Tentation
Mi-Janvier 2050
Fin d’après-midi
Fin d’après-midi
Naturellement, il fait déjà nuit, le soleil se retire si vite dans les contrées un peu septentrionales, surtout l’hiver. Au moins a-t-il pu contempler les dernières lueurs du crépuscule se mirer sur la Tamise. Les reflets ondoyants du fleuve ont réveillé à son insu le souvenir de son passage à Galway, en début d’année. Face à la côte Atlantique, avec Opa, un rituel qu’il n’avait goûté depuis assez longtemps pour qu’il le ramène instantanément en enfance, et non à une période plus récente. Il avait laissé couler, il s’était vidé, et surtout il s’était noyé dans son étreinte. Son corps n’était plus aussi chétif que celui d’un gamin, la prise de son aïeul n’était plus aussi ferme et enveloppante, il lui avait fallu se rendre à l’évidence : ce n’était plus comme avant. Il n’arrivait pas à concevoir que leur relation doive être repensée. Passer de la physicalité et du contact fusionnel à l’échange de mots et banalités que la parole véhicule ? Impensable, ça ne remplacera jamais le fait de sentir leurs respirations, chaque variation de pression, le moindre motif en caresse. Il ne savait pas lui écrire, ou lui dire les choses. Juste les transmettre par le toucher, la langue qui n’impliquait pas de réfléchir ou de formuler. Évidemment, y repenser l’empêche de chasser l’idée qui avait refait surface en passant devant la ménagerie, à peine plus tôt dans la journée. Il doit rester une petite demi-heure avant que la boutique ne ferme, et le savoir a guidé ses pas pour le ramener au Chemin de Traverse, ses accessoires de vol neufs toujours intouchés au fond de sa sacoche. Sans vraiment en avoir l’intention, il a mémorisé les horaires, comme si son inconscient avait prévu son ravisement et l’éventualité d’une impulsion. Non, d’un choix raisonnable. Rrrh, qu’est-ce qu’il en sait. Être responsable d’un être vivant, c’est si énorme. Plus jeune, il n’aurait pas pu penser pour deux. Et aujourd’hui… il n’est même pas assuré d’en être capable. Opa est irremplaçable, il a néanmoins plus ou moins compris qu’un compagnon pourrait satisfaire son besoin de relation d’étreinte et de contact, où les mots n’ont aucun sens. Dans le duel où se confrontent sa réserve et son hardiesse, c’est cette dernière qui prend le dessus et le pousse à entrer.
Si quelque hésitation le retenait, une fois passé à l’intérieur, son corps s’oriente sans détours vers les vivariums qui couvrent le mur de droite. Ses Perles-de-Nótt caressent les contours des reptiles. Souhaite-t-il sentir l’un d’eux être sensible à sa présence, diriger son attention vers ce sorcier contemplatif ? S’il ose l’adoption, ce ne sera pas au serpent de l’aimer, mais l’inverse. Ce sera de sa responsabilité de le respecter, de prendre soin de son bien-être, de savoir répondre à ses besoins. Sans attendre quoique ce soit retour. Ce n’est pas un contrat d’affection. S’accompagner d’une noble créature pour développer des instincts… pour ainsi dire paternels. Altruistes. Aimer, gratuitement. Cela n’a rien de familier ou d’habituel, pour Hjúki. Aussi immense serait le défi, il ne se pardonnerait pas de faillir. Il doit se renseigner, pour lui offrir l’habitat le plus seyant, garantir sa sécurité, se questionner sur son alimentation. Le nourrir ou le laisser agir en prédateur trouver ses proies ? Il se perd dans les motifs en écailles, dans les ondulations de ces êtres. D’où lui vient cette évidence ? C’est Anaël, le Serpent, ou bien Phœbe qui a évolué en héritière d’une maison enviée. L’irlandais ne voit que la majestueuse beauté, indifférent à toute connotation négative. Il ne craint pas les crochets, il fréquente une ancienne Serpentard capable de transformer le venin en antidote.
Est-ce voir ce corps enroulé en anneaux, la claire évocation d’une étreinte qui a influencé son choix ? Il apprend qu’il s’agit d’une femelle, encore un paramètre à étudier pour lui offrir les meilleures conditions de vie. Vient l’heure du baptême. Comment l’appeler ? « Eva… » murmure-t-il en première émanation. Le jeune adulte ne croit pas que céder à la tentation soit mal, ou condamnable. Il se reprend néanmoins. Une autre évidence, en contraste, s’impose. Il n’a pas la foi des moldus, ne considère pas ce qu’ils appellent démons ou puissances païennes comme néfaste. Il pense à cette déesse prédatrice, dont le nom s’est syncrétiquement transformé. Ses pensées craignent d’assumer l’origine, la parenté du nom qui se cristallise. Il se promet qu’il ne sera pas son Manfred. « Astaroth, je suis heureux de te rencontrer. »