31 mars 2025, 17:57
Oserai-je déranger l'univers ?  Solo   PNJ 
"Do I dare
Disturb the universe?"
The love song of J. Alfred Prufrock, T. S. ELIOT



Vendredi 21 janvier 2050
Le Plateau — Écosse



La lune apparaît brièvement derrière les lourds nuages. Son éclat lumineux m'éblouit, mais je ne détourne pas les yeux. Le scintillement des étoiles diminue sous sa force. Je profite du spectacle le temps qu'il dure. Au bout de quelques secondes, de nouveaux nuages passent devant l'astre et étouffent sa lumière. Les étoiles réapparaissent une à une ; je les y aide en clignant des paupières.

Seule la chaleur s'échappant du feu que j'ai magiquement allumé lorsque je suis arrivée me protège de la fraîcheur de l'hiver. Allongée au plus proche des flammes, le corps caché sous une épaisse couverture que j'ai piquée chez Narym, je laisse mes pensées glisser dans mon crâne à l'image des nuages dans le ciel. En Écosse, les températures sont négatives et je sais qu'au petit matin une fine couche de givre aura recouvert le paysage, pour l'instant invisible dans l'obscurité. Je ne compte pas rester jusque là. Je renifle piteusement en me calfeutrant sous la couverture — malgré mes précautions, mon corps tremble de froid. Je reste, car je n'ai pas envie de rentrer chez mon frère. Je n'ai pas envie de rentrer tout court.

Aujourd'hui, je n'ai pas eu envie de grand chose. J'ai quitté l'appartement dans la matinée et j'ai cherché à m'occuper toute la journée. Je suis allée sur le Chemin de Traverse, dans une librairie, j'ai même traîné dans les magasins moldus de Londres. Quelle fabuleuse perte de temps... J'ai traîné ma carcasse dans les rues humides sans ne jamais rien trouver pour m'occuper l'esprit. Rien n'est assez fort pour occuper ma tête. Aujourd'hui, Zikomo est parti toute la journée, comme cela lui arrive parfois. Il n'était pas là pour me faire la discussion ni pour me proposer des endroits à visiter. Je n'avais que ma propre compagnie. Merlin, ce que je peux détester ça, ma compagnie, le vide dans mon esprit, l'inexistence de mes ambitions, le néant de mes envies. Finalement, j'ai atterri ici, sur le Plateau. J'ai travaillé sur mes planches de bois, un peu. J'ai ouvert mon grimoire de magie noire, un peu. J'ai broyé de sombres pensées, beaucoup.

Un long soupir traverse mes lèvres. Mon estomac gronde ; je n'ai rien mangé depuis le matin, mais malgré ce grondement, je n'ai envie de rien alors je ne mange rien. Je laisse mes pensées dériver. Je me surprends à songer au bal de la fin d'année. C'était il y a quelques semaines maintenant, mais je regrette encore l'exubérance de cet événement. Là-bas, il ne suffisait pas de grand chose : Johnson et Rockfield occupaient mon esprit, l'alcool occupait mes mains, mes quelques rencontres faisaient le reste, comblant le vide qui grandit dans mon corps. Je me demande si j'apprécierais, là, une discussion avec un Nerrah-sous-masque ou avec cet idiot rencontré sur la place Armand Malefoy. Que ne donnerais-je pas pour avoir autre chose à haïr que ma propre personne ! Même un homme-papillon me conviendrait. Un grand froid m'envahit lorsque je me souviens de notre conversation et, immobile, je me repasse nos dialogues à l'esprit. Sans réussir à en ressentir une honte sincère, je me souviens que je lui ai cité sa lettre. Alors, naturellement, je me la récite dans la tête. À mon plus grand étonnement, je remarque que je suis incapable de me la répéter en totalité. Pourtant, fut un temps, quelque temps après l'avoir reçue, je pouvais en citer tous les mots de tête.

Ce n'est pas la frustration qui me pousse à me lever, ni même un besoin quelconque de me prouver que ma mémoire n'a pas tant souffert que cela de mes déboires avec le sortilège de magie noire qui a tronqué ma mémoire durant plusieurs mois. Non, c'est le besoin, simplement le besoin immense, dévorant de poser la main sur un objet qui lui a appartenu à elle et à elle seule, une chose qu'elle a tenue entre ses longs doigts, qu'elle a rédigée à mon intention. Je mets un certain temps à me redresser tant mes membres sont refroidis. Un froid piquant m'envahit quand je quitte la protection de la couverture et je jure entre mes dents dans une vaine tentative pour conjurer les effets du froid.

Je recommence ce processus maintes et maintes fois répétées : déterrer le coffre qui dort habituellement sous terre au pied d'un arbre, l'en débarrasser de tous les sortilèges qui le recouvrent, l'ouvrir, ôter les livres de magie noire. Et enfin observer en déglutissant les affaires qui lui ont appartenu. Je m'assieds lourdement sur le sol et tire sur un parchemin qui dépasse. Sa lettre. Celle dans laquelle elle m'a annoncé qu'elle m'abandonnait sans me donner davantage d'explication, sans chercher à me revoir. Le cœur lourd, je relis ses mots. Encore et encore, jusqu'à en avoir mal aux yeux. Je me rappelle de chacun d'eux, il me fallait seulement les relire pour réactiver ma mémoire. Je ne sais pas exactement ce que je ressens. Je m'attendais à une grande colère ou une terrible tristesse. À la place, je ne sens que le vide.

Je ne sais pas ce qui me pousse à attraper le dernier carnet et je n'ai pas envie de me questionner sur les raisons. Je me contente de le prendre, ce carnet, celui qui est le plus récent. Le dernier dans lequel elle a écrit. Je ne l'ai pas ouvert depuis plusieurs mois, depuis plus d'un an. Depuis l'été où j'ai passé des jours dans son bunker, à avoir l'impression que la solitude allait finir par me rendre dingue. Les souvenirs de cette période sont diffus, flous. Je ne m'en souviens guère, mais je garde un sentiment de malaise étouffant. Je le ressens en ouvrant le carnet et il s'affirme lorsque mes yeux lisent les premières lignes. Ce ne sont pourtant que des pensées en vrac, des travaux sur la magie, des recherches personnelles, des réflexions, comme dans tous ces carnets. Mais celui-ci est différent des autres. Parce qu'elle l'a très certainement rédigé après son départ de Poudlard ? Oui, mais pas que.

Le ventre noué, je laisse mes yeux glisser sur les mots griffonnés dans les marges. Des centaines de petits mots dont les secrets ne me seront jamais totalement révélés : qui sait ce qui se cache dans l'esprit d'une personne quand elle griffonne sur la page d'un carnet ? Je me plonge dans ce qu'a été Kristen Loewy durant l'année 2047. Et tout à coup, ça me perfore le cœur. Comme un coup de couteau planté en plein dedans. Je m'étrangle avec mon souffle. C'est lorsque j'entends un bruit étouffé que je comprends que je suis en train de pleurer.

Reducio
- Votre PJ est présent ? oui
- Nom et prénom du PNJ (+ lien avec votre PJ) :
Zikomo, compagnon Mngwi ; actif
Arya Bristyle, mère ; actif
Aodren Bristyle, frère ; prétexte
- Lien vers la fiche du PNJ
- Intérêt de ce RP pour votre PJ : Pour Arya, permettre de comprendre ce qu'elle pense après la visite d'Aelle et comment elle va gérer la demande de cette dernière. Pour Zik, montrer ce qu'il est prêt à faire pour elle.

31 mars 2025, 17:58
Oserai-je déranger l'univers ?  Solo   PNJ 
*

C'est une nuit sans lune. La silhouette menaçante des arbres se devine dans l'obscurité. Le vent joue avec les branches des pins, donnant l'impression qu'une créature murmure là-haut, dans les sommets. Le silence est anormal. Il n'y a que ce murmure qui se poursuit inlassablement, mais tout le reste s'est tu. Quand ? Impossible de le dire. Et puis soudainement, je la vois. Cette silhouette qui n'appartient pas à un arbre. Elle se détache des troncs, légèrement plus sombre, plus étroite. Plus humaine. Je sursaute avec un temps de retard, mon hoquet d'effroi résonne dans la nuit noire. Tétanisée, je ne parviens pas à reculer quand elle s'avance vers moi. Impossible de ramper dans la terre, mes jambes sont des pierres, mes bras du bitume. Et elle s'avance inexorablement, ses longues jambes se lèvent et s'abaissent, sa main, la gauche, bat le rythme sur sa cuisse, tap tap tap, tap tap tap. La droite se termine par la baguette de sureau. Son visage est un amas d'ombres et de brume.

Elle parle, j'en suis persuadée, mais je n'entends rien. Sa longue silhouette s'approche encore, elle est faite d'angles et d'obscurité. Elle attire irrésistiblement mon regard. Je sais que je l'aime et que je la déteste. Encore une fois sa voix s'élève. Elle est grave, familière. Les mots ne veulent rien dire, le son se mélange avec celui du vent. Son ton se fait insistant, elle se dresse au-dessus de moi. Sa silhouette s'étire encore. Elle est si grande, elle prend toute la place. J'étouffe, recroquevillée sur moi-même. J'ai peur, mais je ne peux pas fuir. J'ouvre la bouche, mais je ne peux pas parler, ma langue est glacée, ma gorge nouée.

« Si on t... Pas seulement... Leurs co... »

Quelques mots s'échappent du brouillard indistinct dans lequel je sombre. Elle insiste, son regard bleu brille soudainement au milieu de sa face d'ombres. Elle veut que j'écoute, mais je ne comprends rien ! J'essaie de parler. Rien ne sort. Les arbres se resserrent autour de nous, grandes créatures au corps épais et aux branches comme des doigts effilés.

« Si on trouvait un moyen... Si on trouvait un moyen... Écoute-moi, Aelle ! »

Je sursaute. L'ordre s'ancre profondément en moi, douloureusement. Telle une lame passée par les flammes, elle me brûle l'âme. Je hurle sans bruit, roulée sur le sol poussiéreux, la bouche ouverte dans un cri silencieux. Je dois l'écouter ! Je le dois absolument !

« Si on trouvait un moyen... »

La voix est de plus en plus forte. Le vent gagne en puissance. Les arbres nous entourent, toujours plus proches. Toujours plus grands.

« Si on trouvait un moyen... »

Et elle répète encore.

« Si on trouvait un moyen... »

Encore et encore.
Et soudain, le calme. Le vent s'apaise, son absence me fait mal aux oreilles. Le poids de sa puissance disparaît, sa puissance à elle, la silhouette de ma directrice, grande et terrifiante. Tout à coup effrayée à l'idée qu'elle ne soit plus là, je relève la tête. Je pleure déjà quand mes yeux tombent sur elle, une tristesse immense m'envahit. Elle me regarde pleurer sans bruit, mais je vois son rictus déçu. J'en ressens une peine si grande que j'ai l'impression que je vais en mourir. Et puis soudain, sa silhouette se rétrécit. Je l'aperçois à travers ma vision floutée par les larmes, son corps perd quelques centimètres, ses épaules deviennent plus étroites, ses cheveux poussent et poussent encore, son visage se faire moins étroit. Une jeune femme que je ne connais pas se penche vers moi, le regard moqueur.

« Tu n'écoutes vraiment rien, hein ? »

Mais moi, je n'ai pas le droit de parler, je ne peux pas m'exprimer, je n'en ai même plus l'envie. Je suis une coquille vide qui attend de se faire écraser.

« Elle a pourtant été claire, non ? continue la fille penchée sur moi, son visage envahissant tout mon horizon. Elle l'a dit. Et si on trouvait le moyen de ne pas seulement animer leur corps ? »

Un rire aigu lui échappe alors. Elle se redresse en secouant la tête et se met à répéter sans ne jamais s'arrêter :

« Et si on trouvait le moyen de ne pas seulement animer leur corps ? Et si on trouvait le moyen de ne pas seulement animer leur corps ? Et si... »

Je me redresse difficilement quand elle s'éloigne vers les arbres. Je sais qu'elle va disparaître et malgré la crainte qu'elle m'inspire, j'en suis si désespérée que je trouve la force d'ouvrir la bouche.

« Non, attends.... »

Elle se retourne fugacement vers moi, son visage camouflé dans l’obscurité.

« Elle t'aimait beaucoup, tu sais ? »

Je me réveille en sursaut, en proie à une terreur sans commune mesure. Il me faut un certain temps pour comprendre que le vent qui me hurle dans les oreilles n’est en fait que le son de ma respiration affolée. Mon cœur bat comme un tambour et j’ai beau savoir que ce n’était qu’un cauchemar, je recule précipitamment, les fesses raclant contre la terre pour essayer de fuir la silhouette sombre dont je sens encore la présence autour de moi. En vain, je balaye l’horizon : je n’y vois rien, il n’y a que l’obscurité autour de moi. L’obscurité et mon souffle qui fait un vacarme dans le silence de la forêt. La forêt, oui. Je commence à discerner les grands pins qui entourent mon plateau. Et là, au loin, l’éclat de la lune éclaire l’horizon infini des Highlands. À la hauteur à laquelle je me trouve, je règne sur tout un paysage, je m’en souviens maintenant. Je reprends le dessus, je me souviens d’où je suis. Je suis chez moi. Je suis sur le Plateau.

Sans me lever, je regagne l’endroit où je me suis réveillée. Mon corps est tétanisé par un froid violent qui me crispe les muscles. Plus tôt, je me suis endormie sur le carnet que je ramasse et époussette : de la terre s’est glissée entre les pages. Machinalement, je l’ouvre au dernier feuillet noirci d’encre, hantée par ces paroles qui ne cessent de se répéter.

Elle t’aimait beaucoup, tu sais.

Sur la page blanche se détachent des mots d’encre que je peine à discerner dans la pâle lumière. Je plonge le nez dessus pour relire les mots que je connais par cœur, elle les a écrits dans la marge, d’une écriture rapide, désordonnée, presque maladroite. Des morceaux de phrases jetés sur la page. Détraqueur du nord. Puis plus loin, quelques pages après, écrit si petit, les lettres tellement serrées que j’ai eu du mal à décrypter. Transfert d’âme. Des mots sans lien, sans raison, sans explication. De vieilles hypothèses, des idées, des espoirs avortés en lien avec des carnets qui datent de plusieurs années en arrière. La grande époque durant laquelle elle a effectué ses plus sombres recherches en magie noire — continue-t-elle ses recherches là où elle se trouve ?

Elle t’aimait beaucoup, tu sais.

Je me frotte les tempes pour essayer de faire partir le mal de tête que mon réveil brutal a créé. D’où me vient cette phrase ? Elle t’aimait beaucoup, tu sais. Où l’ai-je entendue ?

Je referme le carnet dans un claquement. Ce soir encore je ne trouverai pas la réponse aux mille mystères qu’elle a laissés derrière elle. Comme souvent, ma lecture de ses carnets me laisse triste et désemparée. Le cauchemar qui me reste en tête n’aide en rien.

« Elle t’aimait beaucoup, tu sais…, » murmuré-je à la nuit, le nez dressé vers la lune.

La toile obscure est d’un bleu très foncé, ce soir, les étoiles indiscernables à cause de l’éclat de la lune libérée des nuages. Le froid me fait trembler, mais je ne fais rien pour me réchauffer. Le bout de mes doigts est glacial et je peine à respirer, le nez encombré et les lèvres gercées. Une longue colonne de fumée s’échappe de ma bouche, passe devant mes yeux et monte vers le ciel. Les températures basses, même mon épaisse cape ne suffit pas à me protéger du froid.

« Elle t’aimait bea… »

Je ravale ma phrase dans un hoquet. Le Chemin de Traverse, le Chaudron Baveur. Cette fille perdue, la folle de la Nouvelle Sainte-Mangouste. La folle qui… Brutalement, ça me revient.

« Oh, Merlin, » gémis-je en me penchant en avant, en appui sur mes genoux.

Mes oreilles se bouchent et éclatent derrière mes paupières fermées des centaines de petits éclats blanchâtres. Je ne l’ai jamais oubliée, mais je n’ai plus repensé à elle depuis des semaines, non des mois, depuis des mois, depuis que je me rappelle de Kristen. Je n’ai plus jamais pensé à elle. Merlin, pourquoi n’ai-je pas pensé à elle ? La folle du Chaudron Baveur, celle qui n’avait pas de souvenir, qui est arrivé tout à coup, qui m’a dit… Elle m’a dit : « Elle t’aimait beaucoup, tu sais ». Elle me l’a dit ! Mot pour mot.

« Je suis trop bête… »

Ma voix n’est qu’un murmure, un filet qui s’échappe de mes mains plaquées sur mon visage. Je reste un long moment ainsi, le cœur battant dans les oreilles, le souffle court, à essayer de retrouver le rythme de ma respiration. Mon cerveau ne peut pas s'arrêter, j'essaie d'extirper tous les souvenirs que j'ai de cette fille rencontrée il y a des mois. Je suis choquée de me rendre compte que je me rappelle de presque tout, de notre rencontre, de notre transplanage, de nos disputes, de la façon dont je l'ai laissée derrière moi... Tout me revient et je me sens tellement bête, tellement, tellement bête que dans un brusque sursaut, je pousse un hurlement en direction du ciel. Un instant plus tard, mon poing s'écrase contre le tronc d'un arbre et la douleur explose dans mes phalanges. Je tombe au sol en gémissant, tenant ma main contre moi, trop perturbée pour recommencer malgré mon envie de me défouler.

Recroquevillée contre le tronc, le froid finit par me faire trembler de la tête aux pieds, des tremblements incontrôlables qui font claquer mes dents. Hébétée, je ne réagis pas, soumise au règne de mon esprit qui s'étend dans des directions invraisemblables. Et au milieu des dizaines d'hypothèses farfelues qui me passent par l'esprit, allant de "elle a pris possession de son corps et c'est elle !" à "elle avait une autre élève quelque part et ne m'en a jamais rien dit !", l'évidence fait tout à coup le vide dans ma tête. Elle la connaît. Cette fille rencontrée au Chaudron Baveur. Elle connaît Kristen Loewy, comme elle me connaît moi. C'est d'une telle évidence, et c'est si simple, que j'éclate d'un rire qui résonne dans la nuit noire.

« Elle la connaît ! croassé-je avec ma voix nouée. Merlin, elle la... Elle la connaît... »

Comment ? Pourquoi ? A-t-elle une idée d'où Kristen a disparu, de ce qu'elle est devenue ? Ou, pire, l'a-t-elle vue depuis son départ ? Mais l'inconnue m'a dit ne se souvenir de rien... Comment cela est-il possible ? Me mentait-elle ? Toutes ces questions se mélangent dans ma tête, m'envahissent, prennent de plus en plus de place, jusqu'à ce que le besoin de les lui poser à elle devienne ma seule solution. C'est comme si un creux s'ouvrait en moi ; j'ai besoin de la voir tout de suite, de lui arracher des réponses, de la voir devant moi, d'exiger qu'elle me donne une explication, n'importe laquelle.

Le regard plongé sur l'horizon obscur, tétanisée par le froid, je m'imagine rentrer chez Narym, me réchauffer, attendre le lendemain... Mais cette idée me désespère et je pousse un gémissement paniqué en plongeant la tête entre mes mains. Non, je ne peux pas attendre, je ne peux pas ! Il y a cette fille qui a certainement des réponses à la question que je me pose depuis plus de deux ans ! Si elle sait où est Kristen, si elle sait la moindre petite chose... Je dois la voir, maintenant, tout de suite, dès que possible. C'est un besoin, une nécessité qui brûle en moi comme une faim que rien ne peut combler. Y a-t-il la moindre chance pour qu'elle soit encore à l'hôpital ? Ou que la Nouvelle-Sainte-Mangouste ait une idée de sa nouvelle adresse ? Peu importe, je dois tenter, c'est de toute façon ma seule piste pour la retrouver.

Je transplane brutalement, sans prendre la peine de ranger les carnets dans le coffre. Quand j'atterris au beau milieu d'une Godric's Hollow endormie, je me rappelle qu'il fait nuit et qu'à cette heure-là, les gens normaux dorment. Je balaye ces pensées en secouant la tête et marche jusqu'à l'entrée de l'hôpital dont la silhouette obscure se détache à peine dans l’obscurité. Quelques fenêtres sont allumées, notamment celles du hall, mais le reste est plongé dans le noir. Je pousse la porte d'entrée, accueillant avec un profond soulagement la chaleur qui me pique la peau. Je tremble encore, mais au moins le bout de mes doigts commence-t-il à se réchauffer.

Je m'approche du bureau d'accueil. Je présente d'une voix agitée et précipitée ma demande. Je lui fais la description de la personne que je souhaite voir, j'insiste en expliquant que je n'ai pas son nom, je ne sais même pas si elle est là, mais que j'aimerais que cela soit vérifié. La personne m'interrompt avant même que je termine mon laïus et sa voix est intransigeante : pas de visite avant le lendemain matin et d'ailleurs est-ce que je me rends compte que c'est irrespectueux de venir à cette heure-là de la nuit, que le secrétariat de l'hôpital n'est pas un annuaire et que sans le nom de la personne que je recherche je n'irai pas bien loin ? J'insiste encore, sentant monter en moi un désespoir que je ne reconnais pas.

« S'il-vous-plaît, supplié-je, permettez-moi au moins d'aller dans le service de psychomagie ! Je vous en prie ! »

Son regard est implacable, elle semble à deux doigts de me rire au nez. Mais il suffit qu'elle garde le silence pour que je comprenne que je n'obtiendrai rien d'elle. Ma frustration est si grande que je serre le poing. Je lève le bras, comme pour frapper sur le comptoir en bois qui me sépare de la personne qui ne me donne pas ce que je désire, mais au dernier moment je le repose, toujours crispé, mais sans avoir frappé quoi que ce soit. Je respire profondément par le nez, puis je fais demi-tour, tendue par une rage froide que je ne peux pas exprimer.

31 mars 2025, 18:02
Oserai-je déranger l'univers ?  Solo   PNJ 
*

Mon poing serré vient s'abattre sur le battant en bois. Une fois, deux fois, trois fois. À la quatrième, la porte s'ouvre sur mon frère. Aodren écarquille ses yeux verts et baisse le bras qu'il avait levé devant son torse nu dans une faible tentative pour protéger son intimidé.

« Aelle ! s'exclame-t-il avant de froncer les sourcils. Non mais tu as vu l'heure qu'il est ? Qu'est-ce que tu fous là ? »

Son regard dévale mon corps puis l'escalade dans le sens inverse. Il observe mon visage sous toutes les coutures, grimace en voyant ma mine blafarde et mes traits tirés. Mais Aodren n'est pas Narym, il ne s’inquiétera pas outre mesure alors qu'il vient d'être réveillé en pleine nuit par sa sœur avec laquelle il a peu de contact, je le sais.

« Je peux rentrer ? demandé-je faiblement, les bras serrés autour de ma poitrine. Je me les pelle, là.
Réponds à ma question déjà, réplique-t-il. Qu'est-ce que tu fous là ? »

Sa colère me foudroie sur place.

« Ça se voit, non ? lancé-je alors d'une voix colérique qui part dans les aigus. On est au beau milieu de la nuit, je suis épuisée, je peux pas transplaner chez Narym parce que je risque de me faire désartibuler, j'ai juste besoin d'un endroit où dormir. Mais si ça te gêne, je peux aller dormir sous un putain de pont. C'est ça que tu veux ?
Non..., répond Aodren dans un soupir après quelques secondes de silence. Je voulais juste savoir pourquoi tu étais là, mais tu exagères toujours tout. »

Il s'écarte de la porte pour me laisser passer. Je rentre chez lui en reniflant, horrifiée de sentir mon corps trembler comme il le fait alors même que la chaleur de son bâtiment a éloigné le froid qui me tétanisait les muscles. J'ai erré un long moment dans les rues de la capitale sorcière sans savoir que faire. J'étais trop agitée pour transplaner et trop angoissée pour ne serait-ce que m'imaginer trouver un autre moyen pour rentrer. Alors j'ai pensé à Aodren et à son appartement. Avant ça, j'ai songé à Ashley Rockfield. J'ai imaginé me pointer chez elle, me disputer, puis lui arracher le droit de dormir dans son appartement, peut-être même fouiller dans les placards pour trouver la bouteille de rhum que je sais y trouver. Puis j'ai imaginé sa voix hurler sur moi, son regard m'accuser de toutes les pires cruautés de l'univers, et j'ai oublié l'idée d'aller chez elle : je me déteste suffisamment ce soir pour ne pas avoir envie de supporter un autre regard meurtrier sur moi.

« Ça te va le canapé ? demande Aodren, planté au beau milieu de son petit salon, le torse nu et la mine fatiguée.
Tu vas pas me proposer ton lit, de toute façon. »

Il lève les yeux au ciel et pince les lèvres. Quand il s'active pour installer mon lit de fortune, sortant magiquement de ses placards couette et oreiller, je reste figée au milieu du salon à écouter mon cœur qui bat. Je me rends compte que mon comportement est désagréable, mais je n'ai ni la force de m'en vouloir ni celle de donner davantage d'explication. J'ai l'impression que si j'ouvre la bouche, je me casserai en mille morceaux.

« Voilà, c'est prêt.., » dit-il au bout d'un moment.

Je lui jette un regard oblique. Il semble lutter contre lui-même et finalement il ouvre de nouveau la bouche :

« Tu es sûre que tu vas ?
J'ai jamais affirmé que ça allait, » sifflé-je d'une voix cassante en me dirigeant soudainement vers le canapé.

Forcé de s'écarter, Aodren s'éloigne de quelques pas.

« Qu'est-ce qui ne va p...
Ne finis pas cette phrase.
Mais je...
Bonne nuit, Aodren. »

Ma voix froide résonne un moment dans l'appartement silencieux. Je me glisse toute habillée sous la couette.

« T'es vraiment chiante, » affirme alors mon frère avant de disparaître dans sa chambre en claquant la porte derrière lui.

Je me blottis sous ma couette en ruminant ces mots. Peut-être le suis-je réellement, oui. C'est sûrement pour cela que Kristen Loewy m'a abandonnée.

2 avr. 2025, 07:56
Oserai-je déranger l'univers ?  Solo   PNJ 
Samedi 22 janvier 2050
Nouvelle Sainte-Mangouste — Godric’s Hollow



Je referme doucement la porte de l'appartement derrière moi avant de m'enfoncer dans les rues bruyantes de Godric's Hollow. J'ai plié la couette en quatre, j'ai déposé l'oreiller par-dessus et j'ai réarrangé les coussins du canapé avant de m'en aller sans un mot et sans avoir croisé Aodren, toujours endormi en ce samedi matin. La matinée est bien entamée, les commerces sont ouverts depuis une heure ou deux et les passants affluent déjà dans les rues pavées. J'aurais aimé me lever plus tôt, mais à croire que j'avais besoin de ces heures de sommeil. Je ne me sens pas en forme pour autant, un mal de tête me vrille le crâne et j'ai encore l'impression qu'au moindre coup de vent je me briserai. Mais cela n'a rien de physique, ce n'est pas mon corps qui souffre. C'est dans ma tête que c'est un champ de bataille.

Je me dirige à grands pas vers la Nouvelle-Sainte-Mangouste. En essayant de trouver le sommeil cette nuit, j'ai réfléchi à un plan plus intelligent que "me pointer dans le hall et exiger que l'on me mène à une personne dont je ne connais pas même le nom". Il va nécessiter que je fasse des choses que je vais détester, mais je sens tout au fond de moi que je serai capable du pire pour avoir ce que je désire. Et ce que je désire le plus au monde à cet instant précis, c'est retrouver la fille qui m'a parlé de Kristen Loewy en affirmant que celle-ci, cette femme qui m'a abandonnée, qui m'a laissée derrière elle sans nouvelle, sans considération, que cette femme m'aimait beaucoup. Je pourrais brûler la ville pour mes réponses. Réduire le monde en cendres. Éventrer ceux qui se mettront sur mon chemin. Ce matin, je brûle d'une détermination glaciale.

Lorsque j'arrive devant la personne de l'accueil qui a remplacé le personnel de nuit, je ne lui dis rien de ma quête. Je me contente d'un bref :

« Je suis Aelle Bristyle, la fille d'Arya Bristyle, service de pathologie des sortilèges. Je dois voir ma mère. »

Cela suffit, comme à chaque fois. Une note est envoyée, je m'éloigne dans le hall pour attendre ma mère tout en répétant mentalement le discours que j'ai préparé pour éviter ses questions indiscrètes.

Je l'entends arriver avant de la voir. Ses talons frappent sur le carrelage du sol. Puis elle apparaît dans sa longue robe de médicomage. Son visage est de pierre, son regard froid se plante dans le mien et je comprends à cet instant précis que rien ne sera aussi simple que je l'ai imaginé.

« Aelle. »

Elle fait peser sur moi des yeux qui semblent vouloir me déchirer de part en part. Je ne suis pas venue lui rendre visite ici depuis longtemps. Elle a déjà deviné que ma présence était intéressée.

« Suis-moi, » ordonne-t-elle puisqu'elle n'est pas du genre à avoir des discussions intimes avec des membres de sa famille à la vue de tous.

Alors je la suis, je m’enfonce à sa suite dans les couloirs de la Nouvelle Sainte-Mangouste. Je n’arrive pas à calmer les battements agités de mon cœur. Un mal de tête embrouille mes pensées depuis ce matin, je me sens vaseuse, le cœur au bord des lèvres, mais je mets ça sur le compte de mon impatience. Mon estomac ne cesse de se retourner plus ou moins brutalement, mais cela n’a rien à voir avec une quelconque nausée. Je crois que j’ai peur des réponses que je vais trouver, mais je suis incapable de m’arrêter maintenant.

Maman m’amène dans son bureau que je connais déjà. Une pièce simple, un bureau, une fenêtre, des bibliothèques pleines de grimoires. C’est à peine si je leur jette un coup d’œil. Maman s’assied sur son fauteuil, elle prend soin de laisser entre nous son imposant bureau en chêne. Alors, comme je n’ai pas d’autres endroits où m’installer, je prends place sur l’une des chaises habituellement réservées aux patients. Et là, le silence commence à s’étirer. Les mains croisées sur son bureau, elle me regarde, les yeux intransigeants, les lèvres pincées. Je la connais assez pour reconnaître les prémisses de la colère sur ses traits. Je pensais qu’elle allait me questionner, peut-être prendre des nouvelles, ou alors foncer dans le tas. Mais elle ne dit rien et le silence s’étire.

3 avr. 2025, 07:48
Oserai-je déranger l'univers ?  Solo   PNJ 
Je finis par me racler la gorge, mal à l’aise. J’avais un discours tout ficelé à l’esprit, mais je ne sais plus très bien par quoi commencer. Je suis de toute manière trop agitée pour réfléchir convenablement, trop impatiente. Alors j’ouvre la bouche et c’est peut-être ce qui me condamne.

« Alors voilà, j’ai besoin… J’aurais besoin… J’ai besoin de ton aide, maman. »

Un sourcil sévère se lève sur son front. Il me glace de l’intérieur. Je comprends qu’elle ne dira rien de plus, qu’elle attend que je daigne lui expliquer ce qui se passe pour que je vienne quémander l’aide de ma maman, chose que je n’ai pas faite depuis des années.

« Il y a cette fille que… Que j’ai rencontrée et… »

Je me rends compte en prononçant ces mots qu’ils pourraient vouloir dire tout autre chose. Alors je me décompose, les doigts crispés sur les accoudoirs.

« Non, ce que je veux dire c’est que j’ai rencontré par hasard une fille il y a plusieurs mois qui n’allait pas très… Pas très bien. Et elle a été hospitalisée ici. Mais je ne connais ni son nom, ni rien d’autre sur elle. J’aurais… J’aurais besoin de savoir comment elle s’appelle, maman. Son prénom, son nom, son… Son adresse. Est-ce que tu pourrais… »

Son regard de glace ne se détache pas de moi. J’ai l’impression qu’il se durcit au fur et à mesure que je parle.

« …trouver ces informations pour moi ? Elles doivent être dans vos dossiers… Vos archives… Et.. J’en ai réellement besoin. S’il-te-plaît. »

J’ai l’impression que ces mots m’arrachent la gorge. C’est comme si je me mettais à genoux devant elle. Prononcer ces mots devant ma mère me fait un mal fou, j’ai l’impression de m’éventrer devant elle, de lui ouvrir mon âme, de faire un sacrifice incommensurable. Je déglutis péniblement pour me forcer à continuer. Je le dois. Ce n’est pas grand chose pour la retrouver. Je serais prête à bien pire, j’en ai conscience. Me ridiculiser devant ma mère, ce n’est pas grand chose contre une Kristen Loewy, n’est-ce pas ?

« Elle a sûrement été admise courant avril 2049. Fin avril. Le… Le 20. Elle est brune, de long cheveux bruns et des yeux… » Merde, de quels couleurs étaient ses yeux ? « Je ne sais plus, avoué-je à mi-voix. Mais elle avait une blessure à la joue, juste là. Désartibulement. »

Ma voix se perd dans le silence qui prend toute la place dans le bureau. Je me tais comme j’ai commencé à parler, sans prévenir. Il se passe une éternité avant que ma mère daigne ouvrir la bouche.

« Tu veux que je vole une information dans le dossier d’une patiente pour toi, c’est cela ? dit-elle d’une voix lente, contrôlée, glaciale.
C’est pas du vol à proprement parler. Plus un partage d’information, » rectifié-je en m’efforçant d’être aimable.

Je doute que cela fonctionne parce que les lèvres de maman se pincent davantage. Elles en paraissent presque blanches sur son visage déjà pâle.

« Et pourquoi souhaites-tu une telle chose ?
De quoi ?
Connaître son nom, son prénom, son adresse.
Et bien… Pour la retrouver. »

Je ne veux pas qu’elle pose davantage de question, mais je ne peux pas me plaindre qu’elle le fasse. Je savais qu’elle n’allait pas accéder gratuitement à ma demande. J’essaie de me souvenir du mensonge que j’ai inventé à la va-vite tout à l’heure sur le chemin de l’hôpital.

« On s’est rencontré par hasard, on a discuté. Elle avait une blessure à la joue, alors j’ai décidé de l’amener à l’hôpital. Ça fait un moment maintenant et j’aurais dû prendre de ses nouvelles. Je m’en veux de ne pas l’avoir fait, je mens en regardant ma mère droit dans les yeux, alors j’aimerais pouvoir m’excuser auprès d’elle maintenant mais pour ça je dois pouvoir lui parler.
C’est toi qui l’a blessée ?
Quoi ? Non ! » m’exclamé-je en me redressant.

Mais à ce moment-là, maman décolle son dos du dossier pour poser ses coudes sur le bureau et je comprends qu’elle ne me croit pas.

« Enfin, on a transplané ensemble et… J’étais crevée, vraiment fatiguée et… Et elle a été désartibulée. Mais ce n’est pas de ma faute, je n’ai pas voulu ça ! »

Et pour une fois, je dis la vérité. Je m’efforce de continuer sur cette voie-là, pleine d’espoir que ma sincérité convainc maman de me donner ce que je veux.

« C’est pour ça que j’ai fait en sorte qu’elle soit admise à l’hôpital, pour qu’elle soit soignée.
Je vois. »

Que voit-elle exactement ? Le menton posé sur le bout de ses doigts, ma mère me regarde d’un air profond, comme si elle essayait de lire en moi. Je n’ai jamais beaucoup aimé être seule avec ma mère, surtout ces dernières années. Elle ne me pardonne pas mes affres passés et moi, sans réellement comprendre pourquoi, j’ai du mal depuis un moment à supporter son regard sur moi, ses leçons de morales, ses limites, ses ordres.

« Et donc, reprend-elle d’une voix maîtrisée, tu as envie que je te rende ce service, que j’aille chercher ces informations dans son dossier, un dossier confidentiel, n’est-ce pas, et que je te les donne ? »

Je sens que c’est une question piège, je le sens car son regard me perfore de part en part. Alors je ne réponds pas, je crispe les mâchoires et j’attends. Je n’ai pas à attendre longtemps. Soudainement elle éclate d’un rire sans joie, un rire froid, glacial, avant de se rencogner contre le dossier de son fauteuil.

« Quand je pense que tu as fait le pire, Aelle, tu parviens toujours à faire plus grave encore. »

Ces mots me tombent dessus comme une enclume. L’injuste que je ressens m’éclate au visage comme un vilain éclair. La fatigue qui me poursuit depuis cette nuit ne m’aide pas à me contrôler.

« N’exagère pas, maman ! Je te demande juste un service ! me défends-je en élevant la voix, les sourcils froncés.
C’est bien ça le problème, Aelle, scande ma mère de cette rage calme avec laquelle je suis familière et qui me glace comme lorsque j’étais gamine. Tu me demandes un service. Cela fait des années que tu ne viens plus à la maison sans y être forcée, des années que tu ne prends plus de nos nouvelles, que tu ne t’intéresses plus à nos vies… Mais celles-y t’ont-elles déjà seulement intéressées ? Et après tout ce qu’il s’est passé, toutes les tensions, toute la distance que tu, oui j’ai bien dis tu, as mise entre toi et ta famille… Tu viens demander un service à ta mère, Aelle ? »

Ses mots sont comme des pierres qu’elle me lance. Elle prononce chacun d’eux avec une violence qui me fige sur place. Elle ne me laisse pas le temps de me défendre, mais même si j’avais pu le faire, je ne crois pas que j’aurais réussi à trouver les mots pour l’apaiser. Elle poursuit sa longue condamnation, ses traits passant peu à peu d’un masque froid à une grimace tordue de colère brûlante.

« Te rends-tu seulement compte de l’égoïsme de ta demande ? »

Je me sens très seule sur ma chaise, très seule face à ma mère. J’ai beau la connaître, j’ai beau savoir que nos relations ne sont plus sereines depuis longtemps, j’ai beau être en colère contre elle… Ses mots me blessent d’une manière que je ne comprends pas très bien. Je me sens seule face à elle, seule face au monde entier, persuadée que tout se met en travers de mon chemin. Ma quête de Kristen est un chemin parsemé d'embûches, rien n’est simple depuis le début. Pendant une fraction de seconde, je désire avec une telle ardeur que tout ça s’arrête enfin que la tête me tourne.

« Donne-moi une raison, ne serait-ce qu’une raison d’accéder à ta demande. »

Ma gorge est tellement gonflée que je ne suis pas certaine de pouvoir parler et je sens grouiller en moi une colère qui ne demande qu’à s’exprimer. Elle se mêle étroitement à un désespoir lancinant l’idée de ne pas pouvoir avoir ces informations et de ne jamais retrouver la fille que je sais être liée à Kristen, même si je ne sais pas très bien comment. C’est ce qui me pousse à parler malgré tout, à essayer de me rattraper. Ce désespoir qui salit tout à l’intérieur de moi, qui ouvre un abysse dans mon cœur.

« J’en ai besoin, maman, articulé-je difficilement d’une voix faible qui n’est en rien feinte. J’en ai besoin, s’il-te-plaît. »

Elle m’observe pendant un long moment, si long que je me persuade qu’elle va m’aider. Je finis par baisser les yeux sur mes genoux car je n’arrive pas à soutenir son regard qui ressemble tant au mien.

« Aelle, » finit-elle par dire d’une voix presque douce.

Elle n’ajoute rien de plus pour me forcer à la regarder. Elle ne poursuit que lorsque je relève les yeux.

« Si tu veux que les gens te rendent des services, il ne faut pas les traiter comme des quantités négligeables.
Ce… Ce n’est pas ce que je fais avec vous, murmuré-je d’une voix rauque.
Ah oui ? »

Et elle n’ajoute rien de plus, cela suffit. Je comprends qu’elle n’accepte pas de m’aider. Elle attrape un dossier sur son bureau, l’ouvre devant elle. Dans le silence, le bruissement des parchemins fait un vacarme. J’essaie de remettre de l’ordre dans mes pensées, de trouver une solution.

« Je viendrai, soufflé-je alors. Je viendrai vous voir, je viendrai dîner. Je… J’écrirai plus souvent à papa. »

Elle relève la tête pour me regarder.

« Je vais faire des efforts, balbutié-je, désespérée, persuadée que j’en suis capable. Vraiment, je le ferai. Je te le jure. »

Je me prépare déjà mentalement aux efforts à faire. Je me vois m’imposer régulièrement un repas. Le dimanche, peut-être ? Ma famille se rassemble toutes les deux ou trois semaines, tous mes frères viennent, seuls ou avec leur compagne ou leur compagnon. Ils passent l’après-midi ensemble, se baladent, discutent. Je peux le faire, n’est-ce pas ? Je pourrais écrire à papa toutes les semaines également, je m’inventerai un intérêt pour sa librairie, des questions à lui poser. Et puis, je pourrais passer voir maman au travail, parfois. Oui, je pourrais faire toutes ces choses, faire semblant, je pourrais, n’est-ce pas ? Pendant quelques mois, le temps que maman oublie ce qu’elle a fait pour moi.

« Le ferais-tu ? me demande-t-elle en penchant sur le côté.
Bien sûr ! affirmé-je en me redressant. Je le ferai. Ce que tu voudras. Je ne sais pas, tu… Que devrais-je faire d’autre ? »

J’ai l’impression de me traîner à ses pieds. Plus tard, je m’en voudrai, je me sentirai ridicule, pitoyable. Mais pour le moment cela n’a aucune importance.

« Je ne sais pas. À ton avis, que doit faire une fille pour prouver à sa famille qu’elle les aime et qu’elle a envie de passer du temps avec eux ? »

Son ton change. L’atmosphère de la pièce s’alourdit. Question piège ? Je n’en sais rien.

« Venir les voir ? » dis-je au hasard, effarée de me rendre compte que je n’ai aucune réponse instinctive à cette question.

Un lent sourire s’étire sur les lèvres de ma mère. Il ne comporte aucune joie. Je fronce même les sourcils lorsque je comprends qu’il a un quelque chose de triste, ce sourire.

« Oui, » fait-elle alors en prolongeant ce sourire triste.

Puis elle inspire par le nez et se redresse, le menton dressé dans un angle sévère.

« Et bien fais-les, ces efforts, puisque tu dis en être capable. Et dans plusieurs mois nous pourrons reconsidérer ta demande. »

Un bloc de glace me tombe dans l’estomac.

« Maintenant, j’ai du travail, Aelle. J’imagine que je te vois demain pour le repas familial ? conclut-elle sur un ton ironique avant de désigner la porte. Je ne te raccompagne pas.
Mais non, je…
Tu ? fait-elle en plantant son regard dans le mien. N’insiste pas, Aelle. Tu le regretterais.
Maman ! Si je m’y engage, je le ferai ! J’ai besoin de ces informations maintenant ! »

Elle se lève alors, bien plus grande que moi. Intimidée par sa taille, je me redresse également. Seul le bureau nous sépare, pourtant je sens la tension qui tend les muscles de maman et qui crispe les miens. Mes poings sont serrés. Elle ne peut pas me faire ça !

« Sors d’ici, » intime-t-elle.

Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche. Mes lèvres commencent à peine à frémir que ma mère lève le bras ; dans sa main, je remarque sa baguette. L’instant d’après, la porte claque bruyamment à quelques centimètres de mon nez. Elle m’a expulsé dans le couloir.

3 avr. 2025, 17:42
Oserai-je déranger l'univers ?  Solo   PNJ 
Arya Bristyle
59 ans


Mardi 25 janvier 2050
180 Buck Street — Camden Town, Londres



Dimanche, Aelle n’est pas venue déjeuner. Arya n’aurait pas dû espérer sa venue, et pourtant. Que conclure de cette absence ? Que les conditions posées par Arya étaient trop sévères et qu’Aelle n’a jamais été capable de les mettre en place, tout simplement. Arya s’en veut d’être déçue, car ce sentiment s’accompagne généralement de tristesse. Zile a bien essayé de lui tirer les vers du nez. « Je vois bien que ça ne va pas. Tu ne veux pas m’en parler ? ». Sa voix douce et son regard débordant d’amour ont bien failli venir à bout de ses réticences, mais Arya a tenu bon : parler ne servirait qu’à le peiner. Elle peut bien supporter sa propre tristesse, mais Arya n’a aucune envie d’imposer celle-ci à son mari. Même s’il n’était pas présent, il sera dévasté d’apprendre ce que leur fille a encore inventé pour faire preuve d’égoïsme. Dévasté de se rendre compte une fois de plus que le simple fait d’accorder un peu d’attention à sa famille est au-delà de ses forces. Alors Arya garde le silence et enferme à double tour sa peine dans son cœur.

De retour à l’hôpital le lundi matin, elle n’a pas hésité une seconde : elle s’est rendue aux archives, elle a trouvé l’année 2049, le mois d’avril et a vérifié toutes les admissions ayant eu lieu le 20 de ce mois. Cela n’a pas été difficile de retrouver la jeune femme au morceau de joue manquant. La première chose qu’a vérifiée Arya, c’est son dossier médical. Et quelle surprise d’apprendre qu’elle avait été hospitalisée dans le service de psychomagie pendant plusieurs mois ! Sa joue n’était que le haut de l’iceberg. Arya n’a eu aucun scrupule à lire tout son dossier, tous les comptes rendus des professionnels, toutes les conclusions, jusqu’à l’autorisation de sortie signée par la médicomage en charge de la jeune Yshre. Parce que c’est ainsi qu’elle s’appelle. Le dossier donne un nom, une adresse, un âge approximatif et si Arya connaît désormais tout de la vie médicale de cette personne, elle ne sait rien de sa vie personnelle.

Qu’est-ce qui l’a poussé à chercher ces informations ? Qu’est-ce qui l’encourage à quitter l’hôpital sur sa pause déjeuner pour se rendre dans le Londres moldu, plus précisément dans le quartier de Camden Town ?

En transplanant, Arya s’étonne de ressentir une vive colère déterminée. Elle se rend alors compte qu’elle brûle d’envie d’avoir des réponses, non pas pour satisfaire une quelconque curiosité mal placée, mais tout simplement pour combler les vides qui entourent Aelle. C’est cela précisément qui la travaille depuis la visite de sa fille samedi, ce qui l’a empêché de dormir le soir venu, qui l’a empêtrée dans une mauvaise humeur toute la journée du dimanche : qui est réellement sa fille ? C’est une douleur qui n’a rien de comparable, qui fourrage à l’intérieur du corps, qui brûle tout sur son passage ; comme si on lui arrachait un membre, ou le cœur, comme si un éruptif s’était assis sur sa poitrine. Ce poids ne la quitte plus depuis des années. Quinze ans à connaître sa fille sur le bout des doigts, à tout connaître de son odeur à la texture de ses cheveux en passant par la couleur de ses yeux à la lumière, ses goûts culinaires, ses préférences en terme de température, son pyjama favorit, sa couleur préféré, tout connaître de A à Z. Puis un jour cette fille devient adulte et alors que reste-t-il ? Il ne reste plus rien. Arya ne connaît plus rien de sa fille et cette douleur la tétanise. Elle qui croyait ne pas être aussi sensible que Zile à ces choses-là. À la bonne heure !

La magie la recrache dans le seul coin du quartier qu’elle a déjà visité. Arya est donc forcée de traverser plusieurs rues jusqu’au 180 Buck Street, mal à l’aise dans la tenue moldue qu’elle a enfilée à la va-vite. Elle ralentit en arrivant à proximité de sa destination et traverse la rue afin d’observer sans être vue. Elle manque un temps d’arrêt en apercevant la devanture ; un salon de tatouage ? Les mains dans les poches, immobile sur le trottoir, elle observe l’intérieur de la boutique tout en se demandant ce qu’une tatoueuse peut bien avoir à faire avec sa fille. Un lien avec une quelconque envie de se faire un tatouage ? Arya a beau ne plus connaître sa fille, elle ne la voit pas se dessiner quoi que ce soit sur le corps — mais après tout, pourquoi s’en persuader ? Elle ne sait plus qui est Aelle, alors pourquoi pas ?

Pendant un temps, personne n’apparaît derrière la vitre. Il y a bien un comptoir, un vieux monsieur installé sur le canapé qui est occupé à feuilleter un classeur, mais le reste de la pièce est vide. Arya a tout le loisir de se questionner sur les relations de sa fille avec cette Yshre et tout le temps également de se demander si ses craintes sont avérées : se pourrait-il qu’Aelle ait fait plus que de blesser cette fille dans un transplanage ? Aelle est une excellente sorcière, elle ne raterait pas un transplanage sans une excellente raison. Que s’est-il réellement passé, ce 20 avril ?

Tout à coup, une jeune personne apparaît d’Arya ne sait où dans la boutique, accompagnée d’un homme. Même de loin, c’est facile de voir qu’elle correspond à la photo que l’hôpital avait d’elle : un visage pâle, de longs cheveux noirs. Elle porte une tenue sombre, moldue, qu’Arya qualifierait aisément de bizarre. Le cœur battant, cette dernière fait un pas en avant et descend le trottoir comme pour traverser la rue. Elle se voit pousser la porte du salon, attirant les regards sur elle, et s’approcher de la fille pour lui poser toutes les questions qui hurlent dans sa tête. Mais au dernier moment elle se ravise et remonte sur le trottoir.

Yshre vient de rire à une phrase que lui a lancé l'homme aux cheveux longs. La réalité percute Arya : elle est si jeune. Peut-être l’âge de sa fille. De quel droit irait-elle lui gâcher la journée en ravivant des souvenirs douloureux ? Son dossier médical est clair : elle a été hospitalisée dans le service de psychomagie pour des troubles de mémoire. D'origine magique ou psychologique ? Peu importe ce qu’a vécu cette fille ou non, le dossier fait cas d’une faiblesse mentale impossible à ignorer, surtout lorsque l’on est médicomage. Peut-être qu’Aelle a fait du mal à cette Yshre… Étrangement, ce n’est pas aberrant à imager. Mais Arya a fait ce qu’il fallait pour la protéger : elle n’a pas donné son adresse à sa fille. Maintenant, elle n’a aucun droit d’imposer sa curiosité à une aussi jeune personne. La seule personne à questionner, c’est Aelle. Mais Arya sait qu’elle n’en fera rien : sa fille lui a bien prouvé qu’elle n’avait aucune envie de partager quoi que ce soit avec elle.

Le cœur lourd, Arya se détourne du salon de tatouage et s’éloigne à pas lents dans les rues de Camden Town. Finalement, elle rentre sans réponse et avec davantage de questions, mais elle est satisfaite d’avoir fait le choix de laisser cette histoire là où elle se trouve. Elle a déjà bien assez à s’occuper avec une enfant qui refuse tous les liens qui la raccrochent encore aux siens.

4 avr. 2025, 07:54
Oserai-je déranger l'univers ?  Solo   PNJ 
*


Mercredi 26 janvier 2050 — quelques heures après minuit
Dans les rues de Godric's Hollow



La pluie s’abat violemment sur la ville. Les gouttes qui percutent les tuiles et les pavés, les gouttières qui débordent et tombent en ruisseaux grondant sont autant de bruits qui bourdonnent dans mes oreilles et me coupent du monde tandis que je me glisse dans les rues, le visage caché sous une profonde capuche. À intervalles irréguliers le ciel se déchire, le tonnerre tonne et les éclairs inondent les rues d’une lueur blafarde qui déforme les bâtiments et donnent aux lampadaires des formes suspectes. Minuit étant passé d’une heure, le quartier Peverell est vide de ses habitants, ses rues exemptes de passants. J’ai l’impression d’être seule au monde, mais mon cœur qui bat comme un tambour me rappelle que c’est loin d’être le cas. Je ne ralentis qu’une fois arrivée à destination. Là, je m’accroupis derrière un mur, l’entrée de la Nouvelle Sainte-Mangouste en visu, tout en prenant soin d’être camouflée par les ombres et par mon sortilège de désillusion. L’épaule contre le mur en briques ruisselant de pluie, j’attends que mon cœur se calme avant de mettre à exécution la première partie de mon plan.

Les deux derniers jours ne sont que brouillard dans mon esprit. La chronologie se brouille. Ai-je dormi ? Je ne me souviens que de mon objectif effaçant tout le reste. Ma fièvre ardente. Ai-je mangé ? L’esprit bouillonnant d’idées, de solutions, d’hypothèses, de plans. Des dizaines de stratégies pour obtenir ce que je désire, des mètres de parchemin remplis pour mettre en forme des plans qui s’écroulaient avant de voir le jour. Et toujours ce besoin lancinant qui tapait contre la porte de mon esprit : je dois la retrouver, je dois la retrouver, je dois la retrouver. Plus efficace que n’importe quelle nourriture, que des heures de sommeil, que la solution minable et chronophage proposée par ma mère. Et au bout de plusieurs heures torturées par mon impatience, la réalité s’est imposée : ce que l’on ne veut pas me donner, je le volerai. J’ai réalisé avec toute l’horreur froide d’une personne élevée dans le respect des règles et des lois que l’idée de commettre un vol, un délit donc, ne me dérangeait pas outre mesure, parce que c’est la seule chose à faire. Et que pourrais-je faire d’autre ?! Quand le monde se met en travers de son chemin, il faut balayer le monde, le renverser. Et c’est ce que je vais faire ce soir.

Une détermination froide coule dans mes veines. Ce soir mon esprit est vide. Je ne pense pas, je n’espère pas, je ne crains pas, je ne fabule pas. Je ne vois que l’entrée de l’hôpital et lorsqu’il sera temps, j’attirerai l’attention de la personne de l’accueil ailleurs et je me glisserai dans les escaliers. Je traverserai les différents services jusqu’au quatrième étage de la tour centrale ; une fois dans les services administratifs, je fouillerai chaque pièce jusqu’à trouver les archives. Je connais sur le bout des doigts les sortilèges qui me permettront d’avancer en m’assurant ne rencontrer personne, je sais comment atténuer le son de mes pas, comment me rendre quasiment invisible, comment détourner l’attention. La magie sera ma meilleure compagne.

Il y a une inconnue malgré tout : d’éventuelles alarmes. J’ai étudié ces derniers jours les différents moyens de protection magique d’un bâtiment, mais je n’avais aucune façon de savoir si l’hôpital est ou non protégé. Si j’avais eu davantage de temps, j’aurais pu questionner Natanaël. J’aurais pris le temps de l’inviter à boire un verre ou à visiter une serre quelconque qui nous aurait permis de discuter, je lui aurais arraché des réponses, mais voilà, le temps, je n’en ai pas. La chose qui s’est réveillée en moi n’en a pas : le monstre a faim de réponses. Pas une seule nuit de plus ne passera sans que je n’avance dans ma quête !

Je ne me suis pas sentie aussi vivante depuis des mois. Depuis que les souvenirs me sont revenus, en fait. Depuis l’été dernier, c’est comme un brouillard sans fin. Une chute perpétuelle. Je m’enfonce sans envie, sans but, sans autre attente que d’en vouloir à mort, à mort Merlin, sans aucune colère, seulement de la tristesse, à une femme qui n’est plus là. Là, blottie contre les briques froides et humides, le cœur tonnant dans les oreilles et les sens à l'affût, je suis vivante. Je brûle d’une douleur impatiente qui m’arrache l’âme, mais je suis vivante. Mon nouvel objectif m’a rappelé à quel point je la hais et combien j’ai besoin de la retrouver pour le lui dire en face. Après seulement je dégainerai ma baguette.

Alors oui, je vais voler le dossier de celle qui connaît Kristen Loewy et je l’obligerai à me dire la vérité, toute la vérité. Qu’elle le veuille ou non.

Je compte trois battements de cœur avant de m'éloigner du mur et de me glisser dans l’enceinte de la Nouvelle Sainte-Mangouste. À peine ai-je mis un pied dans la cour, le corps plié en deux malgré le sortilège de Désillusion pour être le moins visible possible, qu’un poids me tombe sur l’épaule. Seule ma concentration m’empêche de hurler comme une gamine effrayée, mais je glisse sur les pavés mouillés et tombe brutalement sur le côté.

5 avr. 2025, 11:58
Oserai-je déranger l'univers ?  Solo   PNJ 
J’ai déjà un sortilège qui se dessine sur mes lèvres, mon poignet se tord dans une prémisse de gestuelle. Puis cette voix à mon oreille, un murmure qui sonne comme un hurlement :

« C’est moi. »

Alors j’abandonne toute idée d’attaque, mon corps réagit de lui-même à cette voix qu’il connaît par cœur : il me relève et l’instant suivant je suis de nouveau camouflé derrière le mur, mais cette fois-ci je foudroie du regard Zikomo qui se roule en boule sur les pavés, le poil dégoulinant de pluie.

« Putain, mais c’est quoi ton souci ! grondé-je à mi-voix pour me faire entendre par-dessus la tempête. C’est quoi ton foutu problème ! T’es malade de me sauter dessus comme ça ! »

Ce n’est pas ce que j’ai envie de dire. J’ai envie de hurler à plein poumons, de lui dire de dégager, de s’en aller, de me laisser gérer mes soucis toute seule. Pour la première fois depuis une éternité, depuis mes années à Poudlard, j’ai envie de lui faire du mal, d’envoyer son corps contre la brique. La colère me pourfend, mes poings crispés tremblent.

Zikomo se redresse et son regard mordoré plonge tout au fond de mon âme.

« Je sais ce que tu vas faire, Aelle. Et c’est une très mauvaise idée.
Je ne te demande pas ton avis ! craché-je pour m’empêcher de hurler, sans me demander comment il l’a su, car c’est évident qu’il le sait, ce foutu Mngwi sait toujours tout. Va-t-en, maintenant ! Va-t-en ! J’ai pas besoin que tu me fasses la morale ! »

Mon bras fouette l’air au-dessus de lui dans un geste violent. C’est à peine si ses oreilles frissonnent. Quand il prend la parole, sa voix posée me met hors de moi.

« Tu vas t’infiltrer dans un bâtiment du gouvernement ?
Ouais et alors ? C’est pas ton problème ! »

Je me laisse aller contre le mur, la respiration courte. Mes muscles sont crispés, prêts à être utilisés. Zikomo et moi échangeons un long regard. Il connaît ma violence, il y est habitué, mais il sent comme moi que ce soir c’est différent. Je n’ai pas envie qu’il soit là, mais il ne le comprend pas !

« Et qu’arrivera-t-il si tu te fais prendre ? continue-t-il en se redressant sur ses pattes. Si l’on t’arrête pour vol ? Est-ce qu’Azkaban te paraît un lieu approprié pour toi ? »

Un rire incrédule traverse mes lèvres. Je me passe la main sur le visage pour essayer la sueur sur mon front. Pourquoi me parle-t-il de prison ? Je n’ai jamais eu la moindre intention de me faire prendre, je ne suis pas idiote non plus ! Avant que je ne puisse répliquer, Zikomo poursuit d’une voix précipitée :

« Aelle… » Il me lance un regard… « Que veux-tu voler là-dedans ? » Il s’approche de quelques centimètres, le museau tendu dans un geste affectueux que je connais bien. « Que se passe-t-il ces derniers jours ? Qu’as-tu appris qui te mette dans cet état ? »

Je détourne les yeux vers le rideau de pluie qui nous sépare du reste du monde. Quelques lumières sont discernables, floues, irréales. J’ai du mal à déglutir.

« Rien. »

Ma voix est comme un projectile, mais je doute qu’il atteigne Zikomo. Un long silence s'ensuit. Si long que lorsque la voix du Mngwi s’élève, je crois d’abord à un murmure du vent.

« Comment veux-tu que je t’aide si tu ne me parles pas ? »

Je ramène mes yeux sur lui. Il s’est avancé et se trouve entre mes genoux repliés qui m’éloignent du sol mouillé. Petite tâche bleue foncée sur les pavés sales et humides de la capitale, le museau levé vers moi, l’inquiétude inondant son regard d’or. Alors je fronce les sourcils, parce que ses mots me percutent soudainement.

« M’aider ? murmuré-je d’une voix lente. Mais tu n’as pas envie de m’aider, Zikomo. À force de me protéger, tu ne fais que m’empêcher de réaliser ce que je veux. »

La réalité s’interpose entre nous, se dresse comme une barrière. Peut-être est-il sonné, parce qu’il se laisse tomber sur ses pattes arrière pour s’asseoir. Les avant-bras posés sur les genoux, je suis figée dans ma réalité glaçante : Zikomo m’empêche-t-il d’atteindre mes objectifs ?

Il penche la tête sur le côté. Les gouttes de pluie s’accrochent à ses moustaches et brillent sous la faible lumière du ciel.

« Si tu m’expliquais, répète-il d’une voix lente, j’aurais peut-être l’opportunité de te venir en aide.
Non, soufflé-je en secouant vivement la tête. Non, tu ne peux pas. Tu ne peux pas, parce que j’ai besoin de quelque chose là-dedans ! J’en ai besoin, tu comprends ? Et je ne te laisserai pas m’empêcher de l’avoir !
Je ne saurais t’en empêcher, répond-il, ses oreilles se plaquant sur son crâne. Cependant, j’espère comprendre. Je suis incapable de te laisser aller là-dedans, te laisser prendre le risque d’être arrêtée. Tu vas le faire, je sais que tu le feras, quoi qu’il t’en coûte, Aelle. Par tous les songes... Vous les humains, les sorciers, vous vous pensez capables de tout.
Moi, je le suis en tout cas ! répliqué-je fièrement.
Crois-tu être plus discrète qu’un Mngwi, jeune humaine ? » me demande-t-il alors d’une voix très sérieuse.

Il me faut un moment pour réaliser ce qu’il est en train de dire. Je cligne bêtement des paupières.

« Quoi ?
Tu m’as très bien entendu, me lance-t-il avant de soupirer, mimique très humaine qu’il a piquée à ses divers compagnons, moi compris. Comment puis-je déterminer s’il serait moralement acceptable de t’aider si tu ne me dis rien ?
Dis pas de connerie, Zik, je ris nerveusement. Tu vas pas aller voler ce dossier pour moi.
Si je n’en vois pas l’importance, je ne le ferai effectivement pas.
Tu te fous de moi, insisté-je d’une voix rauque.
Si j’aime me jouer de toi de temps en temps, me moquer, te faire tourner en bourrique ? Oui, fait-il, insolent. C’est l’une de mes activités favorites. Mais je ne me permettrais pas de m’y adonner à cette heure de la nuit alors que nous nous cachons dans un recoin sombre comme deux truands. »

Je gonfle les joues et soupire, plus pour me détendre de la pression qui pèse sur mes épaules que pour réellement me plaindre de ce qu’il raconte.

« Plus personne n’utilise ce mot, Zikomo. »

Malgré la légèreté de mes mots, ma voix reste tendue et mon visage figé en un masque déterminé, les mâchoires serrées à m’en faire mal.

« Si tu étais vieille d’un millénaire, toi aussi tu utiliserais ce genre de mots. »

Lui non plus n’est pas serein, sa proposition reste bloquée là où il l’a laissée, entre nous, comme une tumeur dont on ne peut tourner le regard.

« Et tu l’as déjà fait, durant ton millénaire de vie, vieillard ? questionné-je d’une voix rauque. Voler pour tes compagnons ? Violer les lois ?
Tu ne m’as jamais habitué à poser des questions dont tu connaissais déjà la réponse, » répond-il en me rendant mon regard.

Cette fois-ci, c’est un vrai soupir qui dévale mes lèvres. Je cogne ma tête contre la pierre, dans mon dos, et ferme les yeux pour me soustraire à la pluie qui me tombe sur le visage. Il le fera, songé-je. Zikomo le fera s’il comprend la raison, si je lui explique, il ira dans ce bâtiment et volera les informations dont j’ai besoin. Puis-je l’autoriser à agir ainsi ? Puis-je être responsable de son atteinte à sa propre morale ? Et puis tout à coup, alors que je me pose sincèrement la question, je réalise que cela n’importe pas. Rien ne compte si ce n’est la vérité. Si c’est un sacrifice que je dois faire, je le ferai. Ce serait idiot de refuser ce qu’il me propose : les chances qu’il se fasse prendre sont quasi inexistantes. Zikomo n’est pas plus haut qu’une pomme, il est discret, capable de se faufiler n’importe où, indétectable par d'éventuelles alarmes réglées sur l’option “sorcier avec de mauvaises intentions”. Je suis trop proche du but pour refuser cette aide, tout comme j’en étais trop proche pour me laisser entraver par ma fierté, ce qui m’a poussé, en vain, à demander un service à ma mère.

Zikomo n’interrompt pas ma réflexion, même si le silence s’étire et que les secondes se transforment en minutes et que je n’ouvre pas les yeux. La pluie rugit autour de nous et s’abat sur ma capuche en un clapotis violent et irrégulier. Soudainement, au moment où ma décision est prise, je me demande si la pluie est douloureuse sur le petit corps de Zikomo. Un instant plus tard, je nous protège tous les deux sous un Umbrella. J’ai rouvert les yeux.

« Je te raconterai tout, dis-je lentement en plongeant dans son regard. C’est en lien avec K… Kristen. J’ai rencontré une fille qui sait où elle est, mais je ne connais ni son nom, ni comment la retrouver. J’espérais trouver une adresse dans son dossier… »

Je baisse les yeux vers mes bottines, parce que je ne peux pas continuer à lui dévoiler des choses que je lui ai cachées et qui me sont si précieuses en le regardant en face.

« Elle a été hospitalisée ici en avril. En avril dernier. 2049. Le 20. Pour une blessure à la joue. Désartibulement, raconté-je d’une voix hachée.
Ça devrait suffire, » me rassure Zikomo d’une petite voix.

J’accommode sur lui. Je déteste dépendre de lui. Mais je déteste encore plus l’idée de le laisser rentrer seul là-dedans. Au fond de moi, je crois que je me déteste aussi de ne pas culpabiliser de lui faire courir ces risques.

Il se redresse et s’ébroue. Je crois qu’il va partir sans demander son reste, alors je tends la main pour le retenir, attirant son attention sur moi.

« Sois prudent, soufflé-je.
Je le suis toujours. »

Il profite de ma main tendue pour se blottir un instant contre ma paume. Puis il me lance un dernier regard et il disparaît dans la nuit, me laissant seule avec mes pensées.

6 avr. 2025, 11:03
Oserai-je déranger l'univers ?  Solo   PNJ 
*

« Je suis là. »

La voix, bien que basse, m’arrache au sommeil agité dans lequel j’étais plongée. Je sursaute et papillonne des yeux pour mieux y voir dans le noir. Ce n’est que lorsqu’il grimpe sur mes genoux que je prends réellement conscience de Zikomo. J’étire précautionneusement mes épaules en essayant de revenir à la réalité. Je rêvais d’un loup spectral qui venait me chercher dans le petit coin sombre dans lequel je me suis endormie, blottie contre la pierre, seulement protégée de la pluie par ma cape imperméable. La tempête a cessé durant mon sommeil, mais je suis transie de froid.

« Alors ? j’articule d’une voix enrouée lorsque je suis capable de me rappeler la raison de ma présence ici.
Pas ici, me fait Zikomo en s’ébrouant. Rentrons à la maison. »

Je murmure mon assentiment, désormais bien réveillée. L’impatience me noue douloureusement l’estomac, si fort que j’ai l’impression d’avoir une crampe. J’ouvre les bras pour inviter Zikomo à monter puis, blottis l’un contre l’autre, nous transplanons.

Exceptionnellement, je transplane directement dans ma chambre. Le craquement de mon apparition résonne dans la pièce vide, mais je suis trop soulagée par la chaleur qui m’entoure pour m’inquiéter d’avoir réveillé Narym. Zikomo saute directement sur le lit et s’enfonce dans la couette. Avec des gestes lents, je me débarrasse de ma cape. J’ai tout juste le temps de dégager mes bras qu’une crampe me plie en deux. J'enroule mes bras autour autour de mon estomac en gémissant.

« Aelle ? » s’inquiète le Mngwi en sautillant sur le lit jusqu’à moi.

La main sur la bouche, je quitte brutalement la chambre pour rejoindre la salle de bains. La maison est plongée dans un silence profond. Malgré la nausée, j’essaie d’être discrète avec les portes mais une fois dans la salle d’eau je me jette sur l’évier, secouée de spasmes. La bile acide me brûle la gorge et remplit mes yeux de larmes. Au bout d’un moment, comprenant que rien ne sortira, je crache au fond de l’évier et boit longuement au robinet. Avant de retourner dans la chambre, je me passe le visage sous l’eau.

« Depuis quand n’as-tu pas mangé ? » s’alarme Zikomo lorsque je referme la porte de notre chambre derrière moi.

Je hausse les épaules. Je n’en ai pas la moindre idée. Tremblante, j’entreprends de passer ma robe par-dessus ma tête, de me débarrasser de mes bottines, de mon pantalon, de tous mes vêtements humides pour enfiler un pyjama chaud et confortable.

« Tu devrais aller manger quelque chose, Aelle, et te coucher. Je crois que tu n’as ni mangé ni dormi des deux derniers jours.
Non, je refuse d’une voix faible en secouant la tête. Je vais te raconter ce soir.
Ça peut attendre demain.
Non ça ne peut pas. Ce soir. »

Demain, je n’en aurais plus envie. Pourtant, j’ai implicitement donné ma parole. Je dois la vérité à Zikomo. Je sais qu’il me donnera ce que je veux avant même que je m’explique, mais je ne pense même pas à lui demander ce qu’il a trouvé dans le dossier de l’inconnue : je ne le ferai pas tant que je n’aurais pas rempli ma part du marché.

« Bon, fait mon ami bleu, comprenant qu’il ne me fera pas changer d’avis, mais va te chercher quelque chose à grignoter ou je ne réponds plus de rien. »

En réponse, je me contente de grogner. Puis je pousse sur mes jambes pour me relever du lit sur lequel je m’étais assise et quitte la chambre pour aller me chercher quelques brioches dans le placard du petit déjeuner.

« Voilà, content ? lancé-je à Zik avant de me laisser tomber sur le lit.
Très ! »

Il vient me rejoindre et s’installe à quelques pas de moi, sagement assis sur la couette. Je me redresse contre l’oreiller et mordille une brioche le temps de rassembler mes pensées. Je ne sais pas pourquoi j’ai la gorge aussi nouée. Je garde les yeux baissés pour ne pas voir le regard de Zikomo sur moi.

« À ce moment-là, commencé-je doucement, je ne me souvenais plus d’elle. De Kristen, j’veux dire. Cette fille s’est pointée un jour où j’étais au Chaudron Baveur. Elle connaissait mon prénom. Elle a dit qu’elle… Qu’elle n’avait plus toute sa mémoire. Drôle de coïncidence, hein ? » Un petit rire sans joie me secoue les épaules. « Elle avait un discours assez… Décousu. Tout n’était pas logique dans ce qu’elle disait. Au début… Au début, j’ai cru qu’elle se moquait de moi, avoué-je en trifouillant la brioche au lieu de la manger. Elle était vraiment bizarre. Puis tout à coup, elle m’a appelé Aelle. La plupart des gens que je côtoie m’appelle par mon nom, tu le sais, mais elle, elle m’a appelé Aelle. Pour quelqu’un qui n’avait pas de mémoire, c’est un peu bizarre, non ?
Je te l’accorde, » répond prudemment Zikomo.

Remuer ces souvenirs me fait mal. Je n’aime pas penser à cette période où mes souvenirs n’étaient pas complets. J’en garde une impression de brouillard et de malaise qui me dérange. Et puis ces derniers jours, j’ai passé tant de temps à retourner tous les souvenirs que j’avais de ce jour-là qu’en parler à voix haute ne m’est pas agréable. Mais je me force, pour Zikomo.

« Elle disait que… Qu’elle était désolée, qu’elle m’avait blessée, qu’elle le… Ressentait. »

Je jette un regard troublé à Zikomo en resserrant mes bras autour de moi. Comment peut-on ressentir cela pour une personne qu’on ne connaît pas ?

« C’est… C’est bizarre, non ? je demande d’une voix abîmée que je ne reconnais pas. Elle pensait… Elle pensait que c’était de sa faute si je réagissais comme ça, si j’étais en colère contre elle, qu’elle avait fait quelque chose. Mais je ne la connaissais pas ! m’exclamé-je, soudainement en colère. Je ne la connais pas. À l’époque, j’en étais même pas sûre ! J’avais plus toute ma mémoire ! Alors j’ai paniq… Enfin, ça m’a fait bizarre, tu vois ? Alors après ça… Après ça, le ton est monté. »

À voix basse, je lui raconte notre altercation dans la rue. Je ne cache rien. Je ne cache pas ma violence, mes menaces. Je conte à Zikomo la crise d’angoisse de l’inconnue, mon départ, mon envie de l’abandonner.

« Je suis revenue. À croire que ma foutue curiosité n’a pas de limite, soufflé-je d’une voix pleine de rancœur. Et c’est à ce moment-là qu’elle l’a dit. »

Mon regard douloureux croise celui, sérieux, du Mngwi.

« Qu’a-t-elle dit ?
Elle a dit mot pour mot : elle t’aimait beaucoup, tu sais. »

Le prononcer à voix haute rend la chose réelle. Mon cœur se met à battre plus rapidement. Oui, elle l’a dit. Tout le reste parait plus clair avec cette phrase. Je ne sais pas ce qui a bien pu se passer dans son esprit pour qu’elle croit être responsable de mes blessures, peut-être qu’elle a tout mélangé, mais cette phrase-là prouve bien qu’elle l’a connaît !

« À l’époque, je n’ai rien compris parce que je ne me souvenais pas, mais je m’en suis souvenue la dernière fois, il y a quelques jours et… Tout m’a paru clair. Tout est clair, non ?
Disons qu’il y a quelque chose à creuser, affirme Zikomo sans trop se mouiller.
Oui ! Puis après ça, tout s’est enchaîné. J’étais perdue, troublée. J’ai transplané avec elle et elle a été désartibulée… Ce n’était pas beau à voir, elle a perdu un morceau de joue. Nous n’étions pas bien loin de l’AESM, alors je l’ai amenée au portail pour qu’elle soit prise en charge. »

Je conclus rapidement, ne trouvant pas essentiel de parler du reste, de son long discours dont je ne garde aucun souvenir mais qui m’a laissé un sentiment de honte et d’injustice mêlés, de mon départ brusque. Le reste n’a aucune importance. J’inspire profondément. Zikomo m’observe en silence.

« Je dois la retrouver pour savoir tout ce qui s’est passé. Elle connaît Kristen, c’est évident.
Pourquoi penses-tu qu’elle a un lien avec Kristen ? Pourquoi pas quelqu’un d’autre ? »

Je lui lance un regard accablé. La simple idée que je puisse me tromper est inacceptable.

« Mais c’est logique ! Enfin qui d’autre… Qui d’autre… »

Je secoue la tête et plaque les paumes de mes mains sur mes yeux. Merlin, je suis épuisée. Mes yeux me brûlent. Je ne peux pas imaginer m’être trompée, je ne peux pas.

« Il n’y a qu’elle pour faire des trucs aussi tordus, gémis-je d’une voix étouffée. Partir sans prévenir, me laisser des indices pour la retrouver, ne pas être au rendez-vous… Mais faire en sorte que je rencontre quelqu’un qui a un tel discours incohérent que ça me la rappelle elle. Il n’y a qu’elle pour faire ça.
Je te l’accorde : la coïncidence est étrange.
Oui ? soufflé-je, le regard plein d’espoir.
Oui, confirme Zikomo, mais tu devrais y aller prudemment dans cette affaire : pour l’instant, tu n’as aucune preuve que cette Yshre a un lien avec Kristen.
Yshre ? répété-je à voix basse. C’est son prénom ?
Ça l’est, » dit-t-il. Puis il reprend avec hésitation : « Souhaites-tu me parler du reste ? »

Un bloc de pierre me tombe au fond de l’estomac. Il ne parle pas de cet Été-là, celui dont on parle avec une majuscule. Il ne sait pas tout, mais il était là lors de mes crises de colère, quand je faisais des cauchemars, quand je n’arrivais plus à quitter mon lit parce que j’étais terrassée par une tristesse sans commune mesure. Il était là dans le bunker quand, désespérée, je les ai appelé lui et Nyakane parce que la solitude était en train de me faire devenir folle. Il était là tout le restant de l’été, à me suivre dans ma quête vaine, à me regarder m’enivrer de nos souvenirs grâce à la pensine dans l’espoir de trouver la moindre trace pour la retrouver. Il était là, mais jamais je ne lui ai parlé du reste. C’est de Kristen, dont il parle. De nos rencontres, de nos discussions. De nous, de notre relation.

J’entoure mes jambes de mes bras. Tout à coup, j’ai l’impression que le monde entier pèse sur mon cœur.

« Je ne comprends pas…, avoué-je d’une voix blanche, la gorge nouée. Je ne comprends pas comment elle a pu prendre, si vite, une telle importance. »

Alors d’une voix hachée, brouillonne, j’entreprends de lui faire le récit édulcoré de qu’elle a été, de ce qu’elle est encore, de ce que j’aurais aimé qu’elle soit pour moi. Je ne lui dit pas tout, car j’ai envie de garder pour moi ses mimiques que je connais par coeur, sa façon de dresser le menton, ses regards, ce qu’elle me faisait ressentir quand elle allait dans mon sens, quand elle validait ce que je faisais. Je ne lui parle pas du ton qui montait parfois, de la violence de nos rapports. Je ne lui parle pas de ma haine brûlante qui souvent se confondait à mon attachement pour elle. Je ne lui en parle pas, mais je crois qu’il le devine dans mes mots. Et lorsque je commence à pleurer tout doucement, sans bruit, sans sanglot, il ne bouge pas et se contente de m’écouter, comme s’il savait qu’au moindre geste de sa part j’allais m’effondrer.

Lorsque mes larmes finissent par se tarir, que les mots ne parviennent plus à franchir la barrière de mes lèvres, la nuit est bien avancée. J’ai l’impression que le monde s’est arrêté de tourner. Comme s’il n’existait plus que Zikomo et moi. Dans les regards que nous échangeons, je découvre une nouvelle complicité. Finalement, ce n’est pas si terrible que ça de lui avoir raconté ces choses.

« Il y avait une adresse dans son dossier, » m’avoue-t-il enfin.

Un violent sursaut désarçonne mon cœur. J’en avais oublié de le lui demander !

« Elle vit au 180 Buck Street. C’est à Camden Town. »

Seul le silence lui répond. Dans le noir, il vient se blottir contre mon épaule. Pour la première fois depuis trois jours, mon estomac se dénoue et mes muscles se relâchent. Au moment de m’endormir, le contact chaud du pelage de Zikomo m’apporte un réconfort qui me plonge dans un sommeil profond.

FIN