Saveurs
Un sourire pensif accueille la déclaration de l’étudiante sur le pouvoir canalisant des sensations, la petite Swan ayant eu tendance à le mésestimer avant d’y avoir recours comme ancrage. *C’est surtout l’utilité du travail…*, cette confession pose une marque dans son esprit. Cette vocation botanique est-elle mue par pur altruiste ou est-ce cette générosité à laquelle on s’adonne pour se faire du bien ? L’un ou l’autre, un peu des deux, au fond cela importe-t-il si Alyona en tire des bienfaits autant qu’elle en propage. Compte tenu de la nature de son stage, Phœbe devrait se sentir en accord, la confection d’antidotes œuvre au bon, de quelque manière. Elle n’en demeure pas moins dupe sur ses raisons, et elles ne correspondent pas vraiment à la noble mission de répandre ses talents de guérison pour soigner ou sauver ses semblables. Ce n’est pas le genre de motivation qui s’avoue en postulant quelque part, mais au fond d’elle, c’était cette peur de grandir, d’être confrontée au monde adulte, qui l’avait poussée à s’orienter vers un cursus long. Pour retarder l’arrivée de la vie active, de la rémunération par le travail, de l’inconnu ; il lui avait fallu une voie en deux ans. Ne se sentant pas les épaules pour s’engager franchement dans une branche médicomagique, le diplôme hybride lui avait paru être le meilleur compromis. Bien que capable de rigueur et d’abattre le travail nécessaire, elle n’était même pas une bête d’études qui s’épanouissait dans ce milieu. Cet inconfort avait seulement l’avantage d’être familier, de ne pas trop s’écarter des rails de l’école, aussi cahotants soient-ils, à discipliner son temps pour ne pas trop lui donner de latitude pour réfléchir. Bien sûr, elle aimait véritablement les potions, mais aider ou servir autrui n’était pas le motif qui la guidait. Son rêve d’enfant, c’était d’être inventrice. Avalant une bouchée de mélange d’agrumes glacées, elle se focalise sur leur effet astringent pour se persuader que l’amertume ne vient pas d’elle.
« Par la maîtrise et la spécialisation je recherche surtout à forger mon indépendance et ma liberté en la matière. C’est très… honorable de votre part de penser que votre magie doit servir une fin altruiste. »
∞
Les résultats ne reflètent pas toujours l’épanouissement. Hjúki la sait brillante, mais pour l’avoir côtoyée en tant qu’élève, il la sait également capable de récolter de jolies notes plus car soumise à un sens aiguisé du devoir que par goût de l’effort ou appétence pour un programme. C’est pourquoi il se demande parfois à quel point Phœbe se plaît à l’Institut, si sa quête de perfectionnement dans l’art des potions l’assouvit. Les choix auxquels les mages sont confrontés depuis la majorité sont vertigineux, et ils ne s’en confient pas toujours assez. Il se souvient encore de la conformité que revêtait le chemin des études, à l’époque de Poudlard. Le jeune Anastase pensait alors être contraint de trouver un domaine magique de prédilection, affiner et développer ses talents, pour enfin tirer de ses capacités le salaire de sa survie. Il ne voyait pas d’autre alternative. Cette vision utilitariste, précisément, le rebutait. Monnayer sa valeur lui semblait inimaginable, inacceptable. S’améliorer pour servir à quelque chose, l’idée le dérangeait, juste assez pour chavirer de la ligne tracée. À l’entendre, sa Sœur-de-Cœur, dans sa recherche de liberté, mettrait de côté le don de soi, paraissant oublier à quel point elle a été généreuse et dans le partage de sa magie en permettant à Hjúki d’appréhender la sienne. Bien qu’ayant grandi en se sachant sorcier, l’idée qu’une émotion d’enfant non maîtrisée puisse générer une manifestation magique capable d’heurter Opa l’avait conduit à une défiance à l’égard de ce traître courant, trouver une forme d’harmonie avec son instrument avait été un long processus pour lequel il devait beaucoup à Phœbe. La magie esthétique, parfois futile, qui lui faisait ressentir de belles choses, récoltait bien plus ses faveurs que celle au service de quelque fin utilitariste. Opa s’occupait dans son jardin de fleurs simplement belles, pas forcément pourvues de propriétés essentielles. La réalité de la vie autonome, que ce soit par le nettoyage ou la cuisine, avait tout de même conduit Hjúki à concéder sur la praticité de certains sorts remplaçant des actions que le geste physique saurait accomplir sans magie.
« J’avoue prioriser le plaisir et les belles sensations dans mon rapport à la magie. Sans doute car il n’a pas toujours été serein, je n’arrive pas à concevoir me rendre utile par elle. »
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Quelle prétention, tout de même, d'admettre que je n'utilise ma magie que dans un but altruiste. Comme si je m'effaçais toujours au profit des autres, comme si c'était là mon objectif perpétuel, mon Étoile du berger et l'unique raison de mes choix. Suis-ce sincère envers moi-même quand je défends cette idée ? Suis-je sincère envers les autres ? Qui peut garantir n'agir que par bonté ? Qui peut jurer que ses actes sont toujours désintéressés ? Certaines décisions nécessitent des parti-pris. Les préférences ne sont pas objectives. Les miennes ne font pas exception. Je dois savoir me montrer honnête, et retirer les oeillères qui bornent ma vision. Je dois pouvoir me dire : j'aime donner de mon énergie pour autrui car cela m'offre une sensation d'utilité qui donne du sens à mes actes ; j'aime prendre soin des plantes car cela me donne l'impression de ne pas être centrée sur moi, quand bien même c'est pour me rassurer et me faire plaisir que je fais ce choix ; j'aime cette idée d'altruisme car elle cache et justifie l'individualisme de ma joie. Si j'emprunte aujourd'hui la voie de la botanique, c'est aussi car elle m'a appelée par des petits bonheurs discrets mais bien présents. Ce sont les sensations, le contact avec la plante, le lien avec ma grand-mère, la possibilité d'être dans la nature, la patience et la satisfaction de voir des résultats concrets, et une sensibilité pour cet enseignement que je ne peux pas nier. Défendre uniquement l'idée que j'ai choisi ce parcours par altruisme, c'est omettre bien des points.
Je mords l'intérieur de mes joues, mal à l'aise. Je garde l'impression de ne pas avoir été honnête, et cela me dérange. Je crains que la prétention dont je me suis habillée ne m'éloigne des deux jeunes adultes. J'ai sûrement parlé trop vite. Je ne le referai plus. Merlin ! Pourquoi ne puis-je pas penser davantage avant d'ouvrir la bouche ?
Je porte mon verre à mes lèvres, cherchant de quoi apaiser mon esprit dans les sensations froides et vives de ma boisson.
Les mots de Phœbe me donnent une raison de sortir de toutes ces pensées tournées vers moi. Deux substantifs retiennent particulièrement mon attention : l'indépendance et la liberté. Quelque chose remue dans ma poitrine en les entendant, comme s'ils éveillaient un désir profond et féroce. L'entrée dans la vie étudiante m'a conduite à m'intéresser de nouveau à ces termes. Autour de moi, à l'Institut, quelques camarades se sont tout à fait détachés de leur maison familiale et de leur famille. La mienne m'écrase parfois de responsabilités. Quand mes études seront terminées, qui peut dire où j'irai ? Pourrai-je rester avec mes parents à Godric's Hollow ? Ou devrai-je suivre ma voie ailleurs ? Ma mère et mon père ont leur avis sur la question, je le sais. Mais qu'en est-il de moi ? Qu'aimerai-je ? La liberté et l'indépendance me séduisent. Que déciderai-je, une fois le moment venu ? Aurais-je le cran et l'audace pour commencer une séparation lente avec les miens ? Oserai-je ?
J'enfouis toutes ces questions au fond de mon être, décidée à les remettre à plus tard.
« Si j'aime l'idée que ma magie puisse être utile aux autres, je ne peux cependant pas nier que le plaisir que je trouve à l'utiliser reste assez intéressé », précisé-je dans un élan de sincérité, souhaitant presque, par cette confession, me rapprocher de nouveau des deux jeunes adultes.
Étrangement, entendre que le rapport à la magie de Hjúki n'a pas toujours été serein ne me surprend que peu. Plongée dans le monde sorcier depuis toujours, je ne suis néanmoins pas ignorante des difficultés de certains à approcher le flux qu'ils cachent en eux. Je ne peux pourtant pas soutenir l'idée que je les comprends. J'entrevois, j'aperçois, mais je ne connais pas ces contrariétés. De ce fait, je ne sais jamais quoi dire à ce propos. Ne puis-je pas, tout simplement, m'intéresser uniquement à la présence du passé dans la phrase du jeune adulte ? Si ce rapport « n'a pas été serein », ne l'est-il pas désormais davantage ? N'est-ce pas tout ce qu'il faut retenir ? Le questionner sur ce qui n'est plus me paraît déplacé.
« L'important est sûrement de trouver sa propre raison à l'utilisation de la magie pour que son utilisation soit sereine. » pensé-je à voix haute, comme une conclusion, le regard un peu perdu au loin.
Je mords l'intérieur de mes joues, mal à l'aise. Je garde l'impression de ne pas avoir été honnête, et cela me dérange. Je crains que la prétention dont je me suis habillée ne m'éloigne des deux jeunes adultes. J'ai sûrement parlé trop vite. Je ne le referai plus. Merlin ! Pourquoi ne puis-je pas penser davantage avant d'ouvrir la bouche ?
Je porte mon verre à mes lèvres, cherchant de quoi apaiser mon esprit dans les sensations froides et vives de ma boisson.
Les mots de Phœbe me donnent une raison de sortir de toutes ces pensées tournées vers moi. Deux substantifs retiennent particulièrement mon attention : l'indépendance et la liberté. Quelque chose remue dans ma poitrine en les entendant, comme s'ils éveillaient un désir profond et féroce. L'entrée dans la vie étudiante m'a conduite à m'intéresser de nouveau à ces termes. Autour de moi, à l'Institut, quelques camarades se sont tout à fait détachés de leur maison familiale et de leur famille. La mienne m'écrase parfois de responsabilités. Quand mes études seront terminées, qui peut dire où j'irai ? Pourrai-je rester avec mes parents à Godric's Hollow ? Ou devrai-je suivre ma voie ailleurs ? Ma mère et mon père ont leur avis sur la question, je le sais. Mais qu'en est-il de moi ? Qu'aimerai-je ? La liberté et l'indépendance me séduisent. Que déciderai-je, une fois le moment venu ? Aurais-je le cran et l'audace pour commencer une séparation lente avec les miens ? Oserai-je ?
J'enfouis toutes ces questions au fond de mon être, décidée à les remettre à plus tard.
« Si j'aime l'idée que ma magie puisse être utile aux autres, je ne peux cependant pas nier que le plaisir que je trouve à l'utiliser reste assez intéressé », précisé-je dans un élan de sincérité, souhaitant presque, par cette confession, me rapprocher de nouveau des deux jeunes adultes.
Étrangement, entendre que le rapport à la magie de Hjúki n'a pas toujours été serein ne me surprend que peu. Plongée dans le monde sorcier depuis toujours, je ne suis néanmoins pas ignorante des difficultés de certains à approcher le flux qu'ils cachent en eux. Je ne peux pourtant pas soutenir l'idée que je les comprends. J'entrevois, j'aperçois, mais je ne connais pas ces contrariétés. De ce fait, je ne sais jamais quoi dire à ce propos. Ne puis-je pas, tout simplement, m'intéresser uniquement à la présence du passé dans la phrase du jeune adulte ? Si ce rapport « n'a pas été serein », ne l'est-il pas désormais davantage ? N'est-ce pas tout ce qu'il faut retenir ? Le questionner sur ce qui n'est plus me paraît déplacé.
« L'important est sûrement de trouver sa propre raison à l'utilisation de la magie pour que son utilisation soit sereine. » pensé-je à voix haute, comme une conclusion, le regard un peu perdu au loin.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
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« La bonté existerait-elle si elle ne faisait plaisir, au fond ? » C’est par une interrogation toute rhétorique que la guérisseuse en formation réagit. La conclusion d’Alyona la laisse songeuse. Quand elle avait rencontré Hjúki, débordé par des émotions qu’il n’appréhendait pas et terrifié à l’idée que sa magie les traduise, c’était peut-être plus le moyen que la raison qui le bloquait. Elle repense au fait que cet adolescent l’avait forcée à retrouver une pensée musicale, à puiser dans son vécu pianistique alors que Poudlard l’en avait plus ou en moins éloignée les premières années, quoiqu’elle n’ait pas été privée de tout contact avec les touches dichromes. Comment accéder à ses émotions ? Ce n’était même pas sa méthode à elle pour y parvenir, mais ils avaient élaboré avec Hjúki ce truchement pour libérer son accès à son instrument. S’appuyer sur les émotions que la Musique, provoque, indubitablement, et qu’il est plus aisé d’assumer que celles qui viennent des souvenirs. Pour autant, elle n’avait jamais vu la réconciliation se transformer en appétence chez lui. Jamais la création des sorts ne l’avait affleuré, contrairement à celle des mélanges. En regardant son Frère-de-Cœur, elle songe à toute la retenue dont elle fait preuve quand il s’agit d’évoquer sa vie à l’Institut. Elle ne lui délivre tous les détails. C’est si différent de s’ils avaient pu le vivre à deux. Elle ne comprend pas si ce renoncement lui pèse, elle craint éveiller quelque chose de douloureux. Si elle est enthousiaste, il pourrait être attristé d’avoir écarté cette possibilité. Si elle se confie des versants pesants, elle le peinerait d’une autre manière. Ça n’avait pas de sens d’essayer de le préserver en lui cachant comment elle traversait les études. Son parcours à tendance médicale se clôturait par un stage, loin du confinement des semaines durant, c’était l’expérience qui était privilégiée à l’expérimentation. Néanmoins, il se pourrait qu’elle sonde ce qu’était devenu le rêve de recherche de Hjúki, à quel point était-il écorné, enfoui, rejeté ? S’adressant à la jeune botaniste : « N’y a-t-il pas un projet de recherche à mener au second semestre ? Quel thème a gagné votre attention ? »
∞
Plongé sur sa coupelle de glace, Hjúki voit l’ampleur de la fonte, qui s’est étendue au-delà la périphérie, ses parfums se sont rétrécis pour ne devenir que de maigres îlots flottants sur une mare brillante. Un signe implacable de l’avancée du temps ou du brin de chaleur printanière, au même titre que le verre de fraîcheur de l’étudiante se vide à un rythme irrégulier, bien plus vivant que celui d’une clepsydre, au fil de sa soif et d’un besoin de fraîcheur. Il récupère toute la partie liquéfiée qui glisse sur sa langue. C’est bon, mais moins riche en sensations. Le changement de température ternit les goûts. Il acquiesce machinalement à la question rhétorique de Phœbe, bien que contrairement à elle, il n’a pas l’impression que son quotidien ait quelque rapport à la bonté, si bien que se demander ce qui motiverait une générosité dans son approche ne se pose pas réellement en l’état. Il chasse rageusement de sa tête le souvenir de celle qui lui avait dit, un jour, qu’il était gentil. Le jeune mage n’a pas envie de réfléchir sur sa propre raison quand il entend cette réflexion, mais préfère se concentrer sur celle qui l’a dit. Son attention s’aiguise, son buste se redresse quand il prend conscience qu’il a une botaniste en herbe devant lui. Pas un docte professeur dont les paroles risqueraient d’être trop usées. Il veut entendre la jeunesse, la curiosité naïve. Peut-être ne parvient-il pas totalement à s’oublier, car il songe à la magie au service de la pure esthétique. Pense aux ailes fragiles d’un Oiseau Bleu. Tels des pétales. Un spécimen floral n’existe pas dans la nature. Le seul moyen de l’obtenir est la manipulation extérieure. En superficie, ou en passant par un changement plus profond de l’essence. Les couleurs, la façon dont elles prennent corps dans le monde tangible, par les pigments, emprisonnées dans l’encre, ou en poudre et volatils. Ça fait un moment qu’il ne porte plus ses sphérifications colorées, mais il n’a pas oublié sa fascination des nuances visuelles. Quelle est sa vision sur la création d’espèces florales, sur leur hybridation ? Que pense-t-elle de l’altération au service du simple plaisir des yeux ? Une aberration ? Un pouvoir dont il ne faut craindre user ? L’interrogation par laquelle Phœbe le devance le déstabilise. À sa connaissance, elle n’est pas dans un cursus à mémoire, elle lui en aurait parlé ad nauseam. Quelques secondes, il se demande si c’est sa manière détournée de lui offrir un discours passionné de recherche, de le titiller. Perturbé, il délivre quand même à la suite sa demande curieuse : « Quelle opinion avez-vous des Roses Bleues ? »
Saveurs
La réponse de Phœbe m'apaise peut-être davantage que le rejet que je m'étais imposé des doutes auxquels je faisais face. Elle vient clore cette partie de notre échange de manière douce, et m'invite une nouvelle fois à la réflexion, que je remets pourtant à plus tard, notamment car d'autres questions la devancent. La première vient de l'étudiante en potions, et ne me surprend pas vraiment. Le point qu'elle interroge, et qui concerne ici mon mémoire, a été le sujet de bien des discussions avant celle-ci, lors de ma traversée de ces derniers mois studieux et difficiles. Bien que tout ce qui y est lié se soit terminé me concernant il y a de cela plusieurs semaines, le sujet a tant été au centre de mon univers, jusqu'à récemment, qu'il m'est encore aisé de l'approcher et d'en parler. Il me rappelle des voyages, des rencontres et des découvertes qui resteront toujours ancrés dans la liste des merveilles que cette année à l'Institut m'apporte. Pouvoir l'évoquer de nouveau, malgré son caractère désormais passé, est agréable ; peut-être plus, même, que lorsque j'en parlais au présent. Mes mots sont maintenant dépouillés du poids de l'exigence et de l'implication, et le recul que cela me permet de prendre est plus confortable.
« En effet, confirmé-je d'abord, il y a un projet de recherche. Enfin, c'est un mémoire qui peut être bibliographique ou de recherche. Le mien a été de recherche, et m'a permis de m'intéresser à l'influence des flux magiques dans l'écosystème écossais, et plus précisément dans les tourbières. »
Combien de temps ai-je passé, en février, les pieds dans l'eau et de la boue jusqu'à la taille ? Les images que cela ramène en moi me font sourire. Elles conservent des vestiges d'un bonheur qui m'a longtemps permis de me lever le matin. Les plantes, les odeurs, les recherches, les avancées, les questions, la solitude, les rencontres, les lectures, la rédaction du mémoire, et le temps, tout le temps à n'avoir que cela dans le crâne, que ce sujet à penser et à vivre. Il y a, dans un tel projet, quelque chose de grisant qui vous emporte et ne vous laisse pas inchangé. Maintenant que tout est terminé, les sensations ne sont plus les mêmes. Le printemps est peut-être arrivé avec ses promesses, il paraît plus terne entre les murs de l'Institut qu'en-dehors, à parcourir les terres sauvages et à ressentir la puissance qu'elles cachent.
Malgré tout ce que mon mémoire m'évoque, et tout ce que je pourrais en dire, je choisis de ne pas le développer davantage dans ma réponse, peut-être parce qu'une part de moi a bien conscience que ce n'est pas intéressant pour tout le monde, et que le placer comme nouveau centre de notre échange aurait quelque chose d'intéressé, pour ne pas dire égoïste.
Alors, je prends le large dans mes réflexions pour me rapprocher de la question du sorcier, qui m'étonne dans un premier temps par son arrivée inattendue. Des roses bleues ? Pourquoi ces fleurs-là en particulier ? Est-ce une interrogation sur mon opinion à propos de l'hybridation de manière générale ? Mais pourquoi se focaliser sur les roses bleues ? Elles me rappellent étrangement le pays de ma mère, avec ses mythes et ses contes à propos de Baba Yaga. Pourtant, je me doute que ce n'est pas vers ce terrain que Hjúki veut m'emmener. Alors, je décide d'approcher la question de mon point de vue de botaniste et de sorcière, puisque ce sont ces deux éléments de mon identité qu'on me reconnaît ici.
« Elles sont plus jolies roses, répondis-je avec un sourire amusé avant de changer de ton pour développer ma pensée. Cette hybridation est intéressante car elle peut poser beaucoup de questions. D'un point de vue génétique, il est peut-être avantageux de ne pas abuser de l'hybridation pour conserver une diversité naturelle de l'espèce. Pour ce qui est de l'esthétisme... Peut-être qu'imposer à la nature des changements pour nos plaisirs esthétiques et personnels, c'est la dénaturer. Et en perdant son aspect sauvage, elle abandonne la beauté inimitable qui y est associé. »
Je suis presque tentée de hausser les épaules, gênée. Je suis botaniste, et je m'y connais bien peu sur le Beau. Je ne regarde pas les plantes sous cet aspect-là, et si, à première vue la nature peut me couper le souffle, c'est bien pour ce qu'elle peut m'enseigner que je m'en approche.
« En effet, confirmé-je d'abord, il y a un projet de recherche. Enfin, c'est un mémoire qui peut être bibliographique ou de recherche. Le mien a été de recherche, et m'a permis de m'intéresser à l'influence des flux magiques dans l'écosystème écossais, et plus précisément dans les tourbières. »
Combien de temps ai-je passé, en février, les pieds dans l'eau et de la boue jusqu'à la taille ? Les images que cela ramène en moi me font sourire. Elles conservent des vestiges d'un bonheur qui m'a longtemps permis de me lever le matin. Les plantes, les odeurs, les recherches, les avancées, les questions, la solitude, les rencontres, les lectures, la rédaction du mémoire, et le temps, tout le temps à n'avoir que cela dans le crâne, que ce sujet à penser et à vivre. Il y a, dans un tel projet, quelque chose de grisant qui vous emporte et ne vous laisse pas inchangé. Maintenant que tout est terminé, les sensations ne sont plus les mêmes. Le printemps est peut-être arrivé avec ses promesses, il paraît plus terne entre les murs de l'Institut qu'en-dehors, à parcourir les terres sauvages et à ressentir la puissance qu'elles cachent.
Malgré tout ce que mon mémoire m'évoque, et tout ce que je pourrais en dire, je choisis de ne pas le développer davantage dans ma réponse, peut-être parce qu'une part de moi a bien conscience que ce n'est pas intéressant pour tout le monde, et que le placer comme nouveau centre de notre échange aurait quelque chose d'intéressé, pour ne pas dire égoïste.
Alors, je prends le large dans mes réflexions pour me rapprocher de la question du sorcier, qui m'étonne dans un premier temps par son arrivée inattendue. Des roses bleues ? Pourquoi ces fleurs-là en particulier ? Est-ce une interrogation sur mon opinion à propos de l'hybridation de manière générale ? Mais pourquoi se focaliser sur les roses bleues ? Elles me rappellent étrangement le pays de ma mère, avec ses mythes et ses contes à propos de Baba Yaga. Pourtant, je me doute que ce n'est pas vers ce terrain que Hjúki veut m'emmener. Alors, je décide d'approcher la question de mon point de vue de botaniste et de sorcière, puisque ce sont ces deux éléments de mon identité qu'on me reconnaît ici.
« Elles sont plus jolies roses, répondis-je avec un sourire amusé avant de changer de ton pour développer ma pensée. Cette hybridation est intéressante car elle peut poser beaucoup de questions. D'un point de vue génétique, il est peut-être avantageux de ne pas abuser de l'hybridation pour conserver une diversité naturelle de l'espèce. Pour ce qui est de l'esthétisme... Peut-être qu'imposer à la nature des changements pour nos plaisirs esthétiques et personnels, c'est la dénaturer. Et en perdant son aspect sauvage, elle abandonne la beauté inimitable qui y est associé. »
Je suis presque tentée de hausser les épaules, gênée. Je suis botaniste, et je m'y connais bien peu sur le Beau. Je ne regarde pas les plantes sous cet aspect-là, et si, à première vue la nature peut me couper le souffle, c'est bien pour ce qu'elle peut m'enseigner que je m'en approche.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
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Les tourbières. La surprise fige un instant son regard. L’évocation de ce genre de milieu si particulier le ramène en Irlande. Instinctivement, il ne les associe pas à la flore, mais a conscience des conditions singulières qui les caractérisent. L’une des premières images qui frappe le visiteur du Dublin National Museum, ce sont ces corps incroyablement conservés, d’une ancienneté que l’esprit peine à concevoir. Rares sont les cours d’Histoire de la Magie allant aussi loin. Ce passé irlandais, visuellement documenté par ce que la nature a préservé, est saisissant. Au lieu de s’enfermer dans quelque lieu d’études supérieures, Hjúki s’est consacré à l’exploration et la redécouverte de l’Irlande, depuis sa sortie à Poudlard, d’une approche presque acharnée, dans l’espoir de sentir un lien se renouer, de pouvoir prétendre percevoir cet ancrage. Après une année de navigation par la mer d’Irlande et un été à sillonner l’intérieur des terres par le fleuve Shannon, il s’était installé à Dublin. Il avait également entamé la lecture des Cycles, pour mieux comprendre sa culture par son terreau de légendes. Il ne rechigne pas à visiter des expositions culturelles moldues, les objets et restes des générations précédentes, même ce qu’elles ont façonné sans magie, revêtent un intérêt auquel il ne résiste. Et les filid, ces poètes musiciens, le jeune mage a la conviction qu’ils ne sont pas si étrangers de son monde sorcier. Peut-être a-t-il décidé de s’accompagner d’une lyre en hommage à ces chanteurs de l’histoire irlandaise. Son esprit essaie de camoufler la précision écossaise, de ne pas imaginer les paysages de sa terre transposés non loin de cadres qui ont marqué son adolescence, qu’il aimerait oublier. Que ce soit Poudlard, Pré-au-Lard, Édimbourg surtout, il ne peut penser à l’Écosse sans que son cœur ne se retourne de révulsion.
Il se concentre sur sa réponse concernant les roses à la teinte altérée, défiant la nature. Elle ne semble pas compter parmi les botanistes généticiens qui veulent créer l’impossible, et qui pourtant existent. Est-ce étonnant ? Son choix de recherche répond partiellement à la question. Elle ne s’est pas prise pour une démiurge, son projet de recherche n’a pas été la création d’une nouvelle espèce végétale, mais l’observation. La recherche tend-elle à créer, ou à analyser pour rendre compréhensible ? Alyona semble avoir opté pour la seconde démarche. Si une rose hybride ne l’attire pas particulièrement, il ne voit pas le mal à la teinture superficielle. Pas dans l’idée de Lewis Caroll, mais presque. Plutôt que des peindre les roses, leurs tiges boivent et acceptent sans résister les pigments que l’on introduit dans un vase. Dans son enfance, ses émotions étaient étroitement liées aux couleurs. Oui, il voyait un intérêt à plonger une rose dans une eau bleue pour la voir lentement, progressivement, mais sûrement se teinter. Comme un très lent miroir de son ressenti, la montée de la tige aux pétales d’une couleur, comparable au remplacement d’une humeur par une autre. Pareilles à des joues qui se parent de nuances rosées. Ce n’était alors plus seulement une question d’esthétique. Mais ça, il ne peut le raconter. Le magnétisme des tourbières le regagne sans peine. Il pense à leur pouvoir, de garder intacts des organismes millénaires.
« Les tourbières préserveraient-elle de la magie ancienne ? »
Il se concentre sur sa réponse concernant les roses à la teinte altérée, défiant la nature. Elle ne semble pas compter parmi les botanistes généticiens qui veulent créer l’impossible, et qui pourtant existent. Est-ce étonnant ? Son choix de recherche répond partiellement à la question. Elle ne s’est pas prise pour une démiurge, son projet de recherche n’a pas été la création d’une nouvelle espèce végétale, mais l’observation. La recherche tend-elle à créer, ou à analyser pour rendre compréhensible ? Alyona semble avoir opté pour la seconde démarche. Si une rose hybride ne l’attire pas particulièrement, il ne voit pas le mal à la teinture superficielle. Pas dans l’idée de Lewis Caroll, mais presque. Plutôt que des peindre les roses, leurs tiges boivent et acceptent sans résister les pigments que l’on introduit dans un vase. Dans son enfance, ses émotions étaient étroitement liées aux couleurs. Oui, il voyait un intérêt à plonger une rose dans une eau bleue pour la voir lentement, progressivement, mais sûrement se teinter. Comme un très lent miroir de son ressenti, la montée de la tige aux pétales d’une couleur, comparable au remplacement d’une humeur par une autre. Pareilles à des joues qui se parent de nuances rosées. Ce n’était alors plus seulement une question d’esthétique. Mais ça, il ne peut le raconter. Le magnétisme des tourbières le regagne sans peine. Il pense à leur pouvoir, de garder intacts des organismes millénaires.
« Les tourbières préserveraient-elle de la magie ancienne ? »
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La jeune guérisseuse est incapable de ne pas penser à son père quand l’étudiante évoque sa recherche. La vie nomade de ses jeunes années à bord de leur navire familial avait précisément permis d’être en contact avec des écosystèmes différents selon les rivages auxquels ils accostaient, certaines plantes endémiques s’étudient par le voyage. Son profil n’était pas aussi équilibré que celui d’Ulysse, elle n’étudiait pas autant la flore dans son milieu naturel que l’incorporation de ses éléments dans les mélanges magiques ; elle avait préféré une spécialisation dans la confection. Grandir avec des chercheurs l’avait conditionnée, sa maigre liberté aurait-elle donc été la tentative de ne pas vraiment être chercheuse, de ne pas devenir une version miniature de ses parents ? Contrairement à Alyona, elle n’avait pas de mémoire à rédiger, même en optant pour la spécialité Potions le projet final aurait été la création d’une potion. En somme, c’était l’invention et la création bien que plus que la recherche définie comme l’étude des phénomènes magiques qui l’excitait. La recherche, elle avait vu de l’extérieur à quoi ça rassemblait, depuis toute petite. C’était ne jamais en avoir fini. Ne jamais savourer l’accomplissement ou l’achèvement. Il y avait toujours plus à comprendre, plus à approfondir, une sous-branche à creuser, des subtilités à explorer. Débloquer quelque chose, une découverte qui vous révèle que ce qui paraissait un mur était en fait un morceau d’une immense porte qui dissimule un monde plus vaste que vous ne l’auriez jamais imaginé. La vie de ses aînés était une répétition sans fin. Aborder un sujet, prendre connaissance des études qui ont déjà été menées par des pairs, entreprendre ses propres analyses et expérimentations, consigner ses résultats, se confronter autant au probant qu’au décevant, tirer ses conclusions, rédiger, diffuser. Et ça recommençait en poursuivant dans la même travée ou en pelletant du côté de la suivante. Certaines découvertes invitent à réviser le regard sur un pan magique, d’autres sont d’une utilité discutable. Que penser de l’inventeur du sortilège de changement de couleur, lui rappelant l’altération des roses discutée ? Évoluer face au spectacle étouffant d’académiques… ils auraient pu lui transmettre le goût de ce genre d’existence mais elle ne résolvait à s’y projeter. Pour une bonne partie des étudiants, le mémoire est le passage permettant de clore un cursus, la seule ou rare expérience de recherche avant de passer à un travail plus pratique, d’application de leurs compétences. Dans son cas, elle avait même esquivé cette étape.
« Savez-vous si vous comptez poursuivre votre approche botanique sous le prisme de la recherche ? »
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La possibilité de répondre à des questions sur mon mémoire me plaît. Peut-être parce que l'intérêt qui y est porté est flatteur. C'est aussi un sujet qui, malgré les nombreuses heures que j'ai passées dessus, ne cesse de me passionner. J'ai l'impression de ne pas en avoir fait le tour, comme si j'avais encore des interrogations à soulever, des expérimentations à mener et des réponses à trouver. Comment se satisfaire de trois uniques mois de recherche ? C'est tellement insuffisant pour tout ce qui peut être découvert ! Si cela était possible, je crois que cela me plairait de retourner sur le terrain, de fouiller des livres, de sentir, de tester, de me poser des questions et d'en poser à d'autres, d'observer, et surtout de comprendre. Finalement, ce qui me réjouit plus que tout, dans la botanique, c'est l'aspect concret, réel, sensible. Mettre mes doigts dans la terre, toucher, faire quelque chose de mes mains. C'est un enseignement qui exige qu'on se remonte les manches et qu'on se secoue. On ne peut pas être botaniste sans aimer aller dans la nature, tout comme on ne peut pas apprécier l'histoire de la magie sans se plaire à plonger dans les traces du passé. C'est ainsi. Alors, je profite de chaque instant durant lequel je peux quitter les grands murs froids de l'Institut pour l'ombre chaude de larges feuilles.
Un sourire s'installe sur mes lèvres, aussi sûr que celui de la Lune.
« Les tourbières ont vraiment une mémoire assez incroyable. Les études tendent à montrer qu'effectivement, elles conservent davantage les traces anciennes de magie, mais les mesures et les recherches à ce sujet demandent à être encore approfondies pour en connaître toutes les particularités. »
Je pourrai me laisser emporter, là, tout de suite. Des mots jailliraient comme des vagues, passant au-dessus de mes digues. J'expliquerai tout, ce que je sais et ce qui me questionne, ce qui me passionne et ce que je ne comprends pas, ce que j'en pense et ce que j'espère. Mon mémoire, mon travail, ma fierté. Je suis même tentée de partir, transplaner brutalement pour reprendre mes recherches. Cela me démange presque. Qui sait ce que je pourrai apprendre ? Qui sait quelles pourraient être mes découvertes ? Mon mémoire me paraît parfois tellement incomplet ! Mais serait-ce raisonnable de plonger une nouvelle fois dedans, au risque de me perdre ? (Doit-on être raisonnable ?) Je lirais, observerais, retrouverais l'aspect grisant qui naît du dévouement complet et total à une seule tâche. Et peut-être que je retomberai sur mes propres faiblesses.
Tiens, mes pensées suivent celles de Phœbe. Nous voilà dirigées vers la même question : plus tard ressemblera-t-il à hier ? Suivrai-je mon intérêt pour la recherche, ou autre chose ? C'est une interrogation qui remonte souvent à la surface de mes pensées, ces temps-ci. Bien que mon mémoire fut une expérience incroyable, je ne peux pas fermer les yeux sur ses parts d'ombre, celles qui me font penser à mes parents. L'isolement du travail en solitaire, l'égarement associé aux recherches, aux livres, aux monde, l'exaltation face aux découvertes, aux pistes qui s'ouvrent, la frustration de voir des chemins se fermer, de ne pas comprendre, de tout essayer mais de ne pas réussir, et cette passion, cet emportement qui vous coupe du reste, qui vous pousse à ne regarder que dans la direction de vos recherches, et qui vous éloigne tant des autres. Et la douleur d'en prendre conscience. Peut-être ai-je tendance à glisser trop facilement dans les excès ? J'ai du mal à me mettre des limites, en termes de passion. Soit je ne fais qu'effleurer un sujet, soit je le porte trop près de moi, si près qu'il passe avant tout autre chose. Est-ce ce que je souhaite pour mon avenir ?
Alors, je mets un peu de temps à répondre. Rien n'est très clair dans l'antre de mon crâne, et les possibilités se mélangent aux craintes. J'hésite, donc je reste à l'écart, je ne me décide pas, j'observe les chemins comme si j'attendais qu'on me dise lequel prendre.
« Je ne sais pas encore, avoué-je. Peut-être pas. C'est une approche de la botanique très intéressante, et qui me plaît, mais qui reste très fermée. Je ne sais pas si je pourrai m'y épanouir complètement sur la durée. »
L'image de mes parents me revient. Quand ils travaillaient à deux sur les mêmes recherches, ils en discutaient si souvent ! Toujours à utiliser un vocabulaire que je ne comprenais pas, des connaissances, des théories et des concepts qui m'étaient étrangers, et ils les évoquaient tout le temps, à n'importe quelle heure de la journée et dans n'importe quel contexte. Leurs recherches n'étaient jamais tout à fait loin de leurs pensées. Dès qu'une idée naissait dans leur crâne, ils ressentaient le besoin de se la partager, que ce soit en allant me conduire au Poudlard Express ou lors de nos repas de Yule. J'ai eu tant de mal à me sentir à ma place dans ce monde-là ; la possibilité d'en créer un similaire m'effraye.
« Et puis, j'aime bien le fait de juste cultiver des plantes, et de partager cet intérêt avec d'autres, qu'ils s'y connaissent ou non. Je pense que je m'épanouirai aussi dans l'entretien de serres. »
C'est vrai ; et plus j'y pense, plus cela me plaît, plus cela me réconforte. C'est un avenir qui m'apparaît plus apaisé.
« Et vous ? » demandé-je finalement.
Un sourire s'installe sur mes lèvres, aussi sûr que celui de la Lune.
« Les tourbières ont vraiment une mémoire assez incroyable. Les études tendent à montrer qu'effectivement, elles conservent davantage les traces anciennes de magie, mais les mesures et les recherches à ce sujet demandent à être encore approfondies pour en connaître toutes les particularités. »
Je pourrai me laisser emporter, là, tout de suite. Des mots jailliraient comme des vagues, passant au-dessus de mes digues. J'expliquerai tout, ce que je sais et ce qui me questionne, ce qui me passionne et ce que je ne comprends pas, ce que j'en pense et ce que j'espère. Mon mémoire, mon travail, ma fierté. Je suis même tentée de partir, transplaner brutalement pour reprendre mes recherches. Cela me démange presque. Qui sait ce que je pourrai apprendre ? Qui sait quelles pourraient être mes découvertes ? Mon mémoire me paraît parfois tellement incomplet ! Mais serait-ce raisonnable de plonger une nouvelle fois dedans, au risque de me perdre ? (Doit-on être raisonnable ?) Je lirais, observerais, retrouverais l'aspect grisant qui naît du dévouement complet et total à une seule tâche. Et peut-être que je retomberai sur mes propres faiblesses.
Tiens, mes pensées suivent celles de Phœbe. Nous voilà dirigées vers la même question : plus tard ressemblera-t-il à hier ? Suivrai-je mon intérêt pour la recherche, ou autre chose ? C'est une interrogation qui remonte souvent à la surface de mes pensées, ces temps-ci. Bien que mon mémoire fut une expérience incroyable, je ne peux pas fermer les yeux sur ses parts d'ombre, celles qui me font penser à mes parents. L'isolement du travail en solitaire, l'égarement associé aux recherches, aux livres, aux monde, l'exaltation face aux découvertes, aux pistes qui s'ouvrent, la frustration de voir des chemins se fermer, de ne pas comprendre, de tout essayer mais de ne pas réussir, et cette passion, cet emportement qui vous coupe du reste, qui vous pousse à ne regarder que dans la direction de vos recherches, et qui vous éloigne tant des autres. Et la douleur d'en prendre conscience. Peut-être ai-je tendance à glisser trop facilement dans les excès ? J'ai du mal à me mettre des limites, en termes de passion. Soit je ne fais qu'effleurer un sujet, soit je le porte trop près de moi, si près qu'il passe avant tout autre chose. Est-ce ce que je souhaite pour mon avenir ?
Alors, je mets un peu de temps à répondre. Rien n'est très clair dans l'antre de mon crâne, et les possibilités se mélangent aux craintes. J'hésite, donc je reste à l'écart, je ne me décide pas, j'observe les chemins comme si j'attendais qu'on me dise lequel prendre.
« Je ne sais pas encore, avoué-je. Peut-être pas. C'est une approche de la botanique très intéressante, et qui me plaît, mais qui reste très fermée. Je ne sais pas si je pourrai m'y épanouir complètement sur la durée. »
L'image de mes parents me revient. Quand ils travaillaient à deux sur les mêmes recherches, ils en discutaient si souvent ! Toujours à utiliser un vocabulaire que je ne comprenais pas, des connaissances, des théories et des concepts qui m'étaient étrangers, et ils les évoquaient tout le temps, à n'importe quelle heure de la journée et dans n'importe quel contexte. Leurs recherches n'étaient jamais tout à fait loin de leurs pensées. Dès qu'une idée naissait dans leur crâne, ils ressentaient le besoin de se la partager, que ce soit en allant me conduire au Poudlard Express ou lors de nos repas de Yule. J'ai eu tant de mal à me sentir à ma place dans ce monde-là ; la possibilité d'en créer un similaire m'effraye.
« Et puis, j'aime bien le fait de juste cultiver des plantes, et de partager cet intérêt avec d'autres, qu'ils s'y connaissent ou non. Je pense que je m'épanouirai aussi dans l'entretien de serres. »
C'est vrai ; et plus j'y pense, plus cela me plaît, plus cela me réconforte. C'est un avenir qui m'apparaît plus apaisé.
« Et vous ? » demandé-je finalement.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Saveurs
Son goût, son appétence pour le sujet est palpable. Ça se sent, qu’Alyona n’a pas été contrainte de travailler au prolongement de la recherche d’un professeur, mais a choisi son chemin. C’est un écueil potentiel qu’elle avait esquivé. En sortant de Poudlard, les mages n’ont pas le choix entre plusieurs villes, plusieurs facultés, plusieurs courants, plusieurs approches, comme les moldus l’auraient pour l’étude du même domaine. Délicat de s’assurer de tomber sur un professeur qui sera sensible à ses affinités, certains mémoires finissent par se couler dans le moule de ce qu’un professeur tolère ou non d’accompagner. En fin de compte, cela ne relève plus vraiment du choix de l’étudiant, quand une figure d’autorité décide ce qui est digne d’intérêt, ce qui ne le mérite pas, méprise ce qu’elle ne veut comprendre. Peut-être que, ne voulant être confrontée au risque d’un changement forcé de sujet, elle avait décidé de tout bonnement ne pas traverser cette expérience. Une approche fermée ? voilà un constat étonnant pour la petite Swan qui récupère une bouchée où le pamplemousse domine, libérant sa saveur douce-amère. Explorer était au contraire une approche des plus vastes. En revanche, si elle ne parle pas de la recherche, mais du petit monde des académiques, alors là, il n’y a pas matière à la contredire. C’est un cercle fermé, où le mérite n’est pas toujours la clef du succès. C’est plutôt à qui sait mieux donner des coups de coude pour se frayer un chemin, sans états d’âme. C’est un milieu fait pour les impitoyables, pas les jeunes naïfs qui croient à la beauté du labeur aboutissant en découverte. Et pour en vivre… il y avait intérêt à se plier aux domaines rémunérateurs, rentables. Se l’était-elle persuadé, ou y croyait-elle ? Qu’elle préférait vraiment la recherche à effet immédiat, concret, celle qui la rend apte à créer des potions. Rien de comparable aux fouilles minutieuses permettant de dévoiler un concept fondateur qui révolutionnerait la compréhension de la magie, la façon dont elle chemine de la terre jusqu’aux folioles, dont elle pulse dans les corps des êtres, dont elle se love dans les objets inertes. Est-ce un courant, un faisceau ? Définir sa nature, insaisissable, multiple… la lumière serait à la fois onde et entités, ou quelque chose d’approchant. Phœbe percevait que la physique moldue avait des concepts et des pistes qu’un mage chercheur se devait sans doute d’avoir l’humilité de comprendre. Elle les respectait, aimait les objets qui montraient ces principes naturels qui régissent ce monde. Newton, et son pendule. La boussole, si simple et mille fois plus exaltante qu’un Pointe au Nord. Le prisme qui dévoile les couleurs. Les motifs acoustiques que le sable dessine sur une plaque de verre ou laiton frottée d’un archet. La recherche fondamentale sur les concepts, les racines de la magie, la dépassait.
« Créer une potion passe par des essais et de la recherche ; mais ce n’est pas comparable à l’exploration consumante qui mène aux fondements de la magie. Je n’y cramerais pas mon existence, confesse-t-elle crûment. »
∞
La confirmation de la botaniste est singulièrement avare en mots. Elle lui offre en somme assez peu à se mettre sous la dent. Il comprend sans peine comment dévoiler que les tourbières recèlent un peu d’histoire, des vestiges magiques, la fait sourire. Mais elle s’arrête précocement. Comme si elle s’était coupé la parole, toute seule. Elle ne s’est même pas exprimée en je. La fierté ne pousse pas à se dissimuler derrière le général, l’évasif, la prudence, non ? Une distance réelle, ou de modération, pour ne pas s’engouffrer dans la brèche ? À moins que ce ne soit l’humilité qui parle. Une façon de souligner que son mémoire n’a pas la préséance sur le reste, qu’il est une pierre à l’édifice, et non l’édifice. Ou bien, elle serait contrainte d’avoir recours à une langue trop technique, trop exclusive pour en parler plus longuement. Ce genre de production est-il destiné à n’être décryptable que par le maître ou la maîtresse de recherche, ou bien devait-ce être accessible au moindre quidam, comme lui ? C’est qu’il n’y connaît pas grand-chose, en matière d’approfondissement spécialisé de quelque sujet. Le jeune mage n’a pas été pris d’un intérêt consumant pour quoique ce soit ces dernières années, autant Phœbe qu’Alyona parlent en des termes qui sonnent plutôt étrangers. Aurait-il pu prendre plaisir à la maîtriser, en un autre temps ? Une interrogation obsolète. Contrairement à elles, il s’était juste enfui quand il aurait pu parler avec Featherstone de cet Institut qu’elles côtoyaient. S’il ne s’était traîné pas jusqu’aux serres, ce dimanche, il n’y aurait pas eu de lâche abandon de l’entretien. C’était bien la preuve qu’une infime fraction de son esprit pensait encore envisageable l’idée d’y postuler. Sa Sœur-de-Cœur lui en voulait-elle de ne pas avoir su ouvrir la marche ? Que la botaniste ait parlé de serres a sans doute joué un rôle dans le retour intempestif de ce souvenir. Une déviation par ailleurs étonnante. Passer des tourbières, de l’étude du milieu naturel, à la serre qui reproduit artificiellement les conditions d’épanouissement du lointain, une forme de botanique en somme tout à fait compatible avec celle enseignée à Poudlard. Qui s’éloigne de la vision des jardins sauvages, sans discipline. Aux paramètres contrôlés. Il le faut bien, pour exploiter les propriétés de cette flore enchantée. Un consensus semble se dessiner entre les deux sorcières. Il avait l’impression que cette approche, fermée, quoique cela signifie, les amenaient toutes deux à divaguer vers d’ambitieuses perspectives avant de se faire rattraper d’un commun „Non, ce n’est pas raisonnable“. Cette façon froide de rejeter la curiosité sans limite, il ne sait que penser de ce que Phœbe devient, par une étude qui la change… autrement que celle du château. Hjúki contemple le vague éclat des restes presque exclusivement fondus de sa crème glacée, qui disparaîtront comme les dernières gouttes de la clepsydre. Il ne veut pas parler de l’atelier, de son univers dublinois, alors il exprime aussi évasivement que possible ce que la discussion sur la recherche lui inspire. « Je dois être trop épars pour poser l’ancre sur un seul rivage »
Saveurs
Qu'il est difficile de choisir sa voie ! La mienne m'a longtemps parue simple, toute tracée, évidente, mais plus j'avance sur ce sentier, plus je découvre les embranchements possibles, et les différentes routes, et les différents chemins, plus je ne sais où aller. Lequel choisir ? Lequel me conviendra le mieux ? Puis-je m'avancer et faire demi-tour ? Dois-je emprunter l'allée dans laquelle on me voit ? Si la recherche me plaît, me plaira-t-elle sur le long terme, moi qui ai toujours apprécié les contacts avec une large diversité de personnes, moi qui ai à coeur de transmettre ce que je sais, d'en faire profiter au plus grand nombre, d'accompagner des plantes dans leur croissance, et surtout, de ne pas m'enfermer quelque part, dans un groupe et un projet dont je sais que j'aurai du mal à m'extirper ? La question est difficile, et j'ai peur de ne pas réussir à la trancher d'ici août. Il me faut plus de temps ! J'ai besoin de réfléchir. C'est sûrement pour cela que la possibilité d'une deuxième année à l'Institut m'attire chaque jour davantage. Ne me permettrait-elle pas d'effectuer un stage long, et de me faire un meilleur avis de ce qui m'attend une fois diplômée ? J'ai encore tant besoin de réfléchir !
Alors, la confession de Phœbe me fait sourire, sûrement parce qu'elle démontre d'une assurance et d'une clarté que je n'ai pas encore, mais que j'espère un jour obtenir. La potionniste semble savoir ce qu'elle veut, ou, au moins, ce qu'elle ne veut pas. C'est rassurant, apprendre qu'on peut trouver ce qui est fait pour nous. Cela me réconforte dans l'idée que je ne serai pas toujours plongée dans le noir de mes réflexions. Un jour, je marcherai avec assurance sur une voie qui me plaira, me satisfera, et dans laquelle je pourrai construire mon univers.
En attendant, je la cherche encore ⎻ mais je sais que je m'en approche.
Bien que proche de la sorcière, de par nos études, je ne peux cependant pas dire que nous nous rejoignons dans l'appréciation de l'aspect créatif lié à la recherche. S'il y a bien quelque chose avec lequel j'ai des difficultés, c'est ce point-là. Faire preuve d'imagination, d'invention, se détacher de ce qui existe déjà pour s'aventurer plus loin, prendre d'autres routes et creuser de nouvelles possibilités, cela reste pour moi très nébuleux. La conception n'est pas un sujet avec lequel je suis à l'aise, et c'est peut-être cela qui m'a éloignée de certaines voies, comme celle des sortilèges et des potions ; cela, et bien d'autres éléments, bien sûr. Cela me rappelle, en quelque sorte, que je ne suis pas si mal là où je suis. Mon choix, à l'origine, était le bon. Reste à voir où il me mènera.
La réponse de Hjúki est bien moins claire et directe. Elle laisse à penser qu'il n'est pas vraiment tourné vers la recherche. Mais vers quoi, dans ce cas ? Le brouillard qui l'entoure m'intrigue. Cependant, je n'ose pas poser de question plus précise. Si ses propos sont aussi vagues, n'est-ce pas parce qu'il ne souhaite pas entrer dans les détails ? Et qui serai-je pour le contraindre ? Ce serait malpoli, et malvenu. Or, ce n'est pas ce que je souhaite être. S'il désire mentionner plus précisément ses intérêts, je les recueillerai, mais ne les lui arracherai pas de la bouche.
Un sourire léger arque mes lèvres, avant qu'une question ne vienne rompre cette courbe. « Vous aimez voyager ? demandé-je, consciente d'amener, avec cette interrogation, toutes les pensées vers des eaux nouvelles. Je veux dire, concrètement, découvrir de nouveaux endroits, changer de paysages. »
C'est probablement cette expression, ce « poser l’ancre sur un seul rivage » qui a transporté mes réflexions ailleurs, bien qu'à l'origine, son utilisation ne devait pas avoir cet objectif. Mais qu'importe ! cela m'intéresse. J'ai très peu voyagé, durant toutes mes années d'existence, et l'envie croît doucement en moi, à mesure que mes pas foulent des lieux nouveaux et inconnus. La botanique ne m'invite pas toujours à franchir réellement les frontières, mais peut-être que le sorcier, avec son attrait pour les sensations, apprécie de changer d'air et d'être confronté à de nouvelles perspectives, au sens propre du terme ?
Alors, la confession de Phœbe me fait sourire, sûrement parce qu'elle démontre d'une assurance et d'une clarté que je n'ai pas encore, mais que j'espère un jour obtenir. La potionniste semble savoir ce qu'elle veut, ou, au moins, ce qu'elle ne veut pas. C'est rassurant, apprendre qu'on peut trouver ce qui est fait pour nous. Cela me réconforte dans l'idée que je ne serai pas toujours plongée dans le noir de mes réflexions. Un jour, je marcherai avec assurance sur une voie qui me plaira, me satisfera, et dans laquelle je pourrai construire mon univers.
En attendant, je la cherche encore ⎻ mais je sais que je m'en approche.
Bien que proche de la sorcière, de par nos études, je ne peux cependant pas dire que nous nous rejoignons dans l'appréciation de l'aspect créatif lié à la recherche. S'il y a bien quelque chose avec lequel j'ai des difficultés, c'est ce point-là. Faire preuve d'imagination, d'invention, se détacher de ce qui existe déjà pour s'aventurer plus loin, prendre d'autres routes et creuser de nouvelles possibilités, cela reste pour moi très nébuleux. La conception n'est pas un sujet avec lequel je suis à l'aise, et c'est peut-être cela qui m'a éloignée de certaines voies, comme celle des sortilèges et des potions ; cela, et bien d'autres éléments, bien sûr. Cela me rappelle, en quelque sorte, que je ne suis pas si mal là où je suis. Mon choix, à l'origine, était le bon. Reste à voir où il me mènera.
La réponse de Hjúki est bien moins claire et directe. Elle laisse à penser qu'il n'est pas vraiment tourné vers la recherche. Mais vers quoi, dans ce cas ? Le brouillard qui l'entoure m'intrigue. Cependant, je n'ose pas poser de question plus précise. Si ses propos sont aussi vagues, n'est-ce pas parce qu'il ne souhaite pas entrer dans les détails ? Et qui serai-je pour le contraindre ? Ce serait malpoli, et malvenu. Or, ce n'est pas ce que je souhaite être. S'il désire mentionner plus précisément ses intérêts, je les recueillerai, mais ne les lui arracherai pas de la bouche.
Un sourire léger arque mes lèvres, avant qu'une question ne vienne rompre cette courbe. « Vous aimez voyager ? demandé-je, consciente d'amener, avec cette interrogation, toutes les pensées vers des eaux nouvelles. Je veux dire, concrètement, découvrir de nouveaux endroits, changer de paysages. »
C'est probablement cette expression, ce « poser l’ancre sur un seul rivage » qui a transporté mes réflexions ailleurs, bien qu'à l'origine, son utilisation ne devait pas avoir cet objectif. Mais qu'importe ! cela m'intéresse. J'ai très peu voyagé, durant toutes mes années d'existence, et l'envie croît doucement en moi, à mesure que mes pas foulent des lieux nouveaux et inconnus. La botanique ne m'invite pas toujours à franchir réellement les frontières, mais peut-être que le sorcier, avec son attrait pour les sensations, apprécie de changer d'air et d'être confronté à de nouvelles perspectives, au sens propre du terme ?
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
Saveurs
Aimer… son enfance avait été imprégnée du mouvement incessant, elle n’avait rien connu d’autre que l’exploration à bord du petit îlot familial. Ce contraste entre les limites de la cabine – bien la magie permette une optimisation de l’espace dont les moldus rêveraient, ce n’était pas un domaine s’étant sur plusieurs hectares où gambader à s’en perdre – et l’horizon qui paraît sans fin. Ne pas avoir d’adresse, de paysage qu’elle puisse désigner comme son chez-soi, puisqu’il se résumait à une embarcation, sans attaches. Une jeunesse sans doute appréciable, elle n’aspirait alors pas à une autre forme d’existence, en tout cas pas à une stabilité forcée. Elle n’avait pas bien vécu la sédentarité de Poudlard. Ça avait été comme être bloquée à bord d’un navire, contraint de rester à quai aussi longtemps que le dieu hostile retiendra les vents. En rien cette Geôle était devenue une implantation stable. Au contraire, y vivre avait été source de frustration, si ce n’est de rage. Et pourtant, quand vient l’heure de voler de ses propres ailes… elle avait grandi sur un navire, mais elle ne se voyait pas avoir le sien, l’enchanter, et reproduire ce mode de vie pour toujours. La vie nomade dans laquelle elle s’est désormais enfermée s’éloigne fort des considérations sur le voyage. Résolue à ne pas poser l’ancre dans la capitale sorcière, où elle a obtenu son stage de guérisseuse, Phœbe n’est installée nulle part. Cette instabilité, les oscillations terrestres, l’épuisent. Les valeurs avant le confort : elle ne cédera pas, elle n’y dormira pas. S’imagine-t-elle amarrée à un unique endroit ? Comment concevoir un type de résidence qu’elle n’a jamais connu… Cela fera bientôt une décennie qu’elle ne fait plus partie au quotidien des aventures de ses parents. L’évoquer revient à parler d’une autre vie, ancienne, alors qu’elle ne saurait défini ce qu’est devenue la sienne aujourd’hui.
« J’ai grandi sur les eaux, avec le voyage maritime en toile de fond… j’ai eu le privilège de voir divers paysages d’Europe. Une enfant assurément colorée, mais je ne pense pas devenir voyageuse, vivre d’expéditions. Avez-vous eu la sensation de découvrir de nouveaux horizons auprès de tourbières écossaises ? »
∞
Le revirement de sujet, se distanciant fortement de la discussion sur les études, paraît être assimilé par la guérisseuse, alors que le jeune Anastase confronte bien moins volontiers les vieux souvenirs témoignant de voyages. Il n’avait pas été confiné à Galway chaque jour de ses petites années. Outre les paysages irlandais, il avait vu un peu d’Allemagne. Il avait déjà franchi la Mer d’Irlande, et la Manche. Rarement. Quasiment plus depuis le renversement du ministère. À rejeter l’idée d’accomplir la moindre démarche administrative impliquant un recours au Conseil, il n’avait plus été envisageable de déclarer une demande de quitter le territoire, et donc de voyager par-delà les frontières britanniques. Cela était assurément assorti d’un regret, d’une amertume bien plus tangible que le non-envoi d’une candidature d’études ou de formation. Même pour se libérer de cette sphère d’influence, il ne s’en était pas senti capable. L’idée de s’exiler en Allemagne après Poudlard l’avait naturellement effleuré. Sans Opa ? Il n’avait pas su où aller, avait également hésiter à se terrer dans la ville qui l’avait vu grandir, mais certains lieux quittés ne se laissent pas être retrouvés. Alors, la main tendue des Swan avait été salvatrice. Il avait un peu découvert du monde de sa Sœur-de-Cœur, de sa vie sur les flots, même s’il avait été particulièrement étrange d’investir l’espace de son enfance alors qu’elle était encore bloquée dans la pierre écossaise. Ce n’était pas devenu sa vie, puisqu’il était passé à une vie citadine après un an. Après sept ans à Poudlard, il ne se projette sept années dans quelque endroit. Il ne restera probablement pas à Dublin jusqu’à ses vieux jours. Aussi appréciable soit l’effervescence de la capitale irlandaise. La légende irlandaise de Cormac et des cinq Fleuves paraissait lui démontrer que son essence était irlandaise, il ne pensait plus à s’isoler en des terres germaniques, rompre tout lien avec les Îles britanniques. Il ignore néanmoins où l’emmènera son prochain besoin impérieux de changer d’air.
« Phœbe m’a permis de vivre un an à bord de leur navire familial. J’ai surtout exploré les eaux irlandaises, et compris que les nouveaux paysages ne sont pas forcément dans le lointain. »
Saveurs
Voyager, prendre la mer, se laisser porter, bercer, arracher à la terre par des vagues suantes d'écume, sentir le sol tanguer, ébranlé, secoué d'incertitudes légères mais déroutantes (Où retomberons-nous ? Quand retomberons-nous ?), être frappé par les embruns iodés qui se jettent sur le visage et laissent un goût de sel sur les lèvres, avoir la peau frissonnante, mais étant incapable de savoir si cela est dû au vent qu'on brave ou aux sensations qui nous emportent, et finir harassé et transcendé par les eaux, porté au sommet du sauvage.
Je n'ai jamais pu supporter les voyages maritimes, qu'ils soient doux comme ceux de barques sur un lac noir ou sensationnels comme ceux d'une embarcation en pleine mer. Cela me rend malade. Je préfère parcourir le monde par ma pensée que de cette manière. Les vagues m'emportent quoi que je fasse.
Alors, mon regard se tord aux propos de Phœbe. Grandir sur les eaux ? Je n'aurais pas imaginé être guidée vers ces pensées. Le gouvernail de mes réflexions prend son indépendance. Il me fait passer par des routes entre les rochers gorgées de souvenirs et d'images inconfortables. Les vagues qui me lèchent les chevilles, le poisson secoué au bout de l'hameçon, le froid de l'eau sur ma peau, comme une horde de serpents qui s'enrouleraient autour de moi. Non, je ne pourrai jamais prendre le large, même par attrait du voyage. Je suis trop terre-à-terre. J'ai besoin d'une force tranquille et solide sous la plante de mes pieds. Je ne suis pas de ces végétaux qui s'épanouissent sous la surface de l'eau, comme Ondine. Même à la surface, à vrai dire. Si je devais voyager, ce serait avec un balai et un sac, et non avec un navire et le vent.
Pourtant, je suis le courant formé par les phrases des deux jeunes adultes. J'imagine et je réfléchis.
Vivre sur l'eau, dans un navire, balancé sur les vagues, à découvrir le monde et la vie entre le bleu du ciel et celui de la mer. Quelle expérience ! Cela doit changer le regard, transformer les horizons et bouleverser les solitudes. Avoir les vagues pour confidentes ! Et les tempêtes pour cauchemars. Je doute de désirer cette vie un jour, et cependant je suis convaincue qu'elle peut emporter ceux qui la choisissent dans des eaux claires aux reflets de bonheur, belles comme les couchers de soleil et trempées de douceurs comme la rosée. Je le conçois, tout en laissant volontiers à d'autres la joie d'être éclaboussés de ce rêve.
L'étonnement jaillit délicatement sur mes traits. Ma question, lancée comme un hameçon dans un ruisseau, recueille des réponses auxquelles je ne m'attendais pas. J'ai le voyage pour intérêt, mais je ne pouvais pas l'imaginer mode de vie pour les deux sorciers. Alors, mon regard boit leurs paroles. L'Europe, l'Irlande... Voici des paysages qui me sont inconnus, et plus encore vus des flots. Je suis brusquement tentée de m'approcher de ces rivages — en conservant les pieds ancrés sur la terre.
« J'ai grandi en Écosse, expliqué-je, mais plus proche des landes et des forêts. Alors, oui, les tourbières m'ont laissé une impression de voyage. Je me suis rendue dans des lieux que je n'avais jamais visités. »
C'est aussi pour cela que j'ai accepté d'être guidée jusqu'à ce sujet de mémoire, parce qu'il promettait de m'emporter sur des terres qui m'étaient encore inconnues. J'avais besoin de découvrir par les sens pour mieux découvrir par la pensée. Être arrachée, entraînée, transportée, voilà ce qui m'était nécessaire. Et, par certains aspects, il me faut reconnaître que ce fut agréable.
Je reporte mon attention sur ceux qui m'accompagnent, décidée à me tendre vers eux pour cueillir les fruits de leurs récits, qui m'attirent et me questionnent. La mer ! L'Irlande ! Je suis encore novice dans l'art de voyager. Je découvre tout. Mon expérience est mince et ma curiosité bourgeonnante. Je ne me connais pas un puissant désir de parcourir le monde, de traverser les continents et d'être la proie de tous les vents, mais je suis sujette à un intérêt grandissant pour la diversité des paysages, des images, des environnements, des couleurs et des perceptions. Je suis frappée d'intrigue.
« Vous avez beaucoup voyagé par la mer ! Je n'ai jamais été en Europe. Est-ce très différent du Royaume-Uni ? »
Je fronce doucement les sourcils, tente de m'imaginer les paysages. Ils doivent être très divers, il y a beaucoup de climats différents dans ces régions. Mon âme de botaniste est piquée d'intérêt.
« J'aimerais beaucoup aller en Irlande. Je n'y suis presque jamais allée. Les quelques voyages qu'il m'ait été donné d'effectuer sont surtout familiaux. Je me suis rendu plusieurs fois en Russie, une fois au Brésil, grâce au programme d'échange AMICO, et un autre rapide séjour aux Philippines, pour des intérêts sportifs. Tous ces pays m'ont beaucoup marqué, mais excepté pour le Brésil, je n'ai pas vraiment pu en étudier la flore. »
C'est là le dommage qui me reste sur la peau, comme une tache brune sur mes souvenirs.
Je n'ai jamais pu supporter les voyages maritimes, qu'ils soient doux comme ceux de barques sur un lac noir ou sensationnels comme ceux d'une embarcation en pleine mer. Cela me rend malade. Je préfère parcourir le monde par ma pensée que de cette manière. Les vagues m'emportent quoi que je fasse.
Alors, mon regard se tord aux propos de Phœbe. Grandir sur les eaux ? Je n'aurais pas imaginé être guidée vers ces pensées. Le gouvernail de mes réflexions prend son indépendance. Il me fait passer par des routes entre les rochers gorgées de souvenirs et d'images inconfortables. Les vagues qui me lèchent les chevilles, le poisson secoué au bout de l'hameçon, le froid de l'eau sur ma peau, comme une horde de serpents qui s'enrouleraient autour de moi. Non, je ne pourrai jamais prendre le large, même par attrait du voyage. Je suis trop terre-à-terre. J'ai besoin d'une force tranquille et solide sous la plante de mes pieds. Je ne suis pas de ces végétaux qui s'épanouissent sous la surface de l'eau, comme Ondine. Même à la surface, à vrai dire. Si je devais voyager, ce serait avec un balai et un sac, et non avec un navire et le vent.
Pourtant, je suis le courant formé par les phrases des deux jeunes adultes. J'imagine et je réfléchis.
Vivre sur l'eau, dans un navire, balancé sur les vagues, à découvrir le monde et la vie entre le bleu du ciel et celui de la mer. Quelle expérience ! Cela doit changer le regard, transformer les horizons et bouleverser les solitudes. Avoir les vagues pour confidentes ! Et les tempêtes pour cauchemars. Je doute de désirer cette vie un jour, et cependant je suis convaincue qu'elle peut emporter ceux qui la choisissent dans des eaux claires aux reflets de bonheur, belles comme les couchers de soleil et trempées de douceurs comme la rosée. Je le conçois, tout en laissant volontiers à d'autres la joie d'être éclaboussés de ce rêve.
L'étonnement jaillit délicatement sur mes traits. Ma question, lancée comme un hameçon dans un ruisseau, recueille des réponses auxquelles je ne m'attendais pas. J'ai le voyage pour intérêt, mais je ne pouvais pas l'imaginer mode de vie pour les deux sorciers. Alors, mon regard boit leurs paroles. L'Europe, l'Irlande... Voici des paysages qui me sont inconnus, et plus encore vus des flots. Je suis brusquement tentée de m'approcher de ces rivages — en conservant les pieds ancrés sur la terre.
« J'ai grandi en Écosse, expliqué-je, mais plus proche des landes et des forêts. Alors, oui, les tourbières m'ont laissé une impression de voyage. Je me suis rendue dans des lieux que je n'avais jamais visités. »
C'est aussi pour cela que j'ai accepté d'être guidée jusqu'à ce sujet de mémoire, parce qu'il promettait de m'emporter sur des terres qui m'étaient encore inconnues. J'avais besoin de découvrir par les sens pour mieux découvrir par la pensée. Être arrachée, entraînée, transportée, voilà ce qui m'était nécessaire. Et, par certains aspects, il me faut reconnaître que ce fut agréable.
Je reporte mon attention sur ceux qui m'accompagnent, décidée à me tendre vers eux pour cueillir les fruits de leurs récits, qui m'attirent et me questionnent. La mer ! L'Irlande ! Je suis encore novice dans l'art de voyager. Je découvre tout. Mon expérience est mince et ma curiosité bourgeonnante. Je ne me connais pas un puissant désir de parcourir le monde, de traverser les continents et d'être la proie de tous les vents, mais je suis sujette à un intérêt grandissant pour la diversité des paysages, des images, des environnements, des couleurs et des perceptions. Je suis frappée d'intrigue.
« Vous avez beaucoup voyagé par la mer ! Je n'ai jamais été en Europe. Est-ce très différent du Royaume-Uni ? »
Je fronce doucement les sourcils, tente de m'imaginer les paysages. Ils doivent être très divers, il y a beaucoup de climats différents dans ces régions. Mon âme de botaniste est piquée d'intérêt.
« J'aimerais beaucoup aller en Irlande. Je n'y suis presque jamais allée. Les quelques voyages qu'il m'ait été donné d'effectuer sont surtout familiaux. Je me suis rendu plusieurs fois en Russie, une fois au Brésil, grâce au programme d'échange AMICO, et un autre rapide séjour aux Philippines, pour des intérêts sportifs. Tous ces pays m'ont beaucoup marqué, mais excepté pour le Brésil, je n'ai pas vraiment pu en étudier la flore. »
C'est là le dommage qui me reste sur la peau, comme une tache brune sur mes souvenirs.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht
