Une messe pour Noël
24 décembre 2049 - un peu avant minuit
La vieille église de Saint-Pierre-et-Saint-Paul se dressait devant elle—ou plutôt, elle devinait les contours de la silhouette sombre se découper dans la nuit. En pleine campagne, ce monument du XIIe siècle n’était éclairé à l’extérieur que par la pâle lueur de la lune et deux torches vacillantes placées de chaque côté de l’entrée. Alors qu’elle remontait l’allée, le chant des chœurs résonnait à l’intérieur, s’élevant doucement dans l’air froid de la nuit de Noël.
Sous les ombres qui dansaient autour d’elle, Evelyn pouvait aisément visualiser l’édifice tel qu’il apparaissait en plein jour : sa tour carrée caractéristique, ornée de créneaux, lui donnait des allures de tour de guet d’un château-fort médiéval. Son corps de bâtiment rectangulaire, dominé par un ancien chemin de ronde, renforçait cette impression. La pierre, oscillant entre le gris et le blanc, accentuait encore cette ressemblance. Petite, elle aimait s’imaginer en chevalière en armure, défendant la chrétienté anglaise contre les invasions des païens Vikings danois. Seule contre tous, postée sur cette colline, dernier bastion de la résistance, elle invoquait la force divine pour repousser les armées barbares blondes et barbus…
Ce soir-là, elle revenait en ces lieux pour la première fois depuis son départ à Poudlard, en septembre. À peine eut-elle franchi le seuil que la chaleur ambiante l’enveloppa, contrastant avec l’air glacial du dehors. Les chants de Noël et l’odeur familière de l’encens et des bougies consumées firent monter en elle un doux sentiment de quiétude. L’atmosphère était paisible, joyeuse et empreinte d’une convivialité sincère. Il était évident que la petite communauté paroissiale prenait plaisir à se retrouver pour célébrer ensemble cette nuit sacrée.
Sur le côté, des enfants moldus qu’Evelyn avait souvent croisés dans son enfance, sans pour autant les côtoyer, formaient une crèche vivante. On y voyait le petit Jésus, emmailloté dans un linge blanc, entouré de Marie, Joseph, de l’âne et du bœuf, ainsi que de quelques bergers. Tous affichaient un sourire radieux en accueillant les familles de fidèles venus pour l’occasion.
Evelyn suivit son père et alla s’installer sur l’un des sièges mis à disposition. À peine assise, elle glissa sa main dans celle, large et rassurante, de son père. Un rapide coup d'œil à sa droite lui permit de voir que Gale, son petit frère, en avait fait de même avec l’autre main.
La messe avait toujours été un moment privilégié pour eux trois. Son père, Charles, était un travailleur acharné. Il partait tôt le matin, rentrait tard le soir—souvent après qu’Evelyn et Gale soient déjà couchés—et voyageait fréquemment pour affaires. Il leur témoignait une affection évidente, mais sa présence à la maison était rare. Pour les protéger, ses parents avaient choisi de vivre en quasi-autarcie dans ce petit coin reculé d’Angleterre, près des parents sorciers de Mary, leur mère. Ainsi, Evelyn et Gale avaient grandi bien davantage dans la culture sorcière que dans la culture moldue… sauf sur un point : la religion. Anglican pratiquant, Charles tenait à partager avec ses enfants ces moments de foi, si précieux à ses yeux.
Evelyn avait donc toujours aimé cette église : son architecture singulière, ses pierres anciennes imprégnées d’histoire, son parfum d’encens et de cire… Mais plus que tout, elle y chérissait la présence de son père, rassurante et bienveillante.
Mais ce soir, quelque chose était différent.
À mesure que les chants et les lectures s’enchaînaient, un malaise s’insinuait en elle, grandissant lentement mais sûrement. À onze ans, elle ne s’était jamais réellement interrogée sur sa foi. Venir ici était avant tout un moment qu’elle partageait avec son père, un instant hors du temps où elle profitait de la clameur des chants et s’amusait avec les autres enfants moldus du village. Elle s’y était toujours sentie à sa place. Certes, ils évitaient de trop se mêler à la communauté, mais ici, dans cette église Saint-Pierre-et-Saint-Paul, sur ces bancs où ils s’asseyaient régulièrement, elle avait toujours eu l’impression d’être acceptée, d’appartenir à quelque chose de plus grand.
Ce soir, pourtant, elle s’agitait sur son siège, nerveuse. Son regard erra sur les cierges qui brûlaient devant l’autel. Elle se demanda si un éclair divin n'allait pas venir la foudroyer sur place. Est-ce qu'elle irait en enfer ? Dans les lectures, la magie était réservée aux anges et aux saints, pas aux sorcières ! Faisait-elle partie des êtres démoniaques qui usurpaient le pouvoir divin ?
Ne suivant plus la cérémonie qui se poursuivait, elle commençait à tomber dans un puit de pensées sombres. Son souffle se fit plus court.
Qu'était-elle vraiment ? Était-elle un monstre simplement destinée à la braise et à la torture éternelle ? Pourquoi elle ? Pourquoi maman ? Pourquoi ses grands-parents avant ça étaient nés différents ?
La magie était devenue réelle dans sa vie quotidienne. Ce n'était plus seulement sa mère ou ses grands-parents qui la pratiquaient, mais elle, chaque jour ! Elle voyait bien que tous les élèves de Poudlard n'étaient pas des saints ni des anges en devenir, loin de là ! Et elle non plus, d'ailleurs… Mais cela faisait-il d’eux des êtres mauvais ? Étaient-ils simplement des hérétiques et des créatures démoniaques, comme le laissaient entendre certains versets des Psaumes ?
Elle balaya la nef du regard. Ces visages, elle ne les connaissait pas vraiment, mais ils lui étaient familiers. Que penseraient-ils d’elle s’ils savaient qu’elle étudiait la magie dans une école de sorcellerie ? Ces regards souriants et bienveillants se mueraient-ils en expressions de rejet et de haine ? La verraient-ils comme une imposture, une abomination à brûler sur le bûcher ? Et si elle n’était plus la bienvenue ici ? Si, au fil des quelques mois, la magie avait tracé une frontière invisible entre elle et cette communauté qu’elle avait toujours connue, sans qu’elle ne s’en rende compte ? Elle se sentait soudain étrangère dans ce lieu qui lui avait autrefois semblé si familier.
Son père mit fin à ses pensées en exerçant une légère pression sur sa main. Elle ne s’était même pas rendu compte qu’ils en étaient déjà au chant final. Son père, du haut de son mètre quatre-vingt, s’était levé et l’incitait à faire de même, un sourire radieux éclairant son visage. Et alors, les tourments d’Evelyn s’envolèrent pour un instant. Voir son père heureux était ce qui comptait le plus à cet instant précis.
Les questions viendraient plus tard. Peut-être trouverait-elle le courage de lui demander ce qu’il pensait d’avoir une fille sorcière, qui pratiquait la magie et qui ne suivait pas à la lettre les principes chrétiens. Mais pour l’instant, elle se leva et chanta avec lui, avec Gale et avec toute la communauté, en redescendant l’allée centrale vers la sortie.
Sur le chemin du retour, dans la vieille voiture bleue de son père, Evelyn, fatiguée, ne pensait plus qu'à une seule chose : le bon gâteau qu’ils partageraient en rentrant – une bûche préparée avec soin par Mary – avant d’aller se coucher pour découvrir, le lendemain matin, les cadeaux apportés par les elfes au pied du sapin.
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