je prends congé de mon père. Dehors, le froid tire sur ma peau rougie par les larmes. J'ai l'impression de ne plus être moi, d'être comme désincarnée. Vidée, à bout de force. Inexistante. J'aimerais que cela soit vraiment le cas.